Andromaque
1Tragédie
À Madame
2(épître dédicatoire)
3Madame,
4Ce n’est pas sans sujet que je mets votre illustre nom à la tête de cet ouvrage. Et de quel autre nom pourrois-je éblouir les yeux de mes lecteurs, que de celui dont mes spectateurs ont été si heureusement éblouis ? On savoit que Votre Altesse Royale avoit daigné prendre soin de la conduite de ma tragédie. On savoit que vous m’aviez prêté quelques-unes de vos lumières pour y ajouter de nouveaux ornements. On savoit enfin que vous l’aviez honorée de quelques larmes dès la première lecture que je vous en fis. Pardonnez-moi, Madame, si j’ose me vanter de cet heureux commencement de sa destinée. Il me console bien glorieusement de la dureté de ceux qui ne voudroient pas s’en laisser toucher. Je leur permets de condamner l’*Andromaque* tant qu’ils voudront, pourvu qu’il me soit permis d’appeler de toutes les subtilités de leur esprit au cœur de Votre Altesse Royale.
5Mais, Madame, ce n’est pas seulement du cœur que vous jugez de la bonté d’un ouvrage, c’est avec une intelligence qu’aucune fausse lueur ne sauroit tromper. Pouvons-nous mettre sur la scène une histoire que vous ne possédiez aussi bien que nous ? Pouvons-nous faire jouer une intrigue dont vous ne pénétriez tous les ressorts ? Et pouvons-nous concevoir des sentiments si nobles et si délicats qui ne soient infiniment au-dessous de la noblesse et de la délicatesse de vos pensées ?
6On sait, Madame, et Votre Altesse Royale a beau s’en cacher, que dans ce haut degré de gloire où la nature et la fortune ont pris plaisir de vous élever, vous ne dédaignez pas cette gloire obscure que les gens de lettres s’étoient réservée. Et il semble que vous ayez voulu avoir autant d’avantage sur notre sexe par les connoissances et par la solidité de votre esprit, que vous excellez dans le vôtre par toutes les grâces qui vous environnent. La cour vous regarde comme l’arbitre de tout ce qui se fait d’agréable. Et nous, qui travaillons pour plaire au public, nous n’avons plus que faire de demander aux savants si nous travaillons selon les règles. La règle souveraine est de plaire à Votre Altesse Royale.
7Voilà sans doute la moindre de vos excellentes qualités. Mais, Madame, c’est la seule dont j’ai pu parler avec quelque connoissance : les autres sont trop élevées au-dessus de moi. Je n’en puis parler sans les rabaisser par la foiblesse de mes pensées, et sans sortir de la profonde vénération avec laquelle je suis,
8MADAME,
9De Votre Altesse Royale
10Le très-humble, très-obéissant
11et très-fidèle serviteur,
12Racine.
Notice
13« Le 17 novembre (1667) Leurs Majestés eurent le divertissement d’une fort belle tragédie, par la troupe royale, en l’appartement de la Reine, où étoient quantité de seigneurs et de dames de la cour. » Ainsi parle la Gazette du 19 novembre 1667, sans nommer d’ailleurs cette fort belle tragédie. Mais nous savons que c’était Andromaque ; car dans la lettre en vers de Robinet, de même date que l’article de la Gazette, nous lisons :
14La cour, qui, selon ses désirs,
15Tous les jours change de plaisirs,
16Vit jeudi certain dramatique,
17Poëme tragique et non comique.
18Dont on dit que beaux sont les vers
19Et tous les incidents divers.
20Et que cet œuvre de Racine
21Maint autre rare auteur chagrine.
22En marge de ces vers on lit le nom d’*Andromaque*.
23Cette représentation, donnée dans l’appartement de la Reine le jeudi 17 novembre, et avant laquelle nous n’en trouvons mentionnée par les contemporains aucune autre de la même pièce, fut-elle la première de toutes ? Cela n’est pas impossible. Iphigénie aussi fut jouée à la cour, avant de l’être à la ville ; et il n’y aurait pas à s’étonner si la tragédie d’*Andromaque* qui naissait sous les auspices d’Henriette d’Angleterre, avait eu le même honneur. N’est-il pas remarquable que la lettre en vers de Robinet et la Gazette s’accordent à en parler pour la première fois à propos du divertissement royal ? On donne cependant assez généralement à la première représentation d’*Andromaque* la date du 10 novembre ; mais il est clair qu’on se borne à répéter une assertion de l’*Histoire du Théâtre françois*. Nous croyons que les auteurs de cette histoire n’ont fait que nous donner une conjecture qu’ils ont prétendu appuyer sur la lettre de Robinet du 19 novembre. Ils ont supposé que la représentation à la cour, dont il est parlé dans cette lettre, avait dû nécessairement être précédée d’une représentation à l’Hôtel de Bourgogne, et, par suite, ils ont cru pouvoir, avec vraisemblance, placer celle-ci à la date du vendredi de la semaine précédente. Ils se sont du reste trompés, en disant que le jeudi dont parle Robinet était le 16 ; c’était, nous l’avons dit, le 17. Ainsi, quand on déférerait à leur autorité dans ce qui ne paraît être de leur part qu’une pure hypothèse, on devrait dater du 11 novembre la première représentation à l’Hôtel le 10 était un jeudi, et par conséquent un des jours où la troupe ne jouait pas. Dès qu’il ne s’agit d’ailleurs que d’une conjecture, cette représentation peut aussi bien avoir été donnée la veille même du jour où la lettre de Robinet fut écrite, c’est-à-dire le vendredi 18. Dans tout cela une seule chose est certaine, c’est qu’*Andromaque*, lorsque Robinet la vit, entre le 20 et le 25 novembre, était encore dans toute sa nouveauté ; car dans sa lettre du 26, il dit :
24J’ai vu la pièce toute neuve
25D’Andromaque, d’Hector la veuve.
26Quel que soit le jour où l’*Andromaque* ait paru pour la première fois sur la scène française, ce jour marque une grande époque dans les annales de notre théâtre, une époque semblable à celle du Cid. Perrault l’a très-bien dit : « Cette tragédie fit le même bruit à peu près que le Cid, lorsqu’il fut représenté. » La comparaison semble juste de tout point. Andromaque s’éleva tout à coup au-dessus de la Thébaïde et de l’Alexandre, comme le Cid au-dessus de Médée ; chacun de ces deux chefs-d’œuvre fut, après des essais qui n’étaient pas sans promesses, la première révélation d’un grand génie ; et non-seulement ils sont l’un et l’autre par là une mémorable date dans la vie de nos deux poëtes dramatiques, ils en sont une surtout dans l’histoire de l’art. Avec le Cid on vit naître chez nous la tragédie fière, sublime, héroïque, qui agrandit les âmes ; avec Andromaque, la tragédie pathétique, qui connaît tous les secrets, toutes les faiblesses du cœur dans leurs nuances les plus délicates, dans leurs replis les plus profonds, et qui sait peindre avec la vérité la plus saisissante les plus terribles orages des passions.
27Il ne faut pas s’attendre à ce qu’un témoin tel que le burlesque Robinet nous rende au moindre degré la vive impression des premiers spectateurs de l’admirable tragédie. Ne l’interrogeons que sur les noms des acteurs qui jouèrent d’original dans Andromaque. Il nous les fait connaître dans sa lettre du 26 novembre. Voici, d’après son témoignage, la distribution des principaux rôles :
28Le Mercure de France de juin 1740 dit que le sieur d’Hauteroche, qui jouait parfaitement les grands confidents, remplissait le rôle de Phœnix : c’était sans doute dès ces premiers temps. La création des premiers rôles est du reste seule intéressante pour nous. Le talent des quatre acteurs qui en furent chargés avait déjà été mis à l’épreuve par Racine dans son Alexandre : celui de Floridor, de Montfleury, de Mlle des Œillets à l’Hôtel de Bourgogne, celui de Mlle du Parc sur la scène du Palais-Royal.
29Mlle du Parc avait quitté la troupe de Molière après la clôture du théâtre aux fêtes de Pâques de cette même année 1667, et s’était engagée à l’Hôtel de Bourgogne pour y débuter dans la nouvelle tragédie. Le poëte, amoureux alors de cette charmante actrice, l’avait décidée à la désertion, pour lui faire suivre sa fortune.
30Il est très-probable que le rôle noble et touchant d’Andromaque, s’il prêtait à de moins grands effets que quelques autres de la même pièce, n’était point cependant celui que Racine avait le moins à cœur de faire interpréter à son gré. On dit que par la perfection avec laquelle elle le joua, Mlle du Parc, dont la beauté et les grâces faisaient d’ordinaire le plus grand succès, parut se surpasser elle-même. Lorsqu’à la fin de l’année suivante une mort prématurée l’enleva au théâtre, l’éclat de son triomphe dans Andromaque n’avait pas encore pâli, témoin ces vers de Robinet :
31L’Hôtel de Bourgogne est en deuil,
32Depuis peu voyant au cercueil
33Son Andromaque si brillante,
34Si charmante et si triomphante.
35Nous avons dit, dans la Notice sur Alexandre, combien était aimé du public Floridor, à qui fut confié le rôle de Pyrrhus. L’Hermione manquait de jeunesse et de beauté : Mlle des Œillets avait alors quarante-six ans ; elle était petite et maigre ; mais son art était consommé, et si quelques années après elle trouva une rivale qui interpréta plus vivement qu’elle et avec plus d’énergie les scènes les plus passionnées de son rôle, il lui resta la supériorité d’un goût fin et délicat.
36Montfleury était né, dit-on, à la fin du seizième siècle, ou tout au moins au comencement du dix-septième ; il était donc bien vieux en 1667 pour jouer le rôle d’Oreste. À en juger par le portrait que Molière, qui était, il est vrai, son ennemi, nous a donné de lui, quelques années avant, dans l’*Impromptu de Versailles*, on aurait d’autres raisons encore de douter que ce rôle lui convînt parfaitement. Montfleury n’était pas de taille galante, mais « gros et gras comme quatre, entripaillé comme il faut, et d’une vaste circonférence. » Il appuyait sur le dernier vers d’une tirade, pour faire faire le brouhaha, et prenait un ton de démoniaque. Un contemporain, Gabriel Gueret, nous paraît confirmer par son témoignage cette dernière critique de Molière. Dans le Parnasse réformé il fait ainsi parler Montfleury lui-même : « J’ai usé tous mes poumons dans ces violents mouvements de jalousie, d’amour et d’ambition… Souvent je me suis vu obligé de lancer des regards terribles, de rouler impétueusement les yeux dans la tête comme un furieux, de donner de l’effroi par mes grimaces…, de crier comme un démoniaque, et par conséquent de démonter tous les ressorts de mon corps… » Il est à croire que Gueret dépeint ainsi Montfleury d’après le souvenir surtout du rôle d’Oreste : il écrivait son opuscule au commencement de 1668, lorsque ce comédien venait de mourir, dans le cours des représentations d’*Andromaque*, au mois de décembre 1667. Cette mort, selon lui, aurait été la suite des violents efforts qu’avait faits Montfleury dans les fureurs d’Oreste : « Qui voudra savoir de quoi je suis mort, qu’il ne demande point si c’est de la fièvre, de l’hydropisie ou de la goutte ; mais qu’il sache que c’est d’*Andromaque*… Ce qui me fait le plus de dépit, c’est qu’*Andromaque* va devenir plus célèbre par la circonstance de ma mort, et que désormais il n’y aura plus de poëte qui ne veuille avoir l’honneur de crever un comédien en sa vie. » Les auteurs de l’*Avertissement* du théâtre de MM. Montfleury, s’appuyant sur l’autorité de Mlle Desmares, arrière-petite-fille du premier interprète des fureurs d’Oreste, disent que Gueret a fait un conte. On pourrait supposer en effet que cette histoire de Montfleury, tué par son jeu forcené, n’a été imaginée que pour faire pendant à celle de Mondory, qui avait été frappé d’une attaque d’apoplexie en jouant les fureurs d’Hérode dans la Mariane de Tristan. Il est bien difficile cependant de récuser le témoignage contemporain de Robinet, dont les termes nous semblent assez clairs dans la lettre en vers du 17 décembre 1667, où il annonce la mort de Montfleury,
37Qui d’une façon sans égale
38Jouoit dans la troupe royale,
39Non les rôles tendres et doux,
40Mais de transports et de courroux,
41Et lequel a, jouant Oreste,
42Hélas ! joué de tout son reste.
43Ô rôle tragique et mortel,
44Combien tu fais perdre à l’Hôtel
45En cet acteur inimitable !
46Qu’importe au surplus ? La tragédie de Racine n’avait pas besoin, pour conquérir la célébrité, de tuer un malheureux comédien. Ne cherchons, si l’on veut, dans l’anecdote, vraie ou fausse, qu’une preuve de l’impression produite sur les spectateurs de ce temps par la violence du jeu de Montfleury. Mais la dernière scène d’*Andromaque* n’a pas été faite pour être jouée de sang-froid ; et cette fois les transports démoniaques de l’acteur purent ne pas mériter de reproches. Du reste les défauts qu’il paraît avoir eus ne l’empêchèrent évidemment pas d’être fort admiré dans la tragédie de Racine, puisque M. de Lionne écrivait à Saint-Évremond que « la pièce étoit déchue par sa mort. » Ajoutons que Montfleury, si sévèrement jugé par Molière, avait cependant la réputation d’un des meilleurs comédiens de ce temps. Chapuzeau le place à côté de Floridor. Ils étaient l’un et l’autre « les grands modèles, dit-il, de tous ceux qui veulent se dévouer au théâtre. » Il y a lieu de penser que, dans l’ensemble, le chef-d’œuvre fut loin d’être trahi par ses premiers interprètes.
47On alla même jusqu’à prétendre (car c’était toujours, en pareil cas, le thème des détracteurs) qu’*Andromaque* devait surtout aux acteurs son éclatant succès. « Elle a besoin, disait Saint-Évremond, de grands comédiens, qui remplissent par l’action ce qui lui manque. » Ne croirait-on pas qu’il s’agit d’une pièce qui resterait froide et languissante, si elle n’était réchauffée par la passion des comédiens, d’une action dont le vide veut être dissimulé par le mouvement entraînant de la représentation théâtrale ? La vérité est, au contraire, que, tout en ayant ce caractère essentiel aux œuvres vraiment dramatiques de produire tout leur effet à la représentation, cette tragédie, si féconde en émouvantes péripéties, et d’un intérêt si puissant par elle-même, n’est guère moins admirée à la lecture, et qu’en tout temps elle a fait les grands acteurs, au lieu d’être faite par eux. Mais Saint-Évremond, engagé dans la cause de Corneille, était de ceux qui ne se résignaient pas à lui reconnaître un rival. Il est curieux de le voir, partagé entre sa passion et les avertissements plus justes de son sens droit, se débattre contre son involontaire admiration. On lui avait envoyé Andromaque avec Attila, joué la même année, quelques mois plus tôt. « À peine ai-je eu le loisir, écrivait-il à M. de Lionne, de jeter les yeux sur Andromaque et sur Attila ; cependant il me paroît qu’*Andromaque* a bien de l’air des belles choses ; il ne s’en faut presque rien qu’il y ait du grand. Ceux qui n’entreront pas assez dans les choses, l’admireront ; ceux qui veulent des beautés pleines, y chercheront je ne sais quoi qui les empêchera d’être tout à fait contents… Mais, à tout prendre, c’est une belle pièce, et qui est fort au-dessus du médiocre, quoique un peu au-dessous du grand. » Le même jugement, au fond très-favorable, mais embarrassé des mêmes restrictions subtiles, se retrouve dans une autre lettre qu’il adressait encore à M. de Lionne : « Ceux qui m’ont envoyé Andromaque m’ont demandé mon sentiment. Comme je vous l’ai dit, elle m’a semblé très-belle ; mais je crois qu’on peut aller plus loin dans les passions, et qu’il y a encore quelque chose de plus profond dans les sentiments que ce qui s’y trouve ; ce qui doit être tendre n’y est que doux, et ce qui doit exciter de la pitié ne donne que de la tendresse. Cependant, à tout prendre, Racine doit avoir plus de réputation qu’aucun autre après Corneille. » Après Corneille, c’est tout ce que voulait Saint-Évremond : c’est à cette conclusion qu’il prétendait arriver par des critiques cette fois si vagues. Il fallait que dans Corneille seul il y eût « du grand et des beautés pleines. » On ne pouvait d’ailleurs rencontrer plus mal que de refuser à Andromaque le mérite d’aller assez loin dans les passions et de donner aux sentiments toute leur profondeur.
48Saint-Évremond ne disputait du moins que sur le degré de beauté de la pièce. Il chicanait plutôt l’admiration qu’il ne la refusait. Racine trouva des censeurs moins réservés. Il fut, au milieu de son succès, inquiété par plus d’une attaque, et dans ce temps il n’en souffrait aucune avec patience. On connaît par les deux épigrammes sanglantes qu’il fit, l’une contre le duc de Créqui, l’autre contre ce même duc et le comte d’Olonne, la malveillance avec laquelle ces grands seigneurs avaient jugé sa tragédie. Les traits qu’il leur renvoya les frappaient en plein visage avec une si terrible justesse qu’on se demande si c’étaient bien précisément ceux-là que, par leurs imprudentes critiques, ils lui avaient eux-mêmes fournis. Quoi qu’il en soit, ce qu’il faut surtout voir dans ces épigrammes, c’est avec quelle vivacité le poëte entrait dans cette guerre, sans se laisser effrayer par des ennemis si qualifiés. Parmi les objections, souvent contradictoires, que l’on fit au caractère de ses personnages, et qui tombaient tantôt sur Pyrrhus, tantôt sur Oreste ou sur Andromaque, il en est une qu’on attribue au grand Condé, et que ce prince soutenait sans doute avec cette hauteur impérieuse et cet emportement dont il avait, nous dit-on, l’habitude, particulièrement lorsqu’il avait tort. « Pyrrhus, disent Louis Racine et Brossette, parut au grand Condé trop violent et trop emporté. » Était-ce donc lui (on serait bien tenté de le croire) que Racine prenait à partie dans ce passage de sa première préface ? « Il s’est trouvé des gens qui se sont plaints que Pyrrhus s’emportât contre Andromaque et qu’il voulût épouser cette captive à quelque prix que ce fût. » Si ce n’était pas avec un héros que le poëte avait ce démêlé, il nous semble qu’on ne s’expliquerait plus très-bien sa riposte : « Tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons, » où le mot tous serait de trop. Toutefois la hardiesse eût été grande, bien autrement surprenante que celle de l’épigramme contre d’Olonne et Créqui ; et bien des personnes hésiteront à penser que Racine, si peu maître qu’il fût de retenir ses sarcasmes, ait pu s’en permettre un semblable contre un prince du sang, couvert de tant de gloire, qui avait été d’ailleurs un des admirateurs les plus déclarés de la tragédie d’*Alexandre*, et qui traitait d’ordinaire le jeune poëte avec tant de bienveillance.
49Racine disait que pour s’embarrasser du chagrin de deux ou trois personnes, il avait trouvé le public trop favorable à sa pièce. Mais évidemment les critiques ne le laissaient pas si indifférent. Plus que toutes les autres, celles de Boileau l’auraient certainement touché, s’il était vrai qu’un ami, si peu suspect de préventions hostiles, eût dans un des rôles d’*Andromaque*, dans celui de Pyrrhus, signalé quelques parties qu’il n’approuvait pas. Cela tout d’abord se concilie assez difficilement avec ces vers de l’épître VII, où Boileau parait mettre les censeurs de Pyrrhus au nombre des envieux :
50Mais par les envieux un génie excité
51Au comble de son art est mille fois monté…
52Et peut-être ta plume aux censeurs de Pyrrhus
53Doit les plus nobles traits dont tu peignis Burrhus.
54S’il avait été lui-même un de ces censeurs, comment, dira-t-on, ne pas s’étonner qu’il l’eût alors oublié ? Comment ne se pas demander si Monchesnay a été bien informé, lorsqu’il dit dans le Bolæana : « M. Despréaux n’étoit pas du tout satisfait du personnage que fait Pyrrhus, qu’il traitoit de héros à la Scudéry, au lieu qu’Oreste et Hermione sont de véritables caractères tragiques ? » Mais tout s’explique par les souvenirs plus précis que nous trouvons dans l’*Examen d’Andromaque* par Louis Racine. L’exactitude du passage du Bolæana y est confirmée, particulièrement en ce que l’on y dit du jugement sévère de Boileau sur la scène v de l’acte II, entre Pyrrhus et Phœnix. Dans cette scène, il lui semblait que la tragédie, par la peinture des extravagances amoureuses, s’abaissait jusqu’à la naïveté comique, et que l’auteur d’*Andromaque* se montrait beaucoup trop l’émule de Térence. Louis Racine tenait cette remarque de la bouche même de Boileau. Mais il avait en même temps appris de lui qu’il ne l’avait pas toujours faite, que longtemps au contraire il avait admiré cette même scène, ce dont il se repentait, parce que, s’il se fût avisé moins tard de la faute commise par Racine, « il l’eût obligé à supprimer ce morceau. » La critique de Boileau n’est donc pas un fait douteux ; mais il faut le mettre à sa date, à une époque où les corrections n’étaient plus possibles, peut-être même après la mort de Racine.
