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Fêtes galantes

Fêtes galantes
CLAIR DE LUNE
1Votre âme est un paysage choisi
2Que vont charmants masques et bergamasques
3Jouant du luth et dansant et quasi
4Tristes sous leurs déguisements fantasques.
5Tout en chantant sur le mode mineur
6L’amour vainqueur et la vie opportune,
7Ils n’ont pas l’air de croire à leur bonheur
8Et leur chanson se mêle au clair de lune,
9Au calme clair de lune triste et beau,
10Qui fait rêver les oiseaux dans les arbres
11Et sangloter d’extase les jets d’eau,
12Les grands jets d’eau sveltes parmi les marbres.
PANTOMIME
13Pierrot qui n’a rien d’un Clitandre
14Vide un flacon sans plus attendre,
15Et, pratique, entame un pâté.
16Cassandre au fond de l’avenue,
17Verse une larme méconnue.
18Sur son neveu déshérité.
19Ce faquin d’Arlequin combine
20L’enlèvement de Colombine
21Et pirouette quatre fois.
22Colombine rêve, surprise
23De sentir un cœur dans la brise
24Et d’entendre en son cœur des voix.
SUR L’HERBE
25L’abbé divague. — Et toi, marquis,
26Tu mets de travers ta perruque.
27— Ce vieux vin de Chypre est exquis
28Moins, Camargo, que votre nuque.
29— Ma flamme… — Do, mi, sol, la, si.
30— L’abbé, ta noirceur se dévoile.
31— Que je meure, mesdames, si
32Je ne vous décroche une étoile.
33— Je voudrais être petit chien !
34— Embrassons nos bergères, l’une
35Après l’autre. — Messieurs, eh bien ?
36— Do, mi, sol. — Hé ! bonsoir, la Lune !
L’ALLÉE
37Fardée et peinte comme au temps des bergeries,
38Frêle parmi les nœuds énormes de rubans,
39Elle passe, sous les ramures assombries,
40Dans l’allée où verdit la mousse des vieux bancs,
41Avec mille façons et mille afféteries
42Qu’on garde d’ordinaire aux perruches chéries.
43Sa longue robe à queue est bleue, et l’éventail
44Qu’elle froisse en ses doigts fluets aux larges bagues
45S’égaie en des sujets érotiques, si vagues
46Qu’elle sourit, tout en rêvant, à maint détail.
47— Blonde en somme. Le nez mignon avec la bouche
48Incarnadine, grasse, et divine d’orgueil
49Inconscient. — D’ailleurs plus fine que la mouche
50Qui ravive l’éclat un peu niais de l’œil.
À LA PROMENADE
51Le ciel si pâle et les arbres si grêles
52Semblent sourire à nos costumes clairs
53Qui vont flottant légers avec des airs
54De nonchalance et des mouvements d’ailes.
55Et le vent doux ride l’humble bassin.
56Et la lueur du soleil qu’atténue
57L’ombre des bas tilleuls de l’avenue
58Nous parvient bleue et mourante à dessein.
59Trompeurs exquis et coquettes charmantes,
60Cœurs tendres mais affranchis du serment,
61Nous devisons délicieusement,
62Et les amants lutinent les amantes
63De qui la main imperceptible sait
64Parfois donner un soufflet qu’on échange
65Contre un baiser sur l’extrême phalange
66Du petit doigt, et comme la chose est
67Immensément excessive et farouche,
68On est puni par un regard très sec,
69Lequel contraste au demeurant avec
70La moue assez clémente de la bouche.
DANS LA GROTTE
71 Là, je me tue à vos genoux !
72 Car ma détresse est infinie,
73Et la tigresse épouvantable d’Hyrcanie
74 Est une agnelle au prix de vous.
75 Oui, céans, cruelle Clymène,
76 Ce glaive qui, dans maints combats,
77Mit tant de Scipions et de Cyrus à bas,
78 Va finir ma vie et ma peine !
79 Ai-je même besoin de lui
80 Pour descendre aux Champs-Élysées ?
81Amour perça-t-il pas de flèches aiguisées
82 Mon cœur, dès que votre œil m’eût lui ?
LES INGÉNUS
83Les hauts talons luttaient avec les longues jupes,
84En sorte que, selon le terrain et le vent,
85Parfois luisaient des bas de jambe, trop souvent
86Interceptés ! — et nous aimions ce jeu de dupes.
87Parfois aussi le dard d’un insecte jaloux
88Inquiétait le col des belles sous les branches
89Et c’étaient des éclairs soudains de nuques blanches
90Et ce régal comblait nos jeunes yeux de fous.
