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Poésies — en 20 minutes

Poésies — en 20 minutes
1
Dix-neuf poèmes donnés en entier, dans l’ordre où ils ont été écrits, du printemps 1870 aux dernières chansons de 1872. Ce sont les vers de Rimbaud eux-mêmes, sans coupe ni retouche : seules les courtes phrases en italique, entre les pièces, sont ajoutées pour situer la lecture. Un quart du recueil, l’essentiel de ce qu’on en retient.

2
Rimbaud a quinze ans quand il écrit ces huit vers. Tout le désir de partir y tient déjà.
SENSATION
3
Par les soirs bleus d’été, j’irai dans les sentiers,
4
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
5
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds.
6
Je laisserai le vent baigner ma tête nue.
7
Je ne parlerai pas, je ne penserai rien :
8
Mais l’amour infini me montera dans l’âme,
9
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
10
Par la Nature, – heureux comme avec une femme.
11
La même année, il reprend l’Ophélie de Shakespeare et la fait dériver sur un fleuve de mille ans.
OPHELIE
I
12
Sur l’onde calme et noire où dorment les étoiles
13
La blanche Ophélia flotte comme un grand lys,
14
Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles...
15
– On entend dans les bois lointains des hallalis.
16
Voici plus de mille ans que la triste Ophélie
17
Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir ;
18
Voici plus de mille ans que sa douce folie
19
Murmure sa romance à la brise du soir.
20
Le vent baise ses seins et déploie en corolle
21
Ses grands voiles bercés mollement par les eaux ;
22
Les saules frissonnants pleurent sur son épaule,
23
Sur son grand front rêveur s’inclinent les roseaux.
24
Les nénuphars froissés soupirent autour d’elle ;
25
Elle éveille parfois, dans un aune qui dort,
26
Quelque nid, d’où s’échappe un petit frisson d’aile :
27
– Un chant mystérieux tombe des astres d’or.
II
28
ô pâle Ophélia ! belle comme la neige !
29
Oui tu mourus, enfant, par un fleuve emporté !
30
– C’est que les vents tombant des grands monts de Norwège
31
T’avaient parlé tout bas de l’âpre liberté ;
32
C’est qu’un souffle, tordant ta grande chevelure,
33
À ton esprit rêveur portait d’étranges bruits ;
34
Que ton cœur écoutait le chant de la Nature
35
Dans les plaintes de l’arbre et les soupirs des nuits ;
36
C’est que la voix des mers folles, immense râle,
37
Bisait ton sein d’enfant, trop humain et trop doux ;
38
C’est qu’un matin d’avril, un beau cavalier pâle,
39
Un pauvre fou, s’assit muet à tes genoux !
40
Ciel ! Amour ! Liberté ! Quel rêve, à pauvre Folle !
41
Tu te fondais à lui comme une neige au feu :
42
Tes grandes visions étranglaient ta parole
43
– Et l’Infini terrible effara ton œil bleu !
III
44
– Et le Poète dit qu’aux rayons des étoiles
45
Tu viens chercher la nuit, les fleurs que tu cueillis,
46
Et qu’il a vu sur l’eau, couchée en ses longs voiles,
47
La blanche Ophélia flotter comme un grand lys.
48
À la déesse sortie des eaux, le sonnet suivant substitue une baigneuse de faubourg : la beauté antique passée au vitriol.
VENUS ANADYOMENE
49
Comme d’un cercueil vert en fer blanc, une tête
50
De femme à cheveux bruns fortement pommadés
51
D’une vieille baignoire émerge, lente et bête,
52
Avec des déficits assez mal ravaudés ;
53
Puis le col gras et gris, les larges omoplates
54
Qui saillent ; le dos court qui rentre et qui ressort ;
55
Puis les rondeurs des reins semblent prendre l’essor ;
56
La graisse sous la peau paraît en feuilles plates ;
57
L’échine est un peu rouge, et le tout sent un goût
58
Horrible étrangement ; on remarque surtout
59
Des singularités qu’il faut voir à la loupe...
60
Les reins poilent deux mots gravés : CLARA VENUS ;
61
– Et tout ce corps remue et tend sa large croupe
62
Belle hideusement d’un ulcère à l’anus.