55L’opinion de Boileau, ce juge excellent, était, on le voit, devenue justement le contre-pied de celle de Condé, à qui Pyrrhus ne semblait pas assez honnête homme. Elle se rapprochait peut-être de celle que l’épigramme attribue à Créqui :
56Créqui dit que Pyrrhus aime trop sa maîtresse.
57Racine, nous devons le reconnaître, a, dans sa préface, choisi pour sa défense le terrain où elle était le plus facile et le moins nécessaire : « J’avoue que Pyrrhus n’est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. » Le point vraiment faible était où Boileau a fini par le voir ; et, quoi qu’en dise Racine, Pyrrhus avait un peu trop « lu nos romans. » Non, ce n’est pas là ce farouche fils d’Achille, tel que nous le font entrevoir Euripide et Virgile ; ce n’est pas ce brutal guerrier de l’âge héroïque, qui n’a jamais traité ses plus nobles esclaves qu’en concubines. On alléguerait en vain le cœur de l’homme qui ne change pas ; il est trop évident que si les passions sont au fond toujours semblables, leur expression varie suivant les mœurs des temps et des peuples. Mais il faut se placer au vrai point de vue du théâtre de Racine, et accepter le monde de convention, le monde presque tout idéal, où se meuvent ses créations. Si de tous les personnages d’*Andromaque* Pyrrhus est celui qui, par le plus visible anachronisme, soulève surtout des objections, il est cependant placé par le poëte dans un milieu où il ne manque pas de vérité relative ; et le condamner trop sévèrement serait condamner toute la pièce. La couleur de ce rôle en effet n’est pas sensiblement en désaccord avec celle des autres rôles. Toute cette tragédie antique est écrite sur un ton différent de celui de l’antiquité : on peut dire qu’elle est transposée ; et tel est sans nul doute, plus qu’on ne le croit souvent, la loi nécessaire de l’art. S’imagine-t-on que l’*Andromaque* et les Troyennes d’Euripide, quoiqu’elles aient conservé un accent très-sauvage, s’imagine-t-on que toutes les tragédies grecques en général et l’*Énéide* de Virgile, si on les compare avec les poèmes d’Homère qui en sont la source, ne soient pas transposées également ? Racine connaissait l’antiquité mieux que la plupart de ceux qui lui reprochent aujourd’hui de l’avoir défigurée ; il était profondément imbu de ses beautés éternelles, et savait les rendre à son siècle sous la forme où elles pouvaient être intelligibles pour lui. Il sentait qu’une traduction servile des idées et des mœurs antiques, à supposer qu’un esprit moderne fût entièrement capable d’un tel effort, ne toucherait pas assez des cœurs nourris de tout autres sentiments.
58C’était, à la vérité, être imprudent que de dire, comme il l’a fait dans sa première préface, qu’il avait rendu ses personnages « tels que les anciens poëtes nous les ont donnés, et qu’il n’avait pas pensé qu’il lui fût permis de rien changer à leurs mœurs. » Mais dans la seconde, écrite avec plus de maturité, il a dit bien plus justement, en parlant du rôle d’Andromaque : « J’ai cru me conformer à l’idée que nous avons maintenant de cette princesse. » La note fondamentale de ce rôle lui avait été donnée par les admirables adieux d’Andromaque et d’Hector dans l’*Iliade*, surtout par le doux et tendre accent des vers du troisième livre de l’*Énéide*, par le pur et mélancolique idéal qu’ils nous font concevoir de la veuve et de la mère. Pour faire de cette Andromaque de Virgile la moderne Andromaque, dont quelques traits, comme on l’a fait remarquer, sont chrétiens, Racine n’avait pas beaucoup à s’éloigner de son modèle, déjà si chaste et si touchant ; et il lui suffisait, pour cette transformation facile, de suivre la pente naturelle de son génie. S’il entraînait l’antiquité dans sa propre voie, c’était après l’avoir suivie pour guide aussi loin qu’il le pouvait. Oreste, comme Andromaque, a bien des traits qu’une imagination toute pleine et pénétrée de la poésie antique a pu seule lui donner ; le triste Oreste (tristis Orestes), tourmenté par les furies du crime, s’y fait reconnaître comme dans les plus belles tragédies de la Grèce ; mais sa physionomie a quelquefois aussi une certaine empreinte du siècle de Racine. On en peut dire autant d’Hermione, des seconds personnages eux-mêmes, de Pylade, par exemple, qui de l’ami d’Oreste qu’il était, a dit malicieusement M. Taine, est devenu son menin. Racine ne donnait pas à la scène française un calque de ses vieux modèles, il s’en inspirait librement. Dans l’invention de son drame (et là sans doute la liberté du poëte était plus légitime encore) Racine, comme dans le caractère de ses personnages, se contentait d’une légère donnée que lui fournissaient les traditions antiques, et dont il aimait à dire qu’il ne s’était qu’un peu écarté, se faisant scrupule de « détruire le fondement d’une fable. » On ne peut trop admirer avec quel art ingénieux et fécond il a su trouver, dans quelques vers de Virgile, le germe d’une action si variée, si riche, si fortement nouée, si abondante en situations tragiques, et la plus heureusement conçue pour se prêter au développement des passions.
59Mais dans une notice tout historique ne perdons pas trop de vue les limites naturelles de notre domaine, au delà desquelles nous avons été peut-être entraînés par la critique que Boileau fit tardivement de l’*Andromaque*. Racine ne connut probablement jamais et certainement ne connut pas à temps les objections de son ami, qu’il eût mises à profit. Les censeurs les plus malveillants eux-mêmes, tout en le chagrinant et l’irritant, ne le trouvaient pas indocile. Si dans leurs observations il s’en rencontrait quelqu’une qui lui parût juste, il savait en tenir compte. C’est ce que prouveraient assez plusieurs corrections qu’il a faites dans quelques-uns des vers d’*Andromaque* qui n’avaient pas trouvé grâce devant Subligny.
60Celui-ci était cependant un Zoïle plutôt qu’un vrai critique ; et sa comédie de la Folle querelle n’avait pas été faite, comme on l’a prétendu, pour éclairer Racine sur quelques fautes, mais pour attenter à sa gloire. Cette assez méchante parodie dut affliger Racine ; car elle réussit beaucoup, sans doute parce que l’envie y trouvait son compte, et elle passa même pour être de Molière. Dans la préface, où Subligny revendique la responsabilité du crime, avouant seulement avec modestie « qu’il a tâché de le commettre de l’air dont M. de Molière s’y seroit pris, » il prétend que ce furent les ennemis de sa pièce qui essayèrent de lui en dérober la gloire, en publiant qu’elle avait pour auteur « le plus habile homme que la France ait encore eu en ce genre d’écrire. » Nous croyons qu’il aurait dû plutôt s’en prendre aux ennemis d’*Andromaque*, seuls intéressés à faire passer sous le nom du grand comique une satire si insipide ; et il est plus que douteux que Racine, comme le disent Grimarest dans sa Vie de Molière, et l’abbé Granet dans la préface de son Recueil de dissertations, ait pu s’y méprendre, que même il ait seulement voulu en faire semblant. La seule part que prit Molière à cette attaque contre Racine, et qui suffirait pour causer beaucoup d’étonnement, si l’on ne se rappelait qu’il avait à se venger de l’*Alexandre* porté à l’Hôtel de Bourgogne, et de la désertion de la du Parc, fut de prêter son théâtre à la représentation de la comédie de Subligny. Elle y fut jouée pour la première fois le vendredi 18 mai 1668, comme nous l’apprend Robinet, un de ses admirateurs, un de ceux qui croyaient y reconnaître « un faux Subligny. » Une interruption dans le Registre de la Grange, du 13 au 25 mai 1668, nous cache les deux ou trois premières représentations de la pièce ; mais nous voyons dans ce même registre que depuis le 25 mai jusqu’à la fin de l’année, elle fut jouée vingt-sept fois, ce qui atteste suffisamment son succès et plus encore peut-être celui de la tragédie dont elle escortait le triomphe, en l’insultant.
61Imprimée cette même année 1668, reproduite dans le Recueil de dissertations de l’abbé Granet, la Folle querelle est encore sous nos yeux, et ceux qui ont le courage de la lire peuvent juger si c’est ainsi que l’auteur de la Critique de l’École des femmes et de l’*Impromptu de Versailles* imaginait et écrivait ces petites pièces où la discussion de questions littéraires et la satire personnelle prenaient la forme de charmantes comédies. Subligny, pour censurer, avec une minutie de pédant, le style de la tragédie de Racine et les caractères de ses personnages, avait ramassé pêle-mêle toutes les objections qu’il avait entendu faire, sans oublier Pyrrhus qui ne se conduit pas en honnête homme. Il serait inutile de rien citer de ses lourdes et froides plaisanteries ; nous rappellerons seulement dans les notes d’*Andromaque* quelques-unes de ses critiques de détail, celles principalement auxquelles Racine a fait droit. Ce qu’il y a peut-être de plus intéressant dans cette satire, c’est qu’elle constate maladroitement que l’*Andromaque* avait tourné les têtes, et qu’il se passait alors parmi nous quelque chose de comparable à la fameuse Euripidomanie des anciens. Éraste, dans la pièce, personnifie cette fureur d’enthousiasme ; et une soubrette vient se plaindre de la folie générale : « Cuisinier, cocher, palefrenier, laquais, et jusqu’à la porteuse d’eau, il n’y a personne qui ne veuille discourir d’*Andromaque*. Je pense même que le chien et le chat s’en mêleront, si cela ne finit bientôt. »
62La mauvaise guerre faite à Racine sur le théâtre de Molière ne put donc guère troubler sa victoire. Pour le consoler du gros rire des spectateurs de la Folle querelle, n’avait-il pas d’ailleurs les larmes qu’*Andromaque* faisait verser ? Le souvenir de celles qui, à la première lecture de la pièce, étaient tombées des yeux de la charmante Henriette d’Angleterre, a été recueilli par Racine lui-même, et conservé, comme un titre de gloire, dans l’épître où il reconnaît à la princesse une sorte de collaboration à son œuvre. N’oublions pas non plus les larmes de Mme de Sévigné, qui coulaient sans doute un peu malgré elle, et devaient lui sembler une infidélité au vieux Corneille. On connaît le passage d’une de ses lettres, écrite de Vitré à Mme de Grignan : « Je fus… à la comédie : ce fut Andromaque, qui me fit pleurer plus de six larmes ; c’est assez pour une troupe de campagne. » À Paris, où elle trouvait de meilleurs comédiens, elle pleurait apparemment sans compter. Et que d’autres en ce même temps, non certes douées de plus de sensibilité qu’elle, mais moins en garde contre Racine, durent s’attendrir avec plus d’abandon ! C’est depuis Andromaque que la cause de Racine fut gagnée dans le cœur des femmes ; et l’on peut dire avec Fontenelle, sans y mettre la même intention railleuse : « Voilà ce qu’il falloit aux femmes, dont le jugement a tant d’autorité au théâtre françois. Aussi furent-elles charmées. » Fontenelle aurait pu ajouter :
63Et je sais même sur ce fait
64Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
65Mais il a mieux aimé dire : « J’en excepte quelques femmes qui valoient des hommes. »
66Il serait peu intéressant de donner au lecteur le relevé que nous pourrions faire soit dans le Registre de la Grange, soit dans le Mercure, des nombreuses représentations d’*Andromaque* à Paris, à Fontainebleau et à Versailles, sous le règne de Louis XIV, pendant la vie comme après la mort de Racine. Pour l’*Alexandre*, on pouvait être curieux de savoir jusqu’à quel point et combien de temps il s’était soutenu dans la faveur de la ville et de la cour ; mais il importe peu de connaître quel nombre de fois, en telle ou telle année, a été jouée une tragédie dont le succès n’a jamais faibli dans tout le cours du grand siècle, qui depuis n’a pas lassé l’admiration, et qui vivra tant qu’il y aura une scène française. Disons seulement, au sujet du goût si durable, de la prédilection même témoignée par les contemporains de Racine pour son premier chef-d’œuvre, qu’en 1685 ou 1686 Baillet écrivait dans ses Jugemens des savans : « C’est maintenant de toutes ses pièces celle que la cour et le public revoient le plus volontiers ; de sorte que les connoisseurs semblent lui donner le prix sur toutes les autres. » L’opinion de Boileau n’était pas, au témoignage de Brossette, très-éloignée de celle-là ; au-dessus d’*Andromaque*, il ne plaçait que Phèdre.
67Voltaire, au siècle suivant, ne mettait pas Andromaque moins haut. Il disait dans ses Remarques sur le troisième discours du poëme dramatique, de Corneille : « Il y a manifestement deux intrigues dans l’*Andromaque* de Racine, celle d’Hermione aimée d’Oreste et dédaignée de Pyrrhus, celle d’Andromaque qui voudrait sauver son fils et être fidèle aux mânes d’Hector. Mais ces deux intérêts, ces deux plans sont si heureusement rejoints ensemble que, si la pièce n’était pas un peu affaiblie par quelques scènes de coquetterie et d’amour, plus dignes de Térence que de Sophocle, elle serait la première tragédie du théâtre français. »
68Toutes les tragédies de Racine, à partir d’*Andromaque*, ont eu, dans tous les temps, de célèbres interprètes sur la scène. Comme l’éclat qu’ils y ont jeté n’est qu’un reflet de la gloire du poëte, on ne trouverait ici qu’un historique incomplet de ces chefs-d’œuvre, si nous ne rappelions brièvement le souvenir, non point de tous les talents qui en ont dignement secondé les représentations, mais de ceux qui, dans les grands rôles, ont laissé la trace la plus brillante et la plus durable.
69Du vivant de Racine, après les comédiens qui ont joué d’original dans Andromaque, et dont nous avons parlé, le nom qui survit entre tous dans la représentation de cette tragédie, est celui de la Champmeslé.
70À la rentrée de Pâques de l’année 1670, la Champmeslé, qui venait d’être engagée à l’Hôtel de Bourgogne, y choisit pour ses débuts le rôle d’Hermione, créé avec tant d’éclat par Mlle des Œillets. Malgré son inexpérience, elle eut le plus étonnant succès, surtout dans les derniers actes, où elle rendit les emportements de la passion avec tant de feu que de ce jour elle devint une actrice sans rivale. La des Œillets, éloignée alors de la scène par une maladie à laquelle elle devait bientôt après succomber, avait voulu la voir. Elle sortit de la représentation en s’écriant douloureusement : « Il n’y a plus de des Œillets ! » Ce fut, dit-on, par son admirable jeu dans ce rôle d’Hermione que la Champmeslé toucha le cœur de Racine.
71Il ne nous reste aucun détail sur le jeu, dans le rôle de Pyrrhus, d’un célèbre acteur du même temps, nous voulons parler de Baron. Mais dans tous ses rôles il était sans égal. Floridor, qui s’était retiré du théâtre en 1671, avait le premier, nous l’avons dit, joué Pyrrhus. On dut cesser de regretter ce comédien si aimé lorsqu’en 1673 Baron, entré bien jeune encore à l’Hôtel de Bourgogne, fut chargé de représenter le même personnage. Sa noble figure, sa belle taille, la dignité de son geste le rendaient très-propre à ces rôles de rois. Il reprit celui de Pyrrhus en 1720, lorsqu’il reparut sur la scène, dont il s’était tenu éloigné vingt-neuf ans.
72Au dix-huitième siècle, l’art du tragédien fut porté très-haut. On y eut généralement l’opinion, difficile, il est vrai, à contrôler, que les plus fameux acteurs du siècle précédent étaient fort dépassés, surtout que la déclamation s’était beaucoup rapprochée de la nature et de la vérité. Baron appartient aux deux âges. Le rôle de Pyrrhus, qui, nous venons de le voir, avait été si longtemps en bonnes mains, fut aussi un des meilleurs de Quinault-Dufresne, qui brilla sur le théâtre français de 1712 à 1741 : « acteur plus éblouissant que profond, dit Mlle Clairon dans ses Mémoires, noble, mais jamais terrible ; plein de chaleur, mais sans ordre, sans principes, » et qui devait à son bel et imposant extérieur une grande part de ses succès. Parmi les plus touchantes Andromaques on cite Mlle Gaussin (Andromaque fut un de ses rôles de début en 1731), et, beaucoup plus tard qu’elle, dans les dernières années du siècle, Mlle des Garcins, qui la rappelait, avec moins de beauté, mais presque son égale par la sensibilité touchante, la douceur charmante de la voix et le même don de faire couler les larmes.
73Mais de tous les rôles de la tragédie d’*Andromaque*, ceux que les acteurs du dix-huitième siècle jouèrent avec le plus d’éclat, furent ceux d’Hermione et d’Oreste. Les belles Hermiones sont nombreuses en ce temps. Mlle Lecouvreur, qui avait débuté à la Comédie française en 1717, est la première en date, et peut-être la plus parfaite. Nous disons la première en date ; car nous ne croyons pas que la Duclos, qui l’avait précédée au théâtre, et qui, dès 1696, avait doublé la Champmeslé dans ses grands rôles, ait particulièrement brillé dans celui d’Hermione. Louis XIV, à ce qu’on rapporte, avait dit que pour remplir parfaitement le rôle d’Hermione, il eût fallu que la des Œillets jouât les deux premiers actes, et la Champmeslé les autres ; car l’une jouait plus finement, l’autre avec plus de passion. Cet idéal que rêvait le grand roi paraît s’être réalisé dans Adrienne Lecouvreur. « Elle a réuni à elle seule, et au plus haut degré de perfection, disent les auteurs de l’*Histoire du Théâtre françois*, les talents de la des Œillets et de la Champmeslé. »
74Ce fut par le rôle d’Hermione que débuta avec le plus grand succès, devant le roi Louis XV, à Fontainebleau, le 7 novembre 1724, Mlle Deseine, qui devint plus tard Mme Quinault-Dufresne. Elle y avait montré tant d’intelligence et d’âme, que dès le 16 du même mois on eut ordre à la comédie de la recevoir ; et lorsque le 5 janvier 1725 elle parut dans le même rôle sur la scène de Paris, elle était vêtue d’un costume magnifique dont le Roi lui avait fait présent, et qui était, dit-on, du prix de huit mille livres.
75Le théâtre l’avait déjà perdue quand vinrent y conquérir une grande célébrité, l’une en 1737, l’autre en 1743, deux tragédiennes qui furent longtemps rivales, Mlle Dumesnil et Mlle Clairon. Le rôle d’Hermione fut un de ceux où s’engagea la lutte de leurs talents très-différents. « Mlle Dumesnil, a dit Mlle Clairon, qui naturellement n’était pas disposée à trop d’indulgence pour elle, Mlle Dumesnil n’était ni belle ni jolie, sa physionomie, sa taille n’offraient aux yeux qu’une bourgeoise sans grâce, sans élégance…; mais elle était pleine de chaleur et de pathétique. » La Harpe nous donne à peu près la même idée de Mlle Dumesnil : « Cette actrice a fait voir ce que peut le pathétique… Elle n’a jamais eu ni voix, ni figure, ni noblesse ; elle laissait tomber de très-beaux détails dans tous ses rôles ; mais, dans les mouvements de l’âme, elle avait une énergie et une vérité qui enlevaient les suffrages. » Clairon n’avait pas les inspirations enflammées, les terribles éclairs de passion, le débit rapide et foudroyant, qui, dans les plus énergiques passages de son rôle, devaient faire de la Dumesnil une admirable Hermione, Mais, avec de moins grands éclats, son art étudié, savant, son esprit fin et délicat, sa grande intelligence, sa noblesse lui donnaient aussi quelques avantages. Elle entrait profondément dans l’esprit de ses rôles. Les observations que dans ses Mémoires elle a consignées sur celui d’Hermione, témoignent assez de la justesse de son goût, et du soin avec lequel elle méditait et réglait son jeu. Nous en reproduisons quelques-unes dans les notes de la pièce. Voici comment elle comprenait le sens général du rôle ; il nous semble qu’elle l’analyse assez bien pour défier, non pas en bon style, mais en sagacité pénétrante, les commentateurs de profession : « Ce rôle offre continuellement le danger de ne pas atteindre le but ou de le dépasser. Le caractère en est passionné, et n’est pas tendre ; il est furieux et point méchant ; il est noble et fier, et se permet cependant de la séduction et de la dissimulation avec Oreste, et de l’atrocité avec Pyrrhus ; son orgueil et sa passion marchent partout d’un pas égal, excepté dans les six vers qui commencent par celui-ci :
76Mais, Seigneur, s’il le faut, si le ciel en colère, etc.,
77dans la fin du monologue du cinquième acte, et le commencement du dernier couplet de ce rôle, où l’amour parle seul et fait couler ses larmes.
78« Tout ce que j’ai cherché de ressources dans mon physique et dans mes réflexions pour tâcher d’atteindre à la beauté de ce rôle, pour y soutenir le caractère, sans altérer la fraîcheur de l’âge, est un de mes plus pénibles travaux…
79« Dans tout ce qui peint l’amour d’Hermione, il faut soigneusement éviter les sons les plus touchants, la physionomie simple et douce, qui caractérisent les âmes tendres, et, dans son emportement, s’éloigner, autant qu’il est possible, des élans sûrs, fermes, de la femme expérimentée, telle par exemple que Roxane dans Bajazet. »
80Dans le temps où Mlles Dumesnil et Clairon se disputaient les applaudissements dans le rôle d’Hermione, le rôle d’Oreste avait trouvé un de ses plus grands interprètes. C’était le Kain, dont l’année 1750 vit les débuts sur la scène tragique. La Harpe l’appelait « le grand acteur, celui qui a porté le plus loin le sentiment et l’expression de la tragédie. « Mlle Clairon fait remarquer « que sa perfection n’était complète que dans les tragédies de Voltaire, et que les rôles de Racine étaient trop simples pour lui. » Cela est constaté par tous les témoignages contemporains, et nous donnerait, nous l’avouerons, l’idée de qualités sans doute très-brillantes, mais non de premier ordre. Quoi qu’on puisse d’ailleurs penser de lui, il paraît que dans les fureurs d’Oreste, le Kain était fort beau ; la Harpe a conservé, dans son commentaire, le souvenir d’un des grands effets qu’il y produisait.