91Le soir tombait, un soir équivoque d’automne :
92Les belles, se pendant rêveuses à nos bras,
93Dirent alors des mots si spécieux, tout bas,
94Que notre âme depuis ce temps tremble et s’étonne.
CORTÈGE
95Un singe en veste de brocart
96Trotte et gambade devant elle
97Qui froisse un mouchoir de dentelle
98Dans sa main gantée avec art,
99Tandis qu’un négrillon tout rouge
100Maintient à tour de bras les pans
101De sa lourde robe en suspens
102Attentif à tout pli qui bouge ;
103Le singe ne perd pas des yeux
104La gorge blanche de la dame.
105Opulent trésor que réclame
106Le torse nu de l’un des dieux ;
107Le négrillon parfois soulève
108Plus haut qu’il ne faut, l’aigrefin,
109Son fardeau somptueux, afin
110De voir ce dont la nuit il rêve ;
111Elle va par les escaliers,
112Et ne paraît pas davantage
113Sensible à l’insolent suffrage
114De ses animaux familiers.
LES COQUILLAGES
115Chaque coquillage incrusté
116Dans la grotte où nous nous aimâmes
117À sa particularité.
118L’un a la pourpre de nos âmes
119Dérobée au sang de nos cœurs
120Quand je brûle et que tu t’enflammes ;
121Cet autre affecte tes langueurs
122Et tes pâleurs alors que, lasse,
123Tu m’en veux de mes yeux moqueurs ;
124Celui-ci contrefait la grâce
125De ton oreille, et celui-là
126Ta nuque rose, courte et grasse ;
127Mais un, entre autres, me troubla.
EN PATINANT
128Nous fûmes dupes, vous et moi,
129De manigances mutuelles,
130Madame, à cause de l’émoi
131Dont l’Été férut nos cervelles.
132Le Printemps avait bien un peu
133Contribué, si ma mémoire
134Est bonne, à brouiller notre jeu,
135Mais que d’une façon moins noire !
136Car au printemps l’air est si frais
137Qu’en somme les roses naissantes
138Qu’Amour semble entr’ouvrir exprès
139Ont des senteurs presque innocentes ;
140Et même les lilas ont beau
141Pousser leur haleine poivrée
142Dans l’ardeur du soleil nouveau :
143Cet excitant au plus récrée,
144Tant le zéphir souffle, moqueur,
145Dispersant l’aphrodisiaque
146Effluve, en sorte que le cœur
147Chôme et que même l’esprit vaque,
148Et qu’émoustillés, les cinq sens
149Se mettent alors de la fête,
150Mais seuls, tout seuls, bien seuls et sans
151Que la crise monte à la tête.
152Ce fut le temps, sous de clairs ciels,
153(Vous en souvenez-vous, Madame ?)
154Des baisers superficiels
155Et des sentiments à fleur d’âme,
156Exempts de folles passions,
157Pleins d’une bienveillance amène.
158Comme tous deux nous jouissions
159Sans enthousiasme — et sans peine !
160Heureux instants ! — mais vint l’Été :
161Adieu, rafraîchissantes brises !
162Un vent de lourde volupté
163Investit nos âmes surprises.
164Des fleurs aux calices vermeils
165Nous lancèrent leurs odeurs mûres,
166Et partout les mauvais conseils
167Tombèrent sur nous des ramures.
168Nous cédâmes à tout cela,
169Et ce fut un bien ridicule
170Vertigo qui nous affola
171Tant que dura la canicule.
172Rires oiseux, pleurs sans raisons,
173Mains indéfiniment pressées,
174Tristesses moites, pâmoisons,
175Et quel vague dans les pensées !
176L’automne heureusement, avec
177Son jour froid et ses bises rudes,
178Vint nous corriger, bref et sec,
179De nos mauvaises habitudes,
180Et nous induisit brusquement
181En l’élégance réclamée
182De tout irréprochable amant
183Comme de toute digne aimée…
184Or c’est l’Hiver, Madame, et nos
185Parieurs tremblent pour leur bourse,
186Er déjà les autres traîneaux
187Osent nous disputer la course.
188Les deux mains dans votre manchon.
189Tenez-vous bien sur la banquette
190Et filons ! — et bientôt Fanchon
191Nous fleurira quoi qu’on caquette !
FANTOCHES
192Scaramouche et Pulcinella
193Qu’un mauvais dessein rassembla
194Gesticulent, noirs sur la lune.
