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Le Tartuffe — en 20 minutes

Le Tartuffe — en 20 minutes
1
Cette version courte est faite exclusivement d’extraits réels de la comédie de Molière, copiés mot pour mot et cousus bout à bout par de brèves liaisons en italique. Elle suit toute la pièce, de l’entrée fracassante de madame Pernelle au coup de théâtre du dernier acte : comment un faux dévot s’empare d’une maison, d’une fille, d’une fortune, et manque de tout emporter. Pour le texte intégral, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.

Acte I
2
Chez Orgon, à Paris. Madame Pernelle, la mère de la maison, s’en va en trombe : rien n’y trouve grâce à ses yeux, sauf le dévot que son fils a recueilli sous son toit.
3
**Madame Pernelle**
4
Allons, Flipote, allons ; que d’eux je me délivre.
5
**Elmire**
6
Vous marchez d’un tel pas, qu’on a peine à vous suivre.
7
**Madame Pernelle**
8
Laissez, ma bru, laissez ; ne venez pas plus loin ;
9
Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.
10
**Elmire**
11
De ce que l’on vous doit envers vous on s’acquitte.
12
Mais, ma mère, d’où vient que vous sortez si vite ?
13
**Madame Pernelle**
14
C’est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
15
Et que de me complaire on ne prend nul souci.
16
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
17
Dans toutes mes leçons j’y suis contrariée ;
18
On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
19
Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.
20
Damis, le fils, ose nommer le protégé.
21
**Damis**
22
Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux, sans doute…
23
**Madame Pernelle**
24
C’est un homme de bien qu’il faut que l’on écoute ;
25
Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux,
26
De le voir querellé par un fou comme vous.
27
Rien n’y fait : la vieille dame tient son fils pour sauvé.
28
**Madame Pernelle, à Elmire.**
29
Voilà les contes bleus qu’il vous faut pour vous plaire,
30
Ma bru. L’on est chez vous contrainte de se taire :
31
Car madame, à jaser, tient le dé tout le jour.
32
Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
33
Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage
34
Qu’en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
35
Que le ciel au besoin l’a céans envoyé
36
Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ;
37
Que, pour votre salut, vous le devez entendre,
38
Et qu’il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
39
Restée avec Cléante, le beau-frère d’Orgon, Dorine peint le maître de maison tel que Tartuffe l’a fait.
40
**Dorine**
41
Oh ! vraiment, tout cela n’est rien au prix du fils :
42
Et, si vous l’aviez vu, vous diriez : C’est bien pis !
43
Nos troubles l’avaient mis sur le pied d’homme sage,
44
Et, pour servir son prince, il montra du courage.
45
Mais il est devenu comme un homme hébété
46
Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ;
47
Il l’appelle son frère et l’aime dans son âme
48
Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, fille et femme.
49
C’est de tous ses secrets l’unique confident,
50
Et de ses actions le directeur prudent ;
51
Il le choie, il l’embrasse ; et pour une maîtresse
52
On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse :
53
À table, au plus haut bout il veut qu’il soit assis ;
54
Avec joie il l’y voit manger autant que six ;
55
Les bons morceaux de tout, il faut qu’on les lui cède ;
56
Et, s’il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide.
57
Enfin il en est fou ; c’est son tout, son héros ;
58
Il l’admire à tous coups, le cite à tout propos ;
59
Ses moindres actions lui semblent des miracles,
60
Et tous les mots qu’il dit sont pour lui des oracles.
61
Orgon rentre de la campagne et réclame des nouvelles de la maison. Sa femme a été malade deux jours.
62
**Dorine**
63
Madame eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir,
64
Avec un mal de tête étrange à concevoir.
65
**Orgon**
66
Et Tartuffe ?
67
**Dorine**
68
Tartuffe ! Il se porte à merveille,
69
Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.
70
**Orgon**
71
Le pauvre homme !
72
**Dorine**
73
Le soir elle eut un grand dégoût,
74
Et ne put, au souper, toucher à rien du tout,
75
Tant sa douleur de tête était encor cruelle !
76
**Orgon**
77
Et Tartuffe ?
78
**Dorine**
79
Il soupa, lui tout seul, devant elle ;
80
Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
81
Avec une moitié de gigot en hachis.
