5Vous serez peut-être étonné de voir votre nom à la tête de cet ouvrage ; et si je vous avais demandé la permission de vous l'offrir, je doute si je l'aurais obtenue. Mais ce serait être en quelque sorte ingrat que de cacher plus longtemps au monde les bontés dont vous m'avez toujours honoré. Quelle apparence qu'un homme qui ne travaille que pour la gloire se puisse taire d'une protection aussi glorieuse que la vôtre ?
6Non, MONSEIGNEUR, il m'est trop avantageux que l'on sache que mes amis mêmes ne vous sont pas indifférents, que vous prenez part à tous mes ouvrages, et que vous m'avez procuré l'honneur de lire celui-ci devant un homme dont toutes les heures sont précieuses. Vous fûtes témoin avec quelle pénétration d'esprit il jugea l'économie de la pièce, et combien l'idée qu'il s'est formée d'une excellente tragédie est au-delà de tout ce que j'ai pu concevoir.
7Ne craignez pas, MONSEIGNEUR, que je m'engage plus avant, et que n'osant le louer en face, je m'adresse à vous pour le louer avec plus de liberté. Je sais qu'il serait dangereux de le fatiguer de ses louanges, et j'ose dire que cette même modestie, qui vous est commune avec lui, n'est pas un des moindres liens qui vous attachent l'un à l'autre.
8La modération n'est qu'une vertu ordinaire quand elle ne se rencontre qu'avec des qualités ordinaires. Mais qu'avec toutes les qualités et du coeur et de l'esprit, qu'avec un jugement qui, ce semble, ne devrait être le fruit que de l'expérience de plusieurs années, qu'avec mille belles connaissances que vous ne sauriez cacher à vos amis particuliers, vous ayez encore cette sage retenue que tout le monde admire en vous, c'est sans doute une vertu rare en un siècle où l'on fait vanité des moindres choses. Mais je me laisse emporter insensiblement à la tentation de parler de vous ; il faut qu'elle soit bien violente, puisque je n'ai pu y résister dans une lettre où je n'avais autre dessein que de vous témoigner avec combien de respect je suis, MONSEIGNEUR, Votre très humble et très obéissant serviteur, RACINE.
Première préface
9De tous les ouvrages que j'ai donnés au public, il n'y en a point qui m'ait attiré plus d'applaudissements ni plus de censeurs que celui-ci. Quelque soin que j'ai pris pour travailler cette tragédie, il semble qu'autant que je me suis efforcé de la rendre bonne, autant de certaines gens se sont efforcés de la décrier. Il n'y a point de cabale qu'ils n'aient faite, point de critique dont ils ne se soient avisés. Il y en a qui ont pris même le parti de Néron contre moi. Ils ont dit que je le faisais trop cruel. Pour moi, je croyais que le nom seul de Néron faisait entendre quelque chose de plus que cruel. Mais peut-être qu'ils raffinent sur son histoire, et veulent dire qu'il était honnête homme dans ses premières années. Il ne faut qu'avoir lu Tacite pour savoir que, s'il a été quelque temps un bon empereur, il a toujours été un très méchant homme. Il ne s'agit point dans ma tragédie des affaires du dehors. Néron est ici dans son particulier et dans sa famille, et ils me dispenseront de leur rapporter tous les passages qui pourraient aisément leur prouver que je n'ai point de réparation à lui faire.
10D'autres ont dit, au contraire, que je l'avais fait trop bon. J'avoue que je ne m'étais pas formé l'idée d'un bon homme en la personne de Néron. Je l'ai toujours regardé comme un monstre. Mais c'est ici un monstre naissant. Il n'a pas encore mis le feu à Rome, il n'a pas encore tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs : à cela près, il me semble qu'il lui échappe assez de cruautés pour empêcher que personne ne le méconnaisse.
11Quelques-uns ont pris l'intérêt de Narcisse, et se sont plaints que j'en eusse fait un très méchant homme et le confident de Néron. Il suffit d'un passage pour leur répondre. "Néron, dit Tacite, porta impatiemment la mort de Narcisse, parce que cet affranchi avait une conformité merveilleuse avec les vices du prince encore cachés : Cujus abditis adhuc vitiis mire congruebat".
12Les autres se sont scandalisés que j'eusse choisi un homme aussi jeune que Britannicus pour le héros d'une tragédie. Je leur ai déclaré, dans la préface d'Andromaque, le sentiment d'Aristote sur le héros de la tragédie, et que bien loin d'être parfait, il faut toujours qu'il ait quelque imperfection. Mais je leur dirai encore ici qu'un jeune prince de dix-sept ans qui a beaucoup de coeur, beaucoup d'amour, beaucoup de franchise et beaucoup de crédulité, qualités ordinaires d'un jeune homme, m'a semblé très capable d'exciter la compassion. Je n'en veux pas davantage.
13"Mais, disent-ils, ce prince n'entrait que dans sa quinzième année lorsqu'il mourut. On le fait vivre, lui et Narcisse, deux ans plus qu'ils n'ont vécu." Je n'aurais point parlé de cette objection, si elle n'avait été faite avec chaleur par un homme qui s'est donné la liberté de faire régner vingt ans un empereur qui n'en a régné que huit, quoique ce changement soit bien plus considérable dans la chronologie, où l'on suppute les temps par les années des empereurs.
14Junie ne manque pas non plus de censeurs. Ils disent que d'une vieille coquette, nommée Junia Silana, j'en ai fait une jeune fille très sage. Qu'auraient-ils à me répondre, si je leur disais que cette Junie est un personnage inventé, comme l'Emilie de Cinna, comme la Sabine d'Horace ? Mais j'ai à leur dire que, s'ils avaient bien lu l'histoire, ils auraient trouvé une Junia Calvina, de la famille d'Auguste, soeur de Silanus, à qui Claudius avait promis Octavie. Cette Junie était jeune, belle, et, comme dit Sénèque : festivissima omnium puellarum. Elle aimait tendrement son frère, "et leurs ennemis, dit Tacite, les accusèrent tous deux d'inceste, quoiqu'ils ne fussent coupables que d'un peu d'indiscrétion." Si je la présente plus retenue qu'elle n'était, je n'ai pas ouï dire qu'il nous fût défendu de rectifier les moeurs d'un personnage, surtout lorsqu'il n'est pas connu.
15L'on trouve étrange qu'elle paraisse sur le théâtre après la mort de Britannicus. Certainement la délicatesse est grande de ne pas vouloir qu'elle dise en quatre vers assez touchants qu'elle passe chez Octavie. "Mais, disent-ils, cela ne valait pas la peine de la faire revenir, un autre l'aurait pu raconter pour elle." Ils ne savent pas qu'une des règles du théâtre est de ne mettre en récit que les choses qui ne se peuvent passer en action, et que tous les Anciens font venir souvent sur la scène des acteurs qui n'ont autre chose à dire, sinon qu'ils viennent d'un endroit, et qu'ils s'en retournent à un autre.
16"Tout cela est inutile, disent mes censeurs. La pièce est finie au récit de la mort de Britannicus, et l'on ne devrait point écouter le reste." On l'écoute pourtant, et même avec autant d'attention qu'aucune fin de tragédie. Pour moi, j'ai toujours compris que la tragédie étant l'imitation d'une action complète, où plusieurs personnes concourent, cette action n'est point finie que l'on ne sache en quelle situation elle laisse ces mêmes personnes. C'est ainsi que Sophocle en use presque partout. C'est ainsi que dans l'Antigone il emploie autant de vers à représenter la fureur d'Hémon et la punition de Créon après la mort de cette princesse, que j'en ai employé aux imprécations d'Agrippine, à la retraite de Junie, à la punition de Narcisse, et au désespoir de Néron, après la mort de Britannicus.
