Andromaque
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Tragédie
À Madame
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(épître dédicatoire)
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Madame,
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Ce n’est pas sans sujet que je mets votre illustre nom à la tête de cet ouvrage. Et de quel autre nom pourrois-je éblouir les yeux de mes lecteurs, que de celui dont mes spectateurs ont été si heureusement éblouis ? On savoit que Votre Altesse Royale avoit daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie. On savoit que vous m’aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux ornements. On savoit enfin que vous l’aviez honorée de quelques larmes dès la première lecture que je vous en fis. Pardonnez-moi, Madame, si j’ose me vanter de cet heureux commencement de sa destinée. Il me console bien glorieusement de la dureté de ceux qui ne voudroient pas s’en laisser toucher. Je leur permets de condamner l’*Andromaque* tant qu’ils voudront, pourvu qu’il me soit permis d’appeler de toutes les subtilités de leur esprit au cœur de Votre Altesse Royale.
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Mais, Madame, ce n’est pas seulement du cœur que vous jugez de la bonté d’un ouvrage, c’est avec une intelligence qu’aucune fausse lueur ne sauroit tromper. Pouvons-nous mettre sur la scène une histoire que vous ne possédiez aussi bien que nous ? Pouvons-nous faire jouer une intrigue dont vous ne pénétriez tous les ressorts ? Et pouvons-nous concevoir des sentiments si nobles et si délicats qui ne soient infiniment au-dessous de la noblesse et de la délicatesse de vos pensées ?
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On sait, Madame, et Votre Altesse Royale a beau s’en cacher, que dans ce haut degré de gloire où la nature et la fortune ont pris plaisir de vous élever, vous ne dédaignez pas cette gloire obscure que les gens de lettres s’étoient réservée. Et il semble que vous ayez voulu avoir autant d’avantage sur notre sexe par les connoissances et par la solidité de votre esprit, que vous excellez dans le vôtre par toutes les grâces qui vous environnent. La cour vous regarde comme l’arbitre de tout ce qui se fait d’agréable. Et nous, qui travaillons pour plaire au public, nous n’avons plus que faire de demander aux savants si nous travaillons selon les règles. La règle souveraine est de plaire à Votre Altesse Royale.
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Voilà sans doute la moindre de vos excellentes qualités. Mais, Madame, c’est la seule dont j’ai pu parler avec quelque connoissance : les autres sont trop élevées au-dessus de moi. Je n’en puis parler sans les rabaisser par la foiblesse de mes pensées, et sans sortir de la profonde vénération avec laquelle je suis,
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MADAME,
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De Votre Altesse Royale
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Le très-humble, très-obéissant
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et très-fidèle serviteur,
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Racine.
Notice
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« Le 17 novembre (1667) Leurs Majestés eurent le divertissement d’une fort belle tragédie, par la troupe royale, en l’appartement de la Reine, où étoient quantité de seigneurs et de dames de la cour. » Ainsi parle la Gazette du 19 novembre 1667, sans nommer d’ailleurs cette fort belle tragédie. Mais nous savons que c’était Andromaque ; car dans la lettre en vers de Robinet, de même date que l’article de la Gazette, nous lisons :
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La cour, qui, selon ses désirs,
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Tous les jours change de plaisirs,
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Vit jeudi certain dramatique,
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Poëme tragique et non comique.
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Dont on dit que beaux sont les vers
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Et tous les incidents divers.
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Et que cet œuvre de Racine
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Maint autre rare auteur chagrine.
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En marge de ces vers on lit le nom d’*Andromaque*.
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Cette représentation, donnée dans l’appartement de la Reine le jeudi 17 novembre, et avant laquelle nous n’en trouvons mentionnée par les contemporains aucune autre de la même pièce, fut-elle la première de toutes ? Cela n’est pas impossible. Iphigénie aussi fut jouée à la cour, avant de l’être à la ville ; et il n’y aurait pas à s’étonner si la tragédie d’*Andromaque* qui naissait sous les auspices d’Henriette d’Angleterre, avait eu le même honneur. N’est-il pas remarquable que la lettre en vers de Robinet et la Gazette s’accordent à en parler pour la première fois à propos du divertissement royal ? On donne cependant assez généralement à la première représentation d’*Andromaque* la date du 10 novembre ; mais il est clair qu’on se borne à répéter une assertion de l’*Histoire du Théâtre françois*. Nous croyons que les auteurs de cette histoire n’ont fait que nous donner une conjecture qu’ils ont prétendu appuyer sur la lettre de Robinet du 19 novembre. Ils ont supposé que la représentation à la cour, dont il est parlé dans cette lettre, avait dû nécessairement être précédée d’une représentation à l’Hôtel de Bourgogne, et, par suite, ils ont cru pouvoir, avec vraisemblance, placer celle-ci à la date du vendredi de la semaine précédente. Ils se sont du reste trompés, en disant que le jeudi dont parle Robinet était le 16 ; c’était, nous l’avons dit, le 17. Ainsi, quand on déférerait à leur autorité dans ce qui ne paraît être de leur part qu’une pure hypothèse, on devrait dater du 11 novembre la première représentation à l’Hôtel le 10 était un jeudi, et par conséquent un des jours où la troupe ne jouait pas. Dès qu’il ne s’agit d’ailleurs que d’une conjecture, cette représentation peut aussi bien avoir été donnée la veille même du jour où la lettre de Robinet fut écrite, c’est-à-dire le vendredi 18. Dans tout cela une seule chose est certaine, c’est qu’*Andromaque*, lorsque Robinet la vit, entre le 20 et le 25 novembre, était encore dans toute sa nouveauté ; car dans sa lettre du 26, il dit :
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J’ai vu la pièce toute neuve
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D’Andromaque, d’Hector la veuve.
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Quel que soit le jour où l’*Andromaque* ait paru pour la première fois sur la scène française, ce jour marque une grande époque dans les annales de notre théâtre, une époque semblable à celle du Cid. Perrault l’a très-bien dit : « Cette tragédie fit le même bruit à peu près que le Cid, lorsqu’il fut représenté. » La comparaison semble juste de tout point. Andromaque s’éleva tout à coup au-dessus de la Thébaïde et de l’Alexandre, comme le Cid au-dessus de Médée ; chacun de ces deux chefs-d’œuvre fut, après des essais qui n’étaient pas sans promesses, la première révélation d’un grand génie ; et non-seulement ils sont l’un et l’autre par là une mémorable date dans la vie de nos deux poëtes dramatiques, ils en sont une surtout dans l’histoire de l’art. Avec le Cid on vit naître chez nous la tragédie fière, sublime, héroïque, qui agrandit les âmes ; avec Andromaque, la tragédie pathétique, qui connaît tous les secrets, toutes les faiblesses du cœur dans leurs nuances les plus délicates, dans leurs replis les plus profonds, et qui sait peindre avec la vérité la plus saisissante les plus terribles orages des passions.
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Il ne faut pas s’attendre à ce qu’un témoin tel que le burlesque Robinet nous rende au moindre degré la vive impression des premiers spectateurs de l’admirable tragédie. Ne l’interrogeons que sur les noms des acteurs qui jouèrent d’original dans Andromaque. Il nous les fait connaître dans sa lettre du 26 novembre. Voici, d’après son témoignage, la distribution des principaux rôles :
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Le Mercure de France de juin 1740 dit que le sieur d’Hauteroche, qui jouait parfaitement les grands confidents, remplissait le rôle de Phœnix : c’était sans doute dès ces premiers temps. La création des premiers rôles est du reste seule intéressante pour nous. Le talent des quatre acteurs qui en furent chargés avait déjà été mis à l’épreuve par Racine dans son Alexandre : celui de Floridor, de Montfleury, de Mlle des Œillets à l’Hôtel de Bourgogne, celui de Mlle du Parc sur la scène du Palais-Royal.
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Mlle du Parc avait quitté la troupe de Molière après la clôture du théâtre aux fêtes de Pâques de cette même année 1667, et s’était engagée à l’Hôtel de Bourgogne pour y débuter dans la nouvelle tragédie. Le poëte, amoureux alors de cette charmante actrice, l’avait décidée à la désertion, pour lui faire suivre sa fortune.
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Il est très-probable que le rôle noble et touchant d’Andromaque, s’il prêtait à de moins grands effets que quelques autres de la même pièce, n’était point cependant celui que Racine avait le moins à cœur de faire interpréter à son gré. On dit que par la perfection avec laquelle elle le joua, Mlle du Parc, dont la beauté et les grâces faisaient d’ordinaire le plus grand succès, parut se surpasser elle-même. Lorsqu’à la fin de l’année suivante une mort prématurée l’enleva au théâtre, l’éclat de son triomphe dans Andromaque n’avait pas encore pâli, témoin ces vers de Robinet :
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L’Hôtel de Bourgogne est en deuil,
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Depuis peu voyant au cercueil
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Son Andromaque si brillante,
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Si charmante et si triomphante.
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Nous avons dit, dans la Notice sur Alexandre, combien était aimé du public Floridor, à qui fut confié le rôle de Pyrrhus. L’Hermione manquait de jeunesse et de beauté : Mlle des Œillets avait alors quarante-six ans ; elle était petite et maigre ; mais son art était consommé, et si quelques années après elle trouva une rivale qui interpréta plus vivement qu’elle et avec plus d’énergie les scènes les plus passionnées de son rôle, il lui resta la supériorité d’un goût fin et délicat.
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Montfleury était né, dit-on, à la fin du seizième siècle, ou tout au moins au comencement du dix-septième ; il était donc bien vieux en 1667 pour jouer le rôle d’Oreste. À en juger par le portrait que Molière, qui était, il est vrai, son ennemi, nous a donné de lui, quelques années avant, dans l’*Impromptu de Versailles*, on aurait d’autres raisons encore de douter que ce rôle lui convînt parfaitement. Montfleury n’était pas de taille galante, mais « gros et gras comme quatre, entripaillé comme il faut, et d’une vaste circonférence. » Il appuyait sur le dernier vers d’une tirade, pour faire faire le brouhaha, et prenait un ton de démoniaque. Un contemporain, Gabriel Gueret, nous paraît confirmer par son témoignage cette dernière critique de Molière. Dans le Parnasse réformé il fait ainsi parler Montfleury lui-même : « J’ai usé tous mes poumons dans ces violents mouvements de jalousie, d’amour et d’ambition… Souvent je me suis vu obligé de lancer des regards terribles, de rouler impétueusement les yeux dans la tête comme un furieux, de donner de l’effroi par mes grimaces…, de crier comme un démoniaque, et par conséquent de démonter tous les ressorts de mon corps… » Il est à croire que Gueret dépeint ainsi Montfleury d’après le souvenir surtout du rôle d’Oreste : il écrivait son opuscule au commencement de 1668, lorsque ce comédien venait de mourir, dans le cours des représentations d’*Andromaque*, au mois de décembre 1667. Cette mort, selon lui, aurait été la suite des violents efforts qu’avait faits Montfleury dans les fureurs d’Oreste : « Qui voudra savoir de quoi je suis mort, qu’il ne demande point si c’est de la fièvre, de l’hydropisie ou de la goutte ; mais qu’il sache que c’est d’*Andromaque*… Ce qui me fait le plus de dépit, c’est qu’*Andromaque* va devenir plus célèbre par la circonstance de ma mort, et que désormais il n’y aura plus de poëte qui ne veuille avoir l’honneur de crever un comédien en sa vie. » Les auteurs de l’*Avertissement* du théâtre de MM. Montfleury, s’appuyant sur l’autorité de Mlle Desmares, arrière-petite-fille du premier interprète des fureurs d’Oreste, disent que Gueret a fait un conte. On pourrait supposer en effet que cette histoire de Montfleury, tué par son jeu forcené, n’a été imaginée que pour faire pendant à celle de Mondory, qui avait été frappé d’une attaque d’apoplexie en jouant les fureurs d’Hérode dans la Mariane de Tristan. Il est bien difficile cependant de récuser le témoignage contemporain de Robinet, dont les termes nous semblent assez clairs dans la lettre en vers du 17 décembre 1667, où il annonce la mort de Montfleury,
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Qui d’une façon sans égale
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Jouoit dans la troupe royale,
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Non les rôles tendres et doux,
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Mais de transports et de courroux,
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Et lequel a, jouant Oreste,
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Hélas ! joué de tout son reste.
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Ô rôle tragique et mortel,
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Combien tu fais perdre à l’Hôtel
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En cet acteur inimitable !
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Qu’importe au surplus ? La tragédie de Racine n’avait pas besoin, pour conquérir la célébrité, de tuer un malheureux comédien. Ne cherchons, si l’on veut, dans l’anecdote, vraie ou fausse, qu’une preuve de l’impression produite sur les spectateurs de ce temps par la violence du jeu de Montfleury. Mais la dernière scène d’*Andromaque* n’a pas été faite pour être jouée de sang-froid ; et cette fois les transports démoniaques de l’acteur purent ne pas mériter de reproches. Du reste les défauts qu’il paraît avoir eus ne l’empêchèrent évidemment pas d’être fort admiré dans la tragédie de Racine, puisque M. de Lionne écrivait à Saint-Évremond que « la pièce étoit déchue par sa mort. » Ajoutons que Montfleury, si sévèrement jugé par Molière, avait cependant la réputation d’un des meilleurs comédiens de ce temps. Chapuzeau le place à côté de Floridor. Ils étaient l’un et l’autre « les grands modèles, dit-il, de tous ceux qui veulent se dévouer au théâtre. » Il y a lieu de penser que, dans l’ensemble, le chef-d’œuvre fut loin d’être trahi par ses premiers interprètes.
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On alla même jusqu’à prétendre (car c’était toujours, en pareil cas, le thème des détracteurs) qu’*Andromaque* devait surtout aux acteurs son éclatant succès. « Elle a besoin, disait Saint-Évremond, de grands comédiens, qui remplissent par l’action ce qui lui manque. » Ne croirait-on pas qu’il s’agit d’une pièce qui resterait froide et languissante, si elle n’était réchauffée par la passion des comédiens, d’une action dont le vide veut être dissimulé par le mouvement entraînant de la représentation théâtrale ? La vérité est, au contraire, que, tout en ayant ce caractère essentiel aux œuvres vraiment dramatiques de produire tout leur effet à la représentation, cette tragédie, si féconde en émouvantes péripéties, et d’un intérêt si puissant par elle-même, n’est guère moins admirée à la lecture, et qu’en tout temps elle a fait les grands acteurs, au lieu d’être faite par eux. Mais Saint-Évremond, engagé dans la cause de Corneille, était de ceux qui ne se résignaient pas à lui reconnaître un rival. Il est curieux de le voir, partagé entre sa passion et les avertissements plus justes de son sens droit, se débattre contre son involontaire admiration. On lui avait envoyé Andromaque avec Attila, joué la même année, quelques mois plus tôt. « À peine ai-je eu le loisir, écrivait-il à M. de Lionne, de jeter les yeux sur Andromaque et sur Attila ; cependant il me paroît qu’*Andromaque* a bien de l’air des belles choses ; il ne s’en faut presque rien qu’il y ait du grand. Ceux qui n’entreront pas assez dans les choses, l’admireront ; ceux qui veulent des beautés pleines, y chercheront je ne sais quoi qui les empêchera d’être tout à fait contents… Mais, à tout prendre, c’est une belle pièce, et qui est fort au-dessus du médiocre, quoique un peu au-dessous du grand. » Le même jugement, au fond très-favorable, mais embarrassé des mêmes restrictions subtiles, se retrouve dans une autre lettre qu’il adressait encore à M. de Lionne : « Ceux qui m’ont envoyé Andromaque m’ont demandé mon sentiment. Comme je vous l’ai dit, elle m’a semblé très-belle ; mais je crois qu’on peut aller plus loin dans les passions, et qu’il y a encore quelque chose de plus profond dans les sentiments que ce qui s’y trouve ; ce qui doit être tendre n’y est que doux, et ce qui doit exciter de la pitié ne donne que de la tendresse. Cependant, à tout prendre, Racine doit avoir plus de réputation qu’aucun autre après Corneille. » Après Corneille, c’est tout ce que voulait Saint-Évremond : c’est à cette conclusion qu’il prétendait arriver par des critiques cette fois si vagues. Il fallait que dans Corneille seul il y eût « du grand et des beautés pleines. » On ne pouvait d’ailleurs rencontrer plus mal que de refuser à Andromaque le mérite d’aller assez loin dans les passions et de donner aux sentiments toute leur profondeur.
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Saint-Évremond ne disputait du moins que sur le degré de beauté de la pièce. Il chicanait plutôt l’admiration qu’il ne la refusait. Racine trouva des censeurs moins réservés. Il fut, au milieu de son succès, inquiété par plus d’une attaque, et dans ce temps il n’en souffrait aucune avec patience. On connaît par les deux épigrammes sanglantes qu’il fit, l’une contre le duc de Créqui, l’autre contre ce même duc et le comte d’Olonne, la malveillance avec laquelle ces grands seigneurs avaient jugé sa tragédie. Les traits qu’il leur renvoya les frappaient en plein visage avec une si terrible justesse qu’on se demande si c’étaient bien précisément ceux-là que, par leurs imprudentes critiques, ils lui avaient eux-mêmes fournis. Quoi qu’il en soit, ce qu’il faut surtout voir dans ces épigrammes, c’est avec quelle vivacité le poëte entrait dans cette guerre, sans se laisser effrayer par des ennemis si qualifiés. Parmi les objections, souvent contradictoires, que l’on fit au caractère de ses personnages, et qui tombaient tantôt sur Pyrrhus, tantôt sur Oreste ou sur Andromaque, il en est une qu’on attribue au grand Condé, et que ce prince soutenait sans doute avec cette hauteur impérieuse et cet emportement dont il avait, nous dit-on, l’habitude, particulièrement lorsqu’il avait tort. « Pyrrhus, disent Louis Racine et Brossette, parut au grand Condé trop violent et trop emporté. » Était-ce donc lui (on serait bien tenté de le croire) que Racine prenait à partie dans ce passage de sa première préface ? « Il s’est trouvé des gens qui se sont plaints que Pyrrhus s’emportât contre Andromaque et qu’il voulût épouser cette captive à quelque prix que ce fût. » Si ce n’était pas avec un héros que le poëte avait ce démêlé, il nous semble qu’on ne s’expliquerait plus très-bien sa riposte : « Tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons, » où le mot tous serait de trop. Toutefois la hardiesse eût été grande, bien autrement surprenante que celle de l’épigramme contre d’Olonne et Créqui ; et bien des personnes hésiteront à penser que Racine, si peu maître qu’il fût de retenir ses sarcasmes, ait pu s’en permettre un semblable contre un prince du sang, couvert de tant de gloire, qui avait été d’ailleurs un des admirateurs les plus déclarés de la tragédie d’*Alexandre*, et qui traitait d’ordinaire le jeune poëte avec tant de bienveillance.
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Racine disait que pour s’embarrasser du chagrin de deux ou trois personnes, il avait trouvé le public trop favorable à sa pièce. Mais évidemment les critiques ne le laissaient pas si indifférent. Plus que toutes les autres, celles de Boileau l’auraient certainement touché, s’il était vrai qu’un ami, si peu suspect de préventions hostiles, eût dans un des rôles d’*Andromaque*, dans celui de Pyrrhus, signalé quelques parties qu’il n’approuvait pas. Cela tout d’abord se concilie assez difficilement avec ces vers de l’épître VII, où Boileau parait mettre les censeurs de Pyrrhus au nombre des envieux :
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Mais par les envieux un génie excité
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Au comble de son art est mille fois monté…
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Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus
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Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus.
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S’il avait été lui-même un de ces censeurs, comment, dira-t-on, ne pas s’étonner qu’il l’eût alors oublié ? Comment ne se pas demander si Monchesnay a été bien informé, lorsqu’il dit dans le Bolæana : « M. Despréaux n’étoit pas du tout satisfait du personnage que fait Pyrrhus, qu’il traitoit de héros à la Scudéry, au lieu qu’Oreste et Hermione sont de véritables caractères tragiques ? » Mais tout s’explique par les souvenirs plus précis que nous trouvons dans l’*Examen d’Andromaque* par Louis Racine. L’exactitude du passage du Bolæana y est confirmée, particulièrement en ce que l’on y dit du jugement sévère de Boileau sur la scène v de l’acte II, entre Pyrrhus et Phœnix. Dans cette scène, il lui semblait que la tragédie, par la peinture des extravagances amoureuses, s’abaissait jusqu’à la naïveté comique, et que l’auteur d’*Andromaque* se montrait beaucoup trop l’émule de Térence. Louis Racine tenait cette remarque de la bouche même de Boileau. Mais il avait en même temps appris de lui qu’il ne l’avait pas toujours faite, que longtemps au contraire il avait admiré cette même scène, ce dont il se repentait, parce que, s’il se fût avisé moins tard de la faute commise par Racine, « il l’eût obligé à supprimer ce morceau. » La critique de Boileau n’est donc pas un fait douteux ; mais il faut le mettre à sa date, à une époque où les corrections n’étaient plus possibles, peut-être même après la mort de Racine.
