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Le Malade imaginaire

Le Malade imaginaire
1Comédie
2Mêlée de musique et de danses
3Représentée pour la première fois sur le Théâtre de la salle du Palais-Royal le 10 février 1673 par la Troupe du Roi
Personnages
4- Argan, malade imaginaire.
5- Béline, seconde femme d'Argan.
6- Angélique, fille d'Argan, et amante de Cléante.
7- Louison, petite fille d'Argan, et soeur d'Angélique.
8- Béralde, frère d'Argan.
9- Cléante, amant d'Angélique.
10- Monsieur Diafoirus, médecin.
11- Thomas Diafoirus, son fils, et amant d'Angélique.
12- Monsieur Purgon, médecin d'Argan.
13- Monsieur Fleurant, apothicaire.
14- Monsieur Bonnefoy, notaire.
15- Toinette, servante.
16La scène est à Paris.
Le prologue
17Après les glorieuses fatigues et les exploits victorieux de notre auguste monarque, il est bien juste que tous ceux qui se mêlent d'écrire travaillent ou à ses louanges, ou à son divertissement. C'est ce qu'ici l'on a voulu faire, et ce prologue est un essai des louanges de ce grand prince, qui donne entrée à la comédie du Malade imaginaire, dont le projet a été fait pour le délasser de ses nobles travaux.
18La décoration représente un lieu champêtre fort agréable.
19Eglogue en musique et en danse.
20Flore, Pan, Climène, Daphné, Tircis, Dorilas, deux Zéphirs, troupe de Bergères et de Bergers.
21**Flore**
22Quittez, quittez vos troupeaux,
23Venez, Bergers, venez, Bergères,
24Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux :
25Je viens vous annoncer des nouvelles bien chères,
26Et réjouir tous ces hameaux.
27Quittez, quittez vos troupeaux,
28Venez, Bergers, venez, Bergères,
29Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux.
30**Climène et Daphné**
31Berger, laissons là tes feux,
32Voilà Flore qui nous appelle.
33**Tircis et Dorilas**
34Mais au moins dis-moi, cruelle,
35**Tircis**
36Si d'un peu d'amitié tu payeras mes voeux ?
37**Dorilas**
38Si tu seras sensible à mon ardeur fidèle ?
39**Climène et Daphné**
40Voilà Flore qui nous appelle.
41**Tircis et Dorilas**
42Ce n'est qu'un mot, un mot, un seul mot que je veux.
43**Tircis**
44Languirai-je toujours dans ma peine mortelle ?
45**Dorilas**
46Puis-je espérer qu'un jour tu me rendras heureux ?
47**Climène et Daphné**
48Voilà Flore qui nous appelle.
49Entrée de ballet. Toute la troupe des Bergers et des Bergères va se placer en cadence autour de Flore.
50**Climène**
51Quelle nouvelle parmi nous,
52Déesse, doit jeter tant de réjouissance ?
53**Daphné**
54Nous brûlons d'apprendre de vous
55Cette nouvelle d'importance.
56**Dorilas**
57D'ardeur nous en soupirons tous.
58**Tous**
59Nous en mourons d'impatience.
60**Flore**
61La voici : silence, silence !
62Vos voeux sont exaucés, Louis est de retour,
63Il ramène en ces lieux les plaisirs et l'amour,
64Et vous voyez finir vos mortelles alarmes.
65Par ses vastes exploits son bras voit tout soumis :
66Il quitte les armes,
67Faute d'ennemis.
68**Tous**
69Ah ! quelle douce nouvelle !
70Qu'elle est grande ! qu'elle est belle !
71Que de plaisirs ! que de ris ! que de jeux !
72Que de succès heureux !
73Et que le Ciel a bien rempli nos voeux !
74Ah ! quelle douce nouvelle !
75Qu'elle est grande, qu'elle est belle !
76Entrée de Ballet. Tous les Bergers et Bergères expriment par des danses les transports de leur joie.
77**Flore**
78De vos flûtes bocagères
79Réveillez les plus beaux sons :
80Louis offre à vos chansons
81La plus belle des matières.
82Après cent combats,
83Où cueille son bras,
84Une ample victoire,
85Formez entre vous
86Cent combats plus doux,
87Pour chanter sa gloire.
88**Tous**
89Formons entre nous
90Cent combats plus doux,
91Pour chanter sa gloire.
92**Flore**
93Mon jeune amant, dans ce bois
94Des présents de mon empire
95Prépare un prix à la voix
96Qui saura le mieux nous dire
97Les vertus et les exploits
98Du plus auguste des rois.
99**Climène**
100Si Tircis a l'avantage,
101**Daphné**
102Si Dorilas est vainqueur
103**Climène**
104A le chérir je m'engage.
105**Daphné**
106Je me donne à son ardeur.
107**Tircis**
108O très chère espérance !
109**Dorilas**
110O mot plein de douceur !
111**Tous deux**
112Plus beau sujet, plus belle récompense
113Peuvent-ils animer un coeur ?
114Les violons jouent un air pour animer les deux Bergers au combat, tandis que Flore, comme juge, va se placer au pied de l'arbre, avec deux Zéphirs, et que le reste, comme spectateurs, va occuper les deux coins du théâtre.
115**Tircis**
116Quand la neige fondue enfle un torrent fameux,
117Contre l'effort soudain de ses flots écumeux
118Il n'est rien d'assez solide ;
119Digues, châteaux, villes, et bois,
120Hommes et troupeaux à la fois,
121Tout cède au courant qui le guide :
122Tel, et plus fier, et plus rapide,
123Marche Louis dans ses exploits.
124Ballet. Les Bergers et Bergères de son côté dansent autour de lui, sur une ritournelle, pour exprimer leurs applaudissements.
125**Dorilas**
126Le foudre menaçant, qui perce avec fureur
127L'affreuse obscurité de la nue enflammée,
128Fait d'épouvante et d'horreur
129Trembler le plus ferme coeur :
130Mais à la tête d'une armée
131Louis jette plus de terreur.
132Ballet. Les Bergers et Bergères de son côté font de même que les autres.
133**Tircis**
134Des fabuleux exploits que la Grèce a chantés,
135Par un brillant amas de belles vérités
136Nous voyons la gloire effacée,
137Et tous ces fameux demi-dieux
138Que vante l'histoire passée
139Ne sont point à notre pensée
140Ce que Louis est à nos yeux.
141Ballet. Les Bergers et Bergères de son côté font encore la même chose.
142**Dorilas**
143Louis fait à nos temps, par ses faits inouïs,
144Croire tous les beaux faits que nous chante l'histoire
145Des siècles évanouis :
146Mais nos neveux, dans leur gloire,
147N'auront rien qui fasse croire
148Tous les beaux faits de LOUIS.
149Ballet. Les Bergers et Bergères de son côté font encore de même, après quoi les deux partis se mêlent.
150**Pan, suivi des Faunes.**
151Laissez, laissez, Bergers, ce dessein téméraire.
152Hé ! que voulez-vous faire ?
153Chanter sur vos chalumeaux
154Ce qu'Apollon sur sa lyre,
155Avec ses chants les plus beaux,
156N'entreprendroit pas de dire,
157C'est donner trop d'essor au feu qui vous inspire,
158C'est monter vers les cieux sur des ailes de cire,
159Pour tomber dans le fond des eaux.
160Pour chanter de LOUIS l'intrépide courage,
161Il n'est point d'assez docte voix,
162Point de mots assez grands pour en tracer l'image :
163Le silence est le langage
164Qui doit louer ses exploits.
165Consacrez d'autres soins à sa pleine victoire ;
166Vos louanges n'ont rien qui flatte ses désirs ;
167Laissez, laissez là sa gloire,
168Ne songez qu'à ses plaisirs.
169**Tous.**
170Laissons, laissons là sa gloire,
171Ne songeons qu'à ses plaisirs.
172**Flore**
173Bien que, pour étaler ses vertus immortelles,
174La force manque à vos esprits,
175Ne laissez pas tous deux de recevoir le prix :
176Dans les choses grandes et belles
177Il suffit d'avoir entrepris.
178Entrée de Ballet. Les deux Zéphirs dansent avec deux couronnes de fleurs à la main, qu'ils viennent ensuite donner aux deux bergers.
179**Climène et Daphné, en leur donnant la main.**
180Dans les choses grandes et belles
181Il suffit d'avoir entrepris.
182**Tircis et Dorilas**
183Ha ! que d'un doux succès notre audace est suivie !
184Ce qu'on fait pour LOUIS, on ne le perd jamais.
185**Les quatre amants**
186Au soin de ses plaisirs donnons-nous désormais.
187**Flore et Pan**
188Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie !
189**Tous**
190Joignons tous dans ces bois
191Nos flûtes et nos voix,
192Ce jour nous y convie ;
193Et faisons aux échos redire mille fois :
194"LOUIS est le plus grand des rois ;
195Heureux, heureux qui peut lui consacrer sa vie ! "
196Dernière et grande entrée de Ballet. Faune, Bergers et Bergères, tous se mêlent, et il se fait entre eux des jeux de danse, après quoi ils se vont préparer pour la Comédie.
Autre prologue
197Le théâtre représente une forêt.
198L'ouverture du théâtre se fait par un bruit agréable d'instruments. Ensuite une Bergère vient se plaindre tendrement de ce qu'elle ne trouve aucun remède pour soulager les peines qu'elle endure. Plusieurs Faunes et Aegipans, assemblés pour des fêtes et des jeux qui leur sont particuliers rencontrent la Bergère. Ils écoutent ses plaintes et forment un spectacle très-divertissant.
199**Plainte de la Bergère**
200Votre plus haut savoir n'est que pure chimère,
201Vains et peu sages médecins ;
202Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins
203La douleur qui me désespère :
204Votre plus haut savoir n'est que pure chimère.
205Hélas ! je n'ose découvrir
206Mon amoureux martyre
207Au Berger pour qui je soupire,
208Et qui seul peut me secourir.
209Ne prétendez pas le finir,
210Ignorants médecins, vous ne sauriez le faire :
211Votre plus haut savoir n'est que pure chimère.
212Ces remèdes peu sûrs dont le simple vulgaire
213Croit que vous connoissez l'admirable vertu,
214Pour les maux que je sens n'ont rien de salutaire ;
215Et tout votre caquet ne peut être reçu...
216Que d'un Malade imaginaire.
217Votre plus haut savoir n'est que pure chimère,
218Vains et peu sages médecins ;
219Vous ne pouvez guérir par vos grands mots latins
220La douleur qui me désespère ;
221Votre plus haut savoir n'est que pure chimère.
222Le théâtre change et représente une chambre.
Acte I
Scène I
223Argan, seul dans sa chambre assis, une table devant lui, compte des parties, d'apothicaire avec des jetons ; il fait, parlant à lui-même, les dialogues suivants.
224Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Trois et deux font cinq. "Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif, et rémollient, pour amollir, humecter, et rafraîchir les entrailles de Monsieur." Ce qui me plaît de Monsieur Fleurant, mon apothicaire, c'est que ses parties sont toujours fort civiles : "les entrailles de Monsieur, trente sols." Oui, mais, Monsieur Fleurant, ce n'est pas tout que d'être civil, il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols un lavement : Je suis votre serviteur, je vous l'ai déjà dit. Vous ne me les avez mis dans les autres parties qu'à vingt sols, et vingt sols en langage d'apothicaire, c'est-à-dire dix sols ; les voilà, dix sols. "Plus, dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l'ordonnance, pour balayer, laver, et nettoyer le bas-ventre de Monsieur, trente sols." Avec votre permission, dix sols. "Plus, dudit jour, le soir, un julep hépatique, soporatif, et somnifère, composé pour faire dormir Monsieur, trente-cinq sols." Je ne me plains pas de celui-là, car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix-sept sols, six deniers. "Plus, du vingt-cinquième, une bonne médecine purgative et corroborative, composée de casse récente avec séné levantin, et autres, suivant l'ordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de Monsieur, quatre livres." Ah ! Monsieur Fleurant, c'est se moquer ; il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, s'il vous plaît. Vingt et trente sols. "Plus, dudit jour, une potion anodine et astringente, pour faire reposer Monsieur, trente sols." Bon, dix et quinze sols. "Plus, du vingt-sixième, un clystère carminatif, pour chasser les vents de Monsieur, trente sols." Dix sols, Monsieur Fleurant. "Plus, le clystère de Monsieur réitéré le soir, comme dessus, trente sols." Monsieur Fleurant, dix sols. "Plus, du vingt-septième, une bonne médecine composée pour hâter d'aller, et chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres." Bon, vingt et trente sols : je suis bien aise que vous soyez raisonnable. "Plus, du vingt-huitième, une prise de petit-lait clarifié, et dulcoré, pour adoucir, lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang de Monsieur, vingt sols." Bon, dix sols. "Plus, une potion cordiale et préservative, composée avec douze grains de bézoard, sirops de limon et grenade, et autres, suivant l'ordonnance, cinq livres." Ah ! Monsieur Fleurant, tout doux, s'il vous plaît ; si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade : contentez-vous de quatre francs. Vingt et quarante sols. Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres, quatre sols, six deniers. Si bien donc que de ce mois j'ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines ; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et l'autre mois il y avoit douze médecines, et vingt lavements. Je ne m'étonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois-ci que l'autre. Je le dirai à Monsieur Purgon, afin qu'il mette ordre à cela. Allons, qu'on m'ôte tout ceci. Il n'y a personne : j'ai beau dire, on me laisse toujours seul ; il n'y a pas moyen de les arrêter ici. (Il sonne une sonnette pour faire venir ses gens.) Ils n'entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin : point d'affaire. Drelin, drelin, drelin : ils sont sourds. Toinette ! Drelin, drelin, drelin : tout comme si je ne sonnois point. Chienne, coquine ! Drelin, drelin, drelin : j'enrage. (Il ne sonne plus mais il crie.) Drelin, drelin, drelin : carogne, à tous les diables ! Est-il possible qu'on laisse comme cela un pauvre malade tout seul ? Drelin, drelin, drelin : voilà qui est pitoyable ! Drelin, drelin, drelin : ah, mon Dieu ! ils me laisseront ici mourir. Drelin, drelin, drelin.
Scène II
225Toinette, Argan
226**Toinette, en entrant dans la chambre.**
227On y va.
228**Argan**
229Ah, chienne ! ah, carogne... !
230**Toinette, faisant semblant de s'être cogné la tête.**
231Diantre soit fait de votre impatience ! vous pressez si fort les personnes, que je me suis donné un grand coup de la tête contre la carne d'un volet.
232**Argan, en colère.**
233Ah ! traîtresse... !
234**Toinette, pour l'interrompre et l'empêcher de crier, se plaint toujours en disant.**
235Ha !
236**Argan**
237Il y a...
238**Toinette**
239Ha !
240**Argan**
241Il y a une heure...
242**Toinette**
243Ha !
244**Argan**
245Tu m'as laissé...
246**Toinette**
247Ha !
248**Argan**
249Tais-toi donc, coquine, que je te querelle.
250**Toinette**
251Çamon, ma foi ! j'en suis d'avis, après ce que je me suis fait.
252**Argan**
253Tu m'as fait égosiller, carogne.
254**Toinette**
255Et vous m'avez fait, vous, casser la tête : l'un vaut bien l'autre ; quitte à quitte, si vous voulez.
256**Argan**
257Quoi ? coquine...
258**Toinette**
259Si vous querellez, je pleurerai.
260**Argan**
261Me laisser, traîtresse...
262**Toinette, toujours pour l'interrompre :**
263Ha !
264**Argan**
265Chienne, tu veux...
266**Toinette**
267Ha !
268**Argan**
269Quoi ? il faudra encore que je n'aye pas le plaisir de la quereller.
270**Toinette**
271Querellez tout votre soûl, je le veux bien.
272**Argan**
273Tu m'en empêches, chienne, en m'interrompant à tous coups.
274**Toinette**
275Si vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que, de mon côté, j'aye le plaisir de pleurer : chacun le sien, ce n'est pas trop. Ha !
276**Argan**
277Allons, il faut en passer par là. Ote-moi ceci, coquine, ôte-moi ceci. (Argan se lève de sa chaise.) Mon lavement d'aujourd'hui a-t-il bien opéré ?
278**Toinette**
279Votre lavement ?
280**Argan**
281Oui. Ai-je bien fait de la bile ?
282**Toinette**
283Ma foi ! je ne me mêle point de ces affaires-là : c'est à Monsieur Fleurant à y mettre le nez, puisqu'il en a le profit.
284**Argan**
285Qu'on ait soin de me tenir un bouillon prêt, pour l'autre que je dois tantôt prendre.
286**Toinette**
287Ce Monsieur Fleurant-là et ce Monsieur Purgon s'égayent bien sur votre corps ; ils ont en vous une bonne vache à lait ; et je voudrois bien leur demander quel mal vous avez, pour vous faire tant de remèdes.
288**Argan**
289Taisez-vous, ignorante, ce n'est pas à vous à contrôler les ordonnances de la médecine. Qu'on me fasse venir ma fille Angélique, j'ai à lui dire quelque chose.
290**Toinette**
291La voici qui vient d'elle-même : elle a deviné votre pensée.
Scène III
292Angélique, Toinette, Argan
293**Argan**
294Approchez, Angélique ; vous venez à propos : je voulois vous parler.
