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Poèmes saturniens

Poèmes saturniens
1Les sages d’autrefois, qui valaient bien ceux-ci,
2Crurent, et c’est un point encore mal éclairci,
3Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres,
4Et que chaque âme était liée à l’un des astres.
5(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent
6Le rire est ridicule autant que décevant,
7Cette explication du mystère nocturne.)
8Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE,
9Fauve planète, chère aux nécromanciens,
10Ont entre tous, d’après les grimoires anciens,
11Bonne part de malheur et bonne part de bile.
12L’Imagination, inquiète et débile,
13Vient rendre nul en eux l’effort de la Raison.
14Dans leurs veines le sang, subtil comme un poison,
15Brillant comme une lave, et rare, coule et roule
16En grésillant leur triste Idéal qui s’écroule.
17Tels les Saturniens doivent souffrir et tels
18Mourir – en admettant que nous soyons mortels,
19Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne
20Par la logique d’une Influence maligne.
21P. V.
PROLOGUE
22Dans ces temps fabuleux, les limbes de l’histoire,
23Où les fils de Raghû, beaux de fard et de gloire,
24Vers la Ganga régnaient leur règne étincelant,
25Et, par l’intensité de leur vertu troublant
26Les Dieux et les Démons et Bhagavat lui-même,
27Augustes, s’élevaient jusqu’au Néant suprême,
28Ah ! la terre et la mer et le ciel, purs encore
29Et jeunes, qu’arrosait une lumière d’or
30Frémissante, entendaient, apaisant leurs murmures
31De tonnerres, de flots heurtés, de moissons mûres,
32Et retenant le vol obstiné des essaims,
33Les Poëtes sacrés chanter les Guerriers saints,
34Cependant que le ciel et la mer et la terre
35Voyaient, – rouges et las de leur travail austère, –
36S’incliner, pénitents fauves et timorés,
37Les Guerriers saints devant les Poëtes sacrés !
38Une connexité grandiosement alme
39Liait le Kçhatrya serein au Chanteur calme,
40Valmiki l’excellent à l’excellent Rama :
41Telles sur un étang deux touffes de padma.
42– Et sous tes cieux dorés et clairs, Hellas antique,
43De Spartè la sévère à la rieuse Attique,
44Les Aèdes, Orpheus, Alkaïos, étaient
45Encore des héros altiers et combattaient.
46Homéros, s’il n’a pas, lui, manié le glaive,
47Fait retentir, clameur immense qui s’élève,
48Vos échos jamais las, vastes postérités,
49D’Hektôr et d’Odysseus, et d’Akhilleus chantés.
50Les héros à leur tour, après les luttes vastes,
51Pieux, sacrifiaient aux neuf Déesses chastes,
52Et non moins que de l’art d’Arès furent épris
53De l’Art dont une Palme immortelle est le prix,
54Akhilleus entre tous ! Et le Laërtiade
55Dompta, parole d’or qui charme et persuade,
56Les esprits et les cœurs et les âmes toujours,
57Ainsi qu’Orpheus domptait les tigres et les ours.
58– Plus tard, vers des climats plus rudes, en des ères
59Barbares, chez les Francs tumultueux, nos pères,
60Est-ce que le Trouvère héroïque n’eut pas
61Comme le Preux sa part auguste des combats ?
62Est-ce que, Théroldus ayant dit Charlemagne,
63Et son neveu Roland resté dans la montagne,
64Et le bon Olivier de Turpin au grand cœur,
65En beaux couplets et sur un rhythme âpre et vainqueur,
66Est-ce que, cinquante ans après, dans les batailles,
67Les durs Leudes perdant leur sang par vingt entailles,
68Ne chantaient pas le chant de geste sans rivaux
69De Roland et de ceux qui virent Roncevaux
70Et furent de l’énorme et superbe tuerie,
71Du temps de l’Empereur à la barbe fleurie ?...
72– Aujourd’hui, l’Action et le Rêve ont brisé
73Le pacte primitif par les siècles usé,
74Et plusieurs ont trouvé funeste ce divorce
75De l’Harmonie immense et bleue et de la Force.
76La Force, qu’autrefois le Poëte tenait
77En bride, blanc cheval ailé qui rayonnait,
78La Force, maintenant, la Force, c’est la Bête
79Féroce bondissante et folle et toujours prête
80À tout carnage, à tout dévastement, à tout
81Égorgement, d’un bout du monde à l’autre bout !
82L’Action qu’autrefois réglait le chant des lyres,
83Trouble, enivrée, en proie aux cent mille délires
84Fuligineux d’un siècle en ébullition,
85L’Action à présent, – ô pitié ! – l’Action,
86C’est l’ouragan, c’est la tempête, c’est la houle
87Marine dans la nuit sans étoiles, qui roule
88Et déroule parmi les bruits sourds l’effroi vert
89Et rouge des éclairs sur le ciel entr’ouvert ?
90– Cependant, orgueilleux et doux, loin des vacarmes
91De la vie et du choc désordonné des armes
92Mercenaires, voyez, gravissant les hauteurs
93Ineffables, voici le groupe des Chanteurs
94Vêtus de blanc, et des lueurs d’apothéoses
95Empourprent la fierté sereine de leurs poses :
96Tous beaux, tous purs, avec des rayons dans les yeux,
97Et sous leur front le rêve inachevé des Dieux !
98Le monde, que troublait leur parole profonde,
99Les exile. À leur tour ils exilent le monde !
100C’est qu’ils ont à la fin compris qu’il ne faut plus
101Mêler leur note pure aux cris irrésolus
102Que va poussant la foule obscène et violente,
103Et que l’isolement sied à leur marche lente.
104Le Poëte, l’Amour du Beau, voilà sa foi,
105L’Azur, son étendard, et l’Idéal, sa loi !
106Ne lui demandez rien de plus, car ses prunelles,
107Où le rayonnement des choses éternelles
108A mis des visions qu’il suit avidement,
109Ne sauraient s’abaisser une heure seulement
110Sur le honteux conflit des besognes vulgaires
111Et sur vos vanités plates ; et si naguères
112On le vit au milieu des hommes, épousant
113Leurs querelles, pleurant avec eux, les poussant
114Aux guerres, célébrant l’orgueil des Républiques
115Et l’éclat militaire et les splendeurs auliques
116Sur la kithare, sur la harpe et sur le luth,
117S’il honorait parfois le présent d’un salut
118Et daignait consentir à ce rôle de prêtre
119D’aimer et de bénir, et s’il voulait bien être
120La voix qui rit ou pleure alors qu’on pleure ou rit,
121S’il inclinait vers l’âme humaine son esprit,
122C’est qu’il se méprenait alors sur l’âme humaine.
123– Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te mène !
MELANCHOLIA
124À Ernest Boutier
I. – Résignation
125Tout enfant, j’allais rêvant Ko-Hinnor,
126Somptuosité persane et papale
127Héliogabale et Sardanapale !
128Mon désir créait sous des toits en or,
129Parmi les parfums, au son des musiques,
130Des harems sans fin, paradis physiques !
131Aujourd’hui, plus calme et non moins ardent,
132Mais sachant la vie et qu’il faut qu’on plie,
133J’ai dû refréner ma belle folie,
134Sans me résigner par trop cependant.