195Cependant l’excellent docteur
196Bolonais cueille avec lenteur
197Des simples parmi l’herbe brune
198Lors sa fille, piquant minois,
199Sous la charmille, en tapinois,
200Se glisse demi-nue, en quête
201De son beau pirate espagnol
202Dont un langoureux rossignol
203Clame la détresse à tue-tête.
CYTHÈRE
204Un pavillon à claires-voies
205Abrite doucement nos joies
206Qu’éventent des rosiers amis ;
207L’odeur des roses, faible, grâce
208Au vent léger d’été qui passe,
209Se mêle aux parfums qu’elle a mis ;
210Comme ses yeux l’avaient promis
211Son courage est grand et sa lèvre
212Communique une exquise fièvre ;
213Et l’Amour comblant tout, hormis
214La Faim, sorbets et confitures
215Nous préservent des courbatures.
EN BATEAU
216L’étoile du berger tremblote
217Dans l’eau plus noire et le pilote
218Cherche un briquet dans sa culotte.
219C’est l’instant, Messieurs, ou jamais,
220D’être audacieux, et je mets
221Mes deux mains partout désormais !
222Le chevalier Atys qui gratte
223Sa guitare, à Chloris l’ingrate
224Lance une œillade scélérate.
225L’abbé confesse bas Églé,
226Et ce vicomte déréglé
227Des champs donne à son cœur la clé.
228Ce pendant la lune se lève
229Et l’esquif en sa course brève
230File gaîment sur l’eau qui rêve.
LE FAUNE
231Un vieux faune de terre cuite
232Rit au centre des boulingrins.
233Présageant sans doute une suite
234Mauvaise à ces instants sereins
235Qui m’ont conduit et t’ont conduite
236Mélancoliques pèlerins,
237Jusqu’à cette heure dont la fuite
238Tournoie au son des tambourins.
MANDOLINE
239Les donneurs de sérénades
240Et les belles écouteuses
241Échangent des propos fades
242Sous les ramures chanteuses.
243C’est Tircis et c’est Aminte,
244Et c’est l’éternel Clitandre,
245Et c’est Damis qui pour mainte
246Cruelle fait maint vers tendre.
247Leurs courtes vestes de soie,
248Leurs longues robes à queues,
249Leur élégance, leur joie
250Et leurs molles ombres bleues
251Tourbillonnent dans l’extase
252D’une lune rose et grise,
253Et la mandoline jase
254Parmi les frissons de brise.
À CLYMÈNE
255Mystiques barcarolles,
256Romances sans paroles,
257Chère puisque tes yeux.
258 Couleur des cieux,
259Puisque ta voix, étrange
260Vision qui dérange
261Et trouble l’horizon
262 De ma raison,
263Puisque l’arôme insigne
264De ta pâleur de cygne
265Et puisque la candeur
266 De ton odeur.
267Ah ! puisque tout ton être,
268Musique qui pénètre,
269Nimbes d’anges défunts,
270 Tons et parfums,
271A sur d’almes cadences
272En ses correspondances
273Induit mon cœur subtil,
274 Ainsi soit-il !
LETTRE
275Éloigné de vos yeux, Madame, par des soins
276Impérieux (j’en prends tous les dieux à témoins),
277Je languis et je meurs, comme c’est ma coutume
278En pareil cas, et vais, le cœur plein d’amertume.
279À travers des soucis où votre ombre me suit,
280Le jour dans mes pensers, dans mes rêves la nuit,
281Et la nuit et le jour adorable, Madame !
282Si bien qu’enfin, mon corps faisant place à mon âme,
283Je deviendrai fantôme à mon tour aussi, moi,
284Et qu’alors, et parmi le lamentable émoi
285Des enlacements vains et des désirs sans nombre,
286Mon ombre se fondra à jamais en votre ombre.
287En attendant, je suis, très chère, ton valet.
288Tout se comporte-t-il là-bas comme il te plaît,
289Ta perruche, ton chat, ton chien ? La compagnie
290Est-elle toujours belle, et cette Silvanie
291Dont j’eusse aimé l’œil noir si le tien n’était bleu,
292Et qui parfois me fit des signes, palsambleu !
293Te sert-elle toujours de douce confidente ?
294Or, Madame, un projet impatient me hante
295De conquérir le monde et tous ses trésors pour
296Mettre à vos pieds ce gage — indigne — d’un amour
297Égal à toutes les flammes les plus célèbres
298Qui des grands cœurs aient fait resplendir les ténèbres.
299Cléopâtre fut moins aimée, oui, sur ma foi !