17Que faudrait-il faire pour contenter des juges si difficiles ? La chose serait aisée, pour peu qu'on voulût trahir le bon sens. Il ne faudrait que s'écarter du naturel pour se jeter dans l'extraordinaire. Au lieu d'une action simple, chargée de peu de matière, telle que doit être une action qui se passe en un seul jour, et qui, s'avançant par degrés vers sa fin, n'est soutenue que par les intérêts, les sentiments et les passions des personnages, il faudrait remplir cette même action de quantité d'incidents qui ne se pourraient passer qu'en un mois, d'un grand nombre de jeux de théâtre d'autant plus surprenants qu'ils seraient moins vraisemblables, d'une infinité de déclamations où l'on ferait dire aux acteurs tout le contraire de ce qu'ils devraient dire. Il faudrait, par exemple, représenter quelque héros ivre, qui se voudrait faire haïr de sa maîtresse de gaieté de coeur, un Lacédémonien grand parleur, un conquérant qui ne débiterait que des maximes d'amour, une femme qui donnerait des leçons de fierté à des conquérants. Voilà sans doute de quoi faire récrier tous ces messieurs. Mais que dirait cependant le petit nombre de gens sages auxquels je m'efforce de plaire ? De quel front oserais-je me montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ces grands hommes de l'antiquité que j'ai choisis pour modèles ? Car, pour me servir de la pensée d'un Ancien, voilà les véritables spectateurs que nous devons nous proposer ; et nous devons sans cesse nous demander : "que diraient Homère et Virgile, s'ils lisaient ces vers ? que dirait Sophocle, s'il voyait représenter cette scène ? " Quoi qu'il en soit, je n'ai point prétendu empêcher qu'on ne parlât contre mes ouvrages ; je l'aurais prétendu inutilement : Quid de te alii loquantur ipsi videant, dit Cicéron ; sed loquentur tamen.
18Je prie seulement le lecteur de me pardonner cette petite préface, que j'ai faite pour lui rendre raison de ma tragédie. Il n'y a rien de plus naturel que de se défendre quand on se croit injustement attaqué. Je vois que Térence même semble n'avoir fait des prologues que pour se justifier contre les critiques d'un vieux poète malintentionné, malevoli veteris poetoe, et qui venait briguer des voix contre lui jusqu'aux heures où l'on représentait ses comédies. "... Occepta est agi : Exclamat, etc.".
19On me pouvait faire une difficulté qu'on ne m'a point faite. Mais ce qui est échappé aux spectateurs pourra être remarqué par les lecteurs. C'est que je fais entrer Junie dans les vestales, où, selon Aulu-Gelle, on ne recevait personne au-dessous de six ans, ni au-dessus de dix. Mais le peuple prend ici Junie sous sa protection, et j'ai cru qu'en considération de sa naissance, de sa vertu et de son malheur, il pouvait la dispenser de l'âge prescrit par les lois, comme il a dispensé de l'âge pour le consulat tant de grands hommes qui avaient mérité ce privilège.
20Enfin, je suis très persuadé qu'on me peut faire bien d'autres critiques, sur lesquelles je n'aurais d'autre parti à prendre que celui d'en profiter à l'avenir. Mais je plains fort le malheur d'un homme qui travaille pour le public. Ceux qui voient le mieux nos défauts sont ceux qui les dissimulent le plus volontiers : ils nous pardonnent les endroits qui leur ont déplu, en faveur de ceux qui leur ont donné du plaisir. Il n'y a rien, au contraire, de plus injuste qu'un ignorant, il croit toujours que l'admiration est le partage des gens qui ne savent rien, il condamne toute une pièce pour une scène qu'il n'approuve pas, il s'attaque même aux endroits les plus éclatants, pour faire croire qu'il a de l'esprit, et pour peu que nous résistions à ses sentiments, il nous traite de présomptueux qui ne veulent croire personne, et ne songe pas qu'il tire quelquefois plus de vanité d'une critique fort mauvaise, que nous n'en tirons d'une assez bonne pièce de théâtre. "Homine imperito nunquam quidquam injustius.
Seconde préface
21Voici celle de mes tragédies que je puis dire que j'ai le plus travaillée. Cependant j'avoue que le succès ne répondit pas d'abord à mes espérances. A peine elle parut sur le théâtre, qu'il s'éleva quantité de critiques qui semblaient la devoir détruire. Je crus moi-même que sa destinée serait à l'avenir moins heureuse que celle de mes autres tragédies. Mais enfin il est arrivé de cette pièce ce qui arrivera toujours des ouvrages qui auront quelque bonté : les critiques se sont évanouies, la pièce est demeurée. C'est maintenant celle des miennes que la cour et le public revoient le plus volontiers. Et si j'ai fait quelque chose de solide, et qui mérite quelque louange, la plupart des connaisseurs demeurent d'accord que c'est ce même Britannicus.
22A la vérité, j'avais travaillé sur des modèles qui m'avaient extrêmement soutenu dans la peinture que je voulais faire de la cour d'Agrippine et de Néron. J'avais copié mes personnages d'après le plus grand peintre de l'antiquité, je veux dire d'après Tacite, et j'étais alors si rempli de la lecture de cet excellent historien, qu'il n'y a presque pas un trait éclatant dans ma tragédie, dont il ne m'ait donné l'idée. J'avais voulu mettre dans ce recueil un extrait des plus beaux endroits que j'ai tâché d'imiter ; mais j'ai trouvé que cet extrait tiendrait presque autant de place que la tragédie. Ainsi le lecteur trouvera bon que je le renvoie à cet auteur, qui aussi bien est entre les mains de tout le monde ; et je me contenterai de rapporter ici quelques-uns de ses passages sur chacun des personnages que j'introduis sur la scène.
23Pour commencer par Néron, il faut se souvenir qu'il est ici dans les premières années de son règne, qui ont été heureuses, comme l'on sait. Ainsi, il ne m'a pas été permis de le représenter aussi méchant qu'il l'a été depuis. Je ne le représente pas non plus comme un homme vertueux, car il ne l'a jamais été. Il n'a pas encore tué sa mère, sa femme, ses gouverneurs ; mais il a en lui les semences de tous ces crimes. Il commence à vouloir secouer le joug ; il les hait les uns et les autres, et il leur cache sa haine sous de fausses caresses : factus natura velare odium fallacibus blanditiis. En un mot, c'est ici un monstre naissant, mais qui n'ose encore se déclarer, et qui cherche des couleurs à ses méchantes actions : Hactenus Nero flagitiis et sceleribus velamenta quoesivit. Il ne pouvait souffrir Octavie, princesse d'une bonté et d'une vertu exemplaires : fato quodam, an quia proevalent illicita ; metuebaturque ne in stupra feminarum illustrium prorumperet.
24Je lui donne Narcisse pour confident. J'ai suivi en cela Tacite, qui dit que "Néron porta impatiemment la mort de Narcisse, parce que cet affranchi avait une conformité merveilleuse avec les vices du prince encore cachés : Cujus abditis adhuc vitiis mire congruebat". Ce passage prouve deux choses : il prouve et que Néron était déjà vicieux, mais qu'il dissimulait ses vices, et que Narcisse l'entretenait dans ses mauvaises inclinations.
25J'ai choisi Burrhus pour opposer un honnête homme à cette peste de cour ; et je l'ai choisi plutôt que Sénèque. En voici la raison : ils étaient tous deux gouverneurs de la jeunesse de Néron, l'un pour les armes, et l'autre pour les lettres. Et ils étaient fameux, Burrhus pour son expérience dans les armes et pour la sévérité de ses moeurs, militaribus curis et severitate morum ; Sénèque pour son éloquence et le tour agréable de son esprit, Seneca proeceptis eloquentioe et comitate honesta. Burrhus, après sa mort, fut extrêmement regretté à cause de sa vertu : Civitati grande desiderium ejus mansit per memoriam virtutis.
26Toute leur peine était de résister à l'orgueil et à la férocité d'Agrippine, quoe cunctis maloe dominationis cupidinibus flagrans, habebat in partibus Pallantem. Je ne dis que ce mot d'Agrippine, car il y aurait trop de choses à en dire. C'est elle que je me suis surtout efforcé de bien exprimer, et ma tragédie n'est pas moins la disgrâce d'Agrippine que la mort de Britannicus. Cette mort fut un coup de foudre pour elle ; et "il parut, dit Tacite, par sa frayeur et par sa consternation, qu'elle était aussi innocente de cette mort qu'Octavie. Agrippine perdait en lui sa dernière espérance, et ce crime lui en faisait craindre un plus grand : Sibi supremum auxilium ereptum, et parricidii exemplum intelligebat."