63
Octobre 1870, la guerre franco-prussienne. Rimbaud a fugué sur les routes de l’Est ; il en rapporte ce sonnet dont le dernier vers a fait le tour du monde.
LE DORMEUR DU VAL
64
C’est un trou de verdure où chante une rivière
65
Accrochant follement aux herbes des haillons
66
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
67
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.
68
Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
69
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
70
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
71
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.
72
Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
73
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
74
Nature, berce-le chaudement : il a froid.
75
Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
76
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine
77
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.
78
Le même refus, élargi au Dieu qui préside aux batailles.
LE MAL
79
Tandis que les crachats rouges de la mitraille
80
Sifflent tout le jour par l’infini du ciel bleu ;
81
Qu’écarlates ou verts, près du Roi qui les raille,
82
Croulent les bataillons en masse dans le feu ;
83
Tandis qu’une folie épouvantable, broie
84
Et fait de cent milliers d’hommes un tas fumant ;
85
– Pauvres morts ! dans l’été, dans l’herbe, dans ta joie,
86
Nature ! ô toi qui fis ces hommes saintement ! ... -
87
– Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées
88
Des autels, à l’encens, aux grands calices d’or ;
89
Qui dans le bercement des hosannah s’endort,
90
Et se réveille, quand des mères, ramassées
91
Dans l’angoisse, et pleurant sous leur vieux bonnet noir
92
Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir !
93
Contre les grands sujets, les petits corps qui ont froid devant un soupirail de boulangerie.
LES EFFARES
94
Noirs dans la neige et dans la brume,
95
Au grand soupirail qui s’allume,
96
Leurs culs en rond,
97
À genoux, cinq petits, – misère ! -
98
Regardent le boulanger faire
99
Le lourd pain blond...
100
Ils voient le fort bras blanc qui tourne
101
La pâte grise, et qui l’enfourne
102
Dans un trou clair.
103
Ils écoutent le bon pain cuire.
104
Le boulanger au gras sourire
105
Chante un vieil air.
106
Ils sont blottis, pas un ne bouge,
107
Au souffle du soupirail rouge,
108
Chaud comme un sein.
109
Et quand, pendant que minuit sonne,
110
Façonné, pétillant et jaune,
111
On sort le pain,
112
Quand, sous les poutres enfumées,
113
Chantent les croûtes parfumées,
114
Et les grillons,
115
Quand ce trou chaud souffle la vie
116
Ils ont leur âme si ravie
117
Sous leurs haillons,
118
Ils se ressentent si bien vivre,
119
Les pauvres petits pleins de givre !
120
– Qu’ils sont là, tous,
121
Collant leurs petits museaux roses
122
Au grillage, chantant des choses,
123
Entre les trous,
124
Mais bien bas, – comme une prière...
125
Repliés vers cette lumière
126
Du ciel rouvert,
127
– Si fort, qu’ils crèvent leur culotte,
128
– Et que leur lange blanc tremblote
129
Au vent d’hiver...
130
Puis l’adolescence prise pour elle-même, avec son ironie et ses tilleuls.
ROMAN
I
131
On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans.
132
– Un beau soir, foin des bocks et de la limonade,
133
Des cafés tapageurs aux lustres éclatants !
134
– On va sous les tilleuls verts de la promenade.
135
Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin !
136
L’air est parfois si doux, qu’on ferme la paupière ;
137
Le vent chargé de bruits, – la ville n’est pas loin, -
138
A des parfums de vigne et des parfums de bière...
II
139
– Voilà qu’on aperçoit un tout petit chiffon
140
D’azur sombre, encadré d’une petite branche,
141
Piqué d’une mauvaise étoile, qui se fond
142
Avec de doux frissons, petite et toute blanche.
143
Nuit de juin ! Dix-sept ans ! – On se laisse griser
144
La sève est du champagne et vous monte à la tête...
145
On divague ; on se sent aux lèvres un baiser
146
Qui palpite là, comme une petite bête...
III
147
Le cœur fou Robinsonne à travers les romans,
148
– Lorsque, dans la clarté d’un pâle réverbère,
149
Passe une demoiselle aux petits airs charmants,
150
Sous l’ombre du faux col effrayant de son père...