135Soit ! le grandiose échappe à ma dent,
136Mais, fi de l’aimable et fi de la lie !
137Et je hais toujours la femme jolie,
138La rime assonante et l’ami prudent.
II. – Nevermore
139Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L’automne
140Faisait voler la grive à travers l’air atone,
141Et le soleil dardait un rayon monotone
142Sur le bois jaunissant où la bise détone.
143Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
144Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.
145Soudain, tournant vers moi son regard émouvant :
146« Quel fut ton plus beau jour ? » fit sa voix d’or vivant,
147Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
148Un sourire discret lui donna la réplique,
149Et je baisai sa main blanche, dévotement.
150– Ah ! les premières fleurs, qu’elles sont parfumées !
151Et qu’il bruit avec un murmure charmant
152Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées !
III. – Après trois ans
153Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
154Je me suis promené dans le petit jardin
155Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
156Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.
157Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
158De vigne folle avec les chaises de rotin…
159Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
160Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.
161Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
162Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
163Chaque alouette qui va et vient m’est connue.
164Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
165Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
166– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.
IV. – Vœu
167Ah ! les oaristys ! les premières maîtresses !
168L’or des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs,
169Et puis, parmi l’odeur des corps jeunes et chers,
170La spontanéité craintive des caresses !
171Sont-elles assez loin, toutes ces allégresses
172Et toutes ces candeurs ! Hélas ! toutes devers
173Le Printemps des regrets ont fui les noirs hivers
174De mes ennuis, de mes dégoûts, de mes détresses !
175Si que me voilà seul à présent, morne et seul,
176Morne et désespéré, plus glacé qu’un aïeul,
177Et tel qu’un orphelin pauvre sans sœur aînée.
178O la femme à l’amour câlin et réchauffant,
179Douce, pensive et brune, et jamais étonnée,
180Et qui parfois vous baise au front, comme un enfant !
V. – Lassitude
181> « A batallas de amor campo de pluma. »
182> — Gongora.
183De la douceur, de la douceur, de la douceur !
184Calme un peu ces transports fébriles, ma charmante.
185Même au fort du déduit parfois, vois-tu, l’amante
186Doit avoir l’abandon paisible de la sœur.
187Sois langoureuse, fais ta caresse endormante,
188Bien égaux tes soupirs et ton regard berceur.
189Va, l’étreinte jalouse et le spasme obsesseur
190Ne valent pas un long baiser, même qui mente !
191Mais dans ton cher cœur d’or, me dis-tu, mon enfant,
192La fauve passion va sonnant l’oliphant !…
193Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse !
194Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main,
195Et fais-moi des serments que tu rompras demain,
196Et pleurons jusqu’au jour, ô petite fougueuse !
VI. – Mon rêve familier
197Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
198D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
199Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
200Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.
201Car elle me comprend, et mon cœur transparent
202Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
203Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
204Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
205Est-elle brune, blonde ou rousse ? – Je l’ignore.
206Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
207Comme ceux des aimés que la Vie exila.
208Son regard est pareil au regard des statues,
209Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
210L’inflexion des voix chères qui se sont tues.
VII. – À une femme
211À vous ces vers, de par la grâce consolante
212De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux,
213De par votre âme pure et toute bonne, à vous
214Ces vers du fond de ma détresse violente.
215C’est qu’hélas ! le hideux cauchemar qui me hante
216N’a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux,
217Se multipliant comme un cortège de loups
218Et se pendant après mon sort qu’il ensanglante !
219Oh ! je souffre, je souffre affreusement, si bien
220Que le gémissement premier du premier homme
221Chassé d’Eden n’est qu’une églogue au prix du mien !
222Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme
223Des hirondelles sur un ciel d’après-midi,
224– Chère,– par un beau jour de septembre attiédi.
VIII. – L’Angoisse
225Nature, rien de toi ne m’émeut, ni les champs
226Nourriciers, ni l’écho vermeil des pastorales
227Siciliennes, ni les pompes aurorales,
228Ni la solennité dolente des couchants.
229Je ris de l’Art, je ris de l’Homme aussi, des chants,
230Des vers, des temples grecs et des tours en spirales
231Qu’étirent dans le ciel vide les cathédrales,
232Et je vois du même œil les bons et les méchants.
233Je ne crois pas en Dieu, j’abjure et je renie
234Toute pensée, et quant à la vieille ironie,
235L’Amour, je voudrais bien qu’on ne m’en parlât plus.
236Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
237Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
238Mon âme pour d’affreux naufrages appareille.
EAUX-FORTES
239À François Coppée
I. – Croquis parisien
240La lune plaquait ses teintes de zinc
241Par angles obtus.
242Des bouts de fumée en forme de cinq
243Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.
244Le ciel était gris. La bise pleurait
245Ainsi qu’un basson.
246Au loin, un matou frileux et discret
247Miaulait d’étrange et grêle façon.
248Moi, j’allais, rêvant du divin Platon
249Et de Phidias,
250Et de Salamine et de Marathon,
251Sous l’œil clignotant des bleus becs de gaz.
II. – Cauchemar
252J’ai vu passer dans mon rêve
253– Tel l’ouragan sur la grève, –
254D’une main tenant un glaive
255Et de l’autre un sablier,
256Ce cavalier
257Des ballades d’Allemagne
258Qu’à travers ville et campagne,
259Et du fleuve à la montagne,
260Et des forêts au vallon,
261Un étalon
262Rouge-flamme et noir d’ébène,
263Sans bride, ni mors, ni rêne,
264Ni hop ! ni cravache, entraîne
265Parmi des râlements sourds
266Toujours ! Toujours !
267Un grand feutre à longue plume
268Ombrait son œil qui s’allume
269Et s’éteint. Tel, dans la brume,
270Éclate et meurt l’éclair bleu
271D’une arme à feu.
272Comme l’aile d’une orfraie
273Qu’un subit orage effraie,
274Par l’air que la neige raie,
275Son manteau se soulevant
276Claquait au vent,
277Et montrait d’un air de gloire
278Un torse d’ombre et d’ivoire,
279Tandis que dans la nuit noire
280Luisaient en des cris stridents
281Trente-deux dents.
III. – Marine
282L’Océan sonore
283Palpite sous l’œil
284De la lune en deuil
285Et palpite encore,
286Tandis qu’un éclair
287Brutal et sinistre
288Fend le ciel de bistre
289D’un long zigzag clair,
290Et que chaque lame,
291En bonds convulsifs,
292Le long des récifs
293Va, vient, luit et clame,
294Et qu’au firmament,
295Où l’ouragan erre,
296Rugit le tonnerre
297Formidablement.
IV. – Effet de nuit
298La nuit. La pluie. Un ciel blafard que déchiquette
299De flèches et de tours à jour la silhouette
300D’une ville gothique éteinte au lointain gris.
301La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris
302Secoués par le bec avide des corneilles
303Et dansant dans l’air noir des gigues non pareilles,
304Tandis que leurs pieds sont la pâture des loups.
305Quelques buissons d’épine épars, et quelques houx
306Dressant l’horreur de leur feuillage à droite, à gauche,
307Sur le fuligineux fouillis d’un fond d’ébauche.