27L'âge de Britannicus était si connu, qu'il ne m'a pas été permis de le représenter autrement que comme un jeune prince qui avait beaucoup de coeur, beaucoup d'amour et beaucoup de franchise, qualités ordinaires d'un jeune homme. Il avait quinze ans, et on dit qu'il avait beaucoup d'esprit, soit qu'on dise vrai, ou que ses malheurs aient fait croire cela de lui, sans qu'il ait pu en donner des marques : Neque segnem ei fuisse indolem ferunt ; sive verum, seu periculis commendatus retinuit famam sine experimento.
28Il ne faut pas s'étonner s'il n'a auprès de lui qu'un aussi méchant homme que Narcisse, "car il y avait longtemps qu'on avait donné ordre qu'il n'y eût auprès de Britannicus que des gens qui n'eussent ni foi ni honneur : Nam ut proximus quisque Britannico, neque fas neque fidem pensi haberet, olim provisum erat."
29Il me reste à parler de Junie. Il ne la faut pas confondre avec une vieille coquette qui s'appelait Junia Silana. C'est ici une autre Junie, que Tacite appelle Junia Calvina, de la famille d'Auguste, soeur de Silanus, à qui Claudius avait promis Octavie. Cette Junie était jeune, belle, et, comme dit Sénèque, festivissima omnium puellarum. "Son frère et elle s'aimaient tendrement, et leurs ennemis, dit Tacite, les accusèrent tous deux d'inceste, quoiqu'ils ne fussent coupables que d'un peu d'indiscrétion." Elle vécut jusqu'au règne de Vespasien.
30Je la fais entrer dans les vestales, quoique, selon Aulu-Gelle, on n'y reçût jamais personne au-dessous de six ans ni au-dessus de dix. Mais le peuple prend ici Junie sous sa protection. Et j'ai cru qu'en considération de sa naissance, de sa vertu et de son malheur, il pouvait la dispenser de l'âge prescrit par les lois, comme il a dispensé de l'âge pour le consulat tant de grands hommes qui avaient mérité ce privilège.
Acteurs
31- Néron, empereur, fils d'Agrippine.
32- Britannicus, fils de l'empereur Claudius.
33- Agrippine, veuve de Domitius Enobarbus, père de Néron, et, en secondes noces, veuve de l'empereur Claudius.
34- Junie, amante de Britannicus.
35- Burrhus, gouverneur de Néron.
36- Narcisse, gouverneur de Britannicus.
37- Albine, confidente d'Agrippine.
38- Gardes.
39La scène est à Rome, dans une chambre du palais de Néron.
Acte premier
Scène I
40Agrippine, Albine
41**Albine**
42Quoi ? tandis que Néron s'abandonne au sommeil,
43Faut-il que vous veniez attendre son réveil ?
44Qu'errant dans le palais sans suite et sans escorte,
45La mère de César veille seule à sa porte ?
46Madame, retournez dans votre appartement.
47**Agrippine**
48Albine, il ne faut pas s'éloigner un moment.
49Je veux l'attendre ici. Les chagrins qu'il me cause
50M'occuperont assez tout le temps qu'il repose.
51Tout ce que j'ai prédit n'est que trop assuré :
52Contre Britannicus Néron s'est déclaré.
53L'impatient Néron cesse de se contraindre ;
54Las de se faire aimer, il veut se faire craindre.
55Britannicus le gêne, Albine, et chaque jour
56Je sens que je deviens importune à mon tour.
57**Albine**
58Quoi ? vous à qui Néron doit le jour qu'il respire,
59Qui l'avez appelé de si loin à l'empire ?
60Vous qui, déshéritant le fils de Claudius,
61Avez nommé César l'heureux Domitius ?
62Tout lui parle, Madame, en faveur d'Agrippine :
63Il vous doit son amour.
64**Agrippine**
65Il me le doit, Albine ;
66Tout, s'il est généreux, lui prescrit cette loi ;
67Mais tout, s'il est ingrat, lui parle contre moi.
68**Albine**
69S'il est ingrat, Madame ? Ah ! toute sa conduite
70Marque dans son devoir une âme trop instruite.
71Depuis trois ans entiers, qu'a-t-il dit, qu'a-t-il fait
72Qui ne promette à Rome un empereur parfait ?
73Rome, depuis deux ans, par ses soins gouvernée,
74Au temps de ses consuls croit être retournée :
75Il la gouverne en père. Enfin, Néron naissant
76A toutes les vertus d'Auguste vieillissant.
77**Agrippine**
78Non, non, mon intérêt ne me rend point injuste :
79Il commence, il est vrai, par où finit Auguste ;
80Mais crains que l'avenir détruisant le passé,
81Il ne finisse ainsi qu'Auguste a commencé.
82Il se déguise en vain : je lis sur son visage
83Des fiers Domitius l'humeur triste et sauvage ;
84Il mêle avec l'orgueil qu'il a pris dans leur sang
85La fierté des Nérons qu'il puisa dans mon flanc.
86Toujours la tyrannie a d'heureuses prémices :
87De Rome, pour un temps, Caïus fut les délices ;
88Mais sa feinte bonté se tournant en fureur,
89Les délices de Rome en devinrent l'horreur.
90Que m'importe, après tout, que Néron, plus fidèle,
91D'une longue vertu laisse un jour le modèle ?
92Ai-je mis dans sa main le timon de l'Etat
93Pour le conduire au gré du peuple et du sénat ?
94Ah ! que de la patrie il soit, s'il veut, le père ;
95Mais qu'il songe un peu plus qu'Agrippine est sa mère.
96De quel nom cependant pouvons-nous appeler
97L'attentat que le jour vient de nous révéler ?
98Il sait, car leur amour ne peut être ignorée,
99Que de Britannicus Junie est adorée,
100Et ce même Néron, que la vertu conduit,
101Fait enlever Junie au milieu de la nuit !
102Que veut-il ? Est-ce haine, est-ce amour qui l'inspire ?
103Cherche-t-il seulement le plaisir de leur nuire ?
104Ou plutôt n'est-ce point que sa malignité
105Punit sur eux l'appui que je leur ai prêté ?
106**Albine**
107Vous, leur appui, Madame ?
108**Agrippine**
109Arrête, chère Albine,
110Je sais que j'ai moi seule avancé leur ruine ;
111Que du trône, où le sang l'a dû faire monter,
112Britannicus par moi s'est vu précipiter.
113Par moi seule éloigné de l'hymen d'Octavie,
114Le frère de Junie abandonna la vie,
115Silanus, sur qui Claude avait jeté les yeux,
116Et qui comptait Auguste au rang de ses aïeux.
117Néron jouit de tout ; et moi, pour récompense,
118Il faut qu'entre eux et lui je tienne la balance,
119Afin que quelque jour, par une même loi,
120Britannicus la tienne entre mon fils et moi.
121**Albine**
122Quel dessein !
123**Agrippine**
124Je m'assure un port dans la tempête.
125Néron m'échappera, si ce frein ne l'arrête.
126**Albine**
127Mais prendre contre un fils tant de soins superflus ?
128**Agrippine**
129Je le craindrais bientôt, s'il ne me craignait plus.
130**Albine**
131Une injuste frayeur vous alarme peut-être.
132Mais si Néron pour vous n'est plus ce qu'il doit être,
133Du moins son changement ne vient pas jusqu'à nous,
134Et ce sont des secrets entre César et vous.
135Quelques titres nouveaux que Rome lui défère,
136Néron n'en reçoit point qu'il ne donne à sa mère.
137Sa prodigue amitié ne se réserve rien ;
138Votre nom est dans Rome aussi saint que le sien.
139A peine parle-t-on de la triste Octavie.
140Auguste votre aïeul honora moins Livie.