151
Et, comme elle vous trouve immensément naïf,
152
Tout en faisant trotter ses petites bottines,
153
Elle se tourne, alerte et d’un mouvement vif...
154
– Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...
IV
155
Vous êtes amoureux. Loué jusqu’au mois d’août.
156
Vous êtes amoureux. – Vos sonnets La font rire.
157
Tous vos amis s’en vont, vous êtes mauvais goût.
158
– Puis l’adorée, un soir a daigné vous écrire... !
159
– Ce soir-là,... – vous rentrez aux cafés éclatants,
160
Vous demandez des bocks ou de la limonade...
161
– On n’est pas sérieux, quand on a dix-sept ans
162
Et qu’on a des tilleuls verts sur la promenade.
163
En fugue vers la Belgique, il compose des sonnets de faim rassasiée et de bonheur immédiat.
AU CABARET-VERT cinq heures du soir
164
Depuis huit jours, j’avais déchiré mes bottines
165
Aux cailloux des chemins. J’entrais à Charleroi.
166
– Au Cabaret-Vert : je demandai des tartines
167
De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.
168
Bienheureux, j’allongeai les jambes sous la table
169
Verte : je contemplai les sujets très naïfs
170
De la tapisserie. – Et ce fut adorable,
171
Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,
172
– Celle-là, ce n’est pas un baiser qui l’épeure ! -
173
Rieuse, m’apporta des tartines de beurre,
174
Du jambon tiède, dans un plat colorié,
175
Du jambon rose et blanc parfumé d’une gousse
176
D’ail, – et m’emplit la chope immense, avec sa mousse
177
Que dorait un rayon de soleil arriéré.
178
Et le portrait du poète en vagabond, qui restera son image la plus recopiée.
MA BOHEME (Fantaisie)
179
Je m’en allais, les poings dans mes poches crevées ;
180
Mon paletot aussi devenait idéal ;
181
J’allais sous le ciel, Muse ! et j’étais ton féal ;
182
Oh ! là ! là ! que d’amours splendides j’ai rêvées !
183
Mon unique culotte avait un large trou.
184
Petit-Poucet rêveur j’égrenais dans ma course
185
Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse.
186
Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou
187
Et je les écoutais, assis au bord des routes,
188
Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes
189
De rosée à mon front, comme un vin de vigueur ;
190
Où, rimant au milieu des ombres fantastiques,
191
Comme des lyres, je tirais les élastiques
192
De mes souliers blessés, un pied près de mon cœur !
193
Monté à Paris en 1871, Rimbaud tourne sa violence contre ceux qui ne bougent pas : employés, bibliothécaires, hommes vissés à leur siège.
LES ASSIS
194
Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues
195
Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs,
196
Le sinciput plaqué de hargnosités vagues.
197
Comme les floraisons lépreuses des vieux murs ;
198
Ils ont greffé dans des amours épileptiques
199
Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs
200
De leurs chaises ; leurs pieds aux barreaux rachitiques
201
S’entrelacent pour les matins et pour les soirs !
202
Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges,
203
Sentant les soleils vifs percaliser leur peau,
204
Ou, les yeux à la vitre où se fanent les neiges,
205
Tremblant du tremblement douloureux du crapaud.
206
Et les Sièges leur ont des bontés : culottée
207
De brun, la paille cède aux angles de leurs reins ;
208
L’âme des vieux soleils s’allume emmaillotée
209
Dans ces tresses d’épis où fermentaient les grains.
210
Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes,
211
Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour
212
S’écoutent clapoter des barcarolles tristes,
213
Et leurs caboches vont dans des roulis d’amour.
214
– Oh ! ne les faites pas lever ! C’est le naufrage...
215
Ils surgissent, grondant comme des chats giflés,
216
Ouvrant lentement leurs omoplates, à rage !
217
Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.
218
Et vous les écoutez, cognant leurs têtes chauves
219
Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors,
220
Et leurs boutons d’habit sont des prunelles fauves
221
Qui vous accrochent l’œil du fond des corridors !
