C

Le Tartuffe

Le Tartuffe ou l’Imposteur
1Comédie
Notice
2L’histoire des premières représentations de Tartuffe est devenue, sous la plume de la plupart des commentateurs ou des biographes, une véritable légende, et le thème de déclamations contre le fanatisme, l’intolérance, les faux dévots et les jésuites. Nous ne nous replacerons pas sur ce terrain, et nous laisserons à M. Sainte-Beuve le soin de raconter, en historien et en critique, les difficultés que la nouvelle pièce éprouva avant d’arriver jusqu’au public :
3« Dès 1664, Molière avait achevé sa comédie du Tartuffe à peu près telle que nous l’avons. Trois actes en avaient été représentés aux fêtes de Versailles de cette année, et ensuite à Villers-Cotterets chez Monsieur : le prince de Condé, protecteur de toute hardiesse d’esprit, s’était fait jouer au Raincy la pièce tout entière. Mais les mêmes hommes qui avaient obtenu qu’on brûlât les Provinciales quatre ans auparavant, empêchèrent la représentation devant le public, et la suspension avec divers incidents se prolongea. Louis XIV, en ce premier feu de ses maîtresses, était loin d’être dévot ; mais il avait dès lors cette disposition à vouloir qu’on le fût, qui devint le trait marquant dans sa vieillesse. Tout en songeant à revoir et à corriger sa pièce pour la rendre représentable, Molière, dont le théâtre ni le génie ne pouvaient chômer, produisait d’autres œuvres, et, dans le Festin de Pierre, qui se joua en 1665, il se vengea de la cabale qui arrêtait le Tartuffe, par la tirade de don Juan au cinquième acte ; l’athée aux abois y confesse à Sganarelle son dessein de contrefaire le dévot : « Il n’y a plus de honte maintenant à cela : l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer. Aujourd’hui la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages… » Mais d’autres traits audacieux du Festin, joints à cette attaque, soulevèrent de nouveau et semblèrent justifier la fureur de la cabale menacée ; il y eut des pamphlets violents publiés contre Molière. Il avait affaire à ses Pères Meyniers et Brisaciers, qui ne manquent jamais. »
4« Pourtant le crédit du divertissant poëte montait chaque jour ; sa gloire sérieuse s’étendait : il avait fait le Misanthrope. La mort de la reine-mère (1666) avait ôté à la faction dévote un grand point d’appui en cour. Comptant sur la faveur de Louis XIV, se faisant fort d’une espèce d’autorisation verbale qu’il avait obtenue, et pendant que le roi était au camp devant Lille, en août 1667, au milieu de cet été désert de Paris, Molière risqua sa pièce devant le public ; il en avait changé le titre : elle s’appelait l’Imposteur, et M. Tartuffe était devenu M. Panulphe ; il y avait des passages supprimés. L’Imposteur, sous cette forme, ne put avoir, malgré tout, qu’une représentation ; le premier président Lamoignon crut devoir empêcher la seconde jusqu’à nouvel ordre du roi. Molière députa deux de ses camarades au camp de Lille avec un placet qu’on a. Mais le roi maintint la suspension. » Tels sont, réduits à la simple vérité historique et dégagés de tous les détails minutieux qui ne font que les obscurcir, les faits qui se rapportent à la première apparition du Tartuffe ; et comme nous devons, avant tout, dans un sujet où il est difficile d’être neuf, nous attacher à éclaircir ou à rectifier, nous rectifierons en passant un fait qui se rattache à l’unique représentation de 1667. Voici ce que dit à ce sujet M. Génin, à l’opinion duquel nous souscrivons complètement :
5« Qui ne connaît l’anecdote de Molière notifiant au public la défense qu’il venait de recevoir de représenter Tartuffe ? M. le premier président ne veut pas qu’on le joue. Le fait est aussi faux qu’il est accrédité. Sous un roi comme Louis XIV, une plaisanterie si déplacée, un si grossier outrage lancé publiquement par un comédien contre un magistrat, contre l’illustre Lamoignon, ne fût certainement pas resté impuni : Molière, aimé de Louis XIV, était d’ailleurs l’homme de France le plus incapable de blesser à ce point les convenances, sans parler des égards qu’il devait à Boileau, honoré de l’intimité de M. de Lamoignon. Ce conte, beaucoup plus vieux que Molière a été ramassé dans les Anas espagnols, qui attribuent ce mot à Lope ou à Calderon, au sujet d’une comédie de l’Alcade : L’alcade ne veut pas qu’on le joue. Quelqu’un a trouvé spirituel de transporter cette facétie à Molière, et l’invention a fait fortune. La biographie des grands hommes est remplie de ces impertinences : c’est le devoir de la critique de les signaler, et d’en obtenir justice. »
6Molière, malgré ses vives instances auprès du roi, attendit deux ans avant de voir lever l’interdiction qui pesait sur sa pièce. Enfin, Tartuffe reparut au théâtre le 5 février 1669. Nombre de gens, dit Robinet, coururent hasard d’être étouffés et disloqués pour voir cet ouvrage ; quarante-quatre représentations consécutive assurèrent le triomphe, et les camarades de l’auteur voulurent que sa vie durant il eût double part dans les recettes produites par ce chef d’œuvre.
7Considéré comme œuvre littéraire, le Tartuffe n’a trouvé que des admirateurs. « Il est, dit M. Nisard, plus goûté au théâtre que le Misanthrope, sans l’être moins à la lecture. Il y a plus d’intérêt, plus d’action, plus de passion. Au lieu du salon d’une coquette, c’est le foyer domestique d’une femme honnête, envahi par un intrus. Tout y est troublé, les amusements innocents, l’honnête liberté des discours, les plaisirs et les projets de famille, un mariage sortable et déjà fort avancé ; personne n’y est incommodé médiocrement. Aussi quelle agitation dans cette maison, désormais divisée en deux camps !… C’est la pièce où Molière a mis le plus de feu… il y a d’autres vilaines gens dans son théâtre… il se contente de les rendre ridicules… Pour le faux dévot, on n’en rit pas un moment ; Molière en a peur ; il en a horreur du moins. C’est la révolte de sa noble nature contre ce vice, le plus odieux de tous, parce qu’il sert de couverture à tous. »
8M. Génin regarde Tartuffe comme le dernier effort du génie : « Quelle admirable combinaison de caractères ! Deux morale sont mises en présence : la vraie piété se personnifie dans Cléante, l’hypocrisie dans Tartuffe. Cléante est la ligne inflexible tendue à travers la pièce pour séparer le bien du mal, le faux du vrai. Orgon, c’est la multitude de bonne foi, faible et crédule, livrée au premier charlatan venu, extrême et emportée dans ses résolutions comme dans ses préjugés. Le fond du drame repose sur ces trois personnages. À côté d’eux paraissent les aimables figures de Marianne et de Valère ; la piquante et malicieuse Dorine, chargée de représenter le bon sens du peuple, comme madame Pernelle en représente l’entêtement ; Damis, l’ardeur juvénile qui, s’élançant vers le bien et la justice avec une impétuosité aveugle, se brise contre l’impassibilité calculée de l’imposteur, Elmire enfin, toute charmante de décence, quoiqu’elle aille vêtue ainsi qu’une princesse. Quelle habileté dans cette demi-teinte du caractère d’Elmire, de la jeune femme unie à un vieillard ! Si Molière l’eût faite passionnée, tout le reste devenait à l’instant impossible ou invraisemblable : la résistance d’Elmire perdait de son mérite ; Elmire était obligée de s’offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon. Point :
9Elle n’éprouve pour Tartuffe pas plus de haine que de sympathie ; elle le méprise, c’est tout. Ce sang-froid était indispensable pour arriver à démasquer l’imposteur. Elmire nous prouve quels sont les avantages d’une honnête femme qui demeure insensible sur la passion du plus rusé des hommes, de Tartuffe. »
10Considéré au point de vue de la morale sociale ou religieuse. Tartuffe a été l’objet de vives et nombreuses attaques. Nous allons, au moyen de quelques extraits, donner une idée aussi exacte que possible des critiques dont il a été l’objet, depuis le dix-septième siècle jusqu’à nos jours.
11Ce fut le curé de Saint-Barthélémy, Roullès, qui ouvrit le feu par un écrit anonyme : le Roi glorieux au monde. Roullès, dans cet écrit, appelle Molière « un démon vêtu de chair, habillé en homme ; un libertin, un impie digne d’être brûlé publiquement. » L’auteur d’un libelle intitulé : Observations sur une comédie de Molière intitulée : le Festin de Pierre, enchérit encore sur le curé de Saint-Barthélémy :
12« Certes, il faut avouer que Molière est lui-même un Tartuffe achevé et un véritable hypocrite… Si le dessein de la comédie est de corriger les hommes en les divertissant, le dessein de Molière est de les perdre en les faisant rire, de même que ces serpents dont les piqûres mortelles répandent une fausse joie sur le visage de ceux qui en sont atteints…
13» Molière, après avoir répandu dans les âmes ces poisons funestes qui étouffent la pudeur et la honte ; après avoir pris soin de former des coquettes et de donner aux filles des instructions dangereuses, après des écoles fameuses d’impureté, en a tenu d’autres pour le libertinage… ; et, voyant qu’il choquait toute la religion et que tous les gens de bien lui seraient contraires, il a composé son Tartuffe et a voulu rendre les dévots des ridicules ou des hypocrites… Certes, c’est bien affaire à Molière de parler de la religion, avec laquelle il a si peu de commerce et qu’il n’a jamais connue, ni par pratique ni par théorie…
14« Son avarice ne contribue pas peu à échauffer sa verve contre la religion… Il sait que les choses défendues irritent le désir, et il sacrifie hautement à ses intérêts tous les devoirs de la piété ; c’est ce qui lui fait porter avec audace la main au sanctuaire, et il n’est point honteux de lasser tous les jours la patience d’une grande reine, qui est continuellement en peine de faire réformer ou supprimer ses ouvrages…
15« Auguste fit mourir un bouffon qui avait fait raillerie de Jupiter, et défendit aux femmes d’assister à ses comédies, plus modestes que celles de Molière. Théodose condamna aux bêtes des farceurs qui tournaient en dérision les cérémonies ; et néanmoins cela n’approche point de l’emportement qui paraît en cette pièce…
16« Enfin, je ne crois pas faire un jugement téméraire d’avancer qu’il n’y a point d’homme si peu éclairé des lumières de la foi qui, ayant vu cette pièce ou sachant ce qu’elle contient, puisse soutenir que Molière, dans le dessein de la jouer, soit capable de la participation des sacrements, qu’il puisse être reçu à pénitence sans une réparation publique, ni même qu’il soit digne de l’entrée des églises après les anathèmes que les conciles ont fulminés contre les auteurs de spectacles impudiques ou sacrilèges, que les Pères appellent les naufrages de l’innocence et des attentats contre la souveraineté de Dieu. »
17L’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, que Fénélon dans une lettre à Louis XIV appelle « un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu, » publia, sous la date du 11 août 1667, le mandement suivant :
18«…Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur, que le vendredi cinquième de ce mois, on a représenté sur l’un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom de l’Imposteur, une comédie très-dangereuse, et qui est d’autant plus capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner l’hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d’en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins ; de sorte que, pour arrêter le cours d’un si grand mal, qui pourrait séduire les âmes faibles et les détourner du chemin de la vertu, notre dit promoteur nous aurait requis de faire défense à toute personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit, la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d’excommunication ;
19« Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que la véritable piété fût blessée par une représentation si scandaleuse et que le roi même avait ci-devant très-expressément défendue ; et considérant d’ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est d’exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le succès de ses armes, il y aurait de l’impiété de s’occuper à des spectacles capables d’attirer la colère du ciel ; avons fait et faisons très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce sous peine d’excommunication.
20» Si mandons aux archiprêtres de Sainte-Marle-Magdelaine et de Saint-Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous publierez en vos prônes aussitôt que vous l’aurez reçue, en faisant connaître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou semblables comédies. Donné à Paris sous le sceau de nos armes, ce onzième août mil six cent soixante-sept. »
21Deux ans après la publication de ce mandement, Bourdaloue, dans le Sermon sur l’hypocrisie, lançait contre Tartuffe de nouveaux anathèmes, et sans nommer la pièce, il la désignait en termes tellement précis, qu’il était impossible de se méprendre :
22« Et Voilà, chrétiens, dit Bourdaloue, ce qui est arrivé lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l’hypocrisie… Voilà ce qu’ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l’horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plut chrétiennes. Voilà ce qu’ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, en même temps qu’ils les supposaient fortement attaquées ; lui faisant blâmer les scandales du siècle d’une manière extravagante ; le représentant consciencieux jusqu’à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu’il se portait d’ailleurs aux crimes les plus énormes ; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu’à couvrir ses infamies ; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais, dans le fond, la plus mercenaire et la plus lâche.
23» Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu !… » Bossuet, dans sa Lettre sur les spectacles, est allé plus loin encore dans ce passage, où, suivant la remarque de M. Sainte-Beuve, l’idée de Tartuffe s’aperçoit à travers le pêle-mêle de l’anathème :
24« Il faudra donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière, ou que vous ne rangiez pas parmi les pièces d’aujourd’hui celles d’un auteur qui vient à peine d’expirer, et qui remplit encore à présent tous les théâtres des équivoques les plus grossières dont on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens. — Ne m’obligez pas à les répéter ; songez seulement si vous oserez soutenir à la face du ciel des pièces où la vertu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours défendue et toujours plaisante, et la pudeur toujours offensée ou toujours en crainte d’être violée par les derniers attentats… »
25« La postérité saura peut-être la fin de ce poète-comédien, qui en jouant son Malade imaginaire, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d’heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! » Bossuet, en traçant ces lignes, ignorait sans doute que Machiavel avait écrit la Mandragore pour le pape Jules II, et que le pape fut très-satisfait de Machiavel.
26C’était peu cependant d’attaquer Molière comme un ennemi de la religion ; on le signala aussi comme un ennemi de l’autorité royale. Parmi ses adversaires, chacun le combattit sur son propre terrain et avec ses armes : les gens d’église du haut de la chaire ou dans des traités ascétiques, les gens de lettres dans des satires, des libelles ou des comédies, et l’on vit paraître, en 1670, sous le titre de la Critique du Tartuffe, une pièce en un acte et en vers, qui ne paraît pas du reste avoir été représentée, et dont l’auteur cherche à prouver qu’un factieux, hostile au roi, pouvait seul avoir conçu l’idée de Tartuffe.
27On le voit par ce que nous venons de dire, si nous trouvons parmi les adversaires de Molière, à l’occasion de la pièce qu’on va lire, d’obscurs pamphlétaires qui n’osent pas se nommer, un archevêque à qui ses mœurs ne donnaient pas le droit d’être sévère, et des intrigants qui criaient au scandale parce qu’ils étaient blessés par le succès, nous trouvons aussi des hommes d’un grand esprit et d’une piété sincère ; et il est juste de reconnaître — nous ne discutons pas, nous constatons des faits — qu’il y eut parmi ceux qui condamnèrent Tartuffe, autre chose que de faux dévots et des jésuites, comme on le répète dans la plupart des livres modernes. « Ainsi, dit éloquemment M. Sainte-Beuve, une grande rumeur, un applaudissement grossi d’injures. De Maistre insultant à Pascal, Bossuet (chose plus grave !) insultant à Molière, voilà les plus glorieux succès humain dans l’ordre de l’esprit, voilà dans son plus beau et en l’écoutant de près, de quoi se compose une gloire. » Cet applaudissement mêlé de reproches a retenti jusque dans notre temps, et dans ce siècle même, deux hommes, dont les noms ont rarement l’occasion de se rencontrer dans l’histoire littéraire, le critique Geoffroy et l’empereur Napoléon, tout en admirant sans réserve Tartuffe comme œuvre d’art, en ont porté un jugement fort sévère.
28« Le Tartuffe, suivant Geoffroy, est le chef-d’œuvre de la scène comique, et l’un des plus parfaits ouvrages de littérature que jamais l’esprit humain ait conçus. Cette pièce réunit l’intrigue et l’intérêt avec la profondeur des caractères, la plus sublime raison avec le meilleur comique et la plus excellente plaisanterie, mais si nous envisageons du côté moral cette admirable production du génie, ajoute Geoffroy, elle a été plus nuisible qu’utile à la société… Les faux dévots se multiplièrent en dépit du Tartuffe Il y a une si grande affinité avec la religion et l’abus qu’on en peut faire, que cette pièce a dû réjouir les impies plus qu’elle n’affligeait les hypocrites…
29« Malgré l’espèce de protection accordée au Tartuffe par un roi jeune et victorieux qui aimait les spectacles, et qui ne sentait peut-être pas combien il est aisé de confondre avec l’abus la chose dont on abuse, Bourdaloue osa tonner dans la chaire contre le danger d’une pareille comédie ; et dans ses réflexions, sur le Tartuffe, l’orateur chrétien se montra, non pas dévot et fanatique, mais grand philosophe et homme d’état. »
30Voici maintenant le jugement de Napoléon : « Après le dîner, dit l’auteur du Mémorial de Sainte-Hélène, l’empereur nous a lu le Tartuffe ; mais il n’a pu l’achever, il se sentait trop fatigué ; il a posé le livre, et après le juste tribut d’éloges donné à Molière, il a terminé d’une manière à laquelle nous ne nous attendions pas : « Certainement, a-t-il dit, l’ensemble du Tartuffe est de main de maître, c’est un des chefs-d’œuvre d’un homme inimitable ; toutefois cette pièce porte un tel caractère, que je ne suis nullement étonné que son apparition ait été l’objet de fortes négociations à Versailles, et de beaucoup d’hésitation dans Louis XIV. Si j’ai droit de m’étonner de quelque chose, c’est qu’il l’ait laissé jouer ; elle présente, à mon avis, la dévotion sous des couleurs si odieuses ; une certaine scène offre une situation si décisive, si complètement indécente, que, pour mon propre compte, je n’hésite pas à dire que si la pièce eût été faite de mon temps, je n’en aurais pas permis la représentation. »
31La Lettre sur la comédie de l’Imposteur, publiée quinze jours après l’unique représentation du Tartuffe en 1667, et selon toute apparence écrite sous les yeux mêmes et d’après les inspirations de Molière, est le plaidoyer le plus habile et le plus intéressant qu’on ait opposé au réquisitoire des contemporains. Elle fut décisive auprès d’une foule de personnes, et autant les uns avaient été ardents à blâmer, autant les autres ont été ardents à défendre. Fénélon prit ouvertement le parti de Molière ; il justifia implicitement la donnée de l’Imposteur, en écrivant dans Télémaque « L’hypocrite est le plus dangereux des méchants, la fausse piété étant cause que les hommes n’osent plus se fier à la véritable. Les hypocrites souffrent dans les enfers des peines plus cruelles que les enfants qui ont égorgé leurs pères et leurs mères, que les épouses qui ont trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, que les traîtres qui ont livré leur patrie, après avoir violé tous leurs serments. » Fénélon alla plus loin il n’hésita point à blâmer tout haut la sortie de Bourdaloue. « Bourdaloue, disait-il, n’est point Tartuffe, mais ses ennemis diront qu’il est jésuite. » Tandis que l’archevêque de Cambrai applaudissait Molière d’avoir démasqué l’un des vices les plus dangereux pour la vraie piété, un bel esprit qui se piquait aussi d’être un esprit fort. Saint-Évremond, voyait dans Tartuffe œuvre destinée à convertir les incrédules :
32« Je viens de lire le Tartuffe, écrivait-il à un ami, c’est le chef-d’œuvre de Molière. Je ne sais pas comment on a pu en empêcher si longtemps la représentation. Si je me sauve, je lui devrai mon salut. La dévotion est si raisonnable dans la bouche de Cléante, qu’elle me fait renoncer à toute ma philosophie ; et les faux dévots sont si bien dépeints, que la honte de leur peinture les fera renoncer à l’hypocrisie. Sainte piété, que vous allez apporter de bien au monde ! »
33À travers tant d’opinions divergentes, le public n’eut jamais qu’une seule et même opinion : il applaudit et il admira toujours. Au dix septième siècle, les molinistes étaient satisfaits de Molière, parce qu’ils voyaient dans sa pièce une attaque contre les jansénistes, et ces derniers adoucissaient leur rigorisme, parce qu’ils croyaient reconnaître un moliniste dans Tartuffe, ce qui n’empêchait pas le père Bouhours de composer pour l’auteur une très-louangeuse épitaphe. Dans le siècle suivant, le saint homme fut adopté, choyé par les philosophes, et de notre temps même, chaque fois que le pouvoir eut le tort de faire intervenir la religion dans les affaires de l’État chaque fois qu’une atteinte fut portée à la liberté de conscience on joua Tartuffe comme une protestation toujours vivante et toujours actuelle. N’est-ce pas là la preuve la plus irrécusable de la portée, et de ce qu’on pourrait appeler la vérité profondément humaine de cette œuvre ? Maintenant, après tant de témoignages d’admiration ou des critiques tombées de si haut, s’il nous est permis de poser une question, nous nous demanderons : Cette pièce de Molière, qui a soulevé tant d’orages, et de notre temps même occasionné plus d’une émeute, cachait-elle réellement, comme on l’a dit d’un côté, une attaque contre la croyance, ou, comme on l’a dit de l’autre, une défense de la croyance contre l’hypocrisie qui ne fait que la compromettre ? Nous pensons, pour notre part, que Molière n’avait, à proprement parler, aucune intention religieuse, soit dans le sens de l’attaque, soit dans le sens de la défense, et qu’il voulait tout simplement flétrir un vice, en laissant la religion complètement en dehors. Mais, nous ajouterons qu’en attaquant les faux dévots, il forgea, non pas positivement pour les hommes de son temps, mais pour ceux qui les suivirent, des armes qui devaient blesser plus d’un croyant sincère. Molière, en effet, placé au milieu des génies conservateurs et religieux du dix-septième siècle, forme avec Bayle et La Fontaine la transition de l’école de Montaigne à l’école de Voltaire. Le trait lancé par Poquelin, contre ceux qui de son temps se couvraient de la piété comme d’un masque, et l’exploitaient comme un instrument, ce trait fut bientôt ramassé comme sur un champ de bataille par ceux qui ne croyaient plus, et lancé de nouveau par eux contre ceux qui croyaient encore.