81Après la disparition de tous ces fameux acteurs du dix-huitième siècle, un admirable tragédien, un tragédien de génie ne serait peut-être pas trop dire, allait faire mieux encore que de continuer leur tradition : l’art fut renouvelé par lui et porté à son plus haut point. Talma, bien qu’il ait débuté en 1787 et ait été reçu à la Comédie française en 1789, appartient surtout au dix-neuvième siècle, où son talent se montra dans toute sa maturité et dans toute sa perfection. Le rôle d’Oreste fut un de ses plus beaux triomphes. Mme de Staël cite un passage de la scène des fureurs, où il lui semblait très-supérieur à le Kain. Le critique Geoffroy, détracteur très-passionné de Talma, exprimait une opinion tout opposée. Son jugement avait même été d’abord entièrement défavorable au nouvel acteur. Quoiqu’il fût contraint de reconnaître que Talma avait rendu les fureurs d’Oreste au gré du public, il protestait contre le succès, et accusait le tragédien « d’avoir moins représenté une fureur causée par le désespoir d’une passion violente qu’un état de démence. » Il parlait ainsi en 1800. Mais, un an après, ne pouvant plus lutter obstinément contre une admiration toujours croissante, il lui fallait écrire : « Il me semble que Talma a beaucoup mieux rendu qu’autrefois les fureurs d’Oreste. Je l’ai vu jadis imiter les contorsions d’un fou ; maintenant il exprime le vrai délire de la passion et du désespoir… Il m’a paru très-beau, très-pathétique. » Et un peu plus tard encore : « Talma a produit un grand effet dans le rôle d’Oreste, surtout dans les deux derniers actes… Il ne laisse presque rien à désirer dans le morceau terrible qui termine la pièce. » Cependant il soutint constamment que l’avantage restait à le Kain : « Talma, disait-il en 1804, est toujours en possession des plus vifs applaudissements dans les fureurs d’Oreste. Il les joue avec une effrayante vérité, qui doit frapper la multitude. Le Kain avait une autre manière : pénétré de la noblesse de son art, il était persuadé qu’il fallait conserver à Oreste une sorte de dignité, même dans ses moments d’aliénation… Il ne croyait pas que la fureur d’Oreste dût ressembler à une attaque d’épilepsie. Le Kain s’efforçait donc d’ennoblir ce délire d’un prince qu’une horrible fatalité avait dévoué aux Euménides. Talma a pris une autre manière : il a plus de naturel et de vérité, mais moins de noblesse et même d’intérêt… Il étonne, il épouvante… Le Kain était plus touchant et plus pathétique. » Malgré le parti pris d’exalter le Kain aux dépens de Talma, ce passage où l’acteur sacrifié impose quelque admiration à l’hypercritique lui-même, est curieux à citer, parce qu’il semblerait pouvoir donner une certaine idée de la manière différente dont les deux tragédiens interprétaient ces fureurs d’Oreste. Toutefois il y a lieu de se demander s’il suffit de beaucoup réduire l’exagération de Geoffroy, et s’il reste, dans la comparaison qu’il fait, un fond de vérité. Mme de Staël, dans le chapitre de l’Allemagne, cité plus haut, donne à entendre que le jeu de Talma avait précisément les mérites que le journaliste lui refuse. C’est en parlant de la sublime interprétation de cet acteur qu’elle dit : « Les grands acteurs se sont presque toujours essayés dans les fureurs d’Oreste ; mais c’est là surtout que la noblesse des gestes et des traits ajoute singulièrement à l’effet du désespoir. La puissance de la douleur est d’autant plus terrible, qu’elle se montre à travers le calme et la dignité d’une belle nature. »
82À cette époque des magnifiques représentations de Talma, d’autres rôles de la tragédie d’*Andromaque* étaient joués avec un talent qui a laissé des souvenirs, quoiqu’il ne pût rien avoir de comparable à celui du tragédien sans pareil. Lafon, qui avait un peu d’emphase, mais du feu, de la sensibilité, de la noblesse, représentait, avec un grand succès, le personnage de Pyrrhus. Lorsque les comédiens français furent réunis en une seule troupe en 1799, Mlle Raucourt, élève de Clairon, dont les débuts remontaient à l’année 1772, brilla dans plusieurs des grands rôles des tragédies de Racine, dans celui d’Hermione entre autres. Sa beauté, sa fière énergie y étaient fort admirées. On lui reprochait toutefois dans les scènes violentes, dans les emportements d’Hermione, quelque exagération et une férocité à laquelle la rudesse de sa voix donnait un caractère trop mâle. Peu après parut une autre Hermione, dont les qualités étaient entièrement différentes. C’était Mlle Duchesnois, qui devait longtemps, à côté de Talma, contribuer aux splendeurs de cette belle époque du théâtre français, et à laquelle Mlle Georges, formée par Mlle Raucourt, disputait seule parmi les tragédiennes la faveur du public. Mlle Duchesnois, qui, par l’expression touchante de son jeu, savait, mieux que nulle autre, faire couler les larmes, avait mérité d’être appelée l’*actrice de Racine*. Peut-être, avec une telle nature de talent, lui manquait-il quelque chose pour le rôle d’Hermione. Il parait cependant que, dès le temps de ses débuts, elle ravissait les spectateurs dans les scènes pathétiques des deux derniers actes. On y regrettait seulement que dans l’ironie elle ne mît pas assez d’amertume ni de force, et que sa voix conservât trop souvent encore des inflexions douces et tendres, lorsque le rôle réclame surtout de l’énergie.
83Après tant de talents divers qui s’étaient tour à tour produits dans le même rôle, peut-être, quoiqu’il faille au théâtre se défier de l’avantage qu’ont naturellement pour nous les admirations présentes sur les admirations de nos pères, peut-être avons-nous vu la plus admirable des Hermiones, supérieure aux Champmeslé et aux Lecouvreur. On croyait que l’ancienne tragédie française, qui avait fait place, sur notre scène, au drame moderne, ne vivait plus que dans les livres et dans l’admiration des lettrés, et qu’elle était passée à l’état de bel archaïsme, lorsque Mlle Rachel, de son souffle inspiré, la ranima devant la foule. Hermione fut, dans le théâtre de Racine, le premier rôle qu’elle joua à la Comédie française ; c’était au mois de juin 1838, dans ses premiers débuts. Quelque admirée qu’elle ait été dans d’autres tragédies de notre poëte, nous croyons que dans aucune elle n’a paru aussi parfaite que dans Andromaque. La terrible ironie d’Hermione convenait merveilleusement à son talent. Elle avait le secret de pousser cette ironie à ses dernières limites, sans rien lui faire perdre de sa dignité tragique. On ne pouvait la voir sans se dire que le génie de Racine n’avait pas autrement conçu la fierté, la passion de ce rôle magnifique. La dernière représentation qu’ait donnée Mlle Rachel (23 juillet 1855) a été une représentation d’*Andromaque*. Elle a fait, dans le rôle d’Hermione, ses adieux au grand art qu’elle avait relevé.
84Les grands comédiens que Saint-Évremond affectait de croire nécessaires à Andromaque pour la soutenir dans la faveur publique n’ont donc en aucun temps manqué à cette tragédie. C’est un bonheur qui n’arrive qu’aux belles œuvres, source inépuisable d’inspiration, ouverte pour toutes les générations.
85Il est très-vrai, comme le dit Racine dans sa seconde préface, qu’il ne doit rien, pour le sujet de sa tragédie, à la pièce du théâtre grec qui porte le même titre. Il n’y a pas trouvé non plus la première idée de ses caractères. Nous aurons à signaler seulement quelques emprunts de détail qu’il a faits à l’*Andromaque* d’Euripide, aussi bien qu’aux Troyennes du même poëte, et aux Troyennes de Sénèque. Voltaire, dans sa préface du Pertharite de Corneille, joué en 1652, dit qu’il croit « avoir découvert dans cette pièce le germe de la belle tragédie d’*Andromaque*. » Avant sa découverte, quelques rapports frappants entre les deux tragédies avaient déjà été signalés ; mais il exagère beaucoup lorsqu’il avance qu’on trouvera dans Pertharite « toute la disposition de la tragédie d’*Andromaque* ; » il suffisait de dire : quelques situations qui se ressemblent. Son intention d’ailleurs n’était pas de rabaisser la gloire de Racine. C’était Corneille dont il traitait le génie avec trop peu de respect, lorsque dans son commentaire il ne craignait pas d’écrire : « Il est évident que Racine a tiré son or de cette fange. » Pour Racine, il prend soin de le disculper de plagiat : personne n’eût songé à en accuser l’auteur d’*Andromaque*. Ni dans son plan général, ni dans ses caractères, ni dans ses admirables peintures des passions, sa tragédie ne doit rien à Pertharite ; il a donc pu légitimement demander quelques inspirations à Corneille, sans avoir dans cet emprunt rien perdu de son originalité.
86Si Andromaque avait eu réellement quelques modèles, nous n’aurions pu négliger d’en parler sans laisser incomplet l’historique de cette pièce ; il est moins nécessaire d’énumérer les traductions ou imitations qui en ont été données. Mentionnons cependant, parce qu’elle a eu au dix-huitième siècle quelque célébrité, la tragédie de la Mère en détresse (Distrest Mother), que Philips fit représenter sur la scène anglaise, et qui est moins une imitation qu’une traduction, mais une traduction quelquefois inexacte, d’*Andromaque*. On y trouve trois nouvelles scènes ajoutées au dénoûment de Racine. La pièce a été imprimée en 1712. L’abbé du Ros et Louis Racine en ont parlé ; Richardson, dans son roman de Paméla, en a fait une critique de quelque étendue, qui, dans son intention, s’adressait plutôt au poëte original qu’à son traducteur ; il est à regretter qu’il n’ait pas suffisamment distingué l’un de l’autre, et qu’en quelques endroits il ait paru croire avoir affaire à Racine, tandis qu’il n’eût dû s’en prendre qu’à son copiste peu fidèle. Philips n’avait pas été dans son pays le premier traducteur de la pièce de Racine. « Dès 1675, dit l’abbé du Bos, les Anglais avaient une traduction en prose de l’*Andromaque*, retouchée et mise au théâtre par M. Crown. » Mais la Mère en détresse, qui est en vers, semblait par cela même une tentative plus sérieuse pour naturaliser en Angleterre le chef-d’œuvre de notre poëte. Richardson nous apprend que Mrs Porter, chargée du rôle d’Hermione, le jouait avec un talent incomparable. Il parle avec indignation d’un épilogue récité à la suite de la pièce ; cet épilogue, qui a été imprimé sous le nom de Budgell, et qu’on a quelquefois attribué à Addison, était, dit Richardson, rempli d’équivoques absurdes et assez indécentes pour faire perdre contenance aux spectatrices. Il est au moins certain que c’était une bouffonnerie ridicule, et d’autant plus sacrilège qu’on la faisait débiter par l’actrice qui venait de représenter Andromaque, la plus noble figure de cette tragédie. De telles monstruosités de goût ne permettaient plus de savoir gré aux Anglais de l’hommage que par leur traduction ils semblaient rendre au génie du poëte français. Richardson du moins, que révoltait tant de grossièreté, était digne de sentir les beautés délicates d’*Andromaque*, même à travers une traduction qui l’affaiblissait beaucoup et quelquefois la dénaturait. Dans l’examen qu’il en fait, il exprime souvent une juste et vive admiration ; mais il était trop austère pour que la pièce ne lui parût pas offrir quelques dangers ; il inclinait à ranger l’auteur d’*Andromaque* parmi les écrivains qui « semblent avoir pour but de soulever ces orages du cœur dont la violence emporte tout, religion, raison, bonnes mœurs. » Son génie, qui se complaisait dans la peinture candide des sentiments les plus doux, ne pouvait s’accommoder d’un Pyrrhus si féroce, d’une Hermione si emportée, si cruelle. Quelques-unes de ses appréciations sévères ne font que reproduire ce que d’autres censeurs de la pièce avaient dit avant lui, et sont fort contestables, quoique, dans sa lettre à d’Alembert, Rousseau les déclare très-judicieuses, heureux qu’il était de trouver pour sa thèse sur les vices du théâtre l’appui d’une telle autorité. Mais nous avions seulement à rappeler en quelques mots la traduction anglaise de Philips, et non à rentrer dans l’histoire des diverses critiques d’*Andromaque*.
87Parmi les imitations de cette tragédie, il en est une qui, dans plusieurs des principales situations, suit Racine à la trace : si peu racinienne cependant, si étrange, qu’on hésite à en parler ici. Si l’on ne regarde qu’au nom de l’imitateur, c’est celui d’un vrai poëte, d’un poëte charmant que l’on peut citer partout ; mais son génie s’égarait beaucoup trop dans les sentiers d’une fantaisie déréglée. Dans le petit drame en vers, œuvre de jeunesse, qui a pour titre : les Marrons du feu, et dans laquelle Hermione est devenue la Camargo, Oreste l’abbé Annibal Désiderio, comment dire ce qu’Alfred de Musset a tiré de l’or de Racine ? Ne retournons pas la phrase, citée plus haut, du commentaire de Pertharite : elle rendrait mal notre pensée. Mais Voltaire, dans le même commentaire, a parlé de Phidias faisant d’une statue informe son Jupiter Olympien : ici nous songeons à quelque jeune sculpteur téméraire, qui, dans une débauche de son imagination et de son ciseau, aurait changé le Jupiter Olympien en un Satyre ; le Satyre est plein de verve ; mais c’est toujours une profanation et un malheur de se jouer, fût-ce très-spirituellement, avec les Dieux.
88Notre texte est celui de l’édition de 1697. Les variantes nous ont été données par deux éditions séparées : celle de 1668 d’abord, qui est l’édition originale, et celle de 1673 (Paris, Henry Loyson), très-différente en plusieurs points de la première ; et par les éditions collectives dont nous avons fait usage pour les pièces précédentes.
Première préface
89VIRGILE
90au troisième livre
91DE L’*ÉNÉIDE*.
92C’est Énée qui parle.
93Littoraque Epeiri legimus, portuque subimus
94Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem.
95Solemnes tum forte dapes et tristia dona
96Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat
97Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespite inanem,
98Et geminas, causam lacrymis, sacraverat aras…
99Dejecit vultum, et demissa voce locuta est :
100« O felix una ante alias Priameïa virgo,
101Hostilem ad tumulum, Trojæ sub mœnibus altis
102Jussa mori ! quæ sortitus non pertulit ullos,
103Nec victoris heri tetigit captiva cubile.
104Nos, patria incensa, diversa per æquora vectæ,
105Stirpis Achilleæ fastus, juvenemque superbum,
106Servitio enixæ, tulimus, qui deinde secutus
107Ledæam Hermionem, Lacedæmoniosque hymenæos…
108Ast illum, ereptæ magno inflammatus amore
109Conjugis, et scelerum Furiis agitatus, Orestes
110Excipit incautum, patriasque obtruncat ad aras. »
111Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène, l’action qui s’y passe, les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères. Excepté celui d’Hermionne, dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans l’*Andromaque* d’Euripide.
112Mais véritablement mes personnages sont si fameux dans l’antiquité, que pour peu qu’on la connoisse, on verra fort bien que je les ai rendus tels que les anciens poètes nous les ont donnés. Aussi n’ai-je pas pensé qu’il me fut permis de rien changer à leurs mœurs. Toute la liberté que j’ai prise, ç’a été d’adoucir un peu la férocité de Pyrrhus, que Sénèque, dans sa Troade, et Virgile, dans le second de l’*Énéide*, ont poussée beaucoup plus loin que je n’ai cru le devoir faire.
113Encore s’est-il trouvé des gens qui se sont plaints qu’il s’emportât contre Andromaque, et qu’il voulût épouser cette captive à quelque prix que ce fût. J’avoue qu’il n’est pas assez résigné à la volonté de sa maîtresse, et que Céladon a mieux connu que lui le parfait amour. Mais que faire ? Pyrrhus n’avoit pas lu nos romans. Il étoit violent de son naturel. Et tous les héros ne sont pas faits pour être des Céladons.
114Quoi qu’il en soit, le public m’a été trop favorable pour m’embarrasser du chagrin particulier de deux ou trois personnes qui voudroient qu’on réformât tous les héros de l’antiquité pour en faire des héros parfaits. Je trouve leur intention fort bonne de vouloir qu’on ne mette sur la scène que des hommes impeccables. Mais je les prie de se souvenir que ce n’est pas à moi de changer les règles du théâtre. Horace nous recommande de dépeindre Achille farouche, inexorable, violent, tel qu’il étoit, et tel qu’on dépeint son fils. Et Aristote, bien éloigné de nous demander des héros parfaits, veut au contraire que les personnages tragiques, c’est-à-dire ceux dont le malheur fait la catastrophe de la tragédie, ne soient ni tout à fait bons, ni tout à fait méchants. Il ne veut pas qu’ils soient extrêmement bons, parce que la punition d’un homme de bien exciteroit plutôt l’indignation que la pitié du spectateur ; ni qu’ils soient méchants avec excès, parce qu’on n’a point pitié d’un scélérat. Il faut donc qu’ils aient une bonté médiocre, c’est-à-dire une vertu capable de foiblesse, et qu’ils tombent dans le malheur par quelque faute qui les fasse plaindre sans les faire détester.
Seconde préface
115VIRGILE
116au troisième livre
117DE L’*ÉNÉIDE*.
118C’est Énée qui parle.
119Littoraque Epeiri legimus, portuque subimus
120Chaonio, et celsam Buthroti ascendimus urbem.
121Solemnes tum forte dapes et tristia dona
122Libabat cineri Andromache, Manesque vocabat
123Hectoreum ad tumulum, viridi quem cespite inanem,
124Et geminas, causam lacrymis, sacraverat aras…
125Dejecit vultum, et demissa voce locuta est :
126« O felix una ante alias Priameïa virgo,
127Hostilem ad tumulum, Trojæ sub mœnibus altis
128Jussa mori ! quæ sortitus non pertulit ullos,
129Nec victoris heri tetigit captiva cubile.
130Nos, patria incensa, diversa per æquora vectæ,
131Stirpis Achilleæ fastus, juvenemque superbum,
132Servitio enixæ, tulimus, qui deinde secutus
133Ledæam Hermionem, Lacedæmoniosque hymenæos…
134Ast illum, ereptæ magno inflammatus amore
135Conjugis, et scelerum Furiis agitatus, Orestes
136Excipit incautum, patriasque obtruncat ad aras. »
137Voilà, en peu de vers, tout le sujet de cette tragédie. Voilà le lieu de la scène, l’action qui s’y passe, les quatre principaux acteurs, et même leurs caractères. Excepté celui d’Hermione, dont la jalousie et les emportements sont assez marqués dans l’*Andromaque* d’Euripide.
138C’est presque la seule chose que j’emprunte ici de cet auteur. Car, quoique ma tragédie porte le même nom que la sienne, le sujet en est pourtant très-différent. Andromaque, dans Euripide, craint pour la vie de Molossus, qui est un fils qu’elle a eu de Pyrrhus, et qu’Hermione veut faire mourir avec sa mère. Mais ici il ne s’agit point de Molossus. Andromaque ne connoît point d’autre mari qu’Hector, ni d’autre fils qu’Astyanax. J’ai cru en cela me conformer à l’idée que nous avons maintenant de cette princesse. La plupart de ceux qui ont entendu parler d’Andromaque ne la connoissent guère que pour la veuve d’Hector et pour la mère d’Astyanax. On ne croit point qu’elle doive aimer ni un autre mari, ni un autre fils. Et je doute que les larmes d’Andromaque eussent fait sur l’esprit de mes spectateurs l’impression qu’elles y ont faite, si elles avoient coulé pour un autre fils que celui qu’elle avoit d’Hector.
139Il est vrai que j’ai été obligé de faire vivre Astyanax un peu plus qu’il n’a vécu ; mais j’écris dans un pays où cette liberté ne pouvoit pas être mal reçue. Car, sans parler de Ronsard, qui a choisi ce même Astyanax pour le héros de sa Franciade, qui ne sait que l’on fait descendre nos anciens rois de ce fils d’Hector, et que nos vieilles chroniques sauvent la vie à ce jeune prince, après la désolation de son pays, pour en faire le fondateur de notre monarchie ?
140Combien Euripide a-t-il été plus hardi dans sa tragédie d’*Hélène* ! Il y choque ouvertement la créance commune de toute la Grèce. Il suppose qu’Hélène n’a jamais mis le pied dans Troie ; et qu’après l’embrasement de cette ville, Ménélas trouve sa femme en Égypte, dont elle n’étoit point partie. Tout cela fondé sur une opinion qui n’étoit reçue que parmi les Égyptiens, comme on le peut voir dans Hérodote.