82
**Orgon**
83
Le pauvre homme !
84
**Dorine**
85
La nuit se passa tout entière
86
Sans qu’elle pût fermer un moment la paupière ;
87
Des chaleurs l’empêchaient de pouvoir sommeiller,
88
Et jusqu’au jour, près d’elle, il nous fallut veiller.
89
**Orgon**
90
Et Tartuffe ?
91
**Dorine**
92
Pressé d’un sommeil agréable,
93
Il passa dans sa chambre au sortir de la table ;
94
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
95
Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.
96
**Orgon**
97
Le pauvre homme !
98
Cléante s’étonne d’un tel aveuglement ; Orgon s’en glorifie.
99
**Orgon**
100
Mon frère, vous seriez charmé de le connaître ;
101
Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
102
C’est un homme… qui… ah !… un homme… un homme enfin.
103
Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde
104
Et comme du fumier regarde tout le monde.
105
Oui, je deviens tout autre avec son entretien ;
106
Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien ;
107
De toutes amitiés il détache mon âme ;
108
Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
109
Que je m’en soucierais autant que de cela.
110
Orgon poursuit, et vante le scrupule de son dévot :
111
Mais vous ne croiriez point jusqu’où monte son zèle :
112
Il s’impute à péché la moindre bagatelle ;
113
Un rien presque suffit pour le scandaliser,
114
Jusque-là qu’il se vint l’autre jour accuser
115
D’avoir pris une puce en faisant sa prière,
116
Et de l’avoir tuée avec trop de colère.
117
Cléante, lui, tente de faire entendre à son beau-frère la différence entre la dévotion et son masque :
118
Il est de faux dévots ainsi que de faux braves :
119
Et, comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit
120
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
121
Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace,
122
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
123
Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction
124
Entre l’hypocrisie et la dévotion ?
125
Vous les voulez traiter d’un semblable langage,
126
Et rendre même honneur au masque qu’au visage ;
127
Égaler l’artifice à la sincérité,
128
Confondre l’apparence avec la vérité,
129
Estimer le fantôme autant que la personne,
130
Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne ?
Acte II
131
Orgon prend sa fille à part. Il a d’autres vues que le mariage promis à Valère.
132
**Orgon**
133
C’est parler sagement… Dites-moi donc, ma fille,
134
Qu’en toute sa personne un haut mérite brille,
135
Qu’il touche votre cœur, et qu’il vous serait doux
136
De le voir par mon choix devenir votre époux.
137
Hé ?
138
(Mariane se recule avec surprise.)
139
**Mariane**
140
Hé ?
141
**Orgon**
142
Qu’est-ce ?
143
**Mariane**
144
Plaît-il ?
145
**Orgon**
146
Quoi ?
147
**Mariane**
148
Me suis-je méprise ?
149
**Orgon**
150
Comment ?
151
**Mariane**
152
Qui voulez-vous, mon père, que je dise
153
Qui me touche le cœur, et qu’il me serait doux
154
De voir, par votre choix, devenir mon époux ?
155
**Orgon**
156
Tartuffe.
157
**Mariane**
158
Il n’en est rien, mon père, je vous jure.
159
Pourquoi me faire dire une telle imposture ?
160
Dorine, entrée sans bruit, refuse de laisser faire.
161
**Dorine**
162
Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.
163
Vous moquez-vous des gens d’avoir fait ce complot ?
164
Votre fille n’est point l’affaire d’un bigot :
165
Il a d’autres emplois auxquels il faut qu’il pense.
166
Et puis, que vous apporte une telle alliance ?
167
À quel sujet aller, avec tout votre bien,
168
Choisir un gendre gueux ?…
169
Le maître veut la faire taire ; elle ne se tait pas.
170
**Dorine**
171
Si l’on ne vous aimait…
172
**Orgon**
173
Je ne veux pas qu’on m’aime.
174
**Dorine**
175
Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même.
176
**Orgon**
177
Ah !
178
**Dorine**
179
Votre honneur m’est cher, et je ne puis souffrir
180
Qu’aux brocards d’un chacun vous alliez vous offrir.
181
**Orgon**
182
Vous ne vous tairez point ?