34Tartuffe eut la même destinée que les Provinciales. Il dépassa le but que sans aucun doute l’auteur s’était proposé, et l’on peut de tous points rappeler, à propos de Molière, ce jugement de M. Sainte-Beuve sur Pascal :
35« En démasquant si bien le dedans, il contribua à discréditer la pratique ; en perçant si victorieusement le casuisme, il atteignit, sans y songer, la confession même, c’est-à-dire le tribunal qui rend nécessaire ce code de procédure morale et, jusqu’à un certain point, cet art de chicane. On débite chez ces apothicaires bien des poisons ; quand cela fut bien prouvé, on eut l’idée toute naturelle de conclure à laisser là le remède. Ce qu’un de ses descendants les plus directs, Paul-Louis Courier, a dit du confessionnal, l’auteur des Provinciales l’a préparé.
36« L’esprit humain, une fois éveillé, tire jusqu’au bout les conséquences. La raillerie est comme ces coursiers des dieux d’Homère : en trois pas au bout du monde. Les Provinciales, le Tartuffe et le Mariage de Figaro ! »
Préface
37Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée, et les gens qu’elle joue ont bien fait voir qu’ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j’ai joués jusques ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, ont souffert doucement qu’on les ait représentés, et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l’on a faites d’eux ; mais les hypocrites n’ont point entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d’abord, et ont trouvé étrange que j’eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant d’honnêtes gens se mêlent. C’est un crime qu’ils ne sauraient me pardonner ; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n’ont eu garde de l’attaquer par le côté qui les a blessés : ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu ; et le Tartuffe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d’un bout à l’autre, pleine d’abominations, et l’on n’y trouve rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont impies ; les gestes même y sont criminels ; et le moindre coup d’œil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu’ils trouvent moyen d’expliquer à mon désavantage.
38J’ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure de tout le monde ; les corrections que j’y ai pu faire ; le jugement du roi et de la reine, qui l’ont vue ; l’approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l’ont honorée publiquement de leur présence ; le témoignage des gens de bien, qui l’ont trouvée profitable, tout cela n’a de rien servi. Ils n’en veulent point démordre ; et, tous les jours encore, ils font crier en public des zélés indiscrets, qui me disent des injures pieusement, et me damnent par charité.
39Je me soucierais fort peu de tout ce qu’ils peuvent dire, n’était l’artifice qu’ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi, et qui, par la chaleur qu’ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu’on veut leur donner. Voilà ce qui m’oblige à me défendre. C’est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie ; et je les conjure, de tout mon cœur, de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent.
40Si l’on prend la peine d’examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu’elle ne tend nullement à jouer les choses que l’on doit révérer ; que je l’ai traitée avec toutes les précautions que demandait la délicatesse de la matière ; et que j’ai mis tout l’art et tous les soins qu’il m’a été possible pour bien distinguer le personnage de l’hypocrite d’avec celui du vrai dévot. J’ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l’auditeur en balance ; on le connaît d’abord aux marques que je lui donne ; et, d’un bout à l’autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action, qui ne peigne aux spectateurs le caractère d’un méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose.
41Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d’insinuer que ce n’est point au théâtre à parler de ces matières ; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C’est une proposition qu’ils ne font que supposer, et qu’ils ne prouvent en aucune façon ; et, sans doute, il ne serait pas difficile de leur faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisait partie de leurs mystères ; que les Espagnols, nos voisins, ne célèbrent guère de fêtes où la comédie ne soit mêlée ; et que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d’une confrérie à qui appartient encore aujourd’hui l’hôtel de Bourgogne ; que c’est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi ; qu’on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d’un docteur de Sorbonne ; et, sans aller chercher si loin, que l’on a joué, de notre temps, des pièces saintes de M. de Corneille, qui ont été l’admiration de toute la France.
42Si l’emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l’État, d’une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C’est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions ; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant ; mais on ne veut point être ridicule.
43On me reproche d’avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Hé ! pouvais-je m’en empêcher, pour bien représenter le caractère d’un hypocrite ? Il suffit, ce me semble, que je fasse connaître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j’en aie retranché les termes consacrés, dont on aurait eu peine à lui entendre faire un mauvais usage. — Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse. — Mais cette morale est-elle quelque chose dont tout le monde n’eût les oreilles rebattues ? Dit-elle rien de nouveau dans ma comédie ? Et peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits ; que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre ; qu’elles reçoivent quelque autorité de la bouche d’un scélérat ? Il n’y a nulle apparence à cela ; et l’on doit approuver la comédie du Tartuffe, ou condamner généralement toutes les comédies.
44C’est à quoi l’on s’attache furieusement depuis un temps ; et jamais on ne s’était si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier qu’il n’y ait eu des Pères de l’Église qui ont condamné la comédie ; mais on ne peut pas me nier aussi qu’il n’y en ait eu quelques uns qui l’ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l’autorité dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage : et toute la conséquence qu’on peut tirer de cette diversité d’opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières, c’est qu’ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l’ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres l’ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains spectacles qu’on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.
45Et en effet, puisqu’on doit discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre, et d’envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu’ôter le voile de l’équivoque, et regarder ce qu’est la comédie en soi, pour voir si elle est condamnable. On connaîtra, sans doute, que, n’étant autre chose qu’un poème ingénieux, qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes, on ne saurait la censurer sans injustice ; et, si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l’antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisaient profession d’une sagesse si austère, et qui criaient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu’Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s’est donné le soin de réduire en préceptes l’art de faire des comédies. Elle nous apprendra que de ses plus grands hommes, et des premiers en dignité, ont fait gloire d’en composer eux-mêmes ; qu’il y en a eu d’autres qui n’ont pas dédaigné de réciter en public celles qu’ils avoient composées, que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime, par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a voulu l’honorer ; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des honneurs extraordinaires : je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine.
46J’avoue qu’il y a eu des temps ou la comédie s’est corrompue. Et qu’est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours ? Il n’y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime ; point d’art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions ; rien de si bon en soi qu’ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons ; et cependant il y a eu des temps où elle s’est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d’empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel ; elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connaissance d’un Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature ; et pourtant on n’ignore pas que souvent en l’a détournée de son emploi, et qu’on l’a occupée publiquement à soutenir l’impiété. Les choses même les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes ; et nous voyons des scélérats qui, tous les jours, abusent de la piété, et la font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu’il est besoin de faire. On n’enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l’on corrompt, avec la malice des corrupteurs. On sépare toujours le mauvais usage d’avec l’intention de l’art ; et, comme on ne s’avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle s’est renfermée dans ce qu’elle a pu voir ; et nous ne devons point la tirer des bornes qu’elle s’est données, l’étendre plus loin qu’il ne faut, et lui faire embrasser l’innocent avec le coupable. La comédie qu’elle a eu dessein d’attaquer n’est point du tout la comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont tout à fait opposées. Elles n’ont aucun rapport l’une avec l’autre que la ressemblance du nom, et ce serait une injustice épouvantable que de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu’il y a une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute, feraient un grand désordre dans le monde. Il n’y aurait rien par là qui ne fût condamné ; et puisque l’on ne garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l’on verra régner l’instruction et l’honnêteté.
47Je sais qu’il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie ; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses ; que les passions que l’on y dépeint sont d’autant plus touchantes qu’elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c’est que de s’attendrir à la vue d’une passion honnête ; et c’est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu’une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine ; et je ne sais s’il n’est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement. J’avoue qu’il y a des lieux qu’il vaut mieux fréquenter que le théâtre ; et si l’on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu’elle soit condamnée avec le reste ; mais supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu’on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un mot d’un grand prince sur la comédie du Tartuffe.
48Huit jours après qu’elle eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée Scaramouche ermite ; et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot de celle de Scaramouche ; » à quoi le prince répondit : « La raison de cela, c’est que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point : mais celle de Molière les joue eux-mêmes ; c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. »
Premier Placet
49Sire,
50Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru que, dans l’emploi où je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; et comme l’hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j’avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mit en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée.
51Je l’ai faite, Sire, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, et toutes les circonspections que pouvait demander la délicatesse de la matière ; et pour mieux conserver l’estime et le respect qu’on doit aux vrais dévots, j’en ai distingué le plus que j’ai pu le caractère que j’avais à toucher. Je n’ai point laissé d’équivoque, j’ai ôté ce qui pouvait confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi dans cette peinture que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font reconnaître d’abord un véritable et franc hypocrite.
52Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, Sire, de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l’on a su vous prendre par l’endroit seul que vous êtes prenable, je veux dire par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont eu l’adresse de trouver grâce auprès de Votre Majesté ; et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu’elle fût, et quelque ressemblante qu’on la trouvât.
53Bien que ce m’eût été un coup sensible que la suppression de cet ouvrage, mon malheur pourtant était adouci par la manière dont Votre Majesté s’était expliquée sur ce sujet ; et j’ai cru, Sire, qu’elle m’ôtait tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu’elle ne trouvait rien à dire dans cette comédie qu’elle me défendait de produire en public.
54Mais, malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi du monde et du plus éclairé, malgré l’approbation encore de M. le légat, et de la plus grande partie de nos prélats, qui tous, dans les lectures particulières que je leur ai faites de mon ouvrage, se sont trouvés d’accord avec les sentiments de Votre Majesté ; malgré tout cela, dis-je, on voit un livre composé par le curé de… qui donne hautement un démenti à tous ces augustes témoignages. Votre Majesté a beau dire, et M. le légat et MM. les prélats ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l’avoir vue, est diabolique, et diabolique mon cerveau ; je suis un démon vêtu de chair et habillé en homme, un libertin, un impie digne d’un supplice exemplaire. Ce n’est pas assez que le feu expie en public mon offense, j’en serais quitte à trop bon marché : le zèle charitable de ce galant homme de bien n’a garde de demeurer là ; il ne veut point que j’aie de miséricorde auprès de Dieu, il veut absolument que je sois damné, c’est une affaire résolue.
55Ce livre, Sire, a été présenté à Votre Majesté ; et, sans doute, elle juge bien elle-même combien il m’est fâcheux de me voir exposé tous les jours aux insultes de ces messieurs ; quel tort me feront dans le monde de telles calomnies, s’il faut qu’elles soient tolérées ; et quel intérêt j’ai enfin à me purger de son imposture, et à faire voir au public que ma comédie n’est rien moins que ce qu’on veut qu’elle soit. Je ne dirai point, Sire, ce que j’aurais à demander pour ma réputation, et pour justifier à tout le monde l’innocence de mon ouvrage : les rois éclairés, comme vous, n’ont pas besoin qu’on leur marque ce qu’on souhaite ; ils voient, comme Dieu, ce qu’il nous faut, et savent mieux que nous ce qu’ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes intérêts entre les mains de Votre Majesté ; et j’attends d’elle, avec respect, tout ce qu’il lui plaira d’ordonner là-dessus.
Second Placet
56Sire,
57C’est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes ; mais, dans l’état où je me vois, où trouver, Sire, une protection qu’au lieu où je la viens chercher ? Et qui puis-je solliciter contre l’autorité de la puissance qui m’accable, que la source de la puissance et de l’autorité, que le juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le maître de toutes choses ?
58Ma comédie, Sire, n’a pu jouir ici des bontés de Votre Majesté. En vain je l’ai produite sous le titre de l’Imposteur, et déguisé le personnage sous l’ajustement d’un homme du monde ; j’ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée, et des dentelles sur tout l’habit, mettre en plusieurs endroits des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j’ai jugé capable de fournir l’ombre d’un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire : tout cela n’a de rien servi. La cabale s’est réveillée aux simples conjectures qu’ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comédie n’a pas plutôt paru, qu’elle s’est vue foudroyée par le coup d’un pouvoir qui doit imposer du respect ; et tout ce que j’ai pu faire en cette rencontre pour me sauver moi-même de l’éclat de cette tempête, c’est de dire que Votre Majesté avait eu la bonté de m’en permettre la représentation, et que je n’avais pas cru qu’il fût besoin de demander cette permission à d’autres, puisqu’il n’y avait qu’elle seule qui me l’eût défendue.
59Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et ne jettent dans leur parti, comme ils l’ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d’autant plus prompts à se laisser tromper qu’ils jugent d’autrui par eux-mêmes. Ils ont l’art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu’ils fassent, ce n’est point du tout l’intérêt de Dieu, qui les peut émouvoir : ils l’ont assez montré dans les comédies qu’ils ont souffert qu’on ait jouées tant de fois en public sans en dire le moindre mot. Celles-là n’attaquaient que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu : mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes ; et c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde ; et, sans doute, on ne manquera pas de dire à Votre Majesté que chacun s’est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, Sire, c’est que tout Paris ne s’est scandalisé que de la défense qu’on en a fait, que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable, et qu’on s’est étonné que des personnes d’une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devraient être l’horreur de tout le monde, et sont si opposés à la véritable piété, dont elles font profession.
60J’attends avec respect l’arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière : mais il est très assuré, Sire, qu’il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartuffes ont l’avantage ; qu’ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume.
61Daignent vos bontés, Sire, me donner une protection contre leur rage envenimée ! et puissé-je, au retour d’une campagne si glorieuse, délasser Votre Majesté des fatigues de ses conquêtes, lui donner d’innocents plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l’Europe.
Troisième Placet
62Sire,
63Un fort honnête médecin, dont j’ai l’honneur d’être le malade, me promet et veut s’obliger par-devant notaire de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté. Je lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandais pas tant, et que je serais satisfait de lui pourvu qu’il s’obligeât de ne me point tuer. Cette grâce, Sire, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de…
64Oserais-je demander encore cette grâce à Votre Majesté le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés ? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots ; et je le serais, par cette seconde, avec les médecins. C’est pour moi, sans doute, trop de grâces à la fois ; mais peut-être n’en est-ce pas trop pour Votre Majesté ; et j’attends, avec un peu d’espérance respectueuse, la réponse de mon placet.
Personnages
65- Mme Pernelle, mère d’Orgon.
66- Orgon, mari d’Elmire.
67- Elmire, femme d’Orgon.
68- Damis, fils d’Orgon.
69- Mariane, fille d’Orgon et amante de Valère.
70- Valère, amant de Mariane.
71- Cléante, beau-frère d’Orgon.
72- Tartuffe, faux dévot.
73- Dorine, suivante de Mariane.
74- M. Loyal, sergent.
75- Un Exempt.
76- Flipote, servante de madame Pernelle.
77La scène est à Paris dans la maison d’Orgon.
Acte I
Scène 1
78Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Damis, Dorine, Flipote.
79**Madame Pernelle**
80Allons, Flipote, allons ; que d’eux je me délivre.
81**Elmire**
82Vous marchez d’un tel pas, qu’on a peine à vous suivre.
83**Madame Pernelle**
84Laissez, ma bru, laissez ; ne venez pas plus loin ;
85Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.
86**Elmire**
87De ce que l’on vous doit envers vous on s’acquitte.
88Mais, ma mère, d’où vient que vous sortez si vite ?
89**Madame Pernelle**
90C’est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
91Et que de me complaire on ne prend nul souci.
92Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
93Dans toutes mes leçons j’y suis contrariée ;
94On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
95Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.
96**Dorine**
97Si…
98**Madame Pernelle**
99Vous êtes, ma mie, une fille suivante,
100Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente ;
101Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.
102**Damis**
103Mais…
104**Madame Pernelle**
105Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils ;
106C’est moi qui vous le dis, qui suis votre grand’mère ;
107Et j’ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
108Que vous preniez tout l’air d’un méchant garnement,
109Et ne lui donneriez jamais que du tourment.
110**Mariane**
111Je crois…
112**Madame Pernelle**
113Mon Dieu ! sa sœur, vous faites la discrète,
114Et vous n’y touchez pas, tant vous semblez doucette ;
115Mais il n’est, comme on dit, pire eau que l’eau qui dort,
116Et vous menez sous chape un train que je hais fort.
117**Elmire**
118Mais, ma mère…
119**Madame Pernelle**
120Ma bru, qu’il ne vous en déplaise,
121Votre conduite, en tout, est tout à fait mauvaise ;
122Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux ;
123Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux.
124Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse,
125Que vous alliez vêtue ainsi qu’une princesse.
126Quiconque à son mari veut plaire seulement,
127Ma bru, n’a pas besoin de tant d’ajustement.
128**Cléante**
129Mais, madame, après tout…
130**Madame Pernelle**
131Pour vous, monsieur son frère,
132Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ;
133Mais enfin si j’étais de mon fils son époux,
134Je vous prierais bien fort de n’entrer point chez nous.
135Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
136Qui par d’honnêtes gens ne se doivent point suivre.
137Je vous parle un peu franc ; mais c’est là mon humeur,
138Et je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur.
139**Damis**
140Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux, sans doute…
141**Madame Pernelle**
142C’est un homme de bien qu’il faut que l’on écoute ;
143Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux,
144De le voir querellé par un fou comme vous.
145**Damis**
146Quoi ! je souffrirai, moi, qu’un cagot de critique
147Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique ;
148Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
149Si ce beau monsieur-là n’y daigne consentir ?
150**Dorine**
151S’il le faut écouter, et croire à ses maximes,
152On ne peut faire rien, qu’on ne fasse des crimes ;
153Car il contrôle tout, ce critique zélé.
154**Madame Pernelle**
155Et tout ce qu’il contrôle est fort bien contrôlé.
156C’est au chemin du ciel qu’il prétend vous conduire :
157Et mon fils à l’aimer vous devrait tous induire.
