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Poèmes saturniens
Paul Verlaine · 1866
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Poèmes saturniens
1
Les sages d’autrefois, qui valaient bien ceux-ci,
2
Crurent, et c’est un point encore mal éclairci,
3
Lire au ciel les bonheurs ainsi que les désastres,
4
Et que chaque âme était liée à l’un des astres.
5
(On a beaucoup raillé, sans penser que souvent
6
Le rire est ridicule autant que décevant,
7
Cette explication du mystère nocturne.)
8
Or ceux-là qui sont nés sous le signe SATURNE,
9
Fauve planète, chère aux nécromanciens,
10
Ont entre tous, d’après les grimoires anciens,
11
Bonne part de malheur et bonne part de bile.
12
L’Imagination, inquiète et débile,
13
Vient rendre nul en eux l’effort de la Raison.
14
Dans leurs veines le sang, subtil comme un poison,
15
Brillant comme une lave, et rare, coule et roule
16
En grésillant leur triste Idéal qui s’écroule.
17
Tels les Saturniens doivent souffrir et tels
18
Mourir – en admettant que nous soyons mortels,
19
Leur plan de vie étant dessiné ligne à ligne
20
Par la logique d’une Influence maligne.
21
P. V.
PROLOGUE
22
Dans ces temps fabuleux, les limbes de l’histoire,
23
Où les fils de Raghû, beaux de fard et de gloire,
24
Vers la Ganga régnaient leur règne étincelant,
25
Et, par l’intensité de leur vertu troublant
26
Les Dieux et les Démons et Bhagavat lui-même,
27
Augustes, s’élevaient jusqu’au Néant suprême,
28
Ah ! la terre et la mer et le ciel, purs encore
29
Et jeunes, qu’arrosait une lumière d’or
30
Frémissante, entendaient, apaisant leurs murmures
31
De tonnerres, de flots heurtés, de moissons mûres,
32
Et retenant le vol obstiné des essaims,
33
Les Poëtes sacrés chanter les Guerriers saints,
34
Cependant que le ciel et la mer et la terre
35
Voyaient, – rouges et las de leur travail austère, –
36
S’incliner, pénitents fauves et timorés,
37
Les Guerriers saints devant les Poëtes sacrés !
38
Une connexité grandiosement alme
39
Liait le Kçhatrya serein au Chanteur calme,
40
Valmiki l’excellent à l’excellent Rama :
41
Telles sur un étang deux touffes de padma.
42
– Et sous tes cieux dorés et clairs, Hellas antique,
43
De Spartè la sévère à la rieuse Attique,
44
Les Aèdes, Orpheus, Alkaïos, étaient
45
Encore des héros altiers et combattaient.
46
Homéros, s’il n’a pas, lui, manié le glaive,
47
Fait retentir, clameur immense qui s’élève,
48
Vos échos jamais las, vastes postérités,
49
D’Hektôr et d’Odysseus, et d’Akhilleus chantés.
50
Les héros à leur tour, après les luttes vastes,
51
Pieux, sacrifiaient aux neuf Déesses chastes,
52
Et non moins que de l’art d’Arès furent épris
53
De l’Art dont une Palme immortelle est le prix,
54
Akhilleus entre tous ! Et le Laërtiade
55
Dompta, parole d’or qui charme et persuade,
56
Les esprits et les cœurs et les âmes toujours,
57
Ainsi qu’Orpheus domptait les tigres et les ours.
58
– Plus tard, vers des climats plus rudes, en des ères
59
Barbares, chez les Francs tumultueux, nos pères,
60
Est-ce que le Trouvère héroïque n’eut pas
61
Comme le Preux sa part auguste des combats ?
62
Est-ce que, Théroldus ayant dit Charlemagne,
63
Et son neveu Roland resté dans la montagne,
64
Et le bon Olivier de Turpin au grand cœur,
65
En beaux couplets et sur un rhythme âpre et vainqueur,
66
Est-ce que, cinquante ans après, dans les batailles,
67
Les durs Leudes perdant leur sang par vingt entailles,
68
Ne chantaient pas le chant de geste sans rivaux
69
De Roland et de ceux qui virent Roncevaux
70
Et furent de l’énorme et superbe tuerie,
71
Du temps de l’Empereur à la barbe fleurie ?...
72
– Aujourd’hui, l’Action et le Rêve ont brisé
73
Le pacte primitif par les siècles usé,
74
Et plusieurs ont trouvé funeste ce divorce
75
De l’Harmonie immense et bleue et de la Force.
76
La Force, qu’autrefois le Poëte tenait
77
En bride, blanc cheval ailé qui rayonnait,
78
La Force, maintenant, la Force, c’est la Bête
79
Féroce bondissante et folle et toujours prête
80
À tout carnage, à tout dévastement, à tout
81
Égorgement, d’un bout du monde à l’autre bout !
82
L’Action qu’autrefois réglait le chant des lyres,
83
Trouble, enivrée, en proie aux cent mille délires
84
Fuligineux d’un siècle en ébullition,
85
L’Action à présent, – ô pitié ! – l’Action,
86
C’est l’ouragan, c’est la tempête, c’est la houle
87
Marine dans la nuit sans étoiles, qui roule
88
Et déroule parmi les bruits sourds l’effroi vert
89
Et rouge des éclairs sur le ciel entr’ouvert ?
90
– Cependant, orgueilleux et doux, loin des vacarmes
91
De la vie et du choc désordonné des armes
92
Mercenaires, voyez, gravissant les hauteurs
93
Ineffables, voici le groupe des Chanteurs
94
Vêtus de blanc, et des lueurs d’apothéoses
95
Empourprent la fierté sereine de leurs poses :
96
Tous beaux, tous purs, avec des rayons dans les yeux,
97
Et sous leur front le rêve inachevé des Dieux !
98
Le monde, que troublait leur parole profonde,
99
Les exile. À leur tour ils exilent le monde !
100
C’est qu’ils ont à la fin compris qu’il ne faut plus
101
Mêler leur note pure aux cris irrésolus
102
Que va poussant la foule obscène et violente,
103
Et que l’isolement sied à leur marche lente.
104
Le Poëte, l’Amour du Beau, voilà sa foi,
105
L’Azur, son étendard, et l’Idéal, sa loi !
106
Ne lui demandez rien de plus, car ses prunelles,
107
Où le rayonnement des choses éternelles
108
A mis des visions qu’il suit avidement,
109
Ne sauraient s’abaisser une heure seulement
110
Sur le honteux conflit des besognes vulgaires
111
Et sur vos vanités plates ; et si naguères
112
On le vit au milieu des hommes, épousant
113
Leurs querelles, pleurant avec eux, les poussant
114
Aux guerres, célébrant l’orgueil des Républiques
115
Et l’éclat militaire et les splendeurs auliques
116
Sur la kithare, sur la harpe et sur le luth,
117
S’il honorait parfois le présent d’un salut
118
Et daignait consentir à ce rôle de prêtre
119
D’aimer et de bénir, et s’il voulait bien être
120
La voix qui rit ou pleure alors qu’on pleure ou rit,
121
S’il inclinait vers l’âme humaine son esprit,
122
C’est qu’il se méprenait alors sur l’âme humaine.
123
– Maintenant, va, mon Livre, où le hasard te mène !
MELANCHOLIA
124
À Ernest Boutier
I. – Résignation
125
Tout enfant, j’allais rêvant Ko-Hinnor,
126
Somptuosité persane et papale
127
Héliogabale et Sardanapale !
128
Mon désir créait sous des toits en or,
129
Parmi les parfums, au son des musiques,
130
Des harems sans fin, paradis physiques !
131
Aujourd’hui, plus calme et non moins ardent,
132
Mais sachant la vie et qu’il faut qu’on plie,
133
J’ai dû refréner ma belle folie,
134
Sans me résigner par trop cependant.
135
Soit ! le grandiose échappe à ma dent,
136
Mais, fi de l’aimable et fi de la lie !