295**Angélique**
296Me voilà prête à vous ouïr.
297**Argan, courant au bassin.**
298Attendez. Donnez-moi mon bâton. Je vais revenir tout à l'heure.
299**Toinette, en le raillant.**
300Allez vite, Monsieur, allez. Monsieur Fleurant nous donne des affaires.
Scène IV
301Angélique, Toinette
302**Angélique, la regardant d'un oeil languissant, lui dit confidemment :**
303Toinette.
304**Toinette**
305Quoi ?
306**Angélique**
307Regarde-moi un peu.
308**Toinette**
309Hé bien ! je vous regarde.
310**Angélique**
311Toinette.
312**Toinette**
313Hé bien, quoi, "Toinette" ?
314**Angélique**
315Ne devines-tu point de quoi je veux parler ?
316**Toinette**
317Je m'en doute assez : de notre jeune amant ; car c'est sur lui, depuis six jours, que roulent tous nos entretiens ; et vous n'êtes point bien si vous n'en parlez à toute heure.
318**Angélique**
319Puisque tu connois cela, que n'es-tu donc la première à m'en entretenir, et que ne m'épargnes-tu la peine de te jeter sur ce discours ?
320**Toinette**
321Vous ne m'en donnez pas le temps, et vous avez des soins là-dessus qu'il est difficile de prévenir.
322**Angélique**
323Je t'avoue que je ne saurois me lasser de te parler de lui, et que mon coeur profite avec chaleur de tous les moments de s'ouvrir à toi. Mais dis-moi, condamnes-tu, Toinette, les sentiments que j'ai pour lui ?
324**Toinette**
325Je n'ai garde.
326**Angélique**
327Ai-je tort de m'abandonner à ces douces impressions ?
328**Toinette**
329Je ne dis pas cela.
330**Angélique**
331Et voudrois-tu que je fusse insensible aux tendres protestations de cette passion ardente qu'il témoigne pour moi ?
332**Toinette**
333A Dieu ne plaise !
334**Angélique**
335Dis-moi un peu, ne trouves-tu pas, comme moi, quelque chose du Ciel, quelque effet du destin, dans l'aventure inopinée de notre connoissance ?
336**Toinette**
337Oui.
338**Angélique**
339Ne trouves-tu pas que cette action d'embrasser ma défense sans me connoître est tout à fait d'un honnête homme ?
340**Toinette**
341Oui.
342**Angélique**
343Que l'on ne peut pas en user plus généreusement ?
344**Toinette**
345D'accord.
346**Angélique**
347Et qu'il fit tout cela de la meilleure grâce du monde ?
348**Toinette**
349Oh ! oui.
350**Angélique**
351Ne trouves-tu pas, Toinette, qu'il est bien fait de sa personne ?
352**Toinette**
353Assurément.
354**Angélique**
355Qu'il a l'air le meilleur du monde ?
356**Toinette**
357Sans doute.
358**Angélique**
359Que ses discours, comme ses actions, ont quelque chose de noble ?
360**Toinette**
361Cela est sûr.
362**Angélique**
363Qu'on ne peut rien entendre de plus passionné que tout ce qu'il me dit ?
364**Toinette**
365Il est vrai.
366**Angélique**
367Et qu'il n'est rien de plus fâcheux que la contrainte où l'on me tient, qui bouche tout commerce aux doux empressements de cette mutuelle ardeur que le Ciel nous inspire ?
368**Toinette**
369Vous avez raison.
370**Angélique**
371Mais, ma pauvre Toinette, crois-tu qu'il m'aime autant qu'il me le dit ?
372**Toinette**
373Eh, eh ! ces choses-là, parfois, sont un peu sujettes à caution. Les grimaces d'amour ressemblent fort à la vérité ; et j'ai vu de grands comédiens là-dessus.
374**Angélique**
375Ah ! Toinette, que dis-tu là ? Hélas ! de la façon qu'il parle, seroit-il bien possible qu'il ne me dît pas vrai ?
376**Toinette**
377En tout cas, vous en serez bientôt éclaicie ; et la résolution où il vous écrivit hier qu'il étoit de vous faire demander en mariage est une prompte voie à vous faire connoître s'il vous dit vrai, ou non : c'en sera là la bonne preuve.
378**Angélique**
379Ah ! Toinette, si celui-là me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme.
380**Toinette**
381Voilà votre père qui revient.
Scène V
382Argan, Angélique, Toinette
383Argan se met dans sa chaise. O çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle, où peut-être ne vous attendez-vous pas : on vous demande en mariage. Qu'est-ce que cela ? vous riez. Cela est plaisant, oui, ce mot de mariage ; il n'y a rien de plus drôle pour les jeunes filles : ah ! nature, nature ! A ce que je puis voir, ma fille, je n'ai que faire de vous demander si vous voulez bien vous marier.
384**Angélique**
385Je dois faire, mon père, tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner.
386**Argan**
387Je suis bien aise d'avoir une fille si obéissante. La chose est donc conclue, et je vous ai promise.
388**Angélique**
389C'est à moi, mon père, de suivre aveuglément toutes vos volontés.
390**Argan**
391Ma femme, votre belle-mère, avoit envie que je vous fisse religieuse, et votre petite soeur Louison aussi, et de tout temps elle a été aheurtée à cela.
392**Toinette, tout bas.**
393La bonne bête a ses raisons.
394**Argan**
395Elle ne vouloit point consentir à ce mariage, mais je l'ai emporté, et ma parole est donnée.
396**Angélique**
397Ah ! mon père, que je vous suis obligée de toutes vos bontés.
398**Toinette**
399En vérité, je vous sais bon gré de cela, et voilà l'action la plus sage que vous ayez faite de votre vie.
400**Argan**
401Je n'ai point encore vu la personne ; mais on m'a dit que j'en serois content, et toi aussi.
402**Angélique**
403Assurément, mon père.
404**Argan**
405Comment l'as-tu vu ?
406**Angélique**
407Puisque votre consentement m'autorise à vous pouvoir ouvrir mon coeur, je ne feindrai point de vous dire que le hasard nous a fait connoître il y a six jours, et que la demande qu'on vous a faite est un effet de l'inclination que, dès cette première vue, nous avons prise l'un pour l'autre.
408**Argan**
409Ils ne m'ont pas dit cela ; mais j'en suis bien aise, et c'est tant mieux que les choses soient de la sorte. Ils disent que c'est un grand jeune garçon bien fait.
410**Angélique**
411Oui, mon père.
412**Argan**
413De belle taille.
414**Angélique**
415Sans doute.
416**Argan**
417Agréable de sa personne.
418**Angélique**
419Assurément.
420**Argan**
421De bonne physionomie.
422**Angélique**
423Très-bonne.
424**Argan**
425Sage, et bien né.
426**Angélique**
427Tout à fait.
428**Argan**
429Fort honnête.
430**Angélique**
431Le plus honnête du monde.
432**Argan**
433Qui parle bien latin, et grec.
434**Angélique**
435C'est ce que je ne sais pas.
436**Argan**
437Et qui sera reçu médecin dans trois jours.
438**Angélique**
439Lui, mon père ?
440**Argan**
441Oui. Est-ce qu'il ne te l'a pas dit ?
442**Angélique**
443Non vraiment. Qui vous l'a dit à vous ?
444**Argan**
445**Monsieur Purgon.**
446**Angélique**
447Est-ce que Monsieur Purgon le connoît ?
448**Argan**
449La belle demande ! il faut bien qu'il le connoisse, puisque c'est son neveu.
450**Angélique**
451Cléante, neveu de Monsieur Purgon ?
452**Argan**
453Quel Cléante ? Nous parlons de celui pour qui l'on t'a demandée en mariage.
454**Angélique**
455Hé ! oui.
456**Argan**
457Hé bien, c'est le neveu de Monsieur Purgon, qui est le fils de son beau-frère le médecin, Monsieur Diafoirus ; et ce fils s'appelle Thomas Diafoirus, et non pas Cléante ; et nous avons conclu ce mariage-là ce matin, Monsieur Purgon, Monsieur Fleurant et moi, et, demain, ce gendre prétendu doit m'être amené par son père. Qu'est-ce ? vous voilà toute ébaubie ?
458**Angélique**
459C'est, mon père, que je connois que vous avez parlé d'une personne, et que j'ai entendu une autre.
460**Toinette**
461Quoi ? Monsieur, vous auriez fait ce dessein burlesque ? Et avec tout le bien que vous avez, vous voudriez marier votre fille avec un médecin ?
462**Argan**
463Oui. De quoi te mêles-tu, coquine, impudente que tu es ?
464**Toinette**
465Mon Dieu ! tout doux : vous allez d'abord aux invectives. Est-ce que nous ne pouvons pas raisonner ensemble sans nous emporter ? Là, parlons de sang-froid. Quelle est votre raison, s'il vous plaît, pour un tel mariage ?
466**Argan**
467Ma raison est que, me voyant infirme et malade comme je suis, je veux me faire un gendre et des alliés médecins, afin de m'appuyer de bons secours contre ma maladie, d'avoir dans ma famille les sources des remèdes qui me sont nécessaires, et d'être à même des consultations et des ordonnances.
468**Toinette**
469Hé bien ! voilà dire une raison, et il y a plaisir à se répondre doucement les uns aux autres. Mais, Monsieur, mettez la main à la conscience : est-ce que vous êtes malade ?
470**Argan**
471Comment, coquine, si je suis malade ? si je suis malade, impudente ?
472**Toinette**
473Hé bien ! oui, Monsieur, vous êtes malade, n'ayons point de querelle là-dessus ; oui, vous êtes fort malade, j'en demeure d'accord, et plus malade que vous ne pensez : voilà qui est fait. Mais votre fille doit épouser un mari pour elle ; et, n'étant point malade, il n'est pas nécessaire de lui donner un médecin.
474**Argan**
475C'est pour moi que je lui donne ce médecin ; et une fille de bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de son père.
476**Toinette**
477Ma foi ! Monsieur, voulez-vous qu'en amie je vous donne un conseil ?
478**Argan**
479Quel est-il ce conseil ?
480**Toinette**
481De ne point songer à ce mariage-là.
482**Argan**
483Hé la raison ?
484**Toinette**
485La raison ? C'est que votre fille n'y consentira point.
486**Argan**
487Elle n'y consentira point ?
488**Toinette**
489Non.
490**Argan**
491Ma fille ?
492**Toinette**
493Votre fille. Elle vous dira qu'elle n'a que faire de Monsieur Diafoirus, ni de son fils Thomas Diafoirus, ni de tous les Diafoirus du monde.
494**Argan**
495J'en ai affaire, moi, outre que le parti est plus avantageux qu'on ne pense. Monsieur Diafoirus n'a que ce fils-là pour tout héritier ; et, de plus, Monsieur Purgon, qui n'a ni femme, ni enfants, lui donne tout son bien, en faveur de ce mariage ; et Monsieur Purgon est un homme qui a huit mille bonnes livres de rente.
496**Toinette**
497Il faut qu'il ait tué bien des gens, pour s'être fait si riche.
498**Argan**
499Huit mille livres de rente sont quelque chose, sans compter le bien du père.
500**Toinette**
501Monsieur, tout cela est bel et bon ; mais j'en reviens toujours là : je vous conseille, entre nous, de lui choisir un autre mari, et elle n'est point faite pour être Madame Diafoirus.
502**Argan**
503Et je veux, moi, que cela soit.
504**Toinette**
505Eh fi ! ne dites pas cela.
506**Argan**
507Comment, que je ne dise pas cela ?
508**Toinette**
509Hé non !
510**Argan**
511Et pourquoi ne le dirai-je pas ?
512**Toinette**
513On dira que vous ne songez pas à ce que vous dites.
514**Argan**
515On dira ce qu'on voudra ; mais je vous dis que je veux qu'elle exécute la parole que j'ai donnée.
516**Toinette**
517Non : je suis sûr qu'elle ne le fera pas.
518**Argan**
519Je l'y forcerai bien.
520**Toinette**
521Elle ne le fera pas, vous dis-je.
522**Argan**
523Elle le fera, ou je la mettrai dans un convent.
524**Toinette**
525Vous ?
526**Argan**
527Moi.
528**Toinette**
529Bon.
530**Argan**
531Comment, "bon" ?
532**Toinette**
533Vous ne la mettrez point dans un convent.
534**Argan**
535Je ne la mettrai point dans un convent ?
536**Toinette**
537Non.
538**Argan**
539Non ?
540**Toinette**
541Non.
542**Argan**
543Ouais ! voici qui est plaisant : je ne mettrai pas ma fille dans un convent, si je veux ?
544**Toinette**
545Non, vous dis-je.
546**Argan**
547Qui m'en empêchera ?
548**Toinette**
549Vous-même.
550**Argan**
551Moi ?
552**Toinette**
553Oui, vous n'aurez pas ce coeur-là.
554**Argan**
555Je l'aurai.
556**Toinette**
557Vous vous moquez.
558**Argan**
559Je ne me moque point.
560**Toinette**
561La tendresse paternelle vous prendra.
562**Argan**
563Elle ne me prendra point.
564**Toinette**
565Une petite larme ou deux, des bras jetés au cou, un "mon petit papa mignon", prononcé tendrement, sera assez pour vous toucher.
566**Argan**
567Tout cela ne fera rien.
568**Toinette**
569Oui, oui.
570**Argan**
571Je vous dis que je n'en démordrai point.
572**Toinette**
573Bagatelles.
574**Argan**
575Il ne faut point dire "bagatelles".
576**Toinette**
577Mon Dieu ! je vous connois, vous êtes bon naturellement.
578**Argan, avec emportement.**
579Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux.
580**Toinette**
581Doucement, Monsieur : vous ne songez pas que vous êtes malade.
582**Argan**
583Je lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis.
584**Toinette**
585Et moi, je lui défends absolument d'en faire rien.
586**Argan**
587Où est-ce donc que nous sommes ? et quelle audace est-ce là à une coquine de servante de parler de la sorte devant son maître ?
588**Toinette**
589Quand un maître ne songe pas à ce qu'il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser. Argan court après Toinette. Ah ! insolente, il faut que je t'assomme. Toinette se sauve de lui. Il est de mon devoir de m'opposer aux choses qui vous peuvent déshonorer.
590**Argan, en colère, court après elle autour de sa chaise, son bâton à la main.**
591Viens, viens, que je t'apprenne à parler.
592**Toinette, courant, et se sauvant du côté de la chaise où n'est pas Argan.**
593Je m'intéresse, comme je dois, à ne vous point laisser faire de folie.
594**Argan**
595Chienne !
596**Toinette**
597Non, je ne consentirai jamais à ce mariage.
598**Argan**
599Pendarde !
600**Toinette**
601Je ne veux point qu'elle épouse votre Thomas Diafoirus.
602**Argan**
603Carogne !
604**Toinette**
605Et elle m'obéira plutôt qu'à vous.
606**Argan**
607Angélique, tu ne veux pas m'arrêter cette coquine-là ?
608**Angélique**
609Eh ! mon père, ne vous faites point malade.
610**Argan**
611Si tu ne me l'arrêtes, je te donnerai ma malédiction.
612**Toinette**
613Et moi, je la déshériterai, si elle vous obéit. Argan se jette dans sa chaise, étant las de courir après elle. Ah ! ah ! je n'en puis plus : Voilà pour me faire mourir
Scène VI
614Béline, Angélique, Toinette, Argan
615**Argan**
616Ah ! ma femme, approchez.
617**Béline**
618Qu'avez-vous, mon pauvre mari ?
619**Argan**
620Venez-vous-en ici à mon secours.
621**Béline**
622Qu'est-ce que c'est donc qu'il y a, mon petit fils ?
623**Argan**
624Mamie.
625**Béline**
626Mon ami.
627**Argan**
628On vient de me mettre en colère !
629**Béline**
630Hélas ! pauvre petit mari. Comment donc, mon ami ?
631**Argan**
632Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais.
633**Béline**
634Ne vous passionnez donc point.
635**Argan**
636Elle m'a fait enrager, mamie.
637**Béline**
638Doucement, mon fils.
639**Argan**
640Elle a contrecarré, une heure durant, les choses que je veux faire.
641**Béline**
642Là, là, tout doux.
643**Argan**
644Et a eu l'effronterie de me dire que je ne suis point malade.
645**Béline**
646C'est une impertinente.
647**Argan**
648Vous savez, mon coeur, ce qui en est.
649**Béline**
650Oui, mon coeur, elle a tort.
651**Argan**
652Mamour, cette coquine-là me fera mourir.
653**Béline**
654Eh là, eh là !
655**Argan**
656Elle est la cause de toute la bile que je fais.
657**Béline**
658Ne vous fâchez point tant.
659**Argan**
660Et il y a je ne sais combien que je vous dis de me la chasser.
661**Béline**
662Mon Dieu ! mon fils, il n'y a point de serviteurs et de servantes qui n'ayent leurs défauts. On est contraint parfois de souffrir leurs mauvaises qualités à cause des bonnes. Celle-ci est adroite, soigneuse, diligente, et surtout fidèle, et vous savez qu'il faut maintenant de grandes précautions pour les gens que l'on prend. Holà ! Toinette.
663**Toinette**
664Madame.
665**Béline**
666Pourquoi donc est-ce que vous mettez mon mari en colère ?