158**Damis**
159Non, voyez-vous, ma mère, il n’est père ni rien,
160Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien :
161Je trahirais mon cœur de parler d’autre sorte.
162Sur ses façons de faire à tous coups je m’emporte :
163J’en prévois une suite, et qu’avec ce pied-plat
164Il faudra que j’en vienne à quelque grand éclat.
165**Dorine**
166Certes, c’est une chose aussi qui scandalise
167De voir qu’un inconnu céans s’impatronise ;
168Qu’un gueux, qui, quand il vint, n’avait pas de souliers,
169Et dont l’habit entier valait bien six deniers,
170En vienne jusque-là que de se méconnaître,
171De contrarier tout, et de faire le maître.
172**Madame Pernelle**
173Eh ! merci de ma vie, il en irait bien mieux
174Si tout se gouvernait par ses ordres pieux.
175**Dorine**
176Il passe pour un saint dans votre fantaisie :
177Tout son fait, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie.
178**Madame Pernelle**
179Voyez la langue !
180**Dorine**
181À lui, non plus qu’à son Laurent,
182Je ne me fierais, moi, que sur un bon garant.
183**Madame Pernelle**
184J’ignore ce qu’au fond le serviteur peut être ;
185Mais pour homme de bien je garantis le maître.
186Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez
187Qu’à cause qu’il vous dit à tous vos vérités.
188C’est contre le péché que son cœur se courrouce
189Et l’intérêt du ciel est tout ce qui le pousse.
190**Dorine**
191Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
192Ne saurait-il souffrir qu’aucun hante céans ?
193En quoi blesse le ciel une visite honnête,
194Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ?
195Veut-on que là-dessus je m’explique entre nous ?…
196(Montrant Elmire.)
197Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux.
198**Madame Pernelle**
199Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.
200Ce n’est pas lui tout seul qui blâme ces visites :
201Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
202Ces carrosses sans cesse à la porte plantés,
203Et de tant de laquais le bruyant assemblage,
204Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage.
205Je veux croire qu’au fond il ne se passe rien ;
206Mais enfin on en parle, et cela n’est pas bien.
207**Cléante**
208Hé ! voulez-vous, madame, empêcher qu’on ne cause ?
209Ce serait dans la vie une fâcheuse chose,
210Si, pour les sots discours où l’on peut être mis,
211Il fallait renoncer à ses meilleurs amis.
212Et quand même on pourrait se résoudre à le faire,
213Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ?
214Contre la médisance il n’est point de rempart.
215À tous les sots caquets n’ayons donc nul égard ;
216Efforçons-nous de vivre avec toute innocence,
217Et laissons aux causeurs une pleine licence.
218**Dorine**
219Daphné, notre voisine, et son petit époux,
220Ne seraient-ils point ceux qui parlent mal de nous ?
221Ceux de qui la conduite offre le plus à rire
222Sont toujours sur autrui les premiers à médire :
223Ils ne manquent jamais de saisir promptement
224L’apparente lueur du moindre attachement,
225D’en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
226Et d’y donner le tour qu’ils veulent qu’on y croie ;
227Des actions d’autrui, teintes de leurs couleurs,
228Ils pensent dans le monde autoriser les leurs,
229Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance,
230Aux intrigues qu’ils ont donner de l’innocence,
231Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés
232De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
233**Madame Pernelle**
234Tous ces raisonnements ne font rien à l’affaire.
235On sait qu’Orante mène une vie exemplaire ;
236Tous ses soins vont au ciel ; et j’ai su, par des gens,
237Qu’elle condamne fort le train qui vient céans.
238**Dorine**
239L’exemple est admirable, et cette dame est bonne !
240Il est vrai qu’elle vit en austère personne ;
241Mais l’âge, dans son âme, a mis ce zèle ardent,
242Et l’on sait qu’elle est prude, à son corps défendant.
243Tant qu’elle a pu des cœurs attirer les hommages,
244Elle a fort bien joui de tous ses avantages ;
245Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser,
246Au monde qui la quitte elle veut renoncer,
247Et du voile pompeux d’une haute sagesse
248De ses attraits usés déguiser la faiblesse.
249Ce sont là les retours des coquettes du temps :
250Il leur est dur de voir déserter les galants.
251Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
252Ne voit d’autre recours que le métier de prude ;
253Et la sévérité de ces femmes de bien
254Censure toute chose, et ne pardonne à rien.
255Hautement d’un chacun elles blâment la vie,
256Non point par charité, mais par un trait d’envie,
257Qui ne saurait souffrir qu’une autre ait les plaisirs
258Dont le penchant de l’âge a sevré leurs désirs.
259**Madame Pernelle, à Elmire.**
260Voilà les contes bleus qu’il vous faut pour vous plaire,
261Ma bru. L’on est chez vous contrainte de se taire :
262Car madame, à jaser, tient le dé tout le jour.
263Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
264Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage
265Qu’en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
266Que le ciel au besoin l’a céans envoyé
267Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ;
268Que, pour votre salut, vous le devez entendre,
269Et qu’il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
270Ces visites, ces bals, ces conversations,
271Sont du malin esprit toutes inventions.
272Là, jamais on n’entend de pieuses paroles ;
273Ce sont propos oisifs, chansons, et fariboles :
274Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
275Et l’on y sait médire et du tiers et du quart.
276Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées
277De la confusion de telles assemblées :
278Mille caquets divers s’y font en moins de rien ;
279Et, comme l’autre jour un docteur dit fort bien,
280C’est véritablement la tour de Babylone,
281Car chacun y babille, et tout du long de l’aune ;
282Et, pour conter l’histoire où ce point l’engagea…
283(Montrant Cléante.)
284Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà !
285Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,
286(À Elmire.)
287Et sans… Adieu, ma bru ; je ne veux plus rien dire.
288Sachez que pour céans j’en rabats de moitié,
289Et qu’il fera beau temps quand j’y mettrai le pied.
290(Donnant un soufflet à Flipote.)
291Allons, vous, vous rêvez et bayez aux corneilles.
292Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles.
293Marchons, gaupe, marchons.
Scène 2
294Cléante, Dorine.
295**Cléante**
296Je n’y veux point aller,
297De peur qu’elle ne vînt encor me quereller,
298Que cette bonne femme…
299**Dorine**
300Ah ! certes, c’est dommage
301Qu’elle ne vous ouît tenir un tel langage :
302Elle vous dirait bien qu’elle vous trouve bon,
303Et qu’elle n’est point d’âge à lui donner ce nom !
304**Cléante**
305Comme elle s’est pour rien contre nous échauffée !
306Et que de son Tartuffe elle paraît coiffée !
307**Dorine**
308Oh ! vraiment, tout cela n’est rien au prix du fils :
309Et, si vous l’aviez vu, vous diriez : C’est bien pis !
310Nos troubles l’avaient mis sur le pied d’homme sage,
311Et, pour servir son prince, il montra du courage.
312Mais il est devenu comme un homme hébété
313Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ;
314Il l’appelle son frère et l’aime dans son âme
315Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, fille et femme.
316C’est de tous ses secrets l’unique confident,
317Et de ses actions le directeur prudent ;
318Il le choie, il l’embrasse ; et pour une maîtresse
319On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse :
320À table, au plus haut bout il veut qu’il soit assis ;
321Avec joie il l’y voit manger autant que six ;
322Les bons morceaux de tout, il faut qu’on les lui cède ;
323Et, s’il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide.
324Enfin il en est fou ; c’est son tout, son héros ;
325Il l’admire à tous coups, le cite à tout propos ;
326Ses moindres actions lui semblent des miracles,
327Et tous les mots qu’il dit sont pour lui des oracles.
328Lui, qui connaît sa dupe et qui veut en jouir,
329Par cent dehors fardés a l’art de l’éblouir ;
330Son cagotisme en tire à toute heure des sommes,
331Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.
332Il n’est pas jusqu’au fat qui lui sert de garçon,
333Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon ;
334Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,
335Et jeter nos rubans, notre rouge, et nos mouches.
336Le traître, l’autre jour, nous rompit de ses mains
337Un mouchoir qu’il trouva dans une Fleur des Saints,
338Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,
339Avec la sainteté les parures du diable.
Scène 3
340Elmire, Mariane, Damis, Cléante, Dorine.
341**Elmire, à Cléante.**
342Vous êtes bien heureux de n’être point venu
343Au discours qu’à la porte elle nous a tenu.
344Mais j’ai vu mon mari ; comme il ne m’a point vue,
345Je veux aller là-haut attendre sa venue.
346**Cléante**
347Moi, je l’attends ici pour moins d’amusement ;
348Et je vais lui donner le bonjour seulement.
Scène 4
349Cléante, Damis, Dorine.
350**Damis**
351De l’hymen de ma sœur touchez-lui quelque chose :
352J’ai soupçon que Tartuffe à son effet s’oppose,
353Qu’il oblige mon père à des détours si grands ;
354Et vous n’ignorez pas quel intérêt j’y prends…
355Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère,
356La sœur de cet ami, vous le savez, m’est chère ;
357Et s’il fallait…
358**Dorine**
359Il entre.
Scène 5
360Orgon, Cléante, Dorine.
361**Orgon**
362Ah ! mon frère, bonjour.
363**Cléante**
364Je sortais, et j’ai joie à vous voir de retour.
365La campagne à présent n’est pas beaucoup fleurie.
366**Orgon**
367Dorine… (À Cléante.) Mon beau-frère, attendez, je vous prie.
368Vous voulez bien souffrir, pour m’ôter de souci,
369Que je m’informe un peu des nouvelles d’ici.
370(À Dorine.)
371Tout s’est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte ?
372Qu’est-ce qu’on fait céans ? comme est-ce qu’on s’y porte ?
373**Dorine**
374Madame eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir,
375Avec un mal de tête étrange à concevoir.
376**Orgon**
377Et Tartuffe ?
378**Dorine**
379Tartuffe ! Il se porte à merveille,
380Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.
381**Orgon**
382Le pauvre homme !
383**Dorine**
384Le soir elle eut un grand dégoût,
385Et ne put, au souper, toucher à rien du tout,
386Tant sa douleur de tête était encor cruelle !
387**Orgon**
388Et Tartuffe ?
389**Dorine**
390Il soupa, lui tout seul, devant elle ;
391Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
392Avec une moitié de gigot en hachis.
393**Orgon**
394Le pauvre homme !
395**Dorine**
396La nuit se passa tout entière
397Sans qu’elle pût fermer un moment la paupière ;
398Des chaleurs l’empêchaient de pouvoir sommeiller,
399Et jusqu’au jour, près d’elle, il nous fallut veiller.
400**Orgon**
401Et Tartuffe ?
402**Dorine**
403Pressé d’un sommeil agréable,
404Il passa dans sa chambre au sortir de la table ;
405Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
406Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.
407**Orgon**
408Le pauvre homme !
409**Dorine**
410À la fin, par nos raisons gagnée,
411Elle se résolut à souffrir la saignée ;
412Et le soulagement suivit tout aussitôt.
413**Orgon**
414Et Tartuffe ?
415**Dorine**
416Il reprit courage comme il faut ;
417Et, contre tous les maux fortifiant son âme,
418Pour réparer le sang qu’avait perdu madame,
419But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.
420**Orgon**
421Le pauvre homme !
422**Dorine**
423Tous deux se portent bien enfin ;
424Et je vais à madame annoncer, par avance,
425La part que vous prenez à sa convalescence.
Scène 6
426Orgon, Cléante.
427**Cléante**
428À votre nez, mon frère, elle se rit de vous :
429Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux,
430Je vous dirai tout franc que c’est avec justice.
431A-t-on jamais parlé d’un semblable caprice ?
432Et se peut-il qu’un homme ait un charme aujourd’hui
433À vous faire oublier toutes choses pour lui ?
434Qu’après avoir chez vous réparé sa misère,
435Vous en veniez au point… ?
436**Orgon**
437Halte-là, mon beau-frère,
438Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.
439**Cléante**
440Je ne le connais pas, puisque vous le voulez ;
441Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être…
442**Orgon**
443Mon frère, vous seriez charmé de le connaître ;
444Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
445C’est un homme… qui… ah !… un homme… un homme enfin.
446Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde
447Et comme du fumier regarde tout le monde.
448Oui, je deviens tout autre avec son entretien ;
449Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien ;
450De toutes amitiés il détache mon âme ;
451Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
452Que je m’en soucierais autant que de cela.
453**Cléante**
454Les sentiments humains, mon frère, que voilà !
455**Orgon**
456Ah ! si vous aviez vu comme j’en fis rencontre,
457Vous auriez pris pour lui l’amitié que je montre.
458Chaque jour à l’église il venait, d’un air doux,
459Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
460Il attirait les yeux de l’assemblée entière
461Par l’ardeur dont au ciel il poussait sa prière ;
462Il faisait des soupirs, de grands élancements,
463Et baisait humblement la terre à tous moments :
464Et, lorsque je sortais, il me devançait vite
465Pour m’aller, à la porte, offrir de l’eau bénite.
466Instruit par son garçon, qui dans tout l’imitait,
467Et de son indigence, et de ce qu’il était,
468Je lui faisais des dons ; mais, avec modestie,
469Il me voulait toujours en rendre une partie.
470C’est trop, me disait-il, c’est trop de la moitié.
471Je ne mérite pas de vous faire pitié.
472Et, quand je refusais de le vouloir reprendre,
473Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.
474Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,
475Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.
476Je vois qu’il reprend tout, et qu’à ma femme même
477Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ;
478Il m’avertit des gens qui lui font les yeux doux,
479Et plus que moi six fois il s’en montre jaloux.
480Mais vous ne croiriez point jusqu’où monte son zèle :
481Il s’impute à péché la moindre bagatelle ;
482Un rien presque suffit pour le scandaliser,
483Jusque-là qu’il se vint l’autre jour accuser
484D’avoir pris une puce en faisant sa prière,
485Et de l’avoir tuée avec trop de colère.
486**Cléante**
487Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi.
488Avec de tels discours, vous moquez-vous de moi ?
489Et que prétendez-vous ? Que tout ce badinage…
490**Orgon**
491Mon frère, ce discours sent le libertinage :
492Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ;
493Et, comme je vous l’ai plus de dix fois prêché,
494Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
495**Cléante**
496Voilà de vos pareils le discours ordinaire :
497Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.
498C’est être libertin que d’avoir de bons yeux ;
499Et qui n’adore pas de vaines simagrées,
500N’a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
501Allez, tous vos discours ne me font point de peur ;
502Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.
503De tous vos façonniers on n’est point les esclaves.
504Il est de faux dévots ainsi que de faux braves :
505Et, comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit
506Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
507Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace,
508Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
509Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction
510Entre l’hypocrisie et la dévotion ?
511Vous les voulez traiter d’un semblable langage,
512Et rendre même honneur au masque qu’au visage ;
513Égaler l’artifice à la sincérité,
514Confondre l’apparence avec la vérité,
515Estimer le fantôme autant que la personne,
516Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne ?
517Les hommes, la plupart, sont étrangement faits ;
518Dans la juste nature on ne les voit jamais :
519La raison a pour eux des bornes trop petites ;
520En chaque caractère ils passent ses limites,
521Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent
522Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
523Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.
524**Orgon**
525Oui, vous êtes, sans doute, un docteur qu’on révère,
526Tout le savoir du monde est chez vous retiré ;
527Vous êtes le seul sage et le seul éclairé,
528Un oracle, un Caton, dans le siècle où nous sommes ;
529Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.
530**Cléante**
531Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
532Et le savoir chez moi n’est pas tout retiré.
533Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,
534Du faux avec le vrai faire la différence.
535Et comme je ne vois nul genre de héros
536Qui soient plus à priser que les parfaits dévots,
537Aucune chose au monde et plus noble, et plus belle,
538Que la sainte ferveur d’un véritable zèle ;
539Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
540Que le dehors plâtré d’un zèle spécieux,
541Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,
542De qui la sacrilège et trompeuse grimace
543Abuse impunément, et se joue, à leur gré,
544De ce qu’ont les mortels de plus saint et sacré ;
545Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise,
546Font de dévotion métier et marchandise,
547Et veulent acheter crédit et dignités
548À prix de faux clins d’yeux et d’élans affectés ;
549Ces gens, dis-je, qu’on voit, d’une ardeur non commune,
550Par le chemin du ciel courir à leur fortune ;
551Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour,
552Et prêchent la retraite au milieu de la cour ;
553Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,
554Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d’artifices,
555Et, pour perdre quelqu’un, couvrent insolemment
556De l’intérêt du ciel leur fier ressentiment ;
557D’autant plus dangereux dans leur âpre colère,
558Qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère,
559Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
560Veut nous assassiner avec un fer sacré :
561De ce faux caractère on en voit trop paraître.
562Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître.
563Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux
564Qui peuvent nous servir d’exemples glorieux.
565Regardez Ariston, regardez Périandre,
566Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre ;
567Ce titre par aucun ne leur est débattu ;
568Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu,
569On ne voit point en eux ce faste insupportable,
570Et leur dévotion est humaine, est traitable :
571Ils ne censurent point toutes nos actions,
572Ils trouvent trop d’orgueil dans ces corrections ;
573Et, laissant la fierté des paroles aux autres,
574C’est par leurs actions qu’ils reprennent les nôtres.
575L’apparence du mal a chez eux peu d’appui,
576Et leur âme est portée à juger bien d’autrui.
577Point de cabale en eux, point d’intrigues à suivre ;
578On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre.
579Jamais contre un pécheur ils n’ont d’acharnement,
580Ils attachent leur haine au péché seulement,
581Et ne veulent point prendre avec un zèle extrême
582Les intérêts du ciel, plus qu’il ne veut lui-même.
583Voilà mes gens, voilà comme il en faut user,
584Voilà l’exemple enfin qu’il se faut proposer.
585Votre homme, à dire vrai, n’est pas de ce modèle :
586C’est de fort bonne foi que vous vantez son zèle ;
587Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.
588**Orgon**
589Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit ?
590**Cléante**
591Oui.
592**Orgon, s’en allant.**
593Je suis votre valet.
594**Cléante**
595De grâce, un mot, mon frère.
596Laissons là ce discours. Vous savez que Valère,
597Pour être votre gendre, a parole de vous.
598**Orgon**
599Oui.
600**Cléante**
601Vous aviez pris jour pour un lien si doux.
602**Orgon**
603Il est vrai.
604**Cléante**
605Pourquoi donc en différer la fête ?
606**Orgon**
607Je ne sais.
608**Cléante**
609Auriez-vous autre pensée en tête ?
610**Orgon**
611Peut-être.
612**Cléant**
613Vous voulez manquer à votre foi ?
614**Orgon**
615Je ne dis pas cela.
616**Cléante**
617Nul obstacle, je croi,
618Ne vous peut empêcher d’accomplir vos promesses.
619**Orgon**
620Selon.
621**Cléante**
622Pour dire un mot faut-il tant de finesses ?
623Valère, sur ce point, me fait vous visiter.
624**Orgon**
625Le ciel en soit loué !
626**Cléante**
627Mais que lui reporter ?
628**Orgon**
629Tout ce qu’il vous plaira.
630**Cléante**
631Mais il est nécessaire
632De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc ?
633**Orgon**
634De faire
635Ce que le ciel voudra.
636**Cléante**
637Mais parlons tout de bon.
638Valère a votre foi ; la tiendrez-vous, ou non ?
639**Orgon**
640Adieu.
641**Cléante, seul.**
642Pour son amour je crains une disgrâce,
643Et je dois l’avertir de tout ce qui se passe.
Acte II
Scène 1
644Orgon, Mariane.
645**Orgon**
646Mariane !
647**Mariane**
648Mon père ?
649**Orgon**
650Approchez. J’ai de quoi
651Vous parler en secret.
652**Mariane, à Orgon, qui regarde dans un petit cabinet.**
653Que cherchez-vous ?
654**Orgon**
655Je voi
656Si quelqu’un n’est point là qui pourrait nous entendre,
657Car ce petit endroit est propre pour surprendre.
658Or sus, nous voilà bien. J’ai, Mariane, en vous
659Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
660Et de tout temps aussi vous m’avez été chère.