222
Puis ils ont une main invisible qui tue :
223
Au retour leur regard filtre ce venin noir
224
Qui charge l’œil souffrant de la chienne battue,
225
Et vous suez pris dans un atroce entonnoir.
226
Rassis, les poings noyés dans des manchettes sales,
227
Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever
228
Et, de l’aurore au soir des grappes d’amygdales
229
Sous leurs mentons chétifs s’agitent à crever.
230
Quand l’austère sommeil a baissé leurs visières,
231
Ils rêvent sur leur bras de sièges fécondés,
232
De vrais petits amours de chaises en lisière
233
Par lesquelles de fiers bureaux seront bordés ;
234
Des fleurs d’encre crachant des pollens en virgule
235
Les bercent, le long des calices accroupis
236
Tels qu’au fil des glaïeuls le vol des libellules
237
– Et leur membre s’agace à des barbes d’épis.
238
Sous la pitrerie de ce triolet envoyé dans une lettre de mai 1871, une blessure qu’il ne nomme pas.
LE CŒUR DU PITRE
239
Mon triste cœur bave à la poupe,
240
Mon cœur est plein de caporal :
241
Ils y lancent des jets de soupe,
242
Mon triste cœur bave à la poupe :
243
Sous les quolibets de la troupe
244
Qui pousse un rire général,
245
Mon triste cœur bave à la poupe,
246
Mon cœur est plein de caporal !
247
Ithyphalliques et pioupiesques
248
Leurs insultes l’ont dépravé !
249
À la vesprée ils font des fresques
250
Ithyphalliques et pioupiesques.
251
ô flots abracadabrantesques,
252
Prenez mon cœur qu’il soit sauvé :
253
Ithyphalliques et pioupiesques
254
Leurs insultes l’ont dépravé !
255
Quand ils auront tari leurs chiques,
256
Comment agir, à cœur volé ?
257
Ce seront des refrains bachiques
258
Quand ils auront tari leurs chiques :
259
J’aurai des sursauts stomachiques
260
Si mon cœur triste est ravalé :
261
Quand ils auront tari leurs chiques
262
Comment agir à cœur volé ?
263
Le même mois, il revient sur son enfance à Charleville, sous la surveillance de la mère.
LES POETES DE SEPT ANS
264
Et la Mère, fermant le livre du devoir
265
S’en allait satisfaite et très fière, sans voir
266
Dans les yeux bleus et sous le front plein d’éminences,
267
L’âme de son enfant livrée aux répugnances.
268
Tout le jour il suait d’obéissance ; très
269
Intelligent ; pourtant des tics noirs, quelques traits
270
Semblaient prouver en lui d’âcres hypocrisies.
271
Dans l’ombre des couloirs aux tentures moisies,
272
En passant il tirait la langue, les deux poings
273
À l’aine, et dans ses yeux fermés voyait des points.
274
Une porte s’ouvrait sur le soir : à la lampe
275
On le voyait, là-haut, qui râlait sur la rampe,
276
Sous un golfe de jour pendant du toit. L’été
277
Surtout, vaincu, stupide, il était entêté
278
À se renfermer dans la fraîcheur des latrines :
279
Il pensait là, tranquille et livrant ses narines.
280
Quand, lavé des odeurs du jour le jardinet
281
Derrière la maison, en hiver, s’illunait,
282
Gisant au pied d’un mur enterré dans la marne
283
Et pour des visions écrasant son œil dame,
284
Il écoutait grouiller les galeux espaliers.
285
Pitié ! Ces enfants seuls étaient ses familiers
286
Qui, chétifs, fronts nus, œil déteignant sur la joue,
287
Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue
288
Sous des habits puant la foire et tout vieillots,
289
Conversaient avec la douceur des idiots !
290
Et si, l’ayant surpris à des pitiés immondes,
291
Sa mère s’effrayait ; les tendresses, profondes,
292
De l’enfant se jetaient sur cet étonnement.
293
C’était bon. Elle avait le bleu regard, – qui ment !
294
À sept ans, il faisait des romans, sur la vie
295
Du grand désert, où luit la Liberté ravie,
296
Forêts, soleils, rives, savanes ! – Il s’aidait
297
De journaux illustrés où, rouge, il regardait
298
Des Espagnoles rire et des Italiennes.