308Et puis, autour de trois livides prisonniers
309Qui vont pieds nus, deux cent vingt-cinq pertuisaniers
310En marche, et leurs fers droits, comme des fers de herse,
311Luisent à contre-sens des lances de l’averse.
V. – Grotesques
312Leurs jambes pour toutes montures,
313Pour tous biens l’or de leurs regards,
314Par le chemin des aventures
315Ils vont haillonneux et hagards.
316Le sage, indigné, les harangue ;
317Le sot plaint ces fous hasardeux ;
318Les enfants leur tirent la langue
319Et les filles se moquent d’eux.
320C’est qu’odieux et ridicules,
321Et maléfiques en effet,
322Ils ont l’air, sur les crépuscules,
323D’un mauvais rêve que l’on fait ;
324C’est que, sur leurs aigres guitares
325Crispant la main des libertés,
326Ils nasillent des chants bizarres,
327Nostalgiques et révoltés ;
328C’est enfin que dans leurs prunelles
329Rit et pleure – fastidieux –
330L’amour des choses éternelles,
331Des vieux morts et des anciens dieux !
332– Donc, allez, vagabonds sans trêves,
333Errez, funestes et maudits,
334Le long des gouffres et des grèves,
335Sous l’œil fermé des paradis !
336La nature à l’homme s’allie
337Pour châtier comme il le faut
338L’orgueilleuse mélancolie
339Qui vous fait marcher le front haut,
340Et, vengeant sur vous le blasphème
341Des vastes espoirs véhéments,
342Meurtrit votre front anathème
343Au choc rude des éléments.
344Les juins brûlent et les décembres
345Gèlent votre chair jusqu’aux os,
346Et la fièvre envahit vos membres,
347Qui se déchirent aux roseaux.
348Tout vous repousse et tout vous navre,
349Et quand la mort viendra pour vous,
350Maigre et froide, votre cadavre
351Sera dédaigné par les loups !
PAYSAGES TRISTES
352À Catulle Mendès
I. – Soleils couchants
353Une aube affaiblie
354Verse par les champs
355La mélancolie
356Des soleils couchants.
357La mélancolie
358Berce de doux chants
359Mon cœur qui s’oublie
360Aux soleils couchants.
361Et d’étranges rêves,
362Comme des soleils
363Couchants sur les grèves,
364Fantômes vermeils,
365Défilent sans trêves,
366Défilent, pareils
367À des grands soleils
368Couchants sur les grèves.
II. – Crépuscule du soir mystique
369Le Souvenir avec le Crépuscule
370Rougeoie et tremble à l’ardent horizon
371De l’Espérance en flamme qui recule
372Et s’agrandit ainsi qu’une cloison
373Mystérieuse où mainte floraison
374– Dahlia, lys, tulipe et renoncule –
375S’élance autour d’un treillis, et circule
376Parmi la maladive exhalaison
377De parfums lourds et chauds, dont le poison
378– Dahlia, lys, tulipe et renoncule –
379Noyant mes sens, mon âme et ma raison
380Mêle, dans une immense pamoison,
381Le Souvenir avec le Crépuscule.
III. – Promenade sentimentale
382Le couchant dardait ses rayons suprêmes
383Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
384Les grands nénuphars, entre les roseaux,
385Tristement luisaient sur les calmes eaux.
386Moi, j’errais tout seul, promenant ma plaie
387Au long de l’étang, parmi la saulaie
388Où la brume vague évoquait un grand
389Fantôme laiteux se désespérant
390Et pleurant avec la voix des sarcelles
391Qui se rappelaient en battant des ailes
392Parmi la saulaie où j’errais tout seul
393Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
394Des ténèbres vint noyer les suprêmes
395Rayons du couchant dans ces ondes blêmes
396Et les nénuphars, parmi les roseaux,
397Des grands nénuphars sur les calmes eaux.
IV. – Nuit du Walpurgis classique
398C’est plutôt le sabbat du second Faust que l’autre,
399Un rhythmique sabbat, rhythmique, extrêmement
400Rhythmique. – Imaginez un jardin de Lenôtre,
401Correct, ridicule et charmant.
402Des ronds-points ; au milieu, des jets d’eau ; des allées
403Toutes droites ; sylvains de marbre ; dieux marins
404De bronze ; çà et là, des Vénus étalées ;
405Des quinconces, des boulingrins ;
406Des châtaigniers ; des plants de fleurs formant la dune ;
407Ici, des rosiers nains qu’un goût docte effila ;
408Plus loin, des ifs taillés en triangles. La lune
409D’un soir d’été sur tout cela.
410Minuit sonne, et réveille au fond du parc aulique
411Un air mélancolique, un sourd, lent et doux air
412De chasse : tel, doux, lent, sourd et mélancolique,
413L’air de chasse de Tannhauser.
414Des chants voilés de cors lointains où la tendresse
415Des sens étreint l’effroi de l’âme en des accords
416Harmonieusement dissonants dans l’ivresse ;
417Et voici qu’à l’appel des cors
418S’entrelacent soudain des formes toutes blanches,
419Diaphanes, et que le clair de lune fait
420Opalines parmi l’ombre verte des branches,
421– Un Watteau rêvé par Raffet ! –
422S’entrelacent parmi l’ombre verte des arbres
423D’un geste alangui, plein d’un désespoir profond,
424Puis, autour des massifs, des bronzes et des marbres,
425Très-lentement dansent en rond.
426– Ces spectres agités, sont-ce donc la pensée
427Du poète ivre, ou son regret ou son remords,
428Ces spectres agités en tourbe cadensée,
429Ou bien tout simplement des morts ?
430Sont-ce donc ton remords, ô rêvasseur qu’invite
431L’horreur, ou ton regret, ou ta pensée, – hein ? – tous
432Ces spectres qu’un vertige irrésistible agite,
433Ou bien des morts qui seraient fous ? –
434N’importe ! ils vont toujours, les fébriles fantômes,
435Menant leur ronde vaste et morne et tressautant
436Comme dans un rayon de soleil des atomes,
437Et s’évaporent à l’instant
438Humide et blême où l’aube éteint l’un après l’autre
439Les cors, en sorte qu’il ne reste absolument
440Plus rien – absolument – qu’un jardin de Lenôtre,
441Correct, ridicule et charmant.
V. – Chanson d’automne
442Les sanglots longs
443Des violons
444De l’automne
445Blessent mon cœur
446D’une langueur
447Monotone.
448Tout suffocant
449Et blême, quand
450Sonne l’heure,
451Je me souviens
452Des jours anciens
453Et je pleure ;
454Et je m’en vais
455Au vent mauvais
456Qui m’emporte
457Deçà, delà,
458Pareil à la
459Feuille morte.
VI. – L’Heure du berger
460La lune est rouge au brumeux horizon ;
461Dans un brouillard qui danse, la prairie
462S’endort fumeuse, et la grenouille crie
463Par les joncs verts où circule un frisson ;
464Les fleurs des eaux referment leurs corolles ;
465Des peupliers profilent aux lointains,
466Droits et serrés, leurs spectres incertains ;
467Vers les buissons errent les lucioles ;
468Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit
469Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes,
470Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes.
471Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.
VII. – Le Rossignol
472Comme un vol criard d’oiseaux en émoi,
473Tous mes souvenirs s’abattent sur moi,
474S’abattent parmi le feuillage jaune
475De mon cœur mirant son tronc plié d’aune
476Au tain violet de l’eau des Regrets,
477Qui mélancoliquement coule auprès,
478S’abattent, et puis la rumeur mauvaise
479Qu’une brise moite en montant apaise,
480S’éteint par degrés dans l’arbre, si bien
481Qu’au bout d’un instant on n’entend plus rien,
482Plus rien que la voix célébrant l’Absente,
483Plus rien que la voix – ô si languissante ! –
484De l’oiseau qui fut mon Premier Amour,
485Et qui chante encore comme au premier jour ;
486Et, dans la splendeur triste d’une lune
487Se levant blafarde et solennelle, une
488Nuit mélancolique et lourde d’été,
489Pleine de silence et d’obscurité,
490Berce sur l’azur qu’un vent doux effleure
491L’arbre qui frissonne et l’oiseau qui pleure.
CAPRICES
492À Henry Winter
I. – Femme et chatte
493Elle jouait avec sa chatte,
494Et c’était merveille de voir
495La main blanche et la blanche patte
496S’ébattre dans l’ombre du soir.
497Elle cachait – la scélérate ! –
498Sous ses mitaines de fil noir
499Ses meurtriers ongles d’agate,
500Coupants et clairs comme un rasoir.
501L’autre aussi faisait la sucrée
502Et rentrait sa griffe acérée,
503Mais le diable n’y perdait rien…
504Et dans le boudoir où, sonore,
505Tintait son rire aérien,
506Brillaient quatre points de phosphore.
II. – Jésuitisme
507Le chagrin qui me tue est ironique, et joint
508Le sarcasme au supplice, et ne torture point
509Franchement, mais picote avec un faux sourire
510Et transforme en spectacle amusant mon martyre,
511Et, sur la bière où gît mon rêve mi-pourri,
512Beugle un De profundis sur l’air du Traderi.
513C’est un Tartuffe qui, tout en mettant des roses
514Pompons sur les autels des Madones moroses,
515Tout en faisant chanter à des enfants de chœur
516Ces cantiques d’eau tiède où se baigne le cœur,
517Tout en amidonnant ces guimpes amoureuses
518Qui serpentent au cœur sacré des Bienheureuses,
519Tout en disant à voix basse son chapelet,
520Tout en passant la main sur son petit collet,
521Tout en parlant avec componction de l’âme,
522N’en médite pas moins ma ruine, – l’infâme !
III. – La chanson des Ingénues
523Nous sommes les Ingénues,
524Aux bandeaux plats, à l’œil bleu,
525Qui vivons, presque inconnues,
526Dans les romans qu’on lit peu.
527Nous allons entrelacées,
528Et le jour n’est pas plus pur
529Que le fond de nos pensées,
530Et nos rêves sont d’azur ;
531Et nous courons par les prées
532Et rions et babillons
533Des aubes jusqu’aux vesprées,
534Et chassons aux papillons ;
535Et des chapeaux de bergères
536Défendent notre fraîcheur,
537Et nos robes – si légères –
538Sont d’une extrême blancheur ;
539Les Richelieux, les Caussades
540Et les chevaliers Faublas
541Nous prodiguent les œillades,
542Les saluts et les « hélas ! »
543Mais en vain, et leurs mimiques
544Se viennent casser le nez
545Devant les plis ironiques
546De nos jupons détournés ;
547Et notre candeur se raille
548Des imaginations
549De ces raseurs de muraille,
550Bien que parfois nous sentions
551Battre nos cœurs sous nos mantes
552À des pensers clandestins,
553En nous sachant les amantes
554Futures des libertins.
IV. – Une grande dame
555Belle « à damner les saints », à troubler sous l’aumusse
556Un vieux juge ! Elle marche impérialement,
557Elle parle – et ses dents font un miroitement –,
558Italien, avec un léger accent russe.
559Ses yeux froids où l’émail sertit le bleu de Prusse
560Ont l’éclat insolent et dur du diamant.
561Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement
562De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce
563Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon,
564N’égale sa beauté patricienne, non !
565Vois, ô bon Buridan : « C’est une grande dame ! »
566Il faut – pas de milieu ! – l’adorer à genoux,
567Plat, n’ayant d’astre aux cieux que ses lourds cheveux roux,
568Ou bien lui cravacher la face, à cette femme !
V. – Monsieur Prudhomme
569Il est grave : il est maire et père de famille.
570Son faux col engloutit son oreille. Ses yeux
571Dans un rêve sans fin flottent, insoucieux,
572Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille.
573Que lui fait l’astre d’or, que lui fait la charmille
574Où l’oiseau chante à l’ombre, et que lui font les cieux,
575Et les prés verts et les gazons silencieux ?
576Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille
577Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu.
578Il est juste-milieu, botaniste et pansu.
579Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,
580Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a
581Plus en horreur que son éternel coryza,
582Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles.
Initium
583Les violons mêlaient leur rire au chant des flûtes
584Et le bal tournoyait quand je la vis passer
585Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes
586De son oreille où mon Désir comme un baiser
587S’élançait et voulait lui parler, sans oser.
588Cependant elle allait, et la mazurque lente
589La portait dans son rhythme indolent comme un vers,
590– Rime mélodieuse, image étincelante, –
591Et son âme d’enfant rayonnait à travers
592La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.
593Et depuis, ma Pensée – immobile – contemple
594Sa splendeur évoquée, en adoration,
595Et dans mon Souvenir, ainsi que dans un temple,
596Mon Amour entre, plein de superstition.
597Et je crois que voici venir la Passion.
Çavitri
598MAHA-BHARATTA
599Pour sauver son époux, Çavitrî fit le vœu
600De se tenir trois jours entiers, trois nuits entières,
601Debout, sans remuer jambes, buste ou paupières :
602Rigide, ainsi que dit Vyaça, comme un pieu.
603Ni, Çurya, tes rais cruels, ni la langueur
604Que Tchandra vient épandre à minuit sur les cimes
605Ne firent défaillir, dans leurs efforts sublimes,
606La pensée et la chair de la femme au grand cœur.
607– Que nous cerne l’Oubli, noir et morne assassin,
608Ou que l’Envie aux traits amers nous ait pour cibles,
609Ainsi que Çavitrî faisons-nous impassibles,
610Mais, comme elle, dans l’âme ayons un haut dessein.
Sub urbe
611Les petits ifs du cimetière
612Frémissent au vent hiémal,
613Dans la glaciale lumière.
614Avec des bruits sourds qui font mal,
615Les croix de bois des tombes neuves
616Vibrent sur un ton anormal.
617Silencieux comme les fleuves,
618Mais gros de pleurs comme eux de flots,
619Les fils, les mères et les veuves,
620Par les détours du triste enclos,
621S’écoulent, – lente théorie, –
622Au rhythme heurté des sanglots.
623Le sol sous les pieds glisse et crie,
624Là-haut de grands nuages tors
625S’échevèlent avec furie.