661**Mariane**
662Je suis fort redevable à cet amour de père.
663**Orgon**
664C’est fort bien dit, ma fille ; et, pour le mériter,
665Vous devez n’avoir soin que de me contenter.
666**Mariane**
667C’est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
668**Orgon**
669Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ?
670**Mariane**
671Qui, moi ?
672**Orgon**
673Vous. Voyez bien comme vous répondrez.
674**Mariane**
675Hélas ! j’en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.
Scène 2
676Orgon, Mariane, Dorine, entrant doucement et se tenant derrière Orgon, sans être vue.
677**Orgon**
678C’est parler sagement… Dites-moi donc, ma fille,
679Qu’en toute sa personne un haut mérite brille,
680Qu’il touche votre cœur, et qu’il vous serait doux
681De le voir par mon choix devenir votre époux.
682Hé ?
683(Mariane se recule avec surprise.)
684**Mariane**
685Hé ?
686**Orgon**
687Qu’est-ce ?
688**Mariane**
689Plaît-il ?
690**Orgon**
691Quoi ?
692**Mariane**
693Me suis-je méprise ?
694**Orgon**
695Comment ?
696**Mariane**
697Qui voulez-vous, mon père, que je dise
698Qui me touche le cœur, et qu’il me serait doux
699De voir, par votre choix, devenir mon époux ?
700**Orgon**
701Tartuffe.
702**Mariane**
703Il n’en est rien, mon père, je vous jure.
704Pourquoi me faire dire une telle imposture ?
705**Orgon**
706Mais je veux que cela soit une vérité ;
707Et c’est assez pour vous que je l’aie arrêté.
708**Mariane**
709Quoi ! vous voulez, mon père ?…
710**Orgon**
711Oui, je prétends, ma fille,
712Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille.
713Il sera votre époux, j’ai résolu cela ;
714(Apercevant Dorine.)
715Et comme sur vos vœux je… Que faites-vous là ?
716La curiosité qui vous presse est bien forte,
717Ma mie, à nous venir écouter de la sorte.
718**Dorine**
719Vraiment, je ne sais pas si c’est un bruit qui part
720De quelque conjecture ou d’un coup de hasard ;
721Mais de ce mariage on m’a dit la nouvelle,
722Et j’ai traité cela de pure bagatelle.
723**Orgon**
724Quoi donc ! la chose est-elle incroyable ?
725**Dorine**
726À tel point
727Que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point.
728**Orgon**
729Je sais bien le moyen de vous le faire croire.
730**Dorine**
731Oui ! oui ! vous nous contez une plaisante histoire !
732**Orgon**
733Je conte justement ce qu’on verra dans peu.
734**Dorine**
735Chansons !
736**Orgon**
737Ce que je dis, ma fille, n’est point jeu.
738**Dorine**
739Allez, ne croyez point à monsieur votre père ;
740Il raille.
741**Orgon**
742Je vous dis…
743**Dorine**
744Non, vous avez beau faire,
745On ne vous croira point.
746**Orgon**
747À la fin, mon courroux…
748**Dorine**
749Hé bien ! on vous croit donc ; et c’est tant pis pour vous.
750Quoi ! se peut-il, monsieur, qu’avec l’air d’homme sage,
751Et cette large barbe au milieu du visage,
752Vous soyez assez fou pour vouloir… ?
753**Orgon**
754Écoutez :
755Vous avez pris céans certaines privautés
756Qui ne me plaisent point ; je vous le dis, ma mie.
757**Dorine**
758Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.
759Vous moquez-vous des gens d’avoir fait ce complot ?
760Votre fille n’est point l’affaire d’un bigot :
761Il a d’autres emplois auxquels il faut qu’il pense.
762Et puis, que vous apporte une telle alliance ?
763À quel sujet aller, avec tout votre bien,
764Choisir un gendre gueux ?…
765**Orgon**
766Taisez-vous. S’il n’a rien,
767Sachez que c’est par là qu’il faut qu’on le révère.
768Sa misère est sans doute une honnête misère ;
769Au-dessus des grandeurs elle doit l’élever,
770Puisque enfin de son bien il s’est laissé priver
771Par son trop peu de soin des choses temporelles,
772Et sa puissante attache aux choses éternelles.
773Mais mon secours pourra lui donner les moyens
774De sortir d’embarras, et rentrer dans ses biens :
775Ce sont fiefs qu’à bon titre au pays on renomme ;
776Et, tel que l’on le voit, il est bien gentilhomme.
777**Dorine**
778Oui, c’est lui qui le dit ; et cette vanité,
779Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.
780Qui d’une sainte vie embrasse l’innocence
781Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance,
782Et l’humble procédé de la dévotion
783Souffre mal les éclats de cette ambition.
784À quoi bon cet orgueil ?… Mais ce discours vous blesse :
785Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
786Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d’ennui,
787D’une fille comme elle un homme comme lui ?
788Et ne devez-vous pas songer aux bienséances,
789Et de cette union prévoir les conséquences ?
790Sachez que d’une fille on risque la vertu,
791Lorsque dans son hymen son goût est combattu ;
792Que le dessein d’y vivre en honnête personne
793Dépend des qualités du mari qu’on lui donne,
794Et que ceux dont partout on montre au doigt le front,
795Font leurs femmes souvent ce qu’on voit qu’elles sont.
796Il est bien difficile enfin d’être fidèle
797À de certains maris faits d’un certain modèle ;
798Et qui donne à sa fille un homme qu’elle hait,
799Est responsable au ciel des fautes qu’elle fait.
800Songez à quels périls votre dessein vous livre.
801**Orgon**
802Je vous dis qu’il me faut apprendre d’elle à vivre !
803**Dorine**
804Vous n’en feriez que mieux de suivre mes leçons.
805**Orgon**
806Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons ;
807Je sais ce qu’il vous faut, et je suis votre père.
808J’avais donné pour vous ma parole à Valère :
809Mais, outre qu’à jouer on dit qu’il est enclin,
810Je le soupçonne encor d’être un peu libertin ;
811Je ne remarque point qu’il hante les églises.
812**Dorine**
813Voulez-vous qu’il y coure à vos heures précises,
814Comme ceux qui n’y vont que pour être aperçus ?
815**Orgon**
816Je ne demande pas votre avis là-dessus.
817Enfin, avec le ciel l’autre est le mieux du monde,
818Et c’est une richesse à nulle autre seconde.
819Cet hymen de tous biens comblera vos désirs,
820Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.
821Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles,
822Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles :
823À nul fâcheux débat jamais vous n’en viendrez ;
824Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.
825**Dorine**
826Elle ? elle n’en fera qu’un sot, je vous assure.
827**Orgon**
828Ouais ! quels discours !
829**Dorine**
830Je dis qu’il en a l’encolure
831Et que son ascendant, monsieur, l’emportera
832Sur toute la vertu que votre fille aura.
833**Orgon**
834Cessez de m’interrompre, et songez à vous taire,
835Sans mettre votre nez où vous n’avez que faire.
836**Dorine, elle l’interrompt toujours au moment où il se retourne pour parler à sa fille.**
837Je n’en parle, monsieur, que pour votre intérêt.
838**Orgon**
839C’est prendre trop de soin ; taisez-vous, s’il vous plaît.
840**Dorine**
841Si l’on ne vous aimait…
842**Orgon**
843Je ne veux pas qu’on m’aime.
844**Dorine**
845Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même.
846**Orgon**
847Ah !
848**Dorine**
849Votre honneur m’est cher, et je ne puis souffrir
850Qu’aux brocards d’un chacun vous alliez vous offrir.
851**Orgon**
852Vous ne vous tairez point ?
853**Dorine**
854C’est une conscience
855Que de vous laisser faire une telle alliance.
856**Orgon**
857Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés… ?
858**Dorine**
859Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ?
860**Orgon**
861Oui, ma bile s’échauffe à toutes ces fadaises,
862Et tout résolument je veux que tu te taises.
863**Dorine**
864Soit. Mais, ne disant mot, je n’en pense pas moins.
865**Orgon**
866Pense, si tu le veux ; mais applique tes soins.
867(Se retournant vers sa fille.)
868À ne m’en point parler, ou… Suffit. Comme sage,
869J’ai pesé mûrement toutes choses.
870**Dorine, à part.**
871J’enrage
872De ne pouvoir parler.
873**Orgon**
874Sans être damoiseau,
875Tartuffe est fait de sorte…
876**Dorine**
877Oui, c’est un beau museau !
878**Orgon**
879Que, quand tu n’aurais même aucune sympathie
880Pour tous les autres dons…
881**Dorine, à part.**
882La voilà bien lotie !
883(Orgon se retourne du côté de Dorine, et, les bras croisés, l’écoute et la regarde en face.)
884Si j’étais en sa place, un homme assurément
885Ne m’épouserait pas de force impunément ;
886Et je lui ferais voir, bientôt après la fête,
887Qu’une femme a toujours une vengeance prête.
888**Orgon, à Dorine.**
889Donc de ce que je dis on ne fera nul cas ?
890**Dorine**
891De quoi vous plaignez-vous ? Je ne vous parle pas.
892**Orgon**
893Qu’est-ce que tu fais donc ?
894**Dorine**
895Je me parle à moi-même.
896**Orgon, à part.**
897Fort bien. Pour châtier son insolence extrême,
898Il faut que je lui donne un revers de ma main.
899(Il se met en posture de donner un soufflet à Dorine, et, à chaque mot qu’il dit à sa fille, il se tourne pour regarder Dorine, qui se tient droite sans parler.)
900Ma fille, vous devez approuver mon dessein…
901Croire que le mari… que j’ai su vous élire…
902(À Dorine)
903Que ne te parles-tu ?
904**Dorine**
905Je n’ai rien à me dire.
906**Orgon**
907Encore un petit mot.
908**Dorine**
909Il ne me plaît pas, moi.
910**Orgon**
911Certes, je t’y guettais.
912**Dorine**
913Quelque sotte, ma foi !…
914**Orgon**
915Enfin, ma fille, il faut payer d’obéissance ;
916Et montrer pour mon choix entière déférence.
917**Dorine, en s’enfuyant.**
918Je me moquerais fort de prendre un tel époux.
919**Orgon, après avoir manqué de donner un souffler à Dorine.**
920Vous avez là, ma fille, une peste avec vous,
921Avec qui, sans péché, je ne saurais plus vivre.
922Je me sens hors d’état maintenant de poursuivre ;
923Ses discours insolents m’ont mis l’esprit en feu,
924Et je vais prendre l’air pour me rasseoir un peu.
Scène 3
925Dorine, Mariane.
926**Dorine**
927Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole ?
928Et faut-il qu’en ceci je fasse votre rôle ?
929Souffrir qu’on vous propose un projet insensé,
930Sans que du moindre mot vous l’ayez repoussé !
931**Mariane**
932Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ?
933**Dorine**
934Ce qu’il faut pour parer une telle menace.
935**Mariane**
936Quoi ?
937**Dorine**
938Lui dire qu’un cœur n’aime point par autrui ;
939Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui ;
940Qu’étant celle pour qui se fait toute l’affaire,
941C’est à vous, non à lui, que le mari doit plaire,
942Et que, si son Tartuffe est pour lui si charmant,
943Il le peut épouser sans nul empêchement.
944**Mariane**
945Un père, je l’avoue, a sur nous tant d’empire,
946Que je n’ai jamais eu la force de rien dire.
947**Dorine**
948Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas :
949L’aimez-vous, je vous prie, ou ne l’aimez-vous pas ?
950**Mariane**
951Ah ! qu’envers mon amour ton injustice est grande,
952Dorine ! me dois-tu faire cette demande ?
953T’ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur ?
954Et sais-tu pas pour lui jusqu’où va mon ardeur ?
955**Dorine**
956Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche,
957Et si c’est tout de bon que cet amant vous touche ?
958**Mariane**
959Tu me fais un grand tort, Dorine, d’en douter ;
960Et mes vrais sentiments ont su trop éclater.
961**Dorine**
962Enfin, vous l’aimez donc ?
963**Mariane**
964Oui, d’une ardeur extrême.
965**Dorine**
966Et, selon l’apparence, il vous aime de même ?
967**Mariane**
968Je le crois.
969**Dorine**
970Et tous deux brûlez également
971De vous voir mariés ensemble ?
972**Mariane**
973Assurément.
974**Dorine**
975Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?
976**Mariane**
977De me donner la mort, si l’on me violente.
978**Dorine**
979Fort bien. C’est un recours où je ne songeais pas ;
980Vous n’avez qu’à mourir pour sortir d’embarras.
981Le remède, sans doute est merveilleux. J’enrage,
982Lorsque j’entends tenir ces sortes de langage.
983**Mariane**
984Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends !
985Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens.
986**Dorine**
987Je ne compatis point à qui dit des sornettes,
988Et dans l’occasion mollit comme vous faites.
989**Mariane**
990Mais que veux-tu ? si j’ai de la timidité…
991**Dorine**
992Mais l’amour dans un cœur veut de la fermeté.
993**Mariane**
994Mais n’en gardé-je pas pour les feux de Valère ?
995Et n’est-ce pas à lui de m’obtenir d’un père ?
996**Dorine**
997Mais quoi ! si votre père est un bourru fieffé,
998Qui s’est de son Tartuffe entièrement coiffé
999Et manque à l’union qu’il avait arrêtée,
1000La faute à votre amant doit-elle être imputée ?
1001**Mariane**
1002Mais, par un haut refus, et d’éclatants mépris,
1003Ferai-je, dans mon choix, voir un cœur trop épris ?
1004Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille,
1005De la pudeur du sexe et du devoir de fille ?
1006Et veux-tu que mes feux par le monde étalés… ?
1007**Dorine**
1008Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
1009Être à Monsieur Tartuffe, et j’aurais, quand j’y pense,
1010Tort de vous détourner d’une telle alliance.
1011Quelle raison aurais-je à combattre vos vœux ?
1012Le parti de soi-même est fort avantageux.
1013Monsieur Tartuffe ! oh ! oh ! n’est-ce rien qu’on propose ?
1014Certes, monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose,
1015N’est pas un homme, non, qui se mouche du pied ;
1016Et ce n’est pas peu d’heur que d’être sa moitié,
1017Tout le monde déjà de gloire le couronne ;
1018Il est noble chez lui, bien fait de sa personne ;
1019Il a l’oreille rouge et le teint bien fleuri :
1020Vous vivrez trop contente avec un tel mari.
1021**Mariane**
1022Mon Dieu !…
1023**Dorine**
1024Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
1025Quand d’un époux si beau vous vous verrez la femme !
1026**Mariane**
1027Ah ! cesse, je te prie, un semblable discours ;
1028Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.
1029C’en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.
1030**Dorine**
1031Non, il faut qu’une fille obéisse à son père,
1032Voulût-il lui donner un singe pour époux.
1033Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous ?
1034Vous irez par le coche en sa petite ville,
1035Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile,
1036Et vous vous plairez fort à les entretenir.
1037D’abord chez le beau monde on vous fera venir.
1038Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
1039Madame la baillive et madame l’élue,
1040Qui d’un siège pliant vous feront honorer.
1041Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
1042Le bal et la grand’bande, assavoir, deux musettes,
1043Et parfois Fagotin, et les marionnettes ;
1044Si pourtant votre époux…
1045**Mariane**
1046Ah ! tu me fais mourir !
1047De tes conseils plutôt songe à me secourir.
1048**Dorine**
1049Je suis votre servante.
1050**Mariane**
1051Hé ! Dorine, de grâce…
1052**Dorine**
1053Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.
1054**Mariane**
1055Ma pauvre fille !
1056**Dorine**
1057Non.
1058**Mariane**
1059Si mes vœux déclarés…
1060**Dorine**
1061Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.
1062**Mariane**
1063Tu sais qu’à toi toujours je me suis confiée :
1064Fais-moi…
1065**Dorine**
1066Non, vous serez, ma foi, tartufiée.
1067**Mariane**
1068Hé bien ! puisque mon sort ne saurait t’émouvoir,
1069Laisse-moi désormais toute à mon désespoir :
1070C’est de lui que mon cœur empruntera de l’aide ;
1071Et je sais de mes maux l’infaillible remède.
1072(Elle veut s’en aller.)
1073**Dorine**
1074Hé ! là, là, revenez. Je quitte mon courroux.
1075Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous.
1076**Mariane**
1077Vois-tu, si l’on m’expose à ce cruel martyre,
1078Je te le dis, Dorine, il faudra que j’expire.
1079**Dorine**
1080Ne vous tourmentez point. On peut adroitement
1081Empêcher… Mais voici Valère, votre amant.
Scène 4
1082Valère, Mariane, Dorine.
1083**Valère**
1084On vient de débiter, madame, une nouvelle
1085Que je ne savais pas, et qui sans doute est belle.
1086**Mariane**
1087Quoi ?
1088**Valère**
1089Que vous épousez Tartuffe.
1090**Mariane**
1091Il est certain
1092Que mon père s’est mis en tête ce dessein.
1093**Valère**
1094Votre père, madame…
1095**Mariane**
1096A changé de visée :
1097La chose vient par lui de m’être proposée.
1098**Valère**
1099Quoi ! sérieusement ?
1100**Mariane**
1101Oui, sérieusement.
1102Il s’est pour cet hymen déclaré hautement.
1103**Valère**
1104Et quel est le dessein où votre âme s’arrête.
1105Madame ?
1106**Mariane**
1107Je ne sais.
1108**Valère**
1109La réponse est honnête.
1110Vous ne savez ?
1111**Mariane**
1112Non.
1113**Valère**
1114Non ?
1115**Mariane**
1116Que me conseillez-vous ?
1117**Valère**
1118Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.
1119**Mariane**
1120Vous me le conseillez ?
1121**Valère**
1122Oui.
1123**Mariane**
1124Tout de bon ?
1125**Valère**
1126Sans doute.
1127Le choix est glorieux et vaut bien qu’on l’écoute.
1128**Mariane**
1129Hé bien ! c’est un conseil, monsieur, que je reçois.
1130**Valère**
1131Vous n’aurez pas grand-peine à le suivre, je crois.
1132**Mariane**
1133Pas plus qu’à le donner en a souffert votre âme.
1134**Valère**
1135Moi, je vous l’ai donné pour vous plaire, madame.
1136**Mariane**
1137Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.
1138**Dorine, se retirant dans le fond du théâtre.**
1139Voyons ce qui pourra de ceci réussir.
1140**Valère**
1141C’est donc ainsi qu’on aime ? Et c’était tromperie,
1142Quand vous…
1143**Mariane**
1144Ne parlons point de cela, je vous prie.
1145Vous m’avez dit tout franc que je dois accepter
1146Celui que pour époux on me veut présenter,
1147Et je déclare, moi, que je prétends le faire,
1148Puisque vous m’en donnez le conseil salutaire.
1149**Valère**
1150Ne vous excusez point sur mes intentions.
1151Vous aviez pris déjà vos résolutions ;
1152Et vous vous saisissez d’un prétexte frivole
1153Pour vous autoriser à manquer de parole.
1154**Mariane**
1155Il est vrai, c’est bien dit.
1156**Valère**
1157Sans doute ; et votre cœur
1158N’a jamais eu pour moi de véritable ardeur.
1159**Mariane**
1160Hélas ! permis à vous d’avoir cette pensée.
1161**Valère**
1162Oui, oui, permis à moi : mais mon âme offensée
1163Vous préviendra peut-être en un pareil dessein ;
1164Et je sais où porter et mes vœux et ma main.
1165**Mariane**
1166Ah ! je n’en doute point ; et les ardeurs qu’excite
1167Le mérite…
1168**Valère**
1169Mon Dieu ! laissons là le mérite.
1170J’en ai fort peu, sans doute, et vous en faites foi.
1171Mais j’espère aux bontés qu’une autre aura pour moi :
1172Et j’en sais de qui l’âme, à ma retraite ouverte,
1173Consentira sans honte à réparer ma perte.