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L’opinion de Boileau, ce juge excellent, était, on le voit, devenue justement le contre-pied de celle de Condé, à qui Pyrrhus ne semblait pas assez honnête homme. Elle se rapprochait peut-être de celle que l’épigramme attribue à Créqui :
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Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse.
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Racine, nous devons le reconnaître, a, dans sa préface, choisi pour sa défense le terrain où elle était le plus facile et le moins nécessaire : « J’avoue que Pyrrhus n’est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. » Le point vraiment faible était où Boileau a fini par le voir ; et, quoi qu’en dise Racine, Pyrrhus avait un peu trop « lu nos romans. » Non, ce n’est pas là ce farouche fils d’Achille, tel que nous le font entrevoir Euripide et Virgile ; ce n’est pas ce brutal guerrier de l’âge héroïque, qui n’a jamais traité ses plus nobles esclaves qu’en concubines. On alléguerait en vain le cœur de l’homme qui ne change pas ; il est trop évident que si les passions sont au fond toujours semblables, leur expression varie suivant les mœurs des temps et des peuples. Mais il faut se placer au vrai point de vue du théâtre de Racine, et accepter le monde de convention, le monde presque tout idéal, où se meuvent ses créations. Si de tous les personnages d’*Andromaque* Pyrrhus est celui qui, par le plus visible anachronisme, soulève surtout des objections, il est cependant placé par le poëte dans un milieu où il ne manque pas de vérité relative ; et le condamner trop sévèrement serait condamner toute la pièce. La couleur de ce rôle en effet n’est pas sensiblement en désaccord avec celle des autres rôles. Toute cette tragédie antique est écrite sur un ton différent de celui de l’antiquité : on peut dire qu’elle est transposée ; et tel est sans nul doute, plus qu’on ne le croit souvent, la loi nécessaire de l’art. S’imagine-t-on que l’*Andromaque* et les Troyennes d’Euripide, quoiqu’elles aient conservé un accent très-sauvage, s’imagine-t-on que toutes les tragédies grecques en général et l’*Énéide* de Virgile, si on les compare avec les poèmes d’Homère qui en sont la source, ne soient pas transposées également ? Racine connaissait l’antiquité mieux que la plupart de ceux qui lui reprochent aujourd’hui de l’avoir défigurée ; il était profondément imbu de ses beautés éternelles, et savait les rendre à son siècle sous la forme où elles pouvaient être intelligibles pour lui. Il sentait qu’une traduction servile des idées et des mœurs antiques, à supposer qu’un esprit moderne fût entièrement capable d’un tel effort, ne toucherait pas assez des cœurs nourris de tout autres sentiments.
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C’était, à la vérité, être imprudent que de dire, comme il l’a fait dans sa première préface, qu’il avait rendu ses personnages « tels que les anciens poëtes nous les ont donnés, et qu’il n’avait pas pensé qu’il lui fût permis de rien changer à leurs mœurs. » Mais dans la seconde, écrite avec plus de maturité, il a dit bien plus justement, en parlant du rôle d’Andromaque : « J’ai cru me conformer à l’idée que nous avons maintenant de cette princesse. » La note fondamentale de ce rôle lui avait été donnée par les admirables adieux d’Andromaque et d’Hector dans l’*Iliade*, surtout par le doux et tendre accent des vers du troisième livre de l’*Énéide*, par le pur et mélancolique idéal qu’ils nous font concevoir de la veuve et de la mère. Pour faire de cette Andromaque de Virgile la moderne Andromaque, dont quelques traits, comme on l’a fait remarquer, sont chrétiens, Racine n’avait pas beaucoup à s’éloigner de son modèle, déjà si chaste et si touchant ; et il lui suffisait, pour cette transformation facile, de suivre la pente naturelle de son génie. S’il entraînait l’antiquité dans sa propre voie, c’était après l’avoir suivie pour guide aussi loin qu’il le pouvait. Oreste, comme Andromaque, a bien des traits qu’une imagination toute pleine et pénétrée de la poésie antique a pu seule lui donner ; le triste Oreste (tristis Orestes), tourmenté par les furies du crime, s’y fait reconnaître comme dans les plus belles tragédies de la Grèce ; mais sa physionomie a quelquefois aussi une certaine empreinte du siècle de Racine. On en peut dire autant d’Hermione, des seconds personnages eux-mêmes, de Pylade, par exemple, qui de l’ami d’Oreste qu’il était, a dit malicieusement M. Taine, est devenu son menin. Racine ne donnait pas à la scène française un calque de ses vieux modèles, il s’en inspirait librement. Dans l’invention de son drame (et là sans doute la liberté du poëte était plus légitime encore) Racine, comme dans le caractère de ses personnages, se contentait d’une légère donnée que lui fournissaient les traditions antiques, et dont il aimait à dire qu’il ne s’était qu’un peu écarté, se faisant scrupule de « détruire le fondement d’une fable. » On ne peut trop admirer avec quel art ingénieux et fécond il a su trouver, dans quelques vers de Virgile, le germe d’une action si variée, si riche, si fortement nouée, si abondante en situations tragiques, et la plus heureusement conçue pour se prêter au développement des passions.
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Mais dans une notice tout historique ne perdons pas trop de vue les limites naturelles de notre domaine, au delà desquelles nous avons été peut-être entraînés par la critique que Boileau fit tardivement de l’*Andromaque*. Racine ne connut probablement jamais et certainement ne connut pas à temps les objections de son ami, qu’il eût mises à profit. Les censeurs les plus malveillants eux-mêmes, tout en le chagrinant et l’irritant, ne le trouvaient pas indocile. Si dans leurs observations il s’en rencontrait quelqu’une qui lui parût juste, il savait en tenir compte. C’est ce que prouveraient assez plusieurs corrections qu’il a faites dans quelques-uns des vers d’*Andromaque* qui n’avaient pas trouvé grâce devant Subligny.
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Celui-ci était cependant un Zoïle plutôt qu’un vrai critique ; et sa comédie de la Folle querelle n’avait pas été faite, comme on l’a prétendu, pour éclairer Racine sur quelques fautes, mais pour attenter à sa gloire. Cette assez méchante parodie dut affliger Racine ; car elle réussit beaucoup, sans doute parce que l’envie y trouvait son compte, et elle passa même pour être de Molière. Dans la préface, où Subligny revendique la responsabilité du crime, avouant seulement avec modestie « qu’il a tâché de le commettre de l’air dont M. de Molière s’y seroit pris, » il prétend que ce furent les ennemis de sa pièce qui essayèrent de lui en dérober la gloire, en publiant qu’elle avait pour auteur « le plus habile homme que la France ait encore eu en ce genre d’écrire. » Nous croyons qu’il aurait dû plutôt s’en prendre aux ennemis d’*Andromaque*, seuls intéressés à faire passer sous le nom du grand comique une satire si insipide ; et il est plus que douteux que Racine, comme le disent Grimarest dans sa Vie de Molière, et l’abbé Granet dans la préface de son Recueil de dissertations, ait pu s’y méprendre, que même il ait seulement voulu en faire semblant. La seule part que prit Molière à cette attaque contre Racine, et qui suffirait pour causer beaucoup d’étonnement, si l’on ne se rappelait qu’il avait à se venger de l’*Alexandre* porté à l’Hôtel de Bourgogne, et de la désertion de la du Parc, fut de prêter son théâtre à la représentation de la comédie de Subligny. Elle y fut jouée pour la première fois le vendredi 18 mai 1668, comme nous l’apprend Robinet, un de ses admirateurs, un de ceux qui croyaient y reconnaître « un faux Subligny. » Une interruption dans le Registre de la Grange, du 13 au 25 mai 1668, nous cache les deux ou trois premières représentations de la pièce ; mais nous voyons dans ce même registre que depuis le 25 mai jusqu’à la fin de l’année, elle fut jouée vingt-sept fois, ce qui atteste suffisamment son succès et plus encore peut-être celui de la tragédie dont elle escortait le triomphe, en l’insultant.
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Imprimée cette même année 1668, reproduite dans le Recueil de dissertations de l’abbé Granet, la Folle querelle est encore sous nos yeux, et ceux qui ont le courage de la lire peuvent juger si c’est ainsi que l’auteur de la Critique de l’École des femmes et de l’*Impromptu de Versailles* imaginait et écrivait ces petites pièces où la discussion de questions littéraires et la satire personnelle prenaient la forme de charmantes comédies. Subligny, pour censurer, avec une minutie de pédant, le style de la tragédie de Racine et les caractères de ses personnages, avait ramassé pêle-mêle toutes les objections qu’il avait entendu faire, sans oublier Pyrrhus qui ne se conduit pas en honnête homme. Il serait inutile de rien citer de ses lourdes et froides plaisanteries ; nous rappellerons seulement dans les notes d’*Andromaque* quelques-unes de ses critiques de détail, celles principalement auxquelles Racine a fait droit. Ce qu’il y a peut-être de plus intéressant dans cette satire, c’est qu’elle constate maladroitement que l’*Andromaque* avait tourné les têtes, et qu’il se passait alors parmi nous quelque chose de comparable à la fameuse Euripidomanie des anciens. Éraste, dans la pièce, personnifie cette fureur d’enthousiasme ; et une soubrette vient se plaindre de la folie générale : « Cuisinier, cocher, palefrenier, laquais, et jusqu’à la porteuse d’eau, il n’y a personne qui ne veuille discourir d’*Andromaque*. Je pense même que le chien et le chat s’en mêleront, si cela ne finit bientôt. »
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La mauvaise guerre faite à Racine sur le théâtre de Molière ne put donc guère troubler sa victoire. Pour le consoler du gros rire des spectateurs de la Folle querelle, n’avait-il pas d’ailleurs les larmes qu’*Andromaque* faisait verser ? Le souvenir de celles qui, à la première lecture de la pièce, étaient tombées des yeux de la charmante Henriette d’Angleterre, a été recueilli par Racine lui-même, et conservé, comme un titre de gloire, dans l’épître où il reconnaît à la princesse une sorte de collaboration à son œuvre. N’oublions pas non plus les larmes de Mme de Sévigné, qui coulaient sans doute un peu malgré elle, et devaient lui sembler une infidélité au vieux Corneille. On connaît le passage d’une de ses lettres, écrite de Vitré à Mme de Grignan : « Je fus… à la comédie : ce fut Andromaque, qui me fit pleurer plus de six larmes ; c’est assez pour une troupe de campagne. » À Paris, où elle trouvait de meilleurs comédiens, elle pleurait apparemment sans compter. Et que d’autres en ce même temps, non certes douées de plus de sensibilité qu’elle, mais moins en garde contre Racine, durent s’attendrir avec plus d’abandon ! C’est depuis Andromaque que la cause de Racine fut gagnée dans le cœur des femmes ; et l’on peut dire avec Fontenelle, sans y mettre la même intention railleuse : « Voilà ce qu’il falloit aux femmes, dont le jugement a tant d’autorité au théâtre françois. Aussi furent-elles charmées. » Fontenelle aurait pu ajouter :
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Et je sais même sur ce fait
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Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
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Mais il a mieux aimé dire : « J’en excepte quelques femmes qui valoient des hommes. »
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Il serait peu intéressant de donner au lecteur le relevé que nous pourrions faire soit dans le Registre de la Grange, soit dans le Mercure, des nombreuses représentations d’*Andromaque* à Paris, à Fontainebleau et à Versailles, sous le règne de Louis XIV, pendant la vie comme après la mort de Racine. Pour l’*Alexandre*, on pouvait être curieux de savoir jusqu’à quel point et combien de temps il s’était soutenu dans la faveur de la ville et de la cour ; mais il importe peu de connaître quel nombre de fois, en telle ou telle année, a été jouée une tragédie dont le succès n’a jamais faibli dans tout le cours du grand siècle, qui depuis n’a pas lassé l’admiration, et qui vivra tant qu’il y aura une scène française. Disons seulement, au sujet du goût si durable, de la prédilection même témoignée par les contemporains de Racine pour son premier chef-d’œuvre, qu’en 1685 ou 1686 Baillet écrivait dans ses Jugemens des savans : « C’est maintenant de toutes ses pièces celle que la cour et le public revoient le plus volontiers ; de sorte que les connoisseurs semblent lui donner le prix sur toutes les autres. » L’opinion de Boileau n’était pas, au témoignage de Brossette, très-éloignée de celle-là ; au-dessus d’*Andromaque*, il ne plaçait que Phèdre.
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Voltaire, au siècle suivant, ne mettait pas Andromaque moins haut. Il disait dans ses Remarques sur le troisième discours du poëme dramatique, de Corneille : « Il y a manifestement deux intrigues dans l’*Andromaque* de Racine, celle d’Hermione aimée d’Oreste et dédaignée de Pyrrhus, celle d’Andromaque qui voudrait sauver son fils et être fidèle aux mânes d’Hector. Mais ces deux intérêts, ces deux plans sont si heureusement rejoints ensemble que, si la pièce n’était pas un peu affaiblie par quelques scènes de coquetterie et d’amour, plus dignes de Térence que de Sophocle, elle serait la première tragédie du théâtre français. »
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Toutes les tragédies de Racine, à partir d’*Andromaque*, ont eu, dans tous les temps, de célèbres interprètes sur la scène. Comme l’éclat qu’ils y ont jeté n’est qu’un reflet de la gloire du poëte, on ne trouverait ici qu’un historique incomplet de ces chefs-d’œuvre, si nous ne rappelions brièvement le souvenir, non point de tous les talents qui en ont dignement secondé les représentations, mais de ceux qui, dans les grands rôles, ont laissé la trace la plus brillante et la plus durable.
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Du vivant de Racine, après les comédiens qui ont joué d’original dans Andromaque, et dont nous avons parlé, le nom qui survit entre tous dans la représentation de cette tragédie, est celui de la Champmeslé.
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À la rentrée de Pâques de l’année 1670, la Champmeslé, qui venait d’être engagée à l’Hôtel de Bourgogne, y choisit pour ses débuts le rôle d’Hermione, créé avec tant d’éclat par Mlle des Œillets. Malgré son inexpérience, elle eut le plus étonnant succès, surtout dans les derniers actes, où elle rendit les emportements de la passion avec tant de feu que de ce jour elle devint une actrice sans rivale. La des Œillets, éloignée alors de la scène par une maladie à laquelle elle devait bientôt après succomber, avait voulu la voir. Elle sortit de la représentation en s’écriant douloureusement : « Il n’y a plus de des Œillets ! » Ce fut, dit-on, par son admirable jeu dans ce rôle d’Hermione que la Champmeslé toucha le cœur de Racine.
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Il ne nous reste aucun détail sur le jeu, dans le rôle de Pyrrhus, d’un célèbre acteur du même temps, nous voulons parler de Baron. Mais dans tous ses rôles il était sans égal. Floridor, qui s’était retiré du théâtre en 1671, avait le premier, nous l’avons dit, joué Pyrrhus. On dut cesser de regretter ce comédien si aimé lorsqu’en 1673 Baron, entré bien jeune encore à l’Hôtel de Bourgogne, fut chargé de représenter le même personnage. Sa noble figure, sa belle taille, la dignité de son geste le rendaient très-propre à ces rôles de rois. Il reprit celui de Pyrrhus en 1720, lorsqu’il reparut sur la scène, dont il s’était tenu éloigné vingt-neuf ans.
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Au dix-huitième siècle, l’art du tragédien fut porté très-haut. On y eut généralement l’opinion, difficile, il est vrai, à contrôler, que les plus fameux acteurs du siècle précédent étaient fort dépassés, surtout que la déclamation s’était beaucoup rapprochée de la nature et de la vérité. Baron appartient aux deux âges. Le rôle de Pyrrhus, qui, nous venons de le voir, avait été si longtemps en bonnes mains, fut aussi un des meilleurs de Quinault-Dufresne, qui brilla sur le théâtre français de 1712 à 1741 : « acteur plus éblouissant que profond, dit Mlle Clairon dans ses Mémoires, noble, mais jamais terrible ; plein de chaleur, mais sans ordre, sans principes, » et qui devait à son bel et imposant extérieur une grande part de ses succès. Parmi les plus touchantes Andromaques on cite Mlle Gaussin (Andromaque fut un de ses rôles de début en 1731), et, beaucoup plus tard qu’elle, dans les dernières années du siècle, Mlle des Garcins, qui la rappelait, avec moins de beauté, mais presque son égale par la sensibilité touchante, la douceur charmante de la voix et le même don de faire couler les larmes.
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Mais de tous les rôles de la tragédie d’*Andromaque*, ceux que les acteurs du dix-huitième siècle jouèrent avec le plus d’éclat, furent ceux d’Hermione et d’Oreste. Les belles Hermiones sont nombreuses en ce temps. Mlle Lecouvreur, qui avait débuté à la Comédie française en 1717, est la première en date, et peut-être la plus parfaite. Nous disons la première en date ; car nous ne croyons pas que la Duclos, qui l’avait précédée au théâtre, et qui, dès 1696, avait doublé la Champmeslé dans ses grands rôles, ait particulièrement brillé dans celui d’Hermione. Louis XIV, à ce qu’on rapporte, avait dit que pour remplir parfaitement le rôle d’Hermione, il eût fallu que la des Œillets jouât les deux premiers actes, et la Champmeslé les autres ; car l’une jouait plus finement, l’autre avec plus de passion. Cet idéal que rêvait le grand roi paraît s’être réalisé dans Adrienne Lecouvreur. « Elle a réuni à elle seule, et au plus haut degré de perfection, disent les auteurs de l’*Histoire du Théâtre françois*, les talents de la des Œillets et de la Champmeslé. »
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Ce fut par le rôle d’Hermione que débuta avec le plus grand succès, devant le roi Louis XV, à Fontainebleau, le 7 novembre 1724, Mlle Deseine, qui devint plus tard Mme Quinault-Dufresne. Elle y avait montré tant d’intelligence et d’âme, que dès le 16 du même mois on eut ordre à la comédie de la recevoir ; et lorsque le 5 janvier 1725 elle parut dans le même rôle sur la scène de Paris, elle était vêtue d’un costume magnifique dont le Roi lui avait fait présent, et qui était, dit-on, du prix de huit mille livres.
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Le théâtre l’avait déjà perdue quand vinrent y conquérir une grande célébrité, l’une en 1737, l’autre en 1743, deux tragédiennes qui furent longtemps rivales, Mlle Dumesnil et Mlle Clairon. Le rôle d’Hermione fut un de ceux où s’engagea la lutte de leurs talents très-différents. « Mlle Dumesnil, a dit Mlle Clairon, qui naturellement n’était pas disposée à trop d’indulgence pour elle, Mlle Dumesnil n’était ni belle ni jolie, sa physionomie, sa taille n’offraient aux yeux qu’une bourgeoise sans grâce, sans élégance…; mais elle était pleine de chaleur et de pathétique. » La Harpe nous donne à peu près la même idée de Mlle Dumesnil : « Cette actrice a fait voir ce que peut le pathétique… Elle n’a jamais eu ni voix, ni figure, ni noblesse ; elle laissait tomber de très-beaux détails dans tous ses rôles ; mais, dans les mouvements de l’âme, elle avait une énergie et une vérité qui enlevaient les suffrages. » Clairon n’avait pas les inspirations enflammées, les terribles éclairs de passion, le débit rapide et foudroyant, qui, dans les plus énergiques passages de son rôle, devaient faire de la Dumesnil une admirable Hermione, Mais, avec de moins grands éclats, son art étudié, savant, son esprit fin et délicat, sa grande intelligence, sa noblesse lui donnaient aussi quelques avantages. Elle entrait profondément dans l’esprit de ses rôles. Les observations que dans ses Mémoires elle a consignées sur celui d’Hermione, témoignent assez de la justesse de son goût, et du soin avec lequel elle méditait et réglait son jeu. Nous en reproduisons quelques-unes dans les notes de la pièce. Voici comment elle comprenait le sens général du rôle ; il nous semble qu’elle l’analyse assez bien pour défier, non pas en bon style, mais en sagacité pénétrante, les commentateurs de profession : « Ce rôle offre continuellement le danger de ne pas atteindre le but ou de le dépasser. Le caractère en est passionné, et n’est pas tendre ; il est furieux et point méchant ; il est noble et fier, et se permet cependant de la séduction et de la dissimulation avec Oreste, et de l’atrocité avec Pyrrhus ; son orgueil et sa passion marchent partout d’un pas égal, excepté dans les six vers qui commencent par celui-ci :
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Mais, Seigneur, s’il le faut, si le ciel en colère, etc.,
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dans la fin du monologue du cinquième acte, et le commencement du dernier couplet de ce rôle, où l’amour parle seul et fait couler ses larmes.