667**Toinette, d'un ton doucereux.**
668Moi, Madame, hélas ! Je ne sais pas ce que vous me voulez dire, et je ne songe qu'à complaire à Monsieur en toutes choses.
669**Argan**
670Ah ! la traîtresse !
671**Toinette**
672Il nous a dit qu'il vouloit donner sa fille en mariage au fils de Monsieur Diafoirus ; je lui ai répondu que je trouvois le parti avantageux pour elle ; mais que je croyois qu'il feroit mieux de la mettre dans un convent.
673**Béline**
674Il n'y a pas grand mal à cela, et je trouve qu'elle a raison.
675**Argan**
676Ah ! mamour, vous la croyez. C'est une scélérate : elle m'a dit cent insolences.
677**Béline**
678Hé bien ! je vous crois, mon ami. Là, remettez-vous. Ecoutez Toinette, si vous fâchez jamais mon mari, je vous mettrai dehors. Çà, donnez-moi son manteau fourré et des oreillers, que je l'accommode dans sa chaise. Vous voilà je ne sais comment. Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vos oreilles : il n'y a rien qui enrhume tant que de prendre l'air par les oreilles.
679**Argan**
680Ah ! mamie, que je vous suis obligé de tous les soins que vous prenez de moi !
681**Béline, accommodant les oreillers qu'elle met autour d'Argan.**
682Levez-vous, que je mette ceci sous vous. Mettons celui-ci pour vous appuyer, et celui-là de l'autre côté. Mettons celui-ci derrière votre dos, et cet autre-là pour soutenir votre tête.
683**Toinette, lui mettant rudement un oreiller sur la tête, et puis fuyant.**
684Et celui-ci pour vous garder du serein.
685**Argan, se lève en colère, et jette tous les oreillers à Toinette.**
686Ah ! coquine, tu veux m'étouffer.
687**Béline**
688Eh là, eh là ! Qu'est-ce que c'est donc ?
689**Argan, tout essoufflé, se jette dans sa chaise.**
690Ah, ah, ah ! je n'en puis plus.
691**Béline**
692Pourquoi vous emporter ainsi ? Elle a cru faire bien.
693**Argan**
694Vous ne connoissez pas, mamour, la malice de la pendarde. Ah ! elle m'a mis tout hors de moi ; et il faudra plus de huit médecines, et de douze lavements, pour réparer tout ceci.
695**Béline**
696Là, là, mon petit ami, apaisez-vous un peu.
697**Argan**
698Mamie, vous êtes toute ma consolation.
699**Béline**
700Pauvre petit fils.
701**Argan**
702Pour tâcher de reconnoître l'amour que vous me portez, je veux, mon coeur, comme je vous ai dit, faire mon testament.
703**Béline**
704Ah ! mon ami, ne parlons point de cela, je vous prie : je ne saurois souffrir cette pensée ; et le seul mot de testament me fait tressaillir de douleur.
705**Argan**
706Je vous avois dit de parler pour cela à votre notaire.
707**Béline**
708Le voilà là-dedans, que j'ai amené avec moi.
709**Argan**
710Faites-le donc entrer, mamour.
711**Béline**
712Hélas ! mon ami, quand on aime bien un mari, on n'est guère en état de songer à tout cela.
Scène VII
713Le Notaire, Béline, Argan
714**Argan**
715Approchez, Monsieur de Bonnefoy, approchez. Prenez un siége, s'il vous plaît. Ma femme m'a dit, Monsieur, que vous étiez fort honnête homme, et tout à fait de ses amis ; et je l'ai chargée de vous parler pour un testament que je veux faire.
716**Béline**
717Hélas ! je ne suis point capable de parler de ces choses-là.
718**Le Notaire**
719Elle m'a, Monsieur, expliqué vos intentions, et le dessein où vous êtes pour elle ; et j'ai à vous dire là-dessus que vous ne sauriez rien donner à votre femme par votre testament.
720**Argan**
721Mais pourquoi ?
722**Le Notaire**
723La Coutume y résiste. Si vous étiez en pays de droit écrit, cela se pourroit faire ; mais, à Paris, et dans les pays coutumiers, au moins dans la plupart, c'est ce qui ne se peut, et la disposition seroit nulle. Tout l'avantage qu'homme et femme conjoints par mariage se peuvent faire l'un à l'autre, c'est un don mutuel entre-vifs ; encore faut-il qu'il n'y ait enfants, soit des deux conjoints, ou de l'un d'eux, lors du décès du premier mourant.
724**Argan**
725Voilà une Coutume bien impertinente, qu'un mari ne puisse rien laisser à une femme dont il est aimé tendrement, et qui prend de lui tant de soin. J'aurois envie de consulter mon avocat, pour voir comment je pourrois faire.
726**Le Notaire**
727Ce n'est point à des avocats qu'il faut aller, car ils sont d'ordinaire sévères là-dessus, et s'imaginent que c'est un grand crime que de disposer en fraude de la loi. Ce sont gens de difficultés, et qui sont ignorants des détours de la conscience. Il y a d'autres personnes à consulter, qui sont bien plus accommodantes, qui ont des expédients pour passer doucement par-dessus la loi, et rendre juste ce qui n'est pas permis ; qui savent aplanir les difficultés d'une affaire, et trouver des moyens d'éluder la Coutume par quelque avantage indirect. Sans cela, où en serions-nous tous les jours ? Il faut de la facilité dans les choses ; autrement nous ne ferions rien, et je ne donnerois pas un sou de notre métier.
728**Argan**
729Ma femme m'avoit bien dit, Monsieur, que vous étiez fort habile, et fort honnête homme. Comment puis-je faire, s'il vous plaît, pour lui donner mon bien, et en frustrer mes enfants ?
730**Le Notaire**
731Comment vous pouvez faire ? Vous pouvez choisir doucement un ami intime de votre femme, auquel vous donnerez en bonne forme par votre testament tout ce que vous pouvez ; et cet ami ensuite lui rendra tout. Vous pouvez encore contracter un grand nombre d'obligations, non suspectes, au profit de divers créanciers, qui prêteront leur nom à votre femme, et entre les mains de laquelle ils mettront leur déclaration que ce qu'ils en ont fait n'a été que pour lui faire plaisir. Vous pouvez aussi, pendant que vous êtes en vie, mettre entre ses mains de l'argent comptant, ou des billets que vous pourrez avoir, payables au porteur.
732**Béline**
733Mon Dieu ! il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S'il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.
734**Argan**
735Mamie !
736**Béline**
737Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre...
738**Argan**
739Ma chère femme !
740**Béline**
741La vie ne me sera plus de rien.
742**Argan**
743Mamour !
744**Béline**
745Et je suivrai vos pas, pour vous faire connoître la tendresse que j'ai pour vous.
746**Argan**
747Mamie, vous me fendez le coeur. Consolez-vous, je vous en prie.
748**Le Notaire**
749Ces larmes sont hors de saison, et les choses n'en sont point encore là.
750**Béline**
751Ah ! Monsieur, vous ne savez pas ce que c'est qu'un mari qu'on aime tendrement.
752**Argan**
753Tout le regret que j'aurai, si je meurs, mamie, c'est de n'avoir point un enfant de vous. Monsieur Purgon m'avoit dit qu'il m'en feroit faire un.
754**Le Notaire**
755Cela pourra venir encore.
756**Argan**
757Il faut faire mon testament, mamour, de la façon que Monsieur dit ; mais, par précaution, je veux vous mettre entre les mains vingt mille francs en or, que j'ai dans le lambris de mon alcôve, et deux billets payables au porteur, qui me sont dus, l'un par Monsieur Damon, et l'autre par Monsieur Gérante.
758**Béline**
759Non, non, je ne veux point de tout cela. Ah ! combien dites-vous qu'il y a dans votre alcôve ?
760**Argan**
761Vingt mille francs, mamour.
762**Béline**
763Ne me parlez point de bien, je vous prie. Ah ! de combien sont les deux billets ?
764**Argan**
765Ils sont, mamie, l'un de quatre mille francs, et l'autre de six.
766**Béline**
767Tous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien au prix de vous.
768**Le Notaire**
769Voulez-vous que nous procédions au testament ?
770**Argan**
771Oui, Monsieur ; mais nous serons mieux dans mon petit cabinet. Mamour, conduisez-moi, je vous prie.
772**Béline**
773Allons, mon pauvre petit fils.
Scène VIII
774Angélique, Toinette
775**Toinette**
776Les voilà avec un notaire, et j'ai ouï parler de testament. Votre belle-mère ne s'endort point, et c'est sans doute quelque conspiration contre vos intérêts où elle pousse votre père.
777**Angélique**
778Qu'il dispose de son bien à sa fantaisie, pourvu qu'il ne dispose point de mon coeur. Tu vois, Toinette, les desseins violents que l'on fait sur lui. Ne m'abandonne point, je te prie, dans l'extrémité où je suis.
779**Toinette**
780Moi, vous abandonner ? j'aimerois mieux mourir. Votre belle-mère a beau me faire sa confidente, et me vouloir jeter dans ses intérêts, je n'ai jamais pu avoir d'inclination pour elle, et j'ai toujours été de votre parti. Laissez-moi faire : j'emploierai toute chose pour vous servir ; mais pour vous servir avec plus d'effet, je veux changer de batterie, couvrir le zèle que j'ai pour vous, et feindre d'entrer dans les sentiments de votre père et de votre belle-mère.
781**Angélique**
782Tâche, je t'en conjure, de faire donner avis à Cléante du mariage qu'on a conclu.
783**Toinette**
784Je n'ai personne à employer à cet office, que le vieux usurier Polichinelle, mon amant, et il m'en coûtera pour cela quelques paroles de douceur, que je veux bien dépenser pour vous. Pour aujourd'hui il est trop tard ; mais demain, du grand matin, je l'envoierai querir, et il sera ravi de...
785**Béline**
786Toinette.
787**Toinette**
788Voilà qu'on m'appelle. Bonsoir. Reposez-vous sur moi.
Premier intermède
789Polichinelle, dans la nuit, vient pour donner une sérénade à sa maîtresse. Il est interrompu d'abord par des violons, contre lesquels il se met en colère, et ensuite par le Guet, composé de musiciens et de danseurs.
790**Polichinelle**
791O amour, amour, amour, amour ! Pauvre Polichinelle, quelle diable de fantaisie t'es-tu allé mettre dans la cervelle ? A quoi t'amuses-tu, misérable insensé que tu es ? Tu quittes le soin de ton négoce, et tu laisses aller tes affaires à l'abandon. Tu ne manges plus, tu ne bois presque plus, tu perds le repos de la nuit ; et tout cela pour qui ? Pour une dragonne, franche dragonne, une diablesse qui te rembarre, et se moque de tout ce que tu peux lui dire. Mais il n'y a point à raisonner là-dessus. Tu le veux, amour : il faut être fou comme beaucoup d'autres. Cela n'est pas le mieux du monde à un homme de mon âge ; mais qu'y faire ? On n'est pas sage quand on veut, et les vieilles cervelles se démontent comme les jeunes. Je viens voir si je ne pourrai point adoucir ma tigresse par une sérénade. Il n'y a rien parfois qui soit si touchant qu'un amant qui vient chanter ses doléances aux gonds et aux verrous de la porte de sa maîtresse. Voici de quoi accompagner ma voix. O nuit ! ô chère nuit ! porte mes plaintes amoureuses jusque dans le lit de mon inflexible.
792Il chante ces paroles :
793Notte e dì v'amo e v'adoro,
794Cerco un sì per mio ristoro ;
795Ma se voi dite di no,
796Bell'ingrata, io morirò.
797Fra la speranza
798S'afflige il cuore,
799In lontananza
800Consuma l'hore ;
801Si dolce inganno
802Che mi figura
803Breve l'affanno
804Ahi ! troppo dura !
805Cosi per tropp'amar languisco e muoro.
806Notte e dì v'amo e v'adoro,
807Cerco un sì per mio ristoro ;
808Ma se voi dite di no,
809Bell'ingrata, io morirò.
810Se non dormite,
811Almen pensate
812Alle ferite
813Ch'al cuor mi fate ;
814Deh ! almen fingete,
815Per mio conforto,
816Se m'uccidete,
817D'haver il torto :
818Vostra pietà mi scemerà il martoro.
819Notte e dì v'amo e v'adoro,
820Cerco un si per mio ristoro,
821Ma se voi dite di no,
822Bell'ingrata, io morirò.
823Une vieille se présente à la fenêtre, et répond au seignor Polichinelle en se moquant de lui.
824Zerbinetti, ch'ogn'hor con finti sguardi,
825Mentiti desiri,
826Fallaci sospiri,
827Accenti buggiardi,
828Di fede vi preggiate,
829Ah ! che non m'ingannate,
830Che già so per prova
831Ch'in voi non si trova
832Constanza ne fede :
833Oh ! quanto è pazza colei che vi crede !
834Quei sguardi languidi
835Non m'innamorano,
836Quei sospir fervidi
837Più non m'infiammano,
838Vel giuro a fè.
839Zerbino misero,
840Del vostro piangere
841Il mio cor libero
842Vuol sempre ridere,
843Credet'a me :
844Che già so per prova
845Ch'in voi non si trova
846Constanza ne fede :
847Oh ! quanto è pazza colei che vi crede !
848Violons.
849**Polichinelle**
850Quelle impertinente harmonie vient interrompre ici ma voix ?
851Violons.
852**Polichinelle**
853Paix là, taisez-vous, violons. Laissez-moi me plaindre à mon aise des cruautés de mon inexorable.
854Violons.
855**Polichinelle**
856Taisez-vous vous dis-je. C'est moi qui veux chanter.
857Violons.
858**Polichinelle**
859Paix donc !
860Violons.
861**Polichinelle**
862Ouais !
863Violons.
864**Polichinelle**
865Ahi !
866Violons.
867**Polichinelle**
868Est-ce pour rire ?
869Violons.
870**Polichinelle**
871Ah ! que de bruit !
872Violons.
873**Polichinelle**
874Le diable vous emporte !
875Violons.
876**Polichinelle**
877J'enrage.
878Violons.
879**Polichinelle**
880Vous ne vous tairez pas ? Ah, Dieu soit loué !
881Violons.
882**Polichinelle**
883Encore ?
884Violons.
885**Polichinelle**
886Peste des violons !
887Violons.
888**Polichinelle**
889La sotte musique que voilà !
890Violons.
891**Polichinelle**
892La, la, la, la, la, la.
893Violons.
894**Polichinelle**
895La, la, la, la, la, la.
896Violons.
897**Polichinelle**
898La, la, la, la, la, la, la, la.
899Violons.
900**Polichinelle**
901La, la, la, la, la.
902Violons.
903**Polichinelle**
904La, la, la, la, la, la.
905Violons.
906**Polichinelle, avec un luth, dont il ne joue que des lèvres et de la langue, en disant : plin pan plan, etc.**
907Par ma foi ! cela me divertit. Poursuivez, Messieurs les Violons, vous me ferez plaisir. Allons donc, continuez. Je vous en prie. Voilà le moyen de les faire taire. La musique est accoutumée à ne point faire ce qu'on veut. Ho sus, à nous ! Avant que de chanter, il faut que je prélude un peu, et joue quelque pièce, afin de mieux prendre mon ton. Plan, plan, plan. Plin, plin, plin. Voilà un temps fâcheux pour mettre un luth d'accord, Plin, plin, plin. Plin tan plan. Plin, plin. Les cordes ne tiennent point par ce temps-là. Plin, plan. J'entends du bruit, mettons mon luth contre la porte.
908Archers, passans dans la rue, accourent au bruit qu'ils entendent et demandent :
909Qui va là, qui va là ?
910**Polichinelle, tout bas :**
911Qui diable est cela ? Est-ce que c'est la mode de parler en musique ?
912**Archers**
913Qui va là, qui va là, qui va là ?
914**Polichinelle, épouvanté.**
915Moi, moi, moi.
916**Archers**
917Qui va là, qui va là ? vous dis-je.
918**Polichinelle**
919Moi, moi, vous dis-je.
920**Archers**
921Et qui toi ? et qui toi ?
922**Polichinelle**
923Moi, moi, moi, moi, moi, moi.
924**Archers**
925Dis ton nom, dis ton nom, sans davantage attendre.
926**Polichinelle, feignant d'être bien hardi.**
927Mon nom est : "Va te faire pendre."
928**Archers**
929Ici, camarades, ici.
930Saisissons l'insolent qui nous répond ainsi.
931Entrée de Ballet. Tout le Guet vient, qui cherche Polichinelle dans la nuit.
932Violons et Danseurs.
933**Polichinelle**
934Qui va là ?
935Violons et Danseurs.
936**Polichinelle**
937Qui sont les coquins que j'entends ?
938Violons et Danseurs.
939**Polichinelle**
940Euh ?
941Violons et Danseurs.
942**Polichinelle**
943Holà, mes laquais, mes gens !
944Violons et Danseurs.
945**Polichinelle**
946Par la mort !
947Violons et Danseurs.
948**Polichinelle**
949Par la sang !
950Violons et Danseurs.
951**Polichinelle**
952J'en jetterai par terre.
953Violons et Danseurs.
954**Polichinelle**
955Champagne, Poitevin, Picard, Basque, Breton !
956Violons et Danseurs.
957**Polichinelle**
958Donnez-moi mon mousqueton.
959Violons et Danseurs.
