C

Le Tartuffe

Le Tartuffe ou l’Imposteur
1
Comédie
Notice
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L’histoire des premières représentations de Tartuffe est devenue, sous la plume de la plupart des commentateurs ou des biographes, une véritable légende, et le thème de déclamations contre le fanatisme, l’intolérance, les faux dévots et les jésuites. Nous ne nous replacerons pas sur ce terrain, et nous laisserons à M. Sainte-Beuve le soin de raconter, en historien et en critique, les difficultés que la nouvelle pièce éprouva avant d’arriver jusqu’au public :
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« Dès 1664, Molière avait achevé sa comédie du Tartuffe à peu près telle que nous l’avons. Trois actes en avaient été représentés aux fêtes de Versailles de cette année, et ensuite à Villers-Cotterets chez Monsieur : le prince de Condé, protecteur de toute hardiesse d’esprit, s’était fait jouer au Raincy la pièce tout entière. Mais les mêmes hommes qui avaient obtenu qu’on brûlât les Provinciales quatre ans auparavant, empêchèrent la représentation devant le public, et la suspension avec divers incidents se prolongea. Louis XIV, en ce premier feu de ses maîtresses, était loin d’être dévot ; mais il avait dès lors cette disposition à vouloir qu’on le fût, qui devint le trait marquant dans sa vieillesse. Tout en songeant à revoir et à corriger sa pièce pour la rendre représentable, Molière, dont le théâtre ni le génie ne pouvaient chômer, produisait d’autres œuvres, et, dans le Festin de Pierre, qui se joua en 1665, il se vengea de la cabale qui arrêtait le Tartuffe, par la tirade de don Juan au cinquième acte ; l’athée aux abois y confesse à Sganarelle son dessein de contrefaire le dévot : « Il n’y a plus de honte maintenant à cela : l’hypocrisie est un vice à la mode, et tous les vices à la mode passent pour vertus. Le personnage d’homme de bien est le meilleur de tous les personnages qu’on puisse jouer. Aujourd’hui la profession d’hypocrite a de merveilleux avantages… » Mais d’autres traits audacieux du Festin, joints à cette attaque, soulevèrent de nouveau et semblèrent justifier la fureur de la cabale menacée ; il y eut des pamphlets violents publiés contre Molière. Il avait affaire à ses Pères Meyniers et Brisaciers, qui ne manquent jamais. »
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« Pourtant le crédit du divertissant poëte montait chaque jour ; sa gloire sérieuse s’étendait : il avait fait le Misanthrope. La mort de la reine-mère (1666) avait ôté à la faction dévote un grand point d’appui en cour. Comptant sur la faveur de Louis XIV, se faisant fort d’une espèce d’autorisation verbale qu’il avait obtenue, et pendant que le roi était au camp devant Lille, en août 1667, au milieu de cet été désert de Paris, Molière risqua sa pièce devant le public ; il en avait changé le titre : elle s’appelait l’Imposteur, et M. Tartuffe était devenu M. Panulphe ; il y avait des passages supprimés. L’Imposteur, sous cette forme, ne put avoir, malgré tout, qu’une représentation ; le premier président Lamoignon crut devoir empêcher la seconde jusqu’à nouvel ordre du roi. Molière députa deux de ses camarades au camp de Lille avec un placet qu’on a. Mais le roi maintint la suspension. » Tels sont, réduits à la simple vérité historique et dégagés de tous les détails minutieux qui ne font que les obscurcir, les faits qui se rapportent à la première apparition du Tartuffe ; et comme nous devons, avant tout, dans un sujet où il est difficile d’être neuf, nous attacher à éclaircir ou à rectifier, nous rectifierons en passant un fait qui se rattache à l’unique représentation de 1667. Voici ce que dit à ce sujet M. Génin, à l’opinion duquel nous souscrivons complètement :
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« Qui ne connaît l’anecdote de Molière notifiant au public la défense qu’il venait de recevoir de représenter Tartuffe ? M. le premier président ne veut pas qu’on le joue. Le fait est aussi faux qu’il est accrédité. Sous un roi comme Louis XIV, une plaisanterie si déplacée, un si grossier outrage lancé publiquement par un comédien contre un magistrat, contre l’illustre Lamoignon, ne fût certainement pas resté impuni : Molière, aimé de Louis XIV, était d’ailleurs l’homme de France le plus incapable de blesser à ce point les convenances, sans parler des égards qu’il devait à Boileau, honoré de l’intimité de M. de Lamoignon. Ce conte, beaucoup plus vieux que Molière a été ramassé dans les Anas espagnols, qui attribuent ce mot à Lope ou à Calderon, au sujet d’une comédie de l’Alcade : L’alcade ne veut pas qu’on le joue. Quelqu’un a trouvé spirituel de transporter cette facétie à Molière, et l’invention a fait fortune. La biographie des grands hommes est remplie de ces impertinences : c’est le devoir de la critique de les signaler, et d’en obtenir justice. »
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Molière, malgré ses vives instances auprès du roi, attendit deux ans avant de voir lever l’interdiction qui pesait sur sa pièce. Enfin, Tartuffe reparut au théâtre le 5 février 1669. Nombre de gens, dit Robinet, coururent hasard d’être étouffés et disloqués pour voir cet ouvrage ; quarante-quatre représentations consécutive assurèrent le triomphe, et les camarades de l’auteur voulurent que sa vie durant il eût double part dans les recettes produites par ce chef d’œuvre.
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Considéré comme œuvre littéraire, le Tartuffe n’a trouvé que des admirateurs. « Il est, dit M. Nisard, plus goûté au théâtre que le Misanthrope, sans l’être moins à la lecture. Il y a plus d’intérêt, plus d’action, plus de passion. Au lieu du salon d’une coquette, c’est le foyer domestique d’une femme honnête, envahi par un intrus. Tout y est troublé, les amusements innocents, l’honnête liberté des discours, les plaisirs et les projets de famille, un mariage sortable et déjà fort avancé ; personne n’y est incommodé médiocrement. Aussi quelle agitation dans cette maison, désormais divisée en deux camps !… C’est la pièce où Molière a mis le plus de feu… il y a d’autres vilaines gens dans son théâtre… il se contente de les rendre ridicules… Pour le faux dévot, on n’en rit pas un moment ; Molière en a peur ; il en a horreur du moins. C’est la révolte de sa noble nature contre ce vice, le plus odieux de tous, parce qu’il sert de couverture à tous. »
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M. Génin regarde Tartuffe comme le dernier effort du génie : « Quelle admirable combinaison de caractères ! Deux morale sont mises en présence : la vraie piété se personnifie dans Cléante, l’hypocrisie dans Tartuffe. Cléante est la ligne inflexible tendue à travers la pièce pour séparer le bien du mal, le faux du vrai. Orgon, c’est la multitude de bonne foi, faible et crédule, livrée au premier charlatan venu, extrême et emportée dans ses résolutions comme dans ses préjugés. Le fond du drame repose sur ces trois personnages. À côté d’eux paraissent les aimables figures de Marianne et de Valère ; la piquante et malicieuse Dorine, chargée de représenter le bon sens du peuple, comme madame Pernelle en représente l’entêtement ; Damis, l’ardeur juvénile qui, s’élançant vers le bien et la justice avec une impétuosité aveugle, se brise contre l’impassibilité calculée de l’imposteur, Elmire enfin, toute charmante de décence, quoiqu’elle aille vêtue ainsi qu’une princesse. Quelle habileté dans cette demi-teinte du caractère d’Elmire, de la jeune femme unie à un vieillard ! Si Molière l’eût faite passionnée, tout le reste devenait à l’instant impossible ou invraisemblable : la résistance d’Elmire perdait de son mérite ; Elmire était obligée de s’offenser, de se récrier, de se plaindre à Orgon. Point :
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Elle n’éprouve pour Tartuffe pas plus de haine que de sympathie ; elle le méprise, c’est tout. Ce sang-froid était indispensable pour arriver à démasquer l’imposteur. Elmire nous prouve quels sont les avantages d’une honnête femme qui demeure insensible sur la passion du plus rusé des hommes, de Tartuffe. »
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Considéré au point de vue de la morale sociale ou religieuse. Tartuffe a été l’objet de vives et nombreuses attaques. Nous allons, au moyen de quelques extraits, donner une idée aussi exacte que possible des critiques dont il a été l’objet, depuis le dix-septième siècle jusqu’à nos jours.
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Ce fut le curé de Saint-Barthélémy, Roullès, qui ouvrit le feu par un écrit anonyme : le Roi glorieux au monde. Roullès, dans cet écrit, appelle Molière « un démon vêtu de chair, habillé en homme ; un libertin, un impie digne d’être brûlé publiquement. » L’auteur d’un libelle intitulé : Observations sur une comédie de Molière intitulée : le Festin de Pierre, enchérit encore sur le curé de Saint-Barthélémy :
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« Certes, il faut avouer que Molière est lui-même un Tartuffe achevé et un véritable hypocrite… Si le dessein de la comédie est de corriger les hommes en les divertissant, le dessein de Molière est de les perdre en les faisant rire, de même que ces serpents dont les piqûres mortelles répandent une fausse joie sur le visage de ceux qui en sont atteints…
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» Molière, après avoir répandu dans les âmes ces poisons funestes qui étouffent la pudeur et la honte ; après avoir pris soin de former des coquettes et de donner aux filles des instructions dangereuses, après des écoles fameuses d’impureté, en a tenu d’autres pour le libertinage… ; et, voyant qu’il choquait toute la religion et que tous les gens de bien lui seraient contraires, il a composé son Tartuffe et a voulu rendre les dévots des ridicules ou des hypocrites… Certes, c’est bien affaire à Molière de parler de la religion, avec laquelle il a si peu de commerce et qu’il n’a jamais connue, ni par pratique ni par théorie…
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« Son avarice ne contribue pas peu à échauffer sa verve contre la religion… Il sait que les choses défendues irritent le désir, et il sacrifie hautement à ses intérêts tous les devoirs de la piété ; c’est ce qui lui fait porter avec audace la main au sanctuaire, et il n’est point honteux de lasser tous les jours la patience d’une grande reine, qui est continuellement en peine de faire réformer ou supprimer ses ouvrages…
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« Auguste fit mourir un bouffon qui avait fait raillerie de Jupiter, et défendit aux femmes d’assister à ses comédies, plus modestes que celles de Molière. Théodose condamna aux bêtes des farceurs qui tournaient en dérision les cérémonies ; et néanmoins cela n’approche point de l’emportement qui paraît en cette pièce…
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« Enfin, je ne crois pas faire un jugement téméraire d’avancer qu’il n’y a point d’homme si peu éclairé des lumières de la foi qui, ayant vu cette pièce ou sachant ce qu’elle contient, puisse soutenir que Molière, dans le dessein de la jouer, soit capable de la participation des sacrements, qu’il puisse être reçu à pénitence sans une réparation publique, ni même qu’il soit digne de l’entrée des églises après les anathèmes que les conciles ont fulminés contre les auteurs de spectacles impudiques ou sacrilèges, que les Pères appellent les naufrages de l’innocence et des attentats contre la souveraineté de Dieu. »
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L’archevêque de Paris, Harlay de Champvallon, que Fénélon dans une lettre à Louis XIV appelle « un archevêque corrompu, scandaleux, incorrigible, faux, malin, artificieux, ennemi de toute vertu, » publia, sous la date du 11 août 1667, le mandement suivant :
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«…Sur ce qui nous a été remontré par notre promoteur, que le vendredi cinquième de ce mois, on a représenté sur l’un des théâtres de cette ville, sous le nouveau nom de l’Imposteur, une comédie très-dangereuse, et qui est d’autant plus capable de nuire à la religion que, sous prétexte de condamner l’hypocrisie ou la fausse dévotion, elle donne lieu d’en accuser indifféremment tous ceux qui font profession de la plus solide piété, et les expose par ce moyen aux railleries et aux calomnies continuelles des libertins ; de sorte que, pour arrêter le cours d’un si grand mal, qui pourrait séduire les âmes faibles et les détourner du chemin de la vertu, notre dit promoteur nous aurait requis de faire défense à toute personne de notre diocèse de représenter, sous quelque nom que ce soit, la susdite comédie, de la lire ou entendre réciter, soit en public, soit en particulier, sous peine d’excommunication ;
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« Nous, sachant combien il serait en effet dangereux de souffrir que la véritable piété fût blessée par une représentation si scandaleuse et que le roi même avait ci-devant très-expressément défendue ; et considérant d’ailleurs que, dans un temps où ce grand monarque expose si librement sa vie pour le bien de son État, et où notre principal soin est d’exhorter tous les gens de bien de notre diocèse à faire des prières continuelles pour la conservation de sa personne sacrée et pour le succès de ses armes, il y aurait de l’impiété de s’occuper à des spectacles capables d’attirer la colère du ciel ; avons fait et faisons très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de notre diocèse de représenter, lire ou entendre réciter la susdite comédie, soit publiquement, soit en particulier, sous quelque nom et quelque prétexte que ce soit, et ce sous peine d’excommunication.
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» Si mandons aux archiprêtres de Sainte-Marle-Magdelaine et de Saint-Severin de vous signifier la présente ordonnance, que vous publierez en vos prônes aussitôt que vous l’aurez reçue, en faisant connaître à tous vos paroissiens combien il importe à leur salut de ne point assister à la représentation ou lecture de la susdite ou semblables comédies. Donné à Paris sous le sceau de nos armes, ce onzième août mil six cent soixante-sept. »
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Deux ans après la publication de ce mandement, Bourdaloue, dans le Sermon sur l’hypocrisie, lançait contre Tartuffe de nouveaux anathèmes, et sans nommer la pièce, il la désignait en termes tellement précis, qu’il était impossible de se méprendre :
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« Et Voilà, chrétiens, dit Bourdaloue, ce qui est arrivé lorsque des esprits profanes, et bien éloignés de vouloir entrer dans les intérêts de Dieu, ont entrepris de censurer l’hypocrisie… Voilà ce qu’ils ont prétendu, exposant sur le théâtre et à la risée publique un hypocrite imaginaire, ou même, si vous voulez, un hypocrite réel, et tournant dans sa personne les choses les plus saintes en ridicule, la crainte des jugements de Dieu, l’horreur du péché, les pratiques les plus louables en elles-mêmes et les plut chrétiennes. Voilà ce qu’ils ont affecté, mettant dans la bouche de cet hypocrite des maximes de religion faiblement soutenues, en même temps qu’ils les supposaient fortement attaquées ; lui faisant blâmer les scandales du siècle d’une manière extravagante ; le représentant consciencieux jusqu’à la délicatesse et au scrupule sur des points moins importants, où toutefois il le faut être, pendant qu’il se portait d’ailleurs aux crimes les plus énormes ; le montrant sous un visage de pénitent, qui ne servait qu’à couvrir ses infamies ; lui donnant, selon leur caprice, un caractère de piété la plus austère, ce semble, et la plus exemplaire, mais, dans le fond, la plus mercenaire et la plus lâche.
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» Damnables inventions pour humilier les gens de bien, pour les rendre tous suspects, pour leur ôter la liberté de se déclarer en faveur de la vertu !… » Bossuet, dans sa Lettre sur les spectacles, est allé plus loin encore dans ce passage, où, suivant la remarque de M. Sainte-Beuve, l’idée de Tartuffe s’aperçoit à travers le pêle-mêle de l’anathème :
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« Il faudra donc que nous passions pour honnêtes les impiétés et les infamies dont sont pleines les comédies de Molière, ou que vous ne rangiez pas parmi les pièces d’aujourd’hui celles d’un auteur qui vient à peine d’expirer, et qui remplit encore à présent tous les théâtres des équivoques les plus grossières dont on ait jamais infecté les oreilles des chrétiens. — Ne m’obligez pas à les répéter ; songez seulement si vous oserez soutenir à la face du ciel des pièces où la vertu et la piété sont toujours ridicules, la corruption toujours défendue et toujours plaisante, et la pudeur toujours offensée ou toujours en crainte d’être violée par les derniers attentats… »
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« La postérité saura peut-être la fin de ce poète-comédien, qui en jouant son Malade imaginaire, reçut la dernière atteinte de la maladie dont il mourut peu d’heures après, et passa des plaisanteries du théâtre, parmi lesquelles il rendit presque le dernier soupir, au tribunal de celui qui dit : Malheur à vous qui riez, car vous pleurerez ! » Bossuet, en traçant ces lignes, ignorait sans doute que Machiavel avait écrit la Mandragore pour le pape Jules II, et que le pape fut très-satisfait de Machiavel.
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C’était peu cependant d’attaquer Molière comme un ennemi de la religion ; on le signala aussi comme un ennemi de l’autorité royale. Parmi ses adversaires, chacun le combattit sur son propre terrain et avec ses armes : les gens d’église du haut de la chaire ou dans des traités ascétiques, les gens de lettres dans des satires, des libelles ou des comédies, et l’on vit paraître, en 1670, sous le titre de la Critique du Tartuffe, une pièce en un acte et en vers, qui ne paraît pas du reste avoir été représentée, et dont l’auteur cherche à prouver qu’un factieux, hostile au roi, pouvait seul avoir conçu l’idée de Tartuffe.
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On le voit par ce que nous venons de dire, si nous trouvons parmi les adversaires de Molière, à l’occasion de la pièce qu’on va lire, d’obscurs pamphlétaires qui n’osent pas se nommer, un archevêque à qui ses mœurs ne donnaient pas le droit d’être sévère, et des intrigants qui criaient au scandale parce qu’ils étaient blessés par le succès, nous trouvons aussi des hommes d’un grand esprit et d’une piété sincère ; et il est juste de reconnaître — nous ne discutons pas, nous constatons des faits — qu’il y eut parmi ceux qui condamnèrent Tartuffe, autre chose que de faux dévots et des jésuites, comme on le répète dans la plupart des livres modernes. « Ainsi, dit éloquemment M. Sainte-Beuve, une grande rumeur, un applaudissement grossi d’injures. De Maistre insultant à Pascal, Bossuet (chose plus grave !) insultant à Molière, voilà les plus glorieux succès humain dans l’ordre de l’esprit, voilà dans son plus beau et en l’écoutant de près, de quoi se compose une gloire. » Cet applaudissement mêlé de reproches a retenti jusque dans notre temps, et dans ce siècle même, deux hommes, dont les noms ont rarement l’occasion de se rencontrer dans l’histoire littéraire, le critique Geoffroy et l’empereur Napoléon, tout en admirant sans réserve Tartuffe comme œuvre d’art, en ont porté un jugement fort sévère.
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« Le Tartuffe, suivant Geoffroy, est le chef-d’œuvre de la scène comique, et l’un des plus parfaits ouvrages de littérature que jamais l’esprit humain ait conçus. Cette pièce réunit l’intrigue et l’intérêt avec la profondeur des caractères, la plus sublime raison avec le meilleur comique et la plus excellente plaisanterie, mais si nous envisageons du côté moral cette admirable production du génie, ajoute Geoffroy, elle a été plus nuisible qu’utile à la société… Les faux dévots se multiplièrent en dépit du Tartuffe Il y a une si grande affinité avec la religion et l’abus qu’on en peut faire, que cette pièce a dû réjouir les impies plus qu’elle n’affligeait les hypocrites…
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« Malgré l’espèce de protection accordée au Tartuffe par un roi jeune et victorieux qui aimait les spectacles, et qui ne sentait peut-être pas combien il est aisé de confondre avec l’abus la chose dont on abuse, Bourdaloue osa tonner dans la chaire contre le danger d’une pareille comédie ; et dans ses réflexions, sur le Tartuffe, l’orateur chrétien se montra, non pas dévot et fanatique, mais grand philosophe et homme d’état. »
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Voici maintenant le jugement de Napoléon : « Après le dîner, dit l’auteur du Mémorial de Sainte-Hélène, l’empereur nous a lu le Tartuffe ; mais il n’a pu l’achever, il se sentait trop fatigué ; il a posé le livre, et après le juste tribut d’éloges donné à Molière, il a terminé d’une manière à laquelle nous ne nous attendions pas : « Certainement, a-t-il dit, l’ensemble du Tartuffe est de main de maître, c’est un des chefs-d’œuvre d’un homme inimitable ; toutefois cette pièce porte un tel caractère, que je ne suis nullement étonné que son apparition ait été l’objet de fortes négociations à Versailles, et de beaucoup d’hésitation dans Louis XIV. Si j’ai droit de m’étonner de quelque chose, c’est qu’il l’ait laissé jouer ; elle présente, à mon avis, la dévotion sous des couleurs si odieuses ; une certaine scène offre une situation si décisive, si complètement indécente, que, pour mon propre compte, je n’hésite pas à dire que si la pièce eût été faite de mon temps, je n’en aurais pas permis la représentation. »
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La Lettre sur la comédie de l’Imposteur, publiée quinze jours après l’unique représentation du Tartuffe en 1667, et selon toute apparence écrite sous les yeux mêmes et d’après les inspirations de Molière, est le plaidoyer le plus habile et le plus intéressant qu’on ait opposé au réquisitoire des contemporains. Elle fut décisive auprès d’une foule de personnes, et autant les uns avaient été ardents à blâmer, autant les autres ont été ardents à défendre. Fénélon prit ouvertement le parti de Molière ; il justifia implicitement la donnée de l’Imposteur, en écrivant dans Télémaque « L’hypocrite est le plus dangereux des méchants, la fausse piété étant cause que les hommes n’osent plus se fier à la véritable. Les hypocrites souffrent dans les enfers des peines plus cruelles que les enfants qui ont égorgé leurs pères et leurs mères, que les épouses qui ont trempé leurs mains dans le sang de leurs époux, que les traîtres qui ont livré leur patrie, après avoir violé tous leurs serments. » Fénélon alla plus loin il n’hésita point à blâmer tout haut la sortie de Bourdaloue. « Bourdaloue, disait-il, n’est point Tartuffe, mais ses ennemis diront qu’il est jésuite. » Tandis que l’archevêque de Cambrai applaudissait Molière d’avoir démasqué l’un des vices les plus dangereux pour la vraie piété, un bel esprit qui se piquait aussi d’être un esprit fort. Saint-Évremond, voyait dans Tartuffe œuvre destinée à convertir les incrédules :
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« Je viens de lire le Tartuffe, écrivait-il à un ami, c’est le chef-d’œuvre de Molière. Je ne sais pas comment on a pu en empêcher si longtemps la représentation. Si je me sauve, je lui devrai mon salut. La dévotion est si raisonnable dans la bouche de Cléante, qu’elle me fait renoncer à toute ma philosophie ; et les faux dévots sont si bien dépeints, que la honte de leur peinture les fera renoncer à l’hypocrisie. Sainte piété, que vous allez apporter de bien au monde ! »
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À travers tant d’opinions divergentes, le public n’eut jamais qu’une seule et même opinion : il applaudit et il admira toujours. Au dix septième siècle, les molinistes étaient satisfaits de Molière, parce qu’ils voyaient dans sa pièce une attaque contre les jansénistes, et ces derniers adoucissaient leur rigorisme, parce qu’ils croyaient reconnaître un moliniste dans Tartuffe, ce qui n’empêchait pas le père Bouhours de composer pour l’auteur une très-louangeuse épitaphe. Dans le siècle suivant, le saint homme fut adopté, choyé par les philosophes, et de notre temps même, chaque fois que le pouvoir eut le tort de faire intervenir la religion dans les affaires de l’État chaque fois qu’une atteinte fut portée à la liberté de conscience on joua Tartuffe comme une protestation toujours vivante et toujours actuelle. N’est-ce pas là la preuve la plus irrécusable de la portée, et de ce qu’on pourrait appeler la vérité profondément humaine de cette œuvre ? Maintenant, après tant de témoignages d’admiration ou des critiques tombées de si haut, s’il nous est permis de poser une question, nous nous demanderons : Cette pièce de Molière, qui a soulevé tant d’orages, et de notre temps même occasionné plus d’une émeute, cachait-elle réellement, comme on l’a dit d’un côté, une attaque contre la croyance, ou, comme on l’a dit de l’autre, une défense de la croyance contre l’hypocrisie qui ne fait que la compromettre ? Nous pensons, pour notre part, que Molière n’avait, à proprement parler, aucune intention religieuse, soit dans le sens de l’attaque, soit dans le sens de la défense, et qu’il voulait tout simplement flétrir un vice, en laissant la religion complètement en dehors. Mais, nous ajouterons qu’en attaquant les faux dévots, il forgea, non pas positivement pour les hommes de son temps, mais pour ceux qui les suivirent, des armes qui devaient blesser plus d’un croyant sincère. Molière, en effet, placé au milieu des génies conservateurs et religieux du dix-septième siècle, forme avec Bayle et La Fontaine la transition de l’école de Montaigne à l’école de Voltaire. Le trait lancé par Poquelin, contre ceux qui de son temps se couvraient de la piété comme d’un masque, et l’exploitaient comme un instrument, ce trait fut bientôt ramassé comme sur un champ de bataille par ceux qui ne croyaient plus, et lancé de nouveau par eux contre ceux qui croyaient encore.