299
Quand venait, l’œil brun, folle, en robes d’indiennes,
300
– Huit ans, – la fille des ouvriers d’à côté,
301
La petite brutale, et qu’elle avait sauté,
302
Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses,
303
Et qu’il était sous elle, il lui mordait les fesses,
304
Car elle ne portait jamais de pantalons ;
305
– Et, par elle meurtri des poings et des talons,
306
Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.
307
Il craignait les blafards dimanches de décembre,
308
Où, pommadé, sur un guéridon d’acajou,
309
Il lisait une Bible à la tranche vert-chou ;
310
Des rêves l’oppressaient chaque nuit dans l’alcôve.
311
Il n’aimait pas Dieu ; mais les hommes, qu’au soir fauve,
312
Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg
313
Où les crieurs, en trois roulements de tambour
314
Font autour des édits rire et gronder les foules.
315
– Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles
316
Lumineuses, parfums sains, pubescences d’or
317
Font leur remuement calme et prennent leur essor !
318
Et comme il savourait surtout les sombres choses,
319
Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes,
320
Haute et bleue, âcrement prise d’humidité,
321
Il lisait son roman sans cesse médité,
322
Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées,
323
De fleurs de chair aux bois sidérals déployées,
324
Vertige, écroulements, déroutes et pitié !
325
– Tandis que se faisait la rumeur du quartier
326
En bas, – seul, et couché sur des pièces de toile
327
Écrue, et pressentant violemment la voile !
328
Aux mains de la mère répondent celles, délivrantes, de deux grandes sœurs.
LES CHERCHEUSES DE POUX
329
Quand le front de l’enfant, plein de rouges tourmentes,
330
Implore l’essaim blanc des rêves indistincts,
331
Il vient près de son lit deux grandes sœurs charmantes
332
Avec de frêles doigts aux ongles argentins.
333
Elles assoient l’enfant devant une croisée
334
Grande ouverte où l’air bleu baigne un fouillis de fleurs,
335
Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée
336
Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.
337
Il écoute chanter leurs haleines craintives
338
Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés,
339
Et qu’interrompt parfois un sifflement, salives
340
Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.
341
Il entend leurs cils noirs battant sous les silences
342
Parfumés ; et leurs doigts électriques et doux
343
Font crépiter parmi ses grises indolences
344
Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.
345
Voilà que monte en lui le vin de la Paresse,
346
Soupir d’harmonica qui pourrait délirer ;
347
L’enfant se sent, selon la lenteur des caresses,
348
Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.
349
Puis le sonnet le plus commenté de la langue française : la couleur des lettres.
VOYELLES
350
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
351
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
352
A, noir corset velu des mouches éclatantes
353
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,
354
Golfes d’ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
355
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles ;
356
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
357
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;
358
U, cycles, vibrements divins des mers virides,
359
Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides
360
Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux ;
361
O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
362
Silences traversés des Mondes et des Anges :
363
– O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !
364
Automne 1871 : il arrive à Paris avec, dans sa poche, les cent vers qu’il vient d’écrire sans avoir jamais vu la mer.
LE BATEAU IVRE
365
Comme je descendais des Fleuves impassibles,
366
Je ne me sentis plus guidé par les haleurs :
367
Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles
368
Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
369
J’étais insoucieux de tous les équipages,
370
Porteur de blés flamands ou de cotons anglais.
371
Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages
372
Les Fleuves m’ont laissé descendre où je voulais.
373
Dans les clapotements furieux des marées,
374
Moi, l’autre hiver plus sourd que les cerveaux d’enfants,
375
Je courus ! Et les Péninsules démarrées
376
N’ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
377
La tempête a béni mes éveils maritimes.
378
Plus léger qu’un bouchon j’ai dansé sur les flots
379
Qu’on appelle rouleurs éternels de victimes,
380
Dix nuits, sans regretter l’œil niais des falots !
381
Plus douce qu’aux enfants la chair des pommes sures,
382
L’eau verte pénétra ma coque de sapin
383
Et des taches de vins bleus et des vomissures
384
Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
385
Et dès lors, je me suis baigné dans le Poème
386
De la Mer, infusé d’astres, et lactescent,
387
Dévorant les azurs verts ; où, flottaison blême
388
Et ravie, un noyé pensif parfois descend ;
389
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires
390
Et rythmes lents sous les rutilements du jour
391
Plus fortes que l’alcool, plus vastes que nos lyres,
392
Fermentent les rousseurs amères de l’amour !