141Je ne crois pas que j’eusse besoin de cet exemple d’Euripide pour justifier le peu de liberté que j’ai prise. Car il y a bien de la différence entre détruire le principal fondement d’une fable, et en altérer quelques incidents, qui changent presque de face dans toutes les mains qui les traitent. Ainsi Achille, selon la plupart des poëtes, ne peut être blessé qu’au talon, quoique Homère le fasse blesser au bras et ne le croie invulnérable en aucune partie de son corps. Ainsi Sophocle fait mourir Jocaste aussitôt après la reconnoissance d’Œdipe, tout au contraire d’Euripide, qui la fait vivre jusqu’au combat et à la mort de ses deux fils. Et c’est à propos de quelque contrariété de cette nature qu’un ancien commentateur de Sophocle remarque fort bien, « qu’il ne faut point s’amuser à chicaner les poëtes pour quelques changements qu’ils ont pu faire dans la fable ; mais qu’il faut s’attacher à considérer l’excellent usage qu’ils ont fait de ces changements, et la manière ingénieuse dont ils ont su accommoder la fable à leur sujet. »
Acteurs
142- Andromaque, veuve d’Hector, captive de Pyrrhus.
143- Pyrrhus, fils d’Achille, roi d’Épire.
144- Oreste, fils d’Agamemnon.
145- Hermione, fille d’Hélène, accordée avec Pyrrhus.
146- Pylade, ami d’Oreste.
147- Cléone, confidente d’Hermione.
148- Céphise, confidente d’Andromaque.
149- Phœnix, gouverneur d’Achille, et ensuite de Pyrrhus.
150- Suite d’Oreste.
151La scène est à Buthrot, ville d’Épire, dans une salle du palais de Pyrrhus.
Acte I
Scène première
152Oreste, Pylade
153**Oreste**
154Oui, puisque je retrouve un ami si fidèle,
155Ma fortune va prendre une face nouvelle ;
156Et déjà son courroux semble s’être adouci,
157Depuis qu’elle a pris soin de nous rejoindre ici.
158Qui l’eût dit, qu’un rivage à mes vœux si funeste
159Présenteroit d’abord Pylade aux yeux d’Oreste ?
160Qu’après plus de six mois que je t’avois perdu,
161À la cour de Pyrrhus tu me serois rendu ?
162**Pylade**
163J’en rends grâces au ciel, qui m’arrêtant sans cesse
164Sembloit m’avoir fermé le chemin de la Grèce,
165Depuis le jour fatal que la fureur des eaux
166Presque aux yeux de l’Épire écarta nos vaisseaux.
167Combien dans cet exil ai-je souffert d’alarmes !
168Combien à vos malheurs ai-je donné de larmes,
169Craignant toujours pour vous quelque nouveau danger
170Que ma triste amitié ne pouvoit partager !
171Surtout je redoutois cette mélancolie
172Où j’ai vu si longtemps votre âme ensevelie.
173Je craignois que le ciel, par un cruel secours,
174Ne vous offrît la mort que vous cherchiez toujours.
175Mais je vous vois, Seigneur ; et si j’ose le dire,
176Un destin plus heureux vous conduit en Épire :
177Le pompeux appareil qui suit ici vos pas
178N’est point d’un malheureux qui cherche le trépas.
179**Oreste**
180Hélas ! qui peut savoir le destin qui m’amène ?
181L’amour me fait ici chercher une inhumaine.
182Mais qui sait ce qu’il doit ordonner de mon sort,
183Et si je viens chercher ou la vie ou la mort ?
184**Pylade**
185Quoi ? votre âme à l’amour en esclave asservie
186Se repose sur lui du soin de votre vie ?
187Par quel charme, oubliant tant de tourments soufferts,
188Pouvez-vous consentir à rentrer dans ses fers ?
189Pensez-vous qu’Hermione, à Sparte inexorable,
190Vous prépare en Épire un sort plus favorable ?
191Honteux d’avoir poussé tant de vœux superflus,
192Vous l’abhorriez ; enfin vous ne m’en parliez plus,
193Vous me trompiez, Seigneur.
194**Oreste**
195Je me trompois moi-même.
196Ami, n’accable point un malheureux qui t’aime.
197T’ai-je jamais caché mon cœur et mes désirs ?
198Tu vis naître ma flamme et mes premiers soupirs.
199Enfin, quand Ménélas disposa de sa fille
200En faveur de Pyrrhus, vengeur de sa famille,
201Tu vis mon désespoir ; et tu m’as vu depuis
202Traîner de mers en mers ma chaîne et mes ennuis.
203Je te vis à regret, en cet état funeste,
204Prêt à suivre partout le déplorable Oreste,
205Toujours de ma fureur interrompre le cours,
206Et de moi-même enfin me sauver tous les jours.
207Mais quand je me souvins que parmi tant d’alarmes
208Hermione à Pyrrhus prodiguoit tous ses charmes,
209Tu sais de quel courroux mon cœur alors épris
210Voulut en l’oubliant punir tous ses mépris.
211Je fis croire et je crus ma victoire certaine ;
212Je pris tous mes transports pour des transports de haine ;
213Détestant ses rigueurs, rabaissant ses attraits,
214Je défiois ses yeux de me troubler jamais.
215Voilà comme je crus étouffer ma tendresse.
216En ce calme trompeur j’arrivai dans la Grèce ;
217Et je trouvai d’abord ses princes rassemblés,
218Qu’un péril assez grand sembloit avoir troublés.
219J’y courus. Je pensai que la guerre et la gloire
220De soins plus importants rempliroient ma mémoire ;
221Que mes sens reprenant leur première vigueur,
222L’amour achèveroit de sortir de mon cœur.
223Mais admire avec moi le sort dont la poursuite
224Me fait courir alors au piège que j’évite.
225J’entends de tous côtés qu’on menace Pyrrhus ;
226Toute la Grèce éclate en murmures confus ;
227On se plaint qu’oubliant son sang et sa promesse
228Il élève en sa cour l’ennemi de la Grèce,
229Astyanax, d’Hector jeune et malheureux fils,
230Reste de tant de rois sous Troie ensevelis.
231J’apprends que pour ravir son enfance au supplice
232Andromaque trompa l’ingénieux Ulysse,
233Tandis qu’un autre enfant, arraché de ses bras,
234Sous le nom de son fils fut conduit au trépas.
235On dit que peu sensible aux charmes d’Hermione,
236Mon rival porte ailleurs son cœur et sa couronne ;
237Ménélas, sans le croire, en paroît affligé,
238Et se plaint d’un hymen si longtemps négligé.
239Parmi les déplaisirs où son âme se noie,
240Il s’élève en la mienne une secrète joie :
241Je triomphe ; et pourtant je me flatte d’abord
242Que la seule vengeance excite ce transport.
243Mais l’ingrate en mon cœur reprit bientôt sa place :
244De mes feux mal éteints je reconnus la trace ;
245Je sentis que ma haine alloit finir son cours,
246Ou plutôt je sentis que je l’aimois toujours.
247Ainsi de tous les Grecs je brigue le suffrage.
248On m’envoie à Pyrrhus : j’entreprends ce voyage.
249Je viens voir si l’on peut arracher de ses bras
250Cet enfant dont la vie alarme tant d’États :
251Heureux si je pouvois, dans l’ardeur qui me presse,
252Au lieu d’Astyanax lui ravir ma princesse !
253Car enfin n’attends pas que mes feux redoublés
254Des périls les plus grands puissent être troublés.
255Puisqu’après tant d’efforts ma résistance est vaine,
256Je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne.
257J’aime : je viens chercher Hermione en ces lieux,
258La fléchir, l’enlever, ou mourir à ses yeux.
259Toi qui connois Pyrrhus, que penses-tu qu’il fasse ?
260Dans sa cour, dans son cœur, dis-moi ce qui se passe.
261Mon Hermione encor le tient-elle asservi ?
262Me rendra-t-il, Pylade, un bien qu’il m’a ravi ?
263**Pylade**
264Je vous abuserois si j’osois vous promettre
265Qu’entre vos mains, Seigneur, il voulût la remettre :
266Non que de sa conquête il paroisse flatté.
267Pour la veuve d’Hector ses feux ont éclaté :
268Il l’aime. Mais enfin cette veuve inhumaine
269N’a payé jusqu’ici son amour que de haine ;
270Et chaque jour encore on lui voit tout tenter
271Pour fléchir sa captive, ou pour l’épouvanter.
272De son fils, qu’il lui cache, il menace la tête,
273Et fait couler des pleurs, qu’aussitôt il arrête.
274Hermione elle-même a vu plus de cent fois
275Cet amant irrité revenir sous ses lois,
276Et de ses vœux troublés lui rapportant l’hommage,
277Soupirer à ses pieds moins d’amour que de rage.
278Ainsi n’attendez pas que l’on puisse aujourd’hui
279Vous répondre d’un cœur si peu maître de lui :
280Il peut, Seigneur, il peut, dans ce désordre extrême,
281Épouser ce qu’il hait, et punir ce qu’il aime.
282**Oreste**
283Mais dis-moi de quel œil Hermione peut voir
284Son hymen différé, ses charmes sans pouvoir ?
285**Pylade**
286Hermione, Seigneur, au moins en apparence,
287Semble de son amant dédaigner l’inconstance,
288Et croit que trop heureux de fléchir sa rigueur,
289Il la viendra presser de reprendre son cœur.
290Mais je l’ai vue enfin me confier ses larmes.
291Elle pleure en secret le mépris de ses charmes.
292Toujours prête à partir, et demeurant toujours,
293Quelquefois elle appelle Oreste à son secours.
294**Oreste**
295Ah ! si je le croyois, j’irois bientôt, Pylade,
296Me jeter…
297**Pylade**
298Achevez, Seigneur, votre ambassade.
299Vous attendez le Roi. Parlez, et lui montrez
300Contre le fils d’Hector tous les Grecs conjurés.
301Loin de leur accorder ce fils de sa maîtresse,
302Leur haine ne fera qu’irriter sa tendresse.
303Plus on les veut brouiller, plus on va les unir.
304Pressez : demandez tout, pour ne rien obtenir.
305Il vient.
306**Oreste**
307Hé bien ! va donc disposer la cruelle
308À revoir un amant qui ne vient que pour elle.
Scène II
309Pyrrhus, Oreste, Phœnix
310**Oreste**
311Avant que tous les Grecs vous parlent par ma voix,
312Souffrez que j’ose ici me flatter de leur choix
313Et qu’à vos yeux, Seigneur, je montre quelque joie
314De voir le fils d’Achille et le vainqueur de Troie.
315Oui, comme ses exploits nous admirons vos coups :
316Hector tomba sous lui, Troie expira sous vous ;
317Et vous avez montré, par une heureuse audace,
318Que le fils seul d’Achille a pu remplir sa place.
319Mais ce qu’il n’eût point fait, la Grèce avec douleur
320Vous voit du sang troyen relever le malheur,
321Et vous laissant toucher d’une pitié funeste,
322D’une guerre si longue entretenir le reste.
323Ne vous souvient-il plus, Seigneur, quel fut Hector ?
324Nos peuples affoiblis s’en souviennent encor.
325Son nom seul fait frémir nos veuves et nos filles ;
326Et dans toute la Grèce il n’est point de familles
327Qui ne demandent compte à ce malheureux fils
328D’un père ou d’un époux qu’Hector leur a ravis.
329Et qui sait ce qu’un jour ce fils peut entreprendre ?
330Peut-être dans nos ports nous le verrons descendre,
331Tel qu’on a vu son père embraser nos vaisseaux,
332Et la flamme à la main, les suivre sur les eaux.
333Oserai-je, Seigneur, dire ce que je pense ?
334Vous-même de vos soins craignez la récompense,
335Et que dans votre sein ce serpent élevé
336Ne vous punisse un jour de l’avoir conservé.
337Enfin de tous les Grecs satisfaites l’envie,
338Assurez leur vengeance, assurez votre vie ;
339Perdez un ennemi d’autant plus dangereux
340Qu’il s’essaiera sur vous à combattre contre eux.
341**Pyrrhus**
342La Grèce en ma faveur est trop inquiétée.
343De soins plus importants je l’ai crue agitée,
344Seigneur ; et sur le nom de son ambassadeur,
345J’avois dans ses projets conçu plus de grandeur.
346Qui croiroit en effet qu’une telle entreprise
347Du fils d’Agamemnon méritât l’entremise ;
348Qu’un peuple tout entier, tant de fois triomphant,
349N’eût daigné conspirer que la mort d’un enfant ?
350Mais à qui prétend-on que je le sacrifie ?
351La Grèce a-t-elle encor quelque droit sur sa vie ?
352Et seul de tous les Grecs ne m’est-il pas permis
353D’ordonner d’un captif que le sort m’a soumis ?
354Oui, Seigneur, lorsqu’au pied des murs fumants de Troie
355Les vainqueurs tout sanglants partagèrent leur proie,
356Le sort, dont les arrêts furent alors suivis,
357Fit tomber en mes mains Andromaque et son fils.
358Hécube près d’Ulysse acheva sa misère ;
359Cassandre dans Argos a suivi votre père :
360Sur eux, sur leurs captifs ai-je étendu mes droits ?
361Ai-je enfin disposé du fruit de leurs exploits ?
362On craint qu’avec Hector Troie un jour ne renaisse ;
363Son fils peut me ravir le jour que je lui laisse.
364Seigneur, tant de prudence entraîne trop de soin :
365Je ne sais point prévoir les malheurs de si loin.
366Je songe quelle étoit autrefois cette ville,
367Si superbe en remparts, en héros si fertile,
368Maîtresse de l’Asie ; et je regarde enfin
369Quel fut le sort de Troie, et quel est son destin.
370Je ne vois que des tours que la cendre a couvertes,
371Un fleuve teint de sang, des campagnes désertes,
372Un enfant dans les fers ; et je ne puis songer
373Que Troie en cet état aspire à se venger.
374Ah ! si du fils d’Hector la perte étoit jurée,
375Pourquoi d’un an entier l’avons-nous différée ?
376Dans le sein de Priam n’a-t-on pu l’immoler ?
377Sous tant de morts, sous Troie il falloit l’accabler.
378Tout étoit juste alors : la vieillesse et l’enfance
379En vain sur leur foiblesse appuyoient leur défense ;
380La victoire et la nuit, plus cruelles que nous,
381Nous excitoient au meurtre, et confondoient nos coups.
382Mon courroux aux vaincus ne fut que trop sévère.
383Mais que ma cruauté survive à ma colère ?
384Que malgré la pitié dont je me sens saisir,
385Dans le sang d’un enfant je me baigne à loisir ?
386Non, Seigneur. Que les Grecs cherchent quelque autre proie ;
387Qu’ils poursuivent ailleurs ce qui reste de Troie :
388De mes inimitiés le cours est achevé ;
389L’Épire sauvera ce que Troie a sauvé.
390**Oreste**
391Seigneur, vous savez trop avec quel artifice
392Un faux Astyanax fut offert au supplice
393Où le seul fils d’Hector devoit être conduit.
394Ce n’est pas les Troyens, c’est Hector qu’on poursuit.
395Oui, les Grecs sur le fils persécutent le père ;
396Il a par trop de sang acheté leur colère.
397Ce n’est que dans le sien qu’elle peut expirer ;
398Et jusque dans l’Épire il les peut attirer.
399Prévenez-les.
400**Pyrrhus**
401Non, non. J’y consens avec joie :
402Qu’ils cherchent dans l’Épire une seconde Troie ;
403Qu’ils confondent leur haine, et ne distinguent plus
404Le sang qui les fit vaincre et celui des vaincus.
405Aussi bien ce n’est pas la première injustice
406Dont la Grèce d’Achille a payé le service.
407Hector en profita, Seigneur ; et quelque jour
408Son fils en pourroit bien profiter à son tour.
409**Oreste**
410Ainsi la Grèce en vous trouve un enfant rebelle ?
411**Pyrrhus**
412Et je n’ai donc vaincu que pour dépendre d’elle ?
413**Oreste**
414Hermione, Seigneur, arrêtera vos coups :
415Ses yeux s’opposeront entre son père et vous.
416**Pyrrhus**
417Hermione, Seigneur, peut m’être toujours chère ;
418Je puis l’aimer, sans être esclave de son père ;
419Et je saurai peut-être accorder quelque jour
420Les soins de ma grandeur et ceux de mon amour.
421Vous pouvez cependant voir la fille d’Hélène :
422Du sang qui vous unit je sais l’étroite chaîne.
423Après cela, Seigneur, je ne vous retiens plus,
424Et vous pourrez aux Grecs annoncer mon refus.
Scène III
425Pyrrhus, Phœnix
426**Phœnix**
427Ainsi vous l’envoyez aux pieds de sa maîtresse !
428**Pyrrhus**
429On dit qu’il a longtemps brûlé pour la princesse.
430**Phœnix**
431Mais si ce feu, Seigneur, vient à se rallumer ?
432S’il lui rendoit son cœur, s’il s’en faisoit aimer ?
433**Pyrrhus**
434Ah ! qu’ils s’aiment, Phœnix : j’y consens. Qu’elle parte.
435Que charmés l’un de l’autre, ils retournent à Sparte :
436Tous nos ports sont ouverts et pour elle et pour lui.
437Qu’elle m’épargneroit de contrainte et d’ennui !
438**Phœnix**
439Seigneur…
440**Pyrrhus**
441Une autre fois je t’ouvrirai mon âme :
442Andromaque paroît.
Scène IV
443Pyrrhus, Andromaque, Céphise
444**Pyrrhus**
445Me cherchiez-vous, Madame ?
446Un espoir si charmant me seroit-il permis ?
447**Andromaque**
448Je passois jusqu’aux lieux où l’on garde mon fils.
449Puisqu’une fois le jour vous souffrez que je voie
450Le seul bien qui me reste et d’Hector et de Troie,
451J’allois, Seigneur, pleurer un moment avec lui :
452Je ne l’ai point encore embrassé d’aujourd’hui.
453**Pyrrhus**
454Ah ! Madame, les Grecs, si j’en crois leurs alarmes,
455Vous donneront bientôt d’autres sujets de larmes.
456**Andromaque**
457Et quelle est cette peur dont leur cœur est frappé,
458Seigneur ? Quelque Troyen vous est-il échappé ?
459**Pyrrhus**
460Leur haine pour Hector n’est pas encore éteinte.
461Ils redoutent son fils.
462**Andromaque**
463Digne objet de leur crainte !
464Un enfant malheureux, qui ne sait pas encor
465Que Pyrrhus est son maître, et qu’il est fils d’Hector.
466**Pyrrhus**
467Tel qu’il est, tous les Grecs demandent qu’il périsse.
468Le fils d’Agamemnon vient hâter son supplice.
469**Andromaque**
470Et vous prononcerez un arrêt si cruel ?
471Est-ce mon intérêt qui le rend criminel ?
472Hélas ! on ne craint point qu’il venge un jour son père ;
473On craint qu’il n’essuyât les larmes de sa mère.
474Il m’auroit tenu lieu d’un père et d’un époux ;
475Mais il me faut tout perdre, et toujours par vos coups.
476**Pyrrhus**
477Madame, mes refus ont prévenu vos larmes.
478Tous les Grecs m’ont déjà menacé de leurs armes ;
479Mais dussent-ils encore, en repassant les eaux,
480Demander votre fils avec mille vaisseaux ;
481Coûtât-il tout le sang qu’Hélène a fait répandre ;
482Dussé-je après dix ans voir mon palais en cendre,
483Je ne balance point, je vole à son secours :
484Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours.
485Mais parmi ces périls où je cours pour vous plaire,
486Me refuserez-vous un regard moins sévère ?
487Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés,
488Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés ?
489Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore
490Que vous accepterez un cœur qui vous adore ?
491En combattant pour vous, me sera-t-il permis
492De ne vous point compter parmi mes ennemis ?
493**Andromaque**
494Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce ?
495Faut-il qu’un si grand cœur montre tant de foiblesse ?
496Voulez-vous qu’un dessein si beau, si généreux
497Passe pour le transport d’un esprit amoureux ?
498Captive, toujours triste, importune à moi-même,
499Pouvez-vous souhaiter qu’Andromaque vous aime ?
500Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés
501Qu’à des pleurs éternels vous avez condamnés ?
502Non, non, d’un ennemi respecter la misère,
503Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère,
504De cent peuples pour lui combattre la rigueur,
505Sans me faire payer son salut de mon cœur,
506Malgré moi, s’il le faut, lui donner un asile :
507Seigneur, voilà des soins dignes du fils d’Achille.
508**Pyrrhus**
509Hé quoi ? votre courroux n’a-t-il pas eu son cours ?
510Peut-on haïr sans cesse ? et punit-on toujours ?
511J’ai fait des malheureux, sans doute ; et la Phrygie
512Cent fois de votre sang a vu ma main rougie.
513Mais que vos yeux sur moi se sont bien exercés !
514Qu’ils m’ont vendu bien cher les pleurs qu’ils ont versés !
515De combien de remords m’ont-ils rendu la proie !
516Je souffre tous les maux que j’ai faits devant Troie.
517Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
518Brûlé de plus de feux que je n’en allumai,
519Tant de soins, tant de pleurs, tant d’ardeurs inquiètes…
520Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l’êtes ?
521Mais enfin, tour à tour, c’est assez nous punir :
522Nos ennemis communs devroient nous réunir.
523Madame, dites-moi seulement que j’espère,
524Je vous rends votre fils, et je lui sers de père ;
525Je l’instruirai moi-même à venger les Troyens ;
526J’irai punir les Grecs de vos maux et des miens.