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Tartuffe eut la même destinée que les Provinciales. Il dépassa le but que sans aucun doute l’auteur s’était proposé, et l’on peut de tous points rappeler, à propos de Molière, ce jugement de M. Sainte-Beuve sur Pascal :
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« En démasquant si bien le dedans, il contribua à discréditer la pratique ; en perçant si victorieusement le casuisme, il atteignit, sans y songer, la confession même, c’est-à-dire le tribunal qui rend nécessaire ce code de procédure morale et, jusqu’à un certain point, cet art de chicane. On débite chez ces apothicaires bien des poisons ; quand cela fut bien prouvé, on eut l’idée toute naturelle de conclure à laisser là le remède. Ce qu’un de ses descendants les plus directs, Paul-Louis Courier, a dit du confessionnal, l’auteur des Provinciales l’a préparé.
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« L’esprit humain, une fois éveillé, tire jusqu’au bout les conséquences. La raillerie est comme ces coursiers des dieux d’Homère : en trois pas au bout du monde. Les Provinciales, le Tartuffe et le Mariage de Figaro ! »
Préface
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Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée, et les gens qu’elle joue ont bien fait voir qu’ils étaient plus puissants en France que tous ceux que j’ai joués jusques ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, ont souffert doucement qu’on les ait représentés, et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l’on a faites d’eux ; mais les hypocrites n’ont point entendu raillerie ; ils se sont effarouchés d’abord, et ont trouvé étrange que j’eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant d’honnêtes gens se mêlent. C’est un crime qu’ils ne sauraient me pardonner ; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n’ont eu garde de l’attaquer par le côté qui les a blessés : ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu ; et le Tartuffe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d’un bout à l’autre, pleine d’abominations, et l’on n’y trouve rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont impies ; les gestes même y sont criminels ; et le moindre coup d’œil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droite ou à gauche, y cachent des mystères qu’ils trouvent moyen d’expliquer à mon désavantage.
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J’ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure de tout le monde ; les corrections que j’y ai pu faire ; le jugement du roi et de la reine, qui l’ont vue ; l’approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l’ont honorée publiquement de leur présence ; le témoignage des gens de bien, qui l’ont trouvée profitable, tout cela n’a de rien servi. Ils n’en veulent point démordre ; et, tous les jours encore, ils font crier en public des zélés indiscrets, qui me disent des injures pieusement, et me damnent par charité.
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Je me soucierais fort peu de tout ce qu’ils peuvent dire, n’était l’artifice qu’ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi, et qui, par la chaleur qu’ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu’on veut leur donner. Voilà ce qui m’oblige à me défendre. C’est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie ; et je les conjure, de tout mon cœur, de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent.
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Si l’on prend la peine d’examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu’elle ne tend nullement à jouer les choses que l’on doit révérer ; que je l’ai traitée avec toutes les précautions que demandait la délicatesse de la matière ; et que j’ai mis tout l’art et tous les soins qu’il m’a été possible pour bien distinguer le personnage de l’hypocrite d’avec celui du vrai dévot. J’ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l’auditeur en balance ; on le connaît d’abord aux marques que je lui donne ; et, d’un bout à l’autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action, qui ne peigne aux spectateurs le caractère d’un méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose.
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Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d’insinuer que ce n’est point au théâtre à parler de ces matières ; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C’est une proposition qu’ils ne font que supposer, et qu’ils ne prouvent en aucune façon ; et, sans doute, il ne serait pas difficile de leur faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisait partie de leurs mystères ; que les Espagnols, nos voisins, ne célèbrent guère de fêtes où la comédie ne soit mêlée ; et que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d’une confrérie à qui appartient encore aujourd’hui l’hôtel de Bourgogne ; que c’est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi ; qu’on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d’un docteur de Sorbonne ; et, sans aller chercher si loin, que l’on a joué, de notre temps, des pièces saintes de M. de Corneille, qui ont été l’admiration de toute la France.
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Si l’emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l’État, d’une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d’une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C’est une grande atteinte aux vices, que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions ; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant ; mais on ne veut point être ridicule.
43
On me reproche d’avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Hé ! pouvais-je m’en empêcher, pour bien représenter le caractère d’un hypocrite ? Il suffit, ce me semble, que je fasse connaître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j’en aie retranché les termes consacrés, dont on aurait eu peine à lui entendre faire un mauvais usage. — Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse. — Mais cette morale est-elle quelque chose dont tout le monde n’eût les oreilles rebattues ? Dit-elle rien de nouveau dans ma comédie ? Et peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits ; que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre ; qu’elles reçoivent quelque autorité de la bouche d’un scélérat ? Il n’y a nulle apparence à cela ; et l’on doit approuver la comédie du Tartuffe, ou condamner généralement toutes les comédies.
44
C’est à quoi l’on s’attache furieusement depuis un temps ; et jamais on ne s’était si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier qu’il n’y ait eu des Pères de l’Église qui ont condamné la comédie ; mais on ne peut pas me nier aussi qu’il n’y en ait eu quelques uns qui l’ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l’autorité dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage : et toute la conséquence qu’on peut tirer de cette diversité d’opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières, c’est qu’ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l’ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres l’ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains spectacles qu’on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude.
45
Et en effet, puisqu’on doit discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre, et d’envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu’ôter le voile de l’équivoque, et regarder ce qu’est la comédie en soi, pour voir si elle est condamnable. On connaîtra, sans doute, que, n’étant autre chose qu’un poème ingénieux, qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes, on ne saurait la censurer sans injustice ; et, si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l’antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisaient profession d’une sagesse si austère, et qui criaient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu’Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s’est donné le soin de réduire en préceptes l’art de faire des comédies. Elle nous apprendra que de ses plus grands hommes, et des premiers en dignité, ont fait gloire d’en composer eux-mêmes ; qu’il y en a eu d’autres qui n’ont pas dédaigné de réciter en public celles qu’ils avoient composées, que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime, par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a voulu l’honorer ; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des honneurs extraordinaires : je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine.
46
J’avoue qu’il y a eu des temps ou la comédie s’est corrompue. Et qu’est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours ? Il n’y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime ; point d’art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions ; rien de si bon en soi qu’ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons ; et cependant il y a eu des temps où elle s’est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d’empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel ; elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connaissance d’un Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature ; et pourtant on n’ignore pas que souvent en l’a détournée de son emploi, et qu’on l’a occupée publiquement à soutenir l’impiété. Les choses même les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes ; et nous voyons des scélérats qui, tous les jours, abusent de la piété, et la font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu’il est besoin de faire. On n’enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l’on corrompt, avec la malice des corrupteurs. On sépare toujours le mauvais usage d’avec l’intention de l’art ; et, comme on ne s’avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle s’est renfermée dans ce qu’elle a pu voir ; et nous ne devons point la tirer des bornes qu’elle s’est données, l’étendre plus loin qu’il ne faut, et lui faire embrasser l’innocent avec le coupable. La comédie qu’elle a eu dessein d’attaquer n’est point du tout la comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont tout à fait opposées. Elles n’ont aucun rapport l’une avec l’autre que la ressemblance du nom, et ce serait une injustice épouvantable que de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu’il y a une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute, feraient un grand désordre dans le monde. Il n’y aurait rien par là qui ne fût condamné ; et puisque l’on ne garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l’on verra régner l’instruction et l’honnêteté.
47
Je sais qu’il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie ; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses ; que les passions que l’on y dépeint sont d’autant plus touchantes qu’elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c’est que de s’attendrir à la vue d’une passion honnête ; et c’est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu’une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine ; et je ne sais s’il n’est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement. J’avoue qu’il y a des lieux qu’il vaut mieux fréquenter que le théâtre ; et si l’on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu’elle soit condamnée avec le reste ; mais supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu’on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un mot d’un grand prince sur la comédie du Tartuffe.
48
Huit jours après qu’elle eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée Scaramouche ermite ; et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « Je voudrais bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot de celle de Scaramouche ; » à quoi le prince répondit : « La raison de cela, c’est que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point : mais celle de Molière les joue eux-mêmes ; c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. »
Premier Placet
49
Sire,
50
Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j’ai cru que, dans l’emploi où je me trouve, je n’avais rien de mieux à faire que d’attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; et comme l’hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j’avais eu, Sire, la pensée que je ne rendrais pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume, si je faisais une comédie qui décriât les hypocrites, et mit en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnayeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistiquée.
51
Je l’ai faite, Sire, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, et toutes les circonspections que pouvait demander la délicatesse de la matière ; et pour mieux conserver l’estime et le respect qu’on doit aux vrais dévots, j’en ai distingué le plus que j’ai pu le caractère que j’avais à toucher. Je n’ai point laissé d’équivoque, j’ai ôté ce qui pouvait confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi dans cette peinture que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font reconnaître d’abord un véritable et franc hypocrite.
52
Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, Sire, de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l’on a su vous prendre par l’endroit seul que vous êtes prenable, je veux dire par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont eu l’adresse de trouver grâce auprès de Votre Majesté ; et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu’elle fût, et quelque ressemblante qu’on la trouvât.
53
Bien que ce m’eût été un coup sensible que la suppression de cet ouvrage, mon malheur pourtant était adouci par la manière dont Votre Majesté s’était expliquée sur ce sujet ; et j’ai cru, Sire, qu’elle m’ôtait tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu’elle ne trouvait rien à dire dans cette comédie qu’elle me défendait de produire en public.
54
Mais, malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi du monde et du plus éclairé, malgré l’approbation encore de M. le légat, et de la plus grande partie de nos prélats, qui tous, dans les lectures particulières que je leur ai faites de mon ouvrage, se sont trouvés d’accord avec les sentiments de Votre Majesté ; malgré tout cela, dis-je, on voit un livre composé par le curé de… qui donne hautement un démenti à tous ces augustes témoignages. Votre Majesté a beau dire, et M. le légat et MM. les prélats ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l’avoir vue, est diabolique, et diabolique mon cerveau ; je suis un démon vêtu de chair et habillé en homme, un libertin, un impie digne d’un supplice exemplaire. Ce n’est pas assez que le feu expie en public mon offense, j’en serais quitte à trop bon marché : le zèle charitable de ce galant homme de bien n’a garde de demeurer là ; il ne veut point que j’aie de miséricorde auprès de Dieu, il veut absolument que je sois damné, c’est une affaire résolue.
55
Ce livre, Sire, a été présenté à Votre Majesté ; et, sans doute, elle juge bien elle-même combien il m’est fâcheux de me voir exposé tous les jours aux insultes de ces messieurs ; quel tort me feront dans le monde de telles calomnies, s’il faut qu’elles soient tolérées ; et quel intérêt j’ai enfin à me purger de son imposture, et à faire voir au public que ma comédie n’est rien moins que ce qu’on veut qu’elle soit. Je ne dirai point, Sire, ce que j’aurais à demander pour ma réputation, et pour justifier à tout le monde l’innocence de mon ouvrage : les rois éclairés, comme vous, n’ont pas besoin qu’on leur marque ce qu’on souhaite ; ils voient, comme Dieu, ce qu’il nous faut, et savent mieux que nous ce qu’ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes intérêts entre les mains de Votre Majesté ; et j’attends d’elle, avec respect, tout ce qu’il lui plaira d’ordonner là-dessus.
Second Placet
56
Sire,
57
C’est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes ; mais, dans l’état où je me vois, où trouver, Sire, une protection qu’au lieu où je la viens chercher ? Et qui puis-je solliciter contre l’autorité de la puissance qui m’accable, que la source de la puissance et de l’autorité, que le juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le maître de toutes choses ?
58
Ma comédie, Sire, n’a pu jouir ici des bontés de Votre Majesté. En vain je l’ai produite sous le titre de l’Imposteur, et déguisé le personnage sous l’ajustement d’un homme du monde ; j’ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée, et des dentelles sur tout l’habit, mettre en plusieurs endroits des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j’ai jugé capable de fournir l’ombre d’un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulais faire : tout cela n’a de rien servi. La cabale s’est réveillée aux simples conjectures qu’ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comédie n’a pas plutôt paru, qu’elle s’est vue foudroyée par le coup d’un pouvoir qui doit imposer du respect ; et tout ce que j’ai pu faire en cette rencontre pour me sauver moi-même de l’éclat de cette tempête, c’est de dire que Votre Majesté avait eu la bonté de m’en permettre la représentation, et que je n’avais pas cru qu’il fût besoin de demander cette permission à d’autres, puisqu’il n’y avait qu’elle seule qui me l’eût défendue.
59
Je ne doute point, Sire, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de Votre Majesté, et ne jettent dans leur parti, comme ils l’ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d’autant plus prompts à se laisser tromper qu’ils jugent d’autrui par eux-mêmes. Ils ont l’art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu’ils fassent, ce n’est point du tout l’intérêt de Dieu, qui les peut émouvoir : ils l’ont assez montré dans les comédies qu’ils ont souffert qu’on ait jouées tant de fois en public sans en dire le moindre mot. Celles-là n’attaquaient que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu : mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes ; et c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. Ils ne sauraient me pardonner de dévoiler leurs impostures aux yeux de tout le monde ; et, sans doute, on ne manquera pas de dire à Votre Majesté que chacun s’est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, Sire, c’est que tout Paris ne s’est scandalisé que de la défense qu’on en a fait, que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable, et qu’on s’est étonné que des personnes d’une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devraient être l’horreur de tout le monde, et sont si opposés à la véritable piété, dont elles font profession.
60
J’attends avec respect l’arrêt que Votre Majesté daignera prononcer sur cette matière : mais il est très assuré, Sire, qu’il ne faut plus que je songe à faire des comédies, si les tartuffes ont l’avantage ; qu’ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume.
61
Daignent vos bontés, Sire, me donner une protection contre leur rage envenimée ! et puissé-je, au retour d’une campagne si glorieuse, délasser Votre Majesté des fatigues de ses conquêtes, lui donner d’innocents plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l’Europe.
Troisième Placet
62
Sire,
63
Un fort honnête médecin, dont j’ai l’honneur d’être le malade, me promet et veut s’obliger par-devant notaire de me faire vivre encore trente années, si je puis lui obtenir une grâce de Votre Majesté. Je lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandais pas tant, et que je serais satisfait de lui pourvu qu’il s’obligeât de ne me point tuer. Cette grâce, Sire, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de…
64
Oserais-je demander encore cette grâce à Votre Majesté le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés ? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots ; et je le serais, par cette seconde, avec les médecins. C’est pour moi, sans doute, trop de grâces à la fois ; mais peut-être n’en est-ce pas trop pour Votre Majesté ; et j’attends, avec un peu d’espérance respectueuse, la réponse de mon placet.
Personnages
65
- Mme Pernelle, mère d’Orgon.
66
- Orgon, mari d’Elmire.
67
- Elmire, femme d’Orgon.
68
- Damis, fils d’Orgon.
69
- Mariane, fille d’Orgon et amante de Valère.
70
- Valère, amant de Mariane.
71
- Cléante, beau-frère d’Orgon.
72
- Tartuffe, faux dévot.
73
- Dorine, suivante de Mariane.
74
- M. Loyal, sergent.
75
- Un Exempt.
76
- Flipote, servante de madame Pernelle.
77
La scène est à Paris dans la maison d’Orgon.
Acte I
Scène 1
78
Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Damis, Dorine, Flipote.
79
**Madame Pernelle**
80
Allons, Flipote, allons ; que d’eux je me délivre.
81
**Elmire**
82
Vous marchez d’un tel pas, qu’on a peine à vous suivre.
83
**Madame Pernelle**
84
Laissez, ma bru, laissez ; ne venez pas plus loin ;
85
Ce sont toutes façons dont je n’ai pas besoin.
86
**Elmire**
87
De ce que l’on vous doit envers vous on s’acquitte.
88
Mais, ma mère, d’où vient que vous sortez si vite ?
89
**Madame Pernelle**
90
C’est que je ne puis voir tout ce ménage-ci,
91
Et que de me complaire on ne prend nul souci.
92
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée :
93
Dans toutes mes leçons j’y suis contrariée ;
94
On n’y respecte rien, chacun y parle haut,
95
Et c’est tout justement la cour du roi Pétaud.
96
**Dorine**
97
Si…
98
**Madame Pernelle**
99
Vous êtes, ma mie, une fille suivante,
100
Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente ;
101
Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis.
102
**Damis**
103
Mais…
104
**Madame Pernelle**
105
Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils ;
106
C’est moi qui vous le dis, qui suis votre grand’mère ;
107
Et j’ai prédit cent fois à mon fils, votre père,
108
Que vous preniez tout l’air d’un méchant garnement,
109
Et ne lui donneriez jamais que du tourment.
110
**Mariane**
111
Je crois…
112
**Madame Pernelle**
113
Mon Dieu ! sa sœur, vous faites la discrète,
114
Et vous n’y touchez pas, tant vous semblez doucette ;
115
Mais il n’est, comme on dit, pire eau que l’eau qui dort,
116
Et vous menez sous chape un train que je hais fort.
117
**Elmire**
118
Mais, ma mère…
119
**Madame Pernelle**
120
Ma bru, qu’il ne vous en déplaise,
121
Votre conduite, en tout, est tout à fait mauvaise ;
122
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux ;
123
Et leur défunte mère en usait beaucoup mieux.
124
Vous êtes dépensière ; et cet état me blesse,
125
Que vous alliez vêtue ainsi qu’une princesse.
126
Quiconque à son mari veut plaire seulement,
127
Ma bru, n’a pas besoin de tant d’ajustement.
128
**Cléante**
129
Mais, madame, après tout…
130
**Madame Pernelle**
131
Pour vous, monsieur son frère,
132
Je vous estime fort, vous aime, et vous révère ;
133
Mais enfin si j’étais de mon fils son époux,
134
Je vous prierais bien fort de n’entrer point chez nous.
135
Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre
136
Qui par d’honnêtes gens ne se doivent point suivre.
137
Je vous parle un peu franc ; mais c’est là mon humeur,
138
Et je ne mâche point ce que j’ai sur le cœur.
139
**Damis**
140
Votre Monsieur Tartuffe est bien heureux, sans doute…
141
**Madame Pernelle**
142
C’est un homme de bien qu’il faut que l’on écoute ;
143
Et je ne puis souffrir sans me mettre en courroux,
144
De le voir querellé par un fou comme vous.
145
**Damis**
146
Quoi ! je souffrirai, moi, qu’un cagot de critique
147
Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique ;
148
Et que nous ne puissions à rien nous divertir,
149
Si ce beau monsieur-là n’y daigne consentir ?
150
**Dorine**
151
S’il le faut écouter, et croire à ses maximes,
152
On ne peut faire rien, qu’on ne fasse des crimes ;
153
Car il contrôle tout, ce critique zélé.
154
**Madame Pernelle**
155
Et tout ce qu’il contrôle est fort bien contrôlé.