183
**Dorine**
184
C’est une conscience
185
Que de vous laisser faire une telle alliance.
186
**Orgon**
187
Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés… ?
188
**Dorine**
189
Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ?
190
Restée avec Mariane, qui ne sait que pleurer, Dorine la pousse à bout.
191
**Mariane**
192
Ah ! tu me fais mourir !
193
De tes conseils plutôt songe à me secourir.
194
**Dorine**
195
Je suis votre servante.
196
**Mariane**
197
Hé ! Dorine, de grâce…
198
**Dorine**
199
Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.
200
**Mariane**
201
Ma pauvre fille !
202
**Dorine**
203
Non.
204
**Mariane**
205
Si mes vœux déclarés…
206
**Dorine**
207
Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.
208
**Mariane**
209
Tu sais qu’à toi toujours je me suis confiée :
210
Fais-moi…
211
**Dorine**
212
Non, vous serez, ma foi, tartufiée.
213
Valère survient, on se querelle, Dorine les raccommode — puis elle dicte à Mariane le plan de bataille :
214
Mais, pour vous, il vaut mieux qu’à son extravagance
215
D’un doux consentement vous prêtiez l’apparence,
216
Afin qu’en cas d’alarme il vous soit plus aisé
217
De tirer en longueur cet hymen proposé.
218
En attrapant du temps, à tout on remédie.
219
Tantôt vous payerez de quelque maladie
220
Qui viendra tout à coup, et voudra des délais ;
221
Tantôt vous payerez de présages mauvais ;
222
Vous aurez fait d’un mort la rencontre fâcheuse,
223
Cassé quelque miroir, ou songé d’eau bourbeuse :
224
Enfin, le bon de tout, c’est qu’à d’autres qu’à lui
225
On ne vous peut lier que vous ne disiez oui.
Acte III
226
Damis se cache dans un cabinet pour surprendre l’imposteur. Tartuffe paraît enfin, et se sait regardé.
227
**Tartuffe, parlant bas à son valet, qui est dans la maison, dès qu’il aperçoit Dorine.**
228
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
229
Et priez que toujours le ciel vous illumine.
230
Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
231
Des aumônes que j’ai, partager les deniers.
232
**Dorine, à part.**
233
Que d’affectation et de forfanterie !
234
Puis il avise le décolleté de la servante.
235
**Tartuffe, tirant un mouchoir de sa poche.**
236
Ah ! mon Dieu ! je vous prie,
237
Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.
238
**Dorine**
239
Comment !
240
**Tartuffe**
241
Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
242
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
243
Et cela fait venir de coupables pensées.
244
Elmire, la femme d’Orgon, l’a fait descendre pour le sonder sur le mariage de Mariane. Ils sont seuls — le croient-ils.
245
**Tartuffe, prenant la main d’Elmire, et lui serrant les doigts.**
246
Oui, madame, sans doute, et ma ferveur est telle…
247
**Elmire**
248
Ouf ! vous me serrez trop.
249
**Tartuffe**
250
C’est par excès de zèle.
251
De vous faire autre mal je n’eus jamais dessein,
252
Et j’aurais bien plutôt…
253
(Il met la main sur les genoux d’Elmire.)
254
**Elmire**
255
Que fait là votre main ?
256
**Tartuffe**
257
Je tâte votre habit : l’étoffe en est moelleuse.
258
**Elmire**
259
Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
260
Elmire ramène l’entretien au mariage ; Tartuffe le ramène à elle.
261
**Tartuffe**
262
L’amour qui nous attache aux beautés éternelles
263
N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles :
264
Nos sens facilement peuvent être charmés
265
Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
266
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
267
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles :
268
Il a sur votre face épanché des beautés
269
Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés ;
270
Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,
271
Sans admirer en vous l’auteur de la nature,
272
Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint,
273
Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.
274
Elle feint l’étonnement ; il achève de se démasquer.
275
**Elmire**
276
La déclaration est tout à fait galante ;
277
Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
278
Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
279
Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
280
Un dévot comme vous, et que partout on nomme…
281
**Tartuffe**
282
Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme :
283
Et, lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
284
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
285
Elmire propose alors son marché : le silence contre le mariage de Mariane et de Valère.