137
Et je hais toujours la femme jolie,
138
La rime assonante et l’ami prudent.
II. – Nevermore
139
Souvenir, souvenir, que me veux-tu ? L’automne
140
Faisait voler la grive à travers l’air atone,
141
Et le soleil dardait un rayon monotone
142
Sur le bois jaunissant où la bise détone.
143
Nous étions seul à seule et marchions en rêvant,
144
Elle et moi, les cheveux et la pensée au vent.
145
Soudain, tournant vers moi son regard émouvant :
146
« Quel fut ton plus beau jour ? » fit sa voix d’or vivant,
147
Sa voix douce et sonore, au frais timbre angélique.
148
Un sourire discret lui donna la réplique,
149
Et je baisai sa main blanche, dévotement.
150
– Ah ! les premières fleurs, qu’elles sont parfumées !
151
Et qu’il bruit avec un murmure charmant
152
Le premier oui qui sort de lèvres bien-aimées !
III. – Après trois ans
153
Ayant poussé la porte étroite qui chancelle,
154
Je me suis promené dans le petit jardin
155
Qu’éclairait doucement le soleil du matin,
156
Pailletant chaque fleur d’une humide étincelle.
157
Rien n’a changé. J’ai tout revu : l’humble tonnelle
158
De vigne folle avec les chaises de rotin…
159
Le jet d’eau fait toujours son murmure argentin
160
Et le vieux tremble sa plainte sempiternelle.
161
Les roses comme avant palpitent ; comme avant,
162
Les grands lys orgueilleux se balancent au vent,
163
Chaque alouette qui va et vient m’est connue.
164
Même j’ai retrouvé debout la Velléda,
165
Dont le plâtre s’écaille au bout de l’avenue,
166
– Grêle, parmi l’odeur fade du réséda.
IV. – Vœu
167
Ah ! les oaristys ! les premières maîtresses !
168
L’or des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs,
169
Et puis, parmi l’odeur des corps jeunes et chers,
170
La spontanéité craintive des caresses !
171
Sont-elles assez loin, toutes ces allégresses
172
Et toutes ces candeurs ! Hélas ! toutes devers
173
Le Printemps des regrets ont fui les noirs hivers
174
De mes ennuis, de mes dégoûts, de mes détresses !
175
Si que me voilà seul à présent, morne et seul,
176
Morne et désespéré, plus glacé qu’un aïeul,
177
Et tel qu’un orphelin pauvre sans sœur aînée.
178
O la femme à l’amour câlin et réchauffant,
179
Douce, pensive et brune, et jamais étonnée,
180
Et qui parfois vous baise au front, comme un enfant !
V. – Lassitude
181
> « A batallas de amor campo de pluma. »
182
> — Gongora.
183
De la douceur, de la douceur, de la douceur !
184
Calme un peu ces transports fébriles, ma charmante.
185
Même au fort du déduit parfois, vois-tu, l’amante
186
Doit avoir l’abandon paisible de la sœur.
187
Sois langoureuse, fais ta caresse endormante,
188
Bien égaux tes soupirs et ton regard berceur.
189
Va, l’étreinte jalouse et le spasme obsesseur
190
Ne valent pas un long baiser, même qui mente !
191
Mais dans ton cher cœur d’or, me dis-tu, mon enfant,
192
La fauve passion va sonnant l’oliphant !…
193
Laisse-la trompetter à son aise, la gueuse !
194
Mets ton front sur mon front et ta main dans ma main,
195
Et fais-moi des serments que tu rompras demain,
196
Et pleurons jusqu’au jour, ô petite fougueuse !
VI. – Mon rêve familier
197
Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant
198
D’une femme inconnue, et que j’aime, et qui m’aime,
199
Et qui n’est, chaque fois, ni tout à fait la même
200
Ni tout à fait une autre, et m’aime et me comprend.
201
Car elle me comprend, et mon cœur transparent
202
Pour elle seule, hélas ! cesse d’être un problème
203
Pour elle seule, et les moiteurs de mon front blême,
204
Elle seule les sait rafraîchir, en pleurant.
205
Est-elle brune, blonde ou rousse ? – Je l’ignore.
206
Son nom ? Je me souviens qu’il est doux et sonore
207
Comme ceux des aimés que la Vie exila.
208
Son regard est pareil au regard des statues,
209
Et, pour sa voix, lointaine, et calme, et grave, elle a
210
L’inflexion des voix chères qui se sont tues.
VII. – À une femme
211
À vous ces vers, de par la grâce consolante
212
De vos grands yeux où rit et pleure un rêve doux,
213
De par votre âme pure et toute bonne, à vous
214
Ces vers du fond de ma détresse violente.
215
C’est qu’hélas ! le hideux cauchemar qui me hante
216
N’a pas de trêve et va furieux, fou, jaloux,
217
Se multipliant comme un cortège de loups
218
Et se pendant après mon sort qu’il ensanglante !
219
Oh ! je souffre, je souffre affreusement, si bien
220
Que le gémissement premier du premier homme
221
Chassé d’Eden n’est qu’une églogue au prix du mien !
222
Et les soucis que vous pouvez avoir sont comme
223
Des hirondelles sur un ciel d’après-midi,
224
– Chère,– par un beau jour de septembre attiédi.
VIII. – L’Angoisse
225
Nature, rien de toi ne m’émeut, ni les champs
226
Nourriciers, ni l’écho vermeil des pastorales
227
Siciliennes, ni les pompes aurorales,
228
Ni la solennité dolente des couchants.
229
Je ris de l’Art, je ris de l’Homme aussi, des chants,
230
Des vers, des temples grecs et des tours en spirales
231
Qu’étirent dans le ciel vide les cathédrales,
232
Et je vois du même œil les bons et les méchants.
233
Je ne crois pas en Dieu, j’abjure et je renie
234
Toute pensée, et quant à la vieille ironie,
235
L’Amour, je voudrais bien qu’on ne m’en parlât plus.
236
Lasse de vivre, ayant peur de mourir, pareille
237
Au brick perdu jouet du flux et du reflux,
238
Mon âme pour d’affreux naufrages appareille.
EAUX-FORTES
239
À François Coppée
I. – Croquis parisien
240
La lune plaquait ses teintes de zinc
241
Par angles obtus.
242
Des bouts de fumée en forme de cinq
243
Sortaient drus et noirs des hauts toits pointus.
244
Le ciel était gris. La bise pleurait
245
Ainsi qu’un basson.
246
Au loin, un matou frileux et discret
247
Miaulait d’étrange et grêle façon.
248
Moi, j’allais, rêvant du divin Platon
249
Et de Phidias,
250
Et de Salamine et de Marathon,
251
Sous l’œil clignotant des bleus becs de gaz.
II. – Cauchemar
252
J’ai vu passer dans mon rêve
253
– Tel l’ouragan sur la grève, –
254
D’une main tenant un glaive
255
Et de l’autre un sablier,
256
Ce cavalier
257
Des ballades d’Allemagne
258
Qu’à travers ville et campagne,
259
Et du fleuve à la montagne,
260
Et des forêts au vallon,
261
Un étalon
262
Rouge-flamme et noir d’ébène,
263
Sans bride, ni mors, ni rêne,
264
Ni hop ! ni cravache, entraîne
265
Parmi des râlements sourds
266
Toujours ! Toujours !
267
Un grand feutre à longue plume
268
Ombrait son œil qui s’allume
269
Et s’éteint. Tel, dans la brume,
270
Éclate et meurt l’éclair bleu
271
D’une arme à feu.
272
Comme l’aile d’une orfraie
273
Qu’un subit orage effraie,
274
Par l’air que la neige raie,
275
Son manteau se soulevant
276
Claquait au vent,
277
Et montrait d’un air de gloire
278
Un torse d’ombre et d’ivoire,
279
Tandis que dans la nuit noire
280
Luisaient en des cris stridents
281
Trente-deux dents.
