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Andromaque — en 20 minutes

Andromaque — en 20 minutes
1
Cette version courte est faite exclusivement d'extraits réels de la tragédie de Racine, copiés mot pour mot et cousus bout à bout par de brèves liaisons en italique. Elle suit toute la chaîne des amours désaccordées — Oreste aime Hermione, qui aime Pyrrhus, qui aime Andromaque, qui n'aime qu'Hector mort — jusqu'au massacre du dernier acte. Pour le texte intégral, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.

2
Acte I. Buthrot, en Épire, un an après la chute de Troie. Oreste, ambassadeur des Grecs auprès de Pyrrhus, retrouve sur ce rivage son ami Pylade.
3
**Oreste**
4
Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
5
Ma fortune va prendre une face nouvelle ;
6
Et déjà son courroux semble s’être adouci,
7
Depuis qu’elle a pris soin de nous rejoindre ici.
8
Qui l’eût dit, qu’un rivage à mes vœux si funeste
9
Présenteroit d’abord Pylade aux yeux d’Oreste ?
10
Qu’après plus de six mois que je t’avois perdu,
11
À la cour de Pyrrhus tu me serois rendu ?
12
Oreste dit alors ce que la Grèce lui a confié — et ce qu'il vient chercher pour lui-même : Pyrrhus garde en vie Astyanax, le fils d'Hector et d'Andromaque, et néglige Hermione, la fille de Ménélas promise à son lit.
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**Oreste**
14
J’entends de tous côtés qu’on menace Pyrrhus ;
15
Toute la Grèce éclate en murmures confus ;
16
On se plaint qu’oubliant son sang et sa promesse
17
Il élève en sa cour l’ennemi de la Grèce,
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Astyanax, d’Hector jeune et malheureux fils,
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Reste de tant de rois sous Troie ensevelis.
20
J’apprends que pour ravir son enfance au supplice
21
Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse,
22
Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,
23
Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.
24
Il en vient à son propre dessein.
25
**Oreste**
26
Car enfin n’attends pas que mes feux redoublés
27
Des périls les plus grands puissent être troublés.
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Puisqu’après tant d’efforts ma résistance est vaine,
29
Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne.
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J’aime : je viens chercher Hermione en ces lieux,
31
La fléchir, l’enlever, ou mourir à ses yeux.
32
Pylade l'avertit : le roi d'Épire n'est plus maître de lui.
33
**Pylade**
34
Pour la veuve d’Hector ses feux ont éclaté :
35
Il l’aime. Mais enfin cette veuve inhumaine
36
N’a payé jusqu’ici son amour que de haine ;
37
Et chaque jour encore on lui voit tout tenter
38
Pour fléchir sa captive, ou pour l’épouvanter.
39
De son fils, qu’il lui cache, il menace la tête,
40
Et fait couler des pleurs, qu’aussitôt il arrête.
41
Hermione elle-même a vu plus de cent fois
42
Cet amant irrité revenir sous ses lois,
43
Et de ses vœux troublés lui rapportant l’hommage,
44
Soupirer à ses pieds moins d’amour que de rage.
45
Ainsi n’attendez pas que l’on puisse aujourd’hui
46
Vous répondre d’un cœur si peu maître de lui :
47
Il peut, Seigneur, il peut, dans ce désordre extrême,
48
Épouser ce qu’il hait, et punir ce qu’il aime.
49
Reçu par Pyrrhus, Oreste réclame au nom de tous les Grecs la tête de l'enfant.
50
**Oreste**
51
Oserai-je, Seigneur, dire ce que je pense ?
52
Vous-même de vos soins craignez la récompense,
53
Et que dans votre sein ce serpent élevé
54
Ne vous punisse un jour de l’avoir conservé.
55
Pyrrhus refuse.
56
**Pyrrhus**
57
Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère.
58
Mais que ma cruauté survive à ma colère ?
59
Que malgré la pitié dont je me sens saisir,
60
Dans le sang d’un enfant je me baigne à loisir ?
61
Non, Seigneur. Que les Grecs cherchent quelque autre proie ;
62
Qu’ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :
63
De mes inimitiés le cours est achevé ;
64
L’Épire sauvera ce que Troie a sauvé.