1174**Mariane**
1175La perte n’est pas grande, et de ce changement
1176Vous vous consolerez assez facilement.
1177**Valère**
1178J’y ferai mon possible, et vous le pouvez croire.
1179Un cœur qui nous oublie engage notre gloire ;
1180Il faut à l’oublier mettre aussi tous nos soins ;
1181Si l’on n’en vient à bout, on le doit feindre au moins.
1182Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,
1183De montrer de l’amour pour qui nous abandonne.
1184**Mariane**
1185Ce sentiment sans doute est noble et relevé.
1186**Valère**
1187Fort bien ; et d’un chacun il doit être approuvé.
1188Hé quoi ! vous voudriez qu’à jamais dans mon âme
1189Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,
1190Et vous visse, à mes yeux, passer en d’autres bras,
1191Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas ?
1192**Mariane**
1193Au contraire ; pour moi, c’est ce que je souhaite ;
1194Et je voudrais déjà que la chose fût faite.
1195**Valère**
1196Vous le voudriez ?
1197**Mariane**
1198Oui.
1199**Valère**
1200C’est assez m’insulter,
1201Madame ; et, de ce pas je vais vous contenter.
1202(Il fait un pas pour s’en aller.)
1203**Mariane**
1204Fort bien.
1205**Valère, revenant.**
1206Souvenez-vous au moins que c’est vous-même
1207Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême.
1208**Mariane**
1209Oui.
1210**Valère, revenant encore.**
1211Et que le dessein que mon âme conçoit
1212N’est rien qu’à votre exemple.
1213**Mariane**
1214À mon exemple, soit.
1215**Valère, en sortant.**
1216Suffit : vous allez être à point nommé servie.
1217**Mariane**
1218Tant mieux.
1219**Valère, revenant encore.**
1220Vous me voyez, c’est pour toute ma vie.
1221**Mariane**
1222À la bonne heure !
1223**Valère, s’en va, et, lorsqu’il est vers la porte, il se retourne.**
1224Hé ?
1225**Mariane**
1226Quoi ?
1227**Valère**
1228Ne m’appelez-vous pas ?
1229**Mariane**
1230Moi ? Vous rêvez.
1231**Valère**
1232Hé bien, je poursuis donc mes pas.
1233Adieu, madame.
1234(Il s’en va lentement.)
1235**Mariane**
1236Adieu, monsieur.
1237**Dorine, à Mariane.**
1238Pour moi, je pense
1239Que vous perdez l’esprit par cette extravagance :
1240Et je vous ai laissé tout du long quereller,
1241Pour voir où tout cela pourrait enfin aller.
1242Holà ! seigneur Valère.
1243(Elle arrête Valère par le bras.)
1244**Valère, feignant de résister.**
1245Hé ! que veux-tu, Dorine ?
1246**Dorine**
1247Venez ici.
1248**Valère**
1249Non, non, le dépit me domine.
1250Ne me détourne point de ce qu’elle a voulu.
1251**Dorine**
1252Arrêtez.
1253**Valère**
1254Non, vois-tu, c’est un point résolu.
1255**Dorine**
1256Ah !
1257**Mariane, à part.**
1258Il souffre à me voir, ma présence le chasse,
1259Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.
1260**Dorine, quittant Valère et courant à Mariane.**
1261À l’autre ! Où courez-vous ?
1262**Mariane**
1263Laisse.
1264**Dorine**
1265Il faut revenir.
1266**Mariane**
1267Non, non, Dorine ; en vain tu veux me retenir.
1268**Valère, à part**
1269Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice ;
1270Et, sans doute, il vaut mieux que je l’en affranchisse.
1271**Dorine, quittant Mariane et courant à Valère.**
1272Encor ? Diantre soit fait de vous ! Si, je le veux.
1273Cessez ce badinage ; et venez çà tous deux.
1274(Elle prend Valère et Mariane par la main, et les ramène.)
1275**Valère, à Dorine.**
1276Mais quel est ton dessein ?
1277**Mariane, à Dorine.**
1278Qu’est-ce que tu veux faire ?
1279**Dorine**
1280Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d’affaire.
1281(À Valère.)
1282Êtes-vous fou d’avoir un pareil démêlé ?
1283**Valère**
1284N’as-tu pas entendu comme elle m’a parlé ?
1285**Dorine**
1286Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée ?
1287**Mariane**
1288N’as-tu pas vu la chose, et comme il m’a traitée ?
1289**Dorine, à Valère.**
1290Sottise des deux parts. Elle n’a d’autre soin
1291Que de se conserver à vous, j’en suis témoin.
1292À Mariane.
1293Il n’aime que vous seule, et n’a point d’autre envie
1294Que d’être votre époux ; j’en réponds sur ma vie.
1295**Mariane, à Valère.**
1296Pourquoi donc me donner un semblable conseil ?
1297**Valère, à Mariane.**
1298Pourquoi m’en demander sur un sujet pareil ?
1299**Dorine**
1300Vous êtes fous tous deux. Çà, la main l’un et l’autre.
1301(À Valère)
1302Allons, vous.
1303**Valère, en donnant sa main à Dorine.**
1304À quoi bon ma main ?
1305**Dorine, à Mariane.**
1306Ah çà ! la vôtre.
1307**Mariane, en donnant aussi sa main.**
1308De quoi sert tout cela ?
1309**Dorine**
1310Mon Dieu ! vite, avancez.
1311Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.
1312(Valère et Mariane se tiennent quelque temps par la main sans se regarder.)
1313**Valère, se tournant vers Mariane.**
1314Mais ne faites donc point les choses avec peine ;
1315Et regardez un peu les gens sans nulle haine.
1316(Mariane se tourne du côté de Valère en lui souriant.)
1317**Dorine**
1318À vous dire le vrai, les amants sont bien fous !
1319**Valère, à Mariane.**
1320Oh çà ! n’ai-je pas lieu de me plaindre de vous ?
1321Et, pour n’en point mentir, n’êtes vous pas méchante
1322De vous plaire à me dire une chose affligeante ?
1323**Mariane**
1324Mais vous, n’êtes-vous pas l’homme le plus ingrat…
1325**Dorine**
1326Pour une autre saison laissons tout ce débat,
1327Et songeons à parer ce fâcheux mariage.
1328**Mariane**
1329Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.
1330**Dorine**
1331Nous en ferons agir de toutes les façons.
1332(À Mariane.)
1333Votre père se moque,
1334(À Valère.)
1335et ce sont des chansons.
1336(À Mariane.)
1337Mais, pour vous, il vaut mieux qu’à son extravagance
1338D’un doux consentement vous prêtiez l’apparence,
1339Afin qu’en cas d’alarme il vous soit plus aisé
1340De tirer en longueur cet hymen proposé.
1341En attrapant du temps, à tout on remédie.
1342Tantôt vous payerez de quelque maladie
1343Qui viendra tout à coup, et voudra des délais ;
1344Tantôt vous payerez de présages mauvais ;
1345Vous aurez fait d’un mort la rencontre fâcheuse,
1346Cassé quelque miroir, ou songé d’eau bourbeuse :
1347Enfin, le bon de tout, c’est qu’à d’autres qu’à lui
1348On ne vous peut lier que vous ne disiez oui.
1349Mais, pour mieux réussir, il est bon, ce me semble,
1350Qu’on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.
1351(À Valère.)
1352Sortez ; et, sans tarder, employez vos amis,
1353Pour vous faire tenir ce qu’on vous a promis.
1354Nous allons réveiller les efforts de son frère,
1355Et dans notre parti jeter la belle-mère.
1356Adieu.
1357**Valère, à Mariane**
1358Quelques efforts que nous préparions tous,
1359Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous.
1360**Mariane, à Valère**
1361Je ne vous réponds pas des volontés d’un père ;
1362Mais je ne serai point à d’autre qu’à Valère.
1363**Valère**
1364Que vous me comblez d’aise ! et, quoi que puisse oser…
1365**Dorine**
1366Ah ! jamais les amants ne sont las de jaser.
1367Sortez, vous dis-je.
1368**Valère, il fait un pas et revient.**
1369Enfin…
1370**Dorine**
1371Quel caquet est le vôtre !
1372Tirez de cette part, et vous, tirez de l’autre.
1373(Dorine les pousse chacun par l’épaule, et les oblige de se séparer.)
Acte III
Scène 1
1374Damis, Dorine.
1375**Damis**
1376Que la foudre sur l’heure achève mes destins,
1377Qu’on me traite partout du plus grand des faquins,
1378S’il est aucun respect ni pouvoir qui m’arrête,
1379Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête !
1380**Dorine**
1381De grâce, modérez un tel emportement :
1382Votre père n’a fait qu’en parler simplement.
1383On n’exécute pas tout ce qui se propose ;
1384Et le chemin est long du projet à la chose.
1385**Damis**
1386Il faut que de ce fat j’arrête les complots,
1387Et qu’à l’oreille un peu je lui dise deux mots.
1388**Dorine**
1389Ah ! tout doux ! envers lui, comme envers votre père,
1390Laissez agir les soins de votre belle-mère.
1391Sur l’esprit de Tartuffe elle a quelque crédit,
1392Il se rend complaisant à tout ce qu’elle dit,
1393Et pourrait bien avoir douceur de cœur pour elle.
1394Plût à Dieu qu’il fût vrai ! la chose serait belle.
1395Enfin, votre intérêt l’oblige à le mander :
1396Sur l’hymen qui vous trouble elle veut le sonder,
1397Savoir ses sentiments, et lui faire connaître
1398Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître,
1399S’il faut qu’à ce dessein il prête quelque espoir.
1400Son valet dit qu’il prie, et je n’ai pu le voir ;
1401Mais ce valet m’a dit qu’il s’en allait descendre.
1402Sortez donc, je vous prie, et me laissez l’attendre.
1403**Damis**
1404Je puis être présent à tout cet entretien.
1405**Dorine**
1406Point. Il faut qu’ils soient seuls.
1407**Damis**
1408Je ne lui dirai rien.
1409**Dorine**
1410Vous vous moquez : on sait vos transports ordinaires, ;
1411Et c’est le vrai moyen de gâter les affaires.
1412Sortez.
1413**Damis**
1414Non ; je veux voir, sans me mettre en courroux.
1415**Dorine**
1416Que vous êtes fâcheux ! Il vient. Retirez-vous.
1417Damis va se cacher dans un cabinet qui est au fond du théâtre.
Scène 2
1418Tartuffe, Laurent, Dorine.
1419**Tartuffe, parlant bas à son valet, qui est dans la maison, dès qu’il aperçoit Dorine.**
1420Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
1421Et priez que toujours le ciel vous illumine.
1422Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
1423Des aumônes que j’ai, partager les deniers.
1424**Dorine, à part.**
1425Que d’affectation et de forfanterie !
1426**Tartuffe**
1427Que voulez-vous ?
1428**Dorine**
1429Vous dire…
1430**Tartuffe, tirant un mouchoir de sa poche.**
1431Ah ! mon Dieu ! je vous prie,
1432Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.
1433**Dorine**
1434Comment !
1435**Tartuffe**
1436Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
1437Par de pareils objets les âmes sont blessées,
1438Et cela fait venir de coupables pensées.
1439**Dorine**
1440Vous êtes donc bien tendre à la tentation ;
1441Et la chair sur vos sens fait grande impression !
1442Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte :
1443Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte :
1444Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,
1445Que toute votre peau ne me tenterait pas.
1446**Tartuffe**
1447Mettez dans vos discours un peu de modestie,
1448Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.
1449**Dorine**
1450Non, non, c’est moi qui vais vous laisser en repos,
1451Et je n’ai seulement qu’à vous dire deux mots.
1452Madame va venir dans cette salle basse,
1453Et d’un mot d’entretien vous demande la grâce.
1454**Tartuffe**
1455Hélas ! très volontiers.
1456**Dorine, à part.**
1457Comme il se radoucit !
1458Ma foi, je suis toujours pour ce que j’en ai dit.
1459**Tartuffe**
1460Viendra-t-elle bientôt ?
1461**Dorine**
1462Je l’entends, ce me semble.
1463Oui, c’est elle en personne, et je vous laisse ensemble.
Scène 3
1464Elmire, Tartuffe.
1465**Tartuffe**
1466Que le ciel à jamais, par sa toute-bonté,
1467Et de l’âme et du corps vous donne la santé,
1468Et bénisse vos jours autant que le désire
1469Le plus humble de ceux que son amour inspire !
1470**Elmire**
1471Je suis fort obligée à ce souhait pieux.
1472Mais prenons une chaise, afin d’être un peu mieux.
1473**Tartuffe, assis.**
1474Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?
1475**Elmire, assise.**
1476Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise.
1477**Tartuffe**
1478Mes prières n’ont pas le mérite qu’il faut
1479Pour avoir attiré cette grâce d’en haut :
1480Mais je n’ai fait au ciel nulle dévote instance
1481Qui n’ait eu pour objet votre convalescence.
1482**Elmire**
1483Votre zèle pour moi s’est trop inquiété.
1484**Tartuffe**
1485On ne peut trop chérir votre chère santé ;
1486Et pour la rétablir, j’aurais donné la mienne.
1487**Elmire**
1488C’est pousser bien avant la charité chrétienne ;
1489Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.
1490**Tartuffe**
1491Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.
1492**Elmire**
1493J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire,
1494Et suis bien aise, ici, qu’aucun ne nous éclaire.
1495**Tartuffe**
1496J’en suis ravi de même ; et sans doute, il m’est doux
1497Madame, de me voir seul à seul avec vous.
1498C’est une occasion qu’au ciel j’ai demandée,
1499Sans que, jusqu’à cette heure, il me l’ait accordée.
1500**Elmire**
1501Pour moi, ce que je veux, c’est un mot d’entretien,
1502Où tout votre cœur s’ouvre, et ne me cache rien.
1503Damis, sans se montrer, entr’ouvre la porte du cabinet dans lequel il s’était retiré, pour entendre la conversation.
1504**Tartuffe**
1505Et je ne veux aussi, pour grâce singulière,
1506Que montrer à vos yeux mon âme tout entière,
1507Et vous faire serment que les bruits que j’ai faits
1508Des visites qu’ici reçoivent vos attraits
1509Ne sont pas envers vous l’effet d’aucune haine,
1510Mais plutôt d’un transport de zèle qui m’entraîne,
1511Et d’un pur mouvement…
1512**Elmire**
1513Je le prends bien aussi,
1514Et crois que mon salut vous donne ce souci.
1515**Tartuffe, prenant la main d’Elmire, et lui serrant les doigts.**
1516Oui, madame, sans doute, et ma ferveur est telle…
1517**Elmire**
1518Ouf ! vous me serrez trop.
1519**Tartuffe**
1520C’est par excès de zèle.
1521De vous faire autre mal je n’eus jamais dessein,
1522Et j’aurais bien plutôt…
1523(Il met la main sur les genoux d’Elmire.)
1524**Elmire**
1525Que fait là votre main ?
1526**Tartuffe**
1527Je tâte votre habit : l’étoffe en est moelleuse.
1528**Elmire**
1529Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
1530(Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe rapproche d’elle.)
1531**Tartuffe, maniant le fichu d’Elmire.**
1532Mon Dieu ! que de ce point l’ouvrage est merveilleux !
1533On travaille aujourd’hui d’un air miraculeux :
1534Jamais, en toute chose, on n’a vu si bien faire.
1535**Elmire**
1536Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
1537On tient que mon mari veut dégager sa foi,
1538Et vous donner sa fille : Est-il vrai ? dites-moi.
1539**Tartuffe**
1540Il m’en a dit deux mots : mais, madame, à vrai dire,
1541Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire ;
1542Et je vois autre part les merveilleux attraits
1543De la félicité qui fait tous mes souhaits.
1544**Elmire**
1545C’est que vous n’aimez rien des choses de la terre.
1546**Tartuffe**
1547Mon sein n’enferme pas un cœur qui soit de pierre.
1548**Elmire**
1549Pour moi, je crois qu’au ciel tendent tous vos soupirs,
1550Et que rien ici-bas n’arrête vos désirs.
1551**Tartuffe**
1552L’amour qui nous attache aux beautés éternelles
1553N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles :
1554Nos sens facilement peuvent être charmés
1555Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
1556Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
1557Mais il étale en vous ses plus rares merveilles :
1558Il a sur votre face épanché des beautés
1559Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés ;
1560Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,
1561Sans admirer en vous l’auteur de la nature,
1562Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint,
1563Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.
1564D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète
1565Ne fût du noir esprit une surprise adroite,
1566Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
1567Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
1568Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable,
1569Que cette passion peut n’être point coupable,
1570Que je puis l’ajuster avecque la pudeur,
1571Et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur.
1572Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande
1573Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande :
1574Mais j’attends en mes vœux tout de votre bonté,
1575Et rien des vains efforts de mon infirmité.
1576En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude ;
1577De vous dépend ma peine ou ma béatitude ;
1578Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
1579Heureux, si vous voulez ; malheureux, s’il vous plaît.
1580**Elmire**
1581La déclaration est tout à fait galante ;
1582Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
1583Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
1584Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
1585Un dévot comme vous, et que partout on nomme…
1586**Tartuffe**
1587Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme :
1588Et, lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
1589Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
1590Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange :
1591Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange ;
1592Et, si vous condamnez l’aveu que je vous fais,
1593Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.
1594Dès que j’en vis briller la splendeur plus qu’humaine,
1595De mon intérieur vous fûtes souveraine ;
1596De vos regards divins l’ineffable douceur
1597Força la résistance où s’obstinait mon cœur ;
1598Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,
1599Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.
1600Mes yeux et mes soupirs vous l’ont dit mille fois ;
1601Et pour mieux m’expliquer j’emploie ici la voix.
1602Que si vous contemplez d’une âme un peu bénigne,
1603Les tribulations de votre esclave indigne ;
1604S’il faut que vos bontés veuillent me consoler,
1605Et jusqu’à mon néant daignent se ravaler,
1606J’aurai toujours pour vous, ô suave merveille,
1607Une dévotion à nulle autre pareille.
1608Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
1609Et n’a nulle disgrâce à craindre de ma part.
1610Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
1611Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles ;
1612De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ;
1613Ils n’ont point de faveurs qu’ils n’aillent divulguer ;
1614Et leur langue indiscrète, en qui l’on se confie,
1615Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.
1616Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret,
1617Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret.
1618Le soin que nous prenons de notre renommée
1619Répond de toute chose à la personne aimée ;
1620Et c’est en nous qu’on trouve, acceptant notre cœur,
1621De l’amour sans scandale, et du plaisir sans peur.
1622**Elmire**
1623Je vous écoute dire, et votre rhétorique
1624En termes assez forts à mon âme s’explique.
1625N’appréhendez-vous point que je ne sois d’humeur
1626À dire à mon mari cette galante ardeur,
1627Et que le prompt avis d’un amour de la sorte
1628Ne pût bien altérer l’amitié qu’il vous porte ?
1629**Tartuffe**
1630Je sais que vous avez trop de bénignité,
1631Et que vous ferez grâce à ma témérité ;
1632Que vous m’excuserez, sur l’humaine faiblesse,
1633Des violents transports d’un amour qui vous blesse,
1634Et considérerez, en regardant votre air,
1635Que l’on n’est pas aveugle, et qu’un homme est de chair.
1636**Elmire**
1637D’autres prendraient cela d’autre façon peut-être ;
1638Mais ma discrétion se veut faire paraître.
1639Je ne redirai point l’affaire à mon époux ;
1640Mais je veux, en revanche, une chose de vous :
1641C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane,
1642L’union de Valère avecque Mariane,
1643De renoncer vous-même à l’injuste pouvoir
1644Qui veut du bien d’un autre enrichir votre espoir ;
1645Et…
Scène 4
1646Elmire, Damis, Tartuffe.
1647**Damis, sortant du cabinet où il s’était retiré.**
1648Non, Madame, non ; ceci doit se répandre.
