C
Romances sans paroles
Paul Verlaine · 1874
≡
Romances sans paroles
ARIETTES OUBLIÉES
1
1
> Le vent dans la plaine
2
> Suspend son haleine.
3
> — Favart.
4
C’est l’extase langoureuse,
5
C’est la fatigue amoureuse,
6
C’est tous les frissons des bois
7
Parmi l’étreinte des brises,
8
C’est, vers les ramures grises,
9
Le chœur des petites voix.
10
O le frêle et frais murmure !
11
Cela gazouille et susurre (susure),
12
Cela ressemble au cri doux
13
Que l’herbe agitée expire…
14
Tu dirais, sous l’eau qui vire,
15
Le roulis sourd des cailloux.
16
Cette âme qui se lamente
17
En cette plainte dormante,
18
C’est la nôtre, n’est-ce pas ?
19
La mienne, dis, et la tienne,
20
Dont s’exhale l’humble antienne
21
Par ce tiède soir, tout bas ?
2
22
Je devine, à travers un murmure,
23
Le contour subtil des voix anciennes
24
Et dans les lueurs musiciennes,
25
Amour pâle, une aurore future !
26
Et mon âme et mon cœur en délires
27
Ne sont plus qu’une espèce d’œil double
28
Où tremblote à travers un jour trouble
29
L’ariette, hélas ! de toutes lyres !
30
O mourir de cette mort seulette
31
Que s’en vont, cher amour qui t’épeures
32
Balançant jeunes et vieilles heures !
33
O mourir de cette escarpolette !
3
34
> Il pleut doucement sur la ville.
35
> — Arthur Raimbaud.
36
Il pleure dans mon cœur
37
Comme il pleut sur la ville,
38
Quelle est cette langueur
39
Qui pénètre mon cœur ?
40
O bruit doux de la pluie
41
Par terre et sur les toits !
42
Pour un cœur qui s’ennuie,
43
O le chant de la pluie !
44
Il pleure sans raison
45
Dans ce cœur qui s’écœure.
46
Quoi ! nulle trahison ?
47
Ce deuil est sans raison.
48
C’est bien la pire peine
49
De ne savoir pourquoi,
50
Sans amour et sans haine,
51
Mon cœur a tant de peine !
4
52
Il faut, voyez-vous, nous pardonner les choses.
53
De cette façon nous serons bien heureuses,
54
Et si notre vie a des instants moroses,
55
Du moins nous serons, n’est-ce pas ? deux pleureuses.
56
O que nous mêlions, âmes sœurs que nous sommes,
57
A nos vœux confus la douceur puérile
58
De cheminer loin des femmes et des hommes,
59
Dans le frais oubli de ce qui nous exile.
60
Soyons deux enfants, soyons deux jeunes filles
61
Éprises de rien et de tout étonnées,
62
Qui s’en vont pâlir sous les chastes charmilles
63
Sans même savoir qu’elles sont pardonnées.
5
64
> Son joyeux, importun d’un clavecin sonore.
65
> — Pétrus Borel.
66
Le piano que baise une main frêle
67
Luit dans le soir rose et gris vaguement,
68
Tandis qu’avec un très léger bruit d’aile
69
Un air bien vieux, bien faible et bien charmant,
70
Rôde discret, épeuré quasiment,
71
Par le boudoir longtemps parfumé d’Elle.
72
Qu’est-ce que c’est que ce berceau soudain
73
Qui lentement dorlote (dorlotte) mon pauvre être ?
74
Que voudrais-tu de moi, doux chant badin ?
75
Qu’as-tu voulu, fin refrain incertain
76
Qui va tantôt mourir vers la fenêtre
77
Ouverte un peu sur le petit jardin ?
6
78
C’est le chien de Jean de Nivelle
79
Qui mord sous l’œil même du guet
80
Le chat de la mère Michel ;
81
François-les-bas-bleus s’en égaie.
82
La lune à l’écrivain public
83
Dispense sa lumière obscure
84
Où Médor avec Angélique
85
Verdissent sur le pauvre mur.
86
Et voici venir La Ramée
87
Sacrant en bon soldat du Roi.
88
Sous son habit blanc mal famé
89
Son cœur ne se tient pas de joie !
90
Car la boulangère… — Elle ? — Oui dame !
91
Bernant Lustucru, son vieil homme,
92
A tantôt couronné sa flamme…
93
Enfants, Dominus vobiscum !
94
Place ! en sa longue robe bleue
95
Toute en satin qui fait frou-frou,
96
C’est une impure, palsembleu !