65
Andromaque paraît. Pyrrhus, qui l'aime, lui apprend que les Grecs demandent son fils.
66
**Pyrrhus**
67
Me cherchiez-vous, Madame ?
68
Un espoir si charmant me seroit-il permis ?
69
**Andromaque**
70
Je passois jusqu’aux lieux où l’on garde mon fils.
71
Puisqu’une fois le jour vous souffrez que je voie
72
Le seul bien qui me reste et d’Hector et de Troie,
73
J’allois, Seigneur, pleurer un moment avec lui :
74
Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui.
75
Le roi lui offre alors le marché qui commande toute la pièce : le fils contre le cœur de la mère.
76
**Pyrrhus**
77
Madame, mes refus ont prévenu vos larmes.
78
Tous les Grecs m’ont déjà menacé de leurs armes ;
79
Mais dussent-ils encore, en repassant les eaux,
80
Demander votre fils avec mille vaisseaux ;
81
Coûtât-il tout le sang qu’Hélène a fait répandre ;
82
Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre,
83
Je ne balance point, je vole à son secours :
84
Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.
85
Mais parmi ces périls où je cours pour vous plaire,
86
Me refuserez-vous un regard moins sévère ?
87
Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés,
88
Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés ?
89
Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
90
Que vous accepterez un cœur qui vous adore ?
91
**Andromaque**
92
Non, non, d’un ennemi respecter la misère,
93
Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère,
94
De cent peuples pour lui combattre la rigueur,
95
Sans me faire payer son salut de mon cœur,
96
Malgré moi, s’il le faut, lui donner un asile :
97
Seigneur, voilà des soins dignes du fils d’Achille.
98
Repoussé, Pyrrhus menace.
99
**Pyrrhus**
100
Hé bien, Madame, hé bien, il faut vous obéir :
101
Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
102
Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence
103
Pour ne plus s’arrêter que dans l’indifférence.
104
Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur,
105
S’il n’aime avec transport, haïsse avec fureur.
106
Je n’épargnerai rien dans ma juste colère :
107
Le fils me répondra des mépris de la mère ;
108
La Grèce le demande, et je ne prétends pas
109
Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.
110
**Andromaque**
111
Hélas ! il mourra donc. Il n’a pour sa défense
112
Que les pleurs de sa mère, et que son innocence.
113
Et peut-être après tout, en l’état où je suis,
114
Sa mort avancera la fin de mes ennuis.
115
**Pyrrhus**
116
Allez, Madame, allez voir votre fils.
117
Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide
118
Ne prendra pas toujours sa colère pour guide.
119
Pour savoir nos destins, j’irai vous retrouver.
120
Madame, en l’embrassant, songez à le sauver.
121
Acte II. Hermione, humiliée par les retards de Pyrrhus, s'apprête à recevoir Oreste, qui l'aime depuis toujours. Elle avoue à sa confidente Cléone ce que vaut sa haine.
122
**Hermione**
123
Si je le hais, Cléone ! Il y va de ma gloire,
124
Après tant de bontés dont il perd la mémoire.
125
Lui qui me fut si cher, et qui m’a pu trahir !
126
Ah ! je l’ai trop aimé pour ne le point haïr.
127
Puis, dans le même souffle, elle se reprend.
128
**Hermione**
129
Tu veux que je le fuie. Hé bien ! rien ne m’arrête :
130
Allons. N’envions plus son indigne conquête ;
131
Que sur lui sa captive étende son pouvoir.
132
Fuyons… Mais si l’ingrat rentroit dans son devoir !
133
Si la foi dans son cœur retrouvoit quelque place !
134
S’il venoit à mes pieds me demander sa grâce !
135
Si sous mes lois, Amour, tu pouvois l’engager !
136
S’il vouloit !… Mais l’ingrat ne veut que m’outrager.
137
Demeurons toutefois pour troubler leur fortune ;
138
Prenons quelque plaisir à leur être importune ;
139
Ou le forçant de rompre un nœud si solennel,
140
Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel.
141
Oreste entre, se déclare une fois de plus, et comprend qu'il ne sert que de recours.
142
**Oreste**
143
Je vous entends. Tel est mon partage funeste :
144
Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.