III. – Marine
282
L’Océan sonore
283
Palpite sous l’œil
284
De la lune en deuil
285
Et palpite encore,
286
Tandis qu’un éclair
287
Brutal et sinistre
288
Fend le ciel de bistre
289
D’un long zigzag clair,
290
Et que chaque lame,
291
En bonds convulsifs,
292
Le long des récifs
293
Va, vient, luit et clame,
294
Et qu’au firmament,
295
Où l’ouragan erre,
296
Rugit le tonnerre
297
Formidablement.
IV. – Effet de nuit
298
La nuit. La pluie. Un ciel blafard que déchiquette
299
De flèches et de tours à jour la silhouette
300
D’une ville gothique éteinte au lointain gris.
301
La plaine. Un gibet plein de pendus rabougris
302
Secoués par le bec avide des corneilles
303
Et dansant dans l’air noir des gigues non pareilles,
304
Tandis que leurs pieds sont la pâture des loups.
305
Quelques buissons d’épine épars, et quelques houx
306
Dressant l’horreur de leur feuillage à droite, à gauche,
307
Sur le fuligineux fouillis d’un fond d’ébauche.
308
Et puis, autour de trois livides prisonniers
309
Qui vont pieds nus, deux cent vingt-cinq pertuisaniers
310
En marche, et leurs fers droits, comme des fers de herse,
311
Luisent à contre-sens des lances de l’averse.
V. – Grotesques
312
Leurs jambes pour toutes montures,
313
Pour tous biens l’or de leurs regards,
314
Par le chemin des aventures
315
Ils vont haillonneux et hagards.
316
Le sage, indigné, les harangue ;
317
Le sot plaint ces fous hasardeux ;
318
Les enfants leur tirent la langue
319
Et les filles se moquent d’eux.
320
C’est qu’odieux et ridicules,
321
Et maléfiques en effet,
322
Ils ont l’air, sur les crépuscules,
323
D’un mauvais rêve que l’on fait ;
324
C’est que, sur leurs aigres guitares
325
Crispant la main des libertés,
326
Ils nasillent des chants bizarres,
327
Nostalgiques et révoltés ;
328
C’est enfin que dans leurs prunelles
329
Rit et pleure – fastidieux –
330
L’amour des choses éternelles,
331
Des vieux morts et des anciens dieux !
332
– Donc, allez, vagabonds sans trêves,
333
Errez, funestes et maudits,
334
Le long des gouffres et des grèves,
335
Sous l’œil fermé des paradis !
336
La nature à l’homme s’allie
337
Pour châtier comme il le faut
338
L’orgueilleuse mélancolie
339
Qui vous fait marcher le front haut,
340
Et, vengeant sur vous le blasphème
341
Des vastes espoirs véhéments,
342
Meurtrit votre front anathème
343
Au choc rude des éléments.
344
Les juins brûlent et les décembres
345
Gèlent votre chair jusqu’aux os,
346
Et la fièvre envahit vos membres,
347
Qui se déchirent aux roseaux.
348
Tout vous repousse et tout vous navre,
349
Et quand la mort viendra pour vous,
350
Maigre et froide, votre cadavre
351
Sera dédaigné par les loups !
PAYSAGES TRISTES
352
À Catulle Mendès
I. – Soleils couchants
353
Une aube affaiblie
354
Verse par les champs
355
La mélancolie
356
Des soleils couchants.
357
La mélancolie
358
Berce de doux chants
359
Mon cœur qui s’oublie
360
Aux soleils couchants.
361
Et d’étranges rêves,
362
Comme des soleils
363
Couchants sur les grèves,
364
Fantômes vermeils,
365
Défilent sans trêves,
366
Défilent, pareils
367
À des grands soleils
368
Couchants sur les grèves.
II. – Crépuscule du soir mystique
369
Le Souvenir avec le Crépuscule
370
Rougeoie et tremble à l’ardent horizon
371
De l’Espérance en flamme qui recule
372
Et s’agrandit ainsi qu’une cloison
373
Mystérieuse où mainte floraison
374
– Dahlia, lys, tulipe et renoncule –
375
S’élance autour d’un treillis, et circule
376
Parmi la maladive exhalaison
377
De parfums lourds et chauds, dont le poison
378
– Dahlia, lys, tulipe et renoncule –
379
Noyant mes sens, mon âme et ma raison
380
Mêle, dans une immense pamoison,
381
Le Souvenir avec le Crépuscule.
III. – Promenade sentimentale
382
Le couchant dardait ses rayons suprêmes
383
Et le vent berçait les nénuphars blêmes ;
384
Les grands nénuphars, entre les roseaux,
385
Tristement luisaient sur les calmes eaux.
386
Moi, j’errais tout seul, promenant ma plaie
387
Au long de l’étang, parmi la saulaie
388
Où la brume vague évoquait un grand
389
Fantôme laiteux se désespérant
390
Et pleurant avec la voix des sarcelles
391
Qui se rappelaient en battant des ailes
392
Parmi la saulaie où j’errais tout seul
393
Promenant ma plaie ; et l’épais linceul
394
Des ténèbres vint noyer les suprêmes
395
Rayons du couchant dans ces ondes blêmes
396
Et les nénuphars, parmi les roseaux,
397
Des grands nénuphars sur les calmes eaux.
IV. – Nuit du Walpurgis classique
398
C’est plutôt le sabbat du second Faust que l’autre,
399
Un rhythmique sabbat, rhythmique, extrêmement
400
Rhythmique. – Imaginez un jardin de Lenôtre,
401
Correct, ridicule et charmant.
402
Des ronds-points ; au milieu, des jets d’eau ; des allées
403
Toutes droites ; sylvains de marbre ; dieux marins
404
De bronze ; çà et là, des Vénus étalées ;
405
Des quinconces, des boulingrins ;
406
Des châtaigniers ; des plants de fleurs formant la dune ;
407
Ici, des rosiers nains qu’un goût docte effila ;
408
Plus loin, des ifs taillés en triangles. La lune
409
D’un soir d’été sur tout cela.
410
Minuit sonne, et réveille au fond du parc aulique
411
Un air mélancolique, un sourd, lent et doux air
412
De chasse : tel, doux, lent, sourd et mélancolique,
413
L’air de chasse de Tannhauser.
414
Des chants voilés de cors lointains où la tendresse
415
Des sens étreint l’effroi de l’âme en des accords
416
Harmonieusement dissonants dans l’ivresse ;
417
Et voici qu’à l’appel des cors
418
S’entrelacent soudain des formes toutes blanches,
419
Diaphanes, et que le clair de lune fait
420
Opalines parmi l’ombre verte des branches,
421
– Un Watteau rêvé par Raffet ! –
422
S’entrelacent parmi l’ombre verte des arbres
423
D’un geste alangui, plein d’un désespoir profond,
424
Puis, autour des massifs, des bronzes et des marbres,
425
Très-lentement dansent en rond.
426
– Ces spectres agités, sont-ce donc la pensée
427
Du poète ivre, ou son regret ou son remords,
428
Ces spectres agités en tourbe cadensée,
429
Ou bien tout simplement des morts ?
430
Sont-ce donc ton remords, ô rêvasseur qu’invite
431
L’horreur, ou ton regret, ou ta pensée, – hein ? – tous
432
Ces spectres qu’un vertige irrésistible agite,
433
Ou bien des morts qui seraient fous ? –
434
N’importe ! ils vont toujours, les fébriles fantômes,
435
Menant leur ronde vaste et morne et tressautant
436
Comme dans un rayon de soleil des atomes,
437
Et s’évaporent à l’instant
438
Humide et blême où l’aube éteint l’un après l’autre
439
Les cors, en sorte qu’il ne reste absolument
440
Plus rien – absolument – qu’un jardin de Lenôtre,
441
Correct, ridicule et charmant.
V. – Chanson d’automne
442
Les sanglots longs
443
Des violons
444
De l’automne
445
Blessent mon cœur
446
D’une langueur
447
Monotone.