141Néron devant sa mère a permis le premier
142Qu'on portât les faisceaux couronnés de laurier.
143Quels effets voulez-vous de sa reconnaissance ?
144**Agrippine**
145Un peu moins de respect, et plus de confiance.
146Tous ces présents, Albine, irritent mon dépit.
147Je vois mes honneurs croître et tomber mon crédit.
148Non, non, le temps n'est plus que Néron, jeune encore,
149Me renvoyait les voeux d'une cour qui l'adore,
150Lorsqu'il se reposait sur moi de tout l'Etat,
151Que mon ordre au palais assemblait le sénat,
152Et que derrière un voile, invisible et présente,
153J'étais de ce grand corps l'âme toute-puissante.
154Des volontés de Rome alors mal assuré,
155Néron de sa grandeur n'était point enivré.
156Ce jour, ce triste jour frappe encor ma mémoire,
157Où Néron fut lui-même ébloui de sa gloire,
158Quand les ambassadeurs de tant de rois divers
159Vinrent le reconnaître au nom de l'univers.
160Sur son trône avec lui j'allais prendre ma place :
161J'ignore quel conseil prépara ma disgrâce ;
162Quoi qu'il en soit, Néron, d'aussi loin qu'il me vit,
163Laissa sur son visage éclater son dépit.
164Mon coeur même en conçut un malheureux augure.
165L'ingrat, d'un faux respect colorant son injure,
166Se leva par avance, et courant m'embrasser,
167Il m'écarta du trône où je m'allais placer.
168Depuis ce coup fatal, le pouvoir d'Agrippine
169Vers sa chute à grands pas chaque jour s'achemine.
170L'ombre seule m'en reste, et l'on n'implore plus
171Que le nom de Sénèque et l'appui de Burrhus.
172**Albine**
173Ah ! si de ce soupçon votre âme est prévenue,
174Pourquoi nourrissez-vous le venin qui vous tue ?
175Daignez avec César vous éclaircir du moins.
176**Agrippine**
177César ne me voit plus, Albine, sans témoins.
178En public, à mon heure, on me donne audience ;
179Sa réponse est dictée, et même son silence.
180Je vois deux surveillants, ses maîtres et les miens,
181Présider l'un ou l'autre à tous nos entretiens.
182Mais je le poursuivrai d'autant plus qu'il m'évite :
183De son désordre, Albine, il faut que je profite.
184J'entends du bruit ; on ouvre. Allons subitement
185Lui demander raison de cet enlèvement.
186Surprenons, s'il se peut, les secrets de son âme.
187Mais quoi ? déjà Burrhus sort de chez lui ?
Scène II
188Agrippine, Burrhus, Albine
189**Burrhus**
190Madame,
191Au nom de l'empereur j'allais vous informer
192D'un ordre qui d'abord a pu vous alarmer,
193Mais qui n'est que l'effet d'une sage conduite,
194Dont César a voulu que vous soyez instruite.
195**Agrippine**
196Puisqu'il le veut, entrons : il m'en instruira mieux.
197**Burrhus**
198César pour quelque temps s'est soustrait à nos yeux.
199Déjà par une porte au public moins connue
200L'un et l'autre consul vous avaient prévenue,
201Madame. Mais souffrez que je retourne exprès...
202**Agrippine**
203Non, je ne trouble point ses augustes secrets.
204Cependant voulez-vous qu'avec moins de contrainte
205L'un et l'autre une fois nous nous parlions sans feinte ?
206**Burrhus**
207Burrhus pour le mensonge eut toujours trop d'horreur.
208**Agrippine**
209Prétendez-vous longtemps me cacher l'empereur ?
210Ne le verrai-je plus qu'à titre d'importune ?
211Ai-je donc élevé si haut votre fortune
212Pour mettre une barrière entre mon fils et moi ?
213Ne l'osez-vous laisser un moment sur sa foi ?
214Entre Sénèque et vous disputez-vous la gloire
215A qui m'effacera plus tôt de sa mémoire ?
216Vous l'ai-je confié pour en faire un ingrat,
217Pour être, sous son nom, les maîtres de l'Etat ?
218Certes, plus je médite, et moins je me figure
219Que vous m'osiez compter pour votre créature,
220Vous, dont j'ai pu laisser vieillir l'ambition
221Dans les honneurs obscurs de quelque légion,
222Et moi qui sur le trône ai suivi mes ancêtres,
223Moi, fille, femme, soeur et mère de vos maîtres !
224Que prétendez-vous donc ? Pensez-vous que ma voix
225Ait fait un empereur pour m'en imposer trois ?
226Néron n'est plus enfant : n'est-il pas temps qu'il règne ?
227Jusqu'à quand voulez-vous que l'empereur vous craigne ?
228Ne saurait-il rien voir qu'il n'emprunte vos yeux ?
229Pour se conduire, enfin, n'a-t-il pas ses aïeux ?
230Qu'il choisisse, s'il veut, d'Auguste ou de Tibère,
231Qu'il imite, s'il peut, Germanicus mon père.
232Parmi tant de héros je n'ose me placer,
233Mais il est des vertus que je lui puis tracer.
234Je puis l'instruire au moins combien sa confidence
235Entre un sujet et lui doit laisser de distance.
236**Burrhus**
237Je ne m'étais chargé dans cette occasion
238Que d'excuser César d'une seule action.
239Mais puisque sans vouloir que je le justifie,
240Vous me rendez garant du reste de sa vie,
241Je répondrai, Madame, avec la liberté
242D'un soldat qui sait mal farder la vérité.
243Vous m'avez de César confié la jeunesse,
244Je l'avoue, et je dois m'en souvenir sans cesse.
245Mais vous avais-je fait serment de le trahir,
246D'en faire un empereur qui ne sût qu'obéir ?
247Non. Ce n'est plus à vous qu'il faut que j'en réponde,
248Ce n'est plus votre fils, c'est le maître du monde.
249J'en dois compte, Madame, à l'empire romain,
250Qui croit voir son salut ou sa perte en ma main.
251Ah ! si dans l'ignorance il le fallait instruire,
252N'avait-on que Sénèque et moi pour le séduire ?
253Pourquoi de sa conduite éloigner les flatteurs ?
254Fallait-il dans l'exil chercher des corrupteurs ?
255La cour de Claudius, en esclaves fertile,
256Pour deux que l'on cherchait en eût présenté mille,
257Qui tous auraient brigué l'honneur de l'avilir :
258Dans une longue enfance ils l'auraient fait vieillir.
259De quoi vous plaignez-vous, Madame ? On vous révère :
260Ainsi que par César, on jure par sa mère.
261L'empereur, il est vrai, ne vient plus chaque jour
262Mettre à vos pieds l'empire, et grossir votre cour.
263Mais le doit-il, Madame ? et sa reconnaissance
264Ne peut-elle éclater que dans sa dépendance ?
265Toujours humble, toujours le timide Néron
266N'ose-t-il être Auguste et César que de nom ?
267Vous le dirai-je enfin ? Rome le justifie.
268Rome, à trois affranchis si longtemps asservie,
269A peine respirant du joug qu'elle a porté,
270Du règne de Néron compte sa liberté.
271Que dis-je ? la vertu semble même renaître.
272Tout l'empire n'est plus la dépouille d'un maître :
273Le peuple au champ de Mars nomme ses magistrats,
274César nomme les chefs sur la foi des soldats ;
275Thraséas au sénat, Corbulon dans l'armée,
276Sont encore innocents, malgré leur renommée ;
277Les déserts, autrefois peuplés de sénateurs,
278Ne sont plus habités que par leurs délateurs.
279Qu'importe que César continue à nous croire,
280Pourvu que nos conseils ne tendent qu'à sa gloire ;
281Pourvu que dans le cours d'un règne florissant
282Rome soit toujours libre, et César tout-puissant ?
283Mais, Madame, Néron suffit pour se conduire.
284J'obéis, sans prétendre à l'honneur de l'instruire.
285Sur ses aïeux, sans doute, il n'a qu'à se régler ;
286Pour bien faire, Néron n'a qu'à se ressembler,
287Heureux si ses vertus, l'une à l'autre enchaînées,
288Ramènent tous les ans ses premières années !