145
Hermione lui fixe pourtant sa mission : qu'il obtienne de Pyrrhus qu'on lui livre l'enfant — ou qu'on la renvoie.
146
**Hermione**
147
De la part de mon père allez lui faire entendre
148
Que l’ennemi des Grecs ne peut être son gendre :
149
Du Troyen ou de moi faites-le décider ;
150
Qu’il songe qui des deux il veut rendre ou garder ;
151
Enfin qu’il me renvoie, ou bien qu’il vous le livre.
152
Adieu. S’il y consent, je suis prête à vous suivre.
153
Le coup tombe aussitôt : Pyrrhus, piqué par le refus d'Andromaque, cède aux Grecs et annonce à Oreste qu'il livre le fils d'Hector — et qu'il épouse Hermione.
154
**Pyrrhus**
155
Oui. Mais je veux. Seigneur, l’assurer davantage :
156
D’une éternelle paix Hermione est le gage ;
157
Je l’épouse. Il sembloit qu’un spectacle si doux
158
N’attendît en ces lieux qu’un témoin tel que vous.
159
Vous y représentez tous les Grecs et son père,
160
Puisqu’en vous Ménélas voit revivre son frère.
161
Resté seul avec Phœnix, son gouverneur, il ne parle pourtant que de celle qu'il prétend haïr.
162
**Pyrrhus**
163
Tu l’as vu, comme elle m’a traité.
164
Je pensois, en voyant sa tendresse alarmée,
165
Que son fils me la dût renvoyer désarmée.
166
J’allois voir le succès de ses embrassements :
167
Je n’ai trouvé que pleurs mêlés d’emportements.
168
Sa misère l’aigrit ; et toujours plus farouche,
169
Cent fois le nom d’Hector est sorti de sa bouche.
170
Vainement à son fils j’assurois mon secours :
171
« C’est Hector, disoit-elle en l’embrassant toujours ;
172
Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ;
173
C’est lui-même, c’est toi, cher époux, que j’embrasse. »
174
Phœnix le presse d'en finir ; Pyrrhus s'obstine.
175
**Pyrrhus**
176
Non, non, je l’ai juré, ma vengeance est certaine :
177
Il faut bien une fois justifier sa haine.
178
J’abandonne son fils. Que de pleurs vont couler !
179
De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler !
180
Quel spectacle pour elle aujourd’hui se dispose !
181
Elle en mourra, Phœnix, et j’en serai la cause.
182
C’est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.
183
**Phœnix**
184
Et pourquoi donc en faire éclater le dessein ?
185
Que ne consultiez-vous tantôt votre foiblesse ?
186
**Pyrrhus**
187
Je t’entends. Mais excuse un reste de tendresse.
188
Crains-tu pour ma colère un si foible combat ?
189
D’un amour qui s’éteint c’est le dernier éclat.
190
Acte III. Oreste, à qui Pyrrhus vient d'annoncer son mariage, ne se contient plus : il veut enlever Hermione.
191
**Oreste**
192
Non, tes conseils ne sont plus de saison,
193
Pylade, je suis las d’écouter la raison.
194
C’est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :
195
Il faut que je l’enlève, ou bien que je périsse.
196
Le dessein en est pris, je le veux achever.
197
Oui, je le veux.
198
Pylade lui conseille plutôt de la fuir pour jamais.
199
**Oreste**
200
J’irois loin d’elle encor tâcher de l’oublier ?
201
Non, non, à mes tourments je veux l’associer.
202
C’est trop gémir tout seul. Je suis las qu’on me plaigne :
203
Je prétends qu’à mon tour l’inhumaine me craigne,
204
Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
205
Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
206
Pendant ce temps, Andromaque vient supplier sa rivale.
207
**Andromaque**
208
Je ne viens point ici, par de jalouses larmes,
209
Vous envier un cœur qui se rend à vos charmes.
210
Par une main cruelle, hélas ! j’ai vu percer
211
Le seul où mes regards prétendoient s’adresser.
212
Ma flamme par Hector fut jadis allumée ;
213
Avec lui dans la tombe elle s’est enfermée.