626Pénétrant comme le remords,
627Tombe un froid lourd qui vous écœure
628Et qui doit filtrer chez les morts,
629Chez les pauvres morts, à toute heure
630Seuls, et sans cesse grelottants,
631– Qu’on les oublie ou qu’on les pleure ! –
632Ah ! vienne vite le Printemps,
633Et son clair soleil qui caresse,
634Et ses doux oiseaux caquetants !
635Refleurisse l’enchanteresse
636Gloire des jardins et des champs
637Que l’âpre hiver tient en détresse !
638Et que – des levers aux couchants, –
639L’or dilaté d’un ciel sans bornes
640Berce de parfums et de chants,
641Chers endormis, vos sommeils mornes !
Sérénade
642Comme la voix d’un mort qui chanterait
643Du fond de sa fosse,
644Maîtresse, entends monter vers ton retrait
645Ma voix aigre et fausse.
646Ouvre ton âme et ton oreille au son
647De ma mandoline :
648Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
649Cruelle et câline.
650Je chanterai tes yeux d’or et d’onyx
651Purs de toutes ombres,
652Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx
653De tes cheveux sombres.
654Comme la voix d’un mort qui chanterait
655Du fond de sa fosse,
656Maîtresse, entends monter vers ton retrait
657Ma voix aigre et fausse.
658Puis je louerai beaucoup, comme il convient,
659Cette chair bénie
660Dont le parfum opulent me revient
661Les nuits d’insomnie.
662Et pour finir je dirai le baiser,
663De ta lèvre rouge,
664Et ta douceur à me martyriser,
665– Mon Ange ! – ma Gouge !
666Ouvre ton âme et ton oreille au son
667De ma mandoline :
668Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
669Cruelle et câline.
Un dahlia
670Courtisane au sein dur, à l’œil opaque et brun
671S’ouvrant avec lenteur comme celui d’un bœuf,
672Ton grand torse reluit ainsi qu’un marbre neuf.
673Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun
674Arome, et la beauté sereine de ton corps
675Déroule, mate, ses impeccables accords.
676Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu’au moins
677Exhalent celles-là qui vont fanant les foins,
678Et tu trônes, Idole insensible à l’encens.
679– Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur,
680Élève sans orgueil sa tête sans odeur,
681Irritant au milieu des jasmins agaçants !
Nevermore
682Allons, mon pauvre cœur, allons, mon vieux complice,
683Redresse et peints à neuf tous tes arcs triomphaux ;
684Brûle un encens ranci sur tes autels d’or faux ;
685Sème de fleurs les bords béants du précipice ;
686Allons, mon pauvre cœur, allons, mon vieux complice !
687Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni ;
688Entonne, orgue enroué, des Te Deum splendides ;
689Vieillard prématuré, mets du fard sur tes rides ;
690Couvre-toi de tapis mordorés, mur jauni ;
691Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni.
692Sonnez, grelots ; sonnez, clochettes ; sonnez, cloches !
693Car mon rêve impossible a pris corps et je l’ai
694Entre mes bras pressé : le Bonheur, cet ailé
695Voyageur qui de l’Homme évite les approches,
696– Sonnez, grelots ; sonnez, clochettes ; sonnez, cloches !
697Le Bonheur a marché côte à côte avec moi ;
698Mais la FATALITÉ ne connaît point de trêve :
699Le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve,
700Et le remords est dans l’amour : telle est la loi.
701– Le Bonheur a marché côte à côte avec moi.
Il bacio
702Baiser ! rose trémière au jardin des caresses !
703Vif accompagnement sur le clavier des dents
704Des doux refrains qu’Amour chante en les cœurs ardents
705Avec sa voix d’archange aux langueurs charmeresses !
706Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser !
707Volupté nonpareille, ivresse inénarrable !
708Salut ! l’homme, penché sur ta coupe adorable,
709S’y grise d’un bonheur qu’il ne sait épuiser.
710Comme le vin du Rhin et comme la musique,
711Tu consoles et tu berces, et le chagrin
712Expire avec la moue en ton pli purpurin…
713Qu’un plus grand, Goëthe ou Will, te dresse un vers classique :
714Moi, je ne puis, chétif trouvère de Paris,
715T’offrir que ce bouquet de strophes enfantines :
716Sois bénin, et pour prix, sur les lèvres mutines
717D’Une que je connais, Baiser, descends, et ris.
Dans les bois
718D’autres, – des innocents ou bien des lymphatiques, –
719Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux,
720Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux !
721D’autres s’y sentent pris – rêveurs – d’effrois mystiques.
722Ils sont heureux ! Pour moi, nerveux, et qu’un remords
723Épouvantable et vague affole sans relâche,
724Par les forêts je tremble à la façon d’un lâche
725Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.
726Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l’onde,
727D’où tombe un noir silence avec une ombre encore
728Plus noire, tout ce morne et sinistre décor
729Me remplit d’une horreur triviale et profonde.
730Surtout les soirs d’été : la rougeur du couchant
731Se fond dans le gris bleu des brumes qu’elle teinte
732D’incendie et de sang ; et l’angélus qui tinte
733Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant.
734Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe
735Et repasse, toujours plus fort, dans l’épaisseur
736Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur,
737Et s’éparpille, ainsi qu’un miasme, dans l’espace.
738La nuit vient. Le hibou s’envole. C’est l’instant
739Où l’on songe aux récits des aïeules naïves…
740Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives
741Font un bruit d’assassins postés se concertant.
Nocturne parisien
742À Edmond Lepelletier
743Roule, roule ton flot indolent, morne Seine. –
744Sous tes ponts qu’environne une vapeur malsaine
745Bien des corps ont passé, morts, horribles, pourris,
746Dont les âmes avaient pour meurtrier Paris.
747Mais tu n’en traînes pas, en tes ondes glacées,
748Autant que ton aspect m’inspire de pensées !
749Le Tibre a sur ses bords des ruines qui font
750Monter le voyageur vers un passé profond,
751Et qui, de lierre noir et de lichen couvertes,
752Apparaissent, tas gris, parmi les herbes vertes.
753Le gai Guadalquivir rit aux blonds orangers
754Et reflète, les soirs, des boléros légers.
755Le Pactole a son or, le Bosphore a sa rive
756Où vient faire son kief l’odalisque lascive.
757Le Rhin est un burgrave, et c’est un troubadour
758Que le Lignon, et c’est un ruffian que l’Adour.
759Le Nil, au bruit plaintif de ses eaux endormies,
760Berce de rêves doux le sommeil des momies.
761Le grand Meschascébé, fier de ses joncs sacrés,
762Charrie augustement ses îlots mordorés,
763Et soudain, beau d’éclairs, de fracas et de fastes,
764Splendidement s’écroule en Niagaras vastes.
765L’Eurotas, où l’essaim des cygnes familiers
766Mêle sa grâce blanche au vert mat des lauriers,
767Sous son ciel clair que raie un vol de gypaète,
768Rhythmique et caressant, chante ainsi qu’un poète.