448
Tout suffocant
449
Et blême, quand
450
Sonne l’heure,
451
Je me souviens
452
Des jours anciens
453
Et je pleure ;
454
Et je m’en vais
455
Au vent mauvais
456
Qui m’emporte
457
Deçà, delà,
458
Pareil à la
459
Feuille morte.
VI. – L’Heure du berger
460
La lune est rouge au brumeux horizon ;
461
Dans un brouillard qui danse, la prairie
462
S’endort fumeuse, et la grenouille crie
463
Par les joncs verts où circule un frisson ;
464
Les fleurs des eaux referment leurs corolles ;
465
Des peupliers profilent aux lointains,
466
Droits et serrés, leurs spectres incertains ;
467
Vers les buissons errent les lucioles ;
468
Les chats-huants s’éveillent, et sans bruit
469
Rament l’air noir avec leurs ailes lourdes,
470
Et le zénith s’emplit de lueurs sourdes.
471
Blanche, Vénus émerge, et c’est la Nuit.
VII. – Le Rossignol
472
Comme un vol criard d’oiseaux en émoi,
473
Tous mes souvenirs s’abattent sur moi,
474
S’abattent parmi le feuillage jaune
475
De mon cœur mirant son tronc plié d’aune
476
Au tain violet de l’eau des Regrets,
477
Qui mélancoliquement coule auprès,
478
S’abattent, et puis la rumeur mauvaise
479
Qu’une brise moite en montant apaise,
480
S’éteint par degrés dans l’arbre, si bien
481
Qu’au bout d’un instant on n’entend plus rien,
482
Plus rien que la voix célébrant l’Absente,
483
Plus rien que la voix – ô si languissante ! –
484
De l’oiseau qui fut mon Premier Amour,
485
Et qui chante encore comme au premier jour ;
486
Et, dans la splendeur triste d’une lune
487
Se levant blafarde et solennelle, une
488
Nuit mélancolique et lourde d’été,
489
Pleine de silence et d’obscurité,
490
Berce sur l’azur qu’un vent doux effleure
491
L’arbre qui frissonne et l’oiseau qui pleure.
CAPRICES
492
À Henry Winter
I. – Femme et chatte
493
Elle jouait avec sa chatte,
494
Et c’était merveille de voir
495
La main blanche et la blanche patte
496
S’ébattre dans l’ombre du soir.
497
Elle cachait – la scélérate ! –
498
Sous ses mitaines de fil noir
499
Ses meurtriers ongles d’agate,
500
Coupants et clairs comme un rasoir.
501
L’autre aussi faisait la sucrée
502
Et rentrait sa griffe acérée,
503
Mais le diable n’y perdait rien…
504
Et dans le boudoir où, sonore,
505
Tintait son rire aérien,
506
Brillaient quatre points de phosphore.
II. – Jésuitisme
507
Le chagrin qui me tue est ironique, et joint
508
Le sarcasme au supplice, et ne torture point
509
Franchement, mais picote avec un faux sourire
510
Et transforme en spectacle amusant mon martyre,
511
Et, sur la bière où gît mon rêve mi-pourri,
512
Beugle un De profundis sur l’air du Traderi.
513
C’est un Tartuffe qui, tout en mettant des roses
514
Pompons sur les autels des Madones moroses,
515
Tout en faisant chanter à des enfants de chœur
516
Ces cantiques d’eau tiède où se baigne le cœur,
517
Tout en amidonnant ces guimpes amoureuses
518
Qui serpentent au cœur sacré des Bienheureuses,
519
Tout en disant à voix basse son chapelet,
520
Tout en passant la main sur son petit collet,
521
Tout en parlant avec componction de l’âme,
522
N’en médite pas moins ma ruine, – l’infâme !
III. – La chanson des Ingénues
523
Nous sommes les Ingénues,
524
Aux bandeaux plats, à l’œil bleu,
525
Qui vivons, presque inconnues,
526
Dans les romans qu’on lit peu.
527
Nous allons entrelacées,
528
Et le jour n’est pas plus pur
529
Que le fond de nos pensées,
530
Et nos rêves sont d’azur ;
531
Et nous courons par les prées
532
Et rions et babillons
533
Des aubes jusqu’aux vesprées,
534
Et chassons aux papillons ;
535
Et des chapeaux de bergères
536
Défendent notre fraîcheur,
537
Et nos robes – si légères –
538
Sont d’une extrême blancheur ;
539
Les Richelieux, les Caussades
540
Et les chevaliers Faublas
541
Nous prodiguent les œillades,
542
Les saluts et les « hélas ! »
543
Mais en vain, et leurs mimiques
544
Se viennent casser le nez
545
Devant les plis ironiques
546
De nos jupons détournés ;
547
Et notre candeur se raille
548
Des imaginations
549
De ces raseurs de muraille,
550
Bien que parfois nous sentions
551
Battre nos cœurs sous nos mantes
552
À des pensers clandestins,
553
En nous sachant les amantes
554
Futures des libertins.
IV. – Une grande dame
555
Belle « à damner les saints », à troubler sous l’aumusse
556
Un vieux juge ! Elle marche impérialement,
557
Elle parle – et ses dents font un miroitement –,
558
Italien, avec un léger accent russe.
559
Ses yeux froids où l’émail sertit le bleu de Prusse
560
Ont l’éclat insolent et dur du diamant.
561
Pour la splendeur du sein, pour le rayonnement
562
De la peau, nulle reine ou courtisane, fût-ce
563
Cléopâtre la lynce ou la chatte Ninon,
564
N’égale sa beauté patricienne, non !
565
Vois, ô bon Buridan : « C’est une grande dame ! »
566
Il faut – pas de milieu ! – l’adorer à genoux,
567
Plat, n’ayant d’astre aux cieux que ses lourds cheveux roux,
568
Ou bien lui cravacher la face, à cette femme !
V. – Monsieur Prudhomme
569
Il est grave : il est maire et père de famille.
570
Son faux col engloutit son oreille. Ses yeux
571
Dans un rêve sans fin flottent, insoucieux,
572
Et le printemps en fleurs sur ses pantoufles brille.
573
Que lui fait l’astre d’or, que lui fait la charmille
574
Où l’oiseau chante à l’ombre, et que lui font les cieux,
575
Et les prés verts et les gazons silencieux ?
576
Monsieur Prudhomme songe à marier sa fille
577
Avec monsieur Machin, un jeune homme cossu.
578
Il est juste-milieu, botaniste et pansu.
579
Quant aux faiseurs de vers, ces vauriens, ces maroufles,
580
Ces fainéants barbus, mal peignés, il les a
581
Plus en horreur que son éternel coryza,
582
Et le printemps en fleurs brille sur ses pantoufles.
Initium
583
Les violons mêlaient leur rire au chant des flûtes
584
Et le bal tournoyait quand je la vis passer
585
Avec ses cheveux blonds jouant sur les volutes
586
De son oreille où mon Désir comme un baiser
587
S’élançait et voulait lui parler, sans oser.
588
Cependant elle allait, et la mazurque lente
589
La portait dans son rhythme indolent comme un vers,
590
– Rime mélodieuse, image étincelante, –
591
Et son âme d’enfant rayonnait à travers
592
La sensuelle ampleur de ses yeux gris et verts.
593
Et depuis, ma Pensée – immobile – contemple
594
Sa splendeur évoquée, en adoration,
595
Et dans mon Souvenir, ainsi que dans un temple,
596
Mon Amour entre, plein de superstition.
597
Et je crois que voici venir la Passion.
Çavitri
598
MAHA-BHARATTA
599
Pour sauver son époux, Çavitrî fit le vœu
600
De se tenir trois jours entiers, trois nuits entières,
601
Debout, sans remuer jambes, buste ou paupières :
602
Rigide, ainsi que dit Vyaça, comme un pieu.
603
Ni, Çurya, tes rais cruels, ni la langueur
604
Que Tchandra vient épandre à minuit sur les cimes
605
Ne firent défaillir, dans leurs efforts sublimes,
606
La pensée et la chair de la femme au grand cœur.