286
**Elmire**
287
D’autres prendraient cela d’autre façon peut-être ;
288
Mais ma discrétion se veut faire paraître.
289
Je ne redirai point l’affaire à mon époux ;
290
Mais je veux, en revanche, une chose de vous :
291
C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane,
292
L’union de Valère avecque Mariane,
293
De renoncer vous-même à l’injuste pouvoir
294
Qui veut du bien d’un autre enrichir votre espoir ;
295
Et…
296
Mais Damis sort du cabinet.
297
**Damis, sortant du cabinet où il s’était retiré.**
298
Non, Madame, non ; ceci doit se répandre.
299
J’étais en cet endroit, d’où j’ai pu tout entendre ;
300
Et la bonté du ciel m’y semble avoir conduit
301
Pour confondre l’orgueil d’un traître qui me nuit,
302
Orgon paraît. Son fils l’accuse — et Tartuffe, loin de nier, s’accuse lui-même de tout.
303
**Tartuffe**
304
Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,
305
Un malheureux pécheur, tout plein d’iniquité,
306
Le plus grand scélérat qui jamais ait été.
307
Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ;
308
Elle n’est qu’un amas de crimes et d’ordures ;
309
Et je vois que le ciel, pour ma punition,
310
Me veut mortifier en cette occasion.
311
De quelque grand forfait qu’on me puisse reprendre,
312
Je n’ai garde d’avoir l’orgueil de m’en défendre.
313
Croyez ce qu’on vous dit, armez votre courroux,
314
Et comme un criminel chassez-moi de chez vous ;
315
Je ne saurais avoir tant de honte en partage,
316
Que je n’en aie encor mérité davantage.
317
Orgon n’y voit qu’une sainte humilité. C’est son fils qu’il chasse, et déshérite.
318
**Orgon**
319
Paix, dis-je ;
320
Je sais bien quel motif à l’attaquer t’oblige.
321
Vous le haïssez tous, et je vois aujourd’hui
322
Femme, enfants et valets, déchaînés contre lui.
323
On met impudemment toute chose en usage
324
Pour ôter de chez moi ce dévot personnage :
325
Mais plus on fait d’effort afin de l’en bannir,
326
Plus j’en veux employer à l’y mieux retenir ;
327
Et je vais me hâter de lui donner ma fille,
328
Pour confondre l’orgueil de toute ma famille.
329
Puis, pour mieux braver les siens, Orgon va plus loin encore :
330
Ce n’est pas tout encor : pour les mieux braver tous,
331
Je ne veux point avoir d’autre héritier que vous ;
332
Et je vais de ce pas, en fort bonne manière,
333
Vous faire de mon bien donation entière.
334
Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,
335
M’est bien plus cher que fils, que femme et que parents.
336
N’accepterez-vous pas ce que je vous propose ?
337
**Tartuffe**
338
La volonté du ciel soit faite en toute chose !
339
**Orgon**
340
Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit :
341
Et que puisse l’envie en crever de dépit !
Acte IV
342
Cléante presse Tartuffe de rendre au fils chassé sa place et son bien. Sommé de s’expliquer, le dévot regarde l’heure.
343
**Tartuffe**
344
Il est, monsieur, trois heures et demie :
345
Certain devoir pieux me demande là-haut,
346
Et vous m’excuserez de vous quitter si tôt.
347
**Cléante, seul.**
348
Ah !
349
Orgon, lui, apporte le contrat de mariage. Mariane se jette à ses genoux.
350
**Mariane, aux genoux d’Orgon.**
351
Mon père, au nom du ciel, qui connaît ma douleur,
352
Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur,
353
Relâchez-vous un peu des droits de la naissance,
354
Et dispensez mes vœux de cette obéissance.
355
Ne me réduisez point, par cette dure loi,
356
Jusqu’à me plaindre au ciel de ce que je vous doi ;
357
Et cette vie, hélas ! que vous m’avez donnée,
358
Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.
359
Si, contre un doux espoir que j’avais pu former,
360
Vous me défendez d’être à ce que j’ose aimer,
361
Au moins, par vos bontés, qu’à vos genoux j’implore,
362
Sauvez-moi du tourment d’être à ce que j’abhorre ;
363
Et ne me portez point à quelque désespoir,
364
En vous servant sur moi de tout votre pouvoir
365
**Orgon, se sentant attendrir.**
366
Allons, ferme, mon cœur ! point de faiblesse humaine !