214
Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,
215
Madame, pour un fils jusqu’où va notre amour ;
216
Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite,
217
En quel trouble mortel son intérêt nous jette,
218
Lorsque de tant de biens qui pouvoient nous flatter,
219
C’est le seul qui nous reste, et qu’on veut nous l’ôter.
220
**Hermione**
221
Je conçois vos douleurs. Mais un devoir austère,
222
Quand mon père a parlé, m’ordonne de me taire.
223
C’est lui qui de Pyrrhus fait agir le courroux.
224
S’il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous ?
225
Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme.
226
Faites-le prononcer : j’y souscrirai, Madame.
227
Hermione sortie, Pyrrhus survient et feint de ne pas voir la captive. Andromaque, croyant son fils perdu, lui rappelle ce qu'il lui a pris.
228
**Andromaque**
229
Seigneur, voyez l’état où vous me réduisez.
230
J’ai vu mon père mort, et nos murs embrasés ;
231
J’ai vu trancher les jours de ma famille entière,
232
Et mon époux sanglant traîné sur la poussière,
233
Son fils seul avec moi, réservé pour les fers.
234
Mais que ne peut un fils ? Je respire, je sers.
235
J’ai fait plus : je me suis quelquefois consolée
236
Qu’ici, plutôt qu’ailleurs, le sort m’eût exilée ;
237
Qu’heureux dans son malheur, le fils de tant de rois,
238
Puisqu’il devoit servir, fût tombé sous vos lois.
239
J’ai cru que sa prison deviendroit son asile.
240
Jadis Priam soumis fut respecté d’Achille :
241
J’attendois de son fils encor plus de bonté.
242
Pardonne, cher Hector, à ma crédulité.
243
Pyrrhus renvoie Phœnix — et se rend.
244
**Pyrrhus**
245
Je vous conduis au temple où son hymen s’apprête ;
246
Je vous ceins du bandeau préparé pour sa tête.
247
Mais ce n’est plus, Madame, une offre à dédaigner :
248
Je vous le dis, il faut ou périr ou régner.
249
Mon cœur, désespéré d’un an d’ingratitude,
250
Ne peut plus de son sort souffrir l’incertitude.
251
C’est craindre, menacer et gémir trop longtemps.
252
Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j’attends.
253
Songez-y : je vous laisse ; et je viendrai vous prendre
254
Pour vous mener au temple, où ce fils doit m’attendre ;
255
Et là vous me verrez, soumis ou furieux,
256
Vous couronner, Madame, ou le perdre à vos yeux.
257
Céphise presse sa maîtresse d'accepter. Andromaque revoit la nuit de Troie.
258
**Andromaque**
259
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
260
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
261
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
262
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
263
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
264
Et de sang tout couvert échauffant le carnage.
265
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
266
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
267
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
268
Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;
269
Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
270
Enfin voilà l’époux que tu me veux donner.
271
**Céphise**
272
Hé bien ! allons donc voir expirer votre fils ;
273
On n’attend plus que vous. Vous frémissez, Madame !
274
**Andromaque**
275
Mais cependant, mon fils, tu meurs, si je n’arrête
276
Le fer que le cruel tient levé sur ta tête.
277
Je l’en puis détourner, et je t’y vais offrir ?
278
Non, tu ne mourras point : je ne le puis souffrir.
279
Elle sort sans avoir tranché.
280
**Andromaque**
281
Allons sur son tombeau consulter mon époux.
282
Acte IV. Andromaque revient du tombeau d'Hector avec sa décision, qu'elle confie à Céphise seule.
283
**Andromaque**
284
Je vais donc, puisqu’il faut que je me sacrifie,
285
Assurer à Pyrrhus le reste de ma vie ;
286
Je vais, en recevant sa foi sur les autels,
287
L’engager à mon fils par des nœuds immortels.
288
Mais aussitôt ma main, à moi seule funeste,
289
D’une infidèle vie abrégera le reste,
290
Et sauvant ma vertu, rendra ce que je doi
291
À Pyrrhus, à mon fils, à mon époux, à moi.
292
Voilà de mon amour l’innocent stratagème ;
293
Voilà ce qu’un époux m’a commandé lui-même.
294
J’irai seule rejoindre Hector et mes aïeux.