289**Agrippine**
290Ainsi, sur l'avenir n'osant vous assurer,
291Vous croyez que sans vous Néron va s'égarer.
292Mais vous qui jusqu'ici content de votre ouvrage,
293Venez de ses vertus nous rendre témoignage,
294Expliquez-nous pourquoi, devenu ravisseur,
295Néron de Silanus fait enlever la soeur ?
296Ne tient-il qu'à marquer de cette ignominie
297Le sang de mes aïeux qui brille dans Junie ?
298De quoi l'accuse-t-il ? Et par quel attentat
299Devient-elle en un jour criminelle d'Etat,
300Elle qui sans orgueil jusqu'alors élevée,
301N'aurait point vu Néron, s'il ne l'eût enlevée,
302Et qui même aurait mis au rang de ses bienfaits
303L'heureuse liberté de ne le voir jamais ?
304**Burrhus**
305Je sais que d'aucun crime elle n'est soupçonnée ;
306Mais jusqu'ici César ne l'a point condamnée,
307Madame. Aucun objet ne blesse ici ses yeux :
308Elle est dans un palais tout plein de ses aïeux.
309Vous savez que les droits qu'elle porte avec elle
310Peuvent de son époux faire un prince rebelle,
311Que le sang de César ne se doit allier
312Qu'à ceux à qui César le veut bien confier,
313Et vous-même avouerez qu'il ne serait pas juste
314Qu'on disposât sans lui de la nièce d'Auguste.
315**Agrippine**
316Je vous entends : Néron m'apprend par votre voix
317Qu'en vain Britannicus s'assure sur mon choix.
318En vain, pour détourner ses yeux de sa misère,
319J'ai flatté son amour d'un hymen qu'il espère.
320A ma confusion, Néron veut faire voir
321Qu'Agrippine promet par delà son pouvoir.
322Rome de ma faveur est trop préoccupée :
323Il veut par cet affront qu'elle soit détrompée,
324Et que tout l'univers apprenne avec terreur
325A ne confondre plus mon fils et l'empereur.
326Il le peut. Toutefois j'ose encore lui dire
327Qu'il doit avant ce coup affermir son empire,
328Et qu'en me réduisant à la nécessité
329D'éprouver contre lui ma faible autorité,
330Il expose la sienne, et que dans la balance
331Mon nom peut-être aura plus de poids qu'il ne pense.
332**Burrhus**
333Quoi Madame ? toujours soupçonner son respect ?
334Ne peut-il faire un pas qui ne vous soit suspect ?
335L'empereur vous croit-il du parti de Junie ?
336Avec Britannicus vous croit-il réunie ?
337Quoi ? de vos ennemis devenez-vous l'appui
338Pour trouver un prétexte à vous plaindre de lui ?
339Sur le moindre discours qu'on pourra vous redire,
340Serez-vous toujours prête à partager l'empire ?
341Vous craindrez-vous sans cesse, et vos embrassements
342Ne se passeront-ils qu'en éclaircissements ?
343Ah ! quittez d'un censeur la triste diligence ;
344D'une mère facile affectez l'indulgence,
345Souffrez quelques froideurs sans les faire éclater,
346Et n'avertissez point la cour de vous quitter.
347**Agrippine**
348Et qui s'honorerait de l'appui d'Agrippine,
349Lorsque Néron lui-même annonce ma ruine ?
350Lorsque de sa présence il semble me bannir ?
351Quand Burrhus à sa porte ose me retenir ?
352**Burrhus**
353Madame, je vois bien qu'il est temps de me taire,
354Et que ma liberté commence à vous déplaire.
355La douleur est injuste, et toutes les raisons
356Qui ne la flattent point aigrissent ses soupçons.
357Voici Britannicus. Je lui cède ma place.
358Je vous laisse écouter et plaindre sa disgrâce,
359Et peut-être, Madame, en accuser les soins
360De ceux que l'empereur a consultés le moins.
Scène III
361Britannicus, Agrippine, Narcisse, Albine
362**Agrippine**
363Ah, Prince ! où courez-vous ? Quelle ardeur inquiète
364Parmi vos ennemis en aveugle vous jette ?
365Que venez-vous chercher ?
366**Britannicus**
367Ce que je cherche ? Ah, dieux !
368Tout ce que j'ai perdu, Madame, est en ces lieux.
369De mille affreux soldats Junie environnée
370S'est vue en ce palais indignement traînée.
371Hélas ! de quelle horreur ses timides esprits
372A ce nouveau spectacle auront été surpris !
373Enfin on me l'enlève. Une loi trop sévère
374Va séparer deux coeurs qu'assemblait leur misère.
375Sans doute on ne veut pas que mêlant nos douleurs
376Nous nous aidions l'un l'autre à porter nos malheurs.
377**Agrippine**
378Il suffit. Comme vous je ressens vos injures ;
379Mes plaintes ont déjà précédé vos murmures.
380Mais je ne prétends pas qu'un impuissant courroux
381Dégage ma parole et m'acquitte envers vous.
382Je ne m'explique point. Si vous voulez m'entendre,
383Suivez-moi chez Pallas, où je vais vous attendre.
Scène IV
384Britannicus, Narcisse
385**Britannicus**
386La croirai-je, Narcisse ? et dois-je sur sa foi
387La prendre pour arbitre entre son fils et moi ?
388Qu'en dis-tu ? N'est-ce pas cette même Agrippine
389Que mon père épousa jadis pour sa ruine,
390Et qui, si je t'en crois, a de ses derniers jours,
391Trop lents pour ses desseins, précipité le cours ?
392**Narcisse**
393N'importe. Elle se sent comme vous outragée ;
394A vous donner Junie elle s'est engagée :
395Unissez vos chagrins, liez vos intérêts.
396Ce palais retentit en vain de vos regrets :
397Tandis qu'on vous verra d'une voix suppliante
398Semer ici la plainte et non pas l'épouvante,
399Que vos ressentiments se perdront en discours,
400Il n'en faut pas douter, vous vous plaindrez toujours.
401**Britannicus**
402Ah ! Narcisse, tu sais si de la servitude
403Je prétends faire encore une longue habitude ;
404Tu sais si pour jamais, de ma chute étonné,
405Je renonce à l'empire où j'étais destiné.
406Mais je suis seul encor : les amis de mon père
407Sont autant d'inconnus que glace ma misère,
408Et ma jeunesse même écarte loin de moi
409Tous ceux qui dans le coeur me réservent leur foi.
410Pour moi, depuis un an qu'un peu d'expérience
411M'a donné de mon sort la triste connaissance,
412Que vois-je autour de moi, que des amis vendus
413Qui sont de tous mes pas les témoins assidus,
414Qui choisis par Néron pour ce commerce infâme,
415Trafiquent avec lui des secrets de mon âme ?
416Quoi qu'il en soit, Narcisse, on me vend tous les jours :
417Il prévoit mes desseins, il entend mes discours ;
418Comme toi, dans mon coeur, il sait ce qui se passe.
419Que t'en semble, Narcisse ?
420**Narcisse**
421Ah ! quelle âme assez basse...
422C'est à vous de choisir des confidents discrets,
423Seigneur, et de ne pas prodiguer vos secrets.
424**Britannicus**
425Narcisse, tu dis vrai. Mais cette défiance
426Est toujours d'un grand coeur la dernière science ;
427On le trompe longtemps. Mais enfin je te croi,
428Ou plutôt je fais voeu de ne croire que toi.
429Mon père, il m'en souvient, m'assura de ton zèle.
430Seul de ses affranchis tu m'es toujours fidèle ;
431Tes yeux, sur ma conduite incessamment ouverts,
432M'ont sauvé jusqu'ici de mille écueils couverts.
433Va donc voir si le bruit de ce nouvel orage
434Aura de nos amis excité le courage.
435Examine leurs yeux, observe leurs discours,
436Vois si j'en puis attendre un fidèle secours.