300Par Marc-Antoine et par César que vous par moi,
301N’en doutez pas, Madame, et je saurai combattre
302Comme César pour un sourire, ô Cléopâtre,
303Et comme Antoine fuir au seul prix d’un baiser.
304Sur ce, très chère, adieu. Car voilà trop causer,
305Et le temps que l’on perd à lire une missive
306N’aura jamais valu la peine qu’on l’écrive.
LES INDOLENTS
307Bah ! malgré les destins jaloux,
308Mourons ensemble, voulez-vous ?
309— La proposition est rare.
310Le rare est le bon. Donc mourons
311Comme dans les Décamérons.
312— Hi ! hi ! hi ! quel amant bizarre !
313— Bizarre, je ne sais. Amant
314Irréprochable, assurément.
315Si vous voulez, mourons ensemble ?
316— Monsieur, vous raillez mieux encor
317Que vous n’aimez, et parlez d’or ;
318Mais taisons-nous, si bon vous semble ? —
319Si bien que ce soir-là Tircis
320Et Dorimène, à deux assis
321Non loin de deux silvains hilares,
322Eurent l’inexpiable tort
323D’ajourner une exquise mort.
324Hi ! hi ! hi ! les amants bizarres !
COLOMBINE
325Léandre le sot,
326Pierrot qui d’un saut
327 De puce
328Franchit le buisson,
329Cassandre sous son
330 Capuce,
331Arlequin aussi,
332Cet aigrefin si
333 Fantasque
334Aux costumes fous,
335Ses yeux luisants sous
336 Son masque,
337— Do, mi, sol, mi, la,
338Tout ce monde va,
339 Rit, chante
340Et danse devant
341Une belle enfant
342 Méchante
343Dont les yeux pervers
344Comme les yeux verts
345 Des chattes
346Gardent ses appas
347Et disent : « À bas
348 Les pattes ! »
349— Eux ils vont toujours !
350Fatidique cours
351 Des astres,
352Oh ! dis-moi vers quels
353Mornes ou cruels
354 Désastres
355L’implacable enfant,
356Preste et relevant
357 Ses jupes,
358La rose au chapeau,
359Conduit son troupeau
360 De dupes ?
L’AMOUR PAR TERRE
361Le vent de l’autre nuit a jeté bas l’Amour
362Qui, dans le coin le plus mystérieux du parc,
363Souriait en bandant malignement son arc,
364Et dont l’aspect nous fit tant songer tout un jour !
365Le vent de l’autre nuit l’a jeté bas ! Le marbre
366Au souffle du matin tournoie, épars. C’est triste
367De voir le piédestal, où le nom de l’artiste
368Se lit péniblement parmi l’ombre d’un arbre,
369Oh ! c’est triste de voir debout le piédestal
370Tout seul ! et des pensers mélancoliques vont
371Et viennent dans mon rêve où le chagrin profond
372Évoque un avenir solitaire et fatal.
373Oh ! c’est triste ! — Et toi-même, est-ce pas ? es touchée
374D’un si dolent tableau, bien que ton œil frivole
375S’amuse au papillon de pourpre et d’or qui vole
376Au-dessus des débris dont l’allée est jonchée.
EN SOURDINE
377Calmes dans le demi-jour
378Que les branches hautes font,
379Pénétrons bien notre amour
380De ce silence profond.
381Fondons nos âmes, nos cœurs
382Et nos sens extasiés,
383Parmi les vagues langueurs
384Des pins et des arbousiers.
385Ferme tes yeux à demi,
386Croise tes bras sur ton sein,
387Et de ton cœur endormi
388Chasse à jamais tout dessein.
389Laissons-nous persuader
390Au souffle berceur et doux
391Qui vient à tes pieds rider
392Les ondes de gazon roux.
393Et quand, solennel, le soir
394Des chênes noirs tombera,
395Voix de notre désespoir,
396Le rossignol chantera.
COLLOQUE SENTIMENTAL
397Dans le vieux parc solitaire et glacé
398Deux formes ont tout à l’heure passé.
399Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
400Et l’on entend à peine leurs paroles.
401Dans le vieux parc solitaire et glacé
402Deux spectres ont évoqué le passé.
403— Te souvient-il de notre extase ancienne ?
404— Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?
405— Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
406Toujours vois-tu mon âme en rêve ? — Non.
407— Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
408Où nous joignions nos bouches ! — C’est possible.
409Qu’il était bleu, le ciel, et grand l’espoir !
410L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.
411Tels ils marchaient dans les avoines folles,
412Et la nuit seule entendit leurs paroles.