295
Céphise, c’est à toi de me fermer les yeux.
296
Elle confie son fils à Céphise.
297
**Andromaque**
298
Parle-lui tous les jours des vertus de son père ;
299
Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère.
300
Mais qu’il ne songe plus, Céphise, à nous venger :
301
Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.
302
Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste :
303
Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste ;
304
Et pour ce reste enfin j’ai moi-même en un jour
305
Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour.
306
Hermione, qui vient d'apprendre le mariage, fait appeler Oreste.
307
**Hermione**
308
Je veux savoir, Seigneur, si vous m’aimez.
309
**Oreste**
310
Si je vous aime ? Ô Dieux ! mes serments, mes parjures,
311
Ma fuite, mon retour, mes respects, mes injures,
312
Mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés,
313
Quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez ?
314
**Hermione**
315
Vengez-moi, je crois tout.
316
Oreste propose de rallumer la guerre ; elle veut mieux.
317
**Hermione**
318
Je veux qu’à mon départ toute l’Épire pleure.
319
Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure,
320
Tous vos retardements sont pour moi des refus,
321
Courez au temple. Il faut immoler…
322
**Oreste**
323
Qui ?
324
**Hermione**
325
Pyrrhus.
326
Oreste recule devant l'assassinat d'un roi. Hermione le presse.
327
**Hermione**
328
Je ne m’en cache point : l’ingrat m’avoit su plaire,
329
Soit qu’ainsi l’ordonnât mon amour ou mon père.
330
N’importe ; mais enfin réglez-vous là-dessus.
331
Malgré mes vœux, Seigneur, honteusement déçus,
332
Malgré la juste horreur que son crime me donne,
333
Tant qu’il vivra craignez que je ne lui pardonne.
334
Doutez jusqu’à sa mort d’un courroux incertain :
335
S’il ne meurt aujourd’hui, je puis l’aimer demain.
336
Il hésite encore ; elle menace de frapper elle-même.
337
**Hermione**
338
Je m’en vais seule au temple, où leur hymen s’apprête,
339
Où vous n’osez aller mériter ma conquête.
340
Là, de mon ennemi je saurai m’approcher :
341
Je percerai le cœur que je n’ai pu toucher ;
342
Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,
343
Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées ;
344
Et tout ingrat qu’il est, il me sera plus doux
345
De mourir avec lui que de vivre avec vous.
346
**Oreste**
347
Non, je vous priverai de ce plaisir funeste,
348
Madame : il ne mourra que de la main d’Oreste.
349
Oreste sorti, Pyrrhus paraît devant Hermione pour lui signifier lui-même sa rupture.
350
**Pyrrhus**
351
J’épouse une Troyenne. Oui, Madame, et j’avoue
352
Que je vous ai promis la foi que je lui voue.
353
Il n'en cherche aucune excuse.
354
Mais cet amour l’emporte, et par un coup funeste
355
Andromaque m’arrache un cœur qu’elle déteste.
356
L’un par l’autre entraînés, nous courons à l’autel
357
Nous jurer, malgré nous, un amour immortel.
358
Après cela, Madame, éclatez contre un traître,
359
Qui l’est avec douleur, et qui pourtant veut l’être.
360
Hermione tient d'abord l'ironie, puis cède.
361
**Hermione**
362
Je ne t’ai point aimé, cruel ? Qu’ai-je donc fait ?
363
J’ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes ;
364
Je t’ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;
365
J’y suis encor, malgré tes infidélités,
366
Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.
367
Je leur ai commandé de cacher mon injure ;
368
J’attendois en secret le retour d’un parjure ;
369
J’ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu,
370
Tu me rapporterois un cœur qui m’étoit dû.
371
Je t’aimois inconstant, qu’aurois-je fait fidèle ?
372
Et même en ce moment où ta bouche cruelle
373
Vient si tranquillement m’annoncer le trépas,
374
Ingrat, je doute encor si je ne t’aime pas.
375
Pyrrhus se tait.
376
**Hermione**
377
Vous ne répondez point ? Perfide, je le voi,
378
Tu comptes les moments que tu perds avec moi !
379
Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,
380
Ne souffre qu’à regret qu’un autre t’entretienne.
381
Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux.