960**Polichinelle, tire un coup de pistolet.**
961Poue.
962Ils tombent tous et s'enfuient.
963**Polichinelle, en se moquant.**
964Ah, ah, ah, ah, comme je leur ai donné l'épouvante ! Voilà de sottes gens d'avoir peur de moi, qui ai peur des autres. Ma foi ! il n'est que de jouer d'adresse en ce monde. Si je n'avois tranché du grand seigneur, et n'avois fait le brave, ils n'auroient pas manqué de me happer. Ah, ah, ah.
965Les archers se rapprochent, et ayant entendu ce qu'il disoit, ils le saisissent au collet.
966**Archers**
967Nous le tenons. A nous, camarades, à nous,
968Dépêchez, de la lumière.
969Ballet. Tout le Guet vient avec des lanternes.
970**Archers**
971Ah, traître ! ah, fripon ! c'est donc vous ?
972Faquin, maraud, pendard, impudent, téméraire,
973Insolent, effronté, coquin, filou, voleur,
974Vous osez nous faire peur ?
975**Polichinelle**
976Messieurs, c'est que j'étois ivre.
977**Archers**
978Non, non, non, point de raison ;
979Il faut vous apprendre à vivre.
980En prison, vite, en prison.
981**Polichinelle**
982Messieurs, je ne suis point voleur.
983**Archers**
984En prison.
985**Polichinelle**
986Je suis un bourgeois de la ville.
987**Archers**
988En prison.
989**Polichinelle**
990Qu'ai-je fait ?
991**Archers**
992En prison, vite, en prison.
993**Polichinelle**
994Messieurs, laissez-moi aller.
995**Archers**
996Non.
997**Polichinelle**
998Je vous prie.
999**Archers**
1000Non.
1001**Polichinelle**
1002Eh !
1003**Archers**
1004Non.
1005**Polichinelle**
1006De grâce.
1007**Archers**
1008Non, non.
1009**Polichinelle**
1010Messieurs.
1011**Archers**
1012Non, non, non.
1013**Polichinelle**
1014S'il vous plaît.
1015**Archers**
1016Non, non.
1017**Polichinelle**
1018Par charité.
1019**Archers**
1020Non, non.
1021**Polichinelle**
1022Au nom du Ciel !
1023**Archers**
1024Non, non.
1025**Polichinelle**
1026Miséricorde !
1027**Archers**
1028Non, non, non, point de raison ;
1029Il faut vous apprendre à vivre.
1030En prison vite, en prison.
1031**Polichinelle**
1032Eh ! n'est-il rien, Messieurs, qui soit capable d'attendrir vos âmes ?
1033**Archers**
1034Il est aisé de nous toucher,
1035Et nous sommes humains plus qu'on ne sauroit croire ;
1036Donnez-nous doucement six pistoles pour boire,
1037Nous allons vous lâcher.
1038**Polichinelle**
1039Hélas ! Messieurs, je vous assure que je n'ai pas un sou sur moi.
1040**Archers**
1041Au défaut de six pistoles,
1042Choisissez donc sans façon.
1043D'avoir trente croquignoles,
1044Ou douze coups de bâton.
1045**Polichinelle**
1046Si c'est une nécessité, et qu'il faille en passer par là, je choisis les croquignoles.
1047**Archers**
1048Allons, préparez-vous,
1049Et comptez bien les coups.
1050Ballet. Archers danseurs lui donnent des croquignoles en cadence.
1051**Polichinelle**
1052Un et deux, trois et quatre, cinq et six, sept et huit, neuf et dix, onze et douze, et treize, et quatorze, et quinze.
1053**Archers**
1054Ah, ah, vous en voulez passer :
1055Allons, c'est à recommencer.
1056**Polichinelle**
1057Ah ! Messieurs, ma pauvre tête n'en peut plus, et vous venez de me la rendre comme une pomme cuite. J'aime mieux encore les coups de bâton que de recommencer.
1058**Archers**
1059Soit ! puisque le bâton est pour vous plus charmant,
1060Vous aurez contentement.
1061Ballet. Les Archers danseurs lui donnent des coups de bâton en cadence.
1062**Polichinelle**
1063Un, deux, trois, quatre, cinq, six, ah, ah, ah, je n'y saurois plus résister. Tenez, Messieurs, voilà six pistoles que je vous donne.
1064**Archers**
1065Ah, l'honnête homme ! Ah, l'âme noble et belle !
1066Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.
1067**Polichinelle**
1068Messieurs, je vous donne le bonsoir.
1069**Archers**
1070Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.
1071**Polichinelle**
1072Votre serviteur.
1073**Archers**
1074Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.
1075**Polichinelle**
1076Très-humble valet.
1077**Archers**
1078Adieu, seigneur, adieu, seigneur Polichinelle.
1079**Polichinelle**
1080Jusqu'au revoir.
1081Ballet. Ils dansent tous, en réjouissance de l'argent qu'ils ont reçu. Le théâtre change et représente la même chambre.
Acte II
Scène I
1082Toinette, Cléante
1083**Toinette**
1084Que demandez-vous, Monsieur ?
1085**Cléante**
1086Ce que je demande ?
1087**Toinette**
1088Ah, ah, c'est vous ? Quelle surprise ! Que venez-vous faire céans ?
1089**Cléante**
1090Savoir ma destinée, parler à l'aimable Angélique, consulter les sentiments de son coeur, et lui demander ses résolutions sur ce mariage fatal dont on m'a averti.
1091**Toinette**
1092Oui, mais on ne parle pas comme cela de but en blanc à Angélique : il faut des mystères, et l'on vous a dit l'étroite garde où elle est retenue, qu'on ne la laisse ni sortir, ni parler à personne, et que ce ne fut que la curiosité d'une vieille tante qui nous fit accorder la liberté d'aller à cette comédie qui donna lieu à la naissance de votre passion ; et nous nous sommes bien gardées de parler de cette aventure.
1093**Cléante**
1094Aussi ne viens-je pas ici comme Cléante et sous l'apparence de son amant, mais comme ami de son maître de musique, dont j'ai obtenu le pouvoir de dire qu'il m'envoie à sa place.
1095**Toinette**
1096Voici son père. Retirez-vous un peu, et me laissez lui dire que vous êtes là.
Scène II
1097Argan, Toinette, Cléante
1098**Argan**
1099Monsieur Purgon m'a dit de me promener le matin dans ma chambre, douze allées, et douze venues ; mais j'ai oublié à lui demander si c'est en long, ou en large.
1100**Toinette**
1101Monsieur, voilà un...
1102**Argan**
1103Parle bas, pendarde : tu viens m'ébranler tout le cerveau, et tu ne songes pas qu'il ne faut point parler si haut à des malades.
1104**Toinette**
1105Je voulois vous dire, Monsieur...
1106**Argan**
1107Parle bas, te dis-je.
1108**Toinette**
1109Monsieur... (Elle fait semblant de parler.)
1110**Argan**
1111Eh ?
1112**Toinette**
1113Je vous dis que... (Elle fait semblant de parler.)
1114**Argan**
1115Qu'est-ce que tu dis ?
1116**Toinette, haut.**
1117Je dis que voilà un homme qui veut parler à vous.
1118**Argan**
1119Qu'il vienne. (Toinette fait signe à Cléante d'avancer.)
1120**Cléante**
1121Monsieur...
1122**Toinette, raillant.**
1123Ne parlez pas si haut, de peur d'ébranler le cerveau de Monsieur.
1124**Cléante**
1125Monsieur, je suis ravi de vous trouver debout et de voir que vous vous portez mieux.
1126**Toinette, feignant d'être en colère.**
1127Comment "qu'il se porte mieux" ? Cela est faux : Monsieur se porte toujours mal.
1128**Cléante**
1129J'ai ouï dire que Monsieur étoit mieux, et je lui trouve bon visage.
1130**Toinette**
1131Que voulez-vous dire avec votre bon visage ? Monsieur l'a fort mauvais, et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu'il étoit mieux. Il ne s'est jamais si mal porté.
1132**Argan**
1133Elle a raison.
1134**Toinette**
1135Il marche, dort, mange, et boit tout comme les autres ; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit fort malade.
1136**Argan**
1137Cela est vrai.
1138**Cléante**
1139Monsieur, j'en suis au désespoir. Je viens de la part du maître à chanter de Mademoiselle votre fille. Il s'est vu obligé d'aller à la campagne pour quelques jours ; et comme son ami intime, il m'envoie à sa place, pour lui continuer ses leçons, de peur qu'en les interrompant elle ne vînt à oublier ce qu'elle sait déjà.
1140**Argan**
1141Fort bien. Appelez Angélique.
1142**Toinette**
1143Je crois, Monsieur, qu'il sera mieux de mener Monsieur à sa chambre.
1144**Argan**
1145Non ; faites-la venir.
1146**Toinette**
1147Il ne pourra lui donner leçon comme il faut, s'ils ne sont en particulier.
1148**Argan**
1149Si fait, si fait.
1150**Toinette**
1151Monsieur, cela ne fera que vous étourdir, et il ne faut rien pour vous émouvoir en l'état où vous êtes, et vous ébranler le cerveau.
1152**Argan**
1153Point, point : j'aime la musique, et je serai bien aise de... Ah ! la voici. Allez-vous-en voir, vous, si ma femme est habillée.
Scène III
1154Argan, Angélique, Cléante
1155**Argan**
1156Venez, ma fille : votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une personne qu'il envoie à sa place pour vous montrer.
1157**Angélique**
1158Ah, Ciel !
1159**Argan**
1160Qu'est-ce ? d'où vient cette surprise ?
1161**Angélique**
1162C'est...
1163**Argan**
1164Quoi ? qui vous émeut de la sorte ?
1165**Angélique**
1166C'est, mon père, une aventure surprenante qui se rencontre ici.
1167**Argan**
1168Comment ?
1169**Angélique**
1170J'ai songé cette nuit que j'étois dans le plus grand embarras du monde, et qu'une personne faite tout comme Monsieur s'est présentée à moi, à qui j'ai demandé secours, et qui m'est venue tirer de la peine où j'étois ; et ma surprise a été grande de voir inopinément, en arrivant ici, ce que j'ai eu dans l'idée toute la nuit.
1171**Cléante**
1172Ce n'est pas être malheureux que d'occuper votre pensée, soit en dormant, soit en veillant, et mon bonheur seroit grand sans doute si vous étiez dans quelque peine dont vous me jugeassiez digne de vous tirer ; et il n'y a rien que je ne fisse pour...
Scène IV
1173Toinette, Cléante, Angélique, Argan
1174**Toinette, par dérision.**
1175Ma foi, Monsieur, je suis pour vous maintenant, et je me dédis de tout ce que je disois hier. Voici Monsieur Diafoirus le père, et Monsieur Diafoirus le fils, qui viennent vous rendre visite. Que vous serez bien engendré ! Vous allez voir le garçon le mieux fait du monde, et le plus spirituel. Il n'a dit que deux mots, qui m'ont ravie, et votre fille va être charmée de lui.
1176**Argan, à Cléante, qui feint de vouloir s'en aller.**
1177Ne vous en allez point, Monsieur. C'est que je marie ma fille ; et voilà qu'on lui amène son prétendu mari, qu'elle n'a point encore vu.
1178**Cléante**
1179C'est m'honorer beaucoup, Monsieur, de vouloir que je sois témoin d'une entrevue si agréable.
1180**Argan**
1181C'est le fils d'un habile médecin, et le mariage se fera dans quatre jours.
1182**Cléante**
1183Fort bien.
1184**Argan**
1185Mandez-le un peu à son maître de musique, afin qu'il se trouve à la noce.
1186**Cléante**
1187Je n'y manquerai pas.
1188**Argan**
1189Je vous y prie aussi.
1190**Cléante**
1191Vous me faites beaucoup d'honneur.
1192**Toinette**
1193Allons, qu'on se range, les voici.
Scène V
1194Monsieur Diafoirus, Thomas Diafoirus, Argan, Angélique, Cléante, Toinette
1195**Argan, mettant la main à son bonnet sans l'ôter.**
1196Monsieur Purgon, Monsieur, m'a défendu de découvrir ma tête. Vous êtes du métier, vous savez les conséquences.
1197**Monsieur Diafoirus**
1198Nous sommes dans toutes nos visites pour porter secours aux malades, et non pour leur porter de l'incommodité.
1199**Argan**
1200Je reçois, Monsieur... (Ils parlent tous deux en même temps, s'interrompent et confondent.)
1201**Monsieur Diafoirus**
1202Nous venons ici, Monsieur...
1203**Argan**
1204Avec beaucoup de joie...
1205**Monsieur Diafoirus**
1206Mon fils Thomas, et moi...
1207**Argan**
1208L'honneur que vous me faites...
1209**Monsieur Diafoirus**
1210Vous témoigner, Monsieur...
1211**Argan**
1212Et j'aurois souhaité...
1213**Monsieur Diafoirus**
1214Le ravissement où nous sommes...
1215**Argan**
1216De pouvoir aller chez vous...
1217**Monsieur Diafoirus**
1218De la grâce que vous nous faites...
1219**Argan**
1220Pour vous en assurer...
1221**Monsieur Diafoirus**
1222De vouloir bien nous recevoir...
1223**Argan**
1224Mais vous savez, Monsieur...
1225**Monsieur Diafoirus**
1226Dans l'honneur, Monsieur...
1227**Argan**
1228Ce que c'est qu'un pauvre malade...
1229**Monsieur Diafoirus**
1230De votre alliance...
1231**Argan**
1232Qui ne peut faire autre chose...
1233**Monsieur Diafoirus**
1234Et vous assurer...
1235**Argan**
1236Que de vous dire ici...
1237**Monsieur Diafoirus**
1238Que dans les choses qui dépendront de notre métier...
1239**Argan**
1240Qu'il cherchera toutes les occasions...
1241**Monsieur Diafoirus**
1242De même qu'en toute autre...
1243**Argan**
1244De vous faire connoître, Monsieur...
1245**Monsieur Diafoirus**
1246Nous serons toujours prêts, Monsieur...
1247**Argan**
1248Qu'il est tout à votre service...
1249**Monsieur Diafoirus**
1250A vous témoigner notre zèle. (Il se retourne vers son fils et lui dit.) Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.
1251Thomas Diafoirus est un grand benêt, nouvellement sorti des Ecoles, qui fait toutes choses de mauvaise grâce et à contre-temps.
1252**Thomas Diafoirus**
1253N'est-ce pas par le père qu'il convient commencer ?
1254**Monsieur Diafoirus**
1255Oui.
1256**Thomas Diafoirus**
1257Monsieur, je viens saluer, reconnoître, chérir, et révérer en vous un second père ; mais un second père auquel j'ose dire que je me trouve plus redevable qu'au premier. Le premier m'a engendré ; mais vous m'avez choisi. Il m'a reçu par nécessité ; mais vous m'avez accepté par grâce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps ; mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté ; et d'autant plus que les facultés spirituelles sont au-dessus des corporelles, d'autant plus je vous dois, et d'autant plus je tiens précieuse cette future filiation, dont je viens aujourd'hui vous rendre par avance les très-humbles et très-respectueux hommages.
1258**Toinette**
1259Vivent les collèges, d'où l'on sort si habile homme !
1260**Thomas Diafoirus**
1261Cela a-t-il bien été, mon père ?
1262**Monsieur Diafoirus**
1263Optime.
1264**Argan, à Angélique.**
1265Allons, saluez Monsieur.
1266**Thomas Diafoirus**
1267Baiserai-je ?
1268**Monsieur Diafoirus**
1269Oui, oui.
1270**Thomas Diafoirus, à Angélique.**
1271Madame, c'est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l'on...
1272**Argan**
1273Ce n'est pas ma femme, c'est ma fille à qui vous parlez.
1274**Thomas Diafoirus**
1275Où donc est-elle ?
1276**Argan**
1277Elle va venir.
1278**Thomas Diafoirus**
1279Attendrai-je, mon père, qu'elle soit venue ?
1280**Monsieur Diafoirus**
1281Faites toujours le compliment de Mademoiselle.
1282**Thomas Diafoirus**
1283Mademoiselle, ne plus ne moins que la statue de Memnon rendoit un son harmonieux, lorsqu'elle venoit à être éclairée des rayons du soleil : tout de même me sens-je animé d'un doux transport à l'apparition du soleil de vos beautés. Et comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon coeur dores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, Mademoiselle, que j'appende aujourd'hui à l'autel de vos charmes l'offrande de ce coeur, qui ne respire et n'ambitionne autre gloire, que d'être toute sa vie, Mademoiselle, votre très-humble, très-obéissant, et très-fidèle serviteur et mari.
1284**Toinette, en le raillant.**
1285Voilà ce que c'est que d'étudier, on apprend à dire de belles choses.
1286**Argan**
1287Eh ! que dites-vous de cela ?
1288**Cléante**
1289Que Monsieur fait merveilles, et que s'il est aussi bon médecin qu'il est bon orateur, il y aura plaisir à être de ses malades.
1290**Toinette**
1291Assurément. Ce sera quelque chose d'admirable s'il fait d'aussi belles cures qu'il fait de beaux discours.
1292**Argan**
1293Allons vite ma chaise, et des siéges à tout le monde. Mettez-vous là, ma fille. Vous voyez, Monsieur, que tout le monde admire Monsieur votre fils, et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme cela.