607
– Que nous cerne l’Oubli, noir et morne assassin,
608
Ou que l’Envie aux traits amers nous ait pour cibles,
609
Ainsi que Çavitrî faisons-nous impassibles,
610
Mais, comme elle, dans l’âme ayons un haut dessein.
Sub urbe
611
Les petits ifs du cimetière
612
Frémissent au vent hiémal,
613
Dans la glaciale lumière.
614
Avec des bruits sourds qui font mal,
615
Les croix de bois des tombes neuves
616
Vibrent sur un ton anormal.
617
Silencieux comme les fleuves,
618
Mais gros de pleurs comme eux de flots,
619
Les fils, les mères et les veuves,
620
Par les détours du triste enclos,
621
S’écoulent, – lente théorie, –
622
Au rhythme heurté des sanglots.
623
Le sol sous les pieds glisse et crie,
624
Là-haut de grands nuages tors
625
S’échevèlent avec furie.
626
Pénétrant comme le remords,
627
Tombe un froid lourd qui vous écœure
628
Et qui doit filtrer chez les morts,
629
Chez les pauvres morts, à toute heure
630
Seuls, et sans cesse grelottants,
631
– Qu’on les oublie ou qu’on les pleure ! –
632
Ah ! vienne vite le Printemps,
633
Et son clair soleil qui caresse,
634
Et ses doux oiseaux caquetants !
635
Refleurisse l’enchanteresse
636
Gloire des jardins et des champs
637
Que l’âpre hiver tient en détresse !
638
Et que – des levers aux couchants, –
639
L’or dilaté d’un ciel sans bornes
640
Berce de parfums et de chants,
641
Chers endormis, vos sommeils mornes !
Sérénade
642
Comme la voix d’un mort qui chanterait
643
Du fond de sa fosse,
644
Maîtresse, entends monter vers ton retrait
645
Ma voix aigre et fausse.
646
Ouvre ton âme et ton oreille au son
647
De ma mandoline :
648
Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
649
Cruelle et câline.
650
Je chanterai tes yeux d’or et d’onyx
651
Purs de toutes ombres,
652
Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx
653
De tes cheveux sombres.
654
Comme la voix d’un mort qui chanterait
655
Du fond de sa fosse,
656
Maîtresse, entends monter vers ton retrait
657
Ma voix aigre et fausse.
658
Puis je louerai beaucoup, comme il convient,
659
Cette chair bénie
660
Dont le parfum opulent me revient
661
Les nuits d’insomnie.
662
Et pour finir je dirai le baiser,
663
De ta lèvre rouge,
664
Et ta douceur à me martyriser,
665
– Mon Ange ! – ma Gouge !
666
Ouvre ton âme et ton oreille au son
667
De ma mandoline :
668
Pour toi j’ai fait, pour toi, cette chanson
669
Cruelle et câline.
Un dahlia
670
Courtisane au sein dur, à l’œil opaque et brun
671
S’ouvrant avec lenteur comme celui d’un bœuf,
672
Ton grand torse reluit ainsi qu’un marbre neuf.
673
Fleur grasse et riche, autour de toi ne flotte aucun
674
Arome, et la beauté sereine de ton corps
675
Déroule, mate, ses impeccables accords.
676
Tu ne sens même pas la chair, ce goût qu’au moins
677
Exhalent celles-là qui vont fanant les foins,
678
Et tu trônes, Idole insensible à l’encens.
679
– Ainsi le Dahlia, roi vêtu de splendeur,
680
Élève sans orgueil sa tête sans odeur,
681
Irritant au milieu des jasmins agaçants !
Nevermore
682
Allons, mon pauvre cœur, allons, mon vieux complice,
683
Redresse et peints à neuf tous tes arcs triomphaux ;
684
Brûle un encens ranci sur tes autels d’or faux ;
685
Sème de fleurs les bords béants du précipice ;
686
Allons, mon pauvre cœur, allons, mon vieux complice !
687
Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni ;
688
Entonne, orgue enroué, des Te Deum splendides ;
689
Vieillard prématuré, mets du fard sur tes rides ;
690
Couvre-toi de tapis mordorés, mur jauni ;
691
Pousse à Dieu ton cantique, ô chantre rajeuni.
692
Sonnez, grelots ; sonnez, clochettes ; sonnez, cloches !
693
Car mon rêve impossible a pris corps et je l’ai
694
Entre mes bras pressé : le Bonheur, cet ailé
695
Voyageur qui de l’Homme évite les approches,
696
– Sonnez, grelots ; sonnez, clochettes ; sonnez, cloches !
697
Le Bonheur a marché côte à côte avec moi ;
698
Mais la FATALITÉ ne connaît point de trêve :
699
Le ver est dans le fruit, le réveil dans le rêve,
700
Et le remords est dans l’amour : telle est la loi.
701
– Le Bonheur a marché côte à côte avec moi.
Il bacio
702
Baiser ! rose trémière au jardin des caresses !
703
Vif accompagnement sur le clavier des dents
704
Des doux refrains qu’Amour chante en les cœurs ardents
705
Avec sa voix d’archange aux langueurs charmeresses !
706
Sonore et gracieux Baiser, divin Baiser !
707
Volupté nonpareille, ivresse inénarrable !
708
Salut ! l’homme, penché sur ta coupe adorable,
709
S’y grise d’un bonheur qu’il ne sait épuiser.
710
Comme le vin du Rhin et comme la musique,
711
Tu consoles et tu berces, et le chagrin
712
Expire avec la moue en ton pli purpurin…
713
Qu’un plus grand, Goëthe ou Will, te dresse un vers classique :
714
Moi, je ne puis, chétif trouvère de Paris,
715
T’offrir que ce bouquet de strophes enfantines :
716
Sois bénin, et pour prix, sur les lèvres mutines
717
D’Une que je connais, Baiser, descends, et ris.
Dans les bois
718
D’autres, – des innocents ou bien des lymphatiques, –
719
Ne trouvent dans les bois que charmes langoureux,
720
Souffles frais et parfums tièdes. Ils sont heureux !
721
D’autres s’y sentent pris – rêveurs – d’effrois mystiques.
722
Ils sont heureux ! Pour moi, nerveux, et qu’un remords
723
Épouvantable et vague affole sans relâche,
724
Par les forêts je tremble à la façon d’un lâche
725
Qui craindrait une embûche ou qui verrait des morts.
726
Ces grands rameaux jamais apaisés, comme l’onde,
727
D’où tombe un noir silence avec une ombre encore
728
Plus noire, tout ce morne et sinistre décor
729
Me remplit d’une horreur triviale et profonde.
730
Surtout les soirs d’été : la rougeur du couchant
731
Se fond dans le gris bleu des brumes qu’elle teinte
732
D’incendie et de sang ; et l’angélus qui tinte
733
Au lointain semble un cri plaintif se rapprochant.
734
Le vent se lève chaud et lourd, un frisson passe
735
Et repasse, toujours plus fort, dans l’épaisseur
736
Toujours plus sombre des hauts chênes, obsesseur,
737
Et s’éparpille, ainsi qu’un miasme, dans l’espace.
738
La nuit vient. Le hibou s’envole. C’est l’instant
739
Où l’on songe aux récits des aïeules naïves…
740
Sous un fourré, là-bas, là-bas, des sources vives
741
Font un bruit d’assassins postés se concertant.
Nocturne parisien
742
À Edmond Lepelletier
743
Roule, roule ton flot indolent, morne Seine. –
744
Sous tes ponts qu’environne une vapeur malsaine
745
Bien des corps ont passé, morts, horribles, pourris,
746
Dont les âmes avaient pour meurtrier Paris.
747
Mais tu n’en traînes pas, en tes ondes glacées,
748
Autant que ton aspect m’inspire de pensées !