1649J’étais en cet endroit, d’où j’ai pu tout entendre ;
1650Et la bonté du ciel m’y semble avoir conduit
1651Pour confondre l’orgueil d’un traître qui me nuit,
1652Pour m’ouvrir une voie à prendre la vengeance
1653De son hypocrisie et de son insolence,
1654À détromper mon père, et lui mettre en plein jour
1655L’âme d’un scélérat qui vous parle d’amour.
1656**Elmire**
1657Non, Damis, il suffit qu’il se rende plus sage,
1658Et tâche à mériter la grâce où je m’engage.
1659Puisque je l’ai promis, ne m’en dédites pas.
1660Ce n’est point mon humeur de faire des éclats ;
1661Une femme se rit de sottises pareilles,
1662Et jamais d’un mari n’en trouble les oreilles.
1663**Damis**
1664Vous avez vos raisons pour en user ainsi ;
1665Et pour faire autrement, j’ai les miennes aussi.
1666Le vouloir épargner est une raillerie ;
1667Et l’insolent orgueil de sa cagoterie
1668N’a triomphé que trop de mon juste courroux,
1669Et que trop excité de désordre chez nous.
1670Le fourbe, trop longtemps, a gouverné mon père,
1671Et desservi mes feux avec ceux de Valère.
1672Il faut que du perfide il soit désabusé ;
1673Et le ciel, pour cela, m’offre un moyen aisé.
1674De cette occasion je lui suis redevable,
1675Et, pour la négliger, elle est trop favorable :
1676Ce serait mériter qu’il me la vînt ravir,
1677Que de l’avoir en main et ne m’en pas servir.
1678**Elmire**
1679Damis…
1680**Damis**
1681Non, s’il vous plaît, il faut que je me croie.
1682Mon âme est maintenant au comble de sa joie ;
1683Et vos discours en vain prétendent m’obliger
1684À quitter le plaisir de me pouvoir venger.
1685Sans aller plus avant, je vais vider d’affaire ;
1686Et voici justement de quoi me satisfaire.
Scène 5
1687Orgon, Elmire, Damis, Tartuffe.
1688**Damis**
1689Nous allons régaler, mon père, votre abord
1690D’un incident tout frais qui vous surprendra fort.
1691Vous êtes bien payé de toutes vos caresses,
1692Et monsieur d’un beau prix reconnaît vos tendresses.
1693Son grand zèle pour vous vient de se déclarer :
1694Il ne va pas à moins qu’à vous déshonorer ;
1695Et je l’ai surpris là qui faisait à madame
1696L’injurieux aveu d’une coupable flamme.
1697Elle est d’une humeur douce, et son cœur trop discret
1698Voulait à toute force en garder le secret ;
1699Mais je ne puis flatter une telle impudence,
1700Et crois que vous la taire est vous faire une offense.
1701**Elmire**
1702Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos
1703On ne doit d’un mari traverser le repos ;
1704Que ce n’est point de là que l’honneur peut dépendre,
1705Et qu’il suffit, pour nous, de savoir nous défendre.
1706Ce sont mes sentiments ; et vous n’auriez rien dit,
1707Damis, si j’avais eu sur vous quelque crédit.
Scène 6
1708Orgon, Damis, Tartuffe.
1709**Orgon**
1710Ce que je viens d’entendre, ô ciel ! est-il croyable ?
1711**Tartuffe**
1712Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,
1713Un malheureux pécheur, tout plein d’iniquité,
1714Le plus grand scélérat qui jamais ait été.
1715Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ;
1716Elle n’est qu’un amas de crimes et d’ordures ;
1717Et je vois que le ciel, pour ma punition,
1718Me veut mortifier en cette occasion.
1719De quelque grand forfait qu’on me puisse reprendre,
1720Je n’ai garde d’avoir l’orgueil de m’en défendre.
1721Croyez ce qu’on vous dit, armez votre courroux,
1722Et comme un criminel chassez-moi de chez vous ;
1723Je ne saurais avoir tant de honte en partage,
1724Que je n’en aie encor mérité davantage.
1725**Orgon, à son fils.**
1726Ah ! traître, oses-tu bien par cette fausseté,
1727Vouloir de sa vertu ternir la pureté ?
1728**Damis**
1729Quoi ! la feinte douceur de cette âme hypocrite
1730Vous fera démentir…
1731**Orgon**
1732Tais-toi, peste maudite.
1733**Tartuffe**
1734Ah ! laissez-le parler ; vous l’accusez à tort,
1735Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport.
1736Pourquoi, sur un tel fait, m’être si favorable ?
1737Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ?
1738Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur ?
1739Et, pour tout ce qu’on voit, me croyez-vous meilleur ?
1740Non, non : vous vous laissez tromper à l’apparence,
1741Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu’on pense.
1742Tout le monde me prend pour un homme de bien ;
1743Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.
1744(S’adressant à Damis.)
1745Oui, mon cher fils, parlez ; traitez-moi de perfide,
1746D’infâme, de perdu, de voleur, d’homicide ;
1747Accablez-moi de noms encor plus détestés :
1748Je n’y contredis point, je les ai mérités ;
1749Et j’en veux à genoux souffrir l’ignominie,
1750Comme une honte due aux crimes de ma vie.
1751**Orgon, à Tartuffe.**
1752Mon frère, c’en est trop.
1753(À son fils.)
1754Ton cœur ne se rend point,
1755Traître !
1756**Damis**
1757Quoi ! ses discours vous séduiront au point…
1758**Orgon, relevant Tartuffe.**
1759Tais-toi, pendard. Mon frère, hé ! levez-vous, de grâce !
1760(À son fils)
1761Infâme !
1762**Damis**
1763Il peut…
1764**Orgon**
1765Tais-toi.
1766**Damis**
1767J’enrage. Quoi ! je passe…
1768**Orgon**
1769Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.
1770**Tartuffe**
1771Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas !
1772J’aimerais mieux souffrir la peine la plus dure,
1773Qu’il eût reçu pour moi la moindre égratignure.
1774**Orgon, à son fils.**
1775Ingrat !
1776**Tartuffe**
1777Laissez-le en paix. S’il faut, à deux genoux,
1778Vous demander sa grâce…
1779**Orgon, se jetant aussi à genoux, et embrassant Tartuffe.**
1780Hélas ! vous moquez-vous ?
1781(À son fils.)
1782Coquin ! vois sa bonté !
1783**Damis**
1784Donc…
1785**Orgon**
1786Paix.
1787**Damis**
1788Quoi ! je…
1789**Orgon**
1790Paix, dis-je ;
1791Je sais bien quel motif à l’attaquer t’oblige.
1792Vous le haïssez tous, et je vois aujourd’hui
1793Femme, enfants et valets, déchaînés contre lui.
1794On met impudemment toute chose en usage
1795Pour ôter de chez moi ce dévot personnage :
1796Mais plus on fait d’effort afin de l’en bannir,
1797Plus j’en veux employer à l’y mieux retenir ;
1798Et je vais me hâter de lui donner ma fille,
1799Pour confondre l’orgueil de toute ma famille.
1800**Damis**
1801À recevoir sa main on pense l’obliger ?
1802**Orgon**
1803Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager.
1804Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître
1805Qu’il faut qu’on m’obéisse, et que je suis le maître.
1806Allons, qu’on se rétracte ; et qu’à l’instant, fripon,
1807On se jette à ses pieds pour demander pardon.
1808**Damis**
1809Qui ? moi ! de ce coquin, qui, par ses impostures…
1810**Orgon**
1811Ah ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ?
1812(À Tartuffe.)
1813Un bâton ! un bâton ! Ne me retenez pas.
1814(À son fils.)
1815Sus ; que de ma maison on sorte de ce pas,
1816Et que d’y revenir on n’ait jamais l’audace.
1817**Damis**
1818Oui, je sortirai ; mais…
1819**Orgon**
1820Vite, quittons la place.
1821Je te prive, pendard, de ma succession,
1822Et te donne, de plus, ma malédiction.
Scène 7
1823Orgon, Tartuffe.
1824**Orgon**
1825Offenser de la sorte une sainte personne !
1826**Tartuffe**
1827Ô ciel ! pardonne-lui comme je lui pardonne !
1828(À Orgon.)
1829Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir
1830Je vois qu’envers mon frère on tâche à me noircir… !
1831**Orgon**
1832Hélas !
1833**Tartuffe**
1834Le seul penser de cette ingratitude
1835Fait souffrir à mon âme un supplice si rude…
1836L’horreur que j’en conçois… J’ai le cœur si serré
1837Que je ne puis parler, et crois que j’en mourrai.
1838**Orgon, courant tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.**
1839Coquin ! je me repens que ma main t’ait fait grâce,
1840Et ne t’ait pas d’abord assommé sur la place.
1841(À Tartuffe.)
1842Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas.
1843**Tartuffe**
1844Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats.
1845Je regarde céans quels grands troubles j’apporte,
1846Et crois qu’il est besoin, mon frère, que j’en sorte.
1847**Orgon**
1848Comment ! vous moquez-vous ?
1849**Tartuffe**
1850On m’y hait, et je voi
1851Qu’on cherche à vous donner des soupçons de ma foi.
1852**Orgon**
1853Qu’importe ! Voyez-vous que mon cœur les écoute ?
1854**Tartuffe**
1855On ne manquera pas de poursuivre, sans doute ;
1856Et ces mêmes rapports qu’ici vous rejetez,
1857Peut-être, une autre fois, seront-ils écoutés.
1858**Orgon**
1859Non, mon frère, jamais.
1860**Tartuffe**
1861Ah ! mon frère, une femme
1862Aisément d’un mari peut bien surprendre l’âme.
1863**Orgon**
1864Non, non.
1865**Tartuffe**
1866Laissez-moi vite, en m’éloignant d’ici,
1867Leur ôter tout sujet de m’attaquer ainsi.
1868**Orgon**
1869Non, vous demeurerez ; il y va de ma vie.
1870**Tartuffe**
1871Hé bien ! il faudra donc que je me mortifie.
1872Pourtant, si vous vouliez…
1873**Orgon**
1874Ah !
1875**Tartuffe**
1876Soit : n’en parlons plus.
1877Mais je sais comme il faut en user là-dessus.
1878L’honneur est délicat, et l’amitié m’engage
1879À prévenir les bruits et les sujets d’ombrage.
1880Je fuirai votre épouse et vous ne me verrez…
1881**Orgon**
1882Non, en dépit de tous vous la fréquenterez.
1883Faire enrager le monde est ma plus grande joie ;
1884Et je veux qu’à toute heure avec elle on vous voie.
1885Ce n’est pas tout encor : pour les mieux braver tous,
1886Je ne veux point avoir d’autre héritier que vous ;
1887Et je vais de ce pas, en fort bonne manière,
1888Vous faire de mon bien donation entière.
1889Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,
1890M’est bien plus cher que fils, que femme et que parents.
1891N’accepterez-vous pas ce que je vous propose ?
1892**Tartuffe**
1893La volonté du ciel soit faite en toute chose !
1894**Orgon**
1895Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit :
1896Et que puisse l’envie en crever de dépit !
Acte IV
Scène 1
1897Cléante, Tartuffe
1898**Cléante**
1899Oui, tout le monde en parle, et vous m’en pouvez croire,
1900L’éclat que fait ce bruit n’est point à votre gloire ;
1901Et je vous ai trouvé, monsieur, fort à propos,
1902Pour vous en dire net ma pensée en deux mots.
1903Je n’examine point à fond ce qu’on expose ;
1904Je passe là-dessus, et prends au pis la chose.
1905Supposons que Damis n’en ait pas bien usé,
1906Et que ce soit à tort qu’on vous ait accusé :
1907N’est-il pas d’un chrétien de pardonner l’offense,
1908Et d’éteindre en son cœur tout désir de vengeance ?
1909Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé,
1910Que du logis d’un père un fils soit exilé ?
1911Je vous le dis encore, et parle avec franchise,
1912Il n’est petit, ni grand, qui ne s’en scandalise ;
1913Et si vous m’en croyez, vous pacifierez tout,
1914Et ne pousserez point les affaires à bout.
1915Sacrifiez à Dieu toute votre colère,
1916Et remettez le fils en grâce avec le père.
1917**Tartuffe**
1918Hélas ! je le voudrais, quant à moi, de bon cœur ;
1919Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur ;
1920Je lui pardonne tout ; de rien je ne le blâme,
1921Et voudrais le servir du meilleur de mon âme :
1922Mais l’intérêt du ciel n’y saurait consentir ;
1923Et, s’il rentre céans, c’est à moi d’en sortir.
1924Après son action, qui n’eut jamais d’égale,
1925Le commerce entre nous porterait du scandale :
1926Dieu sait ce que d’abord tout le monde en croirait ;
1927À pure politique on me l’imputerait :
1928Et l’on dirait partout que, me sentant coupable,
1929Je feins, pour qui m’accuse, un zèle charitable ;
1930Que mon cœur l’appréhende, et veut le ménager
1931Pour le pouvoir, sous main, au silence engager.
1932**Cléante**
1933Vous nous payez ici d’excuses colorées ;
1934Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées.
1935Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez-vous ?
1936Pour punir le coupable, a-t-il besoin de nous ?
1937Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances,
1938Ne songez qu’au pardon qu’il prescrit des offenses,
1939Et ne regardez point aux jugements humains,
1940Quand vous suivez du ciel les ordres souverains.
1941Quoi ! le faible intérêt de ce qu’on pourra croire
1942D’une bonne action empêchera la gloire ?
1943Non, non ; faisons toujours ce que le ciel prescrit,
1944Et d’aucun autre soin ne nous brouillons l’esprit.
1945**Tartuffe**
1946Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne ;
1947Et c’est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne :
1948Mais, après le scandale et l’affront d’aujourd’hui,
1949Le ciel n’ordonne pas que je vive avec lui.
1950**Cléante**
1951Et vous ordonne-t-il, monsieur, d’ouvrir l’oreille
1952À ce qu’un pur caprice à son père conseille ?
1953Et d’accepter le don qui vous est fait d’un bien
1954Où le droit vous oblige à ne prétendre rien ?
1955**Tartuffe**
1956Ceux qui me connaîtront n’auront pas la pensée
1957Que ce soit un effet d’une âme intéressée.
1958Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d’appas,
1959De leur éclat trompeur je ne m’éblouis pas :
1960Et si je me résous à recevoir du père
1961Cette donation qu’il a voulu me faire,
1962Ce n’est, à dire vrai, que parce que je crains
1963Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains ;
1964Qu’il ne trouve des gens qui, l’ayant en partage,
1965En fassent dans le monde un criminel usage,
1966Et ne s’en servent pas, ainsi que j’ai dessein,
1967Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.
1968**Cléante**
1969Hé ! monsieur, n’ayez point ces délicates craintes,
1970Qui d’un juste héritier peuvent causer les plaintes.
1971Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,
1972Qu’il soit, à ses périls, possesseur de son bien ;
1973Et songez qu’il vaut mieux encor qu’il en mésuse,
1974Que si de l’en frustrer il faut qu’on vous accuse.
1975J’admire seulement que, sans confusion,
1976Vous en ayez souffert la proposition.
1977Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime
1978Qui montre à dépouiller l’héritier légitime ?
1979Et, s’il faut que le ciel dans votre cœur ait mis
1980Un invincible obstacle à vivre avec Damis,
1981Ne vaudrait-il pas mieux qu’en personne discrète
1982Vous fissiez de céans une honnête retraite,
1983Que de souffrir ainsi, contre toute raison,
1984Qu’on en chasse pour vous le fils de la maison ?
1985Croyez-moi, c’est donner de votre prud’hommie,
1986Monsieur…
1987**Tartuffe**
1988Il est, monsieur, trois heures et demie :
1989Certain devoir pieux me demande là-haut,
1990Et vous m’excuserez de vous quitter si tôt.
1991**Cléante, seul.**
1992Ah !
Scène 2
1993Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.
1994**Dorine**
1995De grâce, avec nous employez-vous pour elle,
1996Monsieur : son âme souffre une douleur mortelle ;
1997Et l’accord que son père a conclu pour ce soir
1998La fait, à tous moments, entrer en désespoir.
1999Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie,
2000Et tâchons d’ébranler, de force ou d’industrie,
2001Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
Scène 3
2002Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.
2003**Orgon**
2004Ah ! je me réjouis de vous voir assemblés.
2005(À Mariane.)
2006Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,
2007Et vous savez déjà ce que cela veut dire.
2008**Mariane, aux genoux d’Orgon.**
2009Mon père, au nom du ciel, qui connaît ma douleur,
2010Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur,
2011Relâchez-vous un peu des droits de la naissance,
2012Et dispensez mes vœux de cette obéissance.
2013Ne me réduisez point, par cette dure loi,
2014Jusqu’à me plaindre au ciel de ce que je vous doi ;
2015Et cette vie, hélas ! que vous m’avez donnée,
2016Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.
2017Si, contre un doux espoir que j’avais pu former,
2018Vous me défendez d’être à ce que j’ose aimer,
2019Au moins, par vos bontés, qu’à vos genoux j’implore,
2020Sauvez-moi du tourment d’être à ce que j’abhorre ;
2021Et ne me portez point à quelque désespoir,
2022En vous servant sur moi de tout votre pouvoir
2023**Orgon, se sentant attendrir.**
2024Allons, ferme, mon cœur ! point de faiblesse humaine !
2025**Mariane**
2026Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ;
2027Faites-les éclater, donnez-lui votre bien,
2028Et, si ce n’est assez, joignez-y tout le mien ;
2029J’y consens de bon cœur, et je vous l’abandonne :
2030Mais, au moins, n’allez pas jusques à ma personne ;
2031Et souffrez qu’un couvent, dans les austérités,
2032Use les tristes jours que le ciel m’a comptés.
2033**Orgon**
2034Ah ! voilà justement de mes religieuses,
2035Lorsqu’un père combat leurs flammes amoureuses !
2036Debout. Plus votre cœur répugne à l’accepter,
2037Plus ce sera pour vous matière à mériter.
2038Mortifiez vos sens avec ce mariage,
2039Et ne me rompez pas la tête davantage.
2040**Dorine**
2041Mais quoi !…
2042**Orgon**
2043Taisez-vous, vous. Parlez à votre écot ;
2044Je vous défends, tout net, d’oser dire un seul mot.
2045**Cléante**
2046Si par quelque conseil vous souffrez qu’on réponde…
2047**Orgon**
2048Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde ;
2049Ils sont bien raisonnés, et j’en fais un grand cas :
2050Mais vous trouverez bon que je n’en use pas.
2051**Elmire, à son mari.**
2052À voir ce que je vois, je ne sais plus que dire ;
2053Et votre aveuglement fait que je vous admire.
2054C’est être bien coiffé, bien prévenu de lui,
2055Que de nous démentir sur le fait d’aujourd’hui !
2056**Orgon**
2057Je suis votre valet, et crois les apparences.
2058Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances ;
2059Et vous avez eu peur de le désavouer
2060Du trait qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.
2061Vous étiez trop tranquille, enfin, pour être crue ;
2062Et vous auriez paru d’autre manière émue.
2063**Elmire**
2064Est-ce qu’au simple aveu d’un amoureux transport,
2065Il faut que notre honneur se gendarme si fort ?
2066Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche
2067Que le feu dans les yeux, et l’injure à la bouche ?
2068Pour moi, de tels propos je me ris simplement ;
2069Et l’éclat, là-dessus, ne me plaît nullement.
2070J’aime qu’avec douceur nous nous montrions sages ;
2071Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages
2072Dont l’honneur est armé de griffes et de dents,
2073Et veut au moindre mot dévisager les gens.
2074Me préserve le ciel d’une telle sagesse !
2075Je veux une vertu qui ne soit point diablesse,
2076Et crois que d’un refus la discrète froideur
2077N’en est pas moins puissante à rebuter un cœur.
2078**Orgon**
2079Enfin je sais l’affaire, et ne prends point le change.
2080**Elmire**
2081J’admire, encore un coup, cette faiblesse étrange :
2082Mais que me répondrait votre incrédulité,
2083Si je vous faisais voir qu’on vous dit vérité ?