1294**Monsieur Diafoirus**
1295Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son père, mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garçon qui n'a point de méchanceté. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns ; mais c'est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il étoit petit, il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre et éveillé. On le voyoit toujours doux, paisible, et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire, et il avoit neuf ans, qu'il ne connoissoit pas encore ses lettres. "Bon, disois-je en moi-même, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits ; on grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable ; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps, et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d'imagination, est la marque d'un bon jugement à venir." Lorsque je l'envoyai au collège, il trouva de la peine ; mais il se roidissoit contre les difficultés, et ses régents se louoient toujours à moi de son assiduité, et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences ; et je puis dire sans vanité que depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre Ecole. Il s'y est rendu redoutable, et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un Turc sur ses principes, ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais sur toute chose ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang, et autres opinions de même farine.
1296**Thomas Diafoirus. Il tire une grande thèse roulée de sa poche, qu'il présente à Angélique.**
1297J'ai contre les circulateurs soutenu une thèse, qu'avec la permission de Monsieur, j'ose présenter à Mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit.
1298**Angélique**
1299Monsieur, c'est pour moi un meuble inutile, et je ne me connois pas à ces choses-là.
1300**Toinette**
1301Donnez, donnez, elle est toujours bonne à prendre pour l'image ; cela servira à parer notre chambre.
1302**Thomas Diafoirus**
1303Avec la permission aussi de Monsieur, je vous invite à venir voir l'un de ces jours, pour vous divertir, la dissection d'une femme, sur quoi je dois raisonner.
1304**Toinette**
1305Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses ; mais donner une dissection est quelque chose de plus galand.
1306**Monsieur Diafoirus**
1307Au reste, pour ce qui est des qualités requises pour le mariage et la propagation, je vous assure que, selon les règles de nos docteurs, il est tel qu'on le peut souhaiter, qu'il possède en un degré louable la vertu prolifique et qu'il est du tempérament qu'il faut pour engendrer et procréer des enfants bien conditionnés.
1308**Argan**
1309N'est-ce pas votre intention, Monsieur, de le pousser à la cour, et d'y ménager pour lui une charge de médecin ?
1310**Monsieur Diafoirus**
1311A vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m'a jamais paru agréable, et j'ai toujours trouvé qu'il valoit mieux, pour nous autres, demeurer au public. Le public est commode. Vous n'avez à répondre de vos actions à personne ; et pourvu que l'on suive le courant des règles de l'art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands, c'est que, quand ils viennent à être malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.
1312**Toinette**
1313Cela est plaisant, et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres Messieurs vous les guérissiez : vous n'êtes point auprès d'eux pour cela ; vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions, et leur ordonner des remèdes ; c'est à eux à guérir s'ils peuvent.
1314**Monsieur Diafoirus**
1315Cela est vrai. On n'est obligé qu'à traiter les gens dans les formes.
1316**Argan, à Cléante.**
1317Monsieur, faites un peu chanter ma fille devant la compagnie.
1318**Cléante**
1319J'attendois vos ordres, Monsieur, et il m'est venu en pensée, pour divertir la compagnie, de chanter avec Mademoiselle une scène d'un petit opéra qu'on a fait depuis peu. Tenez, voilà votre partie.
1320**Angélique**
1321Moi ?
1322**Cléante**
1323Ne vous défendez point, s'il vous plaît, et me laissez vous faire comprendre ce que c'est que la scène que nous devons chanter. Je n'ai pas une voix à chanter ; mais il suffit ici que je me fasse entendre, et l'on aura la bonté de m'excuser par la nécessité où je me trouve de faire chanter Mademoiselle.
1324**Argan**
1325Les vers sont-ils beaux ?
1326**Cléante**
1327C'est proprement ici un petit opéra impromptu, et vous n'allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres, tels que la passion et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes qui disent les choses d'eux-mêmes, et parlent sur-le-champ.
1328**Argan**
1329Fort bien. Ecoutons.
1330Cléante sous le nom d'un berger, explique à sa maîtresse son amour depuis leur rencontre, et ensuite ils s'appliquent leurs pensées l'un à l'autre en chantant. Voici le sujet de la scène. Un Berger étoit attentif aux beautés d'un spectacle, qui ne faisoit que de commencer, lorsqu'il fut tiré de son attention par un bruit qu'il entendit à ses côtés. Il se retourne, et voit un brutal, qui de paroles insolentes maltraitoit une Bergère. D'abord il prend les intérêts d'un sexe à qui tous les hommes doivent hommage ; et après avoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la Bergère, et voit une jeune personne qui, des deux plus beaux yeux qu'il eût jamais vus, versoit des larmes, qu'il trouva les plus belles du monde. "Hélas ! dit-il en lui-même, est-on capable d'outrager une personne si aimable ? Et quel inhumain, quel barbare ne seroit touché par de telles larmes ? " Il prend soin de les arrêter, ces larmes, qu'il trouve si belles ; et l'aimable Bergère prend soin en même temps de le remercier de son léger service, mais d'une manière si charmante, si tendre, et si passionnée, que le Berger n'y peut résister ; et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme, dont son coeur se sent pénétré. "Est-il, disoit-il, quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d'un tel remercîment ? Et que ne voudroit-on pas faire, à quels services, à quels dangers, ne seroit-on pas ravi de courir, pour s'attirer un seul moment des touchantes douceurs d'une âme si reconnoissante ? " Tout le spectacle passe sans qu'il y donne aucune attention ; mais il se plaint qu'il est trop court, parce qu'en finissant il le sépare de son adorable Bergère ; et de cette première vue, de ce premier moment, il emporte chez lui tout ce qu'un amour de plusieurs années peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l'absence, et il est tourmenté de ne plus voir ce qu'il a si peu vu. Il fait tout ce qu'il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve, nuit et jour, une si chère idée ; mais la grande contrainte où l'on tient sa Bergère lui en ôte tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander en mariage l'adorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre, et il en obtient d'elle la permission par un billet qu'il a l'adresse de lui faire tenir. Mais dans le même temps on l'avertit que le père de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en célébrer la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle au coeur de ce triste Berger. Le voilà accablé d'une mortelle douleur. Il ne peut souffrir l'effroyable idée de voir tout ce qu'il aime entre les bras d'un autre ; et son amour au désespoir lui fait trouver moyen de s'introduire dans la maison de sa Bergère, pour apprendre ses sentiments et savoir d'elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. Il y rencontre les apprêts de tout ce qu'il craint ; il y voit venir l'indigne rival que le caprice d'un père oppose aux tendresses de son amour. Il le voit triomphant, ce rival ridicule, auprès de l'aimable Bergère, ainsi qu'auprès d'une conquête qui lui est assurée ; et cette vue le remplit d'une colère, dont il a peine à se rendre le maître. Il jette de douloureux regards sur celle qu'il adore ; et son respect, et la présence de son père l'empêchent de lui rien dire que des yeux. Mais enfin il force toute contrainte, et le transport de son amour l'oblige à lui parler ainsi :
1331Il chante.
1332**Cléante**
1333Belle Philis, c'est trop, c'est trop souffrir ;
1334Rompons ce dur silence, et m'ouvrez vos pensées.
1335Apprenez-moi ma destinée :
1336Faut-il vivre ? Faut-il mourir ?
1337**Angélique répond en chantant :**
1338Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique,
1339Aux apprêts de l'hymen dont vous vous alarmez :
1340Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire,
1341C'est vous en dire assez.
1342**Argan**
1343Ouais ! je ne croyois pas que ma fille fût si habile que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter.
1344**Cléante**
1345Hélas ! belle Philis,
1346Se pourroit-il que l'amoureux Tircis
1347Eût assez de bonheur,
1348Pour avoir quelque place dans votre coeur ?
1349**Angélique**
1350Je ne m'en défends point dans cette peine extrême :
1351Oui, Tircis, je vous aime.
1352**Cléante**
1353O parole pleine d'appas !
1354Ai-je bien entendu, hélas !
1355Redites-la, Philis, que je n'en doute pas.
1356**Angélique**
1357Oui, Tircis, je vous aime.
1358**Cléante**
1359De grâce, encor, Philis.
1360**Angélique**
1361Je vous aime.
1362**Cléante**
1363Recommencez cent fois, ne vous en lassez pas.
1364**Angélique**
1365Je vous aime, je vous aime,
1366Oui, Tircis, je vous aime.
1367**Cléante**
1368Dieux, rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde,
1369Pouvez-vous comparer votre bonheur au mien ?
1370Mais, Philis, une pensée
1371Vient troubler ce doux transport :
1372Un rival, un rival...
1373**Angélique**
1374Ah ! je le hais plus que la mort ;
1375Et sa présence, ainsi qu'à vous,
1376M'est un cruel supplice.
1377**Cléante**
1378Mais un père à ses voeux vous veut assujettir.
1379**Angélique**
1380Plutôt, plutôt mourir,
1381Que de jamais y consentir ;
1382Plutôt, plutôt mourir, plutôt mourir.
1383**Argan**
1384Et que dit le père à tout cela ?
1385**Cléante**
1386Il ne dit rien.
1387**Argan**
1388Voilà un sot père que ce père-là, de souffrir toutes ces sottises-là sans rien dire.
1389**Cléante**
1390Ah ! mon amour...
1391**Argan**
1392Non, non, en voilà assez. Cette comédie-là est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent, et la bergère Philis une impudente, de parler de la sorte devant son père. Montrez-moi ce papier. Ha, ha. Où sont donc les paroles que vous avez dites ? Il n'y a là que de la musique écrite ?
1393**Cléante**
1394Est-ce que vous ne savez pas, Monsieur, qu'on a trouvé depuis peu l'invention d'écrire les paroles avec les notes mêmes ?
1395**Argan**
1396Fort bien. Je suis votre serviteur, Monsieur ; jusqu'au revoir. Nous nous serions bien passés de votre impertinent d'opéra.
1397**Cléante**
1398J'ai cru vous divertir.
1399**Argan**
1400Les sottises ne divertissent point. Ah ! voici ma femme.
Scène VI
1401Béline, Argan, Toinette, Angélique, Monsieur Diafoirus, Thomas Diafoirus
1402**Argan**
1403Mamour, voilà le fils de Monsieur Diafoirus.
1404**Thomas Diafoirus commence un compliment qu'il avoit étudié, et la mémoire lui manquant, il ne peut le continuer.**
1405Madame, c'est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l'on voit sur votre visage...
1406**Béline**
1407Monsieur, je suis ravie d'être venue ici à propos pour avoir l'honneur de vous voir.
1408**Thomas Diafoirus**
1409Puisque l'on voit sur votre visage... puisque l'on voit sur votre visage... Madame, vous m'avez interrompu dans le milieu de ma période, et cela m'a troublé la mémoire.
1410**Monsieur Diafoirus**
1411Thomas, réservez cela pour une autre fois.
1412**Argan**
1413Je voudrois, mamie, que vous eussiez été ici tantôt ;
1414**Toinette**
1415Ah ! Madame, vous avez bien perdu de n'avoir point été au second père, à la statue de Memnon, et à la fleur nommée héliotrope.
1416**Argan**
1417Allons, ma fille, touchez dans la main de Monsieur, et lui donnez votre foi, comme à votre mari.
1418**Angélique**
1419Mon père.
1420**Argan**
1421Hé bien ! "Mon père" ? Qu'est-ce que cela veut dire ?
1422**Angélique**
1423De grâce, ne précipitez pas les choses. Donnez-nous au moins le temps de nous connoître, et de voir naître en nous l'un pour l'autre cette inclination si nécessaire à composer une union parfaite.
1424**Thomas Diafoirus**
1425Quant à moi, Mademoiselle, elle est déjà toute née en moi, et je n'ai pas besoin d'attendre davantage.
1426**Angélique**
1427Si vous êtes si prompt, Monsieur, il n'en est pas de même de moi, et je vous avoue que votre mérite n'a pas encore fait assez d'impression dans mon âme.
1428**Argan**
1429Ho bien, bien ! cela aura tout le loisir de se faire, quand vous serez mariés ensemble.
1430**Angélique**
1431Eh ! mon père, donnez-moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chaîne où l'on ne doit jamais soumettre un coeur par force ; et si Monsieur est honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une personne qui seroit à lui par contrainte.
1432**Thomas Diafoirus**
1433Nego consequentiam, Mademoiselle, et je puis être honnête homme et vouloir bien vous accepter des mains de Monsieur votre père.
1434**Angélique**
1435C'est un méchant moyen de se faire aimer de quelqu'un que de lui faire violence.
1436**Thomas Diafoirus**
1437Nous lisons des anciens, Mademoiselle, que leur coutume étoit d'enlever par force de la maison des pères les filles qu'on menoit marier, afin qu'il ne semblât pas que ce fût de leur consentement qu'elles convoloient dans les bras d'un homme.
1438**Angélique**
1439Les anciens, Monsieur, sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant. Les grimaces ne sont point nécessaires dans notre siècle ; et quand un mariage nous plaît, nous savons fort bien y aller, sans qu'on nous y traîne. Donnez-vous patience : si vous m'aimez, Monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux.
1440**Thomas Diafoirus**
1441Oui, Mademoiselle, jusqu'aux intérêts de mon amour exclusivement.
1442**Angélique**
1443Mais la grande marque d'amour, c'est d'être soumis aux volontés de celle qu'on aime.
1444**Thomas Diafoirus**
1445Distinguo, Mademoiselle : dans ce qui ne regarde point sa possession, concedo ; mais dans ce qui la regarde, nego.
1446**Toinette**
1447Vous avez beau raisonner : Monsieur est frais émoulu du collège, et il vous donnera toujours votre reste. Pourquoi tant résister, et refuser la gloire d'être attachée au corps de la Faculté ?
1448**Béline**
1449Elle a peut-être quelque inclination en tête.
1450**Angélique**
1451Si j'en avois, Madame, elle seroit telle que la raison et l'honnêteté pourroient me le permettre.
1452**Argan**
1453Ouais ! je joue ici un plaisant personnage.
1454**Béline**
1455Si j'étois que de vous, mon fils, je ne forcerois point à se marier, et je sais bien ce que je ferois.
1456**Angélique**
1457Je sais, Madame, ce que vous voulez dire, et les bontés que vous avez pour moi ; mais peut-être que vos conseils ne seront pas assez heureux pour être exécutés.
1458**Béline**
1459C'est que les filles bien sages et bien honnêtes, comme vous, se moquent d'être obéissantes, et soumises aux volontés de leurs pères. Cela étoit bon autrefois.
1460**Angélique**
1461Le devoir d'une fille a des bornes, Madame, et la raison et les lois ne l'étendent point à toutes sortes de choses.
1462**Béline**
1463C'est-à-dire que vos pensées ne sont que pour le mariage ; mais vous voulez choisir un époux à votre fantaisie.
1464**Angélique**
1465Si mon père ne veut pas me donner un mari qui me plaise, je le conjurerai au moins de ne me point forcer à en épouser un que je ne puisse pas aimer.
1466**Argan**
1467Messieurs, je vous demande pardon de tout ceci.
1468**Angélique**
1469Chacun a son but en se mariant. Pour moi, qui ne veux un mari que pour l'aimer véritablement, et qui prétends en faire tout l'attachement de ma vie, je vous avoue que j'y cherche quelque précaution. Il y en a d'aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents, et se mettre en état de faire tout ce qu'elles voudront. Il y en a d'autres, Madame, qui font du mariage un commerce de pur intérêt, qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s'enrichir par la mort de ceux qu'elles épousent, et courent sans scrupule de mari en mari, pour s'approprier leurs dépouilles. Ces personnes-là, à la vérité, n'y cherchent pas tant de façons, et regardent peu la personne.
1470**Béline**
1471Je vous trouve aujourd'hui bien raisonnante, et je voudrois bien savoir ce que vous voulez dire par là.
1472**Angélique**
1473Moi, Madame, que voudrois-je dire que ce que je dis ?
1474**Béline**
1475Vous êtes si sotte, mamie, qu'on ne sauroit plus vous souffrir.
1476**Angélique**
1477Vous voudriez bien, Madame, m'obliger à vous répondre quelque impertinence ; mais je vous avertis que vous n'aurez pas cet avantage.
1478**Béline**
1479Il n'est rien d'égal à votre insolence.
1480**Angélique**
1481Non, Madame, vous avez beau dire.
1482**Béline**
1483Et vous avez un ridicule orgueil, une impertinente présomption qui fait hausser les épaules à tout le monde.
1484**Angélique**
1485Tout cela, Madame, ne servira de rien. Je serai sage en dépit de vous ; et pour vous ôter l'espérance de pouvoir réussir dans ce que vous voulez, je vais m'ôter de votre vue.
1486**Argan**
1487Ecoute, il n'y a point de milieu à cela : choisis d'épouser dans quatre jours, ou Monsieur, ou un convent. Ne vous mettez pas en peine, je la rangerai bien.
1488**Béline**
1489Je suis fâchée de vous quitter, mon fils, mais j'ai une affaire en ville, dont je ne puis me dispenser. Je reviendrai bientôt.
1490**Argan**
1491Allez, mamour, et passez chez votre notaire, afin qu'il expédie ce que vous savez.
1492**Béline**
1493Adieu, mon petit ami.
1494**Argan**
1495Adieu, mamie. Voilà une femme qui m'aime... cela n'est pas croyable.