382
Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux :
383
Va lui jurer la foi que tu m’avois jurée,
384
Va profaner des Dieux la majesté sacrée.
385
Ces Dieux, ces justes Dieux n’auront pas oublié
386
Que les mêmes serments avec moi t’ont lié.
387
Phœnix le met en garde contre une amante en fureur. Pyrrhus ne répond qu'un vers.
388
**Pyrrhus**
389
Andromaque m’attend. Phœnix, garde son fils.
390
Acte V. Hermione, seule, ne sait plus ce qu'elle a ordonné.
391
Hermione, seule.
392
Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
393
Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
394
Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.
395
Ah ! ne puis-je savoir si j’aime, ou si je hais ?
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Le cruel ! de quel œil il m’a congédiée !
397
Sans pitié, sans douleur, au moins étudiée.
398
L’ai-je vu se troubler et me plaindre un moment ?
399
En ai-je pu tirer un seul gémissement ?
400
Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
401
Sembloit-il seulement qu’il eût part à mes larmes ?
402
Et je le plains encore ? Et pour comble d’ennui,
403
Mon cœur, mon lâche cœur s’intéresse pour lui ?
404
Elle se ravise encore.
405
Qu’il meure, puisqu’enfin il a dû le prévoir,
406
Et puisqu’il m’a forcée enfin à le vouloir.
407
À le vouloir ? Hé quoi ? c’est donc moi qui l’ordonne ?
408
Sa mort sera l’effet de l’amour d’Hermione ?
409
Ce prince, dont mon cœur se faisoit autrefois
410
Avec tant de plaisir redire les exploits,
411
À qui même en secret je m’étois destinée
412
Avant qu’on eût conclu ce fatal hyménée,
413
Je n’ai donc traversé tant de mers, tant d’États,
414
Que pour venir si loin préparer son trépas ?
415
L’assassiner, le perdre ? Ah ! devant qu’il expire…
416
Cléone revient du temple.
417
**Cléone**
418
Je l’ai vu vers le temple, où son hymen s’apprête,
419
Mener en conquérant sa nouvelle conquête ;
420
Et d’un œil où brilloient sa joie et son espoir
421
S’enivrer en marchant du plaisir de la voir,
422
Andromaque, au travers de mille cris de joie,
423
Porte jusqu’aux autels le souvenir de Troie :
424
Incapable toujours d’aimer et de haïr,
425
Sans joie et sans murmure elle semble obéir.
426
Oreste, apprend-elle, est entré dans le temple sans savoir s'il frapperait. Hermione se résout à agir seule.
427
**Hermione**
428
Allons : c’est à moi seule à me rendre justice.
429
Que de cris de douleur le temple retentisse ;
430
De leur hymen fatal troublons l’événement,
431
Et qu’ils ne soient unis, s’il se peut, qu’un moment.
432
Je ne choisirai point dans ce désordre extrême :
433
Tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même,
434
Je mourrai ; mais au moins ma mort me vengera.
435
Je ne mourrai pas seule, et quelqu’un me suivra.
436
Oreste paraît.
437
**Oreste**
438
Madame, c’en est fait, et vous êtes servie :
439
Pyrrhus rend à l’autel son infidèle vie.
440
**Hermione**
441
Il est mort ?
442
**Oreste**
443
Il expire ; et nos Grecs irrités
444
Ont lavé dans son sang ses infidélités.
445
Puis il fait le récit du meurtre.
446
**Oreste**
447
Pyrrhus m’a reconnu. Mais sans changer de face,
448
Il sembloit que ma vue excitât son audace.
449
Que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur,
450
Dussent de son hymen relever la splendeur.
451
Enfin avec transport prenant son diadème,
452
Sur le front d’Andromaque il l’a posé lui-même.
453
« Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi :
454
Andromaque, régnez sur l’Épire et sur moi.
455
Je voue à votre fils une amitié de père ;
456
J’en atteste les Dieux, je le jure à sa mère.
457
Pour tous mes ennemis je déclare les siens,
458
Et je le reconnois pour le roi des Troyens. »
459
À ces mots, qui du peuple attiroient le suffrage,
460
Nos Grecs n’ont répondu que par un cri de rage ;
461
L’infidèle s’est vu partout envelopper,
462
Et je n’ai pu trouver de place pour frapper.