437Surtout dans ce palais remarque avec adresse
438Avec quel soin Néron fait garder la princesse :
439Sache si du péril ses beaux yeux sont remplis,
440Et si son entretien m'est encore permis.
441Cependant de Néron je vais trouver la mère
442Chez Pallas, comme toi l'affranchi de mon père.
443Je vais la voir, l'aigrir, la suivre et s'il se peut
444M'engager sous son nom plus loin qu'elle ne veut.
Acte deuxième
Scène I
445Néron, Burrhus, Narcisse, Gardes.
446**Néron**
447N'en doutez point, Burrhus : malgré ses injustices,
448C'est ma mère, et je veux ignorer ses caprices.
449Mais je ne prétends plus ignorer ni souffrir
450Le ministre insolent qui les ose nourrir.
451Pallas de ses conseils empoisonne ma mère ;
452Il séduit, chaque jour, Britannicus mon frère,
453Ils l'écoutent tout seul, et qui suivrait leurs pas,
454Les trouverait peut-être assemblés chez Pallas.
455C'en est trop. De tous deux il faut que je l'écarte.
456Pour la dernière fois, qu'il s'éloigne, qu'il parte ;
457Je le veux, je l'ordonne ; et que la fin du jour
458Ne le retrouve pas dans Rome ou dans ma cour.
459Allez : cet ordre importe au salut de l'empire.
460Vous, Narcisse, approchez. Et vous, qu'on se retire.
Scène II
461Néron, Narcisse
462**Narcisse**
463Grâces aux dieux, Seigneur, Junie entre vos mains
464Vous assure aujourd'hui le reste des Romains.
465Vos ennemis, déchus de leur vaine espérance,
466Sont allés chez Pallas pleurer leur impuissance.
467Mais que vois-je ? Vous-même, inquiet, étonné,
468Plus que Britannicus paraissez consterné.
469Que présage à mes yeux cette tristesse obscure
470Et ces sombres regards errant à l'aventure ?
471Tout vous rit : la fortune obéit à vos voeux.
472**Néron**
473Narcisse, c'en est fait, Néron est amoureux.
474**Narcisse**
475Vous ?
476**Néron**
477Depuis un moment, mais pour toute ma vie,
478J'aime, que dis-je, aimer ? j'idolâtre Junie !
479**Narcisse**
480Vous l'aimez ?
481**Néron**
482Excité d'un désir curieux,
483Cette nuit je l'ai vue arriver en ces lieux,
484Triste, levant au ciel ses yeux mouillés de larmes,
485Qui brillaient au travers des flambeaux et des armes,
486Belle, sans ornements, dans le simple appareil
487D'une beauté qu'on vient d'arracher au sommeil.
488Que veux-tu ? Je ne sais si cette négligence,
489Les ombres, les flambeaux, les cris et le silence,
490Et le farouche aspect de ses fiers ravisseurs,
491Relevaient de ses yeux les timides douceurs,
492Quoi qu'il en soit, ravi d'une si belle vue,
493J'ai voulu lui parler, et ma voix s'est perdue :
494Immobile, saisi d'un long étonnement,
495Je l'ai laissé passer dans son appartement.
496J'ai passé dans le mien. C'est là que, solitaire,
497De son image en vain j'ai voulu me distraire.
498Trop présente à mes yeux je croyais lui parler,
499J'aimais jusqu'à ses pleurs que je faisais couler.
500Quelquefois, mais trop tard, je lui demandais grâce ;
501J'employais les soupirs, et même la menace.
502Voilà comme, occupé de mon nouvel amour,
503Mes yeux, sans se fermer, ont attendu le jour.
504Mais je m'en fais peut-être une trop belle image,
505Elle m'est apparue avec trop d'avantage :
506Narcisse, qu'en dis-tu ?
507**Narcisse**
508Quoi, Seigneur ? croira-t-on
509Qu'elle ait pu si longtemps se cacher à Néron ?
510**Néron**
511Tu le sais bien, Narcisse. Et soit que sa colère
512M'imputât le malheur qui lui ravit son frère,
513Soit que son coeur, jaloux d'une austère fierté,
514Enviât à nos yeux sa naissante beauté,
515Fidèle à sa douleur, et dans l'ombre enfermée,
516Elle se dérobait même à sa renommée.
517Et c'est cette vertu, si nouvelle à la cour,
518Dont la persévérance irrite mon amour.
519Quoi, Narcisse ? tandis qu'il n'est point de Romaine
520Que mon amour n'honore et ne rende plus vaine,
521Qui dès qu'à ses regards elle ose se fier,
522Sur le coeur de César ne les vienne essayer,
523Seule dans son palais la modeste Junie
524Regarde leurs honneurs comme une ignominie,
525Fuit, et ne daigne pas peut-être s'informer
526Si César est aimable ou bien s'il sait aimer ?
527Dis-moi : Britannicus l'aime-t-il ?
528**Narcisse**
529Quoi ! s'il l'aime,
530Seigneur ?
531**Néron**
532Si jeune encor, se connaît-il lui-même ?
533D'un regard enchanteur connaît-il le poison ?
534**Narcisse**
535Seigneur, l'amour toujours n'attend pas la raison.
536N'en doutez point, il l'aime. Instruits par tant de charmes,
537Ses yeux sont déjà faits à l'usage des larmes.
538A ses moindres désirs il sait s'accommoder,
539Et peut-être déjà sait-il persuader.
540**Néron**
541Que dis-tu ? Sur son coeur il aurait quelque empire ?
542**Narcisse**
543Je ne sais. Mais, Seigneur, ce que je puis vous dire,
544Je l'ai vu quelquefois s'arracher de ces lieux,
545Le coeur plein d'un courroux qu'il cachait à vos yeux,
546D'une cour qui le fuit pleurant l'ingratitude,
547Las de votre grandeur et de sa servitude,
548Entre l'impatience et la crainte flottant,
549Il allait voir Junie, et revenait content.
550**Néron**
551D'autant plus malheureux qu'il aura su lui plaire,
552Narcisse, il doit plutôt souhaiter sa colère.
553Néron impunément ne sera pas jaloux.
554**Narcisse**
555Vous ? Et de quoi, Seigneur, vous inquiétez-vous ?
556Junie a pu le plaindre et partager ses peines :
557Elle n'a vu couler de larmes que les siennes.
558Mais aujourd'hui, Seigneur, que ses yeux dessillés
559Regardant de plus près l'éclat dont vous brillez,
560Verront autour de vous les rois sans diadème,
561Inconnus dans la foule, et son amant lui-même,
562Attachés sur vos yeux s'honorer d'un regard
563Que vous aurez sur eux fait tomber au hasard ;
564Quand elle vous verra, de ce degré de gloire,
565Venir en soupirant avouer sa victoire :
566Maître, n'en doutez point, d'un coeur déjà charmé,
567Commandez qu'on vous aime, et vous serez aimé.
568**Néron**
569A combien de chagrins il faut que je m'apprête !
570Que d'importunités !
571**Narcisse**
572Quoi donc ? qui vous arrête,
573Seigneur ?
574**Néron**
575Tout : Octavie, Agrippine, Burrhus,
576Sénèque, Rome entière, et trois ans de vertus.
577Non que pour Octavie un reste de tendresse
578M'attache à son hymen et plaigne sa jeunesse :
579Mes yeux, depuis longtemps fatigués de ses soins,
580Rarement de ses pleurs daignent être témoins ;
581Trop heureux, si bientôt la faveur d'un divorce
582Me soulageait d'un joug qu'on m'imposa par force !
583Le ciel même en secret semble la condamner :
584Ses voeux, depuis quatre ans, ont beau l'importuner,
585Les dieux ne montrent point que sa vertu les touche :
586D'aucun gage, Narcisse, ils n'honorent sa couche ;
587L'empire vainement demande un héritier.
588**Narcisse**
589Que tardez-vous, Seigneur, à la répudier ?
590L'empire, votre coeur, tout condamne Octavie.
591Auguste, votre aïeul, soupirait pour Livie :
592Par un double divorce ils s'unirent tous deux,
593Et vous devez l'empire à ce divorce heureux.