2084**Orgon**
2085Voir ?
2086**Elmire**
2087Oui.
2088**Orgon**
2089Chansons.
2090**Elmire**
2091Mais quoi ! si je trouvais manière
2092De vous le faire voir avec pleine lumière ?…
2093**Orgon**
2094Contes en l’air.
2095**Elmire**
2096Quel homme ! Au moins, répondez-moi.
2097Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ;
2098Mais supposons ici que, d’un lieu qu’on peut prendre,
2099On vous fît clairement tout voir et tout entendre :
2100Que diriez-vous alors de votre homme de bien ?
2101**Orgon**
2102En ce cas, je dirais que… Je ne dirais rien,
2103Car cela ne se peut.
2104**Elmire**
2105L’erreur trop longtemps dure,
2106Et c’est trop condamner ma bouche d’imposture.
2107Il faut que, par plaisir, et sans aller plus loin,
2108De tout ce qu’on vous dit je vous fasse témoin.
2109**Orgon**
2110Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,
2111Et comment vous pourrez remplir cette promesse.
2112**Elmire, à Dorine.**
2113Faites-le-moi venir.
2114**Dorine, à Elmire.**
2115Son esprit est rusé,
2116Et peut-être à surprendre il sera malaisé.
2117**Elmire, à Dorine.**
2118Non ; on est aisément dupé par ce qu’on aime,
2119Et l’amour-propre engage à se tromper soi-même.
2120Faites-le-moi descendre.
2121(À Cléante et à Mariane.)
2122Et vous, retirez-vous.
Scène 4
2123Elmire, Orgon.
2124**Elmire**
2125Approchons cette table, et vous mettez dessous.
2126**Orgon**
2127Comment !
2128**Elmire**
2129Vous bien cacher est un point nécessaire.
2130**Orgon**
2131Pourquoi sous cette table ?
2132**Elmire**
2133Ah ! mon Dieu ! laissez faire ;
2134J’ai mon dessein en tête, et vous en jugerez.
2135Mettez-vous là, vous dis-je ; et, quand vous y serez,
2136Gardez qu’on ne vous voie et qu’on ne vous entende.
2137**Orgon**
2138Je confesse qu’ici ma complaisance est grande :
2139Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.
2140**Elmire**
2141Vous n’aurez, que je crois, rien à me repartir.
2142(À son mari, qui est sous la table.)
2143Au moins, je vais toucher une étrange matière :
2144Ne vous scandalisez en aucune manière.
2145Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis ;
2146Et c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.
2147Je vais par des douceurs, puisque j’y suis réduite,
2148Faire poser le masque à cette âme hypocrite,
2149Flatter de son amour les désirs effrontés,
2150Et donner un champ libre à ses témérités.
2151Comme c’est pour vous seul, et pour mieux le confondre,
2152Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre,
2153J’aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez,
2154Et les choses n’iront que jusqu’où vous voudrez.
2155C’est à vous d’arrêter son ardeur insensée,
2156Quand vous croirez l’affaire assez avant poussée ;
2157D’épargner votre femme, et de ne m’exposer
2158Qu’à ce qu’il vous faudra pour vous désabuser,
2159Ce sont vos intérêts, vous en serez le maître ;
2160Et… L’on vient. Tenez-vous, et gardez de paraître.
Scène 5
2161Tartuffe, Elmire ; Orgon, sous la table.
2162**Tartuffe**
2163On m’a dit qu’en ce lieu vous me vouliez parler.
2164**Elmire**
2165Oui, l’on a des secrets à vous y révéler.
2166Mais tirez cette porte avant qu’on vous les dise ;
2167Et regardez partout de crainte de surprise.
2168(Tartuffe va fermer la porte, et revient.)
2169Une affaire pareille à celle de tantôt
2170N’est pas assurément ici ce qu’il nous faut :
2171Jamais il ne s’est vu de surprise de même.
2172Damis m’a fait pour vous une frayeur extrême ;
2173Et vous avez bien vu que j’ai fait mes efforts
2174Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
2175Mon trouble, il est bien vrai, m’a si fort possédée,
2176Que de le démentir je n’ai point eu l’idée :
2177Mais par là, grâce au ciel, tout a bien mieux été,
2178Et les choses en sont dans plus de sûreté.
2179L’estime où l’on vous tient a dissipé l’orage,
2180Et mon mari de vous ne peut prendre d’ombrage.
2181Pour mieux braver l’éclat des mauvais jugements,
2182Il veut que nous soyons ensemble à tous moments ;
2183Et c’est par où je puis, sans peur d’être blâmée,
2184Me trouver ici seule avec vous enfermée,
2185Et ce qui m’autorise à vous ouvrir un cœur
2186Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur.
2187**Tartuffe**
2188Ce langage à comprendre est assez difficile,
2189Madame ; et vous parliez tantôt d’un autre style.
2190**Elmire**
2191Ah ! si d’un tel refus vous êtes en courroux,
2192Que le cœur d’une femme est mal connu de vous !
2193Et que vous savez peu ce qu’il veut faire entendre
2194Lorsque si faiblement on le voit se défendre !
2195Toujours notre pudeur combat, dans ces moments,
2196Ce qu’on peut nous donner de tendres sentiments.
2197Quelque raison qu’on trouve à l’amour qui nous dompte,
2198On trouve à l’avouer toujours un peu de honte.
2199On s’en défend d’abord : mais de l’air qu’on s’y prend,
2200On fait connaître assez que notre cœur se rend ;
2201Qu’à nos vœux, par honneur, notre bouche s’oppose,
2202Et que de tels refus promettent toute chose.
2203C’est vous faire, sans doute, un assez libre aveu,
2204Et sur notre pudeur me ménager bien peu.
2205Mais, puisque la parole enfin en est lâchée,
2206À retenir Damis me serais-je attachée,
2207Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur
2208Écouté tout au long l’offre de votre cœur,
2209Aurais-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire,
2210Si l’offre de ce cœur n’eût eu de quoi me plaire ?
2211Et, lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer
2212À refuser l’hymen qu’on venait d’annoncer,
2213Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,
2214Que l’intérêt qu’en vous on s’avise de prendre,
2215Et l’ennui qu’on aurait que ce nœud qu’on résout
2216Vînt partager du moins un cœur que l’on veut tout ?
2217**Tartuffe**
2218C’est sans doute, madame, une douceur extrême
2219Que d’entendre ces mots d’une bouche qu’on aime ;
2220Leur miel, dans tous mes sens, fait couler à longs traits
2221Une suavité qu’on ne goûta jamais.
2222Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude,
2223Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude ;
2224Mais ce cœur vous demande ici la liberté
2225D’oser douter un peu de sa félicité.
2226Je puis croire ces mots un artifice honnête
2227Pour m’obliger à rompre un hymen qui s’apprête ;
2228Et, s’il faut librement m’expliquer avec vous,
2229Je ne me fierai point à des propos si doux,
2230Qu’un peu de vos faveurs, après quoi je soupire,
2231Ne vienne m’assurer tout ce qu’ils m’ont pu dire,
2232Et planter dans mon âme une constante foi
2233Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
2234**Elmire, après avoir toussé pour avertir son mari.**
2235Quoi ! vous voulez aller avec cette vitesse,
2236Et d’un cœur tout d’abord épuiser la tendresse ?
2237On se tue à vous faire un aveu des plus doux.
2238Cependant ce n’est pas encore assez pour vous ;
2239Et l’on ne peut aller jusqu’à vous satisfaire
2240Qu’aux dernières faveurs on ne pousse l’affaire ?
2241**Tartuffe**
2242Moins on mérite un bien, moins on l’ose espérer.
2243Nos vœux sur des discours ont peine à s’assurer.
2244On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire,
2245Et l’on veut en jouir avant que de le croire.
2246Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés,
2247Je doute du bonheur de mes témérités ;
2248Et je ne croirai rien, que vous n’ayez, madame,
2249Par des réalités su convaincre ma flamme.
2250**Elmire**
2251Mon Dieu ! que votre amour en vrai tyran agit !
2252Et qu’en un trouble étrange il me jette l’esprit !
2253Que sur les cœurs il prend un furieux empire !
2254Et qu’avec violence il veut ce qu’il désire !
2255Quoi ! de votre poursuite on ne peut se parer,
2256Et vous ne donnez pas le temps de respirer ?
2257Sied-il bien de tenir une rigueur si grande ?
2258De vouloir sans quartier les choses qu’on demande,
2259Et d’abuser ainsi, par vos efforts pressants,
2260Du faible que pour vous vous voyez qu’ont les gens ?
2261**Tartuffe**
2262Mais, si d’un œil bénin vous voyez mes hommages,
2263Pourquoi m’en refuser d’assurés témoignages ?
2264**Elmire**
2265Mais comment consentir à ce que vous voulez,
2266Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez ?
2267**Tartuffe**
2268Si ce n’est que le ciel qu’à mes vœux on oppose,
2269Lever un tel obstacle est à moi peu de chose ;
2270Et cela ne doit pas retenir votre cœur.
2271**Elmire**
2272Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur !
2273**Tartuffe**
2274Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
2275Madame, et je sais l’art de lever les scrupules.
2276Le ciel défend, de vrai, certains contentements ;
2277Mais on trouve avec lui des accommodements.
2278Selon divers besoins, il est une science
2279D’étendre les liens de notre conscience,
2280Et de rectifier le mal de l’action
2281Avec la pureté de notre intention.
2282De ces secrets, madame, on saura vous instruire ;
2283Vous n’avez seulement qu’à vous laisser conduire.
2284Contentez mon désir, et n’ayez point d’effroi ;
2285Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.
2286(Elmire tousse plus fort.)
2287Vous toussez fort, madame.
2288**Elmire**
2289Oui, je suis au supplice.
2290**Tartuffe**
2291Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?
2292**Elmire**
2293C’est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien
2294Que tous les jus du monde ici ne feront rien.
2295**Tartuffe**
2296Cela, certe, est fâcheux.
2297**Elmire**
2298Oui, plus qu’on ne peut dire.
2299**Tartuffe**
2300Enfin votre scrupule est facile à détruire.
2301Vous êtes assurée ici d’un plein secret,
2302Et le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on fait.
2303Le scandale du monde est ce qui fait l’offense,
2304Et ce n’est pas pécher que pécher en silence.
2305**Elmire, après avoir encore toussé et frappé sur la table.**
2306Enfin je vois qu’il faut se résoudre à céder ;
2307Qu’il faut que je consente à vous tout accorder ;
2308Et qu’à moins de cela, je ne dois point prétendre
2309Qu’on puisse être content, et qu’on veuille se rendre.
2310Sans doute il est fâcheux d’en venir jusque-là,
2311Et c’est bien malgré moi que je franchis cela ;
2312Mais, puisque l’on s’obstine à m’y vouloir réduire,
2313Puisqu’on ne veut point croire à tout ce qu’on peut dire,
2314Et qu’on veut des témoins qui soient plus convaincants,
2315Il faut bien s’y résoudre, et contenter les gens.
2316Si ce consentement porte en soi quelque offense,
2317Tant pis pour qui me force à cette violence ;
2318La faute assurément n’en doit pas être à moi.
2319**Tartuffe**
2320Oui, madame, on s’en charge ; et la chose de soi…
2321**Elmire**
2322Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,
2323Si mon mari n’est point dans cette galerie.
2324**Tartuffe**
2325Qu’est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ?
2326C’est un homme, entre nous, à mener par le nez.
2327De tous nos entretiens il est pour faire gloire,
2328Et je l’ai mis au point de voir tout sans rien croire.
2329**Elmire**
2330Il n’importe. Sortez, je vous prie, un moment ;
2331Et partout là dehors voyez exactement.
Scène 6
2332Orgon, Elmire.
2333**Orgon, sortant de dessous la table.**
2334Voilà, je vous l’avoue, un abominable homme !
2335Je n’en puis revenir, et tout ceci m’assomme.
2336**Elmire**
2337Quoi ! vous sortez si tôt ? Vous vous moquez des gens.
2338Rentrez sous le tapis, il n’est pas encor temps ;
2339Attendez jusqu’au bout, pour voir les choses sûres,
2340Et ne vous fiez point aux simples conjectures.
2341**Orgon**
2342Non, rien de plus méchant n’est sorti de l’enfer.
2343**Elmire**
2344Mon Dieu ! l’on ne doit point croire trop de léger.
2345Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre ;
2346Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre.
2347(Elmire fait mettre Orgon derrière elle.)
Scène 7
2348Tartuffe, Elmire, Orgon.
2349**Tartuffe, sans voir Orgon.**
2350Tout conspire, madame, à mon contentement.
2351J’ai visité de l’œil tout cet appartement.
2352Personne ne s’y trouve ; et mon âme ravie…
2353(Dans le temps que Tartuffe s’avance les bras ouverts pour embrasser Elmire, elle se retire, et Tartuffe aperçoit Orgon.)
2354**Orgon, arrêtant Tartuffe.**
2355Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie,
2356Et vous ne devez pas vous tant passionner,
2357Ah ! ah ! l’homme de bien, vous m’en voulez donner !
2358Comme aux tentations s’abandonne votre âme !
2359Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme !
2360J’ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon,
2361Et je croyais toujours qu’on changerait de ton ;
2362Mais c’est assez avant pousser le témoignage :
2363Je m’y tiens, et n’en veux, pour moi, pas davantage.
2364**Elmire, à Tartuffe**
2365C’est contre mon humeur que j’ai fait tout ceci ;
2366Mais on m’a mise au point de vous traiter ainsi.
2367**Tartuffe, à Orgon.**
2368Quoi ! vous croyez… ?
2369**Orgon**
2370Allons, point de bruit, je vous prie,
2371Dénichons de céans, et sans cérémonie.
2372**Tartuffe**
2373Mon dessein…
2374**Orgon**
2375Ces discours ne sont plus de saison ;
2376Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison.
2377**Tartuffe**
2378C’est à vous d’en sortir, vous qui parlez en maître.
2379La maison m’appartient, je le ferai connaître,
2380Et vous montrerai bien qu’en vain on a recours,
2381Pour me chercher querelle, à ces lâches détours ;
2382Qu’on n’est pas où l’on pense en me faisant injure ;
2383Que j’ai de quoi confondre et punir l’imposture,
2384Venger le ciel qu’on blesse, et faire repentir
2385Ceux qui parlent ici de me faire sortir.
Scène 8
2386Elmire, Orgon.
2387**Elmire**
2388Quel est donc ce langage, et qu’est-ce qu’il veut dire ?
2389**Orgon**
2390Ma foi, je suis confus, et n’ai pas lieu de rire.
2391**Elmire**
2392Comment ?
2393**Orgon**
2394Je vois ma faute aux choses qu’il me dit ;
2395Et la donation m’embarrasse l’esprit.
2396**Elmire**
2397La donation…
2398**Orgon**
2399Oui. C’est une affaire faite
2400Mais j’ai quelque autre chose encor qui m’inquiète.
2401**Elmire**
2402Et quoi ?
2403**Orgon**
2404Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt
2405Si certaine cassette est encore là-haut.
Acte V
Scène 1
2406Orgon, Cléante.
2407**Cléante**
2408Où voulez-vous courir ?
2409**Orgon**
2410Las ! que sais-je ?
2411**Cléante**
2412Il me semble
2413Que l’on doit commencer par consulter ensemble
2414Les choses qu’on peut faire en cet événement.
2415**Orgon**
2416Cette cassette-là me trouble entièrement.
2417Plus que le reste encore elle me désespère.
2418**Cléante**
2419Cette cassette est donc un important mystère ?
2420**Orgon**
2421C’est un dépôt qu’Argas, cet ami que je plains,
2422Lui-même en grand secret m’a mis entre les mains.
2423Pour cela dans sa fuite il me voulut élire ;
2424Et ce sont des papiers, à ce qu’il m’a pu dire,
2425Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.
2426**Cléante**
2427Pourquoi donc les avoir en d’autres mains lâchés ?
2428**Orgon**
2429Ce fut par un motif de cas de conscience.
2430J’allai droit à mon traître en faire confidence ;
2431Et son raisonnement me vint persuader
2432De lui donner plutôt la cassette à garder,
2433Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
2434J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,
2435Par où ma conscience eût pleine sûreté
2436À faire des serments contre la vérité.
2437**Cléante**
2438Vous voilà mal, au moins, si j’en crois l’apparence :
2439Et la donation et cette confidence,
2440Sont, à vous en parler selon mon sentiment,
2441Des démarches par vous faites légèrement.
2442On peut vous mener loin avec de pareils gages ;
2443Et cet homme sur vous ayant ces avantages,
2444Le pousser est encor grande imprudence à vous ;
2445Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.
2446**Orgon**
2447Quoi ! sous un beau semblant de ferveur si touchante
2448Cacher un cœur si double, une âme si méchante !
2449Et moi qui l’ai reçu gueusant et n’ayant rien…
2450C’en est fait, je renonce à tous les gens de bien ;
2451J’en aurai désormais une horreur effroyable
2452Et m’en vais devenir, pour eux, pire qu’un diable.
2453**Cléante**
2454Hé bien ! ne voilà pas de vos emportements !
2455Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.
2456Dans la droite raison jamais n’entre la vôtre ;
2457Et toujours d’un excès vous vous jetez dans l’autre.
2458Vous voyez votre erreur, et vous avez connu
2459Que par un zèle feint vous étiez prévenu ;
2460Mais pour vous corriger quelle raison demande
2461Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
2462Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien
2463Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ?
2464Quoi ! parce qu’un fripon vous dupe avec audace,
2465Sous le pompeux éclat d’une austère grimace,
2466Vous voulez que partout on soit fait comme lui,
2467Et qu’aucun vrai dévot ne se trouve aujourd’hui ?
2468Laissez aux libertins ces sottes conséquences :
2469Démêlez la vertu d’avec ses apparences,
2470Ne hasardez jamais votre estime trop tôt,
2471Et soyez pour cela dans le milieu qu’il faut.
2472Gardez-vous, s’il se peut, d’honorer l’imposture ;
2473Mais au vrai zèle aussi n’allez pas faire injure,
2474Et s’il vous faut tomber dans une extrémité,
2475Péchez plutôt encor de cet autre côté.
Scène 2
2476Orgon, Cléante, Damis.
2477**Damis**
2478Quoi ! mon père, est-il vrai qu’un coquin vous menace ?
2479Qu’il n’est point de bienfait qu’en son âme il n’efface,
2480Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux,
2481Se fait de vos bontés des armes contre vous ?
2482**Orgon**
2483Oui, mon fils ; et j’en sens des douleurs nonpareilles.
2484**Damis**
2485Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles.
2486Contre son insolence on ne doit point gauchir :
2487C’est à moi tout d’un coup de vous en affranchir ;
2488Et, pour sortir d’affaire, il faut que je l’assomme.
2489**Cléante**
2490Voilà tout justement parler en vrai jeune homme.
2491Modérez, s’il vous plaît, ces transports éclatants.
2492Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps
2493Où par la violence on fait mal ses affaires.
Scène 3
2494Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
2495**Madame Pernelle**
2496Qu’est-ce ? J’apprends ici de terribles mystères !
2497**Orgon**
2498Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins,
2499Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins.
2500Je recueille avec zèle un homme en sa misère,
2501Je le loge, et le tiens comme mon propre frère ;
2502De bienfaits chaque jour il est par moi chargé ;
2503Je lui donne ma fille et tout le bien que j’ai :
2504Et, dans le même temps, le perfide, l’infâme,
2505Tente le noir dessein de suborner ma femme ;
2506Et, non content encor de ces lâches essais,
2507Il m’ose menacer de mes propres bienfaits,
2508Et veut, à ma ruine, user des avantages
2509Dont le viennent d’armer mes bontés trop peu sages,
2510Me chasser de mes biens où je l’ai transféré,
2511Et me réduire au point d’où je l’ai retiré.
2512**Dorine**
2513Le pauvre homme !
2514**Madame Pernelle**
2515Mon fils, je ne puis du tout croire
2516Qu’il ait voulu commettre une action si noire.