97
Dans sa chaise qu’il faut qu’on loue,
98
Fût-on philosophe ou grigou,
99
Car tant d’or s’y relève en bosse,
100
Que ce luxe insolent bafoue
101
Tout le papier de monsieur Loss !
102
Arrière, robin crotté ! place,
103
Petit courtaud, petit abbé,
104
Petit poète jamais las
105
De la rime non attrapée !
106
Voici que la nuit vraie arrive…
107
Cependant jamais fatigué
108
D’être inattentif et naïf ?
109
François-les-bas-bleus s’en égaie.
7
110
O triste, triste était mon âme
111
A cause, à cause d’une femme.
112
Je ne me suis pas consolé
113
Bien que mon cœur s’en soit allé,
114
Bien que mon cœur, bien que mon âme
115
Eussent fui loin de cette femme.
116
Je ne me suis pas consolé
117
Bien que mon cœur s’en soit allé.
118
Et mon cœur, mon cœur trop sensible
119
Dit à mon âme : Est-il possible,
120
Est-il possible, — le fût-il, —
121
Ce fier exil, ce triste exil ?
122
Mon âme dit à mon cœur : Sais-je
123
Moi-même, que nous veut ce piège
124
D’être présents bien qu’exilés,
125
Encore que loin en allés ?
8
126
Dans l’interminable
127
Ennui de la plaine,
128
La neige incertaine
129
Luit comme du sable.
130
Le ciel est de cuivre
131
Sans lueur aucune,
132
On croirait voir vivre
133
Et mourir la lune.
134
Comme des nuées
135
Flottent gris les chênes
136
Des forêts prochaines
137
Parmi les buées.
138
Le ciel est de cuivre
139
Sans lueur aucune.
140
On croirait voir vivre
141
Et mourir la lune.
142
Corneille poussive
143
Et vous les loups maigres,
144
Par ces bises aigres
145
Quoi donc vous arrive ?
146
Dans l’interminable
147
Ennui de la plaine,
148
La neige incertaine
149
Luit comme du sable.
9
150
> Le rossignol, qui du haut d’une branche se regarde dedans,
151
> croit être tombé dans la rivière. Il est au sommet d’un chêne et
152
> toutefois il a peur de se noyer.
153
> — Cyrano de Bergerac.
154
L’ombre des arbres dans la rivière embrumée
155
Meurt comme de la fumée,
156
Tandis qu’en l’air, parmi les ramures réelles,
157
Se plaignent les tourterelles.
158
Combien, ô voyageur, ce paysage blême
159
Te mira blême toi-même,
160
Et que tristes pleuraient dans les hautes feuillées
161
Tes espérances noyées ?
162
Mai, juin 1872.
PAYSAGES BELGES
163
> « Conquestes du Roy. »
164
> (Vieilles estampes.)
WALCOURT
165
Briques et tuiles,
166
O les charmants
167
Petits asiles
168
Pour les amants !
169
Houblons et vignes,
170
Feuilles et fleurs,
171
Tentes insignes
172
Des francs buveurs !
173
Guinguettes claires,
174
Bières, clameurs,
175
Servantes chères
176
A tous fumeurs !
177
Gares prochaines,
178
Gais chemins grands…
179
Quelles aubaines,
180
Bons juifs errants !
181
Juillet 1873
CHARLEROI
182
Dans l’herbe noire
183
Les Kobolds vont.
184
Le vent profond
185
Pleure, on veut croire.
186
Quoi donc se sent ?
187
L’avoine siffle.
188
Un buisson gifle (giffle)
189
L’œil au passant.
190
Plutôt des bouges
191
Que des maisons.
192
Quels horizons
193
De forges rouges !
194
On sent donc quoi ?
195
Des gares tonnent,
196
Les yeux s’étonnent,
197
Où Charleroi ?
198
Parfums sinistres ?
199
Qu’est-ce que c’est ?
200
Quoi bruissait
201
Comme des sistres ?
202
Sites brutaux !
203
Oh ! votre haleine,
204
Sueur humaine,
205
Cris des métaux !
206
Dans l’herbe noire
207
Les Kobolds vont.
208
Le vent profond
209
Pleure, on veut croire.
BRUXELLES — SIMPLES FRESQUES
1
210
La fuite est verdâtre et rose
211
Des collines et des rampes,
212
Dans un demi-jour de lampes
213
Qui vient brouiller toute chose.