156
C’est au chemin du ciel qu’il prétend vous conduire :
157
Et mon fils à l’aimer vous devrait tous induire.
158
**Damis**
159
Non, voyez-vous, ma mère, il n’est père ni rien,
160
Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien :
161
Je trahirais mon cœur de parler d’autre sorte.
162
Sur ses façons de faire à tous coups je m’emporte :
163
J’en prévois une suite, et qu’avec ce pied-plat
164
Il faudra que j’en vienne à quelque grand éclat.
165
**Dorine**
166
Certes, c’est une chose aussi qui scandalise
167
De voir qu’un inconnu céans s’impatronise ;
168
Qu’un gueux, qui, quand il vint, n’avait pas de souliers,
169
Et dont l’habit entier valait bien six deniers,
170
En vienne jusque-là que de se méconnaître,
171
De contrarier tout, et de faire le maître.
172
**Madame Pernelle**
173
Eh ! merci de ma vie, il en irait bien mieux
174
Si tout se gouvernait par ses ordres pieux.
175
**Dorine**
176
Il passe pour un saint dans votre fantaisie :
177
Tout son fait, croyez-moi, n’est rien qu’hypocrisie.
178
**Madame Pernelle**
179
Voyez la langue !
180
**Dorine**
181
À lui, non plus qu’à son Laurent,
182
Je ne me fierais, moi, que sur un bon garant.
183
**Madame Pernelle**
184
J’ignore ce qu’au fond le serviteur peut être ;
185
Mais pour homme de bien je garantis le maître.
186
Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez
187
Qu’à cause qu’il vous dit à tous vos vérités.
188
C’est contre le péché que son cœur se courrouce
189
Et l’intérêt du ciel est tout ce qui le pousse.
190
**Dorine**
191
Oui ; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps,
192
Ne saurait-il souffrir qu’aucun hante céans ?
193
En quoi blesse le ciel une visite honnête,
194
Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ?
195
Veut-on que là-dessus je m’explique entre nous ?…
196
(Montrant Elmire.)
197
Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux.
198
**Madame Pernelle**
199
Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites.
200
Ce n’est pas lui tout seul qui blâme ces visites :
201
Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez,
202
Ces carrosses sans cesse à la porte plantés,
203
Et de tant de laquais le bruyant assemblage,
204
Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage.
205
Je veux croire qu’au fond il ne se passe rien ;
206
Mais enfin on en parle, et cela n’est pas bien.
207
**Cléante**
208
Hé ! voulez-vous, madame, empêcher qu’on ne cause ?
209
Ce serait dans la vie une fâcheuse chose,
210
Si, pour les sots discours où l’on peut être mis,
211
Il fallait renoncer à ses meilleurs amis.
212
Et quand même on pourrait se résoudre à le faire,
213
Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ?
214
Contre la médisance il n’est point de rempart.
215
À tous les sots caquets n’ayons donc nul égard ;
216
Efforçons-nous de vivre avec toute innocence,
217
Et laissons aux causeurs une pleine licence.
218
**Dorine**
219
Daphné, notre voisine, et son petit époux,
220
Ne seraient-ils point ceux qui parlent mal de nous ?
221
Ceux de qui la conduite offre le plus à rire
222
Sont toujours sur autrui les premiers à médire :
223
Ils ne manquent jamais de saisir promptement
224
L’apparente lueur du moindre attachement,
225
D’en semer la nouvelle avec beaucoup de joie,
226
Et d’y donner le tour qu’ils veulent qu’on y croie ;
227
Des actions d’autrui, teintes de leurs couleurs,
228
Ils pensent dans le monde autoriser les leurs,
229
Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance,
230
Aux intrigues qu’ils ont donner de l’innocence,
231
Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés
232
De ce blâme public dont ils sont trop chargés.
233
**Madame Pernelle**
234
Tous ces raisonnements ne font rien à l’affaire.
235
On sait qu’Orante mène une vie exemplaire ;
236
Tous ses soins vont au ciel ; et j’ai su, par des gens,
237
Qu’elle condamne fort le train qui vient céans.
238
**Dorine**
239
L’exemple est admirable, et cette dame est bonne !
240
Il est vrai qu’elle vit en austère personne ;
241
Mais l’âge, dans son âme, a mis ce zèle ardent,
242
Et l’on sait qu’elle est prude, à son corps défendant.
243
Tant qu’elle a pu des cœurs attirer les hommages,
244
Elle a fort bien joui de tous ses avantages ;
245
Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser,
246
Au monde qui la quitte elle veut renoncer,
247
Et du voile pompeux d’une haute sagesse
248
De ses attraits usés déguiser la faiblesse.
249
Ce sont là les retours des coquettes du temps :
250
Il leur est dur de voir déserter les galants.
251
Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude
252
Ne voit d’autre recours que le métier de prude ;
253
Et la sévérité de ces femmes de bien
254
Censure toute chose, et ne pardonne à rien.
255
Hautement d’un chacun elles blâment la vie,
256
Non point par charité, mais par un trait d’envie,
257
Qui ne saurait souffrir qu’une autre ait les plaisirs
258
Dont le penchant de l’âge a sevré leurs désirs.
259
**Madame Pernelle, à Elmire.**
260
Voilà les contes bleus qu’il vous faut pour vous plaire,
261
Ma bru. L’on est chez vous contrainte de se taire :
262
Car madame, à jaser, tient le dé tout le jour.
263
Mais enfin je prétends discourir à mon tour :
264
Je vous dis que mon fils n’a rien fait de plus sage
265
Qu’en recueillant chez soi ce dévot personnage ;
266
Que le ciel au besoin l’a céans envoyé
267
Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé ;
268
Que, pour votre salut, vous le devez entendre,
269
Et qu’il ne reprend rien qui ne soit à reprendre.
270
Ces visites, ces bals, ces conversations,
271
Sont du malin esprit toutes inventions.
272
Là, jamais on n’entend de pieuses paroles ;
273
Ce sont propos oisifs, chansons, et fariboles :
274
Bien souvent le prochain en a sa bonne part,
275
Et l’on y sait médire et du tiers et du quart.
276
Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées
277
De la confusion de telles assemblées :
278
Mille caquets divers s’y font en moins de rien ;
279
Et, comme l’autre jour un docteur dit fort bien,
280
C’est véritablement la tour de Babylone,
281
Car chacun y babille, et tout du long de l’aune ;
282
Et, pour conter l’histoire où ce point l’engagea…
283
(Montrant Cléante.)
284
Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà !
285
Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire,
286
(À Elmire.)
287
Et sans… Adieu, ma bru ; je ne veux plus rien dire.
288
Sachez que pour céans j’en rabats de moitié,
289
Et qu’il fera beau temps quand j’y mettrai le pied.
290
(Donnant un soufflet à Flipote.)
291
Allons, vous, vous rêvez et bayez aux corneilles.
292
Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles.
293
Marchons, gaupe, marchons.
Scène 2
294
Cléante, Dorine.
295
**Cléante**
296
Je n’y veux point aller,
297
De peur qu’elle ne vînt encor me quereller,
298
Que cette bonne femme…
299
**Dorine**
300
Ah ! certes, c’est dommage
301
Qu’elle ne vous ouît tenir un tel langage :
302
Elle vous dirait bien qu’elle vous trouve bon,
303
Et qu’elle n’est point d’âge à lui donner ce nom !
304
**Cléante**
305
Comme elle s’est pour rien contre nous échauffée !
306
Et que de son Tartuffe elle paraît coiffée !
307
**Dorine**
308
Oh ! vraiment, tout cela n’est rien au prix du fils :
309
Et, si vous l’aviez vu, vous diriez : C’est bien pis !
310
Nos troubles l’avaient mis sur le pied d’homme sage,
311
Et, pour servir son prince, il montra du courage.
312
Mais il est devenu comme un homme hébété
313
Depuis que de Tartuffe on le voit entêté ;
314
Il l’appelle son frère et l’aime dans son âme
315
Cent fois plus qu’il ne fait mère, fils, fille et femme.
316
C’est de tous ses secrets l’unique confident,
317
Et de ses actions le directeur prudent ;
318
Il le choie, il l’embrasse ; et pour une maîtresse
319
On ne saurait, je pense, avoir plus de tendresse :
320
À table, au plus haut bout il veut qu’il soit assis ;
321
Avec joie il l’y voit manger autant que six ;
322
Les bons morceaux de tout, il faut qu’on les lui cède ;
323
Et, s’il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide.
324
Enfin il en est fou ; c’est son tout, son héros ;
325
Il l’admire à tous coups, le cite à tout propos ;
326
Ses moindres actions lui semblent des miracles,
327
Et tous les mots qu’il dit sont pour lui des oracles.
328
Lui, qui connaît sa dupe et qui veut en jouir,
329
Par cent dehors fardés a l’art de l’éblouir ;
330
Son cagotisme en tire à toute heure des sommes,
331
Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes.
332
Il n’est pas jusqu’au fat qui lui sert de garçon,
333
Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon ;
334
Il vient nous sermonner avec des yeux farouches,
335
Et jeter nos rubans, notre rouge, et nos mouches.
336
Le traître, l’autre jour, nous rompit de ses mains
337
Un mouchoir qu’il trouva dans une Fleur des Saints,
338
Disant que nous mêlions, par un crime effroyable,
339
Avec la sainteté les parures du diable.
Scène 3
340
Elmire, Mariane, Damis, Cléante, Dorine.
341
**Elmire, à Cléante.**
342
Vous êtes bien heureux de n’être point venu
343
Au discours qu’à la porte elle nous a tenu.
344
Mais j’ai vu mon mari ; comme il ne m’a point vue,
345
Je veux aller là-haut attendre sa venue.
346
**Cléante**
347
Moi, je l’attends ici pour moins d’amusement ;
348
Et je vais lui donner le bonjour seulement.
Scène 4
349
Cléante, Damis, Dorine.
350
**Damis**
351
De l’hymen de ma sœur touchez-lui quelque chose :
352
J’ai soupçon que Tartuffe à son effet s’oppose,
353
Qu’il oblige mon père à des détours si grands ;
354
Et vous n’ignorez pas quel intérêt j’y prends…
355
Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère,
356
La sœur de cet ami, vous le savez, m’est chère ;
357
Et s’il fallait…
358
**Dorine**
359
Il entre.
Scène 5
360
Orgon, Cléante, Dorine.
361
**Orgon**
362
Ah ! mon frère, bonjour.
363
**Cléante**
364
Je sortais, et j’ai joie à vous voir de retour.
365
La campagne à présent n’est pas beaucoup fleurie.
366
**Orgon**
367
Dorine… (À Cléante.) Mon beau-frère, attendez, je vous prie.
368
Vous voulez bien souffrir, pour m’ôter de souci,
369
Que je m’informe un peu des nouvelles d’ici.
370
(À Dorine.)
371
Tout s’est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte ?
372
Qu’est-ce qu’on fait céans ? comme est-ce qu’on s’y porte ?
373
**Dorine**
374
Madame eut avant-hier la fièvre jusqu’au soir,
375
Avec un mal de tête étrange à concevoir.
376
**Orgon**
377
Et Tartuffe ?
378
**Dorine**
379
Tartuffe ! Il se porte à merveille,
380
Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille.
381
**Orgon**
382
Le pauvre homme !
383
**Dorine**
384
Le soir elle eut un grand dégoût,
385
Et ne put, au souper, toucher à rien du tout,
386
Tant sa douleur de tête était encor cruelle !
387
**Orgon**
388
Et Tartuffe ?
389
**Dorine**
390
Il soupa, lui tout seul, devant elle ;
391
Et fort dévotement il mangea deux perdrix,
392
Avec une moitié de gigot en hachis.
393
**Orgon**
394
Le pauvre homme !
395
**Dorine**
396
La nuit se passa tout entière
397
Sans qu’elle pût fermer un moment la paupière ;
398
Des chaleurs l’empêchaient de pouvoir sommeiller,
399
Et jusqu’au jour, près d’elle, il nous fallut veiller.
400
**Orgon**
401
Et Tartuffe ?
402
**Dorine**
403
Pressé d’un sommeil agréable,
404
Il passa dans sa chambre au sortir de la table ;
405
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain,
406
Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain.
407
**Orgon**
408
Le pauvre homme !
409
**Dorine**
410
À la fin, par nos raisons gagnée,
411
Elle se résolut à souffrir la saignée ;
412
Et le soulagement suivit tout aussitôt.
413
**Orgon**
414
Et Tartuffe ?
415
**Dorine**
416
Il reprit courage comme il faut ;
417
Et, contre tous les maux fortifiant son âme,
418
Pour réparer le sang qu’avait perdu madame,
419
But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin.
420
**Orgon**
421
Le pauvre homme !
422
**Dorine**
423
Tous deux se portent bien enfin ;
424
Et je vais à madame annoncer, par avance,
425
La part que vous prenez à sa convalescence.
Scène 6
426
Orgon, Cléante.
427
**Cléante**
428
À votre nez, mon frère, elle se rit de vous :
429
Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux,
430
Je vous dirai tout franc que c’est avec justice.
431
A-t-on jamais parlé d’un semblable caprice ?
432
Et se peut-il qu’un homme ait un charme aujourd’hui
433
À vous faire oublier toutes choses pour lui ?
434
Qu’après avoir chez vous réparé sa misère,
435
Vous en veniez au point… ?
436
**Orgon**
437
Halte-là, mon beau-frère,
438
Vous ne connaissez pas celui dont vous parlez.
439
**Cléante**
440
Je ne le connais pas, puisque vous le voulez ;
441
Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être…
442
**Orgon**
443
Mon frère, vous seriez charmé de le connaître ;
444
Et vos ravissements ne prendraient point de fin.
445
C’est un homme… qui… ah !… un homme… un homme enfin.
446
Qui suit bien ses leçons, goûte une paix profonde
447
Et comme du fumier regarde tout le monde.
448
Oui, je deviens tout autre avec son entretien ;
449
Il m’enseigne à n’avoir affection pour rien ;
450
De toutes amitiés il détache mon âme ;
451
Et je verrais mourir frère, enfants, mère et femme,
452
Que je m’en soucierais autant que de cela.
453
**Cléante**
454
Les sentiments humains, mon frère, que voilà !
455
**Orgon**
456
Ah ! si vous aviez vu comme j’en fis rencontre,
457
Vous auriez pris pour lui l’amitié que je montre.
458
Chaque jour à l’église il venait, d’un air doux,
459
Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux.
460
Il attirait les yeux de l’assemblée entière
461
Par l’ardeur dont au ciel il poussait sa prière ;
462
Il faisait des soupirs, de grands élancements,
463
Et baisait humblement la terre à tous moments :
464
Et, lorsque je sortais, il me devançait vite
465
Pour m’aller, à la porte, offrir de l’eau bénite.
466
Instruit par son garçon, qui dans tout l’imitait,
467
Et de son indigence, et de ce qu’il était,
468
Je lui faisais des dons ; mais, avec modestie,
469
Il me voulait toujours en rendre une partie.
470
C’est trop, me disait-il, c’est trop de la moitié.
471
Je ne mérite pas de vous faire pitié.
472
Et, quand je refusais de le vouloir reprendre,
473
Aux pauvres, à mes yeux, il allait le répandre.
474
Enfin le ciel chez moi me le fit retirer,
475
Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer.
476
Je vois qu’il reprend tout, et qu’à ma femme même
477
Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême ;
478
Il m’avertit des gens qui lui font les yeux doux,
479
Et plus que moi six fois il s’en montre jaloux.
480
Mais vous ne croiriez point jusqu’où monte son zèle :
481
Il s’impute à péché la moindre bagatelle ;
482
Un rien presque suffit pour le scandaliser,
483
Jusque-là qu’il se vint l’autre jour accuser
484
D’avoir pris une puce en faisant sa prière,
485
Et de l’avoir tuée avec trop de colère.
486
**Cléante**
487
Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi.
488
Avec de tels discours, vous moquez-vous de moi ?
489
Et que prétendez-vous ? Que tout ce badinage…
490
**Orgon**
491
Mon frère, ce discours sent le libertinage :
492
Vous en êtes un peu dans votre âme entiché ;
493
Et, comme je vous l’ai plus de dix fois prêché,
494
Vous vous attirerez quelque méchante affaire.
495
**Cléante**
496
Voilà de vos pareils le discours ordinaire :
497
Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux.
498
C’est être libertin que d’avoir de bons yeux ;
499
Et qui n’adore pas de vaines simagrées,
500
N’a ni respect ni foi pour les choses sacrées.
501
Allez, tous vos discours ne me font point de peur ;
502
Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur.
503
De tous vos façonniers on n’est point les esclaves.
504
Il est de faux dévots ainsi que de faux braves :
505
Et, comme on ne voit pas qu’où l’honneur les conduit
506
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit,
507
Les bons et vrais dévots, qu’on doit suivre à la trace,
508
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace.
509
Hé quoi ! vous ne ferez nulle distinction
510
Entre l’hypocrisie et la dévotion ?
511
Vous les voulez traiter d’un semblable langage,
512
Et rendre même honneur au masque qu’au visage ;
513
Égaler l’artifice à la sincérité,
514
Confondre l’apparence avec la vérité,
515
Estimer le fantôme autant que la personne,
516
Et la fausse monnaie à l’égal de la bonne ?
517
Les hommes, la plupart, sont étrangement faits ;
518
Dans la juste nature on ne les voit jamais :
519
La raison a pour eux des bornes trop petites ;
520
En chaque caractère ils passent ses limites,
521
Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent
522
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant.
523
Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère.
524
**Orgon**
525
Oui, vous êtes, sans doute, un docteur qu’on révère,
526
Tout le savoir du monde est chez vous retiré ;
527
Vous êtes le seul sage et le seul éclairé,
528
Un oracle, un Caton, dans le siècle où nous sommes ;
529
Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes.
530
**Cléante**
531
Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré,
532
Et le savoir chez moi n’est pas tout retiré.
533
Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science,
534
Du faux avec le vrai faire la différence.
535
Et comme je ne vois nul genre de héros
536
Qui soient plus à priser que les parfaits dévots,
537
Aucune chose au monde et plus noble, et plus belle,
538
Que la sainte ferveur d’un véritable zèle ;
539
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux
540
Que le dehors plâtré d’un zèle spécieux,
541
Que ces francs charlatans, que ces dévots de place,
542
De qui la sacrilège et trompeuse grimace
543
Abuse impunément, et se joue, à leur gré,
544
De ce qu’ont les mortels de plus saint et sacré ;
545
Ces gens qui, par une âme à l’intérêt soumise,
546
Font de dévotion métier et marchandise,
547
Et veulent acheter crédit et dignités
548
À prix de faux clins d’yeux et d’élans affectés ;
549
Ces gens, dis-je, qu’on voit, d’une ardeur non commune,
550
Par le chemin du ciel courir à leur fortune ;
551
Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour,
552
Et prêchent la retraite au milieu de la cour ;
553
Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices,
554
Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d’artifices,
555
Et, pour perdre quelqu’un, couvrent insolemment
556
De l’intérêt du ciel leur fier ressentiment ;
557
D’autant plus dangereux dans leur âpre colère,
558
Qu’ils prennent contre nous des armes qu’on révère,
559
Et que leur passion, dont on leur sait bon gré,
560
Veut nous assassiner avec un fer sacré :
561
De ce faux caractère on en voit trop paraître.
562
Mais les dévots de cœur sont aisés à connaître.
563
Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux
564
Qui peuvent nous servir d’exemples glorieux.
565
Regardez Ariston, regardez Périandre,
566
Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre ;
567
Ce titre par aucun ne leur est débattu ;
568
Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu,
569
On ne voit point en eux ce faste insupportable,
570
Et leur dévotion est humaine, est traitable :
571
Ils ne censurent point toutes nos actions,
572
Ils trouvent trop d’orgueil dans ces corrections ;
573
Et, laissant la fierté des paroles aux autres,
574
C’est par leurs actions qu’ils reprennent les nôtres.
575
L’apparence du mal a chez eux peu d’appui,
576
Et leur âme est portée à juger bien d’autrui.
577
Point de cabale en eux, point d’intrigues à suivre ;
578
On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre.
579
Jamais contre un pécheur ils n’ont d’acharnement,
580
Ils attachent leur haine au péché seulement,
581
Et ne veulent point prendre avec un zèle extrême
582
Les intérêts du ciel, plus qu’il ne veut lui-même.
583
Voilà mes gens, voilà comme il en faut user,
584
Voilà l’exemple enfin qu’il se faut proposer.
585
Votre homme, à dire vrai, n’est pas de ce modèle :
586
C’est de fort bonne foi que vous vantez son zèle ;
587
Mais par un faux éclat je vous crois ébloui.
588
**Orgon**
589
Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit ?
590
**Cléante**
591
Oui.
592
**Orgon, s’en allant.**
593
Je suis votre valet.
594
**Cléante**
595
De grâce, un mot, mon frère.
596
Laissons là ce discours. Vous savez que Valère,
597
Pour être votre gendre, a parole de vous.
598
**Orgon**
599
Oui.
600
**Cléante**
601
Vous aviez pris jour pour un lien si doux.
602
**Orgon**
603
Il est vrai.
604
**Cléante**
605
Pourquoi donc en différer la fête ?
606
**Orgon**
607
Je ne sais.
608
**Cléante**
609
Auriez-vous autre pensée en tête ?
610
**Orgon**
611
Peut-être.
612
**Cléante**
613
Vous voulez manquer à votre foi ?
614
**Orgon**
615
Je ne dis pas cela.
616
**Cléante**
617
Nul obstacle, je croi,
618
Ne vous peut empêcher d’accomplir vos promesses.
619
**Orgon**
620
Selon.
621
**Cléante**
622
Pour dire un mot faut-il tant de finesses ?
623
Valère, sur ce point, me fait vous visiter.
624
**Orgon**
625
Le ciel en soit loué !
626
**Cléante**
627
Mais que lui reporter ?
628
**Orgon**
629
Tout ce qu’il vous plaira.