594Tibère, que l'hymen plaça dans sa famille,
595Osa bien à ses yeux répudier sa fille.
596Vous seul, jusques ici contraire à vos désirs,
597N'osez par un divorce assurer vos plaisirs.
598**Néron**
599Et ne connais-tu pas l'implacable Agrippine ?
600Mon amour inquiet déjà se l'imagine
601Qui m'amène Octavie, et d'un oeil enflammé
602Atteste les saints droits d'un noeud qu'elle a formé ;
603Et portant à mon coeur des atteintes plus rudes,
604Me fait un long récit de mes ingratitudes.
605De quel front soutenir ce fâcheux entretien ?
606**Narcisse**
607N'êtes-vous pas, Seigneur, votre maître et le sien ?
608Vous verrons-nous toujours trembler sous sa tutelle ?
609Vivez, régnez pour vous : c'est trop régner pour elle.
610Craignez-vous ? Mais, Seigneur, vous ne la craignez pas :
611Vous venez de bannir le superbe Pallas,
612Pallas, dont vous savez qu'elle soutient l'audace.
613**Néron**
614Eloigné de ses yeux, j'ordonne, je menace,
615J'écoute vos conseils, j'ose les approuver ;
616Je m'excite contre elle, et tâche à la braver :
617Mais (je t'expose ici mon âme toute nue)
618Sitôt que mon malheur me ramène à sa vue,
619Soit que je n'ose encor démentir le pouvoir
620De ces yeux où j'ai lu si longtemps mon devoir ;
621Soit qu'à tant de bienfaits ma mémoire fidèle
622Lui soumettre en secret tout ce que je tiens d'elle,
623Mais enfin mes efforts ne me servent de rien :
624Mon génie étonné tremble devant le sien.
625Et c'est pour m'affranchir de cette dépendance,
626Que je la fuis partout, que même je l'offense,
627Et que de temps en temps j'irrite ses ennuis,
628Afin qu'elle m'évite autant que je la fuis.
629Mais je t'arrête trop. Retire-toi, Narcisse ;
630Britannicus pourrait t'accuser d'artifice.
631**Narcisse**
632Non, non ; Britannicus s'abandonne à ma foi ;
633Par son ordre, Seigneur, il croit que je vous voi,
634Que je m'informe ici de tout ce qui le touche,
635Et veut de vos secrets être instruit par ma bouche.
636Impatient surtout de revoir ses amours,
637Il attend de mes soins ce fidèle secours.
638**Néron**
639J'y consens ; porte-lui cette douce nouvelle :
640Il la verra.
641**Narcisse**
642Seigneur, bannissez-le loin d'elle.
643**Néron**
644J'ai mes raisons, Narcisse ; et tu peux concevoir
645Que je lui vendrai cher le plaisir de la voir.
646Cependant vante-lui ton heureux stratagème,
647Dis-lui qu'en sa faveur on me trompe moi-même,
648Qu'il la voit sans mon ordre. On ouvre : la voici.
649Va retrouver ton maître, et l'amener ici.
Scène III
650Néron, Junie
651**Néron**
652Vous vous troublez, Madame, et changez de visage.
653Lisez-vous dans mes yeux quelque triste présage ?
654**Junie**
655Seigneur, je ne vous puis déguiser mon erreur :
656J'allais voir Octavie, et non pas l'empereur.
657**Néron**
658Je le sais bien, Madame, et n'ai pu sans envie
659Apprendre vos bontés pour l'heureuse Octavie.
660**Junie**
661Vous, Seigneur ?
662**Néron**
663Pensez-vous, Madame, qu'en ces lieux,
664Seule pour vous connaître Octavie ait des yeux ?
665**Junie**
666Et quel autre, Seigneur, voulez-vous que j'implore ?
667A qui demanderai-je un crime que j'ignore ?
668Vous qui le punissez, vous ne l'ignorez pas :
669De grâce, apprenez-moi, Seigneur, mes attentats.
670**Néron**
671Quoi, Madame ? est-ce donc une légère offense
672De m'avoir si longtemps caché votre présence ?
673Ces trésors dont le ciel voulut vous embellir,
674Les avez-vous reçus pour les ensevelir ?
675L'heureux Britannicus verra-t-il sans alarmes
676Croître, loin de nos yeux, son amour et vos charmes ?
677Pourquoi, de cette gloire exclu jusqu'à ce jour,
678M'avez-vous, sans pitié, relégué dans ma cour ?
679On dit plus : vous souffrez sans en être offensée
680Qu'il vous ose, Madame, expliquer sa pensée.
681Car je ne croirai point que sans me consulter
682La sévère Junie ait voulu le flatter,
683Ni qu'elle ait consenti d'aimer et d'être aimée,
684Sans que j'en sois instruit que par la renommée.
685**Junie**
686Je ne vous nierai point, Seigneur, que ses soupirs
687M'ont daigné quelquefois expliquer ses désirs.
688Il n'a point détourné ses regards d'une fille,
689Seul reste du débris d'une illustre famille.
690Peut-être il se souvient qu'en un temps plus heureux
691Son père me nomma pour l'objet de ses voeux.
692Il m'aime ; il obéit à l'empereur son père,
693Et j'ose dire encore, à vous, à votre mère :
694Vos désirs sont toujours si conformes aux siens...
695**Néron**
696Ma mère a ses desseins, Madame, et j'ai les miens.
697Ne parlons plus ici de Claude et d'Agrippine :
698Ce n'est point par leur choix que je me détermine.
699C'est à moi seul, Madame, à répondre de vous,
700Et je veux de ma main vous choisir un époux.
701**Junie**
702Ah ! Seigneur songez-vous que toute autre alliance
703Fera honte aux Césars, auteurs de ma naissance ?
704**Néron**
705Non, Madame, l'époux dont je vous entretiens
706Peut sans honte assembler vos aïeux et les siens,
707Vous pouvez, sans rougir, consentir à sa flamme.
708**Junie**
709Et quel est donc, Seigneur, cet époux ?
710**Néron**
711Moi, madame.
712**Junie**
713Vous ?
714**Néron**
715Je vous nommerais, Madame, un autre nom,
716Si j'en savais quelque autre au-dessus de Néron.
717Oui, pour vous faire un choix où vous puissiez souscrire,
718J'ai parcouru des yeux la cour, Rome et l'empire.
719Plus j'ai cherché, Madame, et plus je cherche encor
720En quelles mains je dois confier ce trésor,
721Plus je vois que César, digne seul de vous plaire,
722En doit être lui seul l'heureux dépositaire,
723Et ne peut dignement vous confier qu'aux mains
724A qui Rome a commis l'empire des humains.
725Vous-même, consultez vos premières années :
726Claudius à son fils les avait destinées,
727Mais c'était en un temps où de l'empire entier
728Il croyait quelque jour le nommer l'héritier.
729Les dieux ont prononcé. Loin de leur contredire,
730C'est à vous de passer du côté de l'empire.
731En vain de ce présent ils m'auraient honoré,
732Si votre coeur devait en être séparé,
733Si tant de soins ne sont adoucis par vos charmes,
734Si tandis que je donne aux veilles, aux alarmes,
735Des jours toujours à plaindre et toujours enviés,
736Je ne vais quelquefois respirer à vos pieds.
737Qu'Octavie à vos yeux ne fasse point d'ombrage :
738Rome, aussi bien que moi, vous donne son suffrage,
739Répudie Octavie, et me fait dénouer
740Un hymen que le ciel ne veut point avouer.
741Songez-y donc, Madame, et pesez en vous-même
742Ce choix digne des soins d'un prince qui vous aime,
743Digne de vos beaux yeux trop longtemps captivés,
744Digne de l'univers à qui vous vous devez.
745**Junie**
746Seigneur, avec raison je demeure étonnée.
747Je me vois, dans le cours d'une même journée,
748Comme une criminelle amenée en ces lieux ;
749Et lorsque avec frayeur je parais à vos yeux,
750Que sur mon innocence à peine je me fie,
751Vous m'offrez tout d'un coup la place d'Octavie.