214
L’or sur les humbles abîmes,
215
Tout doucement s’ensanglante,
216
Des petits arbres sans cimes,
217
Où quelque oiseau faible chante.
218
Triste à peine tant s’effacent
219
Ces apparences d’automne.
220
Toutes mes langueurs rêvassent,
221
Que berce l’air monotone.
2
222
L’allée est sans fin
223
Sous le ciel, divin
224
D’être pâle ainsi !
225
Sais-tu qu’on serait
226
Bien sous le secret
227
De ces arbres-ci ?
228
Des messieurs bien mis,
229
Sans nul doute amis
230
Des Royers-Collards,
231
Vont vers le château.
232
J’estimerais beau
233
D’être ces vieillards.
234
Le château, tout blanc
235
Avec, à son flanc,
236
Le soleil couché.
237
Les champs à l’entour…
238
Oh ! que notre amour
239
N’est-il là niché !
240
Estaminet du Jeune Renard, août 1872.
CHEVAUX DE BOIS
241
> Par Saint-Gille,
242
> Viens-nous-en,
243
> Mon agile Alezan.
244
> — V. Hugo.
245
Tournez, tournez, bons chevaux de bois,
246
Tournez cent tours, tournez mille tours,
247
Tournez souvent et tournez toujours,
248
Tournez, tournez au son des hautbois.
249
Le gros soldat, la plus grosse bonne
250
Sont sur vos dos comme dans leur chambre ;
251
Car, en ce jour, au bois de la Cambre,
252
Les maîtres sont tous deux en personne.
253
Tournez, tournez, chevaux de leur cœur,
254
Tandis qu’autour de tous vos tournois
255
Clignote (Clignotte) l’œil du filou sournois,
256
Tournez au son du piston vainqueur.
257
C’est ravissant comme ça vous soûle
258
D’aller ainsi dans ce cirque bête !
259
Bien dans le ventre et mal dans la tête,
260
Du mal en masse et du bien en foule.
261
Tournez, tournez, sans qu’il soit besoin
262
D’user jamais de nuls éperons,
263
Pour commander à vos galops ronds,
264
Tournez, tournez, sans espoir de foin.
265
Et dépêchez, chevaux de leur âme,
266
Déjà, voici que la nuit qui tombe
267
Va réunir pigeon et colombe,
268
Loin de la foire et loin de madame.
269
Tournez, tournez ! le ciel en velours
270
D’astres en or se vêt lentement.
271
Voici partir l’amante et l’amant.
272
Tournez au son joyeux des tambours.
273
Champ de foire de Saint-Gilles, août 1872.
MALINES
274
Vers les prés le vent cherche noise
275
Aux girouettes, détail fin
276
Du château de quelque échevin,
277
Rouge de brique et bleu d’ardoise,
278
Vers les prés clairs, les prés sans fin…
279
Comme les arbres des féeries
280
Des frênes, vagues frondaisons,
281
Échelonnent mille horizons
282
A ce Sahara de prairies,
283
Trèfle, luzerne et blancs gazons,
284
Les wagons filent en silence
285
Parmi ces sites apaisés.
286
Dormez, les vaches ! Reposez,
287
Doux taureaux de la plaine immense,
288
Sous vos cieux à peine irisés !
289
Le train glisse sans un murmure,
290
Chaque wagon est un salon
291
Où l’on cause bas et d’où l’on
292
Aime à loisir cette nature
293
Faite à souhait pour Fénelon.
294
Août, 1872.
BIRDS IN THE NIGHT
295
Vous n’avez pas eu toute patience,
296
Cela se comprend par malheur, de reste.
297
Vous êtes si jeune ! et l’insouciance,
298
C’est le lot amer de l’âge céleste !
299
Vous n’avez pas eu toute la douceur,
300
Cela par malheur d’ailleurs se comprend ;
301
Vous êtes si jeune, ô ma froide sœur,
302
Que votre cœur doit être indifférent !
303
Aussi me voici plein de pardons chastes,
304
Non certes ! joyeux, mais très calme, en somme,
305
Bien que je déplore, en ces mois néfastes,
306
D’être, grâce à vous, le moins heureux homme.
307
Et vous voyez bien que j’avais raison
308
Quand je vous disais, dans mes moments noirs,
309
Que vos yeux, foyer de mes vieux espoirs,
310
Ne couvaient plus rien que la trahison.