527Animé d’un regard, je puis tout entreprendre :
528Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre ;
529Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l’ont pris,
530Dans ses murs relevés couronner votre fils.
531**Andromaque**
532Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère :
533Je les lui promettois tant qu’a vécu son père.
534Non, vous n’espérez plus de nous revoir encor,
535Sacrés murs, que n’a pu conserver mon Hector.
536À de moindres faveurs des malheureux prétendent,
537Seigneur : c’est un exil que mes pleurs vous demandent.
538Souffrez que loin des Grecs, et même loin de vous,
539J’aille cacher mon fils, et pleurer mon époux.
540Votre amour contre nous allume trop de haine :
541Retournez, retournez à la fille d’Hélène.
542**Pyrrhus**
543Et le puis-je, Madame ? Ah ! que vous me gênez !
544Comment lui rendre un cœur que vous me retenez ?
545Je sais que de mes vœux on lui promit l’empire ;
546Je sais que pour régner elle vint dans l’Épire ;
547Le sort vous y voulut l’une et l’autre amener :
548Vous, pour porter des fers ; elle, pour en donner.
549Cependant ai-je pris quelque soin de lui plaire ?
550Et ne diroit-on pas, en voyant au contraire
551Vos charmes tout-puissants, et les siens dédaignés,
552Qu’elle est ici captive, et que vous y régnez ?
553Ah ! qu’un seul des soupirs que mon cœur vous envoie,
554S’il s’échappoit vers elle, y porteroit de joie !
555**Andromaque**
556Et pourquoi vos soupirs seroient-ils repoussés ?
557Auroit-elle oublié vos services passés ?
558Troie, Hector contre vous révoltent-ils son âme ?
559Aux cendres d’un époux doit-elle enfin sa flamme ?
560Et quel époux encore ! Ah ! souvenir cruel !
561Sa mort seule a rendu votre père immortel.
562Il doit au sang d’Hector tout l’éclat de ses armes,
563Et vous n’êtes tous deux connus que par mes larmes.
564**Pyrrhus**
565Hé bien, Madame, hé bien, il faut vous obéir :
566Il faut vous oublier, ou plutôt vous haïr.
567Oui, mes vœux ont trop loin poussé leur violence
568Pour ne plus s’arrêter que dans l’indifférence.
569Songez-y bien : il faut désormais que mon cœur,
570S’il n’aime avec transport, haïsse avec fureur.
571Je n’épargnerai rien dans ma juste colère :
572Le fils me répondra des mépris de la mère ;
573La Grèce le demande, et je ne prétends pas
574Mettre toujours ma gloire à sauver des ingrats.
575**Andromaque**
576Hélas ! il mourra donc. Il n’a pour sa défense
577Que les pleurs de sa mère, et que son innocence.
578Et peut-être après tout, en l’état où je suis,
579Sa mort avancera la fin de mes ennuis.
580Je prolongeois pour lui ma vie et ma misère ;
581Mais enfin sur ses pas j’irai revoir son père.
582Ainsi tous trois, Seigneur, par vos soins réunis,
583Nous vous…
584**Pyrrhus**
585Allez, Madame, allez voir votre fils.
586Peut-être, en le voyant, votre amour plus timide
587Ne prendra pas toujours sa colère pour guide.
588Pour savoir nos destins, j’irai vous retrouver.
589Madame, en l’embrassant, songez à le sauver.
Acte II
Scène première
590Hermione, Cléone
591**Hermione**
592Je fais ce que tu veux. Je consens qu’il me voie :
593Je lui veux bien encore accorder cette joie.
594Pylade va bientôt conduire ici ses pas ;
595Mais si je m’en croyois, je ne le verrois pas.
596**Cléone**
597Et qu’est-ce que sa vue a pour vous de funeste ?
598Madame, n’est-ce pas toujours le même Oreste
599Dont vous avez cent fois souhaité le retour,
600Et dont vous regrettiez la constance et l’amour ?
601**Hermione**
602C’est cet amour payé de trop d’ingratitude
603Qui me rend en ces lieux sa présence si rude.
604Quelle honte pour moi, quel triomphe pour lui
605De voir mon infortune égaler son ennui !
606Est-ce là, dira-t-il, cette fière Hermione ?
607Elle me dédaignoit ; un autre l’abandonne.
608L’ingrate, qui mettoit son cœur à si haut prix,
609Apprend donc à son tour à souffrir des mépris ?
610Ah Dieux !
611**Cléone**
612Ah ! dissipez ces indignes alarmes.
613Il a trop bien senti le pouvoir de vos charmes.
614Vous croyez qu’un amant vienne vous insulter ?
615Il vous rapporte un cœur qu’il n’a pu vous ôter.
616Mais vous ne dites point ce que vous mande un père.
617**Hermione**
618Dans ses retardements si Pyrrhus persévère,
619À la mort du Troyen s’il ne veut consentir,
620Mon père avec les Grecs m’ordonne de partir.
621**Cléone**
622Hé bien, Madame, hé bien ! écoutez donc Oreste.
623Pyrrhus a commencé, faites au moins le reste.
624Pour bien faire, il faudroit que vous le prévinssiez.
625Ne m’avez-vous pas dit que vous le haïssiez ?
626**Hermione**
627Si je le hais, Cléone ! Il y va de ma gloire,
628Après tant de bontés dont il perd la mémoire.
629Lui qui me fut si cher, et qui m’a pu trahir !
630Ah ! je l’ai trop aimé pour ne le point haïr.
631**Cléone**
632Fuyez-le donc, Madame ; et puisqu’on vous adore…
633**Hermione**
634Ah ! laisse à ma fureur le temps de croître encore ;
635Contre mon ennemi laisse-moi m’assurer :
636Cléone, avec horreur je m’en veux séparer.
637Il n’y travaillera que trop bien, l’infidèle !
638**Cléone**
639Quoi ? vous en attendez quelque injure nouvelle ?
640Aimer une captive, et l’aimer à vos yeux,
641Tout cela n’a donc pu vous le rendre odieux ?
642Après ce qu’il a fait, que sauroit-il donc faire ?
643Il vous auroit déplu, s’il pouvoit vous déplaire.
644**Hermione**
645Pourquoi veux-tu, cruelle, irriter mes ennuis ?
646Je crains de me connoître en l’état où je suis.
647De tout ce que tu vois tâche de ne rien croire ;
648Crois que je n’aime plus, vante-moi ma victoire ;
649Crois que dans son dépit mon cœur est endurci ;
650Hélas ! et s’il se peut, fais-le-moi croire aussi.
651Tu veux que je le fuie. Hé bien ! rien ne m’arrête :
652Allons. N’envions plus son indigne conquête ;
653Que sur lui sa captive étende son pouvoir.
654Fuyons… Mais si l’ingrat rentroit dans son devoir !
655Si la foi dans son cœur retrouvoit quelque place !
656S’il venoit à mes pieds me demander sa grâce !
657Si sous mes lois, Amour, tu pouvois l’engager !
658S’il vouloit !… Mais l’ingrat ne veut que m’outrager.
659Demeurons toutefois pour troubler leur fortune ;
660Prenons quelque plaisir à leur être importune ;
661Ou le forçant de rompre un nœud si solennel,
662Aux yeux de tous les Grecs rendons-le criminel.
663J’ai déjà sur le fils attiré leur colère ;
664Je veux qu’on vienne encor lui demander la mère.
665Rendons-lui les tourments qu’elle me fait souffrir :
666Qu’elle le perde, ou bien qu’il la fasse périr.
667**Cléone**
668Vous pensez que des yeux toujours ouverts aux larmes
669Se plaisent à troubler le pouvoir de vos charmes,
670Et qu’un cœur accablé de tant de déplaisirs
671De son persécuteur ait brigué les soupirs ?
672Voyez si sa douleur en paroît soulagée.
673Pourquoi donc les chagrins où son âme est plongée ?
674Contre un amant qui plaît pourquoi tant de fierté ?
675**Hermione**
676Hélas ! pour mon malheur, je l’ai trop écouté.
677Je n’ai point du silence affecté le mystère :
678Je croyois sans péril pouvoir être sincère ;
679Et sans armer mes yeux d’un moment de rigueur,
680Je n’ai pour lui parler consulté que mon cœur.
681Et qui ne se seroit comme moi déclarée
682Sur la foi d’une amour si saintement jurée ?
683Me voyoit-il de l’œil qu’il me voit aujourd’hui ?
684Tu t’en souviens encor, tout conspiroit pour lui :
685Ma famille vengée, et les Grecs dans la joie,
686Nos vaisseaux tout chargés des dépouilles de Troie,
687Les exploits de son père effacés par les siens,
688Ses feux que je croyois plus ardents que les miens,
689Mon cœur, toi-même enfin de sa gloire éblouie,
690Avant qu’il me trahît, vous m’avez tous trahie.
691Mais c’en est trop, Cléone, et quel que soit Pyrrhus,
692Hermione est sensible, Oreste a des vertus.
693Il sait aimer du moins, et même sans qu’on l’aime ;
694Et peut-être il saura se faire aimer lui-même.
695Allons : qu’il vienne enfin.
696**Cléone**
697Madame, le voici.
698**Hermione**
699Ah ! je ne croyois pas qu’il fût si près d’ici.
Scène II
700Hermione, Oreste, Cléone
701**Hermione**
702Le croirai-je, Seigneur, qu’un reste de tendresse
703Vous fasse ici chercher une triste princesse ?
704Ou ne dois-je imputer qu’à votre seul devoir
705L’heureux empressement qui vous porte à me voir ?
706**Oreste**
707Tel est de mon amour l’aveuglement funeste,
708Vous le savez, Madame ; et le destin d’Oreste
709Est de venir sans cesse adorer vos attraits,
710Et de jurer toujours qu’il n’y viendra jamais.
711Je sais que vos regards vont rouvrir mes blessures,
712Que tous mes pas vers vous sont autant de parjures :
713Je le sais, j’en rougis. Mais j’atteste les Dieux,
714Témoins de la fureur de mes derniers adieux,
715Que j’ai couru partout où ma perte certaine
716Dégageoit mes serments et finissoit ma peine.
717J’ai mendié la mort chez des peuples cruels
718Qui n’apaisoient leurs dieux que du sang des mortels :
719Ils m’ont fermé leur temple ; et ces peuples barbares
720De mon sang prodigué sont devenus avares.
721Enfin je viens à vous, et je me vois réduit
722À chercher dans vos yeux une mort qui me fuit.
723Mon désespoir n’attend que leur indifférence :
724Ils n’ont qu’à m’interdire un reste d’espérance ;
725Ils n’ont, pour avancer cette mort où je cours,
726Qu’à me dire une fois ce qu’ils m’ont dit toujours.
727Voilà, depuis un an, le seul soin qui m’anime.
728Madame, c’est à vous de prendre une victime
729Que les Scythes auroient dérobée à vos coups,
730Si j’en avois trouvé d’aussi cruels que vous.
731**Hermione**
732Quittez, Seigneur, quittez ce funeste langage.
733À des soins plus pressants la Grèce vous engage.
734Que parlez-vous du Scythe et de mes cruautés ?
735Songez à tous ces rois que vous représentez.
736Faut-il que d’un transport leur vengeance dépende ?
737Est-ce le sang d’Oreste enfin qu’on vous demande ?
738Dégagez-vous des soins dont vous êtes chargé.
739**Oreste**
740Les refus de Pyrrhus m’ont assez dégagé,
741Madame : il me renvoie ; et quelque autre puissance
742Lui fait du fils d’Hector embrasser la défense.
743**Hermione**
744L’infidèle !
745**Oreste**
746Ainsi donc, tout prêt à le quitter,
747Sur mon propre destin je viens vous consulter.
748Déjà même je crois entendre la réponse
749Qu’en secret contre moi votre haine prononce.
750**Hermione**
751Hé quoi ? toujours injuste en vos tristes discours,
752De mon inimitié vous plaindrez-vous toujours ?
753Quelle est cette rigueur tant de fois alléguée ?
754J’ai passé dans l’Épire, où j’étois reléguée :
755Mon père l’ordonnoit. Mais qui sait si depuis
756Je n’ai point en secret partagé vos ennuis ?
757Pensez-vous avoir seul éprouvé des alarmes ?
758Que l’Épire jamais n’ait vu couler mes larmes ?
759Enfin qui vous a dit que malgré mon devoir
760Je n’ai pas quelquefois souhaité de vous voir ?
761**Oreste**
762Souhaité de me voir ! Ah ! divine princesse…
763Mais, de grâce, est-ce à moi que ce discours s’adresse ?
764Ouvrez vos yeux : songez qu’Oreste est devant vous,
765Oreste, si longtemps l’objet de leur courroux.
766**Hermione**
767Oui, c’est vous dont l’amour, naissant avec leurs charmes,
768Leur apprit le premier le pouvoir de leurs armes ;
769Vous que mille vertus me forçoient d’estimer ;
770Vous que j’ai plaint, enfin que je voudrois aimer.
771**Oreste**
772Je vous entends. Tel est mon partage funeste :
773Le cœur est pour Pyrrhus, et les vœux pour Oreste.
774**Hermione**
775Ah ! ne souhaitez pas le destin de Pyrrhus :
776Je vous haïrois trop.
777**Oreste**
778Vous m’en aimeriez plus.
779Ah ! que vous me verriez d’un regard bien contraire !
780Vous me voulez aimer, et je ne puis vous plaire ;
781Et l’amour seul alors se faisant obéir,
782Vous m’aimeriez, Madame, en me voulant haïr.
783Ô Dieux ! tant de respects, une amitié si tendre…
784Que de raisons pour moi, si vous pouviez m’entendre !
785Vous seule pour Pyrrhus disputez aujourd’hui,
786Peut-être malgré vous, sans doute malgré lui.
787Car enfin il vous hait ; son âme ailleurs éprise
788N’a plus…
789**Hermione**
790Qui vous l’a dit. Seigneur, qu’il me méprise ?
791Ses regards, ses discours vous l’ont-ils donc appris ?
792Jugez-vous que ma vue inspire des mépris,
793Qu’elle allume en un cœur des feux si peu durables ?
794Peut-être d’autres yeux me sont plus favorables.
795**Oreste**
796Poursuivez : il est beau de m’insulter ainsi.
797Cruelle, c’est donc moi qui vous méprise ici ?
798Vos yeux n’ont pas assez éprouvé ma constance ?
799Je suis donc un témoin de leur peu de puissance ?
800Je les ai méprisés ? Ah ! qu’ils voudroient bien voir
801Mon rival, comme moi, mépriser leur pouvoir !
802**Hermione**
803Que m’importe, Seigneur, sa haine ou sa tendresse ?
804Allez contre un rebelle armer toute la Grèce ;
805Rapportez-lui le prix de sa rébellion ;
806Qu’on fasse de l’Épire un second Ilion.
807Allez. Après cela direz-vous que je l’aime ?
808**Oreste**
809Madame, faites plus, et venez-y vous-même.
810Voulez-vous demeurer pour otage en ces lieux ?
811Venez dans tous les cœurs faire parler vos yeux.
812Faisons de notre haine une commune attaque.
813**Hermione**
814Mais, Seigneur, cependant s’il épouse Andromaque ?
815**Oreste**
816Hé ! Madame.
817**Hermione**
818Songez quelle honte pour nous
819Si d’une Phrygienne il devenoit l’époux !
820**Oreste**
821Et vous le haïssez ? Avouez-le, Madame,
822L’amour n’est pas un feu qu’on renferme en une âme :
823Tout nous trahit, la voix, le silence, les yeux ;
824Et les feux mal couverts n’en éclatent que mieux.
825**Hermione**
826Seigneur, je le vois bien, votre âme prévenue
827Répand sur mes discours le venin qui la tue,
828Toujours dans mes raisons cherche quelque détour,
829Et croit qu’en moi la haine est un effort d’amour.
830Il faut donc m’expliquer : vous agirez ensuite.
831Vous savez qu’en ces lieux mon devoir m’a conduite ;
832Mon devoir m’y retient, et je n’en puis partir
833Que mon père ou Pyrrhus ne m’en fasse sortir.
834De la part de mon père allez lui faire entendre
835Que l’ennemi des Grecs ne peut être son gendre :
836Du Troyen ou de moi faites-le décider ;
837Qu’il songe qui des deux il veut rendre ou garder ;
838Enfin qu’il me renvoie, ou bien qu’il vous le livre.
839Adieu. S’il y consent, je suis prête à vous suivre.
Scène III
840Oreste, seul
Scène IV
841Pyrrhus, Oreste, Phœnix
842**Pyrrhus**
843Je vous cherchois, Seigneur. Un peu de violence
844M’a fait de vos raisons combattre la puissance,
845Je l’avoue ; et depuis que je vous ai quitté,
846J’en ai senti la force et connu l’équité.
847J’ai songé, comme vous, qu’à la Grèce, à mon père,
848À moi-même en un mot je devenois contraire ;
849Que je relevois Troie, et rendois imparfait
850Tout ce qu’a fait Achille et tout ce que j’ai fait.
851Je ne condamne plus un courroux légitime,
852Et l’on vous va, Seigneur, livrer votre victime.
853**Oreste**
854Seigneur, par ce conseil prudent et rigoureux,
855C’est acheter la paix du sang d’un malheureux.
856**Pyrrhus**
857Oui. Mais je veux. Seigneur, l’assurer davantage :
858D’une éternelle paix Hermione est le gage ;
859Je l’épouse. Il sembloit qu’un spectacle si doux
860N’attendît en ces lieux qu’un témoin tel que vous.
861Vous y représentez tous les Grecs et son père,
862Puisqu’en vous Ménélas voit revivre son frère.
863Voyez-la donc. Allez. Dites-lui que demain
864J’attends, avec la paix, son cœur de votre main.
865**Oreste**
866Ah Dieux !
Scène V
867Pyrrhus, Phœnix
868**Pyrrhus**
869Hé bien, Phœnix, l’amour est-il le maître ?
870Tes yeux refusent-ils encor de me connaître ?
871**Phœnix**
872Ah ! je vous reconnois ; et ce juste courroux,
873Ainsi qu’à tous les Grecs, Seigneur, vous rend à vous.
874Ce n’est plus le jouet d’une flamme servile :
875C’est Pyrrhus, c’est le fils et le rival d’Achille,
876Que la gloire à la fin ramène sous ses lois,
877Qui triomphe de Troie une seconde fois.
878**Pyrrhus**
879Dis plutôt qu’aujourd’hui commence ma victoire.
880D’aujourd’hui seulement je jouis de ma gloire ;
881Et mon cœur, aussi fier que tu l’as vu soumis,
882Croit avoir en l’amour vaincu mille ennemis.
883Considère, Phœnix, les troubles que j’évite,
884Quelle foule de maux l’amour traîne à sa suite.
885Que d’amis, de devoirs j’allois sacrifier.
886Quels périls… Un regard m’eût tout fait oublier.
887Tous les Grecs conjurés fondoient sur un rebelle.
888Je trouvois du plaisir à me perdre pour elle.
889**Phœnix**
890Oui, je bénis, Seigneur, l’heureuse cruauté
891Qui vous rend…
892**Pyrrhus**
893Tu l’as vu, comme elle m’a traité.
894Je pensois, en voyant sa tendresse alarmée,
895Que son fils me la dût renvoyer désarmée.
896J’allois voir le succès de ses embrassements :
897Je n’ai trouvé que pleurs mêlés d’emportements.
898Sa misère l’aigrit ; et toujours plus farouche,
899Cent fois le nom d’Hector est sorti de sa bouche.
900Vainement à son fils j’assurois mon secours :
901« C’est Hector, disoit-elle en l’embrassant toujours ;
902Voilà ses yeux, sa bouche, et déjà son audace ;
903C’est lui-même, c’est toi, cher époux, que j’embrasse. »
904Et quelle est sa pensée ? Attend-elle en ce jour
905Que je lui laisse un fils pour nourrir son amour ?
906**Phœnix**
907Sans doute. C’est le prix que vous gardoit l’ingrate.
908Mais laissez-la, Seigneur.
909**Pyrrhus**
910Je vois ce qui la flatte.
911Sa beauté la rassure ; et malgré mon courroux,
912L’orgueilleuse m’attend encore à ses genoux.
913Je la verrois aux miens, Phœnix, d’un œil tranquille.
914Elle est veuve d’Hector, et je suis fils d’Achille :
915Trop de haine sépare Andromaque et Pyrrhus.
916**Phœnix**
917Commencez donc, Seigneur, à ne m’en parler plus.
918Allez voir Hermione ; et content de lui plaire,
919Oubliez à ses pieds jusqu’à votre colère.
920Vous-même à cet hymen venez la disposer.
921Est-ce sur un rival qu’il s’en faut reposer ?
922Il ne l’aime que trop.
923**Pyrrhus**
924Crois-tu, si je l’épouse,
925Qu’Andromaque en son cœur n’en sera pas jalouse ?
926**Phœnix**
927Quoi ? toujours Andromaque occupe votre esprit ?
928Que vous importe, ô Dieux ! sa joie ou son dépit ?
929Quel charme, malgré vous, vers elle vous attire ?
930**Pyrrhus**
931Non, je n’ai pas bien dit tout ce qu’il lui faut dire :
932Ma colère à ses yeux n’a paru qu’à demi ;
933Elle ignore à quel point je suis son ennemi.
934Retournons-y. Je veux la braver à sa vue,
935Et donner à ma haine une libre étendue.
936Viens voir tous ses attraits, Phœnix, humiliés.