769Enfin, Ganga, parmi les hauts palmiers tremblants
770Et les rouges padmas, marche à pas fiers et lents,
771En appareil royal, tandis qu’au loin la foule
772Le long des temples va hurlant, vivante houle,
773Au claquement massif des cymbales de bois,
774Et qu’accroupi, filant ses notes de hautbois,
775Du saut de l’antilope agile attendant l’heure,
776Le tigre jaune au dos rayé s’étire et pleure.
777– Toi, Seine, tu n’as rien. Deux quais, et voilà tout,
778Deux quais crasseux, semés de l’un à l’autre bout
779D’affreux bouquins moisis et d’une foule insigne
780Qui fait dans l’eau des ronds et qui pêche à la ligne.
781Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin
782Les passants alourdis de sommeil ou de faim,
783Et que le couchant met au ciel des taches rouges,
784Qu’il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges
785Et, s’accoudant au pont de la Cité, devant
786Notre-Dame, songer, cœur et cheveux au vent !
787Les nuages, chassés par la brise nocturne,
788Courent, cuivreux et roux, dans l’azur taciturne.
789Sur la tête d’un roi du portail, le soleil,
790Au moment de mourir, pose un baiser vermeil.
791L’hirondelle s’enfuit à l’approche de l’ombre
792Et l’on voit voleter la chauve-souris sombre.
793Tout bruit s’apaise autour. À peine un vague son
794Dit que la ville est là qui chante sa chanson,
795Qui lèche ses tyrans et qui mord ses victimes ;
796Et c’est l’aube des vols, des amours et des crimes.
797– Puis, tout à coup, ainsi qu’un ténor effaré
798Lançant dans l’air bruni son cri désespéré,
799Son cri qui se lamente, et se prolonge, et crie,
800Éclate en quelque coin l’orgue de Barbarie :
801Il brame un de ces airs, romances ou polkas,
802Qu’enfants nous tapotions sur nos harmonicas
803Et qui font, lents ou vifs, réjouissants ou tristes,
804Vibrer l’âme aux proscrits, aux femmes, aux artistes.
805C’est écorché, c’est faux, c’est horrible, c’est dur,
806Et donnerait la fièvre à Rossini, pour sûr ;
807Ces rires sont traînés, ces plaintes sont hachées ;
808Sur une clef de sol impossible juchées,
809Les notes ont un rhume et les do sont des la,
810Mais qu’importe ! l’on pleure en entendant cela !
811Mais l’esprit, transporté dans le pays des rêves,
812Sent à ces vieux accords couler en lui des sèves ;
813La pitié monte au cœur et les larmes aux yeux,
814Et l’on voudrait pouvoir goûter la paix des cieux,
815Et dans une harmonie étrange et fantastique
816Qui tient de la musique et tient de la plastique,
817L’âme, les inondant de lumière et de chant,
818Mêle les sons de l’orgue aux rayons du couchant !
819– Et puis l’orgue s’éloigne, et puis c’est le silence
820Et la nuit terne arrive et Vénus se balance
821Sur une molle nue au fond des cieux obscurs ;
822On allume les becs de gaz le long des murs.
823Et l’astre et les flambeaux font des zigzags fantasques
824Dans le fleuve plus noir que le velours des masques ;
825Et le contemplateur sur le haut garde-fou
826Par l’air et par les ans rouillé comme un vieux sou
827Se penche, en proie aux vents néfastes de l’abîme.
828Pensée, espoir serein, ambition sublime,
829Tout jusqu’au souvenir, tout s’envole, tout fuit,
830Et l’on est seul avec Paris, l’Onde et la Nuit !
831– Sinistre trinité ! De l’ombre dures portes !
832Mané-Thécel-Pharès des illusions mortes !
833Vous êtes toutes trois, ô Goules de malheur,
834Si terribles, que l’Homme, ivre de la douleur
835Que lui font en perçant sa chair vos doigts de spectre,
836L’Homme, espèce d’Oreste à qui manque une Électre,
837Sous la fatalité de votre regard creux
838Ne peut rien et va droit au précipice affreux ;
839Et vous êtes aussi toutes trois si jalouses
840De tuer et d’offrir au grand Ver des épouses
841Qu’on ne sait que choisir entre vos trois horreurs,
842Et si l’on craindrait moins périr par les terreurs
843Des Ténèbres que sous l’Eau sourde, l’Eau profonde,
844Ou dans tes bras fardés, Paris, reine du monde !
845– Et tu coules toujours, Seine, et, tout en rampant,
846Tu traînes dans Paris ton cours de vieux serpent,
847De vieux serpent boueux, emportant vers tes havres
848Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres !
Marco
849Quand Marco passait, tous les jeunes hommes
850Se penchaient pour voir ses yeux, des Sodomes
851Où les feux d’Amour brûlaient sans pitié
852Ta pauvre cahutte, ô froide Amitié ;
853Tout autour dansaient des parfums mystiques
854Où l’âme en pleurant s’anéantissait ;
855Sur ses cheveux roux un charme glissait ;
856Sa robe rendait d’étranges musiques
857Quand Marco passait.
858Quand Marco chantait, ses mains, sur l’ivoire,
859Évoquaient souvent la profondeur noire
860Des airs primitifs que nul n’a redits,
861Et sa voix montait dans les paradis
862De la symphonie immense des rêves,
863Et l’enthousiasme alors transportait
864Vers des cieux connus quiconque écoutait
865Ce timbre d’argent qui vibrait sans trêves,
866Quand Marco chantait.
867Quand Marco pleurait, ses terribles larmes
868Défiaient l’éclat des plus belles armes ;
869Ses lèvres de sang fonçaient leur carmin
870Et son désespoir n’avait rien d’humain ;
871Pareil au foyer que l’huile exaspère,
872Son courroux croissait, rouge, et l’on aurait
873Dit d’une lionne à l’âpre forêt
874Communiquant sa terrible colère,
875Quand Marco pleurait.
876Quand Marco dansait, sa jupe moirée
877Allait et venait comme une marée,
878Et, tel qu’un bambou flexible, son flanc
879Se tordait, faisant saillir son sein blanc :
880Un éclair partait. Sa jambe de marbre,
881Emphatiquement cynique, haussait
882Ses mates splendeurs, et cela faisait
883Le bruit du vent de la nuit dans un arbre,
884Quand Marco dansait.
885Quand Marco dormait, oh ! quels parfums d’ambre
886Et de chairs mêlés opprimaient la chambre !
887Sous les draps la ligne exquise du dos
888Ondulait, et dans l’ombre des rideaux
889L’haleine montait, rhythmique et légère ;
890Un sommeil heureux et calme fermait
891Ses yeux, et ce doux mystère charmait
892Les vagues objets parmi l’étagère,
893Quand Marco dormait.
894Mais quand elle aimait, des flots de luxure
895Débordaient, ainsi que d’une blessure
896Sort un sang vermeil qui fume et qui bout,
897De ce corps cruel que son crime absout ;
898Le torrent rompait les digues de l’âme,
899Noyait la pensée, et bouleversait
900Tout sur son passage, et rebondissait
901Souple et dévorant comme de la flamme,
902Et puis se glaçait.