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« Tout ce que j’ai cherché de ressources dans mon physique et dans mes réflexions pour tâcher d’atteindre à la beauté de ce rôle, pour y soutenir le caractère, sans altérer la fraîcheur de l’âge, est un de mes plus pénibles travaux…
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« Dans tout ce qui peint l’amour d’Hermione, il faut soigneusement éviter les sons les plus touchants, la physionomie simple et douce, qui caractérisent les âmes tendres, et, dans son emportement, s’éloigner, autant qu’il est possible, des élans sûrs, fermes, de la femme expérimentée, telle par exemple que Roxane dans Bajazet. »
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Dans le temps où Mlles Dumesnil et Clairon se disputaient les applaudissements dans le rôle d’Hermione, le rôle d’Oreste avait trouvé un de ses plus grands interprètes. C’était le Kain, dont l’année 1750 vit les débuts sur la scène tragique. La Harpe l’appelait « le grand acteur, celui qui a porté le plus loin le sentiment et l’expression de la tragédie. « Mlle Clairon fait remarquer « que sa perfection n’était complète que dans les tragédies de Voltaire, et que les rôles de Racine étaient trop simples pour lui. » Cela est constaté par tous les témoignages contemporains, et nous donnerait, nous l’avouerons, l’idée de qualités sans doute très-brillantes, mais non de premier ordre. Quoi qu’on puisse d’ailleurs penser de lui, il paraît que dans les fureurs d’Oreste, le Kain était fort beau ; la Harpe a conservé, dans son commentaire, le souvenir d’un des grands effets qu’il y produisait.
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Après la disparition de tous ces fameux acteurs du dix-huitième siècle, un admirable tragédien, un tragédien de génie ne serait peut-être pas trop dire, allait faire mieux encore que de continuer leur tradition : l’art fut renouvelé par lui et porté à son plus haut point. Talma, bien qu’il ait débuté en 1787 et ait été reçu à la Comédie française en 1789, appartient surtout au dix-neuvième siècle, où son talent se montra dans toute sa maturité et dans toute sa perfection. Le rôle d’Oreste fut un de ses plus beaux triomphes. Mme de Staël cite un passage de la scène des fureurs, où il lui semblait très-supérieur à le Kain. Le critique Geoffroy, détracteur très-passionné de Talma, exprimait une opinion tout opposée. Son jugement avait même été d’abord entièrement défavorable au nouvel acteur. Quoiqu’il fût contraint de reconnaître que Talma avait rendu les fureurs d’Oreste au gré du public, il protestait contre le succès, et accusait le tragédien « d’avoir moins représenté une fureur causée par le désespoir d’une passion violente qu’un état de démence. » Il parlait ainsi en 1800. Mais, un an après, ne pouvant plus lutter obstinément contre une admiration toujours croissante, il lui fallait écrire : « Il me semble que Talma a beaucoup mieux rendu qu’autrefois les fureurs d’Oreste. Je l’ai vu jadis imiter les contorsions d’un fou ; maintenant il exprime le vrai délire de la passion et du désespoir… Il m’a paru très-beau, très-pathétique. » Et un peu plus tard encore : « Talma a produit un grand effet dans le rôle d’Oreste, surtout dans les deux derniers actes… Il ne laisse presque rien à désirer dans le morceau terrible qui termine la pièce. » Cependant il soutint constamment que l’avantage restait à le Kain : « Talma, disait-il en 1804, est toujours en possession des plus vifs applaudissements dans les fureurs d’Oreste. Il les joue avec une effrayante vérité, qui doit frapper la multitude. Le Kain avait une autre manière : pénétré de la noblesse de son art, il était persuadé qu’il fallait conserver à Oreste une sorte de dignité, même dans ses moments d’aliénation… Il ne croyait pas que la fureur d’Oreste dût ressembler à une attaque d’épilepsie. Le Kain s’efforçait donc d’ennoblir ce délire d’un prince qu’une horrible fatalité avait dévoué aux Euménides. Talma a pris une autre manière : il a plus de naturel et de vérité, mais moins de noblesse et même d’intérêt… Il étonne, il épouvante… Le Kain était plus touchant et plus pathétique. » Malgré le parti pris d’exalter le Kain aux dépens de Talma, ce passage où l’acteur sacrifié impose quelque admiration à l’hypercritique lui-même, est curieux à citer, parce qu’il semblerait pouvoir donner une certaine idée de la manière différente dont les deux tragédiens interprétaient ces fureurs d’Oreste. Toutefois il y a lieu de se demander s’il suffit de beaucoup réduire l’exagération de Geoffroy, et s’il reste, dans la comparaison qu’il fait, un fond de vérité. Mme de Staël, dans le chapitre de l’Allemagne, cité plus haut, donne à entendre que le jeu de Talma avait précisément les mérites que le journaliste lui refuse. C’est en parlant de la sublime interprétation de cet acteur qu’elle dit : « Les grands acteurs se sont presque toujours essayés dans les fureurs d’Oreste ; mais c’est là surtout que la noblesse des gestes et des traits ajoute singulièrement à l’effet du désespoir. La puissance de la douleur est d’autant plus terrible, qu’elle se montre à travers le calme et la dignité d’une belle nature. »
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À cette époque des magnifiques représentations de Talma, d’autres rôles de la tragédie d’*Andromaque* étaient joués avec un talent qui a laissé des souvenirs, quoiqu’il ne pût rien avoir de comparable à celui du tragédien sans pareil. Lafon, qui avait un peu d’emphase, mais du feu, de la sensibilité, de la noblesse, représentait, avec un grand succès, le personnage de Pyrrhus. Lorsque les comédiens français furent réunis en une seule troupe en 1799, Mlle Raucourt, élève de Clairon, dont les débuts remontaient à l’année 1772, brilla dans plusieurs des grands rôles des tragédies de Racine, dans celui d’Hermione entre autres. Sa beauté, sa fière énergie y étaient fort admirées. On lui reprochait toutefois dans les scènes violentes, dans les emportements d’Hermione, quelque exagération et une férocité à laquelle la rudesse de sa voix donnait un caractère trop mâle. Peu après parut une autre Hermione, dont les qualités étaient entièrement différentes. C’était Mlle Duchesnois, qui devait longtemps, à côté de Talma, contribuer aux splendeurs de cette belle époque du théâtre français, et à laquelle Mlle Georges, formée par Mlle Raucourt, disputait seule parmi les tragédiennes la faveur du public. Mlle Duchesnois, qui, par l’expression touchante de son jeu, savait, mieux que nulle autre, faire couler les larmes, avait mérité d’être appelée l’*actrice de Racine*. Peut-être, avec une telle nature de talent, lui manquait-il quelque chose pour le rôle d’Hermione. Il parait cependant que, dès le temps de ses débuts, elle ravissait les spectateurs dans les scènes pathétiques des deux derniers actes. On y regrettait seulement que dans l’ironie elle ne mît pas assez d’amertume ni de force, et que sa voix conservât trop souvent encore des inflexions douces et tendres, lorsque le rôle réclame surtout de l’énergie.
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Après tant de talents divers qui s’étaient tour à tour produits dans le même rôle, peut-être, quoiqu’il faille au théâtre se défier de l’avantage qu’ont naturellement pour nous les admirations présentes sur les admirations de nos pères, peut-être avons-nous vu la plus admirable des Hermiones, supérieure aux Champmeslé et aux Lecouvreur. On croyait que l’ancienne tragédie française, qui avait fait place, sur notre scène, au drame moderne, ne vivait plus que dans les livres et dans l’admiration des lettrés, et qu’elle était passée à l’état de bel archaïsme, lorsque Mlle Rachel, de son souffle inspiré, la ranima devant la foule. Hermione fut, dans le théâtre de Racine, le premier rôle qu’elle joua à la Comédie française ; c’était au mois de juin 1838, dans ses premiers débuts. Quelque admirée qu’elle ait été dans d’autres tragédies de notre poëte, nous croyons que dans aucune elle n’a paru aussi parfaite que dans Andromaque. La terrible ironie d’Hermione convenait merveilleusement à son talent. Elle avait le secret de pousser cette ironie à ses dernières limites, sans rien lui faire perdre de sa dignité tragique. On ne pouvait la voir sans se dire que le génie de Racine n’avait pas autrement conçu la fierté, la passion de ce rôle magnifique. La dernière représentation qu’ait donnée Mlle Rachel (23 juillet 1855) a été une représentation d’*Andromaque*. Elle a fait, dans le rôle d’Hermione, ses adieux au grand art qu’elle avait relevé.
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Les grands comédiens que Saint-Évremond affectait de croire nécessaires à Andromaque pour la soutenir dans la faveur publique n’ont donc en aucun temps manqué à cette tragédie. C’est un bonheur qui n’arrive qu’aux belles œuvres, source inépuisable d’inspiration, ouverte pour toutes les générations.
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Il est très-vrai, comme le dit Racine dans sa seconde préface, qu’il ne doit rien, pour le sujet de sa tragédie, à la pièce du théâtre grec qui porte le même titre. Il n’y a pas trouvé non plus la première idée de ses caractères. Nous aurons à signaler seulement quelques emprunts de détail qu’il a faits à l’*Andromaque* d’Euripide, aussi bien qu’aux Troyennes du même poëte, et aux Troyennes de Sénèque. Voltaire, dans sa préface du Pertharite de Corneille, joué en 1652, dit qu’il croit « avoir découvert dans cette pièce le germe de la belle tragédie d’*Andromaque*. » Avant sa découverte, quelques rapports frappants entre les deux tragédies avaient déjà été signalés ; mais il exagère beaucoup lorsqu’il avance qu’on trouvera dans Pertharite « toute la disposition de la tragédie d’*Andromaque* ; » il suffisait de dire : quelques situations qui se ressemblent. Son intention d’ailleurs n’était pas de rabaisser la gloire de Racine. C’était Corneille dont il traitait le génie avec trop peu de respect, lorsque dans son commentaire il ne craignait pas d’écrire : « Il est évident que Racine a tiré son or de cette fange. » Pour Racine, il prend soin de le disculper de plagiat : personne n’eût songé à en accuser l’auteur d’*Andromaque*. Ni dans son plan général, ni dans ses caractères, ni dans ses admirables peintures des passions, sa tragédie ne doit rien à Pertharite ; il a donc pu légitimement demander quelques inspirations à Corneille, sans avoir dans cet emprunt rien perdu de son originalité.
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Si Andromaque avait eu réellement quelques modèles, nous n’aurions pu négliger d’en parler sans laisser incomplet l’historique de cette pièce ; il est moins nécessaire d’énumérer les traductions ou imitations qui en ont été données. Mentionnons cependant, parce qu’elle a eu au dix-huitième siècle quelque célébrité, la tragédie de la Mère en détresse (Distrest Mother), que Philips fit représenter sur la scène anglaise, et qui est moins une imitation qu’une traduction, mais une traduction quelquefois inexacte, d’*Andromaque*. On y trouve trois nouvelles scènes ajoutées au dénoûment de Racine. La pièce a été imprimée en 1712. L’abbé du Ros et Louis Racine en ont parlé ; Richardson, dans son roman de Paméla, en a fait une critique de quelque étendue, qui, dans son intention, s’adressait plutôt au poëte original qu’à son traducteur ; il est à regretter qu’il n’ait pas suffisamment distingué l’un de l’autre, et qu’en quelques endroits il ait paru croire avoir affaire à Racine, tandis qu’il n’eût dû s’en prendre qu’à son copiste peu fidèle. Philips n’avait pas été dans son pays le premier traducteur de la pièce de Racine. « Dès 1675, dit l’abbé du Bos, les Anglais avaient une traduction en prose de l’*Andromaque*, retouchée et mise au théâtre par M. Crown. » Mais la Mère en détresse, qui est en vers, semblait par cela même une tentative plus sérieuse pour naturaliser en Angleterre le chef-d’œuvre de notre poëte. Richardson nous apprend que Mrs Porter, chargée du rôle d’Hermione, le jouait avec un talent incomparable. Il parle avec indignation d’un épilogue récité à la suite de la pièce ; cet épilogue, qui a été imprimé sous le nom de Budgell, et qu’on a quelquefois attribué à Addison, était, dit Richardson, rempli d’équivoques absurdes et assez indécentes pour faire perdre contenance aux spectatrices. Il est au moins certain que c’était une bouffonnerie ridicule, et d’autant plus sacrilège qu’on la faisait débiter par l’actrice qui venait de représenter Andromaque, la plus noble figure de cette tragédie. De telles monstruosités de goût ne permettaient plus de savoir gré aux Anglais de l’hommage que par leur traduction ils semblaient rendre au génie du poëte français. Richardson du moins, que révoltait tant de grossièreté, était digne de sentir les beautés délicates d’*Andromaque*, même à travers une traduction qui l’affaiblissait beaucoup et quelquefois la dénaturait. Dans l’examen qu’il en fait, il exprime souvent une juste et vive admiration ; mais il était trop austère pour que la pièce ne lui parût pas offrir quelques dangers ; il inclinait à ranger l’auteur d’*Andromaque* parmi les écrivains qui « semblent avoir pour but de soulever ces orages du cœur dont la violence emporte tout, religion, raison, bonnes mœurs. » Son génie, qui se complaisait dans la peinture candide des sentiments les plus doux, ne pouvait s’accommoder d’un Pyrrhus si féroce, d’une Hermione si emportée, si cruelle. Quelques-unes de ses appréciations sévères ne font que reproduire ce que d’autres censeurs de la pièce avaient dit avant lui, et sont fort contestables, quoique, dans sa lettre à d’Alembert, Rousseau les déclare très-judicieuses, heureux qu’il était de trouver pour sa thèse sur les vices du théâtre l’appui d’une telle autorité. Mais nous avions seulement à rappeler en quelques mots la traduction anglaise de Philips, et non à rentrer dans l’histoire des diverses critiques d’*Andromaque*.
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Parmi les imitations de cette tragédie, il en est une qui, dans plusieurs des principales situations, suit Racine à la trace : si peu racinienne cependant, si étrange, qu’on hésite à en parler ici. Si l’on ne regarde qu’au nom de l’imitateur, c’est celui d’un vrai poëte, d’un poëte charmant que l’on peut citer partout ; mais son génie s’égarait beaucoup trop dans les sentiers d’une fantaisie déréglée. Dans le petit drame en vers, œuvre de jeunesse, qui a pour titre : les Marrons du feu, et dans laquelle Hermione est devenue la Camargo, Oreste l’abbé Annibal Désiderio, comment dire ce qu’Alfred de Musset a tiré de l’or de Racine ? Ne retournons pas la phrase, citée plus haut, du commentaire de Pertharite : elle rendrait mal notre pensée. Mais Voltaire, dans le même commentaire, a parlé de Phidias faisant d’une statue informe son Jupiter Olympien : ici nous songeons à quelque jeune sculpteur téméraire, qui, dans une débauche de son imagination et de son ciseau, aurait changé le Jupiter Olympien en un Satyre ; le Satyre est plein de verve ; mais c’est toujours une profanation et un malheur de se jouer, fût-ce très-spirituellement, avec les Dieux.
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Notre texte est celui de l’édition de 1697. Les variantes nous ont été données par deux éditions séparées : celle de 1668 d’abord, qui est l’édition originale, et celle de 1673 (Paris, Henry Loyson), très-différente en plusieurs points de la première ; et par les éditions collectives dont nous avons fait usage pour les pièces précédentes.
Première préface
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VIRGILE
90
au troisième livre
91
DE L’*ÉNÉIDE*.
92
C’est Énée qui parle.
93
Littoraque Epeiri legimus, portuque subimus
94
Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem.
95
Solemnes tum forte dapes et tristia dona
96
Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat
97
Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespite inanem,
98
Et geminas, causam lacrymis, sacraverat aras…
99
Dejecit vultum, et demissa voce locuta est :
100
« O felix una ante alias Priameïa virgo,
101
Hostilem ad tumulum, Trojæ sub mœnibus altis
102
Jussa mori ! quæ sortitus non pertulit ullos,
103
Nec victoris heri tetigit captiva cubile.
104
Nos, patria incensa, diversa per æquora vectæ,
105
Stirpis Achilleæ fastus, juvenemque superbum,
106
Servitio enixæ, tulimus, qui deinde secutus
107
Ledæam Hermionem, Lacedæmoniosque hymenæos…
108
Ast illum, ereptæ magno inflammatus amore
109
Conjugis, et scelerum Furiis agitatus, Orestes
110
Excipit incautum, patriasque obtruncat ad aras. »
111
Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène, l’action qui s’y passe, les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères. Excepté celui d’Hermionne, dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans l’*Andromaque* d’Euripide.
112
Mais véritablement mes personnages sont si fameux dans l’antiquité, que pour peu qu’on la connoisse, on verra fort bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous les ont donnés. Aussi n’ai-je pas pensé qu’il me fut permis de rien changer à leurs mœurs. Toute la liberté que j’ai prise, ç’a été d’adoucir un peu la férocité de Pyrrhus, que Sénèque, dans sa Troade, et Virgile, dans le second de l’*Énéide*, ont poussée beaucoup plus loin que je n’ai cru le devoir faire.
113
Encore s’est-il trouvé des gens qui se sont plaints qu’il s’emportât contre Andromaque, et qu’il voulût épouser cette captive à quelque prix que ce fût. J’avoue qu’il n’est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire ? Pyrrhus n’avoit pas lu nos romans. Il étoit violent de son naturel. Et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons.
114
Quoi qu’il en soit, le public m’a été trop favorable pour m’embarrasser du chagrin particulier de deux ou trois personnes qui voudroient qu’on réformât tous les héros de l’antiquité pour en faire des héros parfaits. Je trouve leur intention fort bonne de vouloir qu’on ne mette sur la scène que des hommes impeccables. Mais je les prie de se souvenir que ce n’est pas à moi de changer les règles du théâtre. Horace nous recommande de dépeindre Achille farouche, inexorable, violent, tel qu’il étoit, et tel qu’on dépeint son fils. Et Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c’est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu’ils soient extrêmement bons, parce que la punition d’un homme de bien exciteroit plutôt l’indignation que la pitié du spectateur ; ni qu’ils soient méchants avec excès, parce qu’on n’a point pitié d’un scélérat. Il faut donc qu’ils aient une bonté médiocre, c’est-à-dire une vertu capable de foiblesse, et qu’ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détester.
Seconde préface
115
VIRGILE
116
au troisième livre
117
DE L’*ÉNÉIDE*.
118
C’est Énée qui parle.
119
Littoraque Epeiri legimus, portuque subimus
120
Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem.
121
Solemnes tum forte dapes et tristia dona
122
Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat
123
Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespite inanem,
124
Et geminas, causam lacrymis, sacraverat aras…
125
Dejecit vultum, et demissa voce locuta est :
126
« O felix una ante alias Priameïa virgo,
127
Hostilem ad tumulum, Trojæ sub mœnibus altis
128
Jussa mori ! quæ sortitus non pertulit ullos,
129
Nec victoris heri tetigit captiva cubile.
130
Nos, patria incensa, diversa per æquora vectæ,
131
Stirpis Achilleæ fastus, juvenemque superbum,
132
Servitio enixæ, tulimus, qui deinde secutus
133
Ledæam Hermionem, Lacedæmoniosque hymenæos…
134
Ast illum, ereptæ magno inflammatus amore
135
Conjugis, et scelerum Furiis agitatus, Orestes
136
Excipit incautum, patriasque obtruncat ad aras. »
137
Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène, l’action qui s’y passe, les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères. Excepté celui d’Hermione, dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans l’*Andromaque* d’Euripide.
138
C’est presque la seule chose que j’emprunte ici de cet auteur. Car, quoique ma tragédie porte le même nom que la sienne, le sujet en est pourtant très-différent. Andromaque, dans Euripide, craint pour la vie de Molossus, qui est un fils qu’elle a eu de Pyrrhus, et qu’Hermione veut faire mourir avec sa mère. Mais ici il ne s’agit point de Molossus. Andromaque ne connoît point d’autre mari qu’Hector, ni d’autre fils qu’Astyanax. J’ai cru en cela me conformer à l’idée que nous avons maintenant de cette princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d’Andromaque ne la connoissent guère que pour la veuve d’Hector et pour la mère d’Astyanax. On ne croit point qu’elle doive aimer ni un autre mari, ni un autre fils. Et je doute que les larmes d’Andromaque eussent fait sur l’esprit de mes spectateurs l’impression qu’elles y ont faite, si elles avoient coulé pour un autre fils que celui qu’elle avoit d’Hector.
139
Il est vrai que j’ai été obligé de faire vivre Astyanax un peu plus qu’il n’a vécu ; mais j’écris dans un pays où cette liberté ne pouvoit pas être mal reçue. Car, sans parler de Ronsard, qui a choisi ce même Astyanax pour le héros de sa Franciade, qui ne sait que l’on fait descendre nos anciens rois de ce fils d’Hector, et que nos vieilles chroniques sauvent la vie à ce jeune prince, après la désolation de son pays, pour en faire le fondateur de notre monarchie ?
140
Combien Euripide a-t-il été plus hardi dans sa tragédie d’*Hélène* ! Il y choque ouvertement la créance commune de toute la Grèce. Il suppose qu’Hélène n’a jamais mis le pied dans Troie ; et qu’après l’embrasement de cette ville, Ménélas trouve sa femme en Égypte, dont elle n’étoit point partie. Tout cela fondé sur une opinion qui n’étoit reçue que parmi les Égyptiens, comme on le peut voir dans Hérodote.