311
Vous juriez alors que c’était mensonge
312
Et votre regard qui mentait lui-même
313
Flambait comme un feu mourant qu’on prolonge,
314
Et de votre voix vous disiez : « Je t’aime ! »
315
Hélas ! on se prend toujours au désir
316
Qu’on a d’être heureux malgré la saison…
317
Mais ce fut un jour plein d’amer plaisir,
318
Quand je m’aperçus que j’avais raison !
319
Aussi bien pourquoi me mettrai-je à geindre ?
320
Vous ne m’aimez pas, l’affaire est conclue,
321
Et, ne voulant pas qu’on ose se plaindre,
322
Je souffrirai d’une âme résolue.
323
Oui, je souffrirai, car je vous aimais !
324
Mais je souffrirai comme un bon soldat
325
Blessé, qui s’en va dormir à jamais,
326
Plein d’amour pour quelque pays ingrat.
327
Vous qui fûtes ma Belle, ma Chérie,
328
Encor que de vous vienne ma souffrance,
329
N’êtes-vous donc pas toujours ma Patrie,
330
Aussi jeune, aussi folle que la France ?
331
Or, je ne veux pas, — le puis-je d’abord ?
332
Plonger dans ceci mes regards mouillés.
333
Pourtant mon amour que vous croyez mort
334
A peut-être enfin les yeux dessillés.
335
Mon amour qui n’est que ressouvenance,
336
Quoique sous vos coups il saigne et qu’il pleure
337
Encore et qu’il doive, à ce que je pense,
338
Souffrir longtemps jusqu’à ce qu’il en meure,
339
Peut-être a raison de croire entrevoir
340
En vous un remords qui n’est pas banal.
341
Et d’entendre dire, en son désespoir,
342
A votre mémoire : ah ! fi ! que c’est mal !
343
Je vous vois encor. J’entr’ouvris la porte.
344
Vous étiez au lit comme fatiguée.
345
Mais, ô corps léger que l’amour emporte,
346
Vous bondîtes nue, éplorée et gaie.
347
O quels baisers, quels enlacements fous !
348
J’en riais moi-même à travers mes pleurs.
349
Certes, ces instants seront entre tous
350
Mes plus tristes, mais aussi mes meilleurs.
351
Je ne veux revoir de votre sourire
352
Et de vos bons yeux en cette occurrence
353
Et de vous, enfin, qu’il faudrait maudire,
354
Et du piège exquis, rien que l’apparence
355
Je vous vois encor ! En robe d’été
356
Blanche et jaune avec des fleurs de rideaux.
357
Mais vous n’aviez plus l’humide gaîté
358
Du plus délirant de tous nos tantôts,
359
La petite épouse et la fille aînée
360
Était reparue avec la toilette,
361
Et c’était déjà notre destinée
362
Qui me regardait sous votre voilette.
363
Soyez pardonnée ! Et c’est pour cela
364
Que je garde, hélas ! avec quelque orgueil,
365
En mon souvenir qui vous cajola,
366
L’éclair de côté que coulait votre œil.
367
Par instants, je suis le pauvre navire
368
Qui court démâté parmi la tempête,
369
Et ne voyant pas Notre-Dame luire
370
Pour l’engouffrement en priant s’apprête.
371
Par instants, je meurs la mort du pécheur
372
Qui se sait damné s’il n’est confessé,
373
Et, perdant l’espoir de nul confesseur,
374
Se tord dans l’Enfer qu’il a devancé.
375
O mais ! par instants, j’ai l’extase rouge
376
Du premier chrétien, sous la dent rapace,
377
Qui rit à Jésus témoin, sans que bouge
378
Un poil de sa chair, un nerf de sa face !
379
Bruxelles-Londres. — Septembre-octobre 1872.
AQUARELLES
GREEN
380
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches,
381
Et puis voici mon cœur, qui ne bat que pour vous.
382
Ne le déchirez pas avec vos deux mains blanches
383
Et qu’à vos yeux si beaux l’humble présent soit doux.
384
J’arrive tout couvert encore de rosée
385
Que le vent du matin vient glacer à mon front.
386
Souffrez que ma fatigue, à vos pieds reposée,
387
Rêve des chers instants qui la délasseront.
388
Sur votre jeune sein laissez rouler ma tête
389
Toute sonore encore de vos derniers baisers ;
390
Laissez là s’apaiser de la bonne tempête,
391
Et que je dorme un peu puisque vous reposez.
SPLEEN
392
Les roses étaient toutes rouges,
393
Et les lierres étaient tout noirs.
394
Chère, pour peu que tu te bouges,
395
Renaissent tous mes désespoirs.