630
**Cléante**
631
Mais il est nécessaire
632
De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc ?
633
**Orgon**
634
De faire
635
Ce que le ciel voudra.
636
**Cléante**
637
Mais parlons tout de bon.
638
Valère a votre foi ; la tiendrez-vous, ou non ?
639
**Orgon**
640
Adieu.
641
**Cléante, seul.**
642
Pour son amour je crains une disgrâce,
643
Et je dois l’avertir de tout ce qui se passe.
Acte II
Scène 1
644
Orgon, Mariane.
645
**Orgon**
646
Mariane !
647
**Mariane**
648
Mon père ?
649
**Orgon**
650
Approchez. J’ai de quoi
651
Vous parler en secret.
652
**Mariane, à Orgon, qui regarde dans un petit cabinet.**
653
Que cherchez-vous ?
654
**Orgon**
655
Je voi
656
Si quelqu’un n’est point là qui pourrait nous entendre,
657
Car ce petit endroit est propre pour surprendre.
658
Or sus, nous voilà bien. J’ai, Mariane, en vous
659
Reconnu de tout temps un esprit assez doux,
660
Et de tout temps aussi vous m’avez été chère.
661
**Mariane**
662
Je suis fort redevable à cet amour de père.
663
**Orgon**
664
C’est fort bien dit, ma fille ; et, pour le mériter,
665
Vous devez n’avoir soin que de me contenter.
666
**Mariane**
667
C’est où je mets aussi ma gloire la plus haute.
668
**Orgon**
669
Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ?
670
**Mariane**
671
Qui, moi ?
672
**Orgon**
673
Vous. Voyez bien comme vous répondrez.
674
**Mariane**
675
Hélas ! j’en dirai, moi, tout ce que vous voudrez.
Scène 2
676
Orgon, Mariane, Dorine, entrant doucement et se tenant derrière Orgon, sans être vue.
677
**Orgon**
678
C’est parler sagement… Dites-moi donc, ma fille,
679
Qu’en toute sa personne un haut mérite brille,
680
Qu’il touche votre cœur, et qu’il vous serait doux
681
De le voir par mon choix devenir votre époux.
682
Hé ?
683
(Mariane se recule avec surprise.)
684
**Mariane**
685
Hé ?
686
**Orgon**
687
Qu’est-ce ?
688
**Mariane**
689
Plaît-il ?
690
**Orgon**
691
Quoi ?
692
**Mariane**
693
Me suis-je méprise ?
694
**Orgon**
695
Comment ?
696
**Mariane**
697
Qui voulez-vous, mon père, que je dise
698
Qui me touche le cœur, et qu’il me serait doux
699
De voir, par votre choix, devenir mon époux ?
700
**Orgon**
701
Tartuffe.
702
**Mariane**
703
Il n’en est rien, mon père, je vous jure.
704
Pourquoi me faire dire une telle imposture ?
705
**Orgon**
706
Mais je veux que cela soit une vérité ;
707
Et c’est assez pour vous que je l’aie arrêté.
708
**Mariane**
709
Quoi ! vous voulez, mon père ?…
710
**Orgon**
711
Oui, je prétends, ma fille,
712
Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille.
713
Il sera votre époux, j’ai résolu cela ;
714
(Apercevant Dorine.)
715
Et comme sur vos vœux je… Que faites-vous là ?
716
La curiosité qui vous presse est bien forte,
717
Ma mie, à nous venir écouter de la sorte.
718
**Dorine**
719
Vraiment, je ne sais pas si c’est un bruit qui part
720
De quelque conjecture ou d’un coup de hasard ;
721
Mais de ce mariage on m’a dit la nouvelle,
722
Et j’ai traité cela de pure bagatelle.
723
**Orgon**
724
Quoi donc ! la chose est-elle incroyable ?
725
**Dorine**
726
À tel point
727
Que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point.
728
**Orgon**
729
Je sais bien le moyen de vous le faire croire.
730
**Dorine**
731
Oui ! oui ! vous nous contez une plaisante histoire !
732
**Orgon**
733
Je conte justement ce qu’on verra dans peu.
734
**Dorine**
735
Chansons !
736
**Orgon**
737
Ce que je dis, ma fille, n’est point jeu.
738
**Dorine**
739
Allez, ne croyez point à monsieur votre père ;
740
Il raille.
741
**Orgon**
742
Je vous dis…
743
**Dorine**
744
Non, vous avez beau faire,
745
On ne vous croira point.
746
**Orgon**
747
À la fin, mon courroux…
748
**Dorine**
749
Hé bien ! on vous croit donc ; et c’est tant pis pour vous.
750
Quoi ! se peut-il, monsieur, qu’avec l’air d’homme sage,
751
Et cette large barbe au milieu du visage,
752
Vous soyez assez fou pour vouloir… ?
753
**Orgon**
754
Écoutez :
755
Vous avez pris céans certaines privautés
756
Qui ne me plaisent point ; je vous le dis, ma mie.
757
**Dorine**
758
Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie.
759
Vous moquez-vous des gens d’avoir fait ce complot ?
760
Votre fille n’est point l’affaire d’un bigot :
761
Il a d’autres emplois auxquels il faut qu’il pense.
762
Et puis, que vous apporte une telle alliance ?
763
À quel sujet aller, avec tout votre bien,
764
Choisir un gendre gueux ?…
765
**Orgon**
766
Taisez-vous. S’il n’a rien,
767
Sachez que c’est par là qu’il faut qu’on le révère.
768
Sa misère est sans doute une honnête misère ;
769
Au-dessus des grandeurs elle doit l’élever,
770
Puisque enfin de son bien il s’est laissé priver
771
Par son trop peu de soin des choses temporelles,
772
Et sa puissante attache aux choses éternelles.
773
Mais mon secours pourra lui donner les moyens
774
De sortir d’embarras, et rentrer dans ses biens :
775
Ce sont fiefs qu’à bon titre au pays on renomme ;
776
Et, tel que l’on le voit, il est bien gentilhomme.
777
**Dorine**
778
Oui, c’est lui qui le dit ; et cette vanité,
779
Monsieur, ne sied pas bien avec la piété.
780
Qui d’une sainte vie embrasse l’innocence
781
Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance,
782
Et l’humble procédé de la dévotion
783
Souffre mal les éclats de cette ambition.
784
À quoi bon cet orgueil ?… Mais ce discours vous blesse :
785
Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse.
786
Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d’ennui,
787
D’une fille comme elle un homme comme lui ?
788
Et ne devez-vous pas songer aux bienséances,
789
Et de cette union prévoir les conséquences ?
790
Sachez que d’une fille on risque la vertu,
791
Lorsque dans son hymen son goût est combattu ;
792
Que le dessein d’y vivre en honnête personne
793
Dépend des qualités du mari qu’on lui donne,
794
Et que ceux dont partout on montre au doigt le front,
795
Font leurs femmes souvent ce qu’on voit qu’elles sont.
796
Il est bien difficile enfin d’être fidèle
797
À de certains maris faits d’un certain modèle ;
798
Et qui donne à sa fille un homme qu’elle hait,
799
Est responsable au ciel des fautes qu’elle fait.
800
Songez à quels périls votre dessein vous livre.
801
**Orgon**
802
Je vous dis qu’il me faut apprendre d’elle à vivre !
803
**Dorine**
804
Vous n’en feriez que mieux de suivre mes leçons.
805
**Orgon**
806
Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons ;
807
Je sais ce qu’il vous faut, et je suis votre père.
808
J’avais donné pour vous ma parole à Valère :
809
Mais, outre qu’à jouer on dit qu’il est enclin,
810
Je le soupçonne encor d’être un peu libertin ;
811
Je ne remarque point qu’il hante les églises.
812
**Dorine**
813
Voulez-vous qu’il y coure à vos heures précises,
814
Comme ceux qui n’y vont que pour être aperçus ?
815
**Orgon**
816
Je ne demande pas votre avis là-dessus.
817
Enfin, avec le ciel l’autre est le mieux du monde,
818
Et c’est une richesse à nulle autre seconde.
819
Cet hymen de tous biens comblera vos désirs,
820
Il sera tout confit en douceurs et plaisirs.
821
Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles,
822
Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles :
823
À nul fâcheux débat jamais vous n’en viendrez ;
824
Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez.
825
**Dorine**
826
Elle ? elle n’en fera qu’un sot, je vous assure.
827
**Orgon**
828
Ouais ! quels discours !
829
**Dorine**
830
Je dis qu’il en a l’encolure
831
Et que son ascendant, monsieur, l’emportera
832
Sur toute la vertu que votre fille aura.
833
**Orgon**
834
Cessez de m’interrompre, et songez à vous taire,
835
Sans mettre votre nez où vous n’avez que faire.
836
**Dorine, elle l’interrompt toujours au moment où il se retourne pour parler à sa fille.**
837
Je n’en parle, monsieur, que pour votre intérêt.
838
**Orgon**
839
C’est prendre trop de soin ; taisez-vous, s’il vous plaît.
840
**Dorine**
841
Si l’on ne vous aimait…
842
**Orgon**
843
Je ne veux pas qu’on m’aime.
844
**Dorine**
845
Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même.
846
**Orgon**
847
Ah !
848
**Dorine**
849
Votre honneur m’est cher, et je ne puis souffrir
850
Qu’aux brocards d’un chacun vous alliez vous offrir.
851
**Orgon**
852
Vous ne vous tairez point ?
853
**Dorine**
854
C’est une conscience
855
Que de vous laisser faire une telle alliance.
856
**Orgon**
857
Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés… ?
858
**Dorine**
859
Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ?
860
**Orgon**
861
Oui, ma bile s’échauffe à toutes ces fadaises,
862
Et tout résolument je veux que tu te taises.
863
**Dorine**
864
Soit. Mais, ne disant mot, je n’en pense pas moins.
865
**Orgon**
866
Pense, si tu le veux ; mais applique tes soins.
867
(Se retournant vers sa fille.)
868
À ne m’en point parler, ou… Suffit. Comme sage,
869
J’ai pesé mûrement toutes choses.
870
**Dorine, à part.**
871
J’enrage
872
De ne pouvoir parler.
873
**Orgon**
874
Sans être damoiseau,
875
Tartuffe est fait de sorte…
876
**Dorine**
877
Oui, c’est un beau museau !
878
**Orgon**
879
Que, quand tu n’aurais même aucune sympathie
880
Pour tous les autres dons…
881
**Dorine, à part.**
882
La voilà bien lotie !
883
(Orgon se retourne du côté de Dorine, et, les bras croisés, l’écoute et la regarde en face.)
884
Si j’étais en sa place, un homme assurément
885
Ne m’épouserait pas de force impunément ;
886
Et je lui ferais voir, bientôt après la fête,
887
Qu’une femme a toujours une vengeance prête.
888
**Orgon, à Dorine.**
889
Donc de ce que je dis on ne fera nul cas ?
890
**Dorine**
891
De quoi vous plaignez-vous ? Je ne vous parle pas.
892
**Orgon**
893
Qu’est-ce que tu fais donc ?
894
**Dorine**
895
Je me parle à moi-même.
896
**Orgon, à part.**
897
Fort bien. Pour châtier son insolence extrême,
898
Il faut que je lui donne un revers de ma main.
899
(Il se met en posture de donner un soufflet à Dorine, et, à chaque mot qu’il dit à sa fille, il se tourne pour regarder Dorine, qui se tient droite sans parler.)
900
Ma fille, vous devez approuver mon dessein…
901
Croire que le mari… que j’ai su vous élire…
902
(À Dorine)
903
Que ne te parles-tu ?
904
**Dorine**
905
Je n’ai rien à me dire.
906
**Orgon**
907
Encore un petit mot.
908
**Dorine**
909
Il ne me plaît pas, moi.
910
**Orgon**
911
Certes, je t’y guettais.
912
**Dorine**
913
Quelque sotte, ma foi !…
914
**Orgon**
915
Enfin, ma fille, il faut payer d’obéissance ;
916
Et montrer pour mon choix entière déférence.
917
**Dorine, en s’enfuyant.**
918
Je me moquerais fort de prendre un tel époux.
919
**Orgon, après avoir manqué de donner un souffler à Dorine.**
920
Vous avez là, ma fille, une peste avec vous,
921
Avec qui, sans péché, je ne saurais plus vivre.
922
Je me sens hors d’état maintenant de poursuivre ;
923
Ses discours insolents m’ont mis l’esprit en feu,
924
Et je vais prendre l’air pour me rasseoir un peu.
Scène 3
925
Dorine, Mariane.
926
**Dorine**
927
Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole ?
928
Et faut-il qu’en ceci je fasse votre rôle ?
929
Souffrir qu’on vous propose un projet insensé,
930
Sans que du moindre mot vous l’ayez repoussé !
931
**Mariane**
932
Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ?
933
**Dorine**
934
Ce qu’il faut pour parer une telle menace.
935
**Mariane**
936
Quoi ?
937
**Dorine**
938
Lui dire qu’un cœur n’aime point par autrui ;
939
Que vous vous mariez pour vous, non pas pour lui ;
940
Qu’étant celle pour qui se fait toute l’affaire,
941
C’est à vous, non à lui, que le mari doit plaire,
942
Et que, si son Tartuffe est pour lui si charmant,
943
Il le peut épouser sans nul empêchement.
944
**Mariane**
945
Un père, je l’avoue, a sur nous tant d’empire,
946
Que je n’ai jamais eu la force de rien dire.
947
**Dorine**
948
Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas :
949
L’aimez-vous, je vous prie, ou ne l’aimez-vous pas ?
950
**Mariane**
951
Ah ! qu’envers mon amour ton injustice est grande,
952
Dorine ! me dois-tu faire cette demande ?
953
T’ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur ?
954
Et sais-tu pas pour lui jusqu’où va mon ardeur ?
955
**Dorine**
956
Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche,
957
Et si c’est tout de bon que cet amant vous touche ?
958
**Mariane**
959
Tu me fais un grand tort, Dorine, d’en douter ;
960
Et mes vrais sentiments ont su trop éclater.
961
**Dorine**
962
Enfin, vous l’aimez donc ?
963
**Mariane**
964
Oui, d’une ardeur extrême.
965
**Dorine**
966
Et, selon l’apparence, il vous aime de même ?
967
**Mariane**
968
Je le crois.
969
**Dorine**
970
Et tous deux brûlez également
971
De vous voir mariés ensemble ?
972
**Mariane**
973
Assurément.
974
**Dorine**
975
Sur cette autre union quelle est donc votre attente ?
976
**Mariane**
977
De me donner la mort, si l’on me violente.
978
**Dorine**
979
Fort bien. C’est un recours où je ne songeais pas ;
980
Vous n’avez qu’à mourir pour sortir d’embarras.
981
Le remède, sans doute est merveilleux. J’enrage,
982
Lorsque j’entends tenir ces sortes de langage.
983
**Mariane**
984
Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends !
985
Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens.
986
**Dorine**
987
Je ne compatis point à qui dit des sornettes,
988
Et dans l’occasion mollit comme vous faites.
989
**Mariane**
990
Mais que veux-tu ? si j’ai de la timidité…
991
**Dorine**
992
Mais l’amour dans un cœur veut de la fermeté.
993
**Mariane**
994
Mais n’en gardé-je pas pour les feux de Valère ?
995
Et n’est-ce pas à lui de m’obtenir d’un père ?
996
**Dorine**
997
Mais quoi ! si votre père est un bourru fieffé,
998
Qui s’est de son Tartuffe entièrement coiffé
999
Et manque à l’union qu’il avait arrêtée,
1000
La faute à votre amant doit-elle être imputée ?
1001
**Mariane**
1002
Mais, par un haut refus, et d’éclatants mépris,
1003
Ferai-je, dans mon choix, voir un cœur trop épris ?
1004
Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille,
1005
De la pudeur du sexe et du devoir de fille ?
1006
Et veux-tu que mes feux par le monde étalés… ?
1007
**Dorine**
1008
Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez
1009
Être à Monsieur Tartuffe, et j’aurais, quand j’y pense,
1010
Tort de vous détourner d’une telle alliance.
1011
Quelle raison aurais-je à combattre vos vœux ?
1012
Le parti de soi-même est fort avantageux.
1013
Monsieur Tartuffe ! oh ! oh ! n’est-ce rien qu’on propose ?
1014
Certes, monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose,
1015
N’est pas un homme, non, qui se mouche du pied ;
1016
Et ce n’est pas peu d’heur que d’être sa moitié,
1017
Tout le monde déjà de gloire le couronne ;
1018
Il est noble chez lui, bien fait de sa personne ;
1019
Il a l’oreille rouge et le teint bien fleuri :
1020
Vous vivrez trop contente avec un tel mari.
1021
**Mariane**
1022
Mon Dieu !…
1023
**Dorine**
1024
Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
1025
Quand d’un époux si beau vous vous verrez la femme !
1026
**Mariane**
1027
Ah ! cesse, je te prie, un semblable discours ;
1028
Et contre cet hymen ouvre-moi du secours.
1029
C’en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire.
1030
**Dorine**
1031
Non, il faut qu’une fille obéisse à son père,
1032
Voulût-il lui donner un singe pour époux.
1033
Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous ?
1034
Vous irez par le coche en sa petite ville,
1035
Qu’en oncles et cousins vous trouverez fertile,
1036
Et vous vous plairez fort à les entretenir.
1037
D’abord chez le beau monde on vous fera venir.
1038
Vous irez visiter, pour votre bienvenue,
1039
Madame la baillive et madame l’élue,
1040
Qui d’un siège pliant vous feront honorer.
1041
Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer
1042
Le bal et la grand’bande, assavoir, deux musettes,
1043
Et parfois Fagotin, et les marionnettes ;
1044
Si pourtant votre époux…
1045
**Mariane**
1046
Ah ! tu me fais mourir !
1047
De tes conseils plutôt songe à me secourir.
1048
**Dorine**
1049
Je suis votre servante.
1050
**Mariane**
1051
Hé ! Dorine, de grâce…
1052
**Dorine**
1053
Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe.
1054
**Mariane**
1055
Ma pauvre fille !
1056
**Dorine**
1057
Non.
1058
**Mariane**
1059
Si mes vœux déclarés…
1060
**Dorine**
1061
Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez.
1062
**Mariane**
1063
Tu sais qu’à toi toujours je me suis confiée :
1064
Fais-moi…
1065
**Dorine**
1066
Non, vous serez, ma foi, tartufiée.
1067
**Mariane**
1068
Hé bien ! puisque mon sort ne saurait t’émouvoir,
1069
Laisse-moi désormais toute à mon désespoir :
1070
C’est de lui que mon cœur empruntera de l’aide ;
1071
Et je sais de mes maux l’infaillible remède.
1072
(Elle veut s’en aller.)
1073
**Dorine**
1074
Hé ! là, là, revenez. Je quitte mon courroux.
1075
Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous.
1076
**Mariane**
1077
Vois-tu, si l’on m’expose à ce cruel martyre,
1078
Je te le dis, Dorine, il faudra que j’expire.
1079
**Dorine**
1080
Ne vous tourmentez point. On peut adroitement
1081
Empêcher… Mais voici Valère, votre amant.
Scène 4
1082
Valère, Mariane, Dorine.
1083
**Valère**
1084
On vient de débiter, madame, une nouvelle
1085
Que je ne savais pas, et qui sans doute est belle.
1086
**Mariane**
1087
Quoi ?
1088
**Valère**
1089
Que vous épousez Tartuffe.
1090
**Mariane**
1091
Il est certain
1092
Que mon père s’est mis en tête ce dessein.
1093
**Valère**
1094
Votre père, madame…
1095
**Mariane**
1096
A changé de visée :
1097
La chose vient par lui de m’être proposée.
1098
**Valère**
1099
Quoi ! sérieusement ?
1100
**Mariane**
1101
Oui, sérieusement.
1102
Il s’est pour cet hymen déclaré hautement.
1103
**Valère**
1104
Et quel est le dessein où votre âme s’arrête.
1105
Madame ?
1106
**Mariane**
1107
Je ne sais.
1108
**Valère**
1109
La réponse est honnête.
1110
Vous ne savez ?
1111
**Mariane**
1112
Non.
1113
**Valère**
1114
Non ?
1115
**Mariane**
1116
Que me conseillez-vous ?
1117
**Valère**
1118
Je vous conseille, moi, de prendre cet époux.
1119
**Mariane**
1120
Vous me le conseillez ?
1121
**Valère**
1122
Oui.
1123
**Mariane**
1124
Tout de bon ?
1125
**Valère**
1126
Sans doute.
1127
Le choix est glorieux et vaut bien qu’on l’écoute.
1128
**Mariane**
1129
Hé bien ! c’est un conseil, monsieur, que je reçois.
1130
**Valère**
1131
Vous n’aurez pas grand-peine à le suivre, je crois.
1132
**Mariane**
1133
Pas plus qu’à le donner en a souffert votre âme.
1134
**Valère**
1135
Moi, je vous l’ai donné pour vous plaire, madame.
1136
**Mariane**
1137
Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir.
1138
**Dorine, se retirant dans le fond du théâtre.**
1139
Voyons ce qui pourra de ceci réussir.
1140
**Valère**
1141
C’est donc ainsi qu’on aime ? Et c’était tromperie,
1142
Quand vous…
1143
**Mariane**
1144
Ne parlons point de cela, je vous prie.
1145
Vous m’avez dit tout franc que je dois accepter
1146
Celui que pour époux on me veut présenter,
1147
Et je déclare, moi, que je prétends le faire,
1148
Puisque vous m’en donnez le conseil salutaire.
1149
**Valère**
1150
Ne vous excusez point sur mes intentions.
1151
Vous aviez pris déjà vos résolutions ;
1152
Et vous vous saisissez d’un prétexte frivole
1153
Pour vous autoriser à manquer de parole.
1154
**Mariane**
1155
Il est vrai, c’est bien dit.
1156
**Valère**
1157
Sans doute ; et votre cœur
1158
N’a jamais eu pour moi de véritable ardeur.