749
Le Tibre a sur ses bords des ruines qui font
750
Monter le voyageur vers un passé profond,
751
Et qui, de lierre noir et de lichen couvertes,
752
Apparaissent, tas gris, parmi les herbes vertes.
753
Le gai Guadalquivir rit aux blonds orangers
754
Et reflète, les soirs, des boléros légers.
755
Le Pactole a son or, le Bosphore a sa rive
756
Où vient faire son kief l’odalisque lascive.
757
Le Rhin est un burgrave, et c’est un troubadour
758
Que le Lignon, et c’est un ruffian que l’Adour.
759
Le Nil, au bruit plaintif de ses eaux endormies,
760
Berce de rêves doux le sommeil des momies.
761
Le grand Meschascébé, fier de ses joncs sacrés,
762
Charrie augustement ses îlots mordorés,
763
Et soudain, beau d’éclairs, de fracas et de fastes,
764
Splendidement s’écroule en Niagaras vastes.
765
L’Eurotas, où l’essaim des cygnes familiers
766
Mêle sa grâce blanche au vert mat des lauriers,
767
Sous son ciel clair que raie un vol de gypaète,
768
Rhythmique et caressant, chante ainsi qu’un poète.
769
Enfin, Ganga, parmi les hauts palmiers tremblants
770
Et les rouges padmas, marche à pas fiers et lents,
771
En appareil royal, tandis qu’au loin la foule
772
Le long des temples va hurlant, vivante houle,
773
Au claquement massif des cymbales de bois,
774
Et qu’accroupi, filant ses notes de hautbois,
775
Du saut de l’antilope agile attendant l’heure,
776
Le tigre jaune au dos rayé s’étire et pleure.
777
– Toi, Seine, tu n’as rien. Deux quais, et voilà tout,
778
Deux quais crasseux, semés de l’un à l’autre bout
779
D’affreux bouquins moisis et d’une foule insigne
780
Qui fait dans l’eau des ronds et qui pêche à la ligne.
781
Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin
782
Les passants alourdis de sommeil ou de faim,
783
Et que le couchant met au ciel des taches rouges,
784
Qu’il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges
785
Et, s’accoudant au pont de la Cité, devant
786
Notre-Dame, songer, cœur et cheveux au vent !
787
Les nuages, chassés par la brise nocturne,
788
Courent, cuivreux et roux, dans l’azur taciturne.
789
Sur la tête d’un roi du portail, le soleil,
790
Au moment de mourir, pose un baiser vermeil.
791
L’hirondelle s’enfuit à l’approche de l’ombre
792
Et l’on voit voleter la chauve-souris sombre.
793
Tout bruit s’apaise autour. À peine un vague son
794
Dit que la ville est là qui chante sa chanson,
795
Qui lèche ses tyrans et qui mord ses victimes ;
796
Et c’est l’aube des vols, des amours et des crimes.
797
– Puis, tout à coup, ainsi qu’un ténor effaré
798
Lançant dans l’air bruni son cri désespéré,
799
Son cri qui se lamente, et se prolonge, et crie,
800
Éclate en quelque coin l’orgue de Barbarie :
801
Il brame un de ces airs, romances ou polkas,
802
Qu’enfants nous tapotions sur nos harmonicas
803
Et qui font, lents ou vifs, réjouissants ou tristes,
804
Vibrer l’âme aux proscrits, aux femmes, aux artistes.
805
C’est écorché, c’est faux, c’est horrible, c’est dur,
806
Et donnerait la fièvre à Rossini, pour sûr ;
807
Ces rires sont traînés, ces plaintes sont hachées ;
808
Sur une clef de sol impossible juchées,
809
Les notes ont un rhume et les do sont des la,
810
Mais qu’importe ! l’on pleure en entendant cela !
811
Mais l’esprit, transporté dans le pays des rêves,
812
Sent à ces vieux accords couler en lui des sèves ;
813
La pitié monte au cœur et les larmes aux yeux,
814
Et l’on voudrait pouvoir goûter la paix des cieux,
815
Et dans une harmonie étrange et fantastique
816
Qui tient de la musique et tient de la plastique,
817
L’âme, les inondant de lumière et de chant,
818
Mêle les sons de l’orgue aux rayons du couchant !
819
– Et puis l’orgue s’éloigne, et puis c’est le silence
820
Et la nuit terne arrive et Vénus se balance
821
Sur une molle nue au fond des cieux obscurs ;
822
On allume les becs de gaz le long des murs.
823
Et l’astre et les flambeaux font des zigzags fantasques
824
Dans le fleuve plus noir que le velours des masques ;
825
Et le contemplateur sur le haut garde-fou
826
Par l’air et par les ans rouillé comme un vieux sou
827
Se penche, en proie aux vents néfastes de l’abîme.
828
Pensée, espoir serein, ambition sublime,
829
Tout jusqu’au souvenir, tout s’envole, tout fuit,
830
Et l’on est seul avec Paris, l’Onde et la Nuit !
831
– Sinistre trinité ! De l’ombre dures portes !
832
Mané-Thécel-Pharès des illusions mortes !
833
Vous êtes toutes trois, ô Goules de malheur,
834
Si terribles, que l’Homme, ivre de la douleur
835
Que lui font en perçant sa chair vos doigts de spectre,
836
L’Homme, espèce d’Oreste à qui manque une Électre,
837
Sous la fatalité de votre regard creux
838
Ne peut rien et va droit au précipice affreux ;
839
Et vous êtes aussi toutes trois si jalouses
840
De tuer et d’offrir au grand Ver des épouses
841
Qu’on ne sait que choisir entre vos trois horreurs,
842
Et si l’on craindrait moins périr par les terreurs
843
Des Ténèbres que sous l’Eau sourde, l’Eau profonde,
844
Ou dans tes bras fardés, Paris, reine du monde !
845
– Et tu coules toujours, Seine, et, tout en rampant,
846
Tu traînes dans Paris ton cours de vieux serpent,
847
De vieux serpent boueux, emportant vers tes havres
848
Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres !
Marco
849
Quand Marco passait, tous les jeunes hommes
850
Se penchaient pour voir ses yeux, des Sodomes
851
Où les feux d’Amour brûlaient sans pitié
852
Ta pauvre cahutte, ô froide Amitié ;
853
Tout autour dansaient des parfums mystiques
854
Où l’âme en pleurant s’anéantissait ;
855
Sur ses cheveux roux un charme glissait ;
856
Sa robe rendait d’étranges musiques
857
Quand Marco passait.
858
Quand Marco chantait, ses mains, sur l’ivoire,
859
Évoquaient souvent la profondeur noire
860
Des airs primitifs que nul n’a redits,
861
Et sa voix montait dans les paradis
862
De la symphonie immense des rêves,
863
Et l’enthousiasme alors transportait
864
Vers des cieux connus quiconque écoutait
865
Ce timbre d’argent qui vibrait sans trêves,
866
Quand Marco chantait.
867
Quand Marco pleurait, ses terribles larmes
868
Défiaient l’éclat des plus belles armes ;
869
Ses lèvres de sang fonçaient leur carmin
870
Et son désespoir n’avait rien d’humain ;
871
Pareil au foyer que l’huile exaspère,
872
Son courroux croissait, rouge, et l’on aurait
873
Dit d’une lionne à l’âpre forêt
874
Communiquant sa terrible colère,
875
Quand Marco pleurait.
876
Quand Marco dansait, sa jupe moirée
877
Allait et venait comme une marée,
878
Et, tel qu’un bambou flexible, son flanc
879
Se tordait, faisant saillir son sein blanc :
880
Un éclair partait. Sa jambe de marbre,
881
Emphatiquement cynique, haussait
882
Ses mates splendeurs, et cela faisait
883
Le bruit du vent de la nuit dans un arbre,
884
Quand Marco dansait.
885
Quand Marco dormait, oh ! quels parfums d’ambre
886
Et de chairs mêlés opprimaient la chambre !