752J'ose dire pourtant que je n'ai mérité
753Ni cet excès d'honneur, ni cette indignité.
754Et pouvez-vous, Seigneur, souhaiter qu'une fille
755Qui vit presque en naissant éteindre sa famille,
756Qui dans l'obscurité nourrissant sa douleur,
757S'est fait une vertu conforme à son malheur,
758Passe subitement de cette nuit profonde
759Dans un rang qui l'expose aux yeux de tout le monde,
760Dont je n'ai pu de loin soutenir la clarté,
761Et dont une autre enfin remplit la majesté ?
762**Néron**
763Je vous ai déjà dit que je la répudie.
764Ayez moins de frayeur, ou moins de modestie.
765N'accusez point ici mon choix d'aveuglement ;
766Je vous réponds de vous ; consentez seulement.
767Du sang dont vous sortez rappelez la mémoire,
768Et ne préférez point à la solide gloire
769Des honneurs dont César prétend vous revêtir,
770La gloire d'un refus sujet au repentir.
771**Junie**
772Le ciel connaît, Seigneur, le fond de ma pensée.
773Je ne me flatte point d'une gloire insensée :
774Je sais de vos présents mesurer la grandeur ;
775Mais plus ce rang sur moi répandrait de splendeur,
776Plus il me ferait honte, et mettrait en lumière
777Le crime d'en avoir dépouillé l'héritière.
778**Néron**
779C'est de ses intérêts prendre beaucoup de soin,
780Madame ; et l'amitié ne peut aller plus loin.
781Mais ne nous flattons point, et laissons le mystère :
782La soeur vous touche ici beaucoup moins que le frère,
783Et pour Britannicus...
784**Junie**
785Il a su me toucher,
786Seigneur, et je n'ai point prétendu m'en cacher.
787Cette sincérité sans doute est peu discrète ;
788Mais toujours de mon coeur ma bouche est l'interprète.
789Absente de la cour, je n'ai pas dû penser,
790Seigneur, qu'en l'art de feindre il fallût m'exercer.
791J'aime Britannicus. Je lui fus destinée
792Quand l'empire devait suivre son hyménée :
793Mais ces mêmes malheurs qui l'en ont écarté,
794Ses honneurs abolis, son palais déserté,
795La fuite d'une cour que sa chute a bannie,
796Sont autant de liens qui retiennent Junie.
797Tout ce que vous voyez conspire à vos désirs ;
798Vos jours toujours sereins coulent dans les plaisirs :
799L'empire en est pour vous l'inépuisable source ;
800Ou, si quelque chagrin en interrompt la course,
801Tout l'univers soigneux de les entretenir
802S'empresse à l'effacer de votre souvenir.
803Britannicus est seul. Quelque ennui qui le presse,
804Il ne voit, dans son sort, que moi qui s'intéresse,
805Et n'a pour tout plaisir, Seigneur, que quelques pleurs
806Qui lui font quelquefois oublier ses malheurs.
807**Néron**
808Et ce sont ces plaisirs et ces pleurs que j'envie,
809Que tout autre que lui me paierait de sa vie.
810Mais je garde à ce prince un traitement plus doux :
811Madame, il va bientôt paraître devant vous.
812**Junie**
813Ah, Seigneur ! vos vertus m'ont toujours rassurée.
814**Néron**
815Je pouvais de ces lieux lui défendre l'entrée ;
816Mais, Madame, je veux prévenir le danger
817Où son ressentiment le pourrait engager.
818Je ne veux point le perdre : il vaut mieux que lui-même
819Entende son arrêt de la bouche qu'il aime.
820Si ses jours vous sont chers, éloignez-le de vous,
821Sans qu'il ait aucun lieu de me croire jaloux.
822De son bannissement prenez sur vous l'offense,
823Et soit par vos discours, soit par votre silence,
824Du moins par vos froideurs, faites-lui concevoir
825Qu'il doit porter ailleurs ses voeux et son espoir.
826**Junie**
827Moi ! que je lui prononce un arrêt si sévère ?
828Ma bouche mille fois lui jura le contraire.
829Quand même jusque-là je pourrais me trahir,
830Mes yeux lui défendront, Seigneur, de m'obéir.
831**Néron**
832Caché près de ces lieux, je vous verrai, Madame.
833Renfermez votre amour dans le fond de votre âme
834Vous n'aurez point pour moi de langages secrets :
835J'entendrai des regards que vous croirez muets,
836Et sa perte sera l'infaillible salaire
837D'un geste ou d'un soupir échappé pour lui plaire.
838**Junie**
839Hélas ! si j'ose encor former quelques souhaits,
840Seigneur, permettez-moi de ne le voir jamais !
Scène IV
841Néron, Junie, Narcisse
842**Narcisse**
843Britannicus, Seigneur, demande la princesse :
844Il approche.
845**Néron**
846Qu'il vienne.
847**Junie**
848Ah Seigneur !
849**Néron**
850Je vous laisse.
851Sa fortune dépend de vous plus que de moi :
852Madame, en le voyant, songez que je vous voi.
Scène V
853Junie, Narcisse
854**Junie**
855Ah ! cher Narcisse, cours au-devant de ton maître :
856Dis-lui... Je suis perdue, et je le vois paraître !
Scène VI
857Junie, Britannicus, Narcisse
858**Britannicus**
859Madame, quel bonheur me rapproche de vous ?
860Quoi ? je puis donc jouir d'un entretien si doux ?
861Mais parmi ce plaisir, quel chagrin me dévore !
862Hélas ! puis-je espérer de vous revoir encore ?
863Faut-il que je dérobe, avec mille détours,
864Un bonheur que vos yeux m'accordaient tous les jours ?
865Quelle nuit ! quel réveil ! Vos pleurs, votre présence
866N'ont point de ces cruels désarmé l'insolence ?
867Que faisait votre amant ? Quel démon envieux
868M'a refusé l'honneur de mourir à vos yeux ?
869Hélas ! dans la frayeur dont vous étiez atteinte,
870M'avez-vous en secret adressé quelque plainte ?
871Ma princesse, avez-vous daigné me souhaiter ?
872Songiez-vous aux douleurs que vous m'alliez coûter ?
873Vous ne me dites rien ? Quel accueil ! Quelle glace !
874Est-ce ainsi que vos yeux consolent ma disgrâce ?
875Parlez : nous sommes seuls. Notre ennemi trompé
876Tandis que je vous parle est ailleurs occupé.
877Ménageons les moments de cette heureuse absence.
878**Junie**
879Vous êtes en des lieux tout pleins de sa puissance.
880Ces murs mêmes, Seigneur, peuvent avoir des yeux,
881Et jamais l'empereur n'est absent de ces lieux.
882**Britannicus**
883Et depuis quand, Madame, êtes-vous si craintive ?
884Quoi ? déjà votre amour souffre qu'on le captive ?
885Qu'est devenu ce coeur qui me jurait toujours
886De faire à Néron même envier nos amours ?
887Mais bannissez, Madame, une inutile crainte.
888La foi dans tous les coeurs n'est pas encore éteinte ;
889Chacun semble des yeux approuver mon courroux,
890La mère de Néron se déclare pour nous,
891Rome, de sa conduite elle-même offensée...
892**Junie**
893Ah ! Seigneur, vous parlez contre votre pensée.
894Vous-même, vous m'avez avoué mille fois
895Que Rome le louait d'une commune voix ;
896Toujours à sa vertu vous rendiez quelque hommage.
897Sans doute la douleur vous dicte ce langage.
898**Britannicus**
899Ce discours me surprend, il le faut avouer.
900Je ne vous cherchais pas pour l'entendre louer.
901Quoi ? pour vous confier la douleur qui m'accable,
902A peine je dérobe un moment favorable,
903Et ce moment si cher, Madame, est consumé
904A louer l'ennemi dont je suis opprimé ?
905Qui vous rend à vous-même, en un jour, si contraire ?
906Quoi ! même vos regards ont appris à se taire ?
907Que vois-je ? Vous craignez de rencontrer mes yeux ?