367
Elmire propose alors de faire voir à son mari ce qu’il refuse de croire.
368
**Elmire**
369
Quel homme ! Au moins, répondez-moi.
370
Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ;
371
Mais supposons ici que, d’un lieu qu’on peut prendre,
372
On vous fît clairement tout voir et tout entendre :
373
Que diriez-vous alors de votre homme de bien ?
374
**Orgon**
375
En ce cas, je dirais que… Je ne dirais rien,
376
Car cela ne se peut.
377
**Elmire**
378
L’erreur trop longtemps dure,
379
Et c’est trop condamner ma bouche d’imposture.
380
Il faut que, par plaisir, et sans aller plus loin,
381
De tout ce qu’on vous dit je vous fasse témoin.
382
**Orgon**
383
Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,
384
Et comment vous pourrez remplir cette promesse.
385
Reste à cacher le témoin.
386
**Elmire**
387
Approchons cette table, et vous mettez dessous.
388
**Orgon**
389
Comment !
390
**Elmire**
391
Vous bien cacher est un point nécessaire.
392
**Orgon**
393
Pourquoi sous cette table ?
394
**Elmire**
395
Ah ! mon Dieu ! laissez faire ;
396
J’ai mon dessein en tête, et vous en jugerez.
397
Mettez-vous là, vous dis-je ; et, quand vous y serez,
398
Gardez qu’on ne vous voie et qu’on ne vous entende.
399
Elle prévient son mari de ce qu’il va devoir entendre.
400
**Elmire**
401
Vous n’aurez, que je crois, rien à me repartir.
402
(À son mari, qui est sous la table.)
403
Au moins, je vais toucher une étrange matière :
404
Ne vous scandalisez en aucune manière.
405
Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis ;
406
Et c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.
407
Je vais par des douceurs, puisque j’y suis réduite,
408
Faire poser le masque à cette âme hypocrite,
409
Flatter de son amour les désirs effrontés,
410
Et donner un champ libre à ses témérités.
411
Tartuffe entre. Elmire feint de céder ; il exige des preuves, et lève lui-même le dernier scrupule.
412
**Tartuffe**
413
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
414
Madame, et je sais l’art de lever les scrupules.
415
Le ciel défend, de vrai, certains contentements ;
416
Mais on trouve avec lui des accommodements.
417
Selon divers besoins, il est une science
418
D’étendre les liens de notre conscience,
419
Et de rectifier le mal de l’action
420
Avec la pureté de notre intention.
421
De ces secrets, madame, on saura vous instruire ;
422
Vous n’avez seulement qu’à vous laisser conduire.
423
Contentez mon désir, et n’ayez point d’effroi ;
424
Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.
425
(Elmire tousse plus fort.)
426
Vous toussez fort, madame.
427
**Elmire**
428
Oui, je suis au supplice.
429
**Tartuffe**
430
Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?
431
Elle tousse en vain ; il conclut.
432
**Tartuffe**
433
Enfin votre scrupule est facile à détruire.
434
Vous êtes assurée ici d’un plein secret,
435
Et le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on fait.
436
Le scandale du monde est ce qui fait l’offense,
437
Et ce n’est pas pécher que pécher en silence.
438
Elle l’envoie alors vérifier que personne n’écoute.
439
**Elmire**
440
Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,
441
Si mon mari n’est point dans cette galerie.
442
**Tartuffe**
443
Qu’est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ?
444
C’est un homme, entre nous, à mener par le nez.
445
De tous nos entretiens il est pour faire gloire,
446
Et je l’ai mis au point de voir tout sans rien croire.
447
**Elmire**
448
Il n’importe. Sortez, je vous prie, un moment ;
449
Et partout là dehors voyez exactement.
450
Orgon peut enfin sortir de dessous la table.
451
**Orgon, sortant de dessous la table.**
452
Voilà, je vous l’avoue, un abominable homme !
453
Je n’en puis revenir, et tout ceci m’assomme.