César Borgia — Portrait en pied
903Sur fond sombre noyant un riche vestibule
904Où le buste d’Horace et celui de Tibulle,
905Lointains et de profil, rêvent en marbre blanc,
906La main gauche au poignard et la main droite au flanc,
907Tandis qu’un rire doux redresse la moustache,
908Le duc CÉSAR en grand costume se détache.
909Les yeux noirs, les cheveux noirs et le velours noir
910Vont contrastant, parmi l’or somptueux d’un soir,
911Avec la pâleur mate et belle du visage
912Vu de trois quarts et très ombré suivant l’usage
913Des Espagnols ainsi que des Vénitiens
914Dans les portraits de rois et de patriciens.
915Le nez palpite, fin et droit. La bouche, rouge,
916Est mince, et l’on dirait que la tenture bouge
917Au souffle véhément qui doit s’en exhaler.
918Et le regard, errant avec laisser-aller
919Devant lui, comme il sied aux anciennes peintures,
920Fourmille de pensers énormes d’aventures,
921Et le front, large et pur, sillonné d’un grand pli,
922Sans doute de projets formidables rempli,
923Médite sous la toque où frissonne une plume
924Élancée hors d’un nœud de rubis qui s’allume.
La Mort de Philippe II
925À Louis-Xavier de Ricard
926Le coucher d’un soleil de septembre ensanglante
927La plaine morne et l’âpre arête des sierras
928Et de la brume au loin l’installation lente.
929Le Guadarrama pousse entre les sables ras
930Son flot hâtif qui va réfléchissant par places
931Quelques oliviers nains tordant leurs maigres bras.
932Le grand vol anguleux des éperviers rapaces
933Raye à l’ouest le ciel mat et rouge qui brunit,
934Et leur cri rauque grince à travers les espaces.
935Despotique, et dressant au-devant du zénith
936L’entassement brutal de ses tours octogones,
937L’Escurial étend son orgueil de granit.
938Les murs carrés, percés de vitraux monotones,
939Montent, droits, blancs et nus, sans autres ornements
940Que quelques grils sculptés qu’alternent des couronnes.
941Avec des bruits pareils aux rudes hurlements
942D’un ours que des bergers navrent de coups de pioches
943Et dont l’écho redit les râles alarmants,
944Torrent de cris roulant ses ondes sur les roches,
945Et puis s’évaporant en des murmures longs,
946Sinistrement dans l’air du soir tintent les cloches.
947Par les cours du palais, où l’ombre met ses plombs,
948Circule – tortueux serpent hiératique –
949Une procession de moines aux frocs blonds
950Qui marchent un par un, suivant l’ordre ascétique,
951Et qui, pieds nus, la corde aux reins, un cierge en main,
952Ululent d’une voix formidable un cantique.
953– Qui donc ici se meurt ? Pour qui sur le chemin
954Cette paille épandue et ces croix long-voilées
955Selon le rituel catholique romain ? –
956La chambre est haute, vaste et sombre. Niellées,
957Les portes d’acajou massif tournent sans bruit,
958Leurs serrures étant, comme leurs gonds, huilées.
959Une vague rougeur plus triste que la nuit
960Filtre à rais indécis par les plis des tentures
961À travers les vitraux où le couchant reluit.
962Et fait papilloter sur les architectures,
963À l’angle des objets, dans l’ombre du plafond,
964Ce halo singulier qu’on voit dans les peintures.
965Parmi le clair-obscur transparent et profond
966S’agitent effarés des hommes et des femmes
967À pas furtifs, ainsi que les hyènes font.
968Riches, les vêtements des seigneurs et des dames,
969Velours, panne, satin, soie, hermine et brocart,
970Chantent l’ode du luxe en chatoyantes gammes,
971Et, trouant par éclairs distancés avec art
972L’opaque demi-jour, les cuirasses de cuivre
973Des gardes alignés scintillent de trois quart.
974Un homme en robe noire, à visage de cuivre,
975Se penche, en caressant de la main ses fémurs,
976Sur un lit, comme l’on se penche sur un livre.
977Des rideaux de drap d’or roides comme des murs
978Tombent d’un dais de bois d’ébène en droite ligne,
979Dardant à temps égaux l’œil des diamants durs.
980Dans le lit, un vieillard d’une maigreur insigne
981Égrène un chapelet, qu’il baise par moment,
982Entre ses doigts crochus comme des brins de vigne.
983Ses lèvres font ce sourd et long marmottement,
984Dernier signe de vie et premier d’agonie,
985– Et son haleine pue épouvantablement.
986Dans sa barbe couleur d’amarante ternie,
987Parmi ses cheveux blancs où luisent des tons roux,
988Sous son linge bordé de dentelle jaunie,
989Avides, empressés, fourmillants, et jaloux
990De pomper tout le sang malsain du mourant fauve
991En bataillons serrés vont et viennent les poux.
992C’est le Roi, ce mourant qu’assiste un mire chauve,
993Le Roi Philippe Deux d’Espagne, – saluez !
994Et l’aigle autrichien s’effare dans l’alcôve,
995Et de grands écussons, aux murailles cloués,
996Brillent, et maints drapeaux où l’oiseau noir s’étale
997Pendent deçà delà, vaguement remués !…
998– La porte s’ouvre. Un flot de lumière brutale
999Jaillit soudain, déferle et bientôt s’établit
1000Par l’ampleur de la chambre en nappe horizontale ;
1001Porteurs de torches, roux, et que l’extase emplit,
1002Entrent dix capucins qui restent en prière :
1003Un d’entre eux se détache et marche droit au lit.
1004Il est grand, jeune et maigre, et son pas est de pierre,
1005Et les élancements farouches de la Foi
1006Rayonnent à travers les cils de sa paupière ;
1007Son pied ferme et pesant et lourd, comme la Loi,
1008Sonne sur les tapis, régulier, emphatique :
1009Les yeux baissés en terre, il marche droit au Roi.
1010Et tous sur son trajet dans un geste extatique
1011S’agenouillent, frappant trois fois du poing leur sein,
1012Car il porte avec lui le sacré Viatique.
1013Du lit s’écarte avec respect le matassin,
1014Le médecin du corps, en pareille occurrence,
1015Devant céder la place, Ame, à ton médecin.
1016La figure du Roi, qu’étire la souffrance,
1017À l’approche du fray se rassérène un peu,
1018Tant la religion est grosse d’espérance !
1019Le moine, cette fois, ouvrant son œil de feu,
1020Tout brillant de pardons mêlés à des reproches,
1021S’arrête, messager des justices de Dieu.
1022– Sinistrement dans l’air du soir tintent les cloches.

1023Et la Confession commence. Sur le flanc
1024Se retournant, le Roi, d’un ton sourd, bas et grêle,
1025Parle de feux, de juifs, de bûchers et de sang.
1026– « Vous repentiriez-vous par hasard de ce zèle ?
1027« Brûler des juifs, mais c’est une dilection !
1028« Vous fûtes, ce faisant, orthodoxe et fidèle. » –
1029Et, se pétrifiant dans l’exaltation,
1030Le Révérend, les bras croisés, tête dressée,
1031Semble l’esprit sculpté de l’Inquisition.