141
Je ne crois pas que j’eusse besoin de cet exemple d’Euripide pour justifier le peu de liberté que j’ai prise. Car il y a bien de la différence entre détruire le principal fondement d’une fable, et en altérer quelques incidents, qui changent presque de face dans toutes les mains qui les traitent. Ainsi Achille, selon la plupart des poëtes, ne peut être blessé qu’au talon, quoique Homère le fasse blesser au bras et ne le croie invulnérable en aucune partie de son corps. Ainsi Sophocle fait mourir Jocaste aussitôt après la reconnoissance d’Œdipe, tout au contraire d’Euripide, qui la fait vivre jusqu’au combat et à la mort de ses deux fils. Et c’est à propos de quelque contrariété de cette nature qu’un ancien commentateur de Sophocle remarque fort bien, « qu’il ne faut point s’amuser à chicaner les poëtes pour quelques changements qu’ils ont pu faire dans la fable ; mais qu’il faut s’attacher à considérer l’excellent usage qu’ils ont fait de ces changements, et la manière ingénieuse dont ils ont su accommoder la fable à leur sujet. »
Acteurs
142
- Andromaque, veuve d’Hector, captive de Pyrrhus.
143
- Pyrrhus, fils d’Achille, roi d’Épire.
144
- Oreste, fils d’Agamemnon.
145
- Hermione, fille d’Hélène, accordée avec Pyrrhus.
146
- Pylade, ami d’Oreste.
147
- Cléone, confidente d’Hermione.
148
- Céphise, confidente d’Andromaque.
149
- Phœnix, gouverneur d’Achille, et ensuite de Pyrrhus.
150
- Suite d’Oreste.
151
La scène est à Buthrot, ville d’Épire, dans une salle du palais de Pyrrhus.
Acte I
Scène première
152
Oreste, Pylade
153
**Oreste**
154
Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
155
Ma fortune va prendre une face nouvelle ;
156
Et déjà son courroux semble s’être adouci,
157
Depuis qu’elle a pris soin de nous rejoindre ici.
158
Qui l’eût dit, qu’un rivage à mes vœux si funeste
159
Présenteroit d’abord Pylade aux yeux d’Oreste ?
160
Qu’après plus de six mois que je t’avois perdu,
161
À la cour de Pyrrhus tu me serois rendu ?
162
**Pylade**
163
J’en rends grâces au ciel, qui m’arrêtant sans cesse
164
Sembloit m’avoir fermé le chemin de la Grèce,
165
Depuis le jour fatal que la fureur des eaux
166
Presque aux yeux de l’Épire écarta nos vaisseaux.
167
Combien dans cet exil ai-je souffert d’alarmes !
168
Combien à vos malheurs ai-je donné de larmes,
169
Craignant toujours pour vous quelque nouveau danger
170
Que ma triste amitié ne pouvoit partager !
171
Surtout je redoutois cette mélancolie
172
Où j’ai vu si longtemps votre âme ensevelie.
173
Je craignois que le ciel, par un cruel secours,
174
Ne vous offrît la mort que vous cherchiez toujours.
175
Mais je vous vois, Seigneur ; et si j’ose le dire,
176
Un destin plus heureux vous conduit en Épire :
177
Le pompeux appareil qui suit ici vos pas
178
N’est point d’un malheureux qui cherche le trépas.
179
**Oreste**
180
Hélas ! qui peut savoir le destin qui m’amène ?
181
L’amour me fait ici chercher une inhumaine.
182
Mais qui sait ce qu’il doit ordonner de mon sort,
183
Et si je viens chercher ou la vie ou la mort ?
184
**Pylade**
185
Quoi ? votre âme à l’amour en esclave asservie
186
Se repose sur lui du soin de votre vie ?
187
Par quel charme, oubliant tant de tourments soufferts,
188
Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers ?
189
Pensez-vous qu’Hermione, à Sparte inexorable,
190
Vous prépare en Épire un sort plus favorable ?
191
Honteux d’avoir poussé tant de vœux superflus,
192
Vous l’abhorriez ; enfin vous ne m’en parliez plus,
193
Vous me trompiez, Seigneur.
194
**Oreste**
195
Je me trompois moi-même.
196
Ami, n’accable point un malheureux qui t’aime.
197
T’ai-je jamais caché mon cœur et mes désirs ?
198
Tu vis naître ma flamme et mes premiers soupirs.
199
Enfin, quand Ménélas disposa de sa fille
200
En faveur de Pyrrhus, vengeur de sa famille,
201
Tu vis mon désespoir ; et tu m’as vu depuis
202
Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis.
203
Je te vis à regret, en cet état funeste,
204
Prêt à suivre partout le déplorable Oreste,
205
Toujours de ma fureur interrompre le cours,
206
Et de moi-même enfin me sauver tous les jours.
207
Mais quand je me souvins que parmi tant d’alarmes
208
Hermione à Pyrrhus prodiguoit tous ses charmes,
209
Tu sais de quel courroux mon cœur alors épris
210
Voulut en l’oubliant punir tous ses mépris.
211
Je fis croire et je crus ma victoire certaine ;
212
Je pris tous mes transports pour des transports de haine ;
213
Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits,
214
Je défiois ses yeux de me troubler jamais.
215
Voilà comme je crus étouffer ma tendresse.
216
En ce calme trompeur j’arrivai dans la Grèce ;
217
Et je trouvai d’abord ses princes rassemblés,
218
Qu’un péril assez grand sembloit avoir troublés.
219
J’y courus. Je pensai que la guerre et la gloire
220
De soins plus importants rempliroient ma mémoire ;
221
Que mes sens reprenant leur première vigueur,
222
L’amour achèveroit de sortir de mon cœur.
223
Mais admire avec moi le sort dont la poursuite
224
Me fait courir alors au piège que j’évite.
225
J’entends de tous côtés qu’on menace Pyrrhus ;
226
Toute la Grèce éclate en murmures confus ;
227
On se plaint qu’oubliant son sang et sa promesse
228
Il élève en sa cour l’ennemi de la Grèce,
229
Astyanax, d’Hector jeune et malheureux fils,
230
Reste de tant de rois sous Troie ensevelis.
231
J’apprends que pour ravir son enfance au supplice
232
Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse,
233
Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,
234
Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.
235
On dit que peu sensible aux charmes d’Hermione,
236
Mon rival porte ailleurs son cœur et sa couronne ;
237
Ménélas, sans le croire, en paroît affligé,
238
Et se plaint d’un hymen si longtemps négligé.
239
Parmi les déplaisirs où son âme se noie,
240
Il s’élève en la mienne une secrète joie :
241
Je triomphe ; et pourtant je me flatte d’abord
242
Que la seule vengeance excite ce transport.
243
Mais l’ingrate en mon cœur reprit bientôt sa place :
244
De mes feux mal éteints je reconnus la trace ;
245
Je sentis que ma haine alloit finir son cours,
246
Ou plutôt je sentis que je l’aimois toujours.
247
Ainsi de tous les Grecs je brigue le suffrage.
248
On m’envoie à Pyrrhus : j’entreprends ce voyage.
249
Je viens voir si l’on peut arracher de ses bras
250
Cet enfant dont la vie alarme tant d’États :
251
Heureux si je pouvois, dans l’ardeur qui me presse,
252
Au lieu d’Astyanax lui ravir ma princesse !
253
Car enfin n’attends pas que mes feux redoublés
254
Des périls les plus grands puissent être troublés.
255
Puisqu’après tant d’efforts ma résistance est vaine,
256
Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne.
257
J’aime : je viens chercher Hermione en ces lieux,
258
La fléchir, l’enlever, ou mourir à ses yeux.
259
Toi qui connois Pyrrhus, que penses-tu qu’il fasse ?
260
Dans sa cour, dans son cœur, dis-moi ce qui se passe.
261
Mon Hermione encor le tient-elle asservi ?
262
Me rendra-t-il, Pylade, un bien qu’il m’a ravi ?
263
**Pylade**
264
Je vous abuserois si j’osois vous promettre
265
Qu’entre vos mains, Seigneur, il voulût la remettre :
266
Non que de sa conquête il paroisse flatté.
267
Pour la veuve d’Hector ses feux ont éclaté :
268
Il l’aime. Mais enfin cette veuve inhumaine
269
N’a payé jusqu’ici son amour que de haine ;
270
Et chaque jour encore on lui voit tout tenter
271
Pour fléchir sa captive, ou pour l’épouvanter.
272
De son fils, qu’il lui cache, il menace la tête,
273
Et fait couler des pleurs, qu’aussitôt il arrête.
274
Hermione elle-même a vu plus de cent fois
275
Cet amant irrité revenir sous ses lois,
276
Et de ses vœux troublés lui rapportant l’hommage,
277
Soupirer à ses pieds moins d’amour que de rage.
278
Ainsi n’attendez pas que l’on puisse aujourd’hui
279
Vous répondre d’un cœur si peu maître de lui :
280
Il peut, Seigneur, il peut, dans ce désordre extrême,
281
Épouser ce qu’il hait, et punir ce qu’il aime.
282
**Oreste**
283
Mais dis-moi de quel œil Hermione peut voir
284
Son hymen différé, ses charmes sans pouvoir ?
285
**Pylade**
286
Hermione, Seigneur, au moins en apparence,
287
Semble de son amant dédaigner l’inconstance,
288
Et croit que trop heureux de fléchir sa rigueur,
289
Il la viendra presser de reprendre son cœur.
290
Mais je l’ai vue enfin me confier ses larmes.
291
Elle pleure en secret le mépris de ses charmes.
292
Toujours prête à partir, et demeurant toujours,
293
Quelquefois elle appelle Oreste à son secours.
294
**Oreste**
295
Ah ! si je le croyois, j’irois bientôt, Pylade,
296
Me jeter…
297
**Pylade**
298
Achevez, Seigneur, votre ambassade.
299
Vous attendez le Roi. Parlez, et lui montrez
300
Contre le fils d’Hector tous les Grecs conjurés.
301
Loin de leur accorder ce fils de sa maîtresse,
302
Leur haine ne fera qu’irriter sa tendresse.
303
Plus on les veut brouiller, plus on va les unir.
304
Pressez : demandez tout, pour ne rien obtenir.
305
Il vient.
306
**Oreste**
307
Hé bien ! va donc disposer la cruelle
308
À revoir un amant qui ne vient que pour elle.
Scène II
309
Pyrrhus, Oreste, Phœnix
310
**Oreste**
311
Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix,
312
Souffrez que j’ose ici me flatter de leur choix
313
Et qu’à vos yeux, Seigneur, je montre quelque joie
314
De voir le fils d’Achille et le vainqueur de Troie.
315
Oui, comme ses exploits nous admirons vos coups :
316
Hector tomba sous lui, Troie expira sous vous ;
317
Et vous avez montré, par une heureuse audace,
318
Que le fils seul d’Achille a pu remplir sa place.
319
Mais ce qu’il n’eût point fait, la Grèce avec douleur
320
Vous voit du sang troyen relever le malheur,
321
Et vous laissant toucher d’une pitié funeste,
322
D’une guerre si longue entretenir le reste.
323
Ne vous souvient-il plus, Seigneur, quel fut Hector ?
324
Nos peuples affoiblis s’en souviennent encor.
325
Son nom seul fait frémir nos veuves et nos filles ;
326
Et dans toute la Grèce il n’est point de familles
327
Qui ne demandent compte à ce malheureux fils
328
D’un père ou d’un époux qu’Hector leur a ravis.
329
Et qui sait ce qu’un jour ce fils peut entreprendre ?
330
Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre,
331
Tel qu’on a vu son père embraser nos vaisseaux,
332
Et la flamme à la main, les suivre sur les eaux.
333
Oserai-je, Seigneur, dire ce que je pense ?
334
Vous-même de vos soins craignez la récompense,
335
Et que dans votre sein ce serpent élevé
336
Ne vous punisse un jour de l’avoir conservé.
337
Enfin de tous les Grecs satisfaites l’envie,
338
Assurez leur vengeance, assurez votre vie ;
339
Perdez un ennemi d’autant plus dangereux
340
Qu’il s’essaiera sur vous à combattre contre eux.
341
**Pyrrhus**
342
La Grèce en ma faveur est trop inquiétée.
343
De soins plus importants je l’ai crue agitée,
344
Seigneur ; et sur le nom de son ambassadeur,
345
J’avois dans ses projets conçu plus de grandeur.
346
Qui croiroit en effet qu’une telle entreprise
347
Du fils d’Agamemnon méritât l’entremise ;
348
Qu’un peuple tout entier, tant de fois triomphant,
349
N’eût daigné conspirer que la mort d’un enfant ?
350
Mais à qui prétend-on que je le sacrifie ?
351
La Grèce a-t-elle encor quelque droit sur sa vie ?
352
Et seul de tous les Grecs ne m’est-il pas permis
353
D’ordonner d’un captif que le sort m’a soumis ?
354
Oui, Seigneur, lorsqu’au pied des murs fumants de Troie
355
Les vainqueurs tout sanglants partagèrent leur proie,
356
Le sort, dont les arrêts furent alors suivis,
357
Fit tomber en mes mains Andromaque et son fils.
358
Hécube près d’Ulysse acheva sa misère ;
359
Cassandre dans Argos a suivi votre père :
360
Sur eux, sur leurs captifs ai-je étendu mes droits ?
361
Ai-je enfin disposé du fruit de leurs exploits ?
362
On craint qu’avec Hector Troie un jour ne renaisse ;
363
Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse.
364
Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin :
365
Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
366
Je songe quelle étoit autrefois cette ville,
367
Si superbe en remparts, en héros si fertile,
368
Maîtresse de l’Asie ; et je regarde enfin
369
Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin.
370
Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,
371
Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes,
372
Un enfant dans les fers ; et je ne puis songer
373
Que Troie en cet état aspire à se venger.
374
Ah ! si du fils d’Hector la perte étoit jurée,
375
Pourquoi d’un an entier l’avons-nous différée ?
376
Dans le sein de Priam n’a-t-on pu l’immoler ?
377
Sous tant de morts, sous Troie il falloit l’accabler.
378
Tout étoit juste alors : la vieillesse et l’enfance
379
En vain sur leur foiblesse appuyoient leur défense ;
380
La victoire et la nuit, plus cruelles que nous,
381
Nous excitoient au meurtre, et confondoient nos coups.
382
Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère.
383
Mais que ma cruauté survive à ma colère ?
384
Que malgré la pitié dont je me sens saisir,
385
Dans le sang d’un enfant je me baigne à loisir ?
386
Non, Seigneur. Que les Grecs cherchent quelque autre proie ;
387
Qu’ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :
388
De mes inimitiés le cours est achevé ;
389
L’Épire sauvera ce que Troie a sauvé.
390
**Oreste**
391
Seigneur, vous savez trop avec quel artifice
392
Un faux Astyanax fut offert au supplice
393
Où le seul fils d’Hector devoit être conduit.
394
Ce n’est pas les Troyens, c’est Hector qu’on poursuit.
395
Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père ;
396
Il a par trop de sang acheté leur colère.
397
Ce n’est que dans le sien qu’elle peut expirer ;
398
Et jusque dans l’Épire il les peut attirer.
399
Prévenez-les.
400
**Pyrrhus**
401
Non, non. J’y consens avec joie :
402
Qu’ils cherchent dans l’Épire une seconde Troie ;
403
Qu’ils confondent leur haine, et ne distinguent plus
404
Le sang qui les fit vaincre et celui des vaincus.
405
Aussi bien ce n’est pas la première injustice
406
Dont la Grèce d’Achille a payé le service.
407
Hector en profita, Seigneur ; et quelque jour
408
Son fils en pourroit bien profiter à son tour.
409
**Oreste**
410
Ainsi la Grèce en vous trouve un enfant rebelle ?
411
**Pyrrhus**
412
Et je n’ai donc vaincu que pour dépendre d’elle ?
413
**Oreste**
414
Hermione, Seigneur, arrêtera vos coups :
415
Ses yeux s’opposeront entre son père et vous.
416
**Pyrrhus**
417
Hermione, Seigneur, peut m’être toujours chère ;
418
Je puis l’aimer, sans être esclave de son père ;
419
Et je saurai peut-être accorder quelque jour
420
Les soins de ma grandeur et ceux de mon amour.
421
Vous pouvez cependant voir la fille d’Hélène :
422
Du sang qui vous unit je sais l’étroite chaîne.
423
Après cela, Seigneur, je ne vous retiens plus,
424
Et vous pourrez aux Grecs annoncer mon refus.
Scène III
425
Pyrrhus, Phœnix
426
**Phœnix**
427
Ainsi vous l’envoyez aux pieds de sa maîtresse !
428
**Pyrrhus**
429
On dit qu’il a longtemps brûlé pour la princesse.
430
**Phœnix**
431
Mais si ce feu, Seigneur, vient à se rallumer ?
432
S’il lui rendoit son cœur, s’il s’en faisoit aimer ?
433
**Pyrrhus**
434
Ah ! qu’ils s’aiment, Phœnix : j’y consens. Qu’elle parte.
435
Que charmés l’un de l’autre, ils retournent à Sparte :
436
Tous nos ports sont ouverts et pour elle et pour lui.
437
Qu’elle m’épargneroit de contrainte et d’ennui !
438
**Phœnix**
439
Seigneur…
440
**Pyrrhus**
441
Une autre fois je t’ouvrirai mon âme :
442
Andromaque paroît.
Scène IV
443
Pyrrhus, Andromaque, Céphise
444
**Pyrrhus**
445
Me cherchiez-vous, Madame ?
446
Un espoir si charmant me seroit-il permis ?
447
**Andromaque**
448
Je passois jusqu’aux lieux où l’on garde mon fils.
449
Puisqu’une fois le jour vous souffrez que je voie
450
Le seul bien qui me reste et d’Hector et de Troie,
451
J’allois, Seigneur, pleurer un moment avec lui :
452
Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui.
453
**Pyrrhus**
454
Ah ! Madame, les Grecs, si j’en crois leurs alarmes,
455
Vous donneront bientôt d’autres sujets de larmes.
456
**Andromaque**
457
Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé,
458
Seigneur ? Quelque Troyen vous est-il échappé ?
459
**Pyrrhus**
460
Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte.
461
Ils redoutent son fils.
462
**Andromaque**
463
Digne objet de leur crainte !
464
Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor
465
Que Pyrrhus est son maître, et qu’il est fils d’Hector.
466
**Pyrrhus**
467
Tel qu’il est, tous les Grecs demandent qu’il périsse.
468
Le fils d’Agamemnon vient hâter son supplice.
469
**Andromaque**
470
Et vous prononcerez un arrêt si cruel ?
471
Est-ce mon intérêt qui le rend criminel ?
472
Hélas ! on ne craint point qu’il venge un jour son père ;
473
On craint qu’il n’essuyât les larmes de sa mère.
474
Il m’auroit tenu lieu d’un père et d’un époux ;
475
Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups.
476
**Pyrrhus**
477
Madame, mes refus ont prévenu vos larmes.
478
Tous les Grecs m’ont déjà menacé de leurs armes ;
479
Mais dussent-ils encore, en repassant les eaux,
480
Demander votre fils avec mille vaisseaux ;
481
Coûtât-il tout le sang qu’Hélène a fait répandre ;
482
Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre,
483
Je ne balance point, je vole à son secours :
484
Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.
485
Mais parmi ces périls où je cours pour vous plaire,
486
Me refuserez-vous un regard moins sévère ?
487
Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés,
488
Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés ?
489
Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
490
Que vous accepterez un cœur qui vous adore ?
491
En combattant pour vous, me sera-t-il permis
492
De ne vous point compter parmi mes ennemis ?
493
**Andromaque**
494
Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce ?
495
Faut-il qu’un si grand cœur montre tant de foiblesse ?
496
Voulez-vous qu’un dessein si beau, si généreux
497
Passe pour le transport d’un esprit amoureux ?
498
Captive, toujours triste, importune à moi-même,
499
Pouvez-vous souhaiter qu’Andromaque vous aime ?
500
Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés
501
Qu’à des pleurs éternels vous avez condamnés ?
502
Non, non, d’un ennemi respecter la misère,
503
Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère,
504
De cent peuples pour lui combattre la rigueur,
505
Sans me faire payer son salut de mon cœur,
506
Malgré moi, s’il le faut, lui donner un asile :
507
Seigneur, voilà des soins dignes du fils d’Achille.
508
**Pyrrhus**
509
Hé quoi ? votre courroux n’a-t-il pas eu son cours ?
510
Peut-on haïr sans cesse ? et punit-on toujours ?
511
J’ai fait des malheureux, sans doute ; et la Phrygie
512
Cent fois de votre sang a vu ma main rougie.
513
Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés !
514
Qu’ils m’ont vendu bien cher les pleurs qu’ils ont versés !
515
De combien de remords m’ont-ils rendu la proie !
516
Je souffre tous les maux que j’ai faits devant Troie.
517
Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
518
Brûlé de plus de feux que je n’en allumai,
519
Tant de soins, tant de pleurs, tant d’ardeurs inquiètes…
520
Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l’êtes ?