393
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes
394
Et les ressacs et les courants : je sais le soir,
395
L’Aube exaltée ainsi qu’un peuple de colombes,
396
Et j’ai vu quelquefois ce que l’homme a cru voir !
397
J’ai vu le soleil bas, taché d’horreurs mystiques,
398
Illuminant de longs figements violets,
399
Pareils à des acteurs de drames très-antiques
400
Les flots roulant au loin leurs frissons de volets !
401
J’ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies,
402
Baiser montant aux yeux des mers avec lenteurs,
403
La circulation des sèves inouïes
404
Et l’éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs !
405
J’ai suivi, des mois pleins, pareille aux vacheries
406
Hystériques, la houle à l’assaut des récifs,
407
Sans songer que les pieds lumineux des Maries
408
Pussent forcer le mufle aux Océans poussifs !
409
J’ai heurté, savez-vous, d’incroyables Florides
410
Mêlant aux fleurs des yeux de panthères à peaux
411
D’hommes ! Des arcs-en-ciel tendus comme des brides
412
Sous l’horizon des mers, à de glauques troupeaux !
413
J’ai vu fermenter les marais énormes, nasses
414
Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan !
415
Des écroulements d’eaux au milieu des bonaces,
416
Et les lointains vers les gouffres cataractant !
417
Glaciers, soleils d’argent, flots nacreux, cieux de braises !
418
Échouages hideux au fond des golfes bruns
419
Où les serpents géants dévorés des punaises
420
Choient, des arbres tordus, avec de noirs parfums !
421
J’aurais voulu montrer aux enfants ces dorades
422
Du flot bleu, ces poissons d’or, ces poissons chantants.
423
– Des écumes de fleurs ont bercé mes dérades
424
Et d’ineffables vents m’ont ailé par instants.
425
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones,
426
La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux
427
Montait vers moi ses fleurs d’ombre aux ventouses jaunes
428
Et je restais, ainsi qu’une femme à genoux...
429
Presque île, ballottant sur mes bords les querelles
430
Et les fientes d’oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds.
431
Et je voguais, lorsqu’à travers mes liens frêles
432
Des noyés descendaient dormir à reculons !
433
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses,
434
Jeté par l’ouragan dans l’éther sans oiseau,
435
Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses
436
N’auraient pas repêché la carcasse ivre d’eau ;
437
Libre, fumant, monté de brumes violettes,
438
Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur
439
Qui porte, confiture exquise aux bons poètes,
440
Des lichens de soleil et des morves d’azur ;
441
Qui courais, taché de lunules électriques,
442
Planche folle, escorté des hippocampes noirs,
443
Quand les juillets faisaient crouler à coups de triques
444
Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs ;
445
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues
446
Le rut des Béhémots et les Maelstroms épais,
447
Fileur éternel des immobilités bleues,
448
Je regrette l’Europe aux anciens parapets !
449
J’ai vu des archipels sidéraux ! et des îles
450
Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur :
451
– Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t’exiles,
452
Million d’oiseaux d’or à future Vigueur ? -
453
Mais, vrai, j’ai trop pleuré ! Les Aubes sont navrantes.
454
Toute lune est atroce et tout soleil amer :
455
L’âcre amour m’a gonflé de torpeurs enivrantes.
456
ô que ma quille éclate ! ô que j’aille à la mer !
457
Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
458
Noire et froide où vers le crépuscule embaumé
459
Un enfant accroupi plein de tristesses, lâche
460
Un bateau frêle comme un papillon de mai.
461
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, à lames,
462
Enlever leur sillage aux porteurs de cotons,
463
Ni traverser l’orgueil des drapeaux et des flammes,
464
Ni nager sous les yeux horribles des pontons.
465
En 1872 les grands alexandrins tombent. La voix se fait basse, presque désaccordée, et les rimes se détraquent.