937Allons.
938**Phœnix**
939Allez, Seigneur, vous jeter à ses pieds.
940Allez, en lui jurant que votre âme l’adore,
941À de nouveaux mépris l’encourager encore.
942**Pyrrhus**
943Je le vois bien, tu crois que prêt à l’excuser
944Mon cœur court après elle, et cherche à s’apaiser.
945**Phœnix**
946Vous aimez : c’est assez.
947**Pyrrhus**
948Moi l’aimer ? une ingrate
949Qui me hait d’autant plus que mon amour la flatte ?
950Sans parents, sans amis, sans espoir que sur moi,
951Je puis perdre son fils ; peut-être je le doi.
952Étrangère… que dis-je ? esclave dans l’Épire,
953Je lui donne son fils, mon âme, mon empire ;
954Et je ne puis gagner dans son perfide cœur
955D’autre rang que celui de son persécuteur ?
956Non, non, je l’ai juré, ma vengeance est certaine :
957Il faut bien une fois justifier sa haine.
958J’abandonne son fils. Que de pleurs vont couler !
959De quel nom sa douleur me va-t-elle appeler !
960Quel spectacle pour elle aujourd’hui se dispose !
961Elle en mourra, Phœnix, et j’en serai la cause.
962C’est lui mettre moi-même un poignard dans le sein.
963**Phœnix**
964Et pourquoi donc en faire éclater le dessein ?
965Que ne consultiez-vous tantôt votre foiblesse ?
966**Pyrrhus**
967Je t’entends. Mais excuse un reste de tendresse.
968Crains-tu pour ma colère un si foible combat ?
969D’un amour qui s’éteint c’est le dernier éclat.
970Allons. À tes conseils, Phœnix, je m’abandonne.
971Faut-il livrer son fils ? faut-il voir Hermione ?
972**Phœnix**
973Oui, voyez-la, Seigneur, et par des vœux soumis
974Protestez-lui…
975**Pyrrhus**
976Faisons tout ce que j’ai promis.
Acte III
Scène première
977Oreste, Pylade
978**Pylade**
979Modérez donc, Seigneur, cette fureur extrême.
980Je ne vous connois plus : vous n’êtes plus vous-même.
981Souffrez…
982**Oreste**
983Non, tes conseils ne sont plus de saison,
984Pylade, je suis las d’écouter la raison.
985C’est traîner trop longtemps ma vie et mon supplice :
986Il faut que je l’enlève, ou bien que je périsse.
987Le dessein en est pris, je le veux achever.
988Oui, je le veux.
989**Pylade**
990Hé bien, il la faut enlever :
991J’y consens. Mais songez cependant où vous êtes.
992Que croira-t-on de vous, à voir ce que vous faites ?
993Dissimulez : calmez ce transport inquiet ;
994Commandez à vos yeux de garder le secret.
995Ces gardes, cette cour, l’air qui vous environne,
996Tout dépend de Pyrrhus, et surtout Hermione.
997À ses regards surtout cachez votre courroux.
998Ô Dieux ! en cet état pourquoi la cherchiez-vous ?
999**Oreste**
1000Que sais-je ? De moi-même étois-je alors le maître ?
1001La fureur m’emportoit, et je venois peut-être
1002Menacer à la fois l’ingrate et son amant.
1003**Pylade**
1004Et quel étoit le fruit de cet emportement ?
1005**Oreste**
1006Et quelle âme, dis-moi, ne seroit éperdue
1007Du coup dont ma raison vient d’être confondue ?
1008Il épouse, dit-il, Hermione demain ;
1009Il veut, pour m’honorer, la tenir de ma main.
1010Ah ! plutôt cette main dans le sang du barbare…
1011**Pylade**
1012Vous l’accusez, Seigneur, de ce destin bizarre.
1013Cependant, tourmenté de ses propres desseins,
1014Il est peut-être à plaindre autant que je vous plains.
1015**Oreste**
1016Non, non ; je le connois, mon désespoir le flatte ;
1017Sans moi, sans mon amour, il dédaignoit l’ingrate ;
1018Ses charmes jusque-là n’avoient pu le toucher :
1019Le cruel ne la prend que pour me l’arracher.
1020Ah Dieux ! c’en étoit fait : Hermione gagnée
1021Pour jamais de sa vue alloit être éloignée.
1022Son cœur, entre l’amour et le dépit confus,
1023Pour se donner à moi n’attendoit qu’un refus ;
1024Ses yeux s’ouvroient, Pylade ; elle écoutoit Oreste,
1025Lui parloit, le plaignoit. Un mot eût fait le reste.
1026**Pylade**
1027Vous le croyez.
1028**Oreste**
1029Hé quoi ? ce courroux enflammé
1030Contre un ingrat…
1031**Pylade**
1032Jamais il ne fut plus aimé.
1033Pensez-vous, quand Pyrrhus vous l’auroit accordée,
1034Qu’un prétexte tout prêt ne l’eût pas retardée ?
1035M’en croirez-vous ? Lassé de ses trompeurs attraits,
1036Au lieu de l’enlever, fuyez-la pour jamais.
1037Quoi ? votre amour se veut charger d’une furie
1038Qui vous détestera, qui toute votre vie
1039Regrettant un hymen tout prêt à s’achever,
1040Voudra…
1041**Oreste**
1042C’est pour cela que je veux l’enlever.
1043Tout lui riroit, Pylade ; et moi, pour mon partage,
1044Je n’emporterois donc qu’une inutile rage ?
1045J’irois loin d’elle encor tâcher de l’oublier ?
1046Non, non, à mes tourments je veux l’associer.
1047C’est trop gémir tout seul. Je suis las qu’on me plaigne :
1048Je prétends qu’à mon tour l’inhumaine me craigne,
1049Et que ses yeux cruels, à pleurer condamnés,
1050Me rendent tous les noms que je leur ai donnés.
1051**Pylade**
1052Voilà donc le succès qu’aura votre ambassade :
1053Oreste ravisseur !
1054**Oreste**
1055Et qu’importe, Pylade ?
1056Quand nos États vengés jouiront de mes soins,
1057L’ingrate de mes pleurs jouira-t-elle moins ?
1058Et que me servira que la Grèce m’admire,
1059Tandis que je serai la fable de l’Épire ?
1060Que veux-tu ? Mais, s’il faut ne te rien déguiser,
1061Mon innocence enfin commence à me peser.
1062Je ne sais de tout temps quelle injuste puissance
1063Laisse le crime en paix et poursuit l’innocence.
1064De quelque part sur moi que je tourne les yeux,
1065Je ne vois que malheurs qui condamnent les Dieux.
1066Méritons leur courroux, justifions leur haine,
1067Et que le fruit du crime en précède la peine.
1068Mais toi, par quelle erreur veux-tu toujours sur toi
1069Détourner un courroux qui ne cherche que moi ?
1070Assez et trop longtemps mon amitié t’accable :
1071Évite un malheureux, abandonne un coupable.
1072Cher Pylade, crois-moi, ta pitié te séduit.
1073Laisse-moi des périls dont j’attends tout le fruit.
1074Porte aux Grecs cet enfant que Pyrrhus m’abandonne.
1075Va-t’en.
1076**Pylade**
1077Allons, Seigneur, enlevons Hermione.
1078Au travers des périls un grand cœur se fait jour.
1079Que ne peut l’amitié conduite par l’amour ?
1080Allons de tous vos Grecs encourager le zèle.
1081Nos vaisseaux sont tout prêts, et le vent nous appelle.
1082Je sais de ce palais tous les détours obscurs ;
1083Vous voyez que la mer en vient battre les murs ;
1084Et cette nuit, sans peine, une secrète voie
1085Jusqu’en votre vaisseau conduira votre proie.
1086**Oreste**
1087J’abuse, cher ami, de ton trop d’amitié.
1088Mais pardonne à des maux dont toi seul as pitié ;
1089Excuse un malheureux qui perd tout ce qu’il aime,
1090Que tout le monde hait, et qui se hait lui-même.
1091Que ne puis-je à mon tour dans un sort plus heureux…
1092**Pylade**
1093Dissimulez, Seigneur : c’est tout ce que je veux.
1094Gardez qu’avant le coup votre dessein n’éclate :
1095Oubliez jusque-là qu’Hermione est ingrate ;
1096Oubliez votre amour. Elle vient, je la voi.
1097**Oreste**
1098Va-t’en. Réponds-moi d’elle, et je réponds de moi.
Scène II
1099Hermione, Oreste, Cléone
1100**Oreste**
1101Hé bien ! mes soins vous ont rendu votre conquête.
1102J’ai vu Pyrrhus, Madame, et votre hymen s’apprête.
1103**Hermione**
1104On le dit ; et de plus on vient de m’assurer
1105Que vous ne me cherchiez que pour m’y préparer.
1106**Oreste**
1107Et votre âme à ses vœux ne sera pas rebelle ?
1108**Hermione**
1109Qui l’eût cru, que Pyrrhus ne fût pas infidèle ?
1110Que sa flamme attendroit si tard pour éclater,
1111Qu’il reviendroit à moi quand je l’allois quitter ?
1112Je veux croire avec vous qu’il redoute la Grèce,
1113Qu’il suit son intérêt plutôt que sa tendresse.
1114Que mes yeux sur votre âme étoient plus absolus.
1115**Oreste**
1116Non, Madame : il vous aime, et je n’en doute plus.
1117Vos yeux ne font-ils pas tout ce qu’ils veulent faire ?
1118Et vous ne vouliez pas sans doute lui déplaire.
1119**Hermione**
1120Mais que puis-je, Seigneur ? On a promis ma foi.
1121Lui ravirai-je un bien qu’il ne tient pas de moi ?
1122L’amour ne règle pas le sort d’une princesse :
1123La gloire d’obéir est tout ce qu’on nous laisse.
1124Cependant je partois ; et vous avez pu voir
1125Combien je relâchois pour vous de mon devoir.
1126**Oreste**
1127Ah ! que vous saviez bien, cruelle… Mais, Madame,
1128Chacun peut à son choix disposer de son âme.
1129La vôtre étoit à vous. J’espérois ; mais enfin
1130Vous l’avez pu donner sans me faire un larcin.
1131Je vous accuse aussi bien moins que la fortune.
1132Et pourquoi vous lasser d’une plainte importune ?
1133Tel est votre devoir, je l’avoue ; et le mien
1134Est de vous épargner un si triste entretien.
Scène III
1135Hermione, Cléone
1136**Hermione**
1137Attendois-tu, Cléone, un courroux si modeste ?
1138**Cléone**
1139La douleur qui se tait n’en est que plus funeste.
1140Je le plains : d’autant plus qu’auteur de son ennui,
1141Le coup qui l’a perdu n’est parti que de lui.
1142Comptez depuis quel temps votre hymen se prépare :
1143Il a parlé, Madame, et Pyrrhus se déclare.
1144**Hermione**
1145Tu crois que Pyrrhus craint ? Et que craint-il encor ?
1146Des peuples qui dix ans ont fui devant Hector,
1147Qui cent fois effrayés de l’absence d’Achille,
1148Dans leurs vaisseaux brûlants ont cherché leur asile,
1149Et qu’on verroit encor, sans l’appui de son fils,
1150Redemander Hélène aux Troyens impunis ?
1151Non, Cléone, il n’est point ennemi de lui-même ;
1152Il veut tout ce qu’il fait ; et s’il m’épouse, il m’aime.
1153Mais qu’Oreste à son gré m’impute ses douleurs :
1154N’avons-nous d’entretien que celui de ses pleurs ?
1155Pyrrhus revient à nous. Hé bien ! chère Cléone,
1156Conçois-tu les transports de l’heureuse Hermione ?
1157Sais-tu quel est Pyrrhus ? T’es-tu fait raconter
1158Le nombre des exploits… Mais qui les peut compter ?
1159Intrépide, et partout suivi de la victoire,
1160Charmant, fidèle enfin, rien ne manque à sa gloire.
1161Songe…
1162**Cléone**
1163Dissimulez. Votre rivale en pleurs
1164Vient à vos pieds, sans doute, apporter ses douleurs.
1165**Hermione**
1166Dieux ! ne puis-je à ma joie abandonner mon âme ?
1167Sortons : que lui dirois-je ?
Scène IV
1168Andromaque, Hermione, Cléone, Céphise
1169**Andromaque**
1170Où fuyez-vous, Madame ?
1171N’est-ce point à vos yeux un spectacle assez doux
1172Que la veuve d’Hector pleurante à vos genoux ?
1173Je ne viens point ici, par de jalouses larmes,
1174Vous envier un cœur qui se rend à vos charmes.
1175Par une main cruelle, hélas ! j’ai vu percer
1176Le seul où mes regards prétendoient s’adresser.
1177Ma flamme par Hector fut jadis allumée ;
1178Avec lui dans la tombe elle s’est enfermée.
1179Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour,
1180Madame, pour un fils jusqu’où va notre amour ;
1181Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite,
1182En quel trouble mortel son intérêt nous jette,
1183Lorsque de tant de biens qui pouvoient nous flatter,
1184C’est le seul qui nous reste, et qu’on veut nous l’ôter.
1185Hélas ! lorsque lassés de dix ans de misère,
1186Les Troyens en courroux menaçoient votre mère,
1187J’ai su de mon Hector lui procurer l’appui.
1188Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j’ai pu sur lui.
1189Que craint-on d’un enfant qui survit à sa perte ?
1190Laissez-moi le cacher en quelque île déserte.
1191Sur les soins de sa mère on peut s’en assurer,
1192Et mon fils avec moi n’apprendra qu’à pleurer.
1193**Hermione**
1194Je conçois vos douleurs. Mais un devoir austère,
1195Quand mon père a parlé, m’ordonne de me taire.
1196C’est lui qui de Pyrrhus fait agir le courroux.
1197S’il faut fléchir Pyrrhus, qui le peut mieux que vous ?
1198Vos yeux assez longtemps ont régné sur son âme.
1199Faites-le prononcer : j’y souscrirai, Madame.
Scène V
1200Andromaque, Céphise
1201**Andromaque**
1202Quel mépris la cruelle attache à ses refus !
1203**Céphise**
1204Je croirois ses conseils, et je verrois Pyrrhus.
1205Un regard confondroit Hermione et la Grèce…
1206Mais lui-même il vous cherche.
Scène VI
1207Pyrrhus, Andromaque, Phœnix, Céphise
1208**Pyrrhus, à Phœnix.**
1209Où donc est la princesse ?
1210Ne m’avois-tu pas dit qu’elle étoit en ces lieux ?
1211**Phœnix**
1212Je le croyois.
1213**Andromaque, à Céphise.**
1214Tu vois le pouvoir de mes yeux.
1215**Pyrrhus**
1216Que dit-elle, Phœnix ?
1217**Andromaque**
1218Hélas ! tout m’abandonne.
1219**Phœnix**
1220Allons, Seigneur, marchons sur les pas d’Hermione.
1221**Céphise**
1222Qu’attendez-vous ? rompez ce silence obstiné.
1223**Andromaque**
1224Il a promis mon fils.
1225**Céphise**
1226Il ne l’a pas donné.
1227**Andromaque**
1228Non, non, j’ai beau pleurer, sa mort est résolue.
1229**Pyrrhus**
1230Daigne-t-elle sur nous tourner au moins la vue ?
1231Quel orgueil !
1232**Andromaque**
1233Je ne fais que l’irriter encor.
1234Sortons.
1235**Pyrrhus**
1236Allons aux Grecs livrer le fils d’Hector.
1237**Andromaque**
1238Ah ! Seigneur, arrêtez ! Que prétendez-vous faire ?
1239Si vous livrez le fils, livrez-leur donc la mère.
1240Vos serments m’ont tantôt juré tant d’amitié :
1241Dieux ! ne pourrai-je au moins toucher votre pitié ?
1242Sans espoir de pardon m’avez-vous condamnée ?
1243**Pyrrhus**
1244Phœnix vous le dira, ma parole est donnée.
1245**Andromaque**
1246Vous qui braviez pour moi tant de périls divers !
1247**Pyrrhus**
1248J’étois aveugle alors : mes yeux se sont ouverts.
1249Sa grâce à vos désirs pouvoit être accordée ;
1250Mais vous ne l’avez pas seulement demandée.
1251C’en est fait.
1252**Andromaque**
1253Ah ! Seigneur, vous entendiez assez
1254Des soupirs qui craignoient de se voir repoussés.
1255Pardonnez à l’éclat d’une illustre fortune
1256Ce reste de fierté qui craint d’être importune.
1257Vous ne l’ignorez pas : Andromaque sans vous
1258N’auroit jamais d’un maître embrassé les genoux.
1259**Pyrrhus**
1260Non, vous me haïssez ; et dans le fond de l’âme
1261Vous craignez de devoir quelque chose à ma flamme.
1262Ce fils même, ce fils, l’objet de tant de soins,
1263Si je l’avois sauvé, vous l’en aimeriez moins.
1264La haine, le mépris, contre moi tout s’assemble ;
1265Vous me haïssez plus que tous les Grecs ensemble.
1266Jouissez à loisir d’un si noble courroux.
1267Allons, Phœnix.
1268**Andromaque**
1269Allons rejoindre mon époux.
1270**Céphise**
1271Madame…
1272**Andromaque**
1273Et que veux-tu que je lui dise encore ?
1274Auteur de tous mes maux, crois-tu qu’il les ignore ?
1275Seigneur, voyez l’état où vous me réduisez.
1276J’ai vu mon père mort, et nos murs embrasés ;
1277J’ai vu trancher les jours de ma famille entière,
1278Et mon époux sanglant traîné sur la poussière,
1279Son fils seul avec moi, réservé pour les fers.
1280Mais que ne peut un fils ? Je respire, je sers.
1281J’ai fait plus : je me suis quelquefois consolée
1282Qu’ici, plutôt qu’ailleurs, le sort m’eût exilée ;
1283Qu’heureux dans son malheur, le fils de tant de rois,
1284Puisqu’il devoit servir, fût tombé sous vos lois.
1285J’ai cru que sa prison deviendroit son asile.
1286Jadis Priam soumis fut respecté d’Achille :
1287J’attendois de son fils encor plus de bonté.
1288Pardonne, cher Hector, à ma crédulité.
1289Je n’ai pu soupçonner ton ennemi d’un crime ;
1290Malgré lui-même enfin je l’ai cru magnanime.
1291Ah ! s’il l’étoit assez pour nous laisser du moins
1292Au tombeau qu’à ta cendre ont élevé mes soins,
1293Et que finissant là sa haine et nos misères,
1294Il ne séparât point des dépouilles si chères !
1295**Pyrrhus**
1296Va m’attendre, Phœnix.
Scène VII
1297Pyrrhus, Andromaque, Céphise
1298**Pyrrhus, continue.**
1299Madame, demeurez.
1300On peut vous rendre encor ce fils que vous pleurez.
1301Oui, je sens à regret qu’en excitant vos larmes
1302Je ne fais contre moi que vous donner des armes.
1303Je croyois apporter plus de haine en ces lieux.
1304Mais, Madame, du moins tournez vers moi les yeux :
1305Voyez si mes regards sont d’un juge sévère,
1306S’ils sont d’un ennemi qui cherche à vous déplaire.
1307Pourquoi me forcez-vous vous-même à vous trahir ?
1308Au nom de votre fils, cessons de nous haïr.
1309À le sauver enfin c’est moi qui vous convie.
1310Faut-il que mes soupirs vous demandent sa vie ?
1311Faut-il qu’en sa faveur j’embrasse vos genoux ?
1312Pour la dernière fois, sauvez-le, sauvez-vous.
1313Je sais de quels serments je romps pour vous les chaînes,
1314Combien je vais sur moi faire éclater de haines.
1315Je renvoie Hermione, et je mets sur son front,
1316Au lieu de ma couronne, un éternel affront.
1317Je vous conduis au temple où son hymen s’apprête ;
1318Je vous ceins du bandeau préparé pour sa tête.
1319Mais ce n’est plus, Madame, une offre à dédaigner :
1320Je vous le dis, il faut ou périr ou régner.
1321Mon cœur, désespéré d’un an d’ingratitude,
1322Ne peut plus de son sort souffrir l’incertitude.
1323C’est craindre, menacer et gémir trop longtemps.
1324Je meurs si je vous perds, mais je meurs si j’attends.
1325Songez-y : je vous laisse ; et je viendrai vous prendre
1326Pour vous mener au temple, où ce fils doit m’attendre ;
1327Et là vous me verrez, soumis ou furieux,
1328Vous couronner, Madame, ou le perdre à vos yeux.
Scène VIII
1329Andromaque, Céphise
1330**Céphise**
1331Je vous l’avois prédit, qu’en dépit de la Grèce,
1332De votre sort encor vous seriez la maîtresse.
1333**Andromaque**
1334Hélas ! de quel effet tes discours sont suivis !
1335Il ne me restoit plus qu’à condamner mon fils.
1336**Céphise**
1337Madame, à votre époux c’est être assez fidèle :
1338Trop de vertu pourroit vous rendre criminelle.
1339Lui-même il porteroit votre âme à la douceur.
1340**Andromaque**
1341Quoi ? je lui donnerois Pyrrhus pour successeur ?
1342**Céphise**
1343Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent.
1344Pensez-vous qu’après tout ses mânes en rougissent ;
1345Qu’il méprisât, Madame, un roi victorieux
1346Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux,
1347Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère,
1348Qui ne se souvient plus qu’Achille étoit son père,
1349Qui dément ses exploits et les rend superflus ?