521
Mais enfin, tour à tour, c’est assez nous punir :
522
Nos ennemis communs devroient nous réunir.
523
Madame, dites-moi seulement que j’espère,
524
Je vous rends votre fils, et je lui sers de père ;
525
Je l’instruirai moi-même à venger les Troyens ;
526
J’irai punir les Grecs de vos maux et des miens.
527
Animé d’un regard, je puis tout entreprendre :
528
Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre ;
529
Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l’ont pris,
530
Dans ses murs relevés couronner votre fils.
531
**Andromaque**
532
Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère :
533
Je les lui promettois tant qu’a vécu son père.
534
Non, vous n’espérez plus de nous revoir encor,
535
Sacrés murs, que n’a pu conserver mon Hector.
536
À de moindres faveurs des malheureux prétendent,
537
Seigneur : c’est un exil que mes pleurs vous demandent.
538
Souffrez que loin des Grecs, et même loin de vous,
539
J’aille cacher mon fils, et pleurer mon époux.
540
Votre amour contre nous allume trop de haine :
541
Retournez, retournez à la fille d’Hélène.
542
**Pyrrhus**
543
Et le puis-je, Madame ? Ah ! que vous me gênez !
544
Comment lui rendre un cœur que vous me retenez ?
545
Je sais que de mes vœux on lui promit l’empire ;
546
Je sais que pour régner elle vint dans l’Épire ;
547
Le sort vous y voulut l’une et l’autre amener :
548
Vous, pour porter des fers ; elle, pour en donner.
549
Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire ?
550
Et ne diroit-on pas, en voyant au contraire
551
Vos charmes tout-puissants, et les siens dédaignés,
552
Qu’elle est ici captive, et que vous y régnez ?
553
Ah ! qu’un seul des soupirs que mon cœur vous envoie,
554
S’il s’échappoit vers elle, y porteroit de joie !
555
**Andromaque**
556
Et pourquoi vos soupirs seroient-ils repoussés ?
557
Auroit-elle oublié vos services passés ?
558
Troie, Hector contre vous révoltent-ils son âme ?
559
Aux cendres d’un époux doit-elle enfin sa flamme ?
560
Et quel époux encore ! Ah ! souvenir cruel !
561
Sa mort seule a rendu votre père immortel.
562
Il doit au sang d’Hector tout l’éclat de ses armes,
563
Et vous n’êtes tous deux connus que par mes larmes.
564
**Pyrrhus**
565
Hé bien, Madame, hé bien, il faut vous obéir :
566
Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
567
Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence
568
Pour ne plus s’arrêter que dans l’indifférence.
569
Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur,
570
S’il n’aime avec transport, haïsse avec fureur.
571
Je n’épargnerai rien dans ma juste colère :
572
Le fils me répondra des mépris de la mère ;
573
La Grèce le demande, et je ne prétends pas
574
Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.
575
**Andromaque**
576
Hélas ! il mourra donc. Il n’a pour sa défense
577
Que les pleurs de sa mère, et que son innocence.
578
Et peut-être après tout, en l’état où je suis,
579
Sa mort avancera la fin de mes ennuis.
580
Je prolongeois pour lui ma vie et ma misère ;
581
Mais enfin sur ses pas j’irai revoir son père.
582
Ainsi tous trois, Seigneur, par vos soins réunis,
583
Nous vous…
584
**Pyrrhus**
585
Allez, Madame, allez voir votre fils.
586
Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide
587
Ne prendra pas toujours sa colère pour guide.
588
Pour savoir nos destins, j’irai vous retrouver.
589
Madame, en l’embrassant, songez à le sauver.
Acte II
Scène première
590
Hermione, Cléone
591
**Hermione**
592
Je fais ce que tu veux. Je consens qu’il me voie :
593
Je lui veux bien encore accorder cette joie.
594
Pylade va bientôt conduire ici ses pas ;
595
Mais si je m’en croyois, je ne le verrois pas.
596
**Cléone**
597
Et qu’est-ce que sa vue a pour vous de funeste ?
598
Madame, n’est-ce pas toujours le même Oreste
599
Dont vous avez cent fois souhaité le retour,
600
Et dont vous regrettiez la constance et l’amour ?
601
**Hermione**
602
C’est cet amour payé de trop d’ingratitude
603
Qui me rend en ces lieux sa présence si rude.
604
Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui
605
De voir mon infortune égaler son ennui !
606
Est-ce là, dira-t-il, cette fière Hermione ?
607
Elle me dédaignoit ; un autre l’abandonne.
608
L’ingrate, qui mettoit son cœur à si haut prix,
609
Apprend donc à son tour à souffrir des mépris ?
610
Ah Dieux !
611
**Cléone**
612
Ah ! dissipez ces indignes alarmes.
613
Il a trop bien senti le pouvoir de vos charmes.
614
Vous croyez qu’un amant vienne vous insulter ?
615
Il vous rapporte un cœur qu’il n’a pu vous ôter.
616
Mais vous ne dites point ce que vous mande un père.
617
**Hermione**
618
Dans ses retardements si Pyrrhus persévère,
619
À la mort du Troyen s’il ne veut consentir,
620
Mon père avec les Grecs m’ordonne de partir.
621
**Cléone**
622
Hé bien, Madame, hé bien ! écoutez donc Oreste.
623
Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste.
624
Pour bien faire, il faudroit que vous le prévinssiez.
625
Ne m’avez-vous pas dit que vous le haïssiez ?
626
**Hermione**
627
Si je le hais, Cléone ! Il y va de ma gloire,
628
Après tant de bontés dont il perd la mémoire.
629
Lui qui me fut si cher, et qui m’a pu trahir !
630
Ah ! je l’ai trop aimé pour ne le point haïr.
631
**Cléone**
632
Fuyez-le donc, Madame ; et puisqu’on vous adore…
633
**Hermione**
634
Ah ! laisse à ma fureur le temps de croître encore ;
635
Contre mon ennemi laisse-moi m’assurer :
636
Cléone, avec horreur je m’en veux séparer.
637
Il n’y travaillera que trop bien, l’infidèle !
638
**Cléone**
639
Quoi ? vous en attendez quelque injure nouvelle ?
640
Aimer une captive, et l’aimer à vos yeux,
641
Tout cela n’a donc pu vous le rendre odieux ?
642
Après ce qu’il a fait, que sauroit-il donc faire ?
643
Il vous auroit déplu, s’il pouvoit vous déplaire.
644
**Hermione**
645
Pourquoi veux-tu, cruelle, irriter mes ennuis ?
646
Je crains de me connoître en l’état où je suis.
647
De tout ce que tu vois tâche de ne rien croire ;
648
Crois que je n’aime plus, vante-moi ma victoire ;
649
Crois que dans son dépit mon cœur est endurci ;
650
Hélas ! et s’il se peut, fais-le-moi croire aussi.
651
Tu veux que je le fuie. Hé bien ! rien ne m’arrête :
652
Allons. N’envions plus son indigne conquête ;
653
Que sur lui sa captive étende son pouvoir.
654
Fuyons… Mais si l’ingrat rentroit dans son devoir !
655
Si la foi dans son cœur retrouvoit quelque place !
656
S’il venoit à mes pieds me demander sa grâce !
657
Si sous mes lois, Amour, tu pouvois l’engager !
658
S’il vouloit !… Mais l’ingrat ne veut que m’outrager.
659
Demeurons toutefois pour troubler leur fortune ;
660
Prenons quelque plaisir à leur être importune ;
661
Ou le forçant de rompre un nœud si solennel,
662
Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel.
663
J’ai déjà sur le fils attiré leur colère ;
664
Je veux qu’on vienne encor lui demander la mère.
665
Rendons-lui les tourments qu’elle me fait souffrir :
666
Qu’elle le perde, ou bien qu’il la fasse périr.
667
**Cléone**
668
Vous pensez que des yeux toujours ouverts aux larmes
669
Se plaisent à troubler le pouvoir de vos charmes,
670
Et qu’un cœur accablé de tant de déplaisirs
671
De son persécuteur ait brigué les soupirs ?
672
Voyez si sa douleur en paroît soulagée.
673
Pourquoi donc les chagrins où son âme est plongée ?
674
Contre un amant qui plaît pourquoi tant de fierté ?
675
**Hermione**
676
Hélas ! pour mon malheur, je l’ai trop écouté.
677
Je n’ai point du silence affecté le mystère :
678
Je croyois sans péril pouvoir être sincère ;
679
Et sans armer mes yeux d’un moment de rigueur,
680
Je n’ai pour lui parler consulté que mon cœur.
681
Et qui ne se seroit comme moi déclarée
682
Sur la foi d’une amour si saintement jurée ?
683
Me voyoit-il de l’œil qu’il me voit aujourd’hui ?
684
Tu t’en souviens encor, tout conspiroit pour lui :
685
Ma famille vengée, et les Grecs dans la joie,
686
Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troie,
687
Les exploits de son père effacés par les siens,
688
Ses feux que je croyois plus ardents que les miens,
689
Mon cœur, toi-même enfin de sa gloire éblouie,
690
Avant qu’il me trahît, vous m’avez tous trahie.
691
Mais c’en est trop, Cléone, et quel que soit Pyrrhus,
692
Hermione est sensible, Oreste a des vertus.
693
Il sait aimer du moins, et même sans qu’on l’aime ;
694
Et peut-être il saura se faire aimer lui-même.
695
Allons : qu’il vienne enfin.
696
**Cléone**
697
Madame, le voici.
698
**Hermione**
699
Ah ! je ne croyois pas qu’il fût si près d’ici.
Scène II
700
Hermione, Oreste, Cléone
701
**Hermione**
702
Le croirai-je, Seigneur, qu’un reste de tendresse
703
Vous fasse ici chercher une triste princesse ?
704
Ou ne dois-je imputer qu’à votre seul devoir
705
L’heureux empressement qui vous porte à me voir ?
706
**Oreste**
707
Tel est de mon amour l’aveuglement funeste,
708
Vous le savez, Madame ; et le destin d’Oreste
709
Est de venir sans cesse adorer vos attraits,
710
Et de jurer toujours qu’il n’y viendra jamais.
711
Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures,
712
Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures :
713
Je le sais, j’en rougis. Mais j’atteste les Dieux,
714
Témoins de la fureur de mes derniers adieux,
715
Que j’ai couru partout où ma perte certaine
716
Dégageoit mes serments et finissoit ma peine.
717
J’ai mendié la mort chez des peuples cruels
718
Qui n’apaisoient leurs dieux que du sang des mortels :
719
Ils m’ont fermé leur temple ; et ces peuples barbares
720
De mon sang prodigué sont devenus avares.
721
Enfin je viens à vous, et je me vois réduit
722
À chercher dans vos yeux une mort qui me fuit.
723
Mon désespoir n’attend que leur indifférence :
724
Ils n’ont qu’à m’interdire un reste d’espérance ;
725
Ils n’ont, pour avancer cette mort où je cours,
726
Qu’à me dire une fois ce qu’ils m’ont dit toujours.
727
Voilà, depuis un an, le seul soin qui m’anime.
728
Madame, c’est à vous de prendre une victime
729
Que les Scythes auroient dérobée à vos coups,
730
Si j’en avois trouvé d’aussi cruels que vous.
731
**Hermione**
732
Quittez, Seigneur, quittez ce funeste langage.
733
À des soins plus pressants la Grèce vous engage.
734
Que parlez-vous du Scythe et de mes cruautés ?
735
Songez à tous ces rois que vous représentez.
736
Faut-il que d’un transport leur vengeance dépende ?
737
Est-ce le sang d’Oreste enfin qu’on vous demande ?
738
Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé.
739
**Oreste**
740
Les refus de Pyrrhus m’ont assez dégagé,
741
Madame : il me renvoie ; et quelque autre puissance
742
Lui fait du fils d’Hector embrasser la défense.
743
**Hermione**
744
L’infidèle !
745
**Oreste**
746
Ainsi donc, tout prêt à le quitter,
747
Sur mon propre destin je viens vous consulter.
748
Déjà même je crois entendre la réponse
749
Qu’en secret contre moi votre haine prononce.
750
**Hermione**
751
Hé quoi ? toujours injuste en vos tristes discours,
752
De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours ?
753
Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée ?
754
J’ai passé dans l’Épire, où j’étois reléguée :
755
Mon père l’ordonnoit. Mais qui sait si depuis
756
Je n’ai point en secret partagé vos ennuis ?
757
Pensez-vous avoir seul éprouvé des alarmes ?
758
Que l’Épire jamais n’ait vu couler mes larmes ?
759
Enfin qui vous a dit que malgré mon devoir
760
Je n’ai pas quelquefois souhaité de vous voir ?
761
**Oreste**
762
Souhaité de me voir ! Ah ! divine princesse…
763
Mais, de grâce, est-ce à moi que ce discours s’adresse ?
764
Ouvrez vos yeux : songez qu’Oreste est devant vous,
765
Oreste, si longtemps l’objet de leur courroux.
766
**Hermione**
767
Oui, c’est vous dont l’amour, naissant avec leurs charmes,
768
Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes ;
769
Vous que mille vertus me forçoient d’estimer ;
770
Vous que j’ai plaint, enfin que je voudrois aimer.
771
**Oreste**
772
Je vous entends. Tel est mon partage funeste :
773
Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.
774
**Hermione**
775
Ah ! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus :
776
Je vous haïrois trop.
777
**Oreste**
778
Vous m’en aimeriez plus.
779
Ah ! que vous me verriez d’un regard bien contraire !
780
Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire ;
781
Et l’amour seul alors se faisant obéir,
782
Vous m’aimeriez, Madame, en me voulant haïr.
783
Ô Dieux ! tant de respects, une amitié si tendre…
784
Que de raisons pour moi, si vous pouviez m’entendre !
785
Vous seule pour Pyrrhus disputez aujourd’hui,
786
Peut-être malgré vous, sans doute malgré lui.
787
Car enfin il vous hait ; son âme ailleurs éprise
788
N’a plus…
789
**Hermione**
790
Qui vous l’a dit. Seigneur, qu’il me méprise ?
791
Ses regards, ses discours vous l’ont-ils donc appris ?
792
Jugez-vous que ma vue inspire des mépris,
793
Qu’elle allume en un cœur des feux si peu durables ?
794
Peut-être d’autres yeux me sont plus favorables.
795
**Oreste**
796
Poursuivez : il est beau de m’insulter ainsi.
797
Cruelle, c’est donc moi qui vous méprise ici ?
798
Vos yeux n’ont pas assez éprouvé ma constance ?
799
Je suis donc un témoin de leur peu de puissance ?
800
Je les ai méprisés ? Ah ! qu’ils voudroient bien voir
801
Mon rival, comme moi, mépriser leur pouvoir !
802
**Hermione**
803
Que m’importe, Seigneur, sa haine ou sa tendresse ?
804
Allez contre un rebelle armer toute la Grèce ;
805
Rapportez-lui le prix de sa rébellion ;
806
Qu’on fasse de l’Épire un second Ilion.
807
Allez. Après cela direz-vous que je l’aime ?
808
**Oreste**
809
Madame, faites plus, et venez-y vous-même.
810
Voulez-vous demeurer pour otage en ces lieux ?
811
Venez dans tous les cœurs faire parler vos yeux.
812
Faisons de notre haine une commune attaque.
813
**Hermione**
814
Mais, Seigneur, cependant s’il épouse Andromaque ?
815
**Oreste**
816
Hé ! Madame.
817
**Hermione**
818
Songez quelle honte pour nous
819
Si d’une Phrygienne il devenoit l’époux !
820
**Oreste**
821
Et vous le haïssez ? Avouez-le, Madame,
822
L’amour n’est pas un feu qu’on renferme en une âme :
823
Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux ;
824
Et les feux mal couverts n’en éclatent que mieux.
825
**Hermione**
826
Seigneur, je le vois bien, votre âme prévenue
827
Répand sur mes discours le venin qui la tue,
828
Toujours dans mes raisons cherche quelque détour,
829
Et croit qu’en moi la haine est un effort d’amour.
830
Il faut donc m’expliquer : vous agirez ensuite.
831
Vous savez qu’en ces lieux mon devoir m’a conduite ;
832
Mon devoir m’y retient, et je n’en puis partir
833
Que mon père ou Pyrrhus ne m’en fasse sortir.
834
De la part de mon père allez lui faire entendre
835
Que l’ennemi des Grecs ne peut être son gendre :
836
Du Troyen ou de moi faites-le décider ;
837
Qu’il songe qui des deux il veut rendre ou garder ;
838
Enfin qu’il me renvoie, ou bien qu’il vous le livre.
839
Adieu. S’il y consent, je suis prête à vous suivre.
Scène III
840
Oreste, seul
Scène IV
841
Pyrrhus, Oreste, Phœnix
842
**Pyrrhus**
843
Je vous cherchois, Seigneur. Un peu de violence
844
M’a fait de vos raisons combattre la puissance,
845
Je l’avoue ; et depuis que je vous ai quitté,
846
J’en ai senti la force et connu l’équité.
847
J’ai songé, comme vous, qu’à la Grèce, à mon père,
848
À moi-même en un mot je devenois contraire ;
849
Que je relevois Troie, et rendois imparfait
850
Tout ce qu’a fait Achille et tout ce que j’ai fait.
851
Je ne condamne plus un courroux légitime,
852
Et l’on vous va, Seigneur, livrer votre victime.
853
**Oreste**
854
Seigneur, par ce conseil prudent et rigoureux,
855
C’est acheter la paix du sang d’un malheureux.
856
**Pyrrhus**
857
Oui. Mais je veux. Seigneur, l’assurer davantage :
858
D’une éternelle paix Hermione est le gage ;
859
Je l’épouse. Il sembloit qu’un spectacle si doux
860
N’attendît en ces lieux qu’un témoin tel que vous.
861
Vous y représentez tous les Grecs et son père,
862
Puisqu’en vous Ménélas voit revivre son frère.
863
Voyez-la donc. Allez. Dites-lui que demain
864
J’attends, avec la paix, son cœur de votre main.
865
**Oreste**
866
Ah Dieux !
Scène V
867
Pyrrhus, Phœnix
868
**Pyrrhus**
869
Hé bien, Phœnix, l’amour est-il le maître ?
870
Tes yeux refusent-ils encor de me connaître ?
871
**Phœnix**
872
Ah ! je vous reconnois ; et ce juste courroux,
873
Ainsi qu’à tous les Grecs, Seigneur, vous rend à vous.
874
Ce n’est plus le jouet d’une flamme servile :
875
C’est Pyrrhus, c’est le fils et le rival d’Achille,
876
Que la gloire à la fin ramène sous ses lois,
877
Qui triomphe de Troie une seconde fois.
878
**Pyrrhus**
879
Dis plutôt qu’aujourd’hui commence ma victoire.
880
D’aujourd’hui seulement je jouis de ma gloire ;
881
Et mon cœur, aussi fier que tu l’as vu soumis,
882
Croit avoir en l’amour vaincu mille ennemis.
883
Considère, Phœnix, les troubles que j’évite,
884
Quelle foule de maux l’amour traîne à sa suite.
885
Que d’amis, de devoirs j’allois sacrifier.
886
Quels périls… Un regard m’eût tout fait oublier.
887
Tous les Grecs conjurés fondoient sur un rebelle.
888
Je trouvois du plaisir à me perdre pour elle.
889
**Phœnix**
890
Oui, je bénis, Seigneur, l’heureuse cruauté
891
Qui vous rend…
892
**Pyrrhus**
893
Tu l’as vu, comme elle m’a traité.
894
Je pensois, en voyant sa tendresse alarmée,
895
Que son fils me la dût renvoyer désarmée.
896
J’allois voir le succès de ses embrassements :
897
Je n’ai trouvé que pleurs mêlés d’emportements.
898
Sa misère l’aigrit ; et toujours plus farouche,
899
Cent fois le nom d’Hector est sorti de sa bouche.
900
Vainement à son fils j’assurois mon secours :
901
« C’est Hector, disoit-elle en l’embrassant toujours ;
902
Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ;
903
C’est lui-même, c’est toi, cher époux, que j’embrasse. »
904
Et quelle est sa pensée ? Attend-elle en ce jour
905
Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour ?
906
**Phœnix**
907
Sans doute. C’est le prix que vous gardoit l’ingrate.
908
Mais laissez-la, Seigneur.
909
**Pyrrhus**
910
Je vois ce qui la flatte.
911
Sa beauté la rassure ; et malgré mon courroux,
912
L’orgueilleuse m’attend encore à ses genoux.
913
Je la verrois aux miens, Phœnix, d’un œil tranquille.
914
Elle est veuve d’Hector, et je suis fils d’Achille :
915
Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.
916
**Phœnix**
917
Commencez donc, Seigneur, à ne m’en parler plus.
918
Allez voir Hermione ; et content de lui plaire,
919
Oubliez à ses pieds jusqu’à votre colère.
920
Vous-même à cet hymen venez la disposer.
921
Est-ce sur un rival qu’il s’en faut reposer ?
922
Il ne l’aime que trop.