454
**Elmire**
455
Quoi ! vous sortez si tôt ? Vous vous moquez des gens.
456
Rentrez sous le tapis, il n’est pas encor temps ;
457
Attendez jusqu’au bout, pour voir les choses sûres,
458
Et ne vous fiez point aux simples conjectures.
459
Tartuffe revient, les bras ouverts, et tombe sur le mari.
460
**Orgon, arrêtant Tartuffe.**
461
Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie,
462
Et vous ne devez pas vous tant passionner,
463
Ah ! ah ! l’homme de bien, vous m’en voulez donner !
464
Comme aux tentations s’abandonne votre âme !
465
Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme !
466
J’ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon,
467
Et je croyais toujours qu’on changerait de ton ;
468
Mais c’est assez avant pousser le témoignage :
469
Je m’y tiens, et n’en veux, pour moi, pas davantage.
470
Chassé, l’imposteur se découvre enfin.
471
**Tartuffe**
472
C’est à vous d’en sortir, vous qui parlez en maître.
473
La maison m’appartient, je le ferai connaître,
474
Et vous montrerai bien qu’en vain on a recours,
475
Pour me chercher querelle, à ces lâches détours ;
476
Qu’on n’est pas où l’on pense en me faisant injure ;
477
Que j’ai de quoi confondre et punir l’imposture,
478
Venger le ciel qu’on blesse, et faire repentir
479
Ceux qui parlent ici de me faire sortir.
480
Et Orgon mesure ce qu’il a signé — et ce qu’il a confié.
481
**Orgon**
482
Je vois ma faute aux choses qu’il me dit ;
483
Et la donation m’embarrasse l’esprit.
484
**Elmire**
485
La donation…
486
**Orgon**
487
Oui. C’est une affaire faite
488
Mais j’ai quelque autre chose encor qui m’inquiète.
489
**Elmire**
490
Et quoi ?
491
**Orgon**
492
Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt
493
Si certaine cassette est encore là-haut.
Acte V
494
D’un excès dans l’autre, Orgon jure de ne plus jamais croire un homme de bien.
495
**Orgon**
496
Quoi ! sous un beau semblant de ferveur si touchante
497
Cacher un cœur si double, une âme si méchante !
498
Et moi qui l’ai reçu gueusant et n’ayant rien…
499
C’en est fait, je renonce à tous les gens de bien ;
500
J’en aurai désormais une horreur effroyable
501
Et m’en vais devenir, pour eux, pire qu’un diable.
502
Cléante le retient sur cette pente.
503
**Cléante**
504
Hé bien ! ne voilà pas de vos emportements !
505
Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.
506
Dans la droite raison jamais n’entre la vôtre ;
507
Et toujours d’un excès vous vous jetez dans l’autre.
508
Vous voyez votre erreur, et vous avez connu
509
Que par un zèle feint vous étiez prévenu ;
510
Mais pour vous corriger quelle raison demande
511
Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
512
Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien
513
Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ?
514
Madame Pernelle, elle, refuse absolument d’y croire.
515
**Orgon**
516
Vous me feriez damner, ma mère ! Je vous di
517
Que j’ai vu de mes yeux un crime si hardi.
518
**Madame Pernelle**
519
Les langues ont toujours du venin à répandre,
520
Et rien n’est ici-bas qui s’en puisse défendre.
521
**Orgon**
522
C’est tenir un propos de sens bien dépourvu.
523
Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
524
Ce qu’on appelle vu. Faut-il vous le rebattre
525
Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ?
526
Dorine savoure le renversement.
527
**Dorine, à Orgon.**
528
Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas ;
529
Vous ne vouliez point croire, et l’on ne vous croit pas.
530
On frappe : un huissier vient signifier l’expulsion, au nom du nouveau propriétaire.
531
**Monsieur Loyal**
532
Je m’appelle Loyal, natif de Normandie,
533
Et suis huissier à verge, en dépit de l’envie.
534
J’ai, depuis quarante ans, grâce au ciel, le bonheur
535
D’en exercer la charge avec beaucoup d’honneur,
536
Et je vous viens, monsieur, avec votre licence,
537
Signifier l’exploit de certaine ordonnance…
538
**Orgon**
539
Quoi ! vous êtes ici…
540
**Monsieur Loyal**
541
Monsieur, sans passion.