1350**Andromaque**
1351Dois-je les oublier, s’il ne s’en souvient plus ?
1352Dois-je oublier Hector privé de funérailles,
1353Et traîné sans honneur autour de nos murailles ?
1354Dois-je oublier son père à mes pieds renversé,
1355Ensanglantant l’autel qu’il tenoit embrassé ?
1356Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
1357Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle.
1358Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelants,
1359Entrant à la lueur de nos palais brûlants,
1360Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
1361Et de sang tout couvert échauffant le carnage.
1362Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourants,
1363Dans la flamme étouffés, sous le fer expirants.
1364Peins-toi dans ces horreurs Andromaque éperdue :
1365Voilà comme Pyrrhus vint s’offrir à ma vue ;
1366Voilà par quels exploits il sut se couronner ;
1367Enfin voilà l’époux que tu me veux donner.
1368Non, je ne serai point complice de ses crimes ;
1369Qu’il nous prenne, s’il veut, pour dernières victimes.
1370Tous mes ressentiments lui seroient asservis.
1371**Céphise**
1372Hé bien ! allons donc voir expirer votre fils ;
1373On n’attend plus que vous. Vous frémissez, Madame !
1374**Andromaque**
1375Ah ! de quel souvenir viens-tu frapper mon âme !
1376Quoi ? Céphise, j’irai voir expirer encor
1377Ce fils, ma seule joie, et l’image d’Hector :
1378Ce fils, que de sa flamme il me laissa pour gage !
1379Hélas ! je m’en souviens, le jour que son courage
1380Lui fit chercher Achille, ou plutôt le trépas,
1381Il demanda son fils, et le prit dans ses bras :
1382« Chère épouse, dit-il en essuyant mes larmes,
1383J’ignore quel succès le sort garde à mes armes ;
1384Je te laisse mon fils pour gage de ma foi :
1385S’il me perd, je prétends qu’il me retrouve en toi.
1386Si d’un heureux hymen la mémoire t’est chère,
1387Montre au fils à quel point tu chérissois le père. »
1388Et je puis voir répandre un sang si précieux ?
1389Et je laisse avec lui périr tous ses aïeux ?
1390Roi barbare, faut-il que mon crime l’entraîne ?
1391Si je te hais, est-il coupable de ma haine ?
1392T’a-t-il de tous les siens reproché le trépas ?
1393S’est-il plaint à tes yeux des maux qu’il ne sent pas ?
1394Mais cependant, mon fils, tu meurs, si je n’arrête
1395Le fer que le cruel tient levé sur ta tête.
1396Je l’en puis détourner, et je t’y vais offrir ?
1397Non, tu ne mourras point : je ne le puis souffrir.
1398Allons trouver Pyrrhus. Mais non, chère Céphise,
1399Va le trouver pour moi.
1400**Céphise**
1401Que faut-il que je dise ?
1402**Andromaque**
1403Dis-lui que de mon fils l’amour est assez fort…
1404Crois-tu que dans son cœur il ait juré sa mort ?
1405L’amour peut-il si loin pousser sa barbarie ?
1406**Céphise**
1407Madame, il va bientôt revenir en furie.
1408**Andromaque**
1409Hé bien ! va l’assurer…
1410**Céphise**
1411De quoi ? de votre foi ?
1412**Andromaque**
1413Hélas ! pour la promettre est-elle encore à moi ?
1414Ô cendres d’un époux ! ô Troyens ! ô mon père !
1415Ô mon fils, que tes jours coûtent cher à ta mère !
1416Allons.
1417**Céphise**
1418Où donc, Madame ? et que résolvez-vous ?
1419**Andromaque**
1420Allons sur son tombeau consulter mon époux.
Acte IV
Scène première
1421Andromaque, Céphise
1422**Céphise**
1423Ah ! je n’en doute point : c’est votre époux, Madame,
1424C’est Hector qui produit ce miracle en votre âme.
1425Il veut que Troie encor se puisse relever
1426Avec cet heureux fils qu’il vous fait conserver.
1427Pyrrhus vous l’a promis. Vous venez de l’entendre,
1428Madame : il n’attendoit qu’un mot pour vous le rendre.
1429Croyez-en ses transports : père, sceptre, alliés,
1430Content de votre cœur, il met tout à vos pieds.
1431Sur lui, sur tout son peuple il vous rend souveraine.
1432Est-ce là ce vainqueur digne de tant de haine ?
1433Déjà contre les Grecs plein d’un noble courroux,
1434Le soin de votre fils le touche autant que vous :
1435Il prévient leur fureur, il lui laisse sa garde ;
1436Pour ne pas l’exposer, lui-même il se hasarde.
1437Mais tout s’apprête au temple, et vous avez promis.
1438**Andromaque**
1439Oui, je m’y trouverai. Mais allons voir mon fils.
1440**Céphise**
1441Madame, qui vous presse ? Il suffit que sa vue
1442Désormais à vos yeux ne soit plus défendue.
1443Vous lui pourrez bientôt prodiguer vos bontés,
1444Et vos embrassements ne seront plus comptés.
1445Quel plaisir d’élever un enfant qu’on voit craître,
1446Non plus comme un esclave élevé pour son maître,
1447Mais pour voir avec lui renaître tant de rois !
1448**Andromaque**
1449Céphise, allons le voir pour la dernière fois.
1450**Céphise**
1451Que dites-vous ? ô Dieux !
1452**Andromaque**
1453Ô ma chère Céphise,
1454Ce n’est point avec toi que mon cœur se déguise,
1455Ta foi, dans mon malheur, s’est montrée à mes yeux ;
1456Mais j’ai cru qu’à mon tour tu me connoissois mieux.
1457Quoi donc ? as-tu pensé qu’Andromaque infidèle
1458Pût trahir un époux qui croit revivre en elle ;
1459Et que de tant de morts réveillant la douleur,
1460Le soin de mon repos me fît troubler le leur ?
1461Est-ce là cette ardeur tant promise à sa cendre ?
1462Mais son fils périssoit : il l’a fallu défendre.
1463Pyrrhus en m’épousant s’en déclare l’appui ;
1464Il suffit : je veux bien m’en reposer sur lui.
1465Je sais quel est Pyrrhus. Violent, mais sincère,
1466Céphise, il fera plus qu’il n’a promis de faire.
1467Sur le courroux des Grecs je m’en repose encor :
1468Leur haine va donner un père au fils d’Hector.
1469Je vais donc, puisqu’il faut que je me sacrifie,
1470Assurer à Pyrrhus le reste de ma vie ;
1471Je vais, en recevant sa foi sur les autels,
1472L’engager à mon fils par des nœuds immortels.
1473Mais aussitôt ma main, à moi seule funeste,
1474D’une infidèle vie abrégera le reste,
1475Et sauvant ma vertu, rendra ce que je doi
1476À Pyrrhus, à mon fils, à mon époux, à moi.
1477Voilà de mon amour l’innocent stratagème ;
1478Voilà ce qu’un époux m’a commandé lui-même.
1479J’irai seule rejoindre Hector et mes aïeux.
1480Céphise, c’est à toi de me fermer les yeux.
1481**Céphise**
1482Ah ! ne prétendez pas que je puisse survivre…
1483**Andromaque**
1484Non, non, je te défends, Céphise, de me suivre.
1485Je confie à tes soins mon unique trésor :
1486Si tu vivois pour moi, vis pour le fils d’Hector.
1487De l’espoir des Troyens seule dépositaire,
1488Songe à combien de rois tu deviens nécessaire.
1489Veille auprès de Pyrrhus ; fais-lui garder sa foi :
1490S’il le faut, je consens qu’on lui parle de moi.
1491Fais-lui valoir l’hymen où je me suis rangée ;
1492Dis-lui qu’avant ma mort je lui fus engagée,
1493Que ses ressentiments doivent être effacés,
1494Qu’en lui laissant mon fils, c’est l’estimer assez.
1495Fais connoître à mon fils les héros de sa race ;
1496Autant que tu pourras, conduis-le sur leur trace.
1497Dis-lui par quels exploits leurs noms ont éclaté,
1498Plutôt ce qu’ils ont fait que ce qu’ils ont été ;
1499Parle-lui tous les jours des vertus de son père ;
1500Et quelquefois aussi parle-lui de sa mère.
1501Mais qu’il ne songe plus, Céphise, à nous venger :
1502Nous lui laissons un maître, il le doit ménager.
1503Qu’il ait de ses aïeux un souvenir modeste :
1504Il est du sang d’Hector, mais il en est le reste ;
1505Et pour ce reste enfin j’ai moi-même en un jour
1506Sacrifié mon sang, ma haine et mon amour.
1507**Céphise**
1508Hélas !
1509**Andromaque**
1510Ne me suis point, si ton cœur en alarmes
1511Prévoit qu’il ne pourra commander à tes larmes.
1512On vient. Cache tes pleurs, Céphise ; et souviens-toi
1513Que le sort d’Andromaque est commis à ta foi.
1514C’est Hermione. Allons, fuyons sa violence.
Scène II
1515Hermione, Cléone
1516**Cléone**
1517Non, je ne puis assez admirer ce silence.
1518Vous vous taisez, Madame ; et ce cruel mépris
1519N’a pas du moindre trouble agité vos esprits ?
1520Vous soutenez en paix une si rude attaque,
1521Vous qu’on voyoit frémir au seul nom d’Andromaque ?
1522Vous qui sans désespoir ne pouviez endurer
1523Que Pyrrhus d’un regard la voulût honorer ?
1524Il l’épouse : il lui donne, avec son diadème,
1525La foi que vous venez de recevoir vous-même,
1526Et votre bouche encor muette à tant d’ennui
1527N’a pas daigné s’ouvrir pour se plaindre de lui !
1528Ah ! que je crains, Madame, un calme si funeste !
1529Et qu’il vaudroit bien mieux…
1530**Hermione**
1531Fais-tu venir Oreste ?
1532**Cléone**
1533Il vient, Madame, il vient ; et vous pouvez juger
1534Que bientôt à vos pieds il alloit se ranger.
1535Prêt à servir toujours sans espoir de salaire,
1536Vos yeux ne sont que trop assurés de lui plaire.
1537Mais il entre.
Scène III
1538Oreste, Hermione, Cléone
1539**Oreste**
1540Ah ! Madame, est-il vrai qu’une fois
1541Oreste en vous cherchant obéisse à vos lois ?
1542Ne m’a-t-on point flatté d’une fausse espérance ?
1543Avez-vous en effet souhaité ma présence ?
1544Croirai-je que vos yeux, à la fin désarmés,
1545Veulent…
1546**Hermione**
1547Je veux savoir, Seigneur, si vous m’aimez.
1548**Oreste**
1549Si je vous aime ? Ô Dieux ! mes serments, mes parjures,
1550Ma fuite, mon retour, mes respects, mes injures,
1551Mon désespoir, mes yeux de pleurs toujours noyés,
1552Quels témoins croirez-vous, si vous ne les croyez ?
1553**Hermione**
1554Vengez-moi, je crois tout.
1555**Oreste**
1556Hé bien ! allons, Madame :
1557Mettons encore un coup toute la Grèce en flamme ;
1558Prenons, en signalant mon bras et votre nom,
1559Vous, la place d’Hélène, et moi, d’Agamemnon.
1560De Troie en ce pays réveillons les misères ;
1561Et qu’on parle de nous, ainsi que de nos pères.
1562Partons, je suis tout prêt.
1563**Hermione**
1564Non, Seigneur, demeurons :
1565Je ne veux pas si loin porter de tels affronts.
1566Quoi ? de mes ennemis couronnant l’insolence,
1567J’irois attendre ailleurs une lente vengeance ?
1568Et je m’en remettrois au destin des combats,
1569Qui peut-être à la fin ne me vengeroit pas ?
1570Je veux qu’à mon départ toute l’Épire pleure.
1571Mais si vous me vengez, vengez-moi dans une heure,
1572Tous vos retardements sont pour moi des refus,
1573Courez au temple. Il faut immoler…
1574**Oreste**
1575Qui ?
1576**Hermione**
1577Pyrrhus.
1578**Oreste**
1579Pyrrhus, Madame ?
1580**Hermione**
1581Hé quoi ? votre haine chancelle ?
1582Ah ! courez, et craignez que je ne vous rappelle.
1583N’alléguez point des droits que je veux oublier ;
1584Et ce n’est pas à vous à le justifier.
1585**Oreste**
1586Moi, je l’excuserois ? Ah ! vos bontés, Madame,
1587Ont gravé trop avant ses crimes dans mon âme.
1588Vengeons-nous, j’y consens, mais par d’autres chemins.
1589Soyons ses ennemis, et non ses assassins :
1590Faisons de sa ruine une juste conquête.
1591Quoi ? pour réponse aux Grecs porterai-je sa tête ?
1592Et n’ai-je pris sur moi le soin de tout l’État
1593Que pour m’en acquitter par un assassinat ?
1594Souffrez, au nom des Dieux, que la Grèce s’explique,
1595Et qu’il meure chargé de la haine publique.
1596Souvenez-vous qu’il règne, et qu’un front couronné…
1597**Hermione**
1598Ne vous suffit-il pas que je l’ai condamné ?
1599Ne vous suffit-il pas que ma gloire offensée
1600Demande une victime à moi seule adressée ;
1601Qu’Hermione est le prix d’un tyran opprimé ;
1602Que je le hais ; enfin, Seigneur, que je l’aimai ?
1603Je ne m’en cache point : l’ingrat m’avoit su plaire,
1604Soit qu’ainsi l’ordonnât mon amour ou mon père.
1605N’importe ; mais enfin réglez-vous là-dessus.
1606Malgré mes vœux, Seigneur, honteusement déçus,
1607Malgré la juste horreur que son crime me donne,
1608Tant qu’il vivra craignez que je ne lui pardonne.
1609Doutez jusqu’à sa mort d’un courroux incertain :
1610S’il ne meurt aujourd’hui, je puis l’aimer demain.
1611**Oreste**
1612Hé bien ! il faut le perdre, et prévenir sa grâce ;
1613Il faut… Mais cependant que faut-il que je fasse ?
1614Comment puis-je sitôt servir votre courroux ?
1615Quel chemin jusqu’à lui peut conduire mes coups ?
1616À peine suis-je encore arrivé dans l’Épire,
1617Vous voulez par mes mains renverser un empire ;
1618Vous voulez qu’un roi meure, et pour son châtiment
1619Vous ne donnez qu’un jour, qu’une heure, qu’un moment.
1620Aux yeux de tout son peuple il faut que je l’opprime !
1621Laissez-moi vers l’autel conduire ma victime,
1622Je ne m’en défends plus ; et je ne veux qu’aller
1623Reconnoître la place où je dois l’immoler.
1624Cette nuit je vous sers, cette nuit je l’attaque.
1625**Hermione**
1626Mais cependant ce jour il épouse Andromaque.
1627Dans le temple déjà le trône est élevé ;
1628Ma honte est confirmée, et son crime achevé.
1629Enfin qu’attendez-vous ? Il vous offre sa tête :
1630Sans gardes, sans défense il marche à cette fête ;
1631Autour du fils d’Hector il les fait tous ranger ;
1632Il s’abandonne au bras qui me voudra venger.
1633Voulez-vous, malgré lui, prendre soin de sa vie ?
1634Armez, avec vos Grecs, tous ceux qui m’ont suivie ;
1635Soulevez vos amis : tous les miens sont à vous.
1636Il me trahit, vous trompe, et nous méprise tous.
1637Mais quoi ? déjà leur haine est égale à la mienne :
1638Elle épargne à regret l’époux d’une Troyenne.
1639Parlez : mon ennemi ne vous peut échapper,
1640Ou plutôt il ne faut que les laisser frapper.
1641Conduisez ou suivez une fureur si belle ;
1642Revenez tout couvert du sang de l’infidèle ;
1643Allez : en cet état soyez sûr de mon cœur.
1644**Oreste**
1645Mais, Madame, songez…
1646**Hermione**
1647Ah ! c’en est trop, Seigneur.
1648Tant de raisonnements offensent ma colère.
1649J’ai voulu vous donner les moyens de me plaire,
1650Rendre Oreste content ; mais enfin je vois bien
1651Qu’il veut toujours se plaindre, et ne mériter rien.
1652Partez : allez ailleurs vanter votre constance,
1653Et me laissez ici le soin de ma vengeance.
1654De mes lâches bontés mon courage est confus,
1655Et c’est trop en un jour essuyer de refus.
1656Je m’en vais seule au temple, où leur hymen s’apprête,
1657Où vous n’osez aller mériter ma conquête.
1658Là, de mon ennemi je saurai m’approcher :
1659Je percerai le cœur que je n’ai pu toucher ;
1660Et mes sanglantes mains, sur moi-même tournées,
1661Aussitôt, malgré lui, joindront nos destinées ;
1662Et tout ingrat qu’il est, il me sera plus doux
1663De mourir avec lui que de vivre avec vous.
1664**Oreste**
1665Non, je vous priverai de ce plaisir funeste,
1666Madame : il ne mourra que de la main d’Oreste.
1667Vos ennemis par moi vont vous être immolés,
1668Et vous reconnoîtrez mes soins, si vous voulez.
1669**Hermione**
1670Allez. De votre sort laissez-moi la conduite,
1671Et que tous vos vaisseaux soient prêts pour notre fuite.
Scène IV
1672Hermione, Cléone
1673**Cléone**
1674Vous vous perdez, Madame ; et vous devez songer…
1675**Hermione**
1676Que je me perde ou non, je songe à me venger.
1677Je ne sais même encor, quoi qu’il m’ait pu promettre,
1678Sur d’autres que sur moi si je dois m’en remettre.
1679Pyrrhus n’est pas coupable à ses yeux comme aux miens,
1680Et je tiendrois mes coups bien plus sûrs que les siens.
1681Quel plaisir de venger moi-même mon injure,
1682De retirer mon bras teint du sang du parjure,
1683Et pour rendre sa peine et mes plaisirs plus grands,
1684De cacher ma rivale à ses regards mourants !
1685Ah ! si du moins Oreste, en punissant son crime,
1686Lui laissoit le regret de mourir ma victime !
1687Va le trouver : dis-lui qu’il apprenne à l’ingrat
1688Qu’on l’immole à ma haine, et non pas à l’État.
1689Chère Cléone, cours. Ma vengeance est perdue
1690S’il ignore en mourant que c’est moi qui le tue.
1691**Cléone**
1692Je vous obérai. Mais qu’est-ce que je voi ?
1693Ô Dieux ! Qui l’auroit cru, Madame ? C’est le Roi !
1694**Hermione**
1695Ah ! cours après Oreste ; et dis-lui, ma Cléone,
1696Qu’il n’entreprenne rien sans revoir Hermione.
Scène V
1697Pyrrhus, Hermione, Phœnix
1698**Pyrrhus**
1699Vous ne m’attendiez pas, Madame ; et je vois bien
1700Que mon abord ici trouble votre entretien.
1701Je ne viens point, armé d’un indigne artifice,
1702D’un voile d’équité couvrir mon injustice :
1703Il suffit que mon cœur me condamne tout bas ;
1704Et je soutiendrois mal ce que je ne crois pas.
1705J’épouse une Troyenne. Oui, Madame, et j’avoue
1706Que je vous ai promis la foi que je lui voue.
1707Un autre vous diroit que dans les champs troyens
1708Nos deux pères sans nous formèrent ces liens,
1709Et que sans consulter ni mon choix ni le vôtre,
1710Nous fûmes sans amour engagés l’un à l’autre ;
1711Mais c’est assez pour moi que je me sois soumis.
1712Par mes ambassadeurs mon cœur vous fut promis ;
1713Loin de les révoquer, je voulus y souscrire.
1714Je vous vis avec eux arriver en Épire ;
1715Et quoique d’un autre œil l’éclat victorieux
1716Eût déjà prévenu le pouvoir de vos yeux,
1717Je ne m’arrêtai point à cette ardeur nouvelle :
1718Je voulus m’obstiner à vous être fidèle,
1719Je vous reçus en reine ; et jusques à ce jour
1720J’ai cru que mes serments me tiendroient lieu d’amour.
1721Mais cet amour l’emporte, et par un coup funeste
1722Andromaque m’arrache un cœur qu’elle déteste.
1723L’un par l’autre entraînés, nous courons à l’autel
1724Nous jurer, malgré nous, un amour immortel.
1725Après cela, Madame, éclatez contre un traître,
1726Qui l’est avec douleur, et qui pourtant veut l’être.
1727Pour moi, loin de contraindre un si juste courroux,
1728Il me soulagera peut-être autant que vous.
1729Donnez-moi tous les noms destinés aux parjures :
1730Je crains votre silence, et non pas vos injures ;
1731Et mon cœur, soulevant mille secrets témoins,
1732M’en dira d’autant plus que vous m’en direz moins.
1733**Hermione**
1734Seigneur, dans cet aveu dépouillé d’artifice,
1735J’aime à voir que du moins vous vous rendiez justice,
1736Et que voulant bien rompre un nœud si solennel,
1737Vous vous abandonniez au crime en criminel.
1738Est-il juste, après tout, qu’un conquérant s’abaisse
1739Sous la servile loi de garder sa promesse ?
1740Non, non, la perfidie a de quoi vous tenter ;
1741Et vous ne me cherchez que pour vous en vanter.
1742Quoi ? sans que ni serment ni devoir vous retienne,
1743Rechercher une Grecque, amant d’une Troyenne ?