923
**Pyrrhus**
924
Crois-tu, si je l’épouse,
925
Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse ?
926
**Phœnix**
927
Quoi ? toujours Andromaque occupe votre esprit ?
928
Que vous importe, ô Dieux ! sa joie ou son dépit ?
929
Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire ?
930
**Pyrrhus**
931
Non, je n’ai pas bien dit tout ce qu’il lui faut dire :
932
Ma colère à ses yeux n’a paru qu’à demi ;
933
Elle ignore à quel point je suis son ennemi.
934
Retournons-y. Je veux la braver à sa vue,
935
Et donner à ma haine une libre étendue.
936
Viens voir tous ses attraits, Phœnix, humiliés.
937
Allons.
938
**Phœnix**
939
Allez, Seigneur, vous jeter à ses pieds.
940
Allez, en lui jurant que votre âme l’adore,
941
À de nouveaux mépris l’encourager encore.
942
**Pyrrhus**
943
Je le vois bien, tu crois que prêt à l’excuser
944
Mon cœur court après elle, et cherche à s’apaiser.
945
**Phœnix**
946
Vous aimez : c’est assez.
947
**Pyrrhus**
948
Moi l’aimer ? une ingrate
949
Qui me hait d’autant plus que mon amour la flatte ?
950
Sans parents, sans amis, sans espoir que sur moi,
951
Je puis perdre son fils ; peut-être je le doi.
952
Étrangère… que dis-je ? esclave dans l’Épire,
953
Je lui donne son fils, mon âme, mon empire ;
954
Et je ne puis gagner dans son perfide cœur
955
D’autre rang que celui de son persécuteur ?
956
Non, non, je l’ai juré, ma vengeance est certaine :
957
Il faut bien une fois justifier sa haine.
958
J’abandonne son fils. Que de pleurs vont couler !
959
De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler !
960
Quel spectacle pour elle aujourd’hui se dispose !
961
Elle en mourra, Phœnix, et j’en serai la cause.
962
C’est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.
963
**Phœnix**
964
Et pourquoi donc en faire éclater le dessein ?
965
Que ne consultiez-vous tantôt votre foiblesse ?
966
**Pyrrhus**
967
Je t’entends. Mais excuse un reste de tendresse.
968
Crains-tu pour ma colère un si foible combat ?
969
D’un amour qui s’éteint c’est le dernier éclat.
970
Allons. À tes conseils, Phœnix, je m’abandonne.
971
Faut-il livrer son fils ? faut-il voir Hermione ?
972
**Phœnix**
973
Oui, voyez-la, Seigneur, et par des vœux soumis
974
Protestez-lui…
975
**Pyrrhus**
976
Faisons tout ce que j’ai promis.
Acte III
Scène première
977
Oreste, Pylade
978
**Pylade**
979
Modérez donc, Seigneur, cette fureur extrême.
980
Je ne vous connois plus : vous n’êtes plus vous-même.
981
Souffrez…
982
**Oreste**
983
Non, tes conseils ne sont plus de saison,
984
Pylade, je suis las d’écouter la raison.
985
C’est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :
986
Il faut que je l’enlève, ou bien que je périsse.
987
Le dessein en est pris, je le veux achever.
988
Oui, je le veux.
989
**Pylade**
990
Hé bien, il la faut enlever :
991
J’y consens. Mais songez cependant où vous êtes.
992
Que croira-t-on de vous, à voir ce que vous faites ?
993
Dissimulez : calmez ce transport inquiet ;
994
Commandez à vos yeux de garder le secret.
995
Ces gardes, cette cour, l’air qui vous environne,
996
Tout dépend de Pyrrhus, et surtout Hermione.
997
À ses regards surtout cachez votre courroux.
998
Ô Dieux ! en cet état pourquoi la cherchiez-vous ?
999
**Oreste**
1000
Que sais-je ? De moi-même étois-je alors le maître ?
1001
La fureur m’emportoit, et je venois peut-être
1002
Menacer à la fois l’ingrate et son amant.
1003
**Pylade**
1004
Et quel étoit le fruit de cet emportement ?
1005
**Oreste**
1006
Et quelle âme, dis-moi, ne seroit éperdue
1007
Du coup dont ma raison vient d’être confondue ?
1008
Il épouse, dit-il, Hermione demain ;
1009
Il veut, pour m’honorer, la tenir de ma main.
1010
Ah ! plutôt cette main dans le sang du barbare…
1011
**Pylade**
1012
Vous l’accusez, Seigneur, de ce destin bizarre.
1013
Cependant, tourmenté de ses propres desseins,
1014
Il est peut-être à plaindre autant que je vous plains.
1015
**Oreste**
1016
Non, non ; je le connois, mon désespoir le flatte ;
1017
Sans moi, sans mon amour, il dédaignoit l’ingrate ;
1018
Ses charmes jusque-là n’avoient pu le toucher :
1019
Le cruel ne la prend que pour me l’arracher.
1020
Ah Dieux ! c’en étoit fait : Hermione gagnée
1021
Pour jamais de sa vue alloit être éloignée.
1022
Son cœur, entre l’amour et le dépit confus,
1023
Pour se donner à moi n’attendoit qu’un refus ;
1024
Ses yeux s’ouvroient, Pylade ; elle écoutoit Oreste,
1025
Lui parloit, le plaignoit. Un mot eût fait le reste.
1026
**Pylade**
1027
Vous le croyez.
1028
**Oreste**
1029
Hé quoi ? ce courroux enflammé
1030
Contre un ingrat…
1031
**Pylade**
1032
Jamais il ne fut plus aimé.
1033
Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l’auroit accordée,
1034
Qu’un prétexte tout prêt ne l’eût pas retardée ?
1035
M’en croirez-vous ? Lassé de ses trompeurs attraits,
1036
Au lieu de l’enlever, fuyez-la pour jamais.
1037
Quoi ? votre amour se veut charger d’une furie
1038
Qui vous détestera, qui toute votre vie
1039
Regrettant un hymen tout prêt à s’achever,
1040
Voudra…
1041
**Oreste**
1042
C’est pour cela que je veux l’enlever.
1043
Tout lui riroit, Pylade ; et moi, pour mon partage,
1044
Je n’emporterois donc qu’une inutile rage ?
1045
J’irois loin d’elle encor tâcher de l’oublier ?
1046
Non, non, à mes tourments je veux l’associer.
1047
C’est trop gémir tout seul. Je suis las qu’on me plaigne :
1048
Je prétends qu’à mon tour l’inhumaine me craigne,
1049
Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
1050
Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
1051
**Pylade**
1052
Voilà donc le succès qu’aura votre ambassade :
1053
Oreste ravisseur !
1054
**Oreste**
1055
Et qu’importe, Pylade ?
1056
Quand nos États vengés jouiront de mes soins,
1057
L’ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins ?
1058
Et que me servira que la Grèce m’admire,
1059
Tandis que je serai la fable de l’Épire ?
1060
Que veux-tu ? Mais, s’il faut ne te rien déguiser,
1061
Mon innocence enfin commence à me peser.
1062
Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
1063
Laisse le crime en paix et poursuit l’innocence.
1064
De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
1065
Je ne vois que malheurs qui condamnent les Dieux.
1066
Méritons leur courroux, justifions leur haine,
1067
Et que le fruit du crime en précède la peine.
1068
Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi
1069
Détourner un courroux qui ne cherche que moi ?
1070
Assez et trop longtemps mon amitié t’accable :
1071
Évite un malheureux, abandonne un coupable.
1072
Cher Pylade, crois-moi, ta pitié te séduit.
1073
Laisse-moi des périls dont j’attends tout le fruit.
1074
Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m’abandonne.
1075
Va-t’en.
1076
**Pylade**
1077
Allons, Seigneur, enlevons Hermione.
1078
Au travers des périls un grand cœur se fait jour.
1079
Que ne peut l’amitié conduite par l’amour ?
1080
Allons de tous vos Grecs encourager le zèle.
1081
Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle.
1082
Je sais de ce palais tous les détours obscurs ;
1083
Vous voyez que la mer en vient battre les murs ;
1084
Et cette nuit, sans peine, une secrète voie
1085
Jusqu’en votre vaisseau conduira votre proie.
1086
**Oreste**
1087
J’abuse, cher ami, de ton trop d’amitié.
1088
Mais pardonne à des maux dont toi seul as pitié ;
1089
Excuse un malheureux qui perd tout ce qu’il aime,
1090
Que tout le monde hait, et qui se hait lui-même.
1091
Que ne puis-je à mon tour dans un sort plus heureux…
1092
**Pylade**
1093
Dissimulez, Seigneur : c’est tout ce que je veux.
1094
Gardez qu’avant le coup votre dessein n’éclate :
1095
Oubliez jusque-là qu’Hermione est ingrate ;
1096
Oubliez votre amour. Elle vient, je la voi.
1097
**Oreste**
1098
Va-t’en. Réponds-moi d’elle, et je réponds de moi.
Scène II
1099
Hermione, Oreste, Cléone
1100
**Oreste**
1101
Hé bien ! mes soins vous ont rendu votre conquête.
1102
J’ai vu Pyrrhus, Madame, et votre hymen s’apprête.
1103
**Hermione**
1104
On le dit ; et de plus on vient de m’assurer
1105
Que vous ne me cherchiez que pour m’y préparer.
1106
**Oreste**
1107
Et votre âme à ses vœux ne sera pas rebelle ?
1108
**Hermione**
1109
Qui l’eût cru, que Pyrrhus ne fût pas infidèle ?
1110
Que sa flamme attendroit si tard pour éclater,
1111
Qu’il reviendroit à moi quand je l’allois quitter ?
1112
Je veux croire avec vous qu’il redoute la Grèce,
1113
Qu’il suit son intérêt plutôt que sa tendresse.
1114
Que mes yeux sur votre âme étoient plus absolus.
1115
**Oreste**
1116
Non, Madame : il vous aime, et je n’en doute plus.
1117
Vos yeux ne font-ils pas tout ce qu’ils veulent faire ?
1118
Et vous ne vouliez pas sans doute lui déplaire.
1119
**Hermione**
1120
Mais que puis-je, Seigneur ? On a promis ma foi.
1121
Lui ravirai-je un bien qu’il ne tient pas de moi ?
1122
L’amour ne règle pas le sort d’une princesse :
1123
La gloire d’obéir est tout ce qu’on nous laisse.
1124
Cependant je partois ; et vous avez pu voir
1125
Combien je relâchois pour vous de mon devoir.
1126
**Oreste**
1127
Ah ! que vous saviez bien, cruelle… Mais, Madame,
1128
Chacun peut à son choix disposer de son âme.
1129
La vôtre étoit à vous. J’espérois ; mais enfin
1130
Vous l’avez pu donner sans me faire un larcin.
1131
Je vous accuse aussi bien moins que la fortune.
1132
Et pourquoi vous lasser d’une plainte importune ?
1133
Tel est votre devoir, je l’avoue ; et le mien
1134
Est de vous épargner un si triste entretien.
Scène III
1135
Hermione, Cléone
1136
**Hermione**
1137
Attendois-tu, Cléone, un courroux si modeste ?
1138
**Cléone**
1139
La douleur qui se tait n’en est que plus funeste.
1140
Je le plains : d’autant plus qu’auteur de son ennui,
1141
Le coup qui l’a perdu n’est parti que de lui.
1142
Comptez depuis quel temps votre hymen se prépare :
1143
Il a parlé, Madame, et Pyrrhus se déclare.
1144
**Hermione**
1145
Tu crois que Pyrrhus craint ? Et que craint-il encor ?
1146
Des peuples qui dix ans ont fui devant Hector,
1147
Qui cent fois effrayés de l’absence d’Achille,
1148
Dans leurs vaisseaux brûlants ont cherché leur asile,
1149
Et qu’on verroit encor, sans l’appui de son fils,
1150
Redemander Hélène aux Troyens impunis ?
1151
Non, Cléone, il n’est point ennemi de lui-même ;
1152
Il veut tout ce qu’il fait ; et s’il m’épouse, il m’aime.
1153
Mais qu’Oreste à son gré m’impute ses douleurs :
1154
N’avons-nous d’entretien que celui de ses pleurs ?
1155
Pyrrhus revient à nous. Hé bien ! chère Cléone,
1156
Conçois-tu les transports de l’heureuse Hermione ?
1157
Sais-tu quel est Pyrrhus ? T’es-tu fait raconter
1158
Le nombre des exploits… Mais qui les peut compter ?
1159
Intrépide, et partout suivi de la victoire,
1160
Charmant, fidèle enfin, rien ne manque à sa gloire.
1161
Songe…
1162
**Cléone**
1163
Dissimulez. Votre rivale en pleurs
1164
Vient à vos pieds, sans doute, apporter ses douleurs.
1165
**Hermione**
1166
Dieux ! ne puis-je à ma joie abandonner mon âme ?
1167
Sortons : que lui dirois-je ?
Scène IV
1168
Andromaque, Hermione, Cléone, Céphise
1169
**Andromaque**
1170
Où fuyez-vous, Madame ?
1171
N’est-ce point à vos yeux un spectacle assez doux
1172
Que la veuve d’Hector pleurante à vos genoux ?
1173
Je ne viens point ici, par de jalouses larmes,
1174
Vous envier un cœur qui se rend à vos charmes.
1175
Par une main cruelle, hélas ! j’ai vu percer
1176
Le seul où mes regards prétendoient s’adresser.
1177
Ma flamme par Hector fut jadis allumée ;
1178
Avec lui dans la tombe elle s’est enfermée.
1179
Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,
1180
Madame, pour un fils jusqu’où va notre amour ;
1181
Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite,
1182
En quel trouble mortel son intérêt nous jette,
1183
Lorsque de tant de biens qui pouvoient nous flatter,
1184
C’est le seul qui nous reste, et qu’on veut nous l’ôter.
1185
Hélas ! lorsque lassés de dix ans de misère,
1186
Les Troyens en courroux menaçoient votre mère,
1187
J’ai su de mon Hector lui procurer l’appui.
1188
Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j’ai pu sur lui.
1189
Que craint-on d’un enfant qui survit à sa perte ?
1190
Laissez-moi le cacher en quelque île déserte.
1191
Sur les soins de sa mère on peut s’en assurer,
1192
Et mon fils avec moi n’apprendra qu’à pleurer.
1193
**Hermione**
1194
Je conçois vos douleurs. Mais un devoir austère,
1195
Quand mon père a parlé, m’ordonne de me taire.
1196
C’est lui qui de Pyrrhus fait agir le courroux.
1197
S’il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous ?
1198
Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme.
1199
Faites-le prononcer : j’y souscrirai, Madame.
Scène V
1200
Andromaque, Céphise
1201
**Andromaque**
1202
Quel mépris la cruelle attache à ses refus !
1203
**Céphise**
1204
Je croirois ses conseils, et je verrois Pyrrhus.
1205
Un regard confondroit Hermione et la Grèce…
1206
Mais lui-même il vous cherche.
Scène VI
1207
Pyrrhus, Andromaque, Phœnix, Céphise
1208
**Pyrrhus, à Phœnix.**
1209
Où donc est la princesse ?
1210
Ne m’avois-tu pas dit qu’elle étoit en ces lieux ?
1211
**Phœnix**
1212
Je le croyois.
1213
**Andromaque, à Céphise.**
1214
Tu vois le pouvoir de mes yeux.
1215
**Pyrrhus**
1216
Que dit-elle, Phœnix ?
1217
**Andromaque**
1218
Hélas ! tout m’abandonne.
1219
**Phœnix**
1220
Allons, Seigneur, marchons sur les pas d’Hermione.
1221
**Céphise**
1222
Qu’attendez-vous ? rompez ce silence obstiné.
1223
**Andromaque**
1224
Il a promis mon fils.
1225
**Céphise**
1226
Il ne l’a pas donné.
1227
**Andromaque**
1228
Non, non, j’ai beau pleurer, sa mort est résolue.
1229
**Pyrrhus**
1230
Daigne-t-elle sur nous tourner au moins la vue ?
1231
Quel orgueil !
1232
**Andromaque**
1233
Je ne fais que l’irriter encor.
1234
Sortons.
1235
**Pyrrhus**
1236
Allons aux Grecs livrer le fils d’Hector.
1237
**Andromaque**
1238
Ah ! Seigneur, arrêtez ! Que prétendez-vous faire ?
1239
Si vous livrez le fils, livrez-leur donc la mère.
1240
Vos serments m’ont tantôt juré tant d’amitié :
1241
Dieux ! ne pourrai-je au moins toucher votre pitié ?
1242
Sans espoir de pardon m’avez-vous condamnée ?
1243
**Pyrrhus**
1244
Phœnix vous le dira, ma parole est donnée.
1245
**Andromaque**
1246
Vous qui braviez pour moi tant de périls divers !
1247
**Pyrrhus**
1248
J’étois aveugle alors : mes yeux se sont ouverts.
1249
Sa grâce à vos désirs pouvoit être accordée ;
1250
Mais vous ne l’avez pas seulement demandée.
1251
C’en est fait.
1252
**Andromaque**
1253
Ah ! Seigneur, vous entendiez assez
1254
Des soupirs qui craignoient de se voir repoussés.
1255
Pardonnez à l’éclat d’une illustre fortune
1256
Ce reste de fierté qui craint d’être importune.
1257
Vous ne l’ignorez pas : Andromaque sans vous
1258
N’auroit jamais d’un maître embrassé les genoux.
1259
**Pyrrhus**
1260
Non, vous me haïssez ; et dans le fond de l’âme
1261
Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme.
1262
Ce fils même, ce fils, l’objet de tant de soins,
1263
Si je l’avois sauvé, vous l’en aimeriez moins.
1264
La haine, le mépris, contre moi tout s’assemble ;
1265
Vous me haïssez plus que tous les Grecs ensemble.
1266
Jouissez à loisir d’un si noble courroux.
1267
Allons, Phœnix.
1268
**Andromaque**
1269
Allons rejoindre mon époux.
1270
**Céphise**
1271
Madame…
1272
**Andromaque**
1273
Et que veux-tu que je lui dise encore ?
1274
Auteur de tous mes maux, crois-tu qu’il les ignore ?
1275
Seigneur, voyez l’état où vous me réduisez.
1276
J’ai vu mon père mort, et nos murs embrasés ;
1277
J’ai vu trancher les jours de ma famille entière,
1278
Et mon époux sanglant traîné sur la poussière,
1279
Son fils seul avec moi, réservé pour les fers.
1280
Mais que ne peut un fils ? Je respire, je sers.
1281
J’ai fait plus : je me suis quelquefois consolée
1282
Qu’ici, plutôt qu’ailleurs, le sort m’eût exilée ;
1283
Qu’heureux dans son malheur, le fils de tant de rois,
1284
Puisqu’il devoit servir, fût tombé sous vos lois.
1285
J’ai cru que sa prison deviendroit son asile.
1286
Jadis Priam soumis fut respecté d’Achille :
1287
J’attendois de son fils encor plus de bonté.
1288
Pardonne, cher Hector, à ma crédulité.
1289
Je n’ai pu soupçonner ton ennemi d’un crime ;
1290
Malgré lui-même enfin je l’ai cru magnanime.
1291
Ah ! s’il l’étoit assez pour nous laisser du moins
1292
Au tombeau qu’à ta cendre ont élevé mes soins,
1293
Et que finissant là sa haine et nos misères,
1294
Il ne séparât point des dépouilles si chères !
1295
**Pyrrhus**
1296
Va m’attendre, Phœnix.
Scène VII
1297
Pyrrhus, Andromaque, Céphise
1298
**Pyrrhus, continue.**
1299
Madame, demeurez.
1300
On peut vous rendre encor ce fils que vous pleurez.
1301
Oui, je sens à regret qu’en excitant vos larmes
1302
Je ne fais contre moi que vous donner des armes.
1303
Je croyois apporter plus de haine en ces lieux.
1304
Mais, Madame, du moins tournez vers moi les yeux :
1305
Voyez si mes regards sont d’un juge sévère,
1306
S’ils sont d’un ennemi qui cherche à vous déplaire.
1307
Pourquoi me forcez-vous vous-même à vous trahir ?
1308
Au nom de votre fils, cessons de nous haïr.
1309
À le sauver enfin c’est moi qui vous convie.
1310
Faut-il que mes soupirs vous demandent sa vie ?
1311
Faut-il qu’en sa faveur j’embrasse vos genoux ?
1312
Pour la dernière fois, sauvez-le, sauvez-vous.
1313
Je sais de quels serments je romps pour vous les chaînes,
1314
Combien je vais sur moi faire éclater de haines.
1315
Je renvoie Hermione, et je mets sur son front,
1316
Au lieu de ma couronne, un éternel affront.
1317
Je vous conduis au temple où son hymen s’apprête ;
1318
Je vous ceins du bandeau préparé pour sa tête.
1319
Mais ce n’est plus, Madame, une offre à dédaigner :
1320
Je vous le dis, il faut ou périr ou régner.
1321
Mon cœur, désespéré d’un an d’ingratitude,
1322
Ne peut plus de son sort souffrir l’incertitude.
1323
C’est craindre, menacer et gémir trop longtemps.