1032Ayant repris haleine, et d’une voix cassée,
1033Péniblement, et comme arrachant par lambeaux
1034Un remords douloureux du fond de sa pensée,
1035Le Roi, dont la lueur tragique des flambeaux
1036Éclaire le visage osseux et le front blême,
1037Prononce ces mots : Flandre, Albe, morts, sacs, tombeaux.
1038– « Les Flamands, révoltés contre l’Église même,
1039« Furent très justement punis, à votre los,
1040« Et je m’étonne, ô Roi, de ce doute suprême.
1041« Poursuivez. » Et le Roi parla de don Carlos,
1042Et deux larmes coulaient tremblantes sur sa joue
1043Palpitante et collée affreusement à l’os.
1044– « Vous déplorez cet acte, et moi je vous en loue.
1045« L’Infant, certes, était coupable au dernier point,
1046« Ayant voulu tirer l’Espagne dans la boue
1047« De l’hérésie anglaise, et de plus n’ayant point
1048« Frémi de conspirer – ô ruses abhorrées ! –
1049« Et contre un Père, et contre un Maître, et contre un Oint ! »
1050Le moine ensuite dit les formules sacrées
1051Par quoi tous nos péchés nous sont remis, et puis,
1052Prenant l’Hostie avec ses deux mains timorées,
1053Sur la langue du Roi la déposa. Tous bruits
1054Se sont tus, et la Cour, pliant dans la détresse,
1055Pria, muette et pâle, et nul n’a su depuis
1056Si sa prière fut sincère ou bien traîtresse.
1057– Qui dira les pensers obscurs que protégea
1058Ce silence, brouillard complice qui se dresse ?
1059Ayant communié, le Roi se replongea
1060Dans l’ampleur des coussins, et la béatitude
1061De l’Absolution reçue ouvrant déjà
1062L’œil de son âme au jour clair de la certitude,
1063Épanouit ses traits en un sourire exquis
1064Qui tenait de la fièvre et de la quiétude.
1065Et tandis qu’alentour ducs, comtes et marquis,
1066Pleins d’angoisses, fichaient leurs yeux sous la courtine,
1067L’âme du Roi mourant montait aux cieux conquis,
1068Puis le râle des morts hurla dans la poitrine
1069De l’auguste malade avec des sursauts fous :
1070Tel l’ouragan passe à travers une ruine.
1071Et puis plus rien ; et puis, sortant par mille trous,
1072Ainsi que des serpents frileux de leur repaire,
1073Sur le corps froid les vers se mêlèrent aux poux.
1074– Philippe Deux était à la droite du Père.
ÉPILOGUE
I
1075Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense.
1076Balancés par un vent automnal et berceur,
1077Les rosiers du jardin s’inclinent en cadence.
1078L’atmosphère ambiante a des baisers de sœur.
1079La Nature a quitté pour cette fois son trône
1080De splendeur, d’ironie et de sérénité :
1081Clémente, elle descend, par l’ampleur de l’air jaune,
1082Vers l’homme, son sujet pervers et révolté.
1083Du pan de son manteau, que l’abîme constelle,
1084Elle daigne essuyer les moiteurs de nos fronts,
1085Et son âme éternelle et sa force immortelle
1086Donnent calme et vigueur à nos cœurs mous et prompts.
1087Le frais balancement des ramures chenues,
1088L’horizon élargi plein de vagues chansons,
1089Tout, jusqu’au vol joyeux des oiseaux et des nues,
1090Tout, aujourd’hui, console et délivre. – Pensons.
II
1091Donc, c’en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées
1092Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu
1093Dont le vent caressait mes tempes obsédées,
1094Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu !
1095Et toi, Vers qui tintais, et toi, Rime sonore,
1096Et vous, Rhythmes chanteurs, et vous, délicieux
1097Ressouvenirs, et vous, Rêves, et vous encore,
1098Images qu’évoquaient mes désirs anxieux,
1099Il faut nous séparer. Jusqu’aux jours plus propices
1100Où nous réunira l’Art, notre maître, adieu,
1101Adieu, doux compagnons, adieu, charmants complices !
1102Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu.
1103Aussi bien, nous avons fourni notre carrière,
1104Et le jeune étalon de notre bon plaisir,
1105Tout affolé qu’il est de sa course première,
1106A besoin d’un peu d’ombre et de quelque loisir.
1107– Car toujours nous t’avons fixée, ô Poésie,
1108Notre astre unique et notre unique passion,
1109T’ayant seule pour guide et compagne choisie,
1110Mère, et nous méfiant de l’Inspiration.
III
1111Ah ! l’Inspiration superbe et souveraine,
1112L’Égérie aux regards lumineux et profonds,
1113Le Genium commode et l’Erato soudaine,
1114L’Ange des vieux tableaux avec des ors au fond,
1115La Muse, dont la voix est puissante sans doute,
1116Puisqu’elle fait d’un coup dans les premiers cerveaux,
1117Comme ces pissenlits dont s’émaillent la route,
1118Pousser tout un jardin de poëmes nouveaux,
1119La Colombe, le Saint-Esprit, le Saint Délire,
1120Les Troubles opportuns, les Transports complaisants,
1121Gabriel et son luth, Apollon et sa lyre,
1122Ah ! l’Inspiration, on l’évoque à seize ans !
1123Ce qu’il nous faut à nous, les Suprêmes Poëtes
1124Qui vénérons les Dieux et qui n’y croyons pas,
1125À nous dont nul rayon n’auréola les têtes,
1126Dont nulle Béatrix n’a dirigé les pas,
1127À nous qui ciselons les mots comme des coupes
1128Et qui faisons des vers émus très-froidement,
1129À nous qu’on ne voit point les soirs aller par groupes
1130Harmonieux au bord des lacs et nous pâmant,
1131Ce qu’il nous faut, à nous, c’est, aux lueurs des lampes,
1132La science conquise et le sommeil dompté,
1133C’est le front dans les mains du vieux Faust des estampes,
1134C’est l’Obstination et c’est la Volonté !
1135C’est la volonté saine, absolue, éternelle,
1136Cramponnée au projet comme un noble condor
1137Aux flancs fumants de peur d’un buffle, et d’un coup d’aile
1138Emportant son trophée à travers les cieux d’or !
1139Ce qu’il nous faut à nous, c’est l’étude sans trêve,
1140C’est l’effort inouï, le combat non pareil
1141C’est la nuit, l’âpre nuit du travail, d’où se lève
1142Lentement, lentement, l’Œuvre, ainsi qu’un soleil !
1143Libre à nos Inspirés, cœurs qu’une œillade enflamme,
1144D’abandonner leur être aux vents comme un bouleau ;
1145Pauvres gens ! l’Art n’est pas d’éparpiller son âme :
1146Est-elle en marbre, ou non, la Vénus de Milo ?
1147Nous donc, sculptons avec le ciseau des Pensées
1148Le bloc vierge du Beau, Paros immaculé,
1149Et faisons-en surgir sous nos mains empressées
1150Quelque pure statue au péplos étoilé,
1151Afin qu’un jour, frappant de rayons gris et roses
1152Le chef-d’œuvre serein, comme un nouveau Memnon,
1153L’Aube-Postérité, fille des Temps moroses,
1154Fasse dans l’air futur retentir notre nom !