1159
**Mariane**
1160
Hélas ! permis à vous d’avoir cette pensée.
1161
**Valère**
1162
Oui, oui, permis à moi : mais mon âme offensée
1163
Vous préviendra peut-être en un pareil dessein ;
1164
Et je sais où porter et mes vœux et ma main.
1165
**Mariane**
1166
Ah ! je n’en doute point ; et les ardeurs qu’excite
1167
Le mérite…
1168
**Valère**
1169
Mon Dieu ! laissons là le mérite.
1170
J’en ai fort peu, sans doute, et vous en faites foi.
1171
Mais j’espère aux bontés qu’une autre aura pour moi :
1172
Et j’en sais de qui l’âme, à ma retraite ouverte,
1173
Consentira sans honte à réparer ma perte.
1174
**Mariane**
1175
La perte n’est pas grande, et de ce changement
1176
Vous vous consolerez assez facilement.
1177
**Valère**
1178
J’y ferai mon possible, et vous le pouvez croire.
1179
Un cœur qui nous oublie engage notre gloire ;
1180
Il faut à l’oublier mettre aussi tous nos soins ;
1181
Si l’on n’en vient à bout, on le doit feindre au moins.
1182
Et cette lâcheté jamais ne se pardonne,
1183
De montrer de l’amour pour qui nous abandonne.
1184
**Mariane**
1185
Ce sentiment sans doute est noble et relevé.
1186
**Valère**
1187
Fort bien ; et d’un chacun il doit être approuvé.
1188
Hé quoi ! vous voudriez qu’à jamais dans mon âme
1189
Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme,
1190
Et vous visse, à mes yeux, passer en d’autres bras,
1191
Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas ?
1192
**Mariane**
1193
Au contraire ; pour moi, c’est ce que je souhaite ;
1194
Et je voudrais déjà que la chose fût faite.
1195
**Valère**
1196
Vous le voudriez ?
1197
**Mariane**
1198
Oui.
1199
**Valère**
1200
C’est assez m’insulter,
1201
Madame ; et, de ce pas je vais vous contenter.
1202
(Il fait un pas pour s’en aller.)
1203
**Mariane**
1204
Fort bien.
1205
**Valère, revenant.**
1206
Souvenez-vous au moins que c’est vous-même
1207
Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême.
1208
**Mariane**
1209
Oui.
1210
**Valère, revenant encore.**
1211
Et que le dessein que mon âme conçoit
1212
N’est rien qu’à votre exemple.
1213
**Mariane**
1214
À mon exemple, soit.
1215
**Valère, en sortant.**
1216
Suffit : vous allez être à point nommé servie.
1217
**Mariane**
1218
Tant mieux.
1219
**Valère, revenant encore.**
1220
Vous me voyez, c’est pour toute ma vie.
1221
**Mariane**
1222
À la bonne heure !
1223
**Valère, s’en va, et, lorsqu’il est vers la porte, il se retourne.**
1224
Hé ?
1225
**Mariane**
1226
Quoi ?
1227
**Valère**
1228
Ne m’appelez-vous pas ?
1229
**Mariane**
1230
Moi ? Vous rêvez.
1231
**Valère**
1232
Hé bien, je poursuis donc mes pas.
1233
Adieu, madame.
1234
(Il s’en va lentement.)
1235
**Mariane**
1236
Adieu, monsieur.
1237
**Dorine, à Mariane.**
1238
Pour moi, je pense
1239
Que vous perdez l’esprit par cette extravagance :
1240
Et je vous ai laissé tout du long quereller,
1241
Pour voir où tout cela pourrait enfin aller.
1242
Holà ! seigneur Valère.
1243
(Elle arrête Valère par le bras.)
1244
**Valère, feignant de résister.**
1245
Hé ! que veux-tu, Dorine ?
1246
**Dorine**
1247
Venez ici.
1248
**Valère**
1249
Non, non, le dépit me domine.
1250
Ne me détourne point de ce qu’elle a voulu.
1251
**Dorine**
1252
Arrêtez.
1253
**Valère**
1254
Non, vois-tu, c’est un point résolu.
1255
**Dorine**
1256
Ah !
1257
**Mariane, à part.**
1258
Il souffre à me voir, ma présence le chasse,
1259
Et je ferai bien mieux de lui quitter la place.
1260
**Dorine, quittant Valère et courant à Mariane.**
1261
À l’autre ! Où courez-vous ?
1262
**Mariane**
1263
Laisse.
1264
**Dorine**
1265
Il faut revenir.
1266
**Mariane**
1267
Non, non, Dorine ; en vain tu veux me retenir.
1268
**Valère, à part**
1269
Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice ;
1270
Et, sans doute, il vaut mieux que je l’en affranchisse.
1271
**Dorine, quittant Mariane et courant à Valère.**
1272
Encor ? Diantre soit fait de vous ! Si, je le veux.
1273
Cessez ce badinage ; et venez çà tous deux.
1274
(Elle prend Valère et Mariane par la main, et les ramène.)
1275
**Valère, à Dorine.**
1276
Mais quel est ton dessein ?
1277
**Mariane, à Dorine.**
1278
Qu’est-ce que tu veux faire ?
1279
**Dorine**
1280
Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d’affaire.
1281
(À Valère.)
1282
Êtes-vous fou d’avoir un pareil démêlé ?
1283
**Valère**
1284
N’as-tu pas entendu comme elle m’a parlé ?
1285
**Dorine**
1286
Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée ?
1287
**Mariane**
1288
N’as-tu pas vu la chose, et comme il m’a traitée ?
1289
**Dorine, à Valère.**
1290
Sottise des deux parts. Elle n’a d’autre soin
1291
Que de se conserver à vous, j’en suis témoin.
1292
À Mariane.
1293
Il n’aime que vous seule, et n’a point d’autre envie
1294
Que d’être votre époux ; j’en réponds sur ma vie.
1295
**Mariane, à Valère.**
1296
Pourquoi donc me donner un semblable conseil ?
1297
**Valère, à Mariane.**
1298
Pourquoi m’en demander sur un sujet pareil ?
1299
**Dorine**
1300
Vous êtes fous tous deux. Çà, la main l’un et l’autre.
1301
(À Valère)
1302
Allons, vous.
1303
**Valère, en donnant sa main à Dorine.**
1304
À quoi bon ma main ?
1305
**Dorine, à Mariane.**
1306
Ah çà ! la vôtre.
1307
**Mariane, en donnant aussi sa main.**
1308
De quoi sert tout cela ?
1309
**Dorine**
1310
Mon Dieu ! vite, avancez.
1311
Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez.
1312
(Valère et Mariane se tiennent quelque temps par la main sans se regarder.)
1313
**Valère, se tournant vers Mariane.**
1314
Mais ne faites donc point les choses avec peine ;
1315
Et regardez un peu les gens sans nulle haine.
1316
(Mariane se tourne du côté de Valère en lui souriant.)
1317
**Dorine**
1318
À vous dire le vrai, les amants sont bien fous !
1319
**Valère, à Mariane.**
1320
Oh çà ! n’ai-je pas lieu de me plaindre de vous ?
1321
Et, pour n’en point mentir, n’êtes vous pas méchante
1322
De vous plaire à me dire une chose affligeante ?
1323
**Mariane**
1324
Mais vous, n’êtes-vous pas l’homme le plus ingrat…
1325
**Dorine**
1326
Pour une autre saison laissons tout ce débat,
1327
Et songeons à parer ce fâcheux mariage.
1328
**Mariane**
1329
Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage.
1330
**Dorine**
1331
Nous en ferons agir de toutes les façons.
1332
(À Mariane.)
1333
Votre père se moque,
1334
(À Valère.)
1335
et ce sont des chansons.
1336
(À Mariane.)
1337
Mais, pour vous, il vaut mieux qu’à son extravagance
1338
D’un doux consentement vous prêtiez l’apparence,
1339
Afin qu’en cas d’alarme il vous soit plus aisé
1340
De tirer en longueur cet hymen proposé.
1341
En attrapant du temps, à tout on remédie.
1342
Tantôt vous payerez de quelque maladie
1343
Qui viendra tout à coup, et voudra des délais ;
1344
Tantôt vous payerez de présages mauvais ;
1345
Vous aurez fait d’un mort la rencontre fâcheuse,
1346
Cassé quelque miroir, ou songé d’eau bourbeuse :
1347
Enfin, le bon de tout, c’est qu’à d’autres qu’à lui
1348
On ne vous peut lier que vous ne disiez oui.
1349
Mais, pour mieux réussir, il est bon, ce me semble,
1350
Qu’on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble.
1351
(À Valère.)
1352
Sortez ; et, sans tarder, employez vos amis,
1353
Pour vous faire tenir ce qu’on vous a promis.
1354
Nous allons réveiller les efforts de son frère,
1355
Et dans notre parti jeter la belle-mère.
1356
Adieu.
1357
**Valère, à Mariane**
1358
Quelques efforts que nous préparions tous,
1359
Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous.
1360
**Mariane, à Valère**
1361
Je ne vous réponds pas des volontés d’un père ;
1362
Mais je ne serai point à d’autre qu’à Valère.
1363
**Valère**
1364
Que vous me comblez d’aise ! et, quoi que puisse oser…
1365
**Dorine**
1366
Ah ! jamais les amants ne sont las de jaser.
1367
Sortez, vous dis-je.
1368
**Valère, il fait un pas et revient.**
1369
Enfin…
1370
**Dorine**
1371
Quel caquet est le vôtre !
1372
Tirez de cette part, et vous, tirez de l’autre.
1373
(Dorine les pousse chacun par l’épaule, et les oblige de se séparer.)
Acte III
Scène 1
1374
Damis, Dorine.
1375
**Damis**
1376
Que la foudre sur l’heure achève mes destins,
1377
Qu’on me traite partout du plus grand des faquins,
1378
S’il est aucun respect ni pouvoir qui m’arrête,
1379
Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête !
1380
**Dorine**
1381
De grâce, modérez un tel emportement :
1382
Votre père n’a fait qu’en parler simplement.
1383
On n’exécute pas tout ce qui se propose ;
1384
Et le chemin est long du projet à la chose.
1385
**Damis**
1386
Il faut que de ce fat j’arrête les complots,
1387
Et qu’à l’oreille un peu je lui dise deux mots.
1388
**Dorine**
1389
Ah ! tout doux ! envers lui, comme envers votre père,
1390
Laissez agir les soins de votre belle-mère.
1391
Sur l’esprit de Tartuffe elle a quelque crédit,
1392
Il se rend complaisant à tout ce qu’elle dit,
1393
Et pourrait bien avoir douceur de cœur pour elle.
1394
Plût à Dieu qu’il fût vrai ! la chose serait belle.
1395
Enfin, votre intérêt l’oblige à le mander :
1396
Sur l’hymen qui vous trouble elle veut le sonder,
1397
Savoir ses sentiments, et lui faire connaître
1398
Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître,
1399
S’il faut qu’à ce dessein il prête quelque espoir.
1400
Son valet dit qu’il prie, et je n’ai pu le voir ;
1401
Mais ce valet m’a dit qu’il s’en allait descendre.
1402
Sortez donc, je vous prie, et me laissez l’attendre.
1403
**Damis**
1404
Je puis être présent à tout cet entretien.
1405
**Dorine**
1406
Point. Il faut qu’ils soient seuls.
1407
**Damis**
1408
Je ne lui dirai rien.
1409
**Dorine**
1410
Vous vous moquez : on sait vos transports ordinaires, ;
1411
Et c’est le vrai moyen de gâter les affaires.
1412
Sortez.
1413
**Damis**
1414
Non ; je veux voir, sans me mettre en courroux.
1415
**Dorine**
1416
Que vous êtes fâcheux ! Il vient. Retirez-vous.
1417
Damis va se cacher dans un cabinet qui est au fond du théâtre.
Scène 2
1418
Tartuffe, Laurent, Dorine.
1419
**Tartuffe, parlant bas à son valet, qui est dans la maison, dès qu’il aperçoit Dorine.**
1420
Laurent, serrez ma haire avec ma discipline,
1421
Et priez que toujours le ciel vous illumine.
1422
Si l’on vient pour me voir, je vais aux prisonniers
1423
Des aumônes que j’ai, partager les deniers.
1424
**Dorine, à part.**
1425
Que d’affectation et de forfanterie !
1426
**Tartuffe**
1427
Que voulez-vous ?
1428
**Dorine**
1429
Vous dire…
1430
**Tartuffe, tirant un mouchoir de sa poche.**
1431
Ah ! mon Dieu ! je vous prie,
1432
Avant que de parler, prenez-moi ce mouchoir.
1433
**Dorine**
1434
Comment !
1435
**Tartuffe**
1436
Couvrez ce sein que je ne saurais voir.
1437
Par de pareils objets les âmes sont blessées,
1438
Et cela fait venir de coupables pensées.
1439
**Dorine**
1440
Vous êtes donc bien tendre à la tentation ;
1441
Et la chair sur vos sens fait grande impression !
1442
Certes je ne sais pas quelle chaleur vous monte :
1443
Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte :
1444
Et je vous verrais nu du haut jusques en bas,
1445
Que toute votre peau ne me tenterait pas.
1446
**Tartuffe**
1447
Mettez dans vos discours un peu de modestie,
1448
Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie.
1449
**Dorine**
1450
Non, non, c’est moi qui vais vous laisser en repos,
1451
Et je n’ai seulement qu’à vous dire deux mots.
1452
Madame va venir dans cette salle basse,
1453
Et d’un mot d’entretien vous demande la grâce.
1454
**Tartuffe**
1455
Hélas ! très volontiers.
1456
**Dorine, à part.**
1457
Comme il se radoucit !
1458
Ma foi, je suis toujours pour ce que j’en ai dit.
1459
**Tartuffe**
1460
Viendra-t-elle bientôt ?
1461
**Dorine**
1462
Je l’entends, ce me semble.
1463
Oui, c’est elle en personne, et je vous laisse ensemble.
Scène 3
1464
Elmire, Tartuffe.
1465
**Tartuffe**
1466
Que le ciel à jamais, par sa toute-bonté,
1467
Et de l’âme et du corps vous donne la santé,
1468
Et bénisse vos jours autant que le désire
1469
Le plus humble de ceux que son amour inspire !
1470
**Elmire**
1471
Je suis fort obligée à ce souhait pieux.
1472
Mais prenons une chaise, afin d’être un peu mieux.
1473
**Tartuffe, assis.**
1474
Comment de votre mal vous sentez-vous remise ?
1475
**Elmire, assise.**
1476
Fort bien ; et cette fièvre a bientôt quitté prise.
1477
**Tartuffe**
1478
Mes prières n’ont pas le mérite qu’il faut
1479
Pour avoir attiré cette grâce d’en haut :
1480
Mais je n’ai fait au ciel nulle dévote instance
1481
Qui n’ait eu pour objet votre convalescence.
1482
**Elmire**
1483
Votre zèle pour moi s’est trop inquiété.
1484
**Tartuffe**
1485
On ne peut trop chérir votre chère santé ;
1486
Et pour la rétablir, j’aurais donné la mienne.
1487
**Elmire**
1488
C’est pousser bien avant la charité chrétienne ;
1489
Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés.
1490
**Tartuffe**
1491
Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez.
1492
**Elmire**
1493
J’ai voulu vous parler en secret d’une affaire,
1494
Et suis bien aise, ici, qu’aucun ne nous éclaire.
1495
**Tartuffe**
1496
J’en suis ravi de même ; et sans doute, il m’est doux
1497
Madame, de me voir seul à seul avec vous.
1498
C’est une occasion qu’au ciel j’ai demandée,
1499
Sans que, jusqu’à cette heure, il me l’ait accordée.
1500
**Elmire**
1501
Pour moi, ce que je veux, c’est un mot d’entretien,
1502
Où tout votre cœur s’ouvre, et ne me cache rien.
1503
Damis, sans se montrer, entr’ouvre la porte du cabinet dans lequel il s’était retiré, pour entendre la conversation.
1504
**Tartuffe**
1505
Et je ne veux aussi, pour grâce singulière,
1506
Que montrer à vos yeux mon âme tout entière,
1507
Et vous faire serment que les bruits que j’ai faits
1508
Des visites qu’ici reçoivent vos attraits
1509
Ne sont pas envers vous l’effet d’aucune haine,
1510
Mais plutôt d’un transport de zèle qui m’entraîne,
1511
Et d’un pur mouvement…
1512
**Elmire**
1513
Je le prends bien aussi,
1514
Et crois que mon salut vous donne ce souci.
1515
**Tartuffe, prenant la main d’Elmire, et lui serrant les doigts.**
1516
Oui, madame, sans doute, et ma ferveur est telle…
1517
**Elmire**
1518
Ouf ! vous me serrez trop.
1519
**Tartuffe**
1520
C’est par excès de zèle.
1521
De vous faire autre mal je n’eus jamais dessein,
1522
Et j’aurais bien plutôt…
1523
(Il met la main sur les genoux d’Elmire.)
1524
**Elmire**
1525
Que fait là votre main ?
1526
**Tartuffe**
1527
Je tâte votre habit : l’étoffe en est moelleuse.
1528
**Elmire**
1529
Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse.
1530
(Elmire recule son fauteuil, et Tartuffe rapproche d’elle.)
1531
**Tartuffe, maniant le fichu d’Elmire.**
1532
Mon Dieu ! que de ce point l’ouvrage est merveilleux !
1533
On travaille aujourd’hui d’un air miraculeux :
1534
Jamais, en toute chose, on n’a vu si bien faire.
1535
**Elmire**
1536
Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire.
1537
On tient que mon mari veut dégager sa foi,
1538
Et vous donner sa fille : Est-il vrai ? dites-moi.
1539
**Tartuffe**
1540
Il m’en a dit deux mots : mais, madame, à vrai dire,
1541
Ce n’est pas le bonheur après quoi je soupire ;
1542
Et je vois autre part les merveilleux attraits
1543
De la félicité qui fait tous mes souhaits.
1544
**Elmire**
1545
C’est que vous n’aimez rien des choses de la terre.
1546
**Tartuffe**
1547
Mon sein n’enferme pas un cœur qui soit de pierre.
1548
**Elmire**
1549
Pour moi, je crois qu’au ciel tendent tous vos soupirs,
1550
Et que rien ici-bas n’arrête vos désirs.
1551
**Tartuffe**
1552
L’amour qui nous attache aux beautés éternelles
1553
N’étouffe pas en nous l’amour des temporelles :
1554
Nos sens facilement peuvent être charmés
1555
Des ouvrages parfaits que le ciel a formés.
1556
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles ;
1557
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles :
1558
Il a sur votre face épanché des beautés
1559
Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés ;
1560
Et je n’ai pu vous voir, parfaite créature,
1561
Sans admirer en vous l’auteur de la nature,
1562
Et d’une ardente amour sentir mon cœur atteint,
1563
Au plus beau des portraits où lui-même il s’est peint.
1564
D’abord j’appréhendai que cette ardeur secrète
1565
Ne fût du noir esprit une surprise adroite,
1566
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut,
1567
Vous croyant un obstacle à faire mon salut.
1568
Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable,
1569
Que cette passion peut n’être point coupable,
1570
Que je puis l’ajuster avecque la pudeur,
1571
Et c’est ce qui m’y fait abandonner mon cœur.
1572
Ce m’est, je le confesse, une audace bien grande
1573
Que d’oser de ce cœur vous adresser l’offrande :
1574
Mais j’attends en mes vœux tout de votre bonté,
1575
Et rien des vains efforts de mon infirmité.
1576
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude ;
1577
De vous dépend ma peine ou ma béatitude ;
1578
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt,
1579
Heureux, si vous voulez ; malheureux, s’il vous plaît.
1580
**Elmire**
1581
La déclaration est tout à fait galante ;
1582
Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante.
1583
Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein,
1584
Et raisonner un peu sur un pareil dessein.
1585
Un dévot comme vous, et que partout on nomme…
1586
**Tartuffe**
1587
Ah ! pour être dévot, je n’en suis pas moins homme :
1588
Et, lorsqu’on vient à voir vos célestes appas,
1589
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas.
1590
Je sais qu’un tel discours de moi paraît étrange :
1591
Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange ;
1592
Et, si vous condamnez l’aveu que je vous fais,
1593
Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits.
1594
Dès que j’en vis briller la splendeur plus qu’humaine,
1595
De mon intérieur vous fûtes souveraine ;
1596
De vos regards divins l’ineffable douceur
1597
Força la résistance où s’obstinait mon cœur ;
1598
Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes,
1599
Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes.
1600
Mes yeux et mes soupirs vous l’ont dit mille fois ;
1601
Et pour mieux m’expliquer j’emploie ici la voix.
1602
Que si vous contemplez d’une âme un peu bénigne,
1603
Les tribulations de votre esclave indigne ;
1604
S’il faut que vos bontés veuillent me consoler,
1605
Et jusqu’à mon néant daignent se ravaler,
1606
J’aurai toujours pour vous, ô suave merveille,
1607
Une dévotion à nulle autre pareille.
1608
Votre honneur avec moi ne court point de hasard,
1609
Et n’a nulle disgrâce à craindre de ma part.
1610
Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles,
1611
Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles ;
1612
De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer ;
1613
Ils n’ont point de faveurs qu’ils n’aillent divulguer ;
1614
Et leur langue indiscrète, en qui l’on se confie,
1615
Déshonore l’autel où leur cœur sacrifie.
1616
Mais les gens comme nous brûlent d’un feu discret,
1617
Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret.
1618
Le soin que nous prenons de notre renommée
1619
Répond de toute chose à la personne aimée ;
1620
Et c’est en nous qu’on trouve, acceptant notre cœur,
1621
De l’amour sans scandale, et du plaisir sans peur.
1622
**Elmire**
1623
Je vous écoute dire, et votre rhétorique
1624
En termes assez forts à mon âme s’explique.
1625
N’appréhendez-vous point que je ne sois d’humeur
1626
À dire à mon mari cette galante ardeur,
1627
Et que le prompt avis d’un amour de la sorte
1628
Ne pût bien altérer l’amitié qu’il vous porte ?