1324
Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j’attends.
1325
Songez-y : je vous laisse ; et je viendrai vous prendre
1326
Pour vous mener au temple, où ce fils doit m’attendre ;
1327
Et là vous me verrez, soumis ou furieux,
1328
Vous couronner, Madame, ou le perdre à vos yeux.
Scène VIII
1329
Andromaque, Céphise
1330
**Céphise**
1331
Je vous l’avois prédit, qu’en dépit de la Grèce,
1332
De votre sort encor vous seriez la maîtresse.
1333
**Andromaque**
1334
Hélas ! de quel effet tes discours sont suivis !
1335
Il ne me restoit plus qu’à condamner mon fils.
1336
**Céphise**
1337
Madame, à votre époux c’est être assez fidèle :
1338
Trop de vertu pourroit vous rendre criminelle.
1339
Lui-même il porteroit votre âme à la douceur.
1340
**Andromaque**
1341
Quoi ? je lui donnerois Pyrrhus pour successeur ?
1342
**Céphise**
1343
Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent.
1344
Pensez-vous qu’après tout ses mânes en rougissent ;
1345
Qu’il méprisât, Madame, un roi victorieux
1346
Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux,
1347
Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère,
1348
Qui ne se souvient plus qu’Achille étoit son père,
1349
Qui dément ses exploits et les rend superflus ?
1350
**Andromaque**
1351
Dois-je les oublier, s’il ne s’en souvient plus ?
1352
Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
1353
Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
1354
Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,
1355
Ensanglantant l’autel qu’il tenoit embrassé ?
1356
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
1357
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
1358
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
1359
Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
1360
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
1361
Et de sang tout couvert échauffant le carnage.
1362
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
1363
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
1364
Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
1365
Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;
1366
Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
1367
Enfin voilà l’époux que tu me veux donner.
1368
Non, je ne serai point complice de ses crimes ;
1369
Qu’il nous prenne, s’il veut, pour dernières victimes.
1370
Tous mes ressentiments lui seroient asservis.
1371
**Céphise**
1372
Hé bien ! allons donc voir expirer votre fils ;
1373
On n’attend plus que vous. Vous frémissez, Madame !
1374
**Andromaque**
1375
Ah ! de quel souvenir viens-tu frapper mon âme !
1376
Quoi ? Céphise, j’irai voir expirer encor
1377
Ce fils, ma seule joie, et l’image d’Hector :
1378
Ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage !
1379
Hélas ! je m’en souviens, le jour que son courage
1380
Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
1381
Il demanda son fils, et le prit dans ses bras :
1382
« Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
1383
J’ignore quel succès le sort garde à mes armes ;
1384
Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
1385
S’il me perd, je prétends qu’il me retrouve en toi.
1386
Si d’un heureux hymen la mémoire t’est chère,
1387
Montre au fils à quel point tu chérissois le père. »
1388
Et je puis voir répandre un sang si précieux ?
1389
Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux ?
1390
Roi barbare, faut-il que mon crime l’entraîne ?
1391
Si je te hais, est-il coupable de ma haine ?
1392
T’a-t-il de tous les siens reproché le trépas ?
1393
S’est-il plaint à tes yeux des maux qu’il ne sent pas ?
1394
Mais cependant, mon fils, tu meurs, si je n’arrête
1395
Le fer que le cruel tient levé sur ta tête.
1396
Je l’en puis détourner, et je t’y vais offrir ?
1397
Non, tu ne mourras point : je ne le puis souffrir.
1398
Allons trouver Pyrrhus. Mais non, chère Céphise,
1399
Va le trouver pour moi.
1400
**Céphise**
1401
Que faut-il que je dise ?
1402
**Andromaque**
1403
Dis-lui que de mon fils l’amour est assez fort…
1404
Crois-tu que dans son cœur il ait juré sa mort ?
1405
L’amour peut-il si loin pousser sa barbarie ?
1406
**Céphise**
1407
Madame, il va bientôt revenir en furie.
1408
**Andromaque**
1409
Hé bien ! va l’assurer…
1410
**Céphise**
1411
De quoi ? de votre foi ?
1412
**Andromaque**
1413
Hélas ! pour la promettre est-elle encore à moi ?
1414
Ô cendres d’un époux ! ô Troyens ! ô mon père !
1415
Ô mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère !
1416
Allons.
1417
**Céphise**
1418
Où donc, Madame ? et que résolvez-vous ?
1419
**Andromaque**
1420
Allons sur son tombeau consulter mon époux.
Acte IV
Scène première
1421
Andromaque, Céphise
1422
**Céphise**
1423
Ah ! je n’en doute point : c’est votre époux, Madame,
1424
C’est Hector qui produit ce miracle en votre âme.
1425
Il veut que Troie encor se puisse relever
1426
Avec cet heureux fils qu’il vous fait conserver.
1427
Pyrrhus vous l’a promis. Vous venez de l’entendre,
1428
Madame : il n’attendoit qu’un mot pour vous le rendre.
1429
Croyez-en ses transports : père, sceptre, alliés,
1430
Content de votre cœur, il met tout à vos pieds.
1431
Sur lui, sur tout son peuple il vous rend souveraine.
1432
Est-ce là ce vainqueur digne de tant de haine ?
1433
Déjà contre les Grecs plein d’un noble courroux,
1434
Le soin de votre fils le touche autant que vous :
1435
Il prévient leur fureur, il lui laisse sa garde ;
1436
Pour ne pas l’exposer, lui-même il se hasarde.
1437
Mais tout s’apprête au temple, et vous avez promis.
1438
**Andromaque**
1439
Oui, je m’y trouverai. Mais allons voir mon fils.
1440
**Céphise**
1441
Madame, qui vous presse ? Il suffit que sa vue
1442
Désormais à vos yeux ne soit plus défendue.
1443
Vous lui pourrez bientôt prodiguer vos bontés,
1444
Et vos embrassements ne seront plus comptés.
1445
Quel plaisir d’élever un enfant qu’on voit craître,
1446
Non plus comme un esclave élevé pour son maître,
1447
Mais pour voir avec lui renaître tant de rois !
1448
**Andromaque**
1449
Céphise, allons le voir pour la dernière fois.
1450
**Céphise**
1451
Que dites-vous ? ô Dieux !
1452
**Andromaque**
1453
Ô ma chère Céphise,
1454
Ce n’est point avec toi que mon cœur se déguise,
1455
Ta foi, dans mon malheur, s’est montrée à mes yeux ;
1456
Mais j’ai cru qu’à mon tour tu me connoissois mieux.
1457
Quoi donc ? as-tu pensé qu’Andromaque infidèle
1458
Pût trahir un époux qui croit revivre en elle ;
1459
Et que de tant de morts réveillant la douleur,
1460
Le soin de mon repos me fît troubler le leur ?
1461
Est-ce là cette ardeur tant promise à sa cendre ?
1462
Mais son fils périssoit : il l’a fallu défendre.
1463
Pyrrhus en m’épousant s’en déclare l’appui ;
1464
Il suffit : je veux bien m’en reposer sur lui.
1465
Je sais quel est Pyrrhus. Violent, mais sincère,
1466
Céphise, il fera plus qu’il n’a promis de faire.
1467
Sur le courroux des Grecs je m’en repose encor :
1468
Leur haine va donner un père au fils d’Hector.
1469
Je vais donc, puisqu’il faut que je me sacrifie,
1470
Assurer à Pyrrhus le reste de ma vie ;
1471
Je vais, en recevant sa foi sur les autels,
1472
L’engager à mon fils par des nœuds immortels.
1473
Mais aussitôt ma main, à moi seule funeste,
1474
D’une infidèle vie abrégera le reste,
1475
Et sauvant ma vertu, rendra ce que je doi
1476
À Pyrrhus, à mon fils, à mon époux, à moi.
1477
Voilà de mon amour l’innocent stratagème ;
1478
Voilà ce qu’un époux m’a commandé lui-même.
1479
J’irai seule rejoindre Hector et mes aïeux.
1480
Céphise, c’est à toi de me fermer les yeux.
1481
**Céphise**
1482
Ah ! ne prétendez pas que je puisse survivre…
1483
**Andromaque**
1484
Non, non, je te défends, Céphise, de me suivre.
1485
Je confie à tes soins mon unique trésor :
1486
Si tu vivois pour moi, vis pour le fils d’Hector.
1487
De l’espoir des Troyens seule dépositaire,
1488
Songe à combien de rois tu deviens nécessaire.
1489
Veille auprès de Pyrrhus ; fais-lui garder sa foi :
1490
S’il le faut, je consens qu’on lui parle de moi.
1491
Fais-lui valoir l’hymen où je me suis rangée ;
1492
Dis-lui qu’avant ma mort je lui fus engagée,
1493
Que ses ressentiments doivent être effacés,
1494
Qu’en lui laissant mon fils, c’est l’estimer assez.
1495
Fais connoître à mon fils les héros de sa race ;
1496
Autant que tu pourras, conduis-le sur leur trace.
1497
Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
1498
Plutôt ce qu’ils ont fait que ce qu’ils ont été ;
1499
Parle-lui tous les jours des vertus de son père ;
1500
Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère.
1501
Mais qu’il ne songe plus, Céphise, à nous venger :
1502
Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.
1503
Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste :
1504
Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste ;
1505
Et pour ce reste enfin j’ai moi-même en un jour
1506
Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour.
1507
**Céphise**
1508
Hélas !
1509
**Andromaque**
1510
Ne me suis point, si ton cœur en alarmes
1511
Prévoit qu’il ne pourra commander à tes larmes.
1512
On vient. Cache tes pleurs, Céphise ; et souviens-toi
1513
Que le sort d’Andromaque est commis à ta foi.
1514
C’est Hermione. Allons, fuyons sa violence.
Scène II
1515
Hermione, Cléone
1516
**Cléone**
1517
Non, je ne puis assez admirer ce silence.
1518
Vous vous taisez, Madame ; et ce cruel mépris
1519
N’a pas du moindre trouble agité vos esprits ?
1520
Vous soutenez en paix une si rude attaque,
1521
Vous qu’on voyoit frémir au seul nom d’Andromaque ?
1522
Vous qui sans désespoir ne pouviez endurer
1523
Que Pyrrhus d’un regard la voulût honorer ?
1524
Il l’épouse : il lui donne, avec son diadème,
1525
La foi que vous venez de recevoir vous-même,
1526
Et votre bouche encor muette à tant d’ennui
1527
N’a pas daigné s’ouvrir pour se plaindre de lui !
1528
Ah ! que je crains, Madame, un calme si funeste !
1529
Et qu’il vaudroit bien mieux…
1530
**Hermione**
1531
Fais-tu venir Oreste ?
1532
**Cléone**
1533
Il vient, Madame, il vient ; et vous pouvez juger
1534
Que bientôt à vos pieds il alloit se ranger.
1535
Prêt à servir toujours sans espoir de salaire,
1536
Vos yeux ne sont que trop assurés de lui plaire.
1537
Mais il entre.
Scène III
1538
Oreste, Hermione, Cléone
1539
**Oreste**
1540
Ah ! Madame, est-il vrai qu’une fois
1541
Oreste en vous cherchant obéisse à vos lois ?
1542
Ne m’a-t-on point flatté d’une fausse espérance ?
1543
Avez-vous en effet souhaité ma présence ?
1544
Croirai-je que vos yeux, à la fin désarmés,
1545
Veulent…
1546
**Hermione**
1547
Je veux savoir, Seigneur, si vous m’aimez.
1548
**Oreste**
1549
Si je vous aime ? Ô Dieux ! mes serments, mes parjures,
1550
Ma fuite, mon retour, mes respects, mes injures,
1551
Mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés,
1552
Quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez ?
1553
**Hermione**
1554
Vengez-moi, je crois tout.
1555
**Oreste**
1556
Hé bien ! allons, Madame :
1557
Mettons encore un coup toute la Grèce en flamme ;
1558
Prenons, en signalant mon bras et votre nom,
1559
Vous, la place d’Hélène, et moi, d’Agamemnon.
1560
De Troie en ce pays réveillons les misères ;
1561
Et qu’on parle de nous, ainsi que de nos pères.
1562
Partons, je suis tout prêt.
1563
**Hermione**
1564
Non, Seigneur, demeurons :
1565
Je ne veux pas si loin porter de tels affronts.
1566
Quoi ? de mes ennemis couronnant l’insolence,
1567
J’irois attendre ailleurs une lente vengeance ?
1568
Et je m’en remettrois au destin des combats,
1569
Qui peut-être à la fin ne me vengeroit pas ?
1570
Je veux qu’à mon départ toute l’Épire pleure.
1571
Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure,
1572
Tous vos retardements sont pour moi des refus,
1573
Courez au temple. Il faut immoler…
1574
**Oreste**
1575
Qui ?
1576
**Hermione**
1577
Pyrrhus.
1578
**Oreste**
1579
Pyrrhus, Madame ?
1580
**Hermione**
1581
Hé quoi ? votre haine chancelle ?
1582
Ah ! courez, et craignez que je ne vous rappelle.
1583
N’alléguez point des droits que je veux oublier ;
1584
Et ce n’est pas à vous à le justifier.
1585
**Oreste**
1586
Moi, je l’excuserois ? Ah ! vos bontés, Madame,
1587
Ont gravé trop avant ses crimes dans mon âme.
1588
Vengeons-nous, j’y consens, mais par d’autres chemins.
1589
Soyons ses ennemis, et non ses assassins :
1590
Faisons de sa ruine une juste conquête.
1591
Quoi ? pour réponse aux Grecs porterai-je sa tête ?
1592
Et n’ai-je pris sur moi le soin de tout l’État
1593
Que pour m’en acquitter par un assassinat ?
1594
Souffrez, au nom des Dieux, que la Grèce s’explique,
1595
Et qu’il meure chargé de la haine publique.
1596
Souvenez-vous qu’il règne, et qu’un front couronné…
1597
**Hermione**
1598
Ne vous suffit-il pas que je l’ai condamné ?
1599
Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée
1600
Demande une victime à moi seule adressée ;
1601
Qu’Hermione est le prix d’un tyran opprimé ;
1602
Que je le hais ; enfin, Seigneur, que je l’aimai ?
1603
Je ne m’en cache point : l’ingrat m’avoit su plaire,
1604
Soit qu’ainsi l’ordonnât mon amour ou mon père.
1605
N’importe ; mais enfin réglez-vous là-dessus.
1606
Malgré mes vœux, Seigneur, honteusement déçus,
1607
Malgré la juste horreur que son crime me donne,
1608
Tant qu’il vivra craignez que je ne lui pardonne.
1609
Doutez jusqu’à sa mort d’un courroux incertain :
1610
S’il ne meurt aujourd’hui, je puis l’aimer demain.
1611
**Oreste**
1612
Hé bien ! il faut le perdre, et prévenir sa grâce ;
1613
Il faut… Mais cependant que faut-il que je fasse ?
1614
Comment puis-je sitôt servir votre courroux ?
1615
Quel chemin jusqu’à lui peut conduire mes coups ?
1616
À peine suis-je encore arrivé dans l’Épire,
1617
Vous voulez par mes mains renverser un empire ;
1618
Vous voulez qu’un roi meure, et pour son châtiment
1619
Vous ne donnez qu’un jour, qu’une heure, qu’un moment.
1620
Aux yeux de tout son peuple il faut que je l’opprime !
1621
Laissez-moi vers l’autel conduire ma victime,
1622
Je ne m’en défends plus ; et je ne veux qu’aller
1623
Reconnoître la place où je dois l’immoler.
1624
Cette nuit je vous sers, cette nuit je l’attaque.
1625
**Hermione**
1626
Mais cependant ce jour il épouse Andromaque.
1627
Dans le temple déjà le trône est élevé ;
1628
Ma honte est confirmée, et son crime achevé.
1629
Enfin qu’attendez-vous ? Il vous offre sa tête :
1630
Sans gardes, sans défense il marche à cette fête ;
1631
Autour du fils d’Hector il les fait tous ranger ;
1632
Il s’abandonne au bras qui me voudra venger.
1633
Voulez-vous, malgré lui, prendre soin de sa vie ?
1634
Armez, avec vos Grecs, tous ceux qui m’ont suivie ;
1635
Soulevez vos amis : tous les miens sont à vous.
1636
Il me trahit, vous trompe, et nous méprise tous.
1637
Mais quoi ? déjà leur haine est égale à la mienne :
1638
Elle épargne à regret l’époux d’une Troyenne.
1639
Parlez : mon ennemi ne vous peut échapper,
1640
Ou plutôt il ne faut que les laisser frapper.
1641
Conduisez ou suivez une fureur si belle ;
1642
Revenez tout couvert du sang de l’infidèle ;
1643
Allez : en cet état soyez sûr de mon cœur.
1644
**Oreste**
1645
Mais, Madame, songez…
1646
**Hermione**
1647
Ah ! c’en est trop, Seigneur.
1648
Tant de raisonnements offensent ma colère.
1649
J’ai voulu vous donner les moyens de me plaire,
1650
Rendre Oreste content ; mais enfin je vois bien
1651
Qu’il veut toujours se plaindre, et ne mériter rien.
1652
Partez : allez ailleurs vanter votre constance,
1653
Et me laissez ici le soin de ma vengeance.
1654
De mes lâches bontés mon courage est confus,
1655
Et c’est trop en un jour essuyer de refus.
1656
Je m’en vais seule au temple, où leur hymen s’apprête,
1657
Où vous n’osez aller mériter ma conquête.
1658
Là, de mon ennemi je saurai m’approcher :
1659
Je percerai le cœur que je n’ai pu toucher ;
1660
Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,
1661
Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées ;
1662
Et tout ingrat qu’il est, il me sera plus doux
1663
De mourir avec lui que de vivre avec vous.
1664
**Oreste**
1665
Non, je vous priverai de ce plaisir funeste,
1666
Madame : il ne mourra que de la main d’Oreste.
1667
Vos ennemis par moi vont vous être immolés,
1668
Et vous reconnoîtrez mes soins, si vous voulez.
1669
**Hermione**
1670
Allez. De votre sort laissez-moi la conduite,
1671
Et que tous vos vaisseaux soient prêts pour notre fuite.
Scène IV
1672
Hermione, Cléone
1673
**Cléone**
1674
Vous vous perdez, Madame ; et vous devez songer…
1675
**Hermione**
1676
Que je me perde ou non, je songe à me venger.
1677
Je ne sais même encor, quoi qu’il m’ait pu promettre,
1678
Sur d’autres que sur moi si je dois m’en remettre.
1679
Pyrrhus n’est pas coupable à ses yeux comme aux miens,
1680
Et je tiendrois mes coups bien plus sûrs que les siens.
1681
Quel plaisir de venger moi-même mon injure,
1682
De retirer mon bras teint du sang du parjure,
1683
Et pour rendre sa peine et mes plaisirs plus grands,
1684
De cacher ma rivale à ses regards mourants !
1685
Ah ! si du moins Oreste, en punissant son crime,
1686
Lui laissoit le regret de mourir ma victime !
1687
Va le trouver : dis-lui qu’il apprenne à l’ingrat
1688
Qu’on l’immole à ma haine, et non pas à l’État.
1689
Chère Cléone, cours. Ma vengeance est perdue
1690
S’il ignore en mourant que c’est moi qui le tue.
1691
**Cléone**
1692
Je vous obérai. Mais qu’est-ce que je voi ?
1693
Ô Dieux ! Qui l’auroit cru, Madame ? C’est le Roi !
1694
**Hermione**
1695
Ah ! cours après Oreste ; et dis-lui, ma Cléone,
1696
Qu’il n’entreprenne rien sans revoir Hermione.
Scène V
1697
Pyrrhus, Hermione, Phœnix
1698
**Pyrrhus**
1699
Vous ne m’attendiez pas, Madame ; et je vois bien
1700
Que mon abord ici trouble votre entretien.
1701
Je ne viens point, armé d’un indigne artifice,
1702
D’un voile d’équité couvrir mon injustice :
1703
Il suffit que mon cœur me condamne tout bas ;
1704
Et je soutiendrois mal ce que je ne crois pas.
1705
J’épouse une Troyenne. Oui, Madame, et j’avoue
1706
Que je vous ai promis la foi que je lui voue.
1707
Un autre vous diroit que dans les champs troyens
1708
Nos deux pères sans nous formèrent ces liens,
1709
Et que sans consulter ni mon choix ni le vôtre,
1710
Nous fûmes sans amour engagés l’un à l’autre ;
1711
Mais c’est assez pour moi que je me sois soumis.
1712
Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis ;
1713
Loin de les révoquer, je voulus y souscrire.
1714
Je vous vis avec eux arriver en Épire ;
1715
Et quoique d’un autre œil l’éclat victorieux
1716
Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux,
1717
Je ne m’arrêtai point à cette ardeur nouvelle :
1718
Je voulus m’obstiner à vous être fidèle,
1719
Je vous reçus en reine ; et jusques à ce jour
1720
J’ai cru que mes serments me tiendroient lieu d’amour.
1721
Mais cet amour l’emporte, et par un coup funeste
1722
Andromaque m’arrache un cœur qu’elle déteste.