1496**Monsieur Diafoirus**
1497Nous allons, Monsieur, prendre congé de vous.
1498**Argan**
1499Je vous prie, Monsieur, de me dire un peu comment je suis.
1500**Monsieur Diafoirus, lui tâte le pouls.**
1501Allons, Thomas, prenez l'autre bras de Monsieur, pour voir si vous saurez porter un bon jugement de son pouls. Quid dicis ?
1502**Thomas Diafoirus**
1503Dico que le pouls de Monsieur est le pouls d'un homme qui ne se porte point bien.
1504**Monsieur Diafoirus**
1505Bon.
1506**Thomas Diafoirus**
1507Qu'il est duriuscule, pour ne pas dire dur.
1508**Monsieur Diafoirus**
1509Fort bien.
1510**Thomas Diafoirus**
1511Repoussant.
1512**Monsieur Diafoirus**
1513Bene.
1514**Thomas Diafoirus**
1515Et même un peu caprisant.
1516**Monsieur Diafoirus**
1517Optime.
1518**Thomas Diafoirus**
1519Ce qui marque une intempérie dans le parenchyme splénique, c'est-à-dire la rate.
1520**Monsieur Diafoirus**
1521Fort bien.
1522**Argan**
1523Non : Monsieur Purgon dit que c'est mon foie qui est malade.
1524**Monsieur Diafoirus**
1525Eh ! oui : qui dit parenchyme, dit l'un et l'autre, à cause de l'étroite sympathie qu'ils ont ensemble, par le moyen du vas breve du pylore, et souvent des méats cholidoques. Il vous ordonne sans doute de manger force rôti ?
1526**Argan**
1527Non, rien que du bouilli.
1528**Monsieur Diafoirus**
1529Eh ! oui : rôti, bouilli, même chose. Il vous ordonne fort prudemment, et vous ne pouvez être en de meilleures mains.
1530**Argan**
1531Monsieur, combien est-ce qu'il faut mettre de grains de sel dans un oeuf ?
1532**Monsieur Diafoirus**
1533Six, huit, dix, par les nombres pairs ; comme dans les médicaments, par les nombres impairs.
1534**Argan**
1535Jusqu'au revoir, Monsieur.
Scène VII
1536Béline, Argan
1537**Béline**
1538Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis d'une chose à laquelle il faut que vous preniez garde. En passant par-devant la chambre d'Angélique, j'ai vu un jeune homme avec elle, qui s'est sauvé d'abord qu'il m'a vue.
1539**Argan**
1540Un jeune homme avec ma fille ?
1541**Béline**
1542Oui. Votre petite fille Louison étoit avec eux, qui pourra vous en dire des nouvelles.
1543**Argan**
1544Envoyez-la ici, mamour, envoyez-la ici. Ah, l'effrontée ! je ne m'étonne plus de sa résistance.
Scène VIII
1545Louison, Argan
1546**Louison**
1547Qu'est-ce que vous voulez, mon papa ? Ma belle-maman m'a dit que vous me demandez.
1548**Argan**
1549Oui, venez çà, avancez là. Tournez-vous, levez les yeux, regardez-moi. Eh !
1550**Louison**
1551Quoi, mon papa ?
1552**Argan**
1553Là.
1554**Louison**
1555Quoi ?
1556**Argan**
1557N'avez-vous rien à me dire ?
1558**Louison**
1559Je vous dirai, si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de Peau d'âne, ou bien la fable du Corbeau et du Renard, qu'on m'a apprise depuis peu.
1560**Argan**
1561Ce n'est pas là ce que je demande.
1562**Louison**
1563Quoi donc ?
1564**Argan**
1565Ah ! rusée, vous savez bien ce que je veux dire.
1566**Louison**
1567Pardonnez-moi, mon papa.
1568**Argan**
1569Est-ce là comme vous m'obéissez ?
1570**Louison**
1571Quoi ?
1572**Argan**
1573Ne vous ai-je pas recommandé de me venir dire d'abord tout ce que vous voyez ?
1574**Louison**
1575Oui, mon papa.
1576**Argan**
1577L'avez-vous fait ?
1578**Louison**
1579Oui, mon papa. Je vous suis venue dire tout ce que j'ai vu.
1580**Argan**
1581Et n'avez-vous rien vu aujourd'hui ?
1582**Louison**
1583Non, mon papa.
1584**Argan**
1585Non ?
1586**Louison**
1587Non, mon papa.
1588**Argan**
1589Assurément ?
1590**Louison**
1591Assurément.
1592**Argan**
1593Oh çà ! je m'en vais vous faire voir quelque chose, moi. (Il va prendre une poignée de verges.)
1594**Louison**
1595Ah ! mon papa.
1596**Argan**
1597Ah ! ah ! petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre soeur ?
1598**Louison**
1599Mon papa !
1600**Argan**
1601Voici qui vous apprendra à mentir.
1602**Louison se jette à genoux.**
1603Ah ! mon papa, je vous demande pardon. C'est que ma soeur m'avoit dit de ne pas vous le dire ; mais je m'en vais vous dire tout.
1604**Argan**
1605Il faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis après nous verrons au reste.
1606**Louison**
1607Pardon, mon papa !
1608**Argan**
1609Non, non.
1610**Louison**
1611Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet !
1612**Argan**
1613Vous l'aurez.
1614**Louison**
1615Au nom de Dieu ! mon papa, que je ne l'aye pas.
1616**Argan, la prenant pour la fouetter.**
1617Allons, allons.
1618**Louison**
1619Ah ! mon papa, vous m'avez blessée. Attendez : je suis morte. (Elle contrefait la morte.)
1620**Argan**
1621Holà ! Qu'est-ce là ? Louison, Louison. Ah, mon Dieu ! Louison. Ah ! ma fille ! Ah ! malheureux, ma pauvre fille est morte. Qu'ai-je fait, misérable ? Ah ! chiennes de verges. La peste soit des verges ! Ah ! ma pauvre fille, ma pauvre petite Louison.
1622**Louison**
1623La, la, mon papa, ne pleurez point tant, je ne suis pas morte tout à fait.
1624**Argan**
1625Voyez-vous la petite rusée ? Oh çà, çà ! je vous pardonne pour cette fois-ci, pourvu que vous me disiez bien tout.
1626**Louison**
1627Ho ! oui, mon papa.
1628**Argan**
1629Prenez-y bien garde au moins, car voilà un petit doigt qui sait tout, qui me dira si vous mentez.
1630**Louison**
1631Mais, mon papa, ne dites pas à ma soeur que je vous l'ai dit.
1632**Argan**
1633Non, non.
1634**Louison**
1635C'est, mon papa, qu'il est venu un homme dans la chambre de ma soeur comme j'y étois.
1636**Argan**
1637Hé bien ?
1638**Louison**
1639Je lui ai demandé ce qu'il demandoit, et il m'a dit qu'il étoit son maître à chanter.
1640**Argan**
1641Hon, hon. Voilà l'affaire. Hé bien ?
1642**Louison**
1643Ma soeur est venue après.
1644**Argan**
1645Hé bien ?
1646**Louison**
1647Elle lui a dit : "Sortez, sortez, sortez, mon Dieu ! sortez ; vous me mettez au désespoir."
1648**Argan**
1649Hé bien ?
1650**Louison**
1651Et lui, il ne vouloit pas sortir.
1652**Argan**
1653Qu'est-ce qu'il lui disoit ?
1654**Louison**
1655Il lui disoit je ne sais combien de choses.
1656**Argan**
1657Et quoi encore ?
1658**Louison**
1659Il lui disoit tout ci, tout ça, qu'il l'aimoit bien, et qu'elle étoit la plus belle du monde.
1660**Argan**
1661Et puis après ?
1662**Louison**
1663Et puis après, il se mettoit à genoux devant elle.
1664**Argan**
1665Et puis après ?
1666**Louison**
1667Et puis après, il lui baisoit les mains.
1668**Argan**
1669Et puis après ?
1670**Louison**
1671Et puis après, ma belle-maman est venue à la porte, et il s'est enfui.
1672**Argan**
1673Il n'y a point autre chose ?
1674**Louison**
1675Non, mon papa.
1676**Argan**
1677Voilà mon petit doigt pourtant qui gronde quelque chose. (Il met son doigt à son oreille.) Attendez. Eh ! ah, ah ! oui ? Oh, oh ! voilà mon petit doigt qui me dit quelque chose que vous avez vu, et que vous ne m'avez pas dit.
1678**Louison**
1679Ah ! mon papa, votre petit doigt est un menteur.
1680**Argan**
1681Prenez garde.
1682**Louison**
1683Non, mon papa, ne le croyez pas, il ment, je vous assure.
1684**Argan**
1685Oh bien, bien ! nous verrons cela. Allez-vous-en, et prenez bien garde à tout : allez. Ah ! il n'y a plus d'enfants. Ah ! que d'affaires ! je n'ai pas seulement le loisir de songer à ma maladie. En vérité, je n'en puis plus. (Il se remet dans sa chaise.)
Scène IX
1686Béralde, Argan
1687**Béralde**
1688Hé bien ! mon frère, qu'est-ce ? comment vous portez-vous ?
1689**Argan**
1690Ah ! mon frère, fort mal.
1691**Béralde**
1692Comment "fort mal" ?
1693**Argan**
1694Oui, je suis dans une foiblesse si grande, que cela n'est pas croyable.
1695**Béralde**
1696Voilà qui est fâcheux.
1697**Argan**
1698Je n'ai pas seulement la force de pouvoir parler.
1699**Béralde**
1700J'étois venu ici, mon frère, vous proposer un parti pour ma nièce Angélique.
1701**Argan, parlant avec emportement, et se levant de sa chaise.**
1702Mon frère, ne me parlez point de cette coquine-là. C'est une friponne, une impertinente, une effrontée, que je mettrai dans un convent avant qu'il soit deux jours.
1703**Béralde**
1704Ah ! voilà qui est bien : je suis bien aise que la force vous revienne un peu, et que ma visite vous fasse du bien. Oh çà ! nous parlerons d'affaires tantôt. Je vous amène ici un divertissement, que j'ai rencontré, qui dissipera votre chagrin, et vous rendra l'âme mieux disposée aux choses que nous avons à dire. Ce sont des Egyptiens, vêtus en Mores, qui font des danses mêlées de chansons, où je suis sûr que vous prendrez plaisir ; et cela vaudra bien une ordonnance de Monsieur Purgon. Allons.
Second intermède
1705Le frère du Malade imaginaire lui amène, pour le divertir, plusieurs Egyptiens et Egyptiennes, vêtus en Mores, qui font des danses entremêlées de chansons.
1706**Première femme More**
1707Profitez du printemps
1708De vos beaux ans,
1709Aimable jeunesse ;
1710Profitez du printemps
1711De vos beaux ans,
1712Donnez-vous à la tendresse.
1713Les plaisirs les plus charmants,
1714Sans l'amoureuse flamme,
1715Pour contenter une âme
1716N'ont points d'attraits assez puissants.
1717Profitez du printemps
1718De vos beaux ans,
1719Aimable jeunesse ;
1720Profitez du printemps
1721De vos beaux ans,
1722Donnez-vous à la tendresse.
1723Ne perdez point ces précieux moments :
1724La beauté passe,
1725Le temps l'efface,
1726L'âge de glace
1727Vient à sa place,
1728Qui nous ôte le goût de ces doux passe-temps.
1729Profitez du printemps
1730De vos beaux ans
1731Aimable jeunesse ;
1732Profitez du printemps
1733De vos beaux ans.
1734Donnez-vous à la tendresse.
1735**Seconde femme More**
1736Quand d'aimer on nous presse
1737A quoi songez-vous ?
1738Nos coeurs, dans la jeunesse,
1739N'ont vers la tendresse
1740Qu'un penchant trop doux ;
1741L'amour a pour nous prendre
1742De si doux attraits,
1743Que de soi, sans attendre,
1744On voudroit se rendre
1745A ses premiers traits :
1746Mais tout ce qu'on écoute
1747Des vives douleurs
1748Et des pleurs
1749Qu'il nous coûte
1750Fait qu'on en redoute
1751Toutes les douceurs.
1752**Troisième femme More**
1753Il est doux, à notre âge,
1754D'aimer tendrement
1755Un amant
1756Qui s'engage :
1757Mais s'il est volage,
1758Hélas ! quel tourment !
1759**Quatrième femme More**
1760L'amant qui se dégage
1761N'est pas le malheur :
1762La douleur
1763Et la rage,
1764C'est que le volage
1765Garde notre coeur.
1766**Seconde femme More**
1767Quel parti faut-il prendre
1768Pour nos jeunes coeurs ?
1769**Quatrième femme More**
1770Devons-nous nous y rendre
1771Malgré ses rigueurs ?
1772**Ensemble**
1773Oui, suivons ses ardeurs,
1774Ses transports, ses caprices,
1775Ses douces langueurs ;
1776S'il a quelques supplices,
1777Il a cent délices
1778Qui charment les coeurs.
1779Entrée de ballet. Tous les Mores dansent ensemble et font sauter des singes qu'ils ont amenés avec eux.
Acte III
Scène I
1780Béralde, Argan, Toinette
1781**Béralde**
1782Hé bien ! mon frère, qu'en dites-vous ? cela ne vaut-il pas bien une prise de casse ?
1783**Toinette**
1784Hon, de bonne casse est bonne.
1785**Béralde**
1786Oh çà ! voulez-vous que nous parlions un peu ensemble ?
1787**Argan**
1788Un peu de patience, mon frère, je vais revenir.
1789**Toinette**
1790Tenez, Monsieur, vous ne songez pas que vous ne sauriez marcher sans bâton.
1791**Argan**
1792Tu as raison.
Scène II
1793Béralde, Toinette
1794**Toinette**
1795N'abandonnez pas, s'il vous plaît, les intérêts de votre nièce.
1796**Béralde**
1797J'emploierai toutes choses pour lui obtenir ce qu'elle souhaite.
1798**Toinette**
1799Il faut absolument empêcher ce mariage extravagant qu'il s'est mis dans la fantaisie, et j'avois songé en moi-même que ç'auroit été une bonne affaire de pouvoir introduire ici un médecin à notre poste, pour le dégoûter de son Monsieur Purgon, et lui décrier sa conduite. Mais, comme nous n'avons personne en main pour cela, j'ai résolu de jouer un tour de ma tête.
1800**Béralde**
1801Comment ?
1802**Toinette**
1803C'est une imagination burlesque. Cela sera peut-être plus heureux que sage. Laissez-moi faire : agissez de votre côté. Voici notre homme.
Scène III
1804Argan, Béralde
1805**Béralde**
1806Vous voulez bien, mon frère, que je vous demande, avant toute chose, de ne vous point échauffer l'esprit dans notre conversation.
1807**Argan**
1808Voilà qui est fait.
1809**Béralde**
1810De répondre sans nulle aigreur aux choses que je pourrai vous dire.
1811**Argan**
1812Oui.
1813**Béralde**
1814Et de raisonner ensemble, sur les affaires dont nous avons à parler, avec un esprit détaché de toute passion.
1815**Argan**
1816Mon Dieu ! oui. Voilà bien du préambule.
1817**Béralde**
1818D'où vient, mon frère, qu'ayant le bien que vous avez, et n'ayant d'enfants qu'une fille, car je ne compte pas la petite, d'où vient, dis-je, que vous parlez de la mettre dans un couvent ?
1819**Argan**
1820D'où vient, mon frère, que je suis maître dans ma famille pour faire ce que bon me semble ?
1821**Béralde**
1822Votre femme ne manque pas de vous conseiller de vous défaire ainsi de vos deux filles, et je ne doute point que, par un esprit de charité, elle ne fût ravie de les voir toutes deux bonnes religieuses.
1823**Argan**
1824Oh çà ! nous y voici. Voilà d'abord la pauvre femme en jeu : c'est elle qui fait tout le mal, et tout le monde lui en veut.
1825**Béralde**
1826Non, mon frère ; laissons-la là ; c'est une femme qui a les meilleures intentions du monde pour votre famille, et qui est détachée de toute sorte d'intérêt, qui a pour vous une tendresse merveilleuse, et qui montre pour vos enfants une affection et une bonté qui n'est pas concevable : cela est certain. N'en parlons point, et revenons à votre fille. Sur quelle pensée, mon frère, la voulez-vous donner en mariage au fils d'un médecin ?
1827**Argan**
1828Sur la pensée, mon frère, de me donner un gendre tel qu'il me faut.
1829**Béralde**
1830Ce n'est point là, mon frère, le fait de votre fille, et il se présente un parti plus sortable pour elle.
1831**Argan**
1832Oui, mais celui-ci, mon frère ; est plus sortable pour moi.
1833**Béralde**
1834Mais le mari qu'elle doit prendre doit-il être, mon frère, ou pour elle, ou pour vous ?
1835**Argan**
1836Il doit être, mon frère, et pour elle, et pour moi, et je veux mettre dans ma famille les gens dont j'ai besoin.
1837**Béralde**
1838Par cette raison-là, si votre petite étoit grande, vous lui donneriez en mariage un apothicaire ?
1839**Argan**
1840Pourquoi non ?
1841**Béralde**
1842Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires et de vos médecins, et que vous vouliez être malade en dépit des gens et de la nature ?
1843**Argan**
1844Comment l'entendez-vous, mon frère ?