2517**Orgon**
2518Comment ?
2519**Madame Pernelle**
2520Les gens de bien sont enviés toujours.
2521**Orgon**
2522Que voulez-vous donc dire avec votre discours,
2523Ma mère ?
2524**Madame Pernelle**
2525Que chez vous on vit d’étrange sorte,
2526Et qu’on ne sait que trop la haine qu’on lui porte.
2527**Orgon**
2528Qu’a cette haine à faire avec ce qu’on vous dit ?
2529**Madame Pernelle**
2530Je vous l’ai dit cent fois quand vous étiez petit :
2531La vertu dans le monde est toujours poursuivie ;
2532Les envieux mourront, mais non jamais l’envie.
2533**Orgon**
2534Mais que fait ce discours aux choses d’aujourd’hui ?
2535**Madame Pernelle**
2536On vous aura forgé cent sots contes de lui.
2537**Orgon**
2538Je vous ai dit déjà que j’ai vu tout moi-même.
2539**Madame Pernelle**
2540Des esprits médisants la malice est extrême.
2541**Orgon**
2542Vous me feriez damner, ma mère ! Je vous di
2543Que j’ai vu de mes yeux un crime si hardi.
2544**Madame Pernelle**
2545Les langues ont toujours du venin à répandre,
2546Et rien n’est ici-bas qui s’en puisse défendre.
2547**Orgon**
2548C’est tenir un propos de sens bien dépourvu.
2549Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
2550Ce qu’on appelle vu. Faut-il vous le rebattre
2551Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ?
2552**Madame Pernelle**
2553Mon Dieu ! le plus souvent l’apparence déçoit :
2554Il ne faut pas toujours juger sur ce qu’on voit.
2555**Orgon**
2556J’enrage !
2557**Madame Pernelle**
2558Aux faux soupçons la nature est sujette,
2559Et c’est souvent à mal que le bien s’interprète.
2560**Orgon**
2561Je dois interpréter à charitable soin
2562Le désir d’embrasser ma femme !
2563**Madame Pernelle**
2564Il est besoin,
2565Pour accuser les gens, d’avoir de justes causes ;
2566Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses.
2567**Orgon**
2568Hé ! diantre ! le moyen de m’en assurer mieux ?
2569Je devais donc, ma mère, attendre qu’à mes yeux
2570Il eût… Vous me feriez dire quelque sottise.
2571**Madame Pernelle**
2572Enfin d’un trop pur zèle on voit son âme éprise,
2573Et je ne puis du tout me mettre dans l’esprit
2574Qu’il ait voulu tenter les choses que l’on dit.
2575**Orgon**
2576Allez, je ne sais pas, si vous n’étiez ma mère,
2577Ce que je vous dirais, tant je suis en colère.
2578**Dorine, à Orgon.**
2579Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas ;
2580Vous ne vouliez point croire, et l’on ne vous croit pas.
2581**Cléante**
2582Nous perdons des moments en bagatelles pures,
2583Qu’il faudrait employer à prendre des mesures.
2584Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point.
2585**Damis**
2586Quoi ! son effronterie irait jusqu’à ce point ?
2587**Elmire**
2588Pour moi, je ne crois pas cette instance possible,
2589Et son ingratitude est ici trop visible.
2590**Cléante, à Orgon.**
2591Ne vous y fiez pas ; il aura des ressorts
2592Pour donner contre vous raison à ses efforts,
2593Et sur moins que cela le poids d’une cabale
2594Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
2595Je vous le dis encore : armé de ce qu’il a,
2596Vous ne deviez jamais le pousser jusque-là.
2597**Orgon**
2598Il est vrai ; mais qu’y faire ? À l’orgueil de ce traître,
2599De mes ressentiments je n’ai pas été maître.
2600**Cléante**
2601Je voudrais de bon cœur qu’on pût entre vous deux
2602De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.
2603**Elmire**
2604Si j’avais su qu’en main il a de telles armes,
2605Je n’aurais pas donné matière à tant d’alarmes,
2606Et mes…
2607**Orgon, à Dorine, voyant entrer monsieur Loyal.**
2608Que veut cet homme ? Allez tôt le savoir,
2609Je suis bien en état que l’on me vienne voir !
Scène 4
2610Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Mariane, Cléante, Damis, Dorine, Monsieur Loyal.
2611**Monsieur Loyal, à Dorine, dans le fond du théâtre.**
2612Bonjour, ma chère sœur ; faites, je vous supplie,
2613Que je parle à monsieur.
2614**Dorine**
2615Il est en compagnie ;
2616Et je doute qu’il puisse à présent voir quelqu’un.
2617**Monsieur Loyal**
2618Je ne suis pas pour être en ces lieux importun.
2619Mon abord n’aura rien, je crois, qui lui déplaise ;
2620Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.
2621**Dorine**
2622Votre nom ?
2623**Monsieur Loyal**
2624Dites-lui seulement que je viens
2625De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien.
2626**Dorine, à Orgon.**
2627C’est un homme qui vient, avec douce manière,
2628De la part de monsieur Tartuffe, pour affaire
2629Dont vous serez, dit-il, bien aise.
2630**Cléante, à Orgon.**
2631Il vous faut voir
2632Ce que c’est que cet homme et ce qu’il peut vouloir.
2633**Orgon, à Cléante.**
2634Pour nous raccommoder il vient ici peut-être :
2635Quels sentiments aurai-je à lui faire paraître ?
2636**Cléante**
2637Votre ressentiment ne doit point éclater ;
2638Et s’il parle d’accord, il le faut écouter.
2639**Monsieur Loyal, à Orgon.**
2640Salut, monsieur. Le ciel perde qui vous veut nuire,
2641Et vous soit favorable autant que je désire !
2642**Orgon, bas, à Cléante.**
2643Ce doux début s’accorde avec mon jugement
2644Et présage déjà quelque accommodement.
2645**Monsieur Loyal**
2646Toute votre maison m’a toujours été chère,
2647Et j’étais serviteur de monsieur votre père.
2648**Orgon**
2649Monsieur, j’ai grande honte et demande pardon
2650D’être sans vous connaître ou savoir votre nom.
2651**Monsieur Loyal**
2652Je m’appelle Loyal, natif de Normandie,
2653Et suis huissier à verge, en dépit de l’envie.
2654J’ai, depuis quarante ans, grâce au ciel, le bonheur
2655D’en exercer la charge avec beaucoup d’honneur,
2656Et je vous viens, monsieur, avec votre licence,
2657Signifier l’exploit de certaine ordonnance…
2658**Orgon**
2659Quoi ! vous êtes ici…
2660**Monsieur Loyal**
2661Monsieur, sans passion.
2662Ce n’est rien seulement qu’une sommation,
2663Un ordre de vider d’ici, vous et les vôtres,
2664Mettre vos meubles hors, et faire place à d’autres,
2665Sans délai ni remise, ainsi que besoin est.
2666**Orgon**
2667Moi ! sortir de céans ?
2668**Monsieur Loyal**
2669Oui, monsieur, s’il vous plaît.
2670La maison à présent, comme savez de reste,
2671Au bon monsieur Tartuffe appartient sans conteste.
2672De vos biens désormais il est maître et seigneur,
2673En vertu d’un contrat duquel je suis porteur.
2674Il est en bonne forme, et l’on n’y peut rien dire.
2675**Damis, à M. Loyal.**
2676Certes cette impudence est grande, et je l’admire !
2677**Monsieur Loyal, à Damis.**
2678Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous ;
2679(Montrant Orgon.)
2680C’est à monsieur : il est et raisonnable et doux,
2681Et d’un homme de bien il sait trop bien l’office,
2682Pour se vouloir du tout opposer à justice.
2683**Orgon**
2684Mais…
2685**Monsieur Loyal**
2686Oui, monsieur, je sais que pour un million
2687Vous ne voudriez pas faire rébellion,
2688Et que vous souffrirez en honnête personne
2689Que j’exécute ici les ordres qu’on me donne.
2690**Damis**
2691Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon,
2692Monsieur l’huissier à verge, attirer le bâton.
2693**Monsieur Loyal, à Orgon.**
2694Faites que votre fils se taise ou se retire,
2695Monsieur. J’aurais regret d’être obligé d’écrire,
2696Et de vous voir couché dans mon procès-verbal.
2697**Dorine, à part.**
2698Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal.
2699**Monsieur Loyal**
2700Pour tous les gens de bien j’ai de grandes tendresses,
2701Et ne me suis voulu, monsieur, charger des pièces
2702Que pour vous obliger et vous faire plaisir ;
2703Que pour ôter par là le moyen d’en choisir
2704Qui, n’ayant pas pour vous le zèle qui me pousse,
2705Auraient pu procéder d’une façon moins douce.
2706**Orgon**
2707Et que peut-on de pis que d’ordonner aux gens
2708De sortir de chez eux ?
2709**Monsieur Loyal**
2710On vous donne du temps ;
2711Et jusques à demain je ferai surséance
2712À l’exécution, monsieur, de l’ordonnance.
2713Je viendrai seulement passer ici la nuit
2714Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit.
2715Pour la forme, il faudra, s’il vous plaît, qu’on m’apporte,
2716Avant que se coucher, les clefs de votre porte.
2717J’aurai soin de ne pas troubler votre repos,
2718Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos.
2719Mais demain, du matin, il vous faut être habile
2720À vider de céans jusqu’au moindre ustensile ;
2721Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts
2722Pour vous faire service à tout mettre dehors.
2723On n’en peut pas user mieux que je fais, je pense ;
2724Et comme je vous traite avec grande indulgence,
2725Je vous conjure aussi, monsieur, d’en user bien,
2726Et qu’au dû de ma charge on ne me trouble en rien.
2727**Orgon, à part.**
2728Du meilleur de mon cœur je donnerais, sur l’heure
2729Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,
2730Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle assener
2731Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.
2732**Cléante, bas, à Orgon.**
2733Laissez, ne gâtons rien.
2734**Damis**
2735À cette audace étrange
2736J’ai peine à me tenir, et la main me démange.
2737**Dorine**
2738Avec un si bon dos, ma foi, monsieur Loyal,
2739Quelques coups de bâton ne vous siéraient pas mal.
2740**Monsieur Loyal**
2741On pourrait bien punir ces paroles infâmes,
2742Mamie ; et l’on décrète aussi contre les femmes.
2743**Cléante, à monsieur Loyal.**
2744Finissons tout cela, monsieur ; c’en est assez.
2745Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez.
2746**Monsieur Loyal**
2747Jusqu’au revoir. Le ciel vous tienne tous en joie !
2748**Orgon**
2749Puisse-t-il te confondre, et celui qui t’envoie !
Scène 5
2750Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
2751**Orgon**
2752Hé bien ! vous le voyez, ma mère, si j’ai droit ;
2753Et vous pouvez juger du reste par l’exploit.
2754Ses trahisons enfin vous sont-elles connues ?
2755**Madame Pernelle**
2756Je suis toute ébaubie, et je tombe des nues !
2757**Dorine, à Orgon.**
2758Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez,
2759Et ses pieux desseins par là sont confirmés.
2760Dans l’amour du prochain sa vertu se consomme :
2761Il sait que très souvent les biens corrompent l’homme,
2762Et, par charité pure, il veut vous enlever
2763Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver.
2764**Orgon**
2765Taisez-vous. C’est le mot qu’il vous faut toujours dire.
2766**Cléante, à Orgon.**
2767Allons voir quel conseil on doit vous faire élire.
2768**Elmire**
2769Allez faire éclater l’audace de l’ingrat.
2770Ce procédé détruit la vertu du contrat ;
2771Et sa déloyauté va paraître trop noire,
2772Pour souffrir qu’il en ait le succès qu’on veut croire.
Scène 6
2773Valère, Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
2774**Valère**
2775Avec regret, monsieur, je viens vous affliger ;
2776Mais je m’y vois contraint par le pressant danger.
2777Un ami, qui m’est joint d’une amitié fort tendre,
2778Et qui sait l’intérêt qu’en vous j’ai lieu de prendre,
2779A violé pour moi, par un pas délicat,
2780Le secret que l’on doit aux affaires d’État,
2781Et me vient d’envoyer un avis dont la suite
2782Vous réduit au parti d’une soudaine fuite.
2783Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer
2784Depuis une heure au prince a su vous accuser,
2785Et remettre en ses mains, dans les traits qu’il vous jette,
2786D’un criminel d’État l’importante cassette,
2787Dont, au mépris, dit-il, du devoir d’un sujet,
2788Vous avez conservé le coupable secret.
2789J’ignore le détail du crime qu’on vous donne ;
2790Mais un ordre est donné contre votre personne ;
2791Et lui-même est chargé, pour mieux l’exécuter,
2792D’accompagner celui qui vous doit arrêter.
2793**Cléante**
2794Voilà ses droits armés ; et c’est par où le traître
2795De vos biens qu’il prétend cherche à se rendre maître.
2796**Orgon**
2797L’homme est, je vous l’avoue, un méchant animal !
2798**Valère**
2799Le moindre amusement vous peut être fatal.
2800J’ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte,
2801Avec mille louis qu’ici je vous apporte.
2802Ne perdons point de temps : le trait est foudroyant ;
2803Et ce sont de ces coups que l’on pare en fuyant.
2804À vous mettre en lieu sûr je m’offre pour conduite,
2805Et veux accompagner, jusqu’au bout, votre fuite.
2806**Orgon**
2807Las ! que ne dois-je point à vos soins obligeants !
2808Pour vous en rendre grâce, il faut un autre temps ;
2809Et je demande au ciel de m’être assez propice
2810Pour reconnaître un jour ce généreux service.
2811Adieu : prenez le soin, vous autres.
2812**Cléante**
2813Allez tôt.
2814Nous songerons, mon frère, à faire ce qu’il faut.
Scène 7
2815Tartuffe, un Exempt, Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Cléante, Mariane, Valère, Damis, Dorine.
2816**Tartuffe, arrêtant Orgon.**
2817Tout beau, monsieur, tout beau, ne courez point si vite :
2818Vous n’irez pas fort loin pour trouver votre gîte ;
2819Et de la part du prince on vous fait prisonnier.
2820**Orgon**
2821Traître ! tu me gardais ce trait pour le dernier :
2822C’est le coup, scélérat, par où tu m’expédies ;
2823Et voilà couronner toutes tes perfidies.
2824**Tartuffe**
2825Vos injures n’ont rien à me pouvoir aigrir ;
2826Et je suis, pour le ciel, appris à tout souffrir.
2827**Cléante**
2828La modération est grande, je l’avoue.
2829**Damis**
2830Comme du ciel l’infâme impudemment se joue !
2831**Tartuffe**
2832Tous vos emportements ne sauraient m’émouvoir ;
2833Et je ne songe à rien qu’à faire mon devoir.
2834**Mariane**
2835Vous avez de ceci grande gloire à prétendre ;
2836Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre.
2837**Tartuffe**
2838Un emploi ne saurait être que glorieux
2839Quand il part du pouvoir qui m’envoie en ces lieux.
2840**Orgon**
2841Mais t’es-tu souvenu que ma main charitable,
2842Ingrat, t’a retiré d’un état misérable ?
2843**Tartuffe**
2844Oui, je sais quels secours j’en ai pu recevoir ;
2845Mais l’intérêt du prince est mon premier devoir.
2846De ce devoir sacré la juste violence
2847Étouffe dans mon cœur toute reconnaissance :
2848Et je sacrifierais à de si puissants nœuds
2849Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.
2850**Elmire**
2851L’imposteur !
2852**Dorine**
2853Comme il sait, de traîtresse manière,
2854Se faire un beau manteau de tout ce qu’on révère !
2855**Cléante**
2856Mais, s’il est si parfait que vous le déclarez,
2857Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez,
2858D’où vient que pour paraître il s’avise d’attendre
2859Qu’à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre
2860Et que vous ne songez à l’aller dénoncer
2861Que lorsque son honneur l’oblige à vous chasser ?
2862Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,
2863Du don de tout son bien qu’il venait de vous faire ;
2864Mais, le voulant traiter en coupable aujourd’hui,
2865Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui ?
2866**Tartuffe, à l’Exempt**
2867Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie ;
2868Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.
2869**L’Exempt**
2870Oui, c’est trop demeurer, sans doute, à l’accomplir ;
2871Votre bouche à propos m’invite à le remplir :
2872Et, pour l’exécuter, suivez-moi tout à l’heure
2873Dans la prison qu’on doit vous donner pour demeure.
2874**Tartuffe**
2875Qui ? moi, monsieur ?
2876**L’Exempt**
2877Oui, vous.
2878**Tartuffe**
2879Pourquoi donc la prison ?
2880**L’Exempt**
2881Ce n’est pas vous à qui j’en veux rendre raison.
2882(À Orgon.)
2883Remettez-vous, monsieur, d’une alarme si chaude.
2884Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
2885Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,
2886Et que ne peut tromper tout l’art des imposteurs.
2887D’un fin discernement sa grande âme pourvue
2888Sur les choses toujours jette une droite vue ;
2889Chez elle jamais rien ne surprend trop d’accès,
2890Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
2891Il donne aux gens de bien une gloire immortelle :
2892Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle,
2893Et l’amour pour les vrais ne ferme point son cœur
2894À tout ce que les faux doivent donner d’horreur.
2895Celui-ci n’était pas pour le pouvoir surprendre,
2896Et de pièges plus fins on le voit se défendre.
2897D’abord il a percé, par ses vives clartés
2898Des replis de son cœur toutes les lâchetés.
2899Venant vous accuser, il s’est trahi lui-même,
2900Et, par un juste trait de l’équité suprême,
2901S’est découvert au prince un fourbe renommé,
2902Dont sous un autre nom il était informé ;
2903Et c’est un long détail d’actions toutes noires
2904Dont on pourrait former des volumes d’histoires.
2905Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté
2906Sa lâche ingratitude et sa déloyauté ;
2907À ses autres horreurs il a joint cette suite,
2908Et ne m’a jusqu’ici soumis à sa conduite
2909Que pour voir l’impudence aller jusques au bout,
2910Et vous faire, par lui, faire raison de tout.
2911Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître,
2912Il veut qu’entre vos mains je dépouille le traître.
2913D’un souverain pouvoir, il brise les liens
2914Du contrat qui lui fait un don tous vos biens,
2915Et vous pardonne enfin cette offense secrète
2916Où vous a d’un ami fait tomber la retraite ;
2917Et c’est le prix qu’il donne au zèle qu’autrefois
2918On vous vit témoigner en appuyant ses droits,
2919Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,
2920D’une bonne action verser la récompense ;
2921Que jamais le mérite avec lui ne perd rien ;
2922Et que mieux que du mal, il se souvient du bien.
2923**Dorine**
2924Que le ciel soit loué !
2925**Madame Pernelle**
2926Maintenant je respire.
2927**Elmire**
2928Favorable succès !
2929**Mariane**
2930Qui l’aurait osé dire ?
2931**Orgon, à Tartuffe, que l’exempt emmène.**
2932Hé bien ! te voilà, traître !…
Scène 8
2933Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Valère, Damis, Dorine.
2934**Cléante**
2935Ah ! mon frère, arrêtez,
2936Et ne descendez point à des indignités.
2937À son mauvais destin laissez un misérable,
2938Et ne vous joignez point au remords qui l’accable.
2939Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour,
2940Au sein de la vertu fasse un heureux retour ;
2941Qu’il corrige sa vie en détestant son vice,
2942Et puisse du grand prince adoucir la justice ;
2943Tandis qu’à sa bonté vous irez, à genoux,
2944Rendre ce que demande un traitement si doux.
2945**Orgon**
2946Oui, c’est bien dit. Allons à ses pieds avec joie
2947Nous louer des bontés que son cœur nous déploie :
2948Puis, acquittés un peu de ce premier devoir,
2949Aux justes soins d’un autre il nous faudra pourvoir,
2950Et par un doux hymen couronner en Valère
2951La flamme d’un amant généreux et sincère.