1723
L’un par l’autre entraînés, nous courons à l’autel
1724
Nous jurer, malgré nous, un amour immortel.
1725
Après cela, Madame, éclatez contre un traître,
1726
Qui l’est avec douleur, et qui pourtant veut l’être.
1727
Pour moi, loin de contraindre un si juste courroux,
1728
Il me soulagera peut-être autant que vous.
1729
Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures :
1730
Je crains votre silence, et non pas vos injures ;
1731
Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins,
1732
M’en dira d’autant plus que vous m’en direz moins.
1733
**Hermione**
1734
Seigneur, dans cet aveu dépouillé d’artifice,
1735
J’aime à voir que du moins vous vous rendiez justice,
1736
Et que voulant bien rompre un nœud si solennel,
1737
Vous vous abandonniez au crime en criminel.
1738
Est-il juste, après tout, qu’un conquérant s’abaisse
1739
Sous la servile loi de garder sa promesse ?
1740
Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter ;
1741
Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.
1742
Quoi ? sans que ni serment ni devoir vous retienne,
1743
Rechercher une Grecque, amant d’une Troyenne ?
1744
Me quitter, me reprendre, et retourner encor
1745
De la fille d’Hélène à la veuve d’Hector ?
1746
Couronner tour à tour l’esclave et la princesse ;
1747
Immoler Troie aux Grecs, au fils d’Hector la Grèce ?
1748
Tout cela part d’un cœur toujours maître de soi,
1749
D’un héros qui n’est point esclave de sa foi.
1750
Pour plaire à votre épouse, il vous faudroit peut-être
1751
Prodiguer les doux noms de parjure et de traître.
1752
Vous veniez de mon front observer la pâleur,
1753
Pour aller dans ses bras rire de ma douleur.
1754
Pleurante après son char vous voulez qu’on me voie ;
1755
Mais, Seigneur, en un jour ce seroit trop de joie ;
1756
Et sans chercher ailleurs des titres empruntés,
1757
Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez ?
1758
Du vieux père d’Hector la valeur abattue
1759
Aux pieds de sa famille expirante à sa vue,
1760
Tandis que dans son sein votre bras enfoncé
1761
Cherche un reste de sang que l’âge avoit glacé ;
1762
Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ;
1763
De votre propre main Polyxène égorgée
1764
Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous :
1765
Que peut-on refuser à ces généreux coups ?
1766
**Pyrrhus**
1767
Madame, je sais trop à quels excès de rage
1768
La vengeance d’Hélène emporta mon courage :
1769
Je puis me plaindre à vous du sang que j’ai versé ;
1770
Mais enfin je consens d’oublier le passé.
1771
Je rends grâces au ciel que votre indifférence
1772
De mes heureux soupirs m’apprenne l’innocence.
1773
Mon cœur, je le vois bien, trop prompt à se gêner,
1774
Devoit mieux vous connoître et mieux s’examiner.
1775
Mes remords vous faisoient une injure mortelle ;
1776
Il faut se croire aimé pour se croire infidèle.
1777
Vous ne prétendiez point m’arrêter dans vos fers :
1778
J’ai craint de vous trahir, peut-être je vous sers.
1779
Nos cœurs n’étoient point faits dépendants l’un de l’autre ;
1780
Je suivois mon devoir, et vous cédiez au vôtre.
1781
Rien ne vous engageoit à m’aimer en effet.
1782
**Hermione**
1783
Je ne t’ai point aimé, cruel ? Qu’ai-je donc fait ?
1784
J’ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes ;
1785
Je t’ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;
1786
J’y suis encor, malgré tes infidélités,
1787
Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.
1788
Je leur ai commandé de cacher mon injure ;
1789
J’attendois en secret le retour d’un parjure ;
1790
J’ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu,
1791
Tu me rapporterois un cœur qui m’étoit dû.
1792
Je t’aimois inconstant, qu’aurois-je fait fidèle ?
1793
Et même en ce moment où ta bouche cruelle
1794
Vient si tranquillement m’annoncer le trépas,
1795
Ingrat, je doute encor si je ne t’aime pas.
1796
Mais, Seigneur, s’il le faut, si le ciel en colère
1797
Réserve à d’autres yeux la gloire de vous plaire,
1798
Achevez votre hymen, j’y consens. Mais du moins
1799
Ne forcez pas mes yeux d’en être les témoins.
1800
Pour la dernière fois je vous parle peut-être :
1801
Différez-le d’un jour ; demain vous serez maître.
1802
Vous ne répondez point ? Perfide, je le voi,
1803
Tu comptes les moments que tu perds avec moi !
1804
Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,
1805
Ne souffre qu’à regret qu’un autre t’entretienne.
1806
Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux.
1807
Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux :
1808
Va lui jurer la foi que tu m’avois jurée,
1809
Va profaner des Dieux la majesté sacrée.
1810
Ces Dieux, ces justes Dieux n’auront pas oublié
1811
Que les mêmes serments avec moi t’ont lié.
1812
Porte aux pieds des autels ce cœur qui m’abandonne ;
1813
Va, cours. Mais crains encor d’y trouver Hermione.
Scène VI
1814
Pyrrhus, Phœnix
1815
**Phœnix**
1816
Seigneur, vous entendez. Gardez de négliger
1817
Une amante en fureur qui cherche à se venger.
1818
Elle n’est en ces lieux que trop bien appuyée :
1819
La querelle des Grecs à la sienne est liée ;
1820
Oreste l’aime encore ; et peut-être à ce prix…
1821
**Pyrrhus**
1822
Andromaque m’attend. Phœnix, garde son fils.
Acte V
Scène première
1823
Hermione, seule.
1824
Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
1825
Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
1826
Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.
1827
Ah ! ne puis-je savoir si j’aime, ou si je hais ?
1828
Le cruel ! de quel œil il m’a congédiée !
1829
Sans pitié, sans douleur, au moins étudiée.
1830
L’ai-je vu se troubler et me plaindre un moment ?
1831
En ai-je pu tirer un seul gémissement ?
1832
Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
1833
Sembloit-il seulement qu’il eût part à mes larmes ?
1834
Et je le plains encore ? Et pour comble d’ennui,
1835
Mon cœur, mon lâche cœur s’intéresse pour lui ?
1836
Je tremble au seul penser du coup qui le menace ?
1837
Et prête à me venger, je lui fais déjà grâce ?
1838
Non, ne révoquons point l’arrêt de mon courroux :
1839
Qu’il périsse ! Aussi bien il ne vit plus pour nous.
1840
Le perfide triomphe, et se rit de ma rage :
1841
Il pense voir en pleurs dissiper cet orage ;
1842
Il croit que toujours foible et d’un cœur incertain,
1843
Je parerai d’un bras les coups de l’autre main.
1844
Il juge encor de moi par mes bontés passées.
1845
Mais plutôt le perfide a bien d’autres pensées.
1846
Triomphant dans le temple, il ne s’informe pas
1847
Si l’on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas.
1848
Il me laisse, l’ingrat ! cet embarras funeste.
1849
Non, non, encore un coup : laissons agir Oreste.
1850
Qu’il meure, puisqu’enfin il a dû le prévoir,
1851
Et puisqu’il m’a forcée enfin à le vouloir.
1852
À le vouloir ? Hé quoi ? c’est donc moi qui l’ordonne ?
1853
Sa mort sera l’effet de l’amour d’Hermione ?
1854
Ce prince, dont mon cœur se faisoit autrefois
1855
Avec tant de plaisir redire les exploits,
1856
À qui même en secret je m’étois destinée
1857
Avant qu’on eût conclu ce fatal hyménée,
1858
Je n’ai donc traversé tant de mers, tant d’États,
1859
Que pour venir si loin préparer son trépas ?
1860
L’assassiner, le perdre ? Ah ! devant qu’il expire…
Scène II
1861
Hermione, Cléone
1862
**Hermione**
1863
Ah ! qu’ai-je fait, Cléone ? et que viens-tu me dire ?
1864
Que fait Pyrrhus ?
1865
**Cléone**
1866
Il est au comble de ses vœux,
1867
Le plus fier des mortels, et le plus amoureux.
1868
Je l’ai vu vers le temple, où son hymen s’apprête,
1869
Mener en conquérant sa nouvelle conquête ;
1870
Et d’un œil où brilloient sa joie et son espoir
1871
S’enivrer en marchant du plaisir de la voir,
1872
Andromaque, au travers de mille cris de joie,
1873
Porte jusqu’aux autels le souvenir de Troie :
1874
Incapable toujours d’aimer et de haïr,
1875
Sans joie et sans murmure elle semble obéir.
1876
**Hermione**
1877
Et l’ingrat ? jusqu’au bout il a poussé l’outrage ?
1878
Mais as-tu bien, Cléone, observé son visage ?
1879
Goûte-t-il des plaisirs tranquilles et parfaits ?
1880
N’a-t-il point détourné ses yeux vers le palais ?
1881
Dis-moi, ne t’es-tu point présentée à sa vue ?
1882
L’ingrat a-t-il rougi lorsqu’il t’a reconnue ?
1883
Son trouble avouoit-il son infidélité ?
1884
A-t-il jusqu’à la fin soutenu sa fierté ?
1885
**Cléone**
1886
Madame, il ne voit rien. Son salut et sa gloire
1887
Semble être avec vous sortis de sa mémoire.
1888
Sans songer qui le suit, ennemis ou sujets.
1889
Il poursuit seulement ses amoureux projets.
1890
Autour du fils d’Hector il a rangé sa garde,
1891
Et croit que c’est lui seul que le péril regarde.
1892
Phœnix même en répond, qui l’a conduit exprès
1893
Dans un fort éloigné du temple et du palais.
1894
Voilà, dans ses transports, le seul soin qui lui reste.
1895
**Hermione**
1896
Le perfide ! Il mourra. Mais que t’a dit Oreste ?
1897
**Cléone**
1898
Oreste avec ses Grecs dans le temple est entré.
1899
**Hermione**
1900
Hé bien ! à me venger n’est-il pas préparé ?
1901
**Cléone**
1902
Je ne sais.
1903
**Hermione**
1904
Tu ne sais ? Quoi donc ? Oreste encore,
1905
Oreste me trahit ?
1906
**Cléone**
1907
Oreste vous adore.
1908
Mais de mille remords son esprit combattu
1909
Croit tantôt son amour et tantôt sa vertu.
1910
Il respecte en Pyrrhus l’honneur du diadème ;
1911
Il respecte en Pyrrhus Achille, et Pyrrhus même ;
1912
Il craint la Grèce, il craint l’univers en courroux ;
1913
Mais il se craint, dit-il, soi-même plus que tous.
1914
Il voudroit en vainqueur vous apporter sa tête :
1915
Le seul nom d’assassin l’épouvante et l’arrête.
1916
Enfin il est entré sans savoir dans son cœur
1917
S’il en devoit sortir coupable ou spectateur.
1918
**Hermione**
1919
Non, non, il les verra triompher sans obstacle :
1920
Il se gardera bien de troubler ce spectacle.
1921
Je sais de quels remords son courage est atteint :
1922
Le lâche craint la mort, et c’est tout ce qu’il craint.
1923
Quoi ? sans qu’elle employât une seule prière,
1924
Ma mère en sa faveur arma la Grèce entière ?
1925
Ses yeux pour leur querelle, en dix ans de combats,
1926
Virent périr vingt rois qu’ils ne connoissoient pas ?
1927
Et moi, je ne prétends que la mort d’un parjure,
1928
Et je charge un amant du soin de mon injure ;
1929
Il peut me conquérir à ce prix sans danger ;
1930
Je me livre moi-même, et ne puis me venger ?
1931
Allons : c’est à moi seule à me rendre justice.
1932
Que de cris de douleur le temple retentisse ;
1933
De leur hymen fatal troublons l’événement,
1934
Et qu’ils ne soient unis, s’il se peut, qu’un moment.
1935
Je ne choisirai point dans ce désordre extrême :
1936
Tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même,
1937
Je mourrai ; mais au moins ma mort me vengera.
1938
Je ne mourrai pas seule, et quelqu’un me suivra.
Scène III
1939
Oreste, Hermione, Cléone
1940
**Oreste**
1941
Madame, c’en est fait, et vous êtes servie :
1942
Pyrrhus rend à l’autel son infidèle vie.
1943
**Hermione**
1944
Il est mort ?
1945
**Oreste**
1946
Il expire ; et nos Grecs irrités
1947
Ont lavé dans son sang ses infidélités.
1948
Je vous l’avois promis ; et quoique mon courage
1949
Se fît de ce complot une funeste image,
1950
J’ai couru vers le temple, où nos Grecs dispersés
1951
Se sont jusqu’à l’autel dans la foule glissés.
1952
Pyrrhus m’a reconnu. Mais sans changer de face,
1953
Il sembloit que ma vue excitât son audace.
1954
Que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur,
1955
Dussent de son hymen relever la splendeur.
1956
Enfin avec transport prenant son diadème,
1957
Sur le front d’Andromaque il l’a posé lui-même.
1958
« Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi :
1959
Andromaque, régnez sur l’Épire et sur moi.
1960
Je voue à votre fils une amitié de père ;
1961
J’en atteste les Dieux, je le jure à sa mère.
1962
Pour tous mes ennemis je déclare les siens,
1963
Et je le reconnois pour le roi des Troyens. »
1964
À ces mots, qui du peuple attiroient le suffrage,
1965
Nos Grecs n’ont répondu que par un cri de rage ;
1966
L’infidèle s’est vu partout envelopper,
1967
Et je n’ai pu trouver de place pour frapper.
1968
Chacun se disputoit la gloire de l’abattre.
1969
Je l’ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre,
1970
Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober ;
1971
Mais enfin à l’autel il est allé tomber.
1972
Du peuple épouvanté j’ai traversé la presse
1973
Pour venir de ces lieux enlever ma princesse,
1974
Et regagner le port, où bientôt nos amis
1975
Viendront couverts du sang que je vous ai promis.
1976
**Hermione**
1977
Qu’ont-ils fait ?
1978
**Oreste**
1979
Pardonnez à leur impatience :
1980
Ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance.
1981
Vous vouliez que ma main portât les premiers coups,
1982
Qu’il sentît en mourant qu’il expiroit pour vous ;
1983
Mais c’est moi dont l’ardeur leur a servi d’exemple :
1984
Je les ai pour vous seule entraînés dans le temple,
1985
Madame ; et vous pouvez justement vous flatter
1986
D’une mort que leurs bras n’ont fait qu’exécuter.
1987
Vous seule avez poussé les coups…
1988
**Hermione**
1989
Tais-toi, perfide,
1990
Et n’impute qu’à toi ton lâche parricide.
1991
Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur :
1992
Va, je la désavoue, et tu me fais horreur.
1993
Barbare, qu’as-tu fait ? Avec quelle furie
1994
As-tu tranché le cours d’une si belle vie ?
1995
Avez-vous pu, cruels, l’immoler aujourd’hui,
1996
Sans que tout votre sang se soulevât pour lui ?
1997
Mais parle : de son sort qui t’a rendu l’arbitre ?
1998
Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?
1999
Qui te l’a dit ?
2000
**Oreste**
2001
Ô Dieux ! Quoi ? ne m’avez-vous pas
2002
Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas ?
2003
**Hermione**
2004
Ah ! falloit-il en croire une amante insensée ?
2005
Ne devois-tu pas lire au fond de ma pensée ?
2006
Et ne voyois-tu pas, dans mes emportements,
2007
Que mon cœur démentoit ma bouche à tous moments ?
2008
Quand je l’aurois voulu, falloit-il y souscrire ?
2009
N’as-tu pas dû cent fois te le faire redire ?
2010
Toi-même avant le coup me venir consulter,
2011
Y revenir encore, ou plutôt m’éviter ?
2012
Que ne me laissois-tu le soin de ma vengeance ?
2013
Qui t’amène en des lieux où l’on fuit ta présence ?
2014
Voilà de ton amour le détestable fruit :
2015
Tu m’apportois, cruel, le malheur qui te suit.
2016
C’est toi dont l’ambassade, à tous les deux fatale,
2017
L’a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.
2018
Nous le verrions encor nous partager ses soins ;
2019
Il m’aimeroit peut-être, il le feindroit du moins.
2020
Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Épire :
2021
Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
2022
À toute ma famille ; et c’est assez pour moi,
2023
Traître, qu’elle ait produit un monstre comme toi.
Scène IV
2024
Oreste, seul
2025
Que vois-je ? est-ce Hermione ? Et que viens-je d’entendre ?
2026
Pour qui coule le sang que je viens de répandre ?
2027
Je suis, si je l’en crois, un traître, un assassin.
2028
Est-ce Pyrrhus qui meurt ? et suis-je Oreste enfin ?
2029
Quoi ? j’étouffe en mon cœur la raison qui m’éclaire ;
2030
J’assassine à regret un roi que je révère ;
2031
Je viole en un jour les droits des souverains,
2032
Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains,
2033
Ceux même des autels où ma fureur l’assiège :
2034
Je deviens parricide, assassin, sacrilège.
2035
Pour qui ? Pour une ingrate, à qui je le promets,
2036
Qui même, s’il ne meurt, ne me verra jamais,
2037
Dont j’épouse la rage. Et quand je l’ai servie,
2038
Elle me redemande et son sang et sa vie !
2039
Elle l’aime ! et je suis un monstre furieux !
2040
Je la vois pour jamais s’éloigner de mes yeux !
2041
Et l’ingrate, en fuyant, me laisse pour salaire
2042
Tous les noms odieux que j’ai pris pour lui plaire !
Scène V
2043
Oreste, Pylade, Soldats d’Oreste
2044
**Pylade**
2045
Il faut partir, Seigneur. Sortons de ce palais.
2046
Ou bien résolvons-nous de n’en sortir jamais.
2047
Nos Grecs pour un moment en défendent la porte,
2048
Tout le peuple assemblé nous poursuit à main forte.
2049
Aux ordres d’Andromaque ici tout est soumis ;
2050
Ils la traitent en reine, et nous comme ennemis.
2051
Andromaque elle-même, à Pyrrhus si rebelle,
2052
Lui rend tous les devoirs d’une veuve fidèle,
2053
Commande qu’on le venge, et peut-être sur nous
2054
Veut venger Troie encore et son premier époux.
2055
Allons. N’attendons pas que l’on nous environne :
2056
Nos Grecs nous rejoindront, et tandis qu’Hermione
2057
Tient encore le peuple autour d’elle arrêté,
2058
Voilà votre chemin, sortons en sûreté.
2059
**Oreste**
2060
Non, non, c’est Hermione, amis, que je veux suivre.
2061
À son dernier arrêt je ne puis plus survivre.
2062
Partez : j’ai fait le crime, et je vais l’expier.
2063
**Pylade**
2064
Hermione, Seigneur ? Il la faut oublier.
2065
Quoi ? toujours l’instrument et l’objet de sa rage,
2066
Cherchez-vous chez les morts quelque nouvel outrage ?
2067
Et parce qu’elle meurt, faut-il que vous mouriez ?
2068
**Oreste**
2069
Elle meurt ? Dieux ! qu’entends-je ?
2070
**Pylade**
2071
Hé quoi ? vous l’ignoriez ?
2072
En rentrant dans ces lieux, nous l’avons rencontrée
2073
Qui couroit vers le temple, inquiète, égarée.
2074
Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats
2075
Que son sang excitoit à venger son trépas.
2076
Sans doute à cet objet sa rage s’est émue.
2077
Mais du haut de la porte enfin nous l’avons vue,
2078
Un poignard à la main, sur Pyrrhus se courber,
2079
Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber.
2080
**Oreste**
2081
Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance.
2082
Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance.
2083
Appliqué sans relâche au soin de me punir,
2084
Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
2085
Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
2086
J’étois né pour servir d’exemple à ta colère,
2087
Pour être du malheur un modèle accompli.
2088
Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.
2089
Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
2090
Dans leur sang, dans le mien il faut que je me noie ;
2091
L’un et l’autre en mourant je les veux regarder.
2092
Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder.
2093
Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ?
2094
De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ?
2095
Quelle horreur me saisit ? Grâce au ciel, j’entrevoi.
2096
Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !
2097
**Pylade**
2098
Ah ! Seigneur.
2099
**Oreste**
2100
Quoi ? Pyrrhus, je te rencontre encore ?
2101
Trouverai-je partout un rival que j’abhorre ?
2102
Percé de tant de coups, comment t’es-tu sauvé ?
2103
Tiens, tiens, voilà le coup que je t’ai réservé.
2104
Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l’embrasse ?
2105
Elle vient l’arracher au coup qui le menace ?
2106
Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi !
2107
Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?
2108
Hé bien ! filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
2109
Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
2110
À qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ?
2111
Venez-vous m’enlever dans l’éternelle nuit ?
2112
Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.
2113
Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione :
2114
L’ingrate mieux que vous saura me déchirer ;
2115
Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.
2116
**Pylade**
2117
Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse :
2118
Ménageons les moments que ce transport nous laisse.
2119
Sauvons-le. Nos efforts deviendroient impuissants
2120
S’il reprenoit ici sa rage avec ses sens.