463
Chacun se disputoit la gloire de l’abattre.
464
Je l’ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre,
465
Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober ;
466
Mais enfin à l’autel il est allé tomber.
467
Hermione l'écoute jusqu'au bout — puis se retourne contre lui.
468
**Hermione**
469
Tais-toi, perfide,
470
Et n’impute qu’à toi ton lâche parricide.
471
Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur :
472
Va, je la désavoue, et tu me fais horreur.
473
Barbare, qu’as-tu fait ? Avec quelle furie
474
As-tu tranché le cours d’une si belle vie ?
475
Avez-vous pu, cruels, l’immoler aujourd’hui,
476
Sans que tout votre sang se soulevât pour lui ?
477
Mais parle : de son sort qui t’a rendu l’arbitre ?
478
Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?
479
Qui te l’a dit ?
480
Oreste rappelle qu'elle-même a ordonné ce trépas.
481
**Hermione**
482
Ah ! falloit-il en croire une amante insensée ?
483
Ne devois-tu pas lire au fond de ma pensée ?
484
Et ne voyois-tu pas, dans mes emportements,
485
Que mon cœur démentoit ma bouche à tous moments ?
486
Puis elle lui jette son congé.
487
**Hermione**
488
Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Épire :
489
Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
490
À toute ma famille ; et c’est assez pour moi,
491
Traître, qu’elle ait produit un monstre comme toi.
492
Elle sort. Oreste demeure.
493
Que vois-je ? est-ce Hermione ? Et que viens-je d’entendre ?
494
Pour qui coule le sang que je viens de répandre ?
495
Je suis, si je l’en crois, un traître, un assassin.
496
Est-ce Pyrrhus qui meurt ? et suis-je Oreste enfin ?
497
Quoi ? j’étouffe en mon cœur la raison qui m’éclaire ;
498
J’assassine à regret un roi que je révère ;
499
Je viole en un jour les droits des souverains,
500
Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains,
501
Ceux même des autels où ma fureur l’assiège :
502
Je deviens parricide, assassin, sacrilège.
503
Pylade accourt : le palais est soulevé, Andromaque règne et fait venger Pyrrhus. Il faut fuir.
504
**Pylade**
505
Hé quoi ? vous l’ignoriez ?
506
En rentrant dans ces lieux, nous l’avons rencontrée
507
Qui couroit vers le temple, inquiète, égarée.
508
Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats
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Que son sang excitoit à venger son trépas.
510
Sans doute à cet objet sa rage s’est émue.
511
Mais du haut de la porte enfin nous l’avons vue,
512
Un poignard à la main, sur Pyrrhus se courber,
513
Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber.
514
Oreste comprend qu'Hermione s'est tuée sur le corps de Pyrrhus.
515
**Oreste**
516
Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance.
517
Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance.
518
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
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Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
520
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
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J’étois né pour servir d’exemple à ta colère,
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Pour être du malheur un modèle accompli.
523
Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.
524
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
525
Dans leur sang, dans le mien il faut que je me noie ;
526
L’un et l’autre en mourant je les veux regarder.
527
Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder.
528
Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ?
529
De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ?
530
Quelle horreur me saisit ? Grâce au ciel, j’entrevoi.
531
Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !
532
La raison l'abandonne.
533
**Oreste**
534
Quoi ? Pyrrhus, je te rencontre encore ?
535
Trouverai-je partout un rival que j’abhorre ?
536
Percé de tant de coups, comment t’es-tu sauvé ?
537
Tiens, tiens, voilà le coup que je t’ai réservé.
538
Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l’embrasse ?
539
Elle vient l’arracher au coup qui le menace ?
540
Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi !
541
Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?
542
Hé bien ! filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
543
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
544
À qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ?
545
Venez-vous m’enlever dans l’éternelle nuit ?
546
Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.
547
Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione :
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L’ingrate mieux que vous saura me déchirer ;
549
Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.
550
**Pylade**
551
Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse :
552
Ménageons les moments que ce transport nous laisse.
553
Sauvons-le. Nos efforts deviendroient impuissants
554
S’il reprenoit ici sa rage avec ses sens.