1744Me quitter, me reprendre, et retourner encor
1745De la fille d’Hélène à la veuve d’Hector ?
1746Couronner tour à tour l’esclave et la princesse ;
1747Immoler Troie aux Grecs, au fils d’Hector la Grèce ?
1748Tout cela part d’un cœur toujours maître de soi,
1749D’un héros qui n’est point esclave de sa foi.
1750Pour plaire à votre épouse, il vous faudroit peut-être
1751Prodiguer les doux noms de parjure et de traître.
1752Vous veniez de mon front observer la pâleur,
1753Pour aller dans ses bras rire de ma douleur.
1754Pleurante après son char vous voulez qu’on me voie ;
1755Mais, Seigneur, en un jour ce seroit trop de joie ;
1756Et sans chercher ailleurs des titres empruntés,
1757Ne vous suffit-il pas de ceux que vous portez ?
1758Du vieux père d’Hector la valeur abattue
1759Aux pieds de sa famille expirante à sa vue,
1760Tandis que dans son sein votre bras enfoncé
1761Cherche un reste de sang que l’âge avoit glacé ;
1762Dans des ruisseaux de sang Troie ardente plongée ;
1763De votre propre main Polyxène égorgée
1764Aux yeux de tous les Grecs indignés contre vous :
1765Que peut-on refuser à ces généreux coups ?
1766**Pyrrhus**
1767Madame, je sais trop à quels excès de rage
1768La vengeance d’Hélène emporta mon courage :
1769Je puis me plaindre à vous du sang que j’ai versé ;
1770Mais enfin je consens d’oublier le passé.
1771Je rends grâces au ciel que votre indifférence
1772De mes heureux soupirs m’apprenne l’innocence.
1773Mon cœur, je le vois bien, trop prompt à se gêner,
1774Devoit mieux vous connoître et mieux s’examiner.
1775Mes remords vous faisoient une injure mortelle ;
1776Il faut se croire aimé pour se croire infidèle.
1777Vous ne prétendiez point m’arrêter dans vos fers :
1778J’ai craint de vous trahir, peut-être je vous sers.
1779Nos cœurs n’étoient point faits dépendants l’un de l’autre ;
1780Je suivois mon devoir, et vous cédiez au vôtre.
1781Rien ne vous engageoit à m’aimer en effet.
1782**Hermione**
1783Je ne t’ai point aimé, cruel ? Qu’ai-je donc fait ?
1784J’ai dédaigné pour toi les vœux de tous nos princes ;
1785Je t’ai cherché moi-même au fond de tes provinces ;
1786J’y suis encor, malgré tes infidélités,
1787Et malgré tous mes Grecs honteux de mes bontés.
1788Je leur ai commandé de cacher mon injure ;
1789J’attendois en secret le retour d’un parjure ;
1790J’ai cru que tôt ou tard, à ton devoir rendu,
1791Tu me rapporterois un cœur qui m’étoit dû.
1792Je t’aimois inconstant, qu’aurois-je fait fidèle ?
1793Et même en ce moment où ta bouche cruelle
1794Vient si tranquillement m’annoncer le trépas,
1795Ingrat, je doute encor si je ne t’aime pas.
1796Mais, Seigneur, s’il le faut, si le ciel en colère
1797Réserve à d’autres yeux la gloire de vous plaire,
1798Achevez votre hymen, j’y consens. Mais du moins
1799Ne forcez pas mes yeux d’en être les témoins.
1800Pour la dernière fois je vous parle peut-être :
1801Différez-le d’un jour ; demain vous serez maître.
1802Vous ne répondez point ? Perfide, je le voi,
1803Tu comptes les moments que tu perds avec moi !
1804Ton cœur, impatient de revoir ta Troyenne,
1805Ne souffre qu’à regret qu’un autre t’entretienne.
1806Tu lui parles du cœur, tu la cherches des yeux.
1807Je ne te retiens plus, sauve-toi de ces lieux :
1808Va lui jurer la foi que tu m’avois jurée,
1809Va profaner des Dieux la majesté sacrée.
1810Ces Dieux, ces justes Dieux n’auront pas oublié
1811Que les mêmes serments avec moi t’ont lié.
1812Porte aux pieds des autels ce cœur qui m’abandonne ;
1813Va, cours. Mais crains encor d’y trouver Hermione.
Scène VI
1814Pyrrhus, Phœnix
1815**Phœnix**
1816Seigneur, vous entendez. Gardez de négliger
1817Une amante en fureur qui cherche à se venger.
1818Elle n’est en ces lieux que trop bien appuyée :
1819La querelle des Grecs à la sienne est liée ;
1820Oreste l’aime encore ; et peut-être à ce prix…
1821**Pyrrhus**
1822Andromaque m’attend. Phœnix, garde son fils.
Acte V
Scène première
1823Hermione, seule.
1824Où suis-je ? Qu’ai-je fait ? Que dois-je faire encore ?
1825Quel transport me saisit ? Quel chagrin me dévore ?
1826Errante, et sans dessein, je cours dans ce palais.
1827Ah ! ne puis-je savoir si j’aime, ou si je hais ?
1828Le cruel ! de quel œil il m’a congédiée !
1829Sans pitié, sans douleur, au moins étudiée.
1830L’ai-je vu se troubler et me plaindre un moment ?
1831En ai-je pu tirer un seul gémissement ?
1832Muet à mes soupirs, tranquille à mes alarmes,
1833Sembloit-il seulement qu’il eût part à mes larmes ?
1834Et je le plains encore ? Et pour comble d’ennui,
1835Mon cœur, mon lâche cœur s’intéresse pour lui ?
1836Je tremble au seul penser du coup qui le menace ?
1837Et prête à me venger, je lui fais déjà grâce ?
1838Non, ne révoquons point l’arrêt de mon courroux :
1839Qu’il périsse ! Aussi bien il ne vit plus pour nous.
1840Le perfide triomphe, et se rit de ma rage :
1841Il pense voir en pleurs dissiper cet orage ;
1842Il croit que toujours foible et d’un cœur incertain,
1843Je parerai d’un bras les coups de l’autre main.
1844Il juge encor de moi par mes bontés passées.
1845Mais plutôt le perfide a bien d’autres pensées.
1846Triomphant dans le temple, il ne s’informe pas
1847Si l’on souhaite ailleurs sa vie ou son trépas.
1848Il me laisse, l’ingrat ! cet embarras funeste.
1849Non, non, encore un coup : laissons agir Oreste.
1850Qu’il meure, puisqu’enfin il a dû le prévoir,
1851Et puisqu’il m’a forcée enfin à le vouloir.
1852À le vouloir ? Hé quoi ? c’est donc moi qui l’ordonne ?
1853Sa mort sera l’effet de l’amour d’Hermione ?
1854Ce prince, dont mon cœur se faisoit autrefois
1855Avec tant de plaisir redire les exploits,
1856À qui même en secret je m’étois destinée
1857Avant qu’on eût conclu ce fatal hyménée,
1858Je n’ai donc traversé tant de mers, tant d’États,
1859Que pour venir si loin préparer son trépas ?
1860L’assassiner, le perdre ? Ah ! devant qu’il expire…
Scène II
1861Hermione, Cléone
1862**Hermione**
1863Ah ! qu’ai-je fait, Cléone ? et que viens-tu me dire ?
1864Que fait Pyrrhus ?
1865**Cléone**
1866Il est au comble de ses vœux,
1867Le plus fier des mortels, et le plus amoureux.
1868Je l’ai vu vers le temple, où son hymen s’apprête,
1869Mener en conquérant sa nouvelle conquête ;
1870Et d’un œil où brilloient sa joie et son espoir
1871S’enivrer en marchant du plaisir de la voir,
1872Andromaque, au travers de mille cris de joie,
1873Porte jusqu’aux autels le souvenir de Troie :
1874Incapable toujours d’aimer et de haïr,
1875Sans joie et sans murmure elle semble obéir.
1876**Hermione**
1877Et l’ingrat ? jusqu’au bout il a poussé l’outrage ?
1878Mais as-tu bien, Cléone, observé son visage ?
1879Goûte-t-il des plaisirs tranquilles et parfaits ?
1880N’a-t-il point détourné ses yeux vers le palais ?
1881Dis-moi, ne t’es-tu point présentée à sa vue ?
1882L’ingrat a-t-il rougi lorsqu’il t’a reconnue ?
1883Son trouble avouoit-il son infidélité ?
1884A-t-il jusqu’à la fin soutenu sa fierté ?
1885**Cléone**
1886Madame, il ne voit rien. Son salut et sa gloire
1887Semble être avec vous sortis de sa mémoire.
1888Sans songer qui le suit, ennemis ou sujets.
1889Il poursuit seulement ses amoureux projets.
1890Autour du fils d’Hector il a rangé sa garde,
1891Et croit que c’est lui seul que le péril regarde.
1892Phœnix même en répond, qui l’a conduit exprès
1893Dans un fort éloigné du temple et du palais.
1894Voilà, dans ses transports, le seul soin qui lui reste.
1895**Hermione**
1896Le perfide ! Il mourra. Mais que t’a dit Oreste ?
1897**Cléone**
1898Oreste avec ses Grecs dans le temple est entré.
1899**Hermione**
1900Hé bien ! à me venger n’est-il pas préparé ?
1901**Cléone**
1902Je ne sais.
1903**Hermione**
1904Tu ne sais ? Quoi donc ? Oreste encore,
1905Oreste me trahit ?
1906**Cléone**
1907Oreste vous adore.
1908Mais de mille remords son esprit combattu
1909Croit tantôt son amour et tantôt sa vertu.
1910Il respecte en Pyrrhus l’honneur du diadème ;
1911Il respecte en Pyrrhus Achille, et Pyrrhus même ;
1912Il craint la Grèce, il craint l’univers en courroux ;
1913Mais il se craint, dit-il, soi-même plus que tous.
1914Il voudroit en vainqueur vous apporter sa tête :
1915Le seul nom d’assassin l’épouvante et l’arrête.
1916Enfin il est entré sans savoir dans son cœur
1917S’il en devoit sortir coupable ou spectateur.
1918**Hermione**
1919Non, non, il les verra triompher sans obstacle :
1920Il se gardera bien de troubler ce spectacle.
1921Je sais de quels remords son courage est atteint :
1922Le lâche craint la mort, et c’est tout ce qu’il craint.
1923Quoi ? sans qu’elle employât une seule prière,
1924Ma mère en sa faveur arma la Grèce entière ?
1925Ses yeux pour leur querelle, en dix ans de combats,
1926Virent périr vingt rois qu’ils ne connoissoient pas ?
1927Et moi, je ne prétends que la mort d’un parjure,
1928Et je charge un amant du soin de mon injure ;
1929Il peut me conquérir à ce prix sans danger ;
1930Je me livre moi-même, et ne puis me venger ?
1931Allons : c’est à moi seule à me rendre justice.
1932Que de cris de douleur le temple retentisse ;
1933De leur hymen fatal troublons l’événement,
1934Et qu’ils ne soient unis, s’il se peut, qu’un moment.
1935Je ne choisirai point dans ce désordre extrême :
1936Tout me sera Pyrrhus, fût-ce Oreste lui-même,
1937Je mourrai ; mais au moins ma mort me vengera.
1938Je ne mourrai pas seule, et quelqu’un me suivra.
Scène III
1939Oreste, Hermione, Cléone
1940**Oreste**
1941Madame, c’en est fait, et vous êtes servie :
1942Pyrrhus rend à l’autel son infidèle vie.
1943**Hermione**
1944Il est mort ?
1945**Oreste**
1946Il expire ; et nos Grecs irrités
1947Ont lavé dans son sang ses infidélités.
1948Je vous l’avois promis ; et quoique mon courage
1949Se fît de ce complot une funeste image,
1950J’ai couru vers le temple, où nos Grecs dispersés
1951Se sont jusqu’à l’autel dans la foule glissés.
1952Pyrrhus m’a reconnu. Mais sans changer de face,
1953Il sembloit que ma vue excitât son audace.
1954Que tous les Grecs, bravés en leur ambassadeur,
1955Dussent de son hymen relever la splendeur.
1956Enfin avec transport prenant son diadème,
1957Sur le front d’Andromaque il l’a posé lui-même.
1958« Je vous donne, a-t-il dit, ma couronne et ma foi :
1959Andromaque, régnez sur l’Épire et sur moi.
1960Je voue à votre fils une amitié de père ;
1961J’en atteste les Dieux, je le jure à sa mère.
1962Pour tous mes ennemis je déclare les siens,
1963Et je le reconnois pour le roi des Troyens. »
1964À ces mots, qui du peuple attiroient le suffrage,
1965Nos Grecs n’ont répondu que par un cri de rage ;
1966L’infidèle s’est vu partout envelopper,
1967Et je n’ai pu trouver de place pour frapper.
1968Chacun se disputoit la gloire de l’abattre.
1969Je l’ai vu dans leurs mains quelque temps se débattre,
1970Tout sanglant à leurs coups vouloir se dérober ;
1971Mais enfin à l’autel il est allé tomber.
1972Du peuple épouvanté j’ai traversé la presse
1973Pour venir de ces lieux enlever ma princesse,
1974Et regagner le port, où bientôt nos amis
1975Viendront couverts du sang que je vous ai promis.
1976**Hermione**
1977Qu’ont-ils fait ?
1978**Oreste**
1979Pardonnez à leur impatience :
1980Ils ont, je le vois bien, trahi votre vengeance.
1981Vous vouliez que ma main portât les premiers coups,
1982Qu’il sentît en mourant qu’il expiroit pour vous ;
1983Mais c’est moi dont l’ardeur leur a servi d’exemple :
1984Je les ai pour vous seule entraînés dans le temple,
1985Madame ; et vous pouvez justement vous flatter
1986D’une mort que leurs bras n’ont fait qu’exécuter.
1987Vous seule avez poussé les coups…
1988**Hermione**
1989Tais-toi, perfide,
1990Et n’impute qu’à toi ton lâche parricide.
1991Va faire chez tes Grecs admirer ta fureur :
1992Va, je la désavoue, et tu me fais horreur.
1993Barbare, qu’as-tu fait ? Avec quelle furie
1994As-tu tranché le cours d’une si belle vie ?
1995Avez-vous pu, cruels, l’immoler aujourd’hui,
1996Sans que tout votre sang se soulevât pour lui ?
1997Mais parle : de son sort qui t’a rendu l’arbitre ?
1998Pourquoi l’assassiner ? Qu’a-t-il fait ? À quel titre ?
1999Qui te l’a dit ?
2000**Oreste**
2001Ô Dieux ! Quoi ? ne m’avez-vous pas
2002Vous-même, ici, tantôt, ordonné son trépas ?
2003**Hermione**
2004Ah ! falloit-il en croire une amante insensée ?
2005Ne devois-tu pas lire au fond de ma pensée ?
2006Et ne voyois-tu pas, dans mes emportements,
2007Que mon cœur démentoit ma bouche à tous moments ?
2008Quand je l’aurois voulu, falloit-il y souscrire ?
2009N’as-tu pas dû cent fois te le faire redire ?
2010Toi-même avant le coup me venir consulter,
2011Y revenir encore, ou plutôt m’éviter ?
2012Que ne me laissois-tu le soin de ma vengeance ?
2013Qui t’amène en des lieux où l’on fuit ta présence ?
2014Voilà de ton amour le détestable fruit :
2015Tu m’apportois, cruel, le malheur qui te suit.
2016C’est toi dont l’ambassade, à tous les deux fatale,
2017L’a fait pour son malheur pencher vers ma rivale.
2018Nous le verrions encor nous partager ses soins ;
2019Il m’aimeroit peut-être, il le feindroit du moins.
2020Adieu. Tu peux partir. Je demeure en Épire :
2021Je renonce à la Grèce, à Sparte, à son empire,
2022À toute ma famille ; et c’est assez pour moi,
2023Traître, qu’elle ait produit un monstre comme toi.
Scène IV
2024Oreste, seul
2025Que vois-je ? est-ce Hermione ? Et que viens-je d’entendre ?
2026Pour qui coule le sang que je viens de répandre ?
2027Je suis, si je l’en crois, un traître, un assassin.
2028Est-ce Pyrrhus qui meurt ? et suis-je Oreste enfin ?
2029Quoi ? j’étouffe en mon cœur la raison qui m’éclaire ;
2030J’assassine à regret un roi que je révère ;
2031Je viole en un jour les droits des souverains,
2032Ceux des ambassadeurs, et tous ceux des humains,
2033Ceux même des autels où ma fureur l’assiège :
2034Je deviens parricide, assassin, sacrilège.
2035Pour qui ? Pour une ingrate, à qui je le promets,
2036Qui même, s’il ne meurt, ne me verra jamais,
2037Dont j’épouse la rage. Et quand je l’ai servie,
2038Elle me redemande et son sang et sa vie !
2039Elle l’aime ! et je suis un monstre furieux !
2040Je la vois pour jamais s’éloigner de mes yeux !
2041Et l’ingrate, en fuyant, me laisse pour salaire
2042Tous les noms odieux que j’ai pris pour lui plaire !
Scène V
2043Oreste, Pylade, Soldats d’Oreste
2044**Pylade**
2045Il faut partir, Seigneur. Sortons de ce palais.
2046Ou bien résolvons-nous de n’en sortir jamais.
2047Nos Grecs pour un moment en défendent la porte,
2048Tout le peuple assemblé nous poursuit à main forte.
2049Aux ordres d’Andromaque ici tout est soumis ;
2050Ils la traitent en reine, et nous comme ennemis.
2051Andromaque elle-même, à Pyrrhus si rebelle,
2052Lui rend tous les devoirs d’une veuve fidèle,
2053Commande qu’on le venge, et peut-être sur nous
2054Veut venger Troie encore et son premier époux.
2055Allons. N’attendons pas que l’on nous environne :
2056Nos Grecs nous rejoindront, et tandis qu’Hermione
2057Tient encore le peuple autour d’elle arrêté,
2058Voilà votre chemin, sortons en sûreté.
2059**Oreste**
2060Non, non, c’est Hermione, amis, que je veux suivre.
2061À son dernier arrêt je ne puis plus survivre.
2062Partez : j’ai fait le crime, et je vais l’expier.
2063**Pylade**
2064Hermione, Seigneur ? Il la faut oublier.
2065Quoi ? toujours l’instrument et l’objet de sa rage,
2066Cherchez-vous chez les morts quelque nouvel outrage ?
2067Et parce qu’elle meurt, faut-il que vous mouriez ?
2068**Oreste**
2069Elle meurt ? Dieux ! qu’entends-je ?
2070**Pylade**
2071Hé quoi ? vous l’ignoriez ?
2072En rentrant dans ces lieux, nous l’avons rencontrée
2073Qui couroit vers le temple, inquiète, égarée.
2074Elle a trouvé Pyrrhus porté sur des soldats
2075Que son sang excitoit à venger son trépas.
2076Sans doute à cet objet sa rage s’est émue.
2077Mais du haut de la porte enfin nous l’avons vue,
2078Un poignard à la main, sur Pyrrhus se courber,
2079Lever les yeux au ciel, se frapper et tomber.
2080**Oreste**
2081Grâce aux Dieux ! Mon malheur passe mon espérance.
2082Oui, je te loue, ô ciel, de ta persévérance.
2083Appliqué sans relâche au soin de me punir,
2084Au comble des douleurs tu m’as fait parvenir.
2085Ta haine a pris plaisir à former ma misère ;
2086J’étois né pour servir d’exemple à ta colère,
2087Pour être du malheur un modèle accompli.
2088Hé bien ! je meurs content, et mon sort est rempli.
2089Où sont ces deux amants ? Pour couronner ma joie,
2090Dans leur sang, dans le mien il faut que je me noie ;
2091L’un et l’autre en mourant je les veux regarder.
2092Réunissons trois cœurs qui n’ont pu s’accorder.
2093Mais quelle épaisse nuit tout à coup m’environne ?
2094De quel côté sortir ? D’où vient que je frissonne ?
2095Quelle horreur me saisit ? Grâce au ciel, j’entrevoi.
2096Dieux ! quels ruisseaux de sang coulent autour de moi !
2097**Pylade**
2098Ah ! Seigneur.
2099**Oreste**
2100Quoi ? Pyrrhus, je te rencontre encore ?
2101Trouverai-je partout un rival que j’abhorre ?
2102Percé de tant de coups, comment t’es-tu sauvé ?
2103Tiens, tiens, voilà le coup que je t’ai réservé.
2104Mais que vois-je ? À mes yeux Hermione l’embrasse ?
2105Elle vient l’arracher au coup qui le menace ?
2106Dieux ! quels affreux regards elle jette sur moi !
2107Quels démons, quels serpents traîne-t-elle après soi ?
2108Hé bien ! filles d’enfer, vos mains sont-elles prêtes ?
2109Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur vos têtes ?
2110À qui destinez-vous l’appareil qui vous suit ?
2111Venez-vous m’enlever dans l’éternelle nuit ?
2112Venez, à vos fureurs Oreste s’abandonne.
2113Mais non, retirez-vous, laissez faire Hermione :
2114L’ingrate mieux que vous saura me déchirer ;
2115Et je lui porte enfin mon cœur à dévorer.
2116**Pylade**
2117Il perd le sentiment. Amis, le temps nous presse :
2118Ménageons les moments que ce transport nous laisse.
2119Sauvons-le. Nos efforts deviendroient impuissants
2120S’il reprenoit ici sa rage avec ses sens.