887
Sous les draps la ligne exquise du dos
888
Ondulait, et dans l’ombre des rideaux
889
L’haleine montait, rhythmique et légère ;
890
Un sommeil heureux et calme fermait
891
Ses yeux, et ce doux mystère charmait
892
Les vagues objets parmi l’étagère,
893
Quand Marco dormait.
894
Mais quand elle aimait, des flots de luxure
895
Débordaient, ainsi que d’une blessure
896
Sort un sang vermeil qui fume et qui bout,
897
De ce corps cruel que son crime absout ;
898
Le torrent rompait les digues de l’âme,
899
Noyait la pensée, et bouleversait
900
Tout sur son passage, et rebondissait
901
Souple et dévorant comme de la flamme,
902
Et puis se glaçait.
César Borgia — Portrait en pied
903
Sur fond sombre noyant un riche vestibule
904
Où le buste d’Horace et celui de Tibulle,
905
Lointains et de profil, rêvent en marbre blanc,
906
La main gauche au poignard et la main droite au flanc,
907
Tandis qu’un rire doux redresse la moustache,
908
Le duc CÉSAR en grand costume se détache.
909
Les yeux noirs, les cheveux noirs et le velours noir
910
Vont contrastant, parmi l’or somptueux d’un soir,
911
Avec la pâleur mate et belle du visage
912
Vu de trois quarts et très ombré suivant l’usage
913
Des Espagnols ainsi que des Vénitiens
914
Dans les portraits de rois et de patriciens.
915
Le nez palpite, fin et droit. La bouche, rouge,
916
Est mince, et l’on dirait que la tenture bouge
917
Au souffle véhément qui doit s’en exhaler.
918
Et le regard, errant avec laisser-aller
919
Devant lui, comme il sied aux anciennes peintures,
920
Fourmille de pensers énormes d’aventures,
921
Et le front, large et pur, sillonné d’un grand pli,
922
Sans doute de projets formidables rempli,
923
Médite sous la toque où frissonne une plume
924
Élancée hors d’un nœud de rubis qui s’allume.
La Mort de Philippe II
925
À Louis-Xavier de Ricard
926
Le coucher d’un soleil de septembre ensanglante
927
La plaine morne et l’âpre arête des sierras
928
Et de la brume au loin l’installation lente.
929
Le Guadarrama pousse entre les sables ras
930
Son flot hâtif qui va réfléchissant par places
931
Quelques oliviers nains tordant leurs maigres bras.
932
Le grand vol anguleux des éperviers rapaces
933
Raye à l’ouest le ciel mat et rouge qui brunit,
934
Et leur cri rauque grince à travers les espaces.
935
Despotique, et dressant au-devant du zénith
936
L’entassement brutal de ses tours octogones,
937
L’Escurial étend son orgueil de granit.
938
Les murs carrés, percés de vitraux monotones,
939
Montent, droits, blancs et nus, sans autres ornements
940
Que quelques grils sculptés qu’alternent des couronnes.
941
Avec des bruits pareils aux rudes hurlements
942
D’un ours que des bergers navrent de coups de pioches
943
Et dont l’écho redit les râles alarmants,
944
Torrent de cris roulant ses ondes sur les roches,
945
Et puis s’évaporant en des murmures longs,
946
Sinistrement dans l’air du soir tintent les cloches.
947
Par les cours du palais, où l’ombre met ses plombs,
948
Circule – tortueux serpent hiératique –
949
Une procession de moines aux frocs blonds
950
Qui marchent un par un, suivant l’ordre ascétique,
951
Et qui, pieds nus, la corde aux reins, un cierge en main,
952
Ululent d’une voix formidable un cantique.
953
– Qui donc ici se meurt ? Pour qui sur le chemin
954
Cette paille épandue et ces croix long-voilées
955
Selon le rituel catholique romain ? –
956
La chambre est haute, vaste et sombre. Niellées,
957
Les portes d’acajou massif tournent sans bruit,
958
Leurs serrures étant, comme leurs gonds, huilées.
959
Une vague rougeur plus triste que la nuit
960
Filtre à rais indécis par les plis des tentures
961
À travers les vitraux où le couchant reluit.
962
Et fait papilloter sur les architectures,
963
À l’angle des objets, dans l’ombre du plafond,
964
Ce halo singulier qu’on voit dans les peintures.
965
Parmi le clair-obscur transparent et profond
966
S’agitent effarés des hommes et des femmes
967
À pas furtifs, ainsi que les hyènes font.
968
Riches, les vêtements des seigneurs et des dames,
969
Velours, panne, satin, soie, hermine et brocart,
970
Chantent l’ode du luxe en chatoyantes gammes,
971
Et, trouant par éclairs distancés avec art
972
L’opaque demi-jour, les cuirasses de cuivre
973
Des gardes alignés scintillent de trois quart.
974
Un homme en robe noire, à visage de cuivre,
975
Se penche, en caressant de la main ses fémurs,
976
Sur un lit, comme l’on se penche sur un livre.
977
Des rideaux de drap d’or roides comme des murs
978
Tombent d’un dais de bois d’ébène en droite ligne,
979
Dardant à temps égaux l’œil des diamants durs.
980
Dans le lit, un vieillard d’une maigreur insigne
981
Égrène un chapelet, qu’il baise par moment,
982
Entre ses doigts crochus comme des brins de vigne.
983
Ses lèvres font ce sourd et long marmottement,
984
Dernier signe de vie et premier d’agonie,
985
– Et son haleine pue épouvantablement.
986
Dans sa barbe couleur d’amarante ternie,
987
Parmi ses cheveux blancs où luisent des tons roux,
988
Sous son linge bordé de dentelle jaunie,
989
Avides, empressés, fourmillants, et jaloux
990
De pomper tout le sang malsain du mourant fauve
991
En bataillons serrés vont et viennent les poux.
992
C’est le Roi, ce mourant qu’assiste un mire chauve,
993
Le Roi Philippe Deux d’Espagne, – saluez !
994
Et l’aigle autrichien s’effare dans l’alcôve,
995
Et de grands écussons, aux murailles cloués,
996
Brillent, et maints drapeaux où l’oiseau noir s’étale
997
Pendent deçà delà, vaguement remués !…
998
– La porte s’ouvre. Un flot de lumière brutale
999
Jaillit soudain, déferle et bientôt s’établit
1000
Par l’ampleur de la chambre en nappe horizontale ;
1001
Porteurs de torches, roux, et que l’extase emplit,
1002
Entrent dix capucins qui restent en prière :
1003
Un d’entre eux se détache et marche droit au lit.
1004
Il est grand, jeune et maigre, et son pas est de pierre,
1005
Et les élancements farouches de la Foi
1006
Rayonnent à travers les cils de sa paupière ;
1007
Son pied ferme et pesant et lourd, comme la Loi,
1008
Sonne sur les tapis, régulier, emphatique :
1009
Les yeux baissés en terre, il marche droit au Roi.
1010
Et tous sur son trajet dans un geste extatique
1011
S’agenouillent, frappant trois fois du poing leur sein,
1012
Car il porte avec lui le sacré Viatique.
1013
Du lit s’écarte avec respect le matassin,
1014
Le médecin du corps, en pareille occurrence,
1015
Devant céder la place, Ame, à ton médecin.
1016
La figure du Roi, qu’étire la souffrance,
1017
À l’approche du fray se rassérène un peu,
1018
Tant la religion est grosse d’espérance !
1019
Le moine, cette fois, ouvrant son œil de feu,
1020
Tout brillant de pardons mêlés à des reproches,
1021
S’arrête, messager des justices de Dieu.
1022
– Sinistrement dans l’air du soir tintent les cloches.
1023
Et la Confession commence. Sur le flanc
1024
Se retournant, le Roi, d’un ton sourd, bas et grêle,
1025
Parle de feux, de juifs, de bûchers et de sang.
1026
– « Vous repentiriez-vous par hasard de ce zèle ?
1027
« Brûler des juifs, mais c’est une dilection !