1845**Béralde**
1846J'entends, mon frère, que je ne vois point d'homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderois point une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien, et que vous avez un corps parfaitement bien composé, c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris, vous n'avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament, et que vous n'êtes point crevé de toutes les médecines qu'on vous a fait prendre.
1847**Argan**
1848Mais savez-vous, mon frère, que c'est cela qui me conserve, et que Monsieur Purgon dit que je succomberois, s'il étoit seulement trois jours sans prendre soin de moi ?
1849**Béralde**
1850Si vous n'y prenez garde, il prendra tant de soin de vous, qu'il vous envoiera en l'autre monde.
1851**Argan**
1852Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc point à la médecine ?
1853**Béralde**
1854Non, mon frère, et je ne vois pas que, pour son salut, il soit nécessaire d'y croire.
1855**Argan**
1856Quoi ? vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde, et que tous les siècles ont révérée ?
1857**Béralde**
1858Bien loin de la tenir véritable, je la trouve, entre nous, une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes ; et à regarder les choses en philosophe, je ne vois point de plus plaisante momerie, je ne vois rien de plus ridicule qu'un homme qui se veut mêler d'en guérir un autre.
1859**Argan**
1860Pourquoi ne voulez-vous pas, mon frère, qu'un homme en puisse guérir un autre ?
1861**Béralde**
1862Par la raison, mon frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères, jusques ici, où les hommes ne voient goutte, et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connoître quelque chose.
1863**Argan**
1864Les médecins ne savent donc rien, à votre compte ?
1865**Béralde**
1866Si fait, mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités, savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les définir et les diviser ; mais, pour ce qui est de les guérir, c'est ce qu'ils ne savent point du tout.
1867**Argan**
1868Mais toujours faut-il demeurer d'accord que, sur cette matière, les médecins en savent plus que les autres.
1869**Béralde**
1870Ils savent, mon frère, ce que je vous ai dit, qui ne guérit pas de grand'chose ; et toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets.
1871**Argan**
1872Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi sages et aussi habiles que vous ; et nous voyons que, dans la maladie, tout le monde a recours aux médecins.
1873**Béralde**
1874C'est une marque de la foiblesse humaine, et non pas de la vérité de leur art.
1875**Argan**
1876Mais il faut bien que les médecins croient leur art véritable, puisqu'ils s'en servent pour eux-mêmes.
1877**Béralde**
1878C'est qu'il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes dans l'erreur populaire, dont ils profitent, et d'autres qui en profitent sans y être. Votre Monsieur Purgon, par exemple, n'y sait point de finesse : c'est un homme tout médecin, depuis la tête jusqu'aux pieds ; un homme qui croit à ses règles plus qu'à toutes les démonstrations des mathématiques, et qui croiroit du crime à les vouloir examiner ; qui ne voit rien d'obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile, et qui, avec une impétuosité de prévention, une roideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu'il pourra vous faire : c'est de la meilleure foi du monde qu'il vous expédiera, et il ne fera, en vous tuant, que ce qu'il a fait à sa femme et ses enfants, et ce qu'en un besoin il feroit à lui-même.
1879**Argan**
1880C'est que vous avez, mon frère, une dent de lait contre lui. Mais enfin venons au fait. Que faire donc quand on est malade ?
1881**Béralde**
1882Rien, mon frère.
1883**Argan**
1884Rien ?
1885**Béralde**
1886Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, d'elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notre impatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.
1887**Argan**
1888Mais il faut demeurer d'accord, mon frère, qu'on peut aider cette nature par de certaines choses.
1889**Béralde**
1890Mon Dieu ! mon frère, ce sont pures idées, dont nous aimons à nous repaître ; et, de tout temps, il s'est glissé parmi les hommes de belles imaginations, que nous venons à croire, parce qu'elles nous flattent et qu'il seroit à souhaiter qu'elles fussent véritables. Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions ; lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le coeur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années : il vous dit justement le roman de la médecine. Mais quand vous en venez à la vérité et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout cela, et il en est comme de ces beaux songes qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus.
1891**Argan**
1892C'est-à-dire que toute la science du monde est renfermée dans votre tête, et vous voulez en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle.
1893**Béralde**
1894Dans les discours et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes que vos grands médecins. Entendez-les parler : les plus habiles gens du monde ; voyez-les faire : les plus ignorants de tous les hommes.
1895**Argan**
1896Hoy ! Vous êtes un grand docteur, à ce que je vois, et je voudrois bien qu'il y eut ici quelqu'un de ces Messieurs pour rembarrer vos raisonnements et rabaisser votre caquet.
1897**Béralde**
1898Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la médecine ; et chacun, à ses périls et fortune, peut croire tout ce qu'il lui plaît. Ce que j'en dis n'est qu'entre nous, et j'aurois souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l'erreur où vous êtes, et, pour vous divertir, vous mener voir sur ce chapitre quelqu'une des comédies de Molière.
1899**Argan**
1900C'est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le trouve bien plaisant d'aller jouer d'honnêtes gens comme les médecins.
1901**Béralde**
1902Ce ne sont point les médecins qu'il joue, mais le ridicule de la médecine.
1903**Argan**
1904C'est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine ; voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s'attaquer au corps des médecins, et d'aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces Messieurs-là.
1905**Béralde**
1906Que voulez-vous qu'il y mette que les diverses professions des hommes ? On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d'aussi bonne maison que les médecins.
1907**Argan**
1908Par la mort non de diable ! si j'étois que des médecins, je me vengerois de son impertinence ; et quand il sera malade, je le laisserois mourir sans secours. Il auroit beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerois pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement, et je lui dirois : "Crève, crève ! cela t'apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté."
1909**Béralde**
1910Vous voilà bien en colère contre lui.
1911**Argan**
1912Oui, c'est un malavisé, et si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis.
1913**Béralde**
1914Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours.
1915**Argan**
1916Tant pis pour lui s'il n'a point recours aux remèdes.
1917**Béralde**
1918Il a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie ; mais que, pour lui, il n'a justement de la force que pour porter son mal.
1919**Argan**
1920Les sottes raisons que voilà ! Tenez, mon frère, ne parlons point de cet homme-là davantage, car cela m'échauffe la bile, et vous me donneriez mon mal.
1921**Béralde**
1922Je le veux bien, mon frère ; et, pour changer de discours, je vous dirai que, sur une petite répugnance que vous témoigne votre fille, vous ne devez point prendre les résolutions violentes de la mettre dans un couvent ; que, pour le choix d'un gendre, il ne vous faut pas suivre aveuglément la passion qui vous emporte, et qu'on doit, sur cette matière, s'accommoder un peu à l'inclination d'une fille, puisque c'est pour toute la vie, et que de là dépend tout le bonheur d'un mariage.
Scène IV
1923Monsieur Fleurant, une seringue à la main ; Argan, Béralde
1924**Argan**
1925Ah ! mon frère, avec votre permission.
1926**Béralde**
1927Comment ? que voulez-vous faire ?
1928**Argan**
1929Prendre ce petit lavement-là ; ce sera bientôt fait.
1930**Béralde**
1931Vous vous moquez. Est-ce que vous ne sauriez être un moment sans lavement ou sans médecine ? Remettez cela à une autre fois, et demeurez un peu en repos.
1932**Argan**
1933Monsieur Fleurant, à ce soir, ou à demain au matin.
1934**Monsieur Fleurant, à Béralde.**
1935De quoi vous mêlez-vous de vous opposer aux ordonnances de la médecine, et d'empêcher Monsieur de prendre mon clystère ? Vous êtes bien plaisant d'avoir cette hardiesse-là !
1936**Béralde**
1937Allez, Monsieur, on voit bien que vous n'avez pas accoutumé de parler à des visages.
1938**Monsieur Fleurant**
1939On ne doit point ainsi se jouer des remèdes, et me faire perdre mon temps. Je ne suis venu ici que sur une bonne ordonnance, et je vais dire à Monsieur Purgon comme on m'a empêché d'exécuter ses ordres et de faire ma fonction. Vous verrez, vous verrez...
1940**Argan**
1941Mon frère, vous serez cause ici de quelque malheur.
1942**Béralde**
1943Le grand malheur de ne pas prendre un lavement que Monsieur Purgon a ordonné. Encore un coup, mon frère, est-il possible qu'il n'y ait pas moyen de vous guérir de la maladie des médecins, et que vous vouliez être, toute votre vie, enseveli dans leurs remèdes ?
1944**Argan**
1945Mon Dieu ! mon frère, vous en parlez comme un homme qui se porte bien ; mais, si vous étiez à ma place, vous changeriez bien de langage. Il est aisé de parler contre la médecine quand on est en pleine santé.
1946**Béralde**
1947Mais quel mal avez-vous ?
1948**Argan**
1949Vous me feriez enrager. Je voudrois que vous l'eussiez mon mal, pour voir si vous jaseriez tant. Ah ! voici Monsieur Purgon.
Scène V
1950Monsieur Purgon, Argan, Béralde, Toinette
1951**Monsieur Purgon**
1952Je viens d'apprendre là-bas, à la porte, de jolies nouvelles : qu'on se moque ici de mes ordonnances, et qu'on a fait refus de prendre le remède que j'avois prescrit.
1953**Argan**
1954Monsieur, ce n'est pas...
1955**Monsieur Purgon**
1956Voilà une hardiesse bien grande, une étrange rébellion d'un malade contre son médecin.
1957**Toinette**
1958Cela est épouvantable.
1959**Monsieur Purgon**
1960Un clystère que j'avois pris plaisir à composer moi-même.
1961**Argan**
1962Ce n'est pas moi...
1963**Monsieur Purgon**
1964Inventé et formé dans toutes les règles de l'art.
1965**Toinette**
1966Il a tort.
1967**Monsieur Purgon**
1968Et qui devoit faire dans des entrailles un effet merveilleux
1969**Argan**
1970Mon frère ?
1971**Monsieur Purgon**
1972Le renvoyer avec mépris !
1973**Argan**
1974C'est lui...
1975**Monsieur Purgon**
1976C'est une action exorbitante.
1977**Toinette**
1978Cela est vrai.
1979**Monsieur Purgon**
1980Un attentat énorme contre la médecine.
1981**Argan**
1982Il est cause...
1983**Monsieur Purgon**
1984Un crime de lèse-Faculté, qui ne se peut assez punir
1985**Toinette**
1986Vous avez raison.
1987**Monsieur Purgon**
1988Je vous déclare que je romps commerce avec vous.
1989**Argan**
1990C'est mon frère...
1991**Monsieur Purgon**
1992Que je ne veux plus d'alliance avec vous.
1993**Toinette**
1994Vous ferez bien.
1995**Monsieur Purgon**
1996Et que, pour finir toute liaison avec vous, voilà la donation que je faisois à mon neveu, en faveur du mariage.
1997**Argan**
1998C'est mon frère qui a fait tout le mal.
1999**Monsieur Purgon**
2000Mépriser mon clystère !
2001**Argan**
2002Faites-le venir, je m'en vais le prendre.
2003**Monsieur Purgon**
2004Je vous aurois tiré d'affaire avant qu'il fût peu.
2005**Toinette**
2006Il ne le mérite pas.
2007**Monsieur Purgon**
2008J'allois nettoyer votre corps et en évacuer entièrement les mauvaises humeurs.
2009**Argan**
2010Ah, mon frère !
2011**Monsieur Purgon**
2012Et je ne voulois plus qu'une douzaine de médecines, pour vuider le fond du sac.
2013**Toinette**
2014Il est indigne de vos soins.
2015**Monsieur Purgon**
2016Mais puisque vous n'avez pas voulu guérir par mes mains.
2017**Argan**
2018Ce n'est pas ma faute.
2019**Monsieur Purgon**
2020Puisque vous vous êtes soustrait de l'obéissance que l'on doit à son médecin,
2021**Toinette**
2022Cela crie vengeance.
2023**Monsieur Purgon**
2024Puisque vous vous êtes déclaré rebelle aux remèdes que je vous ordonnois...
2025**Argan**
2026Hé ! point du tout.
2027**Monsieur Purgon**
2028J'ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l'intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l'âcreté de votre bile et à la féculence de vos humeurs.
2029**Toinette**
2030C'est fort bien fait.
2031**Argan**
2032Mon Dieu !
2033**Monsieur Purgon**
2034Et je veux qu'avant qu'il soit quatre jours vous deveniez dans un état incurable.
2035**Argan**
2036Ah ! miséricorde !
2037**Monsieur Purgon**
2038Que vous tombiez dans la bradypepsie.
2039**Argan**
2040Monsieur Purgon !
2041**Monsieur Purgon**
2042De la bradypepsie dans la dyspepsie.
2043**Argan**
2044Monsieur Purgon !
2045**Monsieur Purgon**
2046De la dyspepsie dans l'apepsie.
2047**Argan**
2048Monsieur Purgon !
2049**Monsieur Purgon**
2050De l'apepsie dans la lienterie...
2051**Argan**
2052Monsieur Purgon !
2053**Monsieur Purgon**
2054De la lienterie dans la dysenterie...
2055**Argan**
2056Monsieur Purgon !
2057**Monsieur Purgon**
2058De la dysenterie dans l'hydropisie...
2059**Argan**
2060Monsieur Purgon !
2061**Monsieur Purgon**
2062Et de l'hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit votre folie.
Scène VI
2063Argan, Béralde
2064**Argan**
2065Ah, mon Dieu ! je suis mort. Mon frère, vous m'avez perdu.
2066**Béralde**
2067Quoi ? qu'y a-t-il ?
2068**Argan**
2069Je n'en puis plus. Je sens déjà que la médecine se venge.
2070**Béralde**
2071Ma foi ! mon frère, vous êtes fou, et je ne voudrois pas, pour beaucoup de choses, qu'on vous vît faire ce que vous faites. Tâtez-vous un peu, je vous prie, revenez à vous-même, et ne donnez point tant à votre imagination.
2072**Argan**
2073Vous voyez, mon frère, les étranges maladies dont il m'a menacé.
2074**Béralde**
2075Le simple homme que vous êtes !
2076**Argan**
2077Il dit que je deviendrai incurable avant qu'il soit quatre jours.
2078**Béralde**
2079Et ce qu'il dit, que fait-il à la chose ? Est-ce un oracle qui a parlé ? Il me semble, à vous entendre, que Monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que, d'autorité suprême, il vous l'allonge et vous le raccourcisse comme il lui plaît. Songez que les principes de votre vie sont en vous-même, et que le courroux de Monsieur Purgon est aussi peu capable de vous faire mourir que ses remèdes de vous faire vivre. Voici une aventure, si vous voulez, à vous défaire des médecins, ou, si vous êtes né à ne pouvoir vous en passer, il est aisé d'en avoir un autre, avec lequel, mon frère, vous puissiez courir un peu moins de risque.
2080**Argan**
2081Ah ! mon frère, il sait tout mon tempérament et la manière dont il faut me gouverner.
2082**Béralde**
2083Il faut vous avouer que vous êtes un homme d'une grande prévention, et que vous voyez les choses avec d'étranges yeux.
Scène VII
2084Toinette, Argan, Béralde
2085**Toinette**
2086Monsieur, voilà un médecin qui demande à vous voir.
2087**Argan**
2088Et quel médecin ?
2089**Toinette**
2090Un médecin de la médecine.
2091**Argan**
2092Je te demande qui il est ?
2093**Toinette**
2094Je ne le connois pas ; mais il me ressemble comme deux gouttes d'eau, et si je n'étois sûre que ma mère étoit honnête femme, je dirois que ce seroit quelque petit frère qu'elle m'auroit donné depuis le trépas de mon père.
2095**Argan**
2096Fais-le venir.
2097**Béralde**
2098Vous êtes servi à souhait : un médecin vous quitte, un autre se présente.
2099**Argan**
2100J'ai bien peur que vous ne soyez cause de quelque malheur.
2101**Béralde**
2102Encore ! vous en revenez toujours là ?
2103**Argan**
2104Voyez-vous ? j'ai sur le coeur toutes ces maladies-là que je ne connois point, ces...
Scène VIII
2105Toinette, en médecin ; Argan, Béralde
2106**Toinette**
2107Monsieur, agréez que je vienne vous rendre visite et vous offrir mes petits services pour toutes les saignées et les purgations dont vous aurez besoin.
2108**Argan**
2109Monsieur, je vous suis fort obligé. Par ma foi ! voilà Toinette elle-même.
2110**Toinette**
2111Monsieur, je vous prie de m'excuser, j'ai oublié de donner une commission à mon valet ; je reviens tout à l'heure.
2112**Argan**
2113Eh ! ne diriez-vous pas que c'est effectivement Toinette ?
2114**Béralde**
2115Il est vrai que la ressemblance est tout à fait grande. Mais ce n'est pas la première fois qu'on a vu de ces sortes de choses, et les histoires ne sont pleines que de ces jeux de la nature.
2116**Argan**
2117Pour moi, j'en suis surpris, et...
Scène IX
2118Toinette, Argan, Béralde
2119Toinette quitte son habit de médecin si promptement qu'il est difficile de croire que ce soit elle qui a paru en médecin.
2120**Toinette**
2121Que voulez-vous, Monsieur ?
2122**Argan**
2123Comment ?
2124**Toinette**
2125Ne m'avez-vous pas appelée ?
2126**Argan**
2127Moi ? non.