542
Ce n’est rien seulement qu’une sommation,
543
Un ordre de vider d’ici, vous et les vôtres,
544
Mettre vos meubles hors, et faire place à d’autres,
545
Sans délai ni remise, ainsi que besoin est.
546
La servante a le mot de la fin.
547
**Dorine, à part.**
548
Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal.
549
Puis Valère accourt : l’affaire est devenue politique.
550
**Valère**
551
Avec regret, monsieur, je viens vous affliger ;
552
Mais je m’y vois contraint par le pressant danger.
553
Un ami, qui m’est joint d’une amitié fort tendre,
554
Et qui sait l’intérêt qu’en vous j’ai lieu de prendre,
555
A violé pour moi, par un pas délicat,
556
Le secret que l’on doit aux affaires d’État,
557
Et me vient d’envoyer un avis dont la suite
558
Vous réduit au parti d’une soudaine fuite.
559
Trop tard. Tartuffe entre, escorté d’un exempt.
560
**Tartuffe, arrêtant Orgon.**
561
Tout beau, monsieur, tout beau, ne courez point si vite :
562
Vous n’irez pas fort loin pour trouver votre gîte ;
563
Et de la part du prince on vous fait prisonnier.
564
**Orgon**
565
Traître ! tu me gardais ce trait pour le dernier :
566
C’est le coup, scélérat, par où tu m’expédies ;
567
Et voilà couronner toutes tes perfidies.
568
Orgon lui rappelle d’où il l’a tiré.
569
**Tartuffe**
570
Oui, je sais quels secours j’en ai pu recevoir ;
571
Mais l’intérêt du prince est mon premier devoir.
572
De ce devoir sacré la juste violence
573
Étouffe dans mon cœur toute reconnaissance :
574
Et je sacrifierais à de si puissants nœuds
575
Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.
576
**Elmire**
577
L’imposteur !
578
Mais l’ordre du prince n’est pas celui que l’imposteur croyait porter.
579
**Tartuffe, à l’Exempt**
580
Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie ;
581
Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.
582
**L’Exempt**
583
Oui, c’est trop demeurer, sans doute, à l’accomplir ;
584
Votre bouche à propos m’invite à le remplir :
585
Et, pour l’exécuter, suivez-moi tout à l’heure
586
Dans la prison qu’on doit vous donner pour demeure.
587
L’exempt se tourne alors vers Orgon :
588
Remettez-vous, monsieur, d’une alarme si chaude.
589
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
590
Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,
591
Et que ne peut tromper tout l’art des imposteurs.
592
Puis il annonce la décision du prince :
593
Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître,
594
Il veut qu’entre vos mains je dépouille le traître.
595
D’un souverain pouvoir, il brise les liens
596
Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens,
597
Et vous pardonne enfin cette offense secrète
598
Où vous a d’un ami fait tomber la retraite ;
599
Et c’est le prix qu’il donne au zèle qu’autrefois
600
On vous vit témoigner en appuyant ses droits,
601
Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,
602
D’une bonne action verser la récompense ;
603
Que jamais le mérite avec lui ne perd rien ;
604
Et que mieux que du mal, il se souvient du bien.
605
Il ne reste qu’à pardonner, et à marier Mariane.
606
**Cléante**
607
Ah ! mon frère, arrêtez,
608
Et ne descendez point à des indignités.
609
À son mauvais destin laissez un misérable,
610
Et ne vous joignez point au remords qui l’accable.
611
Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour,
612
Au sein de la vertu fasse un heureux retour ;
613
Qu’il corrige sa vie en détestant son vice,
614
Et puisse du grand prince adoucir la justice ;
615
Tandis qu’à sa bonté vous irez, à genoux,
616
Rendre ce que demande un traitement si doux.
617
**Orgon**
618
Oui, c’est bien dit. Allons à ses pieds avec joie
619
Nous louer des bontés que son cœur nous déploie :
620
Puis, acquittés un peu de ce premier devoir,
621
Aux justes soins d’un autre il nous faudra pourvoir,
622
Et par un doux hymen couronner en Valère
623
La flamme d’un amant généreux et sincère.