1028
« Vous fûtes, ce faisant, orthodoxe et fidèle. » –
1029
Et, se pétrifiant dans l’exaltation,
1030
Le Révérend, les bras croisés, tête dressée,
1031
Semble l’esprit sculpté de l’Inquisition.
1032
Ayant repris haleine, et d’une voix cassée,
1033
Péniblement, et comme arrachant par lambeaux
1034
Un remords douloureux du fond de sa pensée,
1035
Le Roi, dont la lueur tragique des flambeaux
1036
Éclaire le visage osseux et le front blême,
1037
Prononce ces mots : Flandre, Albe, morts, sacs, tombeaux.
1038
– « Les Flamands, révoltés contre l’Église même,
1039
« Furent très justement punis, à votre los,
1040
« Et je m’étonne, ô Roi, de ce doute suprême.
1041
« Poursuivez. » Et le Roi parla de don Carlos,
1042
Et deux larmes coulaient tremblantes sur sa joue
1043
Palpitante et collée affreusement à l’os.
1044
– « Vous déplorez cet acte, et moi je vous en loue.
1045
« L’Infant, certes, était coupable au dernier point,
1046
« Ayant voulu tirer l’Espagne dans la boue
1047
« De l’hérésie anglaise, et de plus n’ayant point
1048
« Frémi de conspirer – ô ruses abhorrées ! –
1049
« Et contre un Père, et contre un Maître, et contre un Oint ! »
1050
Le moine ensuite dit les formules sacrées
1051
Par quoi tous nos péchés nous sont remis, et puis,
1052
Prenant l’Hostie avec ses deux mains timorées,
1053
Sur la langue du Roi la déposa. Tous bruits
1054
Se sont tus, et la Cour, pliant dans la détresse,
1055
Pria, muette et pâle, et nul n’a su depuis
1056
Si sa prière fut sincère ou bien traîtresse.
1057
– Qui dira les pensers obscurs que protégea
1058
Ce silence, brouillard complice qui se dresse ?
1059
Ayant communié, le Roi se replongea
1060
Dans l’ampleur des coussins, et la béatitude
1061
De l’Absolution reçue ouvrant déjà
1062
L’œil de son âme au jour clair de la certitude,
1063
Épanouit ses traits en un sourire exquis
1064
Qui tenait de la fièvre et de la quiétude.
1065
Et tandis qu’alentour ducs, comtes et marquis,
1066
Pleins d’angoisses, fichaient leurs yeux sous la courtine,
1067
L’âme du Roi mourant montait aux cieux conquis,
1068
Puis le râle des morts hurla dans la poitrine
1069
De l’auguste malade avec des sursauts fous :
1070
Tel l’ouragan passe à travers une ruine.
1071
Et puis plus rien ; et puis, sortant par mille trous,
1072
Ainsi que des serpents frileux de leur repaire,
1073
Sur le corps froid les vers se mêlèrent aux poux.
1074
– Philippe Deux était à la droite du Père.
ÉPILOGUE
I
1075
Le soleil, moins ardent, luit clair au ciel moins dense.
1076
Balancés par un vent automnal et berceur,
1077
Les rosiers du jardin s’inclinent en cadence.
1078
L’atmosphère ambiante a des baisers de sœur.
1079
La Nature a quitté pour cette fois son trône
1080
De splendeur, d’ironie et de sérénité :
1081
Clémente, elle descend, par l’ampleur de l’air jaune,
1082
Vers l’homme, son sujet pervers et révolté.
1083
Du pan de son manteau, que l’abîme constelle,
1084
Elle daigne essuyer les moiteurs de nos fronts,
1085
Et son âme éternelle et sa force immortelle
1086
Donnent calme et vigueur à nos cœurs mous et prompts.
1087
Le frais balancement des ramures chenues,
1088
L’horizon élargi plein de vagues chansons,
1089
Tout, jusqu’au vol joyeux des oiseaux et des nues,
1090
Tout, aujourd’hui, console et délivre. – Pensons.
II
1091
Donc, c’en est fait. Ce livre est clos. Chères Idées
1092
Qui rayiez mon ciel gris de vos ailes de feu
1093
Dont le vent caressait mes tempes obsédées,
1094
Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu !
1095
Et toi, Vers qui tintais, et toi, Rime sonore,
1096
Et vous, Rhythmes chanteurs, et vous, délicieux
1097
Ressouvenirs, et vous, Rêves, et vous encore,
1098
Images qu’évoquaient mes désirs anxieux,
1099
Il faut nous séparer. Jusqu’aux jours plus propices
1100
Où nous réunira l’Art, notre maître, adieu,
1101
Adieu, doux compagnons, adieu, charmants complices !
1102
Vous pouvez revoler devers l’Infini bleu.
1103
Aussi bien, nous avons fourni notre carrière,
1104
Et le jeune étalon de notre bon plaisir,
1105
Tout affolé qu’il est de sa course première,
1106
A besoin d’un peu d’ombre et de quelque loisir.
1107
– Car toujours nous t’avons fixée, ô Poésie,
1108
Notre astre unique et notre unique passion,
1109
T’ayant seule pour guide et compagne choisie,
1110
Mère, et nous méfiant de l’Inspiration.
III
1111
Ah ! l’Inspiration superbe et souveraine,
1112
L’Égérie aux regards lumineux et profonds,
1113
Le Genium commode et l’Erato soudaine,
1114
L’Ange des vieux tableaux avec des ors au fond,
1115
La Muse, dont la voix est puissante sans doute,
1116
Puisqu’elle fait d’un coup dans les premiers cerveaux,
1117
Comme ces pissenlits dont s’émaillent la route,
1118
Pousser tout un jardin de poëmes nouveaux,
1119
La Colombe, le Saint-Esprit, le Saint Délire,
1120
Les Troubles opportuns, les Transports complaisants,
1121
Gabriel et son luth, Apollon et sa lyre,
1122
Ah ! l’Inspiration, on l’évoque à seize ans !
1123
Ce qu’il nous faut à nous, les Suprêmes Poëtes
1124
Qui vénérons les Dieux et qui n’y croyons pas,
1125
À nous dont nul rayon n’auréola les têtes,
1126
Dont nulle Béatrix n’a dirigé les pas,
1127
À nous qui ciselons les mots comme des coupes
1128
Et qui faisons des vers émus très-froidement,
1129
À nous qu’on ne voit point les soirs aller par groupes
1130
Harmonieux au bord des lacs et nous pâmant,
1131
Ce qu’il nous faut, à nous, c’est, aux lueurs des lampes,
1132
La science conquise et le sommeil dompté,
1133
C’est le front dans les mains du vieux Faust des estampes,
1134
C’est l’Obstination et c’est la Volonté !
1135
C’est la volonté saine, absolue, éternelle,
1136
Cramponnée au projet comme un noble condor
1137
Aux flancs fumants de peur d’un buffle, et d’un coup d’aile
1138
Emportant son trophée à travers les cieux d’or !
1139
Ce qu’il nous faut à nous, c’est l’étude sans trêve,
1140
C’est l’effort inouï, le combat non pareil
1141
C’est la nuit, l’âpre nuit du travail, d’où se lève
1142
Lentement, lentement, l’Œuvre, ainsi qu’un soleil !
1143
Libre à nos Inspirés, cœurs qu’une œillade enflamme,
1144
D’abandonner leur être aux vents comme un bouleau ;
1145
Pauvres gens ! l’Art n’est pas d’éparpiller son âme :
1146
Est-elle en marbre, ou non, la Vénus de Milo ?
1147
Nous donc, sculptons avec le ciseau des Pensées
1148
Le bloc vierge du Beau, Paros immaculé,
1149
Et faisons-en surgir sous nos mains empressées
1150
Quelque pure statue au péplos étoilé,
1151
Afin qu’un jour, frappant de rayons gris et roses
1152
Le chef-d’œuvre serein, comme un nouveau Memnon,
1153
L’Aube-Postérité, fille des Temps moroses,
1154
Fasse dans l’air futur retentir notre nom !