396
Le ciel était trop bleu, trop tendre,
397
La mer trop verte et l’air trop doux.
398
Je crains toujours, — ce qu’est d’attendre
399
Quelque fuite atroce de vous.
400
Du houx à la feuille vernie
401
Et du luisant buis je suis las,
402
Et de la campagne infinie
403
Et de tout, fors de vous, hélas !
STREETS
1
404
Dansons la gigue !
405
J’aimais surtout ses jolis yeux,
406
Plus clairs que l’étoile des cieux,
407
J’aimais ses yeux malicieux.
408
Dansons la gigue !
409
Elle avait des façons vraiment
410
De désoler un pauvre amant,
411
Que c’en était vraiment charmant !
412
Dansons la gigue !
413
Mais je trouve encor meilleur
414
Le baiser de sa bouche en fleur,
415
Depuis qu’elle est morte à mon cœur.
416
Dansons la gigue !
417
Je me souviens, je me souviens
418
Des heures et des entretiens,
419
Et c’est le meilleur de mes biens.
420
Dansons la gigue !
421
SOHO.
2
422
O la rivière dans la rue !
423
Fantastiquement apparue
424
Derrière un mur haut de cinq pieds,
425
Elle roule sans un murmure
426
Sans onde opaque et pourtant pure,
427
Par les faubourgs pacifiés.
428
La chaussée est très large, en sorte
429
Que l’eau jaune comme une morte
430
Dévale ample et sans nuls espoirs
431
De rien refléter que la brume,
432
Même alors que l’aurore allume
433
Les cottages jaunes et noirs.
434
PADDINGTON.
CHILD WIFE
435
Vous n’avez rien compris à ma simplicité,
436
Rien, ô ma pauvre enfant !
437
Et c’est avec un front éventé, dépité,
438
Que vous fuyez devant.
439
Vos yeux qui ne devaient refléter que douceur,
440
Pauvre cher bleu miroir,
441
Ont pris un ton de fiel, ô lamentable sœur,
442
Qui nous fait mal à voir.
443
Et vous gesticulez avec vos petit-bras
444
Comme un héros méchant,
445
En poussant d’aigres cris poitrinaires, hélas !
446
Vous qui n’étiez que chant !
447
Car vous avez eu peur de l’orage et du cœur
448
Qui grondait et sifflait,
449
Et vous bêlâtes avec votre mère — ô douleur ! —
450
Comme un triste agnelet.
451
Et vous n’avez pas su la lumière et l’honneur
452
D’un amour brave et fort,
453
Joyeux dans le malheur, grave dans le bonheur,
454
Jeune jusqu’à la mort !
A POOR YOUNG SHEPHERD
455
J’ai peur d’un baiser
456
Comme d’une abeille.
457
Je souffre et je veille
458
Sans me reposer.
459
J’ai peur d’un baiser !
460
Pourtant j’aime Kate
461
Et ses yeux jolis.
462
Elle est délicate,
463
Aux longs traits pâlis.
464
Oh ! que j’aime Kate !
465
C’est saint Valentin !
466
Je dois et je n’ose
467
Lui dire au matin…
468
La terrible chose
469
Que saint Valentin !
470
Elle m’est promise,
471
Fort heureusement !
472
Mais quelle entreprise
473
Que d’être un amant
474
Près d’une promise !
475
J’ai peur d’un baiser
476
Comme d’une abeille.
477
Je souffre et je veille
478
Sans me reposer :
479
J’ai peur d’un baiser !
BEAMS
480
Elle voulut aller sur les flots de la mer,
481
Et comme un vent bénin soufflait une embellie,
482
Nous nous prêtâmes tous à sa belle folie,
483
Et nous voilà marchant par le chemin amer.
484
Le soleil luisait haut dans le ciel calme et lisse,
485
Et dans ses cheveux blonds c’étaient des rayons d’or,
486
Si bien que nous suivions son pas plus calme encor
487
Que le déroulement des vagues, ô délice !
488
Des oiseaux blancs volaient alentour mollement.
489
Et des voiles au loin s’inclinaient toutes blanches.
490
Parfois de grands varechs filaient en longues branches,
491
Nos pieds glissaient d’un pur et large mouvement.
492
Elle se retourna, doucement inquiète
493
De ne nous croire pas pleinement rassurés ;
494
Mais nous voyant joyeux d’être ses préférés,
495
Elle reprit sa route et portait haut sa tête.
496
Douvres-Ostende, à bord de la « Comtesse-de-Flandre ». 4 Avril 1873.