1629
**Tartuffe**
1630
Je sais que vous avez trop de bénignité,
1631
Et que vous ferez grâce à ma témérité ;
1632
Que vous m’excuserez, sur l’humaine faiblesse,
1633
Des violents transports d’un amour qui vous blesse,
1634
Et considérerez, en regardant votre air,
1635
Que l’on n’est pas aveugle, et qu’un homme est de chair.
1636
**Elmire**
1637
D’autres prendraient cela d’autre façon peut-être ;
1638
Mais ma discrétion se veut faire paraître.
1639
Je ne redirai point l’affaire à mon époux ;
1640
Mais je veux, en revanche, une chose de vous :
1641
C’est de presser tout franc, et sans nulle chicane,
1642
L’union de Valère avecque Mariane,
1643
De renoncer vous-même à l’injuste pouvoir
1644
Qui veut du bien d’un autre enrichir votre espoir ;
1645
Et…
Scène 4
1646
Elmire, Damis, Tartuffe.
1647
**Damis, sortant du cabinet où il s’était retiré.**
1648
Non, Madame, non ; ceci doit se répandre.
1649
J’étais en cet endroit, d’où j’ai pu tout entendre ;
1650
Et la bonté du ciel m’y semble avoir conduit
1651
Pour confondre l’orgueil d’un traître qui me nuit,
1652
Pour m’ouvrir une voie à prendre la vengeance
1653
De son hypocrisie et de son insolence,
1654
À détromper mon père, et lui mettre en plein jour
1655
L’âme d’un scélérat qui vous parle d’amour.
1656
**Elmire**
1657
Non, Damis, il suffit qu’il se rende plus sage,
1658
Et tâche à mériter la grâce où je m’engage.
1659
Puisque je l’ai promis, ne m’en dédites pas.
1660
Ce n’est point mon humeur de faire des éclats ;
1661
Une femme se rit de sottises pareilles,
1662
Et jamais d’un mari n’en trouble les oreilles.
1663
**Damis**
1664
Vous avez vos raisons pour en user ainsi ;
1665
Et pour faire autrement, j’ai les miennes aussi.
1666
Le vouloir épargner est une raillerie ;
1667
Et l’insolent orgueil de sa cagoterie
1668
N’a triomphé que trop de mon juste courroux,
1669
Et que trop excité de désordre chez nous.
1670
Le fourbe, trop longtemps, a gouverné mon père,
1671
Et desservi mes feux avec ceux de Valère.
1672
Il faut que du perfide il soit désabusé ;
1673
Et le ciel, pour cela, m’offre un moyen aisé.
1674
De cette occasion je lui suis redevable,
1675
Et, pour la négliger, elle est trop favorable :
1676
Ce serait mériter qu’il me la vînt ravir,
1677
Que de l’avoir en main et ne m’en pas servir.
1678
**Elmire**
1679
Damis…
1680
**Damis**
1681
Non, s’il vous plaît, il faut que je me croie.
1682
Mon âme est maintenant au comble de sa joie ;
1683
Et vos discours en vain prétendent m’obliger
1684
À quitter le plaisir de me pouvoir venger.
1685
Sans aller plus avant, je vais vider d’affaire ;
1686
Et voici justement de quoi me satisfaire.
Scène 5
1687
Orgon, Elmire, Damis, Tartuffe.
1688
**Damis**
1689
Nous allons régaler, mon père, votre abord
1690
D’un incident tout frais qui vous surprendra fort.
1691
Vous êtes bien payé de toutes vos caresses,
1692
Et monsieur d’un beau prix reconnaît vos tendresses.
1693
Son grand zèle pour vous vient de se déclarer :
1694
Il ne va pas à moins qu’à vous déshonorer ;
1695
Et je l’ai surpris là qui faisait à madame
1696
L’injurieux aveu d’une coupable flamme.
1697
Elle est d’une humeur douce, et son cœur trop discret
1698
Voulait à toute force en garder le secret ;
1699
Mais je ne puis flatter une telle impudence,
1700
Et crois que vous la taire est vous faire une offense.
1701
**Elmire**
1702
Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos
1703
On ne doit d’un mari traverser le repos ;
1704
Que ce n’est point de là que l’honneur peut dépendre,
1705
Et qu’il suffit, pour nous, de savoir nous défendre.
1706
Ce sont mes sentiments ; et vous n’auriez rien dit,
1707
Damis, si j’avais eu sur vous quelque crédit.
Scène 6
1708
Orgon, Damis, Tartuffe.
1709
**Orgon**
1710
Ce que je viens d’entendre, ô ciel ! est-il croyable ?
1711
**Tartuffe**
1712
Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable,
1713
Un malheureux pécheur, tout plein d’iniquité,
1714
Le plus grand scélérat qui jamais ait été.
1715
Chaque instant de ma vie est chargé de souillures ;
1716
Elle n’est qu’un amas de crimes et d’ordures ;
1717
Et je vois que le ciel, pour ma punition,
1718
Me veut mortifier en cette occasion.
1719
De quelque grand forfait qu’on me puisse reprendre,
1720
Je n’ai garde d’avoir l’orgueil de m’en défendre.
1721
Croyez ce qu’on vous dit, armez votre courroux,
1722
Et comme un criminel chassez-moi de chez vous ;
1723
Je ne saurais avoir tant de honte en partage,
1724
Que je n’en aie encor mérité davantage.
1725
**Orgon, à son fils.**
1726
Ah ! traître, oses-tu bien par cette fausseté,
1727
Vouloir de sa vertu ternir la pureté ?
1728
**Damis**
1729
Quoi ! la feinte douceur de cette âme hypocrite
1730
Vous fera démentir…
1731
**Orgon**
1732
Tais-toi, peste maudite.
1733
**Tartuffe**
1734
Ah ! laissez-le parler ; vous l’accusez à tort,
1735
Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport.
1736
Pourquoi, sur un tel fait, m’être si favorable ?
1737
Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ?
1738
Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur ?
1739
Et, pour tout ce qu’on voit, me croyez-vous meilleur ?
1740
Non, non : vous vous laissez tromper à l’apparence,
1741
Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu’on pense.
1742
Tout le monde me prend pour un homme de bien ;
1743
Mais la vérité pure est que je ne vaux rien.
1744
(S’adressant à Damis.)
1745
Oui, mon cher fils, parlez ; traitez-moi de perfide,
1746
D’infâme, de perdu, de voleur, d’homicide ;
1747
Accablez-moi de noms encor plus détestés :
1748
Je n’y contredis point, je les ai mérités ;
1749
Et j’en veux à genoux souffrir l’ignominie,
1750
Comme une honte due aux crimes de ma vie.
1751
**Orgon, à Tartuffe.**
1752
Mon frère, c’en est trop.
1753
(À son fils.)
1754
Ton cœur ne se rend point,
1755
Traître !
1756
**Damis**
1757
Quoi ! ses discours vous séduiront au point…
1758
**Orgon, relevant Tartuffe.**
1759
Tais-toi, pendard. Mon frère, hé ! levez-vous, de grâce !
1760
(À son fils)
1761
Infâme !
1762
**Damis**
1763
Il peut…
1764
**Orgon**
1765
Tais-toi.
1766
**Damis**
1767
J’enrage. Quoi ! je passe…
1768
**Orgon**
1769
Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras.
1770
**Tartuffe**
1771
Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas !
1772
J’aimerais mieux souffrir la peine la plus dure,
1773
Qu’il eût reçu pour moi la moindre égratignure.
1774
**Orgon, à son fils.**
1775
Ingrat !
1776
**Tartuffe**
1777
Laissez-le en paix. S’il faut, à deux genoux,
1778
Vous demander sa grâce…
1779
**Orgon, se jetant aussi à genoux, et embrassant Tartuffe.**
1780
Hélas ! vous moquez-vous ?
1781
(À son fils.)
1782
Coquin ! vois sa bonté !
1783
**Damis**
1784
Donc…
1785
**Orgon**
1786
Paix.
1787
**Damis**
1788
Quoi ! je…
1789
**Orgon**
1790
Paix, dis-je ;
1791
Je sais bien quel motif à l’attaquer t’oblige.
1792
Vous le haïssez tous, et je vois aujourd’hui
1793
Femme, enfants et valets, déchaînés contre lui.
1794
On met impudemment toute chose en usage
1795
Pour ôter de chez moi ce dévot personnage :
1796
Mais plus on fait d’effort afin de l’en bannir,
1797
Plus j’en veux employer à l’y mieux retenir ;
1798
Et je vais me hâter de lui donner ma fille,
1799
Pour confondre l’orgueil de toute ma famille.
1800
**Damis**
1801
À recevoir sa main on pense l’obliger ?
1802
**Orgon**
1803
Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager.
1804
Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître
1805
Qu’il faut qu’on m’obéisse, et que je suis le maître.
1806
Allons, qu’on se rétracte ; et qu’à l’instant, fripon,
1807
On se jette à ses pieds pour demander pardon.
1808
**Damis**
1809
Qui ? moi ! de ce coquin, qui, par ses impostures…
1810
**Orgon**
1811
Ah ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ?
1812
(À Tartuffe.)
1813
Un bâton ! un bâton ! Ne me retenez pas.
1814
(À son fils.)
1815
Sus ; que de ma maison on sorte de ce pas,
1816
Et que d’y revenir on n’ait jamais l’audace.
1817
**Damis**
1818
Oui, je sortirai ; mais…
1819
**Orgon**
1820
Vite, quittons la place.
1821
Je te prive, pendard, de ma succession,
1822
Et te donne, de plus, ma malédiction.
Scène 7
1823
Orgon, Tartuffe.
1824
**Orgon**
1825
Offenser de la sorte une sainte personne !
1826
**Tartuffe**
1827
Ô ciel ! pardonne-lui comme je lui pardonne !
1828
(À Orgon.)
1829
Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir
1830
Je vois qu’envers mon frère on tâche à me noircir… !
1831
**Orgon**
1832
Hélas !
1833
**Tartuffe**
1834
Le seul penser de cette ingratitude
1835
Fait souffrir à mon âme un supplice si rude…
1836
L’horreur que j’en conçois… J’ai le cœur si serré
1837
Que je ne puis parler, et crois que j’en mourrai.
1838
**Orgon, courant tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.**
1839
Coquin ! je me repens que ma main t’ait fait grâce,
1840
Et ne t’ait pas d’abord assommé sur la place.
1841
(À Tartuffe.)
1842
Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas.
1843
**Tartuffe**
1844
Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats.
1845
Je regarde céans quels grands troubles j’apporte,
1846
Et crois qu’il est besoin, mon frère, que j’en sorte.
1847
**Orgon**
1848
Comment ! vous moquez-vous ?
1849
**Tartuffe**
1850
On m’y hait, et je voi
1851
Qu’on cherche à vous donner des soupçons de ma foi.
1852
**Orgon**
1853
Qu’importe ! Voyez-vous que mon cœur les écoute ?
1854
**Tartuffe**
1855
On ne manquera pas de poursuivre, sans doute ;
1856
Et ces mêmes rapports qu’ici vous rejetez,
1857
Peut-être, une autre fois, seront-ils écoutés.
1858
**Orgon**
1859
Non, mon frère, jamais.
1860
**Tartuffe**
1861
Ah ! mon frère, une femme
1862
Aisément d’un mari peut bien surprendre l’âme.
1863
**Orgon**
1864
Non, non.
1865
**Tartuffe**
1866
Laissez-moi vite, en m’éloignant d’ici,
1867
Leur ôter tout sujet de m’attaquer ainsi.
1868
**Orgon**
1869
Non, vous demeurerez ; il y va de ma vie.
1870
**Tartuffe**
1871
Hé bien ! il faudra donc que je me mortifie.
1872
Pourtant, si vous vouliez…
1873
**Orgon**
1874
Ah !
1875
**Tartuffe**
1876
Soit : n’en parlons plus.
1877
Mais je sais comme il faut en user là-dessus.
1878
L’honneur est délicat, et l’amitié m’engage
1879
À prévenir les bruits et les sujets d’ombrage.
1880
Je fuirai votre épouse et vous ne me verrez…
1881
**Orgon**
1882
Non, en dépit de tous vous la fréquenterez.
1883
Faire enrager le monde est ma plus grande joie ;
1884
Et je veux qu’à toute heure avec elle on vous voie.
1885
Ce n’est pas tout encor : pour les mieux braver tous,
1886
Je ne veux point avoir d’autre héritier que vous ;
1887
Et je vais de ce pas, en fort bonne manière,
1888
Vous faire de mon bien donation entière.
1889
Un bon et franc ami, que pour gendre je prends,
1890
M’est bien plus cher que fils, que femme et que parents.
1891
N’accepterez-vous pas ce que je vous propose ?
1892
**Tartuffe**
1893
La volonté du ciel soit faite en toute chose !
1894
**Orgon**
1895
Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit :
1896
Et que puisse l’envie en crever de dépit !
Acte IV
Scène 1
1897
Cléante, Tartuffe
1898
**Cléante**
1899
Oui, tout le monde en parle, et vous m’en pouvez croire,
1900
L’éclat que fait ce bruit n’est point à votre gloire ;
1901
Et je vous ai trouvé, monsieur, fort à propos,
1902
Pour vous en dire net ma pensée en deux mots.
1903
Je n’examine point à fond ce qu’on expose ;
1904
Je passe là-dessus, et prends au pis la chose.
1905
Supposons que Damis n’en ait pas bien usé,
1906
Et que ce soit à tort qu’on vous ait accusé :
1907
N’est-il pas d’un chrétien de pardonner l’offense,
1908
Et d’éteindre en son cœur tout désir de vengeance ?
1909
Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé,
1910
Que du logis d’un père un fils soit exilé ?
1911
Je vous le dis encore, et parle avec franchise,
1912
Il n’est petit, ni grand, qui ne s’en scandalise ;
1913
Et si vous m’en croyez, vous pacifierez tout,
1914
Et ne pousserez point les affaires à bout.
1915
Sacrifiez à Dieu toute votre colère,
1916
Et remettez le fils en grâce avec le père.
1917
**Tartuffe**
1918
Hélas ! je le voudrais, quant à moi, de bon cœur ;
1919
Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur ;
1920
Je lui pardonne tout ; de rien je ne le blâme,
1921
Et voudrais le servir du meilleur de mon âme :
1922
Mais l’intérêt du ciel n’y saurait consentir ;
1923
Et, s’il rentre céans, c’est à moi d’en sortir.
1924
Après son action, qui n’eut jamais d’égale,
1925
Le commerce entre nous porterait du scandale :
1926
Dieu sait ce que d’abord tout le monde en croirait ;
1927
À pure politique on me l’imputerait :
1928
Et l’on dirait partout que, me sentant coupable,
1929
Je feins, pour qui m’accuse, un zèle charitable ;
1930
Que mon cœur l’appréhende, et veut le ménager
1931
Pour le pouvoir, sous main, au silence engager.
1932
**Cléante**
1933
Vous nous payez ici d’excuses colorées ;
1934
Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées.
1935
Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez-vous ?
1936
Pour punir le coupable, a-t-il besoin de nous ?
1937
Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances,
1938
Ne songez qu’au pardon qu’il prescrit des offenses,
1939
Et ne regardez point aux jugements humains,
1940
Quand vous suivez du ciel les ordres souverains.
1941
Quoi ! le faible intérêt de ce qu’on pourra croire
1942
D’une bonne action empêchera la gloire ?
1943
Non, non ; faisons toujours ce que le ciel prescrit,
1944
Et d’aucun autre soin ne nous brouillons l’esprit.
1945
**Tartuffe**
1946
Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne ;
1947
Et c’est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne :
1948
Mais, après le scandale et l’affront d’aujourd’hui,
1949
Le ciel n’ordonne pas que je vive avec lui.
1950
**Cléante**
1951
Et vous ordonne-t-il, monsieur, d’ouvrir l’oreille
1952
À ce qu’un pur caprice à son père conseille ?
1953
Et d’accepter le don qui vous est fait d’un bien
1954
Où le droit vous oblige à ne prétendre rien ?
1955
**Tartuffe**
1956
Ceux qui me connaîtront n’auront pas la pensée
1957
Que ce soit un effet d’une âme intéressée.
1958
Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d’appas,
1959
De leur éclat trompeur je ne m’éblouis pas :
1960
Et si je me résous à recevoir du père
1961
Cette donation qu’il a voulu me faire,
1962
Ce n’est, à dire vrai, que parce que je crains
1963
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains ;
1964
Qu’il ne trouve des gens qui, l’ayant en partage,
1965
En fassent dans le monde un criminel usage,
1966
Et ne s’en servent pas, ainsi que j’ai dessein,
1967
Pour la gloire du ciel et le bien du prochain.
1968
**Cléante**
1969
Hé ! monsieur, n’ayez point ces délicates craintes,
1970
Qui d’un juste héritier peuvent causer les plaintes.
1971
Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien,
1972
Qu’il soit, à ses périls, possesseur de son bien ;
1973
Et songez qu’il vaut mieux encor qu’il en mésuse,
1974
Que si de l’en frustrer il faut qu’on vous accuse.
1975
J’admire seulement que, sans confusion,
1976
Vous en ayez souffert la proposition.
1977
Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime
1978
Qui montre à dépouiller l’héritier légitime ?
1979
Et, s’il faut que le ciel dans votre cœur ait mis
1980
Un invincible obstacle à vivre avec Damis,
1981
Ne vaudrait-il pas mieux qu’en personne discrète
1982
Vous fissiez de céans une honnête retraite,
1983
Que de souffrir ainsi, contre toute raison,
1984
Qu’on en chasse pour vous le fils de la maison ?
1985
Croyez-moi, c’est donner de votre prud’hommie,
1986
Monsieur…
1987
**Tartuffe**
1988
Il est, monsieur, trois heures et demie :
1989
Certain devoir pieux me demande là-haut,
1990
Et vous m’excuserez de vous quitter si tôt.
1991
**Cléante, seul.**
1992
Ah !
Scène 2
1993
Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.
1994
**Dorine**
1995
De grâce, avec nous employez-vous pour elle,
1996
Monsieur : son âme souffre une douleur mortelle ;
1997
Et l’accord que son père a conclu pour ce soir
1998
La fait, à tous moments, entrer en désespoir.
1999
Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie,
2000
Et tâchons d’ébranler, de force ou d’industrie,
2001
Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés.
Scène 3
2002
Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Dorine.
2003
**Orgon**
2004
Ah ! je me réjouis de vous voir assemblés.
2005
(À Mariane.)
2006
Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire,
2007
Et vous savez déjà ce que cela veut dire.
2008
**Mariane, aux genoux d’Orgon.**
2009
Mon père, au nom du ciel, qui connaît ma douleur,
2010
Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur,
2011
Relâchez-vous un peu des droits de la naissance,
2012
Et dispensez mes vœux de cette obéissance.
2013
Ne me réduisez point, par cette dure loi,
2014
Jusqu’à me plaindre au ciel de ce que je vous doi ;
2015
Et cette vie, hélas ! que vous m’avez donnée,
2016
Ne me la rendez pas, mon père, infortunée.
2017
Si, contre un doux espoir que j’avais pu former,
2018
Vous me défendez d’être à ce que j’ose aimer,
2019
Au moins, par vos bontés, qu’à vos genoux j’implore,
2020
Sauvez-moi du tourment d’être à ce que j’abhorre ;
2021
Et ne me portez point à quelque désespoir,
2022
En vous servant sur moi de tout votre pouvoir
2023
**Orgon, se sentant attendrir.**
2024
Allons, ferme, mon cœur ! point de faiblesse humaine !
2025
**Mariane**
2026
Vos tendresses pour lui ne me font point de peine ;
2027
Faites-les éclater, donnez-lui votre bien,
2028
Et, si ce n’est assez, joignez-y tout le mien ;
2029
J’y consens de bon cœur, et je vous l’abandonne :
2030
Mais, au moins, n’allez pas jusques à ma personne ;
2031
Et souffrez qu’un couvent, dans les austérités,
2032
Use les tristes jours que le ciel m’a comptés.
2033
**Orgon**
2034
Ah ! voilà justement de mes religieuses,
2035
Lorsqu’un père combat leurs flammes amoureuses !
2036
Debout. Plus votre cœur répugne à l’accepter,
2037
Plus ce sera pour vous matière à mériter.
2038
Mortifiez vos sens avec ce mariage,
2039
Et ne me rompez pas la tête davantage.
2040
**Dorine**
2041
Mais quoi !…
2042
**Orgon**
2043
Taisez-vous, vous. Parlez à votre écot ;
2044
Je vous défends, tout net, d’oser dire un seul mot.
2045
**Cléante**
2046
Si par quelque conseil vous souffrez qu’on réponde…
2047
**Orgon**
2048
Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde ;
2049
Ils sont bien raisonnés, et j’en fais un grand cas :
2050
Mais vous trouverez bon que je n’en use pas.
2051
**Elmire, à son mari.**
2052
À voir ce que je vois, je ne sais plus que dire ;
2053
Et votre aveuglement fait que je vous admire.
2054
C’est être bien coiffé, bien prévenu de lui,
2055
Que de nous démentir sur le fait d’aujourd’hui !
2056
**Orgon**
2057
Je suis votre valet, et crois les apparences.
2058
Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances ;
2059
Et vous avez eu peur de le désavouer
2060
Du trait qu’à ce pauvre homme il a voulu jouer.
2061
Vous étiez trop tranquille, enfin, pour être crue ;
2062
Et vous auriez paru d’autre manière émue.
2063
**Elmire**
2064
Est-ce qu’au simple aveu d’un amoureux transport,
2065
Il faut que notre honneur se gendarme si fort ?
2066
Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche
2067
Que le feu dans les yeux, et l’injure à la bouche ?
2068
Pour moi, de tels propos je me ris simplement ;
2069
Et l’éclat, là-dessus, ne me plaît nullement.