LARME
466
Loin des oiseaux, des troupeaux, des villageoises,
467
Je buvais, accroupi dans quelque bruyère
468
Entourée de tendres bois de noisetiers,
469
Par un brouillard d’après-midi tiède et vert.
470
Que pouvais-je boire dans cette jeune Oise,
471
Ormeaux sans voix, gazon sans fleurs, Ciel couvert.
472
Que tirais-je à la gourde de colocase ?
473
Quelque liqueur d’or, fade et qui fait suer.
474
Tel, j’eusse été mauvaise enseigne d’auberge.
475
Puis l’orage changea le ciel, jusqu’au soir.
476
Ce furent des pays noirs, des lacs, des perches,
477
Des colonnades sous la nuit bleue, des gares.
478
L’eau des bois se perdait sur des sables vierges.
479
Le vent, du ciel, jetait des glaçons aux mares...
480
Or ! tel qu’un pêcheur d’or ou de coquillages,
481
Dire que je n’ai pas eu souci de boire !
482
Des « fêtes de la patience », il ne reste que des chansons brèves, comme dites à mi-voix.
CHANSON DE LA PLUS HAUTE TOUR
483
Oisive jeunesse
484
À tout asservie,
485
Par délicatesse
486
J’ai perdu ma vie.
487
Ah ! Que le temps vienne
488
Où les cœurs s’éprennent.
489
Je me suis dit : laisse,
490
Et qu’on ne te voie :
491
Et sans la promesse
492
De plus hautes joies.
493
Que rien ne t’arrête
494
Auguste retraite.
495
J’ai tant fait patience
496
Qu’à jamais j’oublie ;
497
Craintes et souffrances
498
Aux cieux sont parties.
499
Et la soif malsaine
500
Obscurcit mes veines.
501
Ainsi la Prairie
502
À l’oubli livrée,
503
Grandie, et fleurie
504
D’encens et d’ivraies
505
Au bourdon farouche
506
De cent sales mouches.
507
Ah ! Mille veuvages
508
De la si pauvre âme
509
Qui n’a que l’image
510
De la Notre-Dame !
511
Est-ce que l’on prie
512
La Vierge Marie ?
513
Oisive jeunesse
514
À tout asservie,
515
Par délicatesse
516
J’ai perdu ma vie.
517
Ah ! Que le temps vienne
518
Où les cœurs s’éprennent !
519
Et cette trouvaille de quatre vers, qu’il reprendra l’année suivante dans Une saison en enfer.
L’ETERNITE
520
Elle est retrouvée.
521
Quoi ? – L’Éternité.
522
C’est la mer allée
523
Avec le soleil.
524
Ame sentinelle,
525
Murmurons l’aveu
526
De la nuit si nulle
527
Et du jour en feu.
528
Des humains suffrages,
529
Des communs élans
530
Là tu te dégages
531
Et voles selon.
532
Puisque de vous seules,
533
Braises de satin,
534
Le Devoir s’exhale
535
Sans qu’on dise : enfin.
536
Là pas d’espérance,
537
Nul orietur
538
Science avec patience,
539
Le supplice est sûr.
540
Elle est retrouvée.
541
Quoi ? – L’Éternité.
542
C’est la mer allée
543
Avec le soleil.
544
Le recueil s’achève sur ces vers sans titre, dernier état de la « magique étude » du bonheur. Rimbaud a vingt ans ; il cessera bientôt d’écrire.
*
545
ô saisons, ô châteaux,
546
Quelle âme est sans défauts ?
547
ô saisons, ô châteaux,
548
J’ai fait la magique étude
549
Du Bonheur que nul n’élude.
550
ô vive lui, chaque fois.
551
Que chante son coq gaulois.
552
Mais ! je n’aurai plus d’envie,
553
Il s’est chargé de ma vie.
554
Ce Charme ! il prit âme et corps,
555
Et dispersa tous efforts.
556
Que comprendre à ma parole ?
557
Il fait qu’elle fuie et vole !
558
ô saisons, ô châteaux !
559
Et, si le malheur m’entraîne,
560
Sa disgrâce m’est certaine.
561
Il faut que son dédain, las !
562
Me livre au plus prompt trépas !
563
– ô Saisons, ô Châteaux !