2070
J’aime qu’avec douceur nous nous montrions sages ;
2071
Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages
2072
Dont l’honneur est armé de griffes et de dents,
2073
Et veut au moindre mot dévisager les gens.
2074
Me préserve le ciel d’une telle sagesse !
2075
Je veux une vertu qui ne soit point diablesse,
2076
Et crois que d’un refus la discrète froideur
2077
N’en est pas moins puissante à rebuter un cœur.
2078
**Orgon**
2079
Enfin je sais l’affaire, et ne prends point le change.
2080
**Elmire**
2081
J’admire, encore un coup, cette faiblesse étrange :
2082
Mais que me répondrait votre incrédulité,
2083
Si je vous faisais voir qu’on vous dit vérité ?
2084
**Orgon**
2085
Voir ?
2086
**Elmire**
2087
Oui.
2088
**Orgon**
2089
Chansons.
2090
**Elmire**
2091
Mais quoi ! si je trouvais manière
2092
De vous le faire voir avec pleine lumière ?…
2093
**Orgon**
2094
Contes en l’air.
2095
**Elmire**
2096
Quel homme ! Au moins, répondez-moi.
2097
Je ne vous parle pas de nous ajouter foi ;
2098
Mais supposons ici que, d’un lieu qu’on peut prendre,
2099
On vous fît clairement tout voir et tout entendre :
2100
Que diriez-vous alors de votre homme de bien ?
2101
**Orgon**
2102
En ce cas, je dirais que… Je ne dirais rien,
2103
Car cela ne se peut.
2104
**Elmire**
2105
L’erreur trop longtemps dure,
2106
Et c’est trop condamner ma bouche d’imposture.
2107
Il faut que, par plaisir, et sans aller plus loin,
2108
De tout ce qu’on vous dit je vous fasse témoin.
2109
**Orgon**
2110
Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse,
2111
Et comment vous pourrez remplir cette promesse.
2112
**Elmire, à Dorine.**
2113
Faites-le-moi venir.
2114
**Dorine, à Elmire.**
2115
Son esprit est rusé,
2116
Et peut-être à surprendre il sera malaisé.
2117
**Elmire, à Dorine.**
2118
Non ; on est aisément dupé par ce qu’on aime,
2119
Et l’amour-propre engage à se tromper soi-même.
2120
Faites-le-moi descendre.
2121
(À Cléante et à Mariane.)
2122
Et vous, retirez-vous.
Scène 4
2123
Elmire, Orgon.
2124
**Elmire**
2125
Approchons cette table, et vous mettez dessous.
2126
**Orgon**
2127
Comment !
2128
**Elmire**
2129
Vous bien cacher est un point nécessaire.
2130
**Orgon**
2131
Pourquoi sous cette table ?
2132
**Elmire**
2133
Ah ! mon Dieu ! laissez faire ;
2134
J’ai mon dessein en tête, et vous en jugerez.
2135
Mettez-vous là, vous dis-je ; et, quand vous y serez,
2136
Gardez qu’on ne vous voie et qu’on ne vous entende.
2137
**Orgon**
2138
Je confesse qu’ici ma complaisance est grande :
2139
Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir.
2140
**Elmire**
2141
Vous n’aurez, que je crois, rien à me repartir.
2142
(À son mari, qui est sous la table.)
2143
Au moins, je vais toucher une étrange matière :
2144
Ne vous scandalisez en aucune manière.
2145
Quoi que je puisse dire, il doit m’être permis ;
2146
Et c’est pour vous convaincre, ainsi que j’ai promis.
2147
Je vais par des douceurs, puisque j’y suis réduite,
2148
Faire poser le masque à cette âme hypocrite,
2149
Flatter de son amour les désirs effrontés,
2150
Et donner un champ libre à ses témérités.
2151
Comme c’est pour vous seul, et pour mieux le confondre,
2152
Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre,
2153
J’aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez,
2154
Et les choses n’iront que jusqu’où vous voudrez.
2155
C’est à vous d’arrêter son ardeur insensée,
2156
Quand vous croirez l’affaire assez avant poussée ;
2157
D’épargner votre femme, et de ne m’exposer
2158
Qu’à ce qu’il vous faudra pour vous désabuser,
2159
Ce sont vos intérêts, vous en serez le maître ;
2160
Et… L’on vient. Tenez-vous, et gardez de paraître.
Scène 5
2161
Tartuffe, Elmire ; Orgon, sous la table.
2162
**Tartuffe**
2163
On m’a dit qu’en ce lieu vous me vouliez parler.
2164
**Elmire**
2165
Oui, l’on a des secrets à vous y révéler.
2166
Mais tirez cette porte avant qu’on vous les dise ;
2167
Et regardez partout de crainte de surprise.
2168
(Tartuffe va fermer la porte, et revient.)
2169
Une affaire pareille à celle de tantôt
2170
N’est pas assurément ici ce qu’il nous faut :
2171
Jamais il ne s’est vu de surprise de même.
2172
Damis m’a fait pour vous une frayeur extrême ;
2173
Et vous avez bien vu que j’ai fait mes efforts
2174
Pour rompre son dessein et calmer ses transports.
2175
Mon trouble, il est bien vrai, m’a si fort possédée,
2176
Que de le démentir je n’ai point eu l’idée :
2177
Mais par là, grâce au ciel, tout a bien mieux été,
2178
Et les choses en sont dans plus de sûreté.
2179
L’estime où l’on vous tient a dissipé l’orage,
2180
Et mon mari de vous ne peut prendre d’ombrage.
2181
Pour mieux braver l’éclat des mauvais jugements,
2182
Il veut que nous soyons ensemble à tous moments ;
2183
Et c’est par où je puis, sans peur d’être blâmée,
2184
Me trouver ici seule avec vous enfermée,
2185
Et ce qui m’autorise à vous ouvrir un cœur
2186
Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur.
2187
**Tartuffe**
2188
Ce langage à comprendre est assez difficile,
2189
Madame ; et vous parliez tantôt d’un autre style.
2190
**Elmire**
2191
Ah ! si d’un tel refus vous êtes en courroux,
2192
Que le cœur d’une femme est mal connu de vous !
2193
Et que vous savez peu ce qu’il veut faire entendre
2194
Lorsque si faiblement on le voit se défendre !
2195
Toujours notre pudeur combat, dans ces moments,
2196
Ce qu’on peut nous donner de tendres sentiments.
2197
Quelque raison qu’on trouve à l’amour qui nous dompte,
2198
On trouve à l’avouer toujours un peu de honte.
2199
On s’en défend d’abord : mais de l’air qu’on s’y prend,
2200
On fait connaître assez que notre cœur se rend ;
2201
Qu’à nos vœux, par honneur, notre bouche s’oppose,
2202
Et que de tels refus promettent toute chose.
2203
C’est vous faire, sans doute, un assez libre aveu,
2204
Et sur notre pudeur me ménager bien peu.
2205
Mais, puisque la parole enfin en est lâchée,
2206
À retenir Damis me serais-je attachée,
2207
Aurais-je, je vous prie, avec tant de douceur
2208
Écouté tout au long l’offre de votre cœur,
2209
Aurais-je pris la chose ainsi qu’on m’a vu faire,
2210
Si l’offre de ce cœur n’eût eu de quoi me plaire ?
2211
Et, lorsque j’ai voulu moi-même vous forcer
2212
À refuser l’hymen qu’on venait d’annoncer,
2213
Qu’est-ce que cette instance a dû vous faire entendre,
2214
Que l’intérêt qu’en vous on s’avise de prendre,
2215
Et l’ennui qu’on aurait que ce nœud qu’on résout
2216
Vînt partager du moins un cœur que l’on veut tout ?
2217
**Tartuffe**
2218
C’est sans doute, madame, une douceur extrême
2219
Que d’entendre ces mots d’une bouche qu’on aime ;
2220
Leur miel, dans tous mes sens, fait couler à longs traits
2221
Une suavité qu’on ne goûta jamais.
2222
Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude,
2223
Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude ;
2224
Mais ce cœur vous demande ici la liberté
2225
D’oser douter un peu de sa félicité.
2226
Je puis croire ces mots un artifice honnête
2227
Pour m’obliger à rompre un hymen qui s’apprête ;
2228
Et, s’il faut librement m’expliquer avec vous,
2229
Je ne me fierai point à des propos si doux,
2230
Qu’un peu de vos faveurs, après quoi je soupire,
2231
Ne vienne m’assurer tout ce qu’ils m’ont pu dire,
2232
Et planter dans mon âme une constante foi
2233
Des charmantes bontés que vous avez pour moi.
2234
**Elmire, après avoir toussé pour avertir son mari.**
2235
Quoi ! vous voulez aller avec cette vitesse,
2236
Et d’un cœur tout d’abord épuiser la tendresse ?
2237
On se tue à vous faire un aveu des plus doux.
2238
Cependant ce n’est pas encore assez pour vous ;
2239
Et l’on ne peut aller jusqu’à vous satisfaire
2240
Qu’aux dernières faveurs on ne pousse l’affaire ?
2241
**Tartuffe**
2242
Moins on mérite un bien, moins on l’ose espérer.
2243
Nos vœux sur des discours ont peine à s’assurer.
2244
On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire,
2245
Et l’on veut en jouir avant que de le croire.
2246
Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés,
2247
Je doute du bonheur de mes témérités ;
2248
Et je ne croirai rien, que vous n’ayez, madame,
2249
Par des réalités su convaincre ma flamme.
2250
**Elmire**
2251
Mon Dieu ! que votre amour en vrai tyran agit !
2252
Et qu’en un trouble étrange il me jette l’esprit !
2253
Que sur les cœurs il prend un furieux empire !
2254
Et qu’avec violence il veut ce qu’il désire !
2255
Quoi ! de votre poursuite on ne peut se parer,
2256
Et vous ne donnez pas le temps de respirer ?
2257
Sied-il bien de tenir une rigueur si grande ?
2258
De vouloir sans quartier les choses qu’on demande,
2259
Et d’abuser ainsi, par vos efforts pressants,
2260
Du faible que pour vous vous voyez qu’ont les gens ?
2261
**Tartuffe**
2262
Mais, si d’un œil bénin vous voyez mes hommages,
2263
Pourquoi m’en refuser d’assurés témoignages ?
2264
**Elmire**
2265
Mais comment consentir à ce que vous voulez,
2266
Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez ?
2267
**Tartuffe**
2268
Si ce n’est que le ciel qu’à mes vœux on oppose,
2269
Lever un tel obstacle est à moi peu de chose ;
2270
Et cela ne doit pas retenir votre cœur.
2271
**Elmire**
2272
Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur !
2273
**Tartuffe**
2274
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules,
2275
Madame, et je sais l’art de lever les scrupules.
2276
Le ciel défend, de vrai, certains contentements ;
2277
Mais on trouve avec lui des accommodements.
2278
Selon divers besoins, il est une science
2279
D’étendre les liens de notre conscience,
2280
Et de rectifier le mal de l’action
2281
Avec la pureté de notre intention.
2282
De ces secrets, madame, on saura vous instruire ;
2283
Vous n’avez seulement qu’à vous laisser conduire.
2284
Contentez mon désir, et n’ayez point d’effroi ;
2285
Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi.
2286
(Elmire tousse plus fort.)
2287
Vous toussez fort, madame.
2288
**Elmire**
2289
Oui, je suis au supplice.
2290
**Tartuffe**
2291
Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ?
2292
**Elmire**
2293
C’est un rhume obstiné, sans doute ; et je vois bien
2294
Que tous les jus du monde ici ne feront rien.
2295
**Tartuffe**
2296
Cela, certe, est fâcheux.
2297
**Elmire**
2298
Oui, plus qu’on ne peut dire.
2299
**Tartuffe**
2300
Enfin votre scrupule est facile à détruire.
2301
Vous êtes assurée ici d’un plein secret,
2302
Et le mal n’est jamais que dans l’éclat qu’on fait.
2303
Le scandale du monde est ce qui fait l’offense,
2304
Et ce n’est pas pécher que pécher en silence.
2305
**Elmire, après avoir encore toussé et frappé sur la table.**
2306
Enfin je vois qu’il faut se résoudre à céder ;
2307
Qu’il faut que je consente à vous tout accorder ;
2308
Et qu’à moins de cela, je ne dois point prétendre
2309
Qu’on puisse être content, et qu’on veuille se rendre.
2310
Sans doute il est fâcheux d’en venir jusque-là,
2311
Et c’est bien malgré moi que je franchis cela ;
2312
Mais, puisque l’on s’obstine à m’y vouloir réduire,
2313
Puisqu’on ne veut point croire à tout ce qu’on peut dire,
2314
Et qu’on veut des témoins qui soient plus convaincants,
2315
Il faut bien s’y résoudre, et contenter les gens.
2316
Si ce consentement porte en soi quelque offense,
2317
Tant pis pour qui me force à cette violence ;
2318
La faute assurément n’en doit pas être à moi.
2319
**Tartuffe**
2320
Oui, madame, on s’en charge ; et la chose de soi…
2321
**Elmire**
2322
Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie,
2323
Si mon mari n’est point dans cette galerie.
2324
**Tartuffe**
2325
Qu’est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ?
2326
C’est un homme, entre nous, à mener par le nez.
2327
De tous nos entretiens il est pour faire gloire,
2328
Et je l’ai mis au point de voir tout sans rien croire.
2329
**Elmire**
2330
Il n’importe. Sortez, je vous prie, un moment ;
2331
Et partout là dehors voyez exactement.
Scène 6
2332
Orgon, Elmire.
2333
**Orgon, sortant de dessous la table.**
2334
Voilà, je vous l’avoue, un abominable homme !
2335
Je n’en puis revenir, et tout ceci m’assomme.
2336
**Elmire**
2337
Quoi ! vous sortez si tôt ? Vous vous moquez des gens.
2338
Rentrez sous le tapis, il n’est pas encor temps ;
2339
Attendez jusqu’au bout, pour voir les choses sûres,
2340
Et ne vous fiez point aux simples conjectures.
2341
**Orgon**
2342
Non, rien de plus méchant n’est sorti de l’enfer.
2343
**Elmire**
2344
Mon Dieu ! l’on ne doit point croire trop de léger.
2345
Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre ;
2346
Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre.
2347
(Elmire fait mettre Orgon derrière elle.)
Scène 7
2348
Tartuffe, Elmire, Orgon.
2349
**Tartuffe, sans voir Orgon.**
2350
Tout conspire, madame, à mon contentement.
2351
J’ai visité de l’œil tout cet appartement.
2352
Personne ne s’y trouve ; et mon âme ravie…
2353
(Dans le temps que Tartuffe s’avance les bras ouverts pour embrasser Elmire, elle se retire, et Tartuffe aperçoit Orgon.)
2354
**Orgon, arrêtant Tartuffe.**
2355
Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie,
2356
Et vous ne devez pas vous tant passionner,
2357
Ah ! ah ! l’homme de bien, vous m’en voulez donner !
2358
Comme aux tentations s’abandonne votre âme !
2359
Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme !
2360
J’ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon,
2361
Et je croyais toujours qu’on changerait de ton ;
2362
Mais c’est assez avant pousser le témoignage :
2363
Je m’y tiens, et n’en veux, pour moi, pas davantage.
2364
**Elmire, à Tartuffe**
2365
C’est contre mon humeur que j’ai fait tout ceci ;
2366
Mais on m’a mise au point de vous traiter ainsi.
2367
**Tartuffe, à Orgon.**
2368
Quoi ! vous croyez… ?
2369
**Orgon**
2370
Allons, point de bruit, je vous prie,
2371
Dénichons de céans, et sans cérémonie.
2372
**Tartuffe**
2373
Mon dessein…
2374
**Orgon**
2375
Ces discours ne sont plus de saison ;
2376
Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison.
2377
**Tartuffe**
2378
C’est à vous d’en sortir, vous qui parlez en maître.
2379
La maison m’appartient, je le ferai connaître,
2380
Et vous montrerai bien qu’en vain on a recours,
2381
Pour me chercher querelle, à ces lâches détours ;
2382
Qu’on n’est pas où l’on pense en me faisant injure ;
2383
Que j’ai de quoi confondre et punir l’imposture,
2384
Venger le ciel qu’on blesse, et faire repentir
2385
Ceux qui parlent ici de me faire sortir.
Scène 8
2386
Elmire, Orgon.
2387
**Elmire**
2388
Quel est donc ce langage, et qu’est-ce qu’il veut dire ?
2389
**Orgon**
2390
Ma foi, je suis confus, et n’ai pas lieu de rire.
2391
**Elmire**
2392
Comment ?
2393
**Orgon**
2394
Je vois ma faute aux choses qu’il me dit ;
2395
Et la donation m’embarrasse l’esprit.
2396
**Elmire**
2397
La donation…
2398
**Orgon**
2399
Oui. C’est une affaire faite
2400
Mais j’ai quelque autre chose encor qui m’inquiète.
2401
**Elmire**
2402
Et quoi ?
2403
**Orgon**
2404
Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt
2405
Si certaine cassette est encore là-haut.
Acte V
Scène 1
2406
Orgon, Cléante.
2407
**Cléante**
2408
Où voulez-vous courir ?
2409
**Orgon**
2410
Las ! que sais-je ?
2411
**Cléante**
2412
Il me semble
2413
Que l’on doit commencer par consulter ensemble
2414
Les choses qu’on peut faire en cet événement.
2415
**Orgon**
2416
Cette cassette-là me trouble entièrement.
2417
Plus que le reste encore elle me désespère.
2418
**Cléante**
2419
Cette cassette est donc un important mystère ?
2420
**Orgon**
2421
C’est un dépôt qu’Argas, cet ami que je plains,
2422
Lui-même en grand secret m’a mis entre les mains.
2423
Pour cela dans sa fuite il me voulut élire ;
2424
Et ce sont des papiers, à ce qu’il m’a pu dire,
2425
Où sa vie et ses biens se trouvent attachés.
2426
**Cléante**
2427
Pourquoi donc les avoir en d’autres mains lâchés ?
2428
**Orgon**
2429
Ce fut par un motif de cas de conscience.
2430
J’allai droit à mon traître en faire confidence ;
2431
Et son raisonnement me vint persuader
2432
De lui donner plutôt la cassette à garder,
2433
Afin que pour nier, en cas de quelque enquête,
2434
J’eusse d’un faux-fuyant la faveur toute prête,
2435
Par où ma conscience eût pleine sûreté
2436
À faire des serments contre la vérité.
2437
**Cléante**
2438
Vous voilà mal, au moins, si j’en crois l’apparence :
2439
Et la donation et cette confidence,
2440
Sont, à vous en parler selon mon sentiment,
2441
Des démarches par vous faites légèrement.
2442
On peut vous mener loin avec de pareils gages ;
2443
Et cet homme sur vous ayant ces avantages,
2444
Le pousser est encor grande imprudence à vous ;
2445
Et vous deviez chercher quelque biais plus doux.
2446
**Orgon**
2447
Quoi ! sous un beau semblant de ferveur si touchante
2448
Cacher un cœur si double, une âme si méchante !
2449
Et moi qui l’ai reçu gueusant et n’ayant rien…
2450
C’en est fait, je renonce à tous les gens de bien ;
2451
J’en aurai désormais une horreur effroyable
2452
Et m’en vais devenir, pour eux, pire qu’un diable.
2453
**Cléante**
2454
Hé bien ! ne voilà pas de vos emportements !
2455
Vous ne gardez en rien les doux tempéraments.
2456
Dans la droite raison jamais n’entre la vôtre ;
2457
Et toujours d’un excès vous vous jetez dans l’autre.
2458
Vous voyez votre erreur, et vous avez connu
2459
Que par un zèle feint vous étiez prévenu ;
2460
Mais pour vous corriger quelle raison demande
2461
Que vous alliez passer dans une erreur plus grande,
2462
Et qu’avecque le cœur d’un perfide vaurien
2463
Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ?
2464
Quoi ! parce qu’un fripon vous dupe avec audace,
2465
Sous le pompeux éclat d’une austère grimace,
2466
Vous voulez que partout on soit fait comme lui,
2467
Et qu’aucun vrai dévot ne se trouve aujourd’hui ?
2468
Laissez aux libertins ces sottes conséquences :
2469
Démêlez la vertu d’avec ses apparences,
2470
Ne hasardez jamais votre estime trop tôt,
2471
Et soyez pour cela dans le milieu qu’il faut.
2472
Gardez-vous, s’il se peut, d’honorer l’imposture ;
2473
Mais au vrai zèle aussi n’allez pas faire injure,
2474
Et s’il vous faut tomber dans une extrémité,
2475
Péchez plutôt encor de cet autre côté.
Scène 2
2476
Orgon, Cléante, Damis.
2477
**Damis**
2478
Quoi ! mon père, est-il vrai qu’un coquin vous menace ?
2479
Qu’il n’est point de bienfait qu’en son âme il n’efface,
2480
Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux,
2481
Se fait de vos bontés des armes contre vous ?
2482
**Orgon**
2483
Oui, mon fils ; et j’en sens des douleurs nonpareilles.
2484
**Damis**
2485
Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles.
2486
Contre son insolence on ne doit point gauchir :
2487
C’est à moi tout d’un coup de vous en affranchir ;
2488
Et, pour sortir d’affaire, il faut que je l’assomme.
2489
**Cléante**
2490
Voilà tout justement parler en vrai jeune homme.
2491
Modérez, s’il vous plaît, ces transports éclatants.
2492
Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps
2493
Où par la violence on fait mal ses affaires.
Scène 3
2494
Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
2495
**Madame Pernelle**
2496
Qu’est-ce ? J’apprends ici de terribles mystères !
2497
**Orgon**
2498
Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins,
2499
Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins.
2500
Je recueille avec zèle un homme en sa misère,
2501
Je le loge, et le tiens comme mon propre frère ;
2502
De bienfaits chaque jour il est par moi chargé ;
2503
Je lui donne ma fille et tout le bien que j’ai :
2504
Et, dans le même temps, le perfide, l’infâme,
2505
Tente le noir dessein de suborner ma femme ;
2506
Et, non content encor de ces lâches essais,
2507
Il m’ose menacer de mes propres bienfaits,
2508
Et veut, à ma ruine, user des avantages
2509
Dont le viennent d’armer mes bontés trop peu sages,
2510
Me chasser de mes biens où je l’ai transféré,
2511
Et me réduire au point d’où je l’ai retiré.
2512
**Dorine**
2513
Le pauvre homme !
2514
**Madame Pernelle**
2515
Mon fils, je ne puis du tout croire
2516
Qu’il ait voulu commettre une action si noire.
2517
**Orgon**
2518
Comment ?
2519
**Madame Pernelle**
2520
Les gens de bien sont enviés toujours.
2521
**Orgon**
2522
Que voulez-vous donc dire avec votre discours,
2523
Ma mère ?
2524
**Madame Pernelle**
2525
Que chez vous on vit d’étrange sorte,
2526
Et qu’on ne sait que trop la haine qu’on lui porte.
2527
**Orgon**
2528
Qu’a cette haine à faire avec ce qu’on vous dit ?
2529
**Madame Pernelle**
2530
Je vous l’ai dit cent fois quand vous étiez petit :
2531
La vertu dans le monde est toujours poursuivie ;
2532
Les envieux mourront, mais non jamais l’envie.
2533
**Orgon**
2534
Mais que fait ce discours aux choses d’aujourd’hui ?
2535
**Madame Pernelle**
2536
On vous aura forgé cent sots contes de lui.
2537
**Orgon**
2538
Je vous ai dit déjà que j’ai vu tout moi-même.
2539
**Madame Pernelle**
2540
Des esprits médisants la malice est extrême.
2541
**Orgon**
2542
Vous me feriez damner, ma mère ! Je vous di
2543
Que j’ai vu de mes yeux un crime si hardi.
2544
**Madame Pernelle**
2545
Les langues ont toujours du venin à répandre,
2546
Et rien n’est ici-bas qui s’en puisse défendre.
2547
**Orgon**
2548
C’est tenir un propos de sens bien dépourvu.
2549
Je l’ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu,
2550
Ce qu’on appelle vu. Faut-il vous le rebattre
2551
Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ?
2552
**Madame Pernelle**
2553
Mon Dieu ! le plus souvent l’apparence déçoit :
2554
Il ne faut pas toujours juger sur ce qu’on voit.
2555
**Orgon**
2556
J’enrage !
2557
**Madame Pernelle**
2558
Aux faux soupçons la nature est sujette,
2559
Et c’est souvent à mal que le bien s’interprète.
2560
**Orgon**
2561
Je dois interpréter à charitable soin
2562
Le désir d’embrasser ma femme !
2563
**Madame Pernelle**
2564
Il est besoin,
2565
Pour accuser les gens, d’avoir de justes causes ;
2566
Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses.
2567
**Orgon**
2568
Hé ! diantre ! le moyen de m’en assurer mieux ?
2569
Je devais donc, ma mère, attendre qu’à mes yeux
2570
Il eût… Vous me feriez dire quelque sottise.
2571
**Madame Pernelle**
2572
Enfin d’un trop pur zèle on voit son âme éprise,
2573
Et je ne puis du tout me mettre dans l’esprit
2574
Qu’il ait voulu tenter les choses que l’on dit.
2575
**Orgon**
2576
Allez, je ne sais pas, si vous n’étiez ma mère,
2577
Ce que je vous dirais, tant je suis en colère.
2578
**Dorine, à Orgon.**
2579
Juste retour, monsieur, des choses d’ici-bas ;
2580
Vous ne vouliez point croire, et l’on ne vous croit pas.
2581
**Cléante**
2582
Nous perdons des moments en bagatelles pures,
2583
Qu’il faudrait employer à prendre des mesures.
2584
Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point.
2585
**Damis**
2586
Quoi ! son effronterie irait jusqu’à ce point ?
2587
**Elmire**
2588
Pour moi, je ne crois pas cette instance possible,
2589
Et son ingratitude est ici trop visible.
2590
**Cléante, à Orgon.**
2591
Ne vous y fiez pas ; il aura des ressorts
2592
Pour donner contre vous raison à ses efforts,
2593
Et sur moins que cela le poids d’une cabale
2594
Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale.
2595
Je vous le dis encore : armé de ce qu’il a,
2596
Vous ne deviez jamais le pousser jusque-là.
2597
**Orgon**
2598
Il est vrai ; mais qu’y faire ? À l’orgueil de ce traître,
2599
De mes ressentiments je n’ai pas été maître.
2600
**Cléante**
2601
Je voudrais de bon cœur qu’on pût entre vous deux
2602
De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds.
2603
**Elmire**
2604
Si j’avais su qu’en main il a de telles armes,
2605
Je n’aurais pas donné matière à tant d’alarmes,
2606
Et mes…
2607
**Orgon, à Dorine, voyant entrer monsieur Loyal.**
2608
Que veut cet homme ? Allez tôt le savoir,
2609
Je suis bien en état que l’on me vienne voir !
Scène 4
2610
Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Mariane, Cléante, Damis, Dorine, Monsieur Loyal.
2611
**Monsieur Loyal, à Dorine, dans le fond du théâtre.**
2612
Bonjour, ma chère sœur ; faites, je vous supplie,
2613
Que je parle à monsieur.
2614
**Dorine**
2615
Il est en compagnie ;
2616
Et je doute qu’il puisse à présent voir quelqu’un.
2617
**Monsieur Loyal**
2618
Je ne suis pas pour être en ces lieux importun.
2619
Mon abord n’aura rien, je crois, qui lui déplaise ;
2620
Et je viens pour un fait dont il sera bien aise.
2621
**Dorine**
2622
Votre nom ?
2623
**Monsieur Loyal**
2624
Dites-lui seulement que je viens
2625
De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien.
2626
**Dorine, à Orgon.**
2627
C’est un homme qui vient, avec douce manière,
2628
De la part de monsieur Tartuffe, pour affaire
2629
Dont vous serez, dit-il, bien aise.
2630
**Cléante, à Orgon.**
2631
Il vous faut voir
2632
Ce que c’est que cet homme et ce qu’il peut vouloir.
2633
**Orgon, à Cléante.**
2634
Pour nous raccommoder il vient ici peut-être :
2635
Quels sentiments aurai-je à lui faire paraître ?
2636
**Cléante**
2637
Votre ressentiment ne doit point éclater ;
2638
Et s’il parle d’accord, il le faut écouter.
2639
**Monsieur Loyal, à Orgon.**
2640
Salut, monsieur. Le ciel perde qui vous veut nuire,
2641
Et vous soit favorable autant que je désire !
2642
**Orgon, bas, à Cléante.**
2643
Ce doux début s’accorde avec mon jugement
2644
Et présage déjà quelque accommodement.
2645
**Monsieur Loyal**
2646
Toute votre maison m’a toujours été chère,
2647
Et j’étais serviteur de monsieur votre père.
2648
**Orgon**
2649
Monsieur, j’ai grande honte et demande pardon
2650
D’être sans vous connaître ou savoir votre nom.
2651
**Monsieur Loyal**
2652
Je m’appelle Loyal, natif de Normandie,
2653
Et suis huissier à verge, en dépit de l’envie.
2654
J’ai, depuis quarante ans, grâce au ciel, le bonheur
2655
D’en exercer la charge avec beaucoup d’honneur,
2656
Et je vous viens, monsieur, avec votre licence,
2657
Signifier l’exploit de certaine ordonnance…
2658
**Orgon**
2659
Quoi ! vous êtes ici…
2660
**Monsieur Loyal**
2661
Monsieur, sans passion.
2662
Ce n’est rien seulement qu’une sommation,
2663
Un ordre de vider d’ici, vous et les vôtres,
2664
Mettre vos meubles hors, et faire place à d’autres,
2665
Sans délai ni remise, ainsi que besoin est.
2666
**Orgon**
2667
Moi ! sortir de céans ?
2668
**Monsieur Loyal**
2669
Oui, monsieur, s’il vous plaît.
2670
La maison à présent, comme savez de reste,
2671
Au bon monsieur Tartuffe appartient sans conteste.
2672
De vos biens désormais il est maître et seigneur,
2673
En vertu d’un contrat duquel je suis porteur.
2674
Il est en bonne forme, et l’on n’y peut rien dire.
2675
**Damis, à M. Loyal.**
2676
Certes cette impudence est grande, et je l’admire !
2677
**Monsieur Loyal, à Damis.**
2678
Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous ;
2679
(Montrant Orgon.)
2680
C’est à monsieur : il est et raisonnable et doux,
2681
Et d’un homme de bien il sait trop bien l’office,
2682
Pour se vouloir du tout opposer à justice.
2683
**Orgon**
2684
Mais…
2685
**Monsieur Loyal**
2686
Oui, monsieur, je sais que pour un million
2687
Vous ne voudriez pas faire rébellion,
2688
Et que vous souffrirez en honnête personne
2689
Que j’exécute ici les ordres qu’on me donne.
2690
**Damis**
2691
Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon,
2692
Monsieur l’huissier à verge, attirer le bâton.
2693
**Monsieur Loyal, à Orgon.**
2694
Faites que votre fils se taise ou se retire,
2695
Monsieur. J’aurais regret d’être obligé d’écrire,
2696
Et de vous voir couché dans mon procès-verbal.
2697
**Dorine, à part.**
2698
Ce Monsieur Loyal porte un air bien déloyal.
2699
**Monsieur Loyal**
2700
Pour tous les gens de bien j’ai de grandes tendresses,
2701
Et ne me suis voulu, monsieur, charger des pièces
2702
Que pour vous obliger et vous faire plaisir ;
2703
Que pour ôter par là le moyen d’en choisir
2704
Qui, n’ayant pas pour vous le zèle qui me pousse,
2705
Auraient pu procéder d’une façon moins douce.
2706
**Orgon**
2707
Et que peut-on de pis que d’ordonner aux gens
2708
De sortir de chez eux ?
2709
**Monsieur Loyal**
2710
On vous donne du temps ;
2711
Et jusques à demain je ferai surséance
2712
À l’exécution, monsieur, de l’ordonnance.
2713
Je viendrai seulement passer ici la nuit
2714
Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit.
2715
Pour la forme, il faudra, s’il vous plaît, qu’on m’apporte,
2716
Avant que se coucher, les clefs de votre porte.
2717
J’aurai soin de ne pas troubler votre repos,
2718
Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos.
2719
Mais demain, du matin, il vous faut être habile
2720
À vider de céans jusqu’au moindre ustensile ;
2721
Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts
2722
Pour vous faire service à tout mettre dehors.
2723
On n’en peut pas user mieux que je fais, je pense ;
2724
Et comme je vous traite avec grande indulgence,
2725
Je vous conjure aussi, monsieur, d’en user bien,
2726
Et qu’au dû de ma charge on ne me trouble en rien.
2727
**Orgon, à part.**
2728
Du meilleur de mon cœur je donnerais, sur l’heure
2729
Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure,
2730
Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle assener
2731
Le plus grand coup de poing qui se puisse donner.
2732
**Cléante, bas, à Orgon.**
2733
Laissez, ne gâtons rien.
2734
**Damis**
2735
À cette audace étrange
2736
J’ai peine à me tenir, et la main me démange.
2737
**Dorine**
2738
Avec un si bon dos, ma foi, monsieur Loyal,
2739
Quelques coups de bâton ne vous siéraient pas mal.
2740
**Monsieur Loyal**
2741
On pourrait bien punir ces paroles infâmes,
2742
Mamie ; et l’on décrète aussi contre les femmes.
2743
**Cléante, à monsieur Loyal.**
2744
Finissons tout cela, monsieur ; c’en est assez.
2745
Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez.
2746
**Monsieur Loyal**
2747
Jusqu’au revoir. Le ciel vous tienne tous en joie !
2748
**Orgon**
2749
Puisse-t-il te confondre, et celui qui t’envoie !
Scène 5
2750
Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
2751
**Orgon**
2752
Hé bien ! vous le voyez, ma mère, si j’ai droit ;
2753
Et vous pouvez juger du reste par l’exploit.
2754
Ses trahisons enfin vous sont-elles connues ?
2755
**Madame Pernelle**
2756
Je suis toute ébaubie, et je tombe des nues !
2757
**Dorine, à Orgon.**
2758
Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez,
2759
Et ses pieux desseins par là sont confirmés.
2760
Dans l’amour du prochain sa vertu se consomme :
2761
Il sait que très souvent les biens corrompent l’homme,
2762
Et, par charité pure, il veut vous enlever
2763
Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver.
2764
**Orgon**
2765
Taisez-vous. C’est le mot qu’il vous faut toujours dire.
2766
**Cléante, à Orgon.**
2767
Allons voir quel conseil on doit vous faire élire.
2768
**Elmire**
2769
Allez faire éclater l’audace de l’ingrat.
2770
Ce procédé détruit la vertu du contrat ;
2771
Et sa déloyauté va paraître trop noire,
2772
Pour souffrir qu’il en ait le succès qu’on veut croire.
Scène 6
2773
Valère, Orgon, Madame Pernelle, Elmire, Cléante, Mariane, Damis, Dorine.
2774
**Valère**
2775
Avec regret, monsieur, je viens vous affliger ;
2776
Mais je m’y vois contraint par le pressant danger.
2777
Un ami, qui m’est joint d’une amitié fort tendre,
2778
Et qui sait l’intérêt qu’en vous j’ai lieu de prendre,
2779
A violé pour moi, par un pas délicat,
2780
Le secret que l’on doit aux affaires d’État,
2781
Et me vient d’envoyer un avis dont la suite
2782
Vous réduit au parti d’une soudaine fuite.
2783
Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer
2784
Depuis une heure au prince a su vous accuser,
2785
Et remettre en ses mains, dans les traits qu’il vous jette,
2786
D’un criminel d’État l’importante cassette,
2787
Dont, au mépris, dit-il, du devoir d’un sujet,
2788
Vous avez conservé le coupable secret.
2789
J’ignore le détail du crime qu’on vous donne ;
2790
Mais un ordre est donné contre votre personne ;
2791
Et lui-même est chargé, pour mieux l’exécuter,
2792
D’accompagner celui qui vous doit arrêter.
2793
**Cléante**
2794
Voilà ses droits armés ; et c’est par où le traître
2795
De vos biens qu’il prétend cherche à se rendre maître.
2796
**Orgon**
2797
L’homme est, je vous l’avoue, un méchant animal !
2798
**Valère**
2799
Le moindre amusement vous peut être fatal.
2800
J’ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte,
2801
Avec mille louis qu’ici je vous apporte.
2802
Ne perdons point de temps : le trait est foudroyant ;
2803
Et ce sont de ces coups que l’on pare en fuyant.
2804
À vous mettre en lieu sûr je m’offre pour conduite,
2805
Et veux accompagner, jusqu’au bout, votre fuite.
2806
**Orgon**
2807
Las ! que ne dois-je point à vos soins obligeants !
2808
Pour vous en rendre grâce, il faut un autre temps ;
2809
Et je demande au ciel de m’être assez propice
2810
Pour reconnaître un jour ce généreux service.
2811
Adieu : prenez le soin, vous autres.
2812
**Cléante**
2813
Allez tôt.
2814
Nous songerons, mon frère, à faire ce qu’il faut.
Scène 7
2815
Tartuffe, un Exempt, Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Cléante, Mariane, Valère, Damis, Dorine.
2816
**Tartuffe, arrêtant Orgon.**
2817
Tout beau, monsieur, tout beau, ne courez point si vite :
2818
Vous n’irez pas fort loin pour trouver votre gîte ;
2819
Et de la part du prince on vous fait prisonnier.
2820
**Orgon**
2821
Traître ! tu me gardais ce trait pour le dernier :
2822
C’est le coup, scélérat, par où tu m’expédies ;
2823
Et voilà couronner toutes tes perfidies.
2824
**Tartuffe**
2825
Vos injures n’ont rien à me pouvoir aigrir ;
2826
Et je suis, pour le ciel, appris à tout souffrir.
2827
**Cléante**
2828
La modération est grande, je l’avoue.
2829
**Damis**
2830
Comme du ciel l’infâme impudemment se joue !
2831
**Tartuffe**
2832
Tous vos emportements ne sauraient m’émouvoir ;
2833
Et je ne songe à rien qu’à faire mon devoir.
2834
**Mariane**
2835
Vous avez de ceci grande gloire à prétendre ;
2836
Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre.
2837
**Tartuffe**
2838
Un emploi ne saurait être que glorieux
2839
Quand il part du pouvoir qui m’envoie en ces lieux.
2840
**Orgon**
2841
Mais t’es-tu souvenu que ma main charitable,
2842
Ingrat, t’a retiré d’un état misérable ?
2843
**Tartuffe**
2844
Oui, je sais quels secours j’en ai pu recevoir ;
2845
Mais l’intérêt du prince est mon premier devoir.
2846
De ce devoir sacré la juste violence
2847
Étouffe dans mon cœur toute reconnaissance :
2848
Et je sacrifierais à de si puissants nœuds
2849
Ami, femme, parents, et moi-même avec eux.
2850
**Elmire**
2851
L’imposteur !
2852
**Dorine**
2853
Comme il sait, de traîtresse manière,
2854
Se faire un beau manteau de tout ce qu’on révère !
2855
**Cléante**
2856
Mais, s’il est si parfait que vous le déclarez,
2857
Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez,
2858
D’où vient que pour paraître il s’avise d’attendre
2859
Qu’à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre
2860
Et que vous ne songez à l’aller dénoncer
2861
Que lorsque son honneur l’oblige à vous chasser ?
2862
Je ne vous parle point, pour devoir en distraire,
2863
Du don de tout son bien qu’il venait de vous faire ;
2864
Mais, le voulant traiter en coupable aujourd’hui,
2865
Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui ?
2866
**Tartuffe, à l’Exempt**
2867
Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie ;
2868
Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie.
2869
**L’Exempt**
2870
Oui, c’est trop demeurer, sans doute, à l’accomplir ;
2871
Votre bouche à propos m’invite à le remplir :
2872
Et, pour l’exécuter, suivez-moi tout à l’heure
2873
Dans la prison qu’on doit vous donner pour demeure.
2874
**Tartuffe**
2875
Qui ? moi, monsieur ?
2876
**L’Exempt**
2877
Oui, vous.
2878
**Tartuffe**
2879
Pourquoi donc la prison ?
2880
**L’Exempt**
2881
Ce n’est pas vous à qui j’en veux rendre raison.
2882
(À Orgon.)
2883
Remettez-vous, monsieur, d’une alarme si chaude.
2884
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude,
2885
Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs,
2886
Et que ne peut tromper tout l’art des imposteurs.
2887
D’un fin discernement sa grande âme pourvue
2888
Sur les choses toujours jette une droite vue ;
2889
Chez elle jamais rien ne surprend trop d’accès,
2890
Et sa ferme raison ne tombe en nul excès.
2891
Il donne aux gens de bien une gloire immortelle :
2892
Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle,
2893
Et l’amour pour les vrais ne ferme point son cœur
2894
À tout ce que les faux doivent donner d’horreur.
2895
Celui-ci n’était pas pour le pouvoir surprendre,
2896
Et de pièges plus fins on le voit se défendre.
2897
D’abord il a percé, par ses vives clartés
2898
Des replis de son cœur toutes les lâchetés.
2899
Venant vous accuser, il s’est trahi lui-même,
2900
Et, par un juste trait de l’équité suprême,
2901
S’est découvert au prince un fourbe renommé,
2902
Dont sous un autre nom il était informé ;
2903
Et c’est un long détail d’actions toutes noires
2904
Dont on pourrait former des volumes d’histoires.
2905
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté
2906
Sa lâche ingratitude et sa déloyauté ;
2907
À ses autres horreurs il a joint cette suite,
2908
Et ne m’a jusqu’ici soumis à sa conduite
2909
Que pour voir l’impudence aller jusques au bout,
2910
Et vous faire, par lui, faire raison de tout.
2911
Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître,
2912
Il veut qu’entre vos mains je dépouille le traître.
2913
D’un souverain pouvoir, il brise les liens
2914
Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens,
2915
Et vous pardonne enfin cette offense secrète
2916
Où vous a d’un ami fait tomber la retraite ;
2917
Et c’est le prix qu’il donne au zèle qu’autrefois
2918
On vous vit témoigner en appuyant ses droits,
2919
Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense,
2920
D’une bonne action verser la récompense ;
2921
Que jamais le mérite avec lui ne perd rien ;
2922
Et que mieux que du mal, il se souvient du bien.
2923
**Dorine**
2924
Que le ciel soit loué !
2925
**Madame Pernelle**
2926
Maintenant je respire.
2927
**Elmire**
2928
Favorable succès !
2929
**Mariane**
2930
Qui l’aurait osé dire ?
2931
**Orgon, à Tartuffe, que l’exempt emmène.**
2932
Hé bien ! te voilà, traître !…
Scène 8
2933
Madame Pernelle, Orgon, Elmire, Mariane, Cléante, Valère, Damis, Dorine.
2934
**Cléante**
2935
Ah ! mon frère, arrêtez,
2936
Et ne descendez point à des indignités.
2937
À son mauvais destin laissez un misérable,
2938
Et ne vous joignez point au remords qui l’accable.
2939
Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour,
2940
Au sein de la vertu fasse un heureux retour ;
2941
Qu’il corrige sa vie en détestant son vice,
2942
Et puisse du grand prince adoucir la justice ;
2943
Tandis qu’à sa bonté vous irez, à genoux,
2944
Rendre ce que demande un traitement si doux.
2945
**Orgon**
2946
Oui, c’est bien dit. Allons à ses pieds avec joie
2947
Nous louer des bontés que son cœur nous déploie :
2948
Puis, acquittés un peu de ce premier devoir,
2949
Aux justes soins d’un autre il nous faudra pourvoir,
2950
Et par un doux hymen couronner en Valère
2951
La flamme d’un amant généreux et sincère.