2128**Toinette**
2129Il faut donc que les oreilles m'ayent corné.
2130**Argan**
2131Demeure un peu ici pour voir comme ce médecin te ressemble.
2132**Toinette, en sortant, dit :**
2133Oui, vraiment, j'ai affaire là-bas, et je l'ai assez vu.
2134**Argan**
2135Si je ne les voyois tous deux, je croirois que ce n'est qu'un.
2136**Béralde**
2137J'ai lu des choses surprenantes de ces sortes de ressemblances, et nous en avons vu de notre temps où tout le monde s'est trompé.
2138**Argan**
2139Pour moi, j'aurois été trompé à celle-là, et j'aurois juré que c'est la même personne.
Scène X
2140Toinette, en médecin ; Argan, Béralde
2141**Toinette**
2142Monsieur, je vous demande pardon de tout mon coeur.
2143**Argan**
2144Cela est admirable !
2145**Toinette**
2146Vous ne trouverez pas mauvais, s'il vous plaît, la curiosité que j'ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes ; et votre réputation, qui s'étend partout, peut excuser la liberté que j'ai prise.
2147**Argan**
2148Monsieur, je suis votre serviteur.
2149**Toinette**
2150Je vois, Monsieur, que vous me regardez fixement. Quel âge croyez-vous bien que j'aye ?
2151**Argan**
2152Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt-six ou vingt-sept ans.
2153**Toinette**
2154Ah, ah, ah, ah, ah ! j'en ai quatre-vingt-dix.
2155**Argan**
2156Quatre-vingt-dix ?
2157**Toinette**
2158Oui. Vous voyez un effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux.
2159**Argan**
2160Par ma foi ! voilà un beau jeune vieillard pour quatre-vingt-dix ans.
2161**Toinette**
2162Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d'illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m'occuper, capables d'exercer les grands et beaux secrets que j'ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m'amuser à ce menu fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatisme et défluxions, à ces fiévrottes, à ces vapeurs, et à ces migraines. Je veux des maladies d'importance : de bonnes fièvres continues avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies avec des inflammations de poitrine : c'est là que je me plais, c'est là que je triomphe ; et je voudrois, Monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l'agonie, pour vous montrer l'excellence de mes remèdes, et l'envie que j'aurois de vous rendre service.
2163**Argan**
2164Je vous suis obligé, Monsieur, des bontés que vous avez pour moi.
2165**Toinette**
2166Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ahy, je vous ferai bien aller comme vous devez. Hoy, ce pouls-là fait l'impertinent : je vois bien que vous ne me connoissez pas encore. Qui est votre médecin ?
2167**Argan**
2168Monsieur Purgon.
2169**Toinette**
2170Cet homme-là n'est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi dit-il que vous êtes malade ?
2171**Argan**
2172Il dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate.
2173**Toinette**
2174Ce sont tous des ignorants : c'est du poumon que vous êtes malade.
2175**Argan**
2176Du poumon ?
2177**Toinette**
2178Oui. Que sentez-vous ?
2179**Argan**
2180Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
2181**Toinette**
2182Justement, le poumon.
2183**Argan**
2184Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.
2185**Toinette**
2186Le poumon.
2187**Argan**
2188J'ai quelquefois des maux de coeur.
2189**Toinette**
2190Le poumon.
2191**Argan**
2192Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.
2193**Toinette**
2194Le poumon.
2195**Argan**
2196Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'étoit des coliques.
2197**Toinette**
2198Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ?
2199**Argan**
2200Oui, Monsieur.
2201**Toinette**
2202Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin ?
2203**Argan**
2204Oui, Monsieur.
2205**Toinette**
2206Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas et vous êtes bien aise de dormir ?
2207**Argan**
2208Oui, Monsieur.
2209**Toinette**
2210Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture ?
2211**Argan**
2212Il m'ordonne du potage.
2213**Toinette**
2214Ignorant.
2215**Argan**
2216De la volaille.
2217**Toinette**
2218Ignorant.
2219**Argan**
2220Du veau.
2221**Toinette**
2222Ignorant.
2223**Argan**
2224Des bouillons.
2225**Toinette**
2226Ignorant.
2227**Argan**
2228Des oeufs frais.
2229**Toinette**
2230Ignorant.
2231**Argan**
2232Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le ventre.
2233**Toinette**
2234Ignorant.
2235**Argan**
2236Et surtout de boire mon vin fort trempé.
2237**Toinette**
2238Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Il faut boire votre vin pur ; et pour épaissir votre sang qui est trop subtil, il faut manger de bon gros boeuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande, du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main, et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville.
2239**Argan**
2240Vous m'obligez beaucoup.
2241**Toinette**
2242Que diantre faites-vous de ce bras-là ?
2243**Argan**
2244Comment ?
2245**Toinette**
2246Voilà un bras que je me ferois couper tout à l'heure, si j'étois que de vous.
2247**Argan**
2248Et pourquoi ?
2249**Toinette**
2250Ne voyez-vous pas qu'il tire à soi toute la nourriture, et qu'il empêche ce côté-là de profiter ?
2251**Argan**
2252Oui ; mais j'ai besoin de mon bras.
2253**Toinette**
2254Vous avez là aussi un oeil droit que je me ferois crever, si j'étois en votre place.
2255**Argan**
2256Crever un oeil ?
2257**Toinette**
2258Ne voyez-vous pas qu'il incommode l'autre, et lui dérobe sa nourriture ? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt, vous en verrez plus clair de l'oeil gauche.
2259**Argan**
2260Cela n'est pas pressé.
2261**Toinette**
2262Adieu. Je suis fâché de vous quitter si tôt ; mais il faut que je me trouve à une grande consultation qui se doit faire pour un homme qui mourut hier.
2263**Argan**
2264Pour un homme qui mourut hier ?
2265**Toinette**
2266Oui, pour aviser, et voir ce qu'il auroit fallu lui faire pour le guérir. Jusqu'au revoir.
2267**Argan**
2268Vous savez que les malades ne reconduisent point.
2269**Béralde**
2270Voilà un médecin vraiment qui paroît fort habile.
2271**Argan**
2272Oui, mais il va un peu bien vite.
2273**Béralde**
2274Tous les grands médecins sont comme cela.
2275**Argan**
2276Me couper un bras, et me crever un oeil, afin que l'autre se porte mieux ? J'aime bien mieux qu'il ne se porte pas si bien. La belle opération, de me rendre borgne et manchot !
Scène XI
2277Toinette, Argan, Béralde
2278**Toinette**
2279Allons, allons, je suis votre servante, je n'ai pas envie de rire.
2280**Argan**
2281Qu'est-ce que c'est ?
2282**Toinette**
2283Votre médecin, ma foi ! qui me vouloit tâter le pouls.
2284**Argan**
2285Voyez un peu, à l'âge de quatre-vingt-dix ans !
2286**Béralde**
2287Oh çà, mon frère, puisque voilà votre Monsieur Purgon brouillé avec vous, ne voulez-vous pas bien que je vous parle du parti qui s'offre pour ma nièce ?
2288**Argan**
2289Non, mon frère : je veux la mettre dans un convent, puisqu'elle s'est opposée à mes volontés. Je vois bien qu'il y a quelque amourette là-dessous, et j'ai découvert certaine entrevue secrète, qu'on ne sait pas que j'aye découverte.
2290**Béralde**
2291Hé bien ! mon frère, quand il y auroit quelque petite inclination, cela seroit-il si criminel, et rien peut-il vous offenser, quand tout ne va qu'à des choses honnêtes comme le mariage ?
2292**Argan**
2293Quoi qu'il en soit, mon frère, elle sera religieuse, c'est une chose résolue.
2294**Béralde**
2295Vous voulez faire plaisir à quelqu'un.
2296**Argan**
2297Je vous entends : vous en revenez toujours là, et ma femme vous tient au coeur.
2298**Béralde**
2299Hé bien ! oui, mon frère, puisqu'il faut parler à coeur ouvert, c'est votre femme que je veux dire ; et non plus que l'entêtement de la médecine, je ne puis vous souffrir l'entêtement où vous êtes pour elle, et voir que vous donniez tête baissée dans tous les pièges qu'elle vous tend.
2300**Toinette**
2301Ah ! Monsieur, ne parlez point de Madame : c'est une femme sur laquelle il n'y a rien à dire, une femme sans artifice, et qui aime Monsieur, qui l'aime... on ne peut pas dire cela.
2302**Argan**
2303Demandez-lui un peu les caresses qu'elle me fait.
2304**Toinette**
2305Cela est vrai.
2306**Argan**
2307L'inquiétude que lui donne ma maladie.
2308**Toinette**
2309Assurément.
2310**Argan**
2311Et les soins et les peines qu'elle prend autour de moi.
2312**Toinette**
2313Il est certain. Voulez-vous que je vous convainque, et vous fasse voir tout à l'heure comme Madame aime Monsieur ? Monsieur, souffrez que je lui montre son bec jaune, et le tire d'erreur.
2314**Argan**
2315Comment ?
2316**Toinette**
2317Madame s'en va revenir. Mettez-vous tout étendu dans cette chaise, et contrefaites le mort. Vous verrez la douleur où elle sera, quand je lui dirai la nouvelle.
2318**Argan**
2319Je le veux bien.
2320**Toinette**
2321Oui ; mais ne la laissez pas longtemps dans le désespoir, car elle en pourroit bien mourir.
2322**Argan**
2323Laisse-moi faire.
2324**Toinette, à Béralde.**
2325Cachez-vous, vous, dans ce coin-là.
2326**Argan**
2327N'y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort ?
2328**Toinette**
2329Non, non : quel danger y auroit-il ? Etendez-vous là seulement. (Bas.) Il y aura plaisir à confondre votre frère. Voici Madame. Tenez-vous bien.
Scène XII
2330Béline, Toinette, Argan, Béralde
2331Toinette s'écrie. Ah, mon Dieu ! Ah, malheur ! Quel étrange accident !
2332**Béline**
2333Qu'est-ce, Toinette ?
2334**Toinette**
2335Ah, Madame !
2336**Béline**
2337Qu'y a-t-il ?
2338**Toinette**
2339Votre mari est mort.
2340**Béline**
2341Mon mari est mort ?
2342**Toinette**
2343Hélas ! oui. Le pauvre défunt est trépassé.
2344**Béline**
2345Assurément ?
2346**Toinette**
2347Assurément. Personne ne sait encore cet accident-là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise.
2348**Béline**
2349Le Ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d'un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t'affliger de cette mort !
2350**Toinette**
2351Je pensois, Madame, qu'il fallût pleurer.
2352**Béline**
2353Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne ? et de quoi servoit-il sur la terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes et valets.
2354**Toinette**
2355Voilà une belle oraison funèbre.
2356**Béline**
2357Il faut, Toinette, que tu m'aides à exécuter mon dessein, et tu peux croire qu'en me servant ta récompense est sûre. Puisque, par un bonheur, personne n'est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée, jusqu'à ce que j'aye fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l'argent dont je veux me saisir, et il n'est pas juste que j'aye passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette, prenons auparavant toutes ses clefs.
2358**Argan, se levant brusquement.**
2359Doucement.
2360**Béline, surprise et épouvantée.**
2361Ahy !
2362**Argan**
2363Oui, Madame ma femme, c'est ainsi que vous m'aimez ?
2364**Toinette**
2365Ah, ah ! le défunt n'est pas mort.
2366**Argan, à Béline, qui sort.**
2367Je suis bien aise de voir votre amitié, et d'avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait de moi. Voilà un avis au lecteur qui me rendra sage à l'avenir, et qui m'empêchera de faire bien des choses.
2368**Béralde, sortant de l'endroit où il étoit caché.**
2369Hé bien ! mon frère, vous le voyez.
2370**Toinette**
2371Par ma foi ! je n'aurois jamais cru cela. Mais j'entends votre fille : remettez-vous comme vous étiez, et voyons de quelle manière elle recevra votre mort. C'est une chose qu'il n'est pas mauvais d'éprouver ; et puisque vous êtes en train, vous connoîtrez par là les sentiments que votre famille a pour vous.
Scène XIII
2372Angélique, Argan, Toinette, Béralde
2373Toinette s'écrie : O Ciel ! ah, fâcheuse aventure ! Malheureuse journée !
2374**Angélique**
2375Qu'as-tu, Toinette, et de quoi pleures-tu ?
2376**Toinette**
2377Hélas ! j'ai de tristes nouvelles à vous donner.
2378**Angélique**
2379Hé quoi ?
2380**Toinette**
2381Votre père est mort.
2382**Angélique**
2383Mon père est mort, Toinette ?
2384**Toinette**
2385Oui ; vous le voyez là. Il vient de mourir tout à l'heure d'une foiblesse qui lui a pris.
2386**Angélique**
2387O Ciel ! quelle infortune ! quelle atteinte cruelle ! Hélas ! faut-il que je perde mon père, la seule chose qui me restoit au monde ? et qu'encore, pour un surcroît de désespoir, je le perde dans un moment où il étoit irrité contre moi ? Que deviendrai-je, malheureuse, et quelle consolation trouver après une si grande perte ?
Scène XIV et dernière
2388Cléante, Angélique, Argan, Toinette, Béralde
2389**Cléante**
2390Qu'avez-vous donc, belle Angélique ? et quel malheur pleurez-vous ?
2391**Angélique**
2392Hélas ! je pleure tout ce que dans la vie je pouvois perdre de plus cher et de plus précieux : je pleure la mort de mon père.
2393**Cléante**
2394O Ciel ! quel accident ! quel coup inopiné ! Hélas ! après la demande que j'avois conjuré votre oncle de lui faire pour moi, je venois me présenter à lui, et tâcher par mes respects et par mes prières de disposer son coeur à vous accorder à mes voeux.
2395**Angélique**
2396Ah ! Cléante, ne parlons plus de rien. Laissons là toutes les pensées du mariage. Après la perte de mon père, je ne veux plus être du monde, et j'y renonce pour jamais. Oui, mon père, si j'ai résisté tantôt à vos volontés, je veux suivre du moins une de vos intentions, et réparer par là le chagrin que je m'accuse de vous avoir donné. Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse pour vous témoigner mon ressentiment. Argan se lève : Ah, ma fille !
2397**Angélique, épouvantée :**
2398Ahy !
2399**Argan**
2400Viens. N'aye point de peur, je ne suis pas mort. Va, tu es mon vrai sang, ma véritable fille ; et je suis ravi d'avoir vu ton bon naturel.
2401**Angélique**
2402Ah ! quelle surprise agréable, mon père ! Puisque par un bonheur extrême le Ciel vous redonne à mes voeux, souffrez qu'ici je me jette à vos pieds pour vous supplier d'une chose. Si vous n'êtes pas favorable au penchant de mon coeur, si vous me refusez Cléante pour époux, je vous conjure au moins de ne me point forcer d'en épouser un autre. C'est toute la grâce que je vous demande.
2403**Cléante, se jette à genoux.**
2404Eh ! Monsieur, laissez-vous toucher à ses prières et aux miennes, et ne vous montrez point contraire aux mutuels empressements d'une si belle inclination.
2405**Béralde**
2406Mon frère, pouvez-vous tenir là contre ?
2407**Toinette**
2408Monsieur, serez-vous insensible à tant d'amour ?
2409**Argan**
2410Qu'il se fasse médecin, je consens au mariage. Oui, faites-vous médecin, je vous donne ma fille.
2411**Cléante**
2412Très-volontiers, Monsieur : s'il ne tient qu'à cela pour être votre gendre, je me ferai médecin, apothicaire même, si vous voulez. Ce n'est pas une affaire que cela, et je ferois bien d'autres choses pour obtenir la belle Angélique.
2413**Béralde**
2414Mais, mon frère, il me vient une pensée : faites-vous médecin vous-même. La commodité sera encore plus grande, d'avoir en vous tout ce qu'il vous faut.
2415**Toinette**
2416Cela est vrai. Voilà le vrai moyen de vous guérir bientôt ; et il n'y a point de maladie si osée, que de se jouer à la personne d'un médecin.
2417**Argan**
2418Je pense, mon frère, que vous vous moquez de moi : est-ce que je suis en âge d'étudier ?
2419**Béralde**
2420Bon, étudier ! Vous êtes assez savant ; et il y en a beaucoup parmi eux qui ne sont pas plus habiles que vous.
2421**Argan**
2422Mais il faut savoir bien parler latin, connoître les maladies, et les remèdes qu'il y faut faire.
2423**Béralde**
2424En recevant la robe et le bonnet de médecin, vous apprendrez tout cela, et vous serez après plus habile que vous ne voudrez.
2425**Argan**
2426Quoi ? l'on sait discourir sur les maladies quand on a cet habit-là ?
2427**Béralde**
2428Oui. L'on n'a qu'à parler avec une robe et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.
2429**Toinette**
2430Tenez, Monsieur, quand il n'y auroit que votre barbe, c'est déjà beaucoup, et la barbe fait plus de la moitié d'un médecin.
2431**Cléante**
2432En tout cas, je suis prêt à tout.
2433**Béralde**
2434Voulez-vous que l'affaire se fasse tout à l'heure ?
2435**Argan**
2436Comment tout à l'heure ?
2437**Béralde**
2438Oui, et dans votre maison.
2439**Argan**
2440Dans ma maison ?
2441**Béralde**
2442Oui. Je connois une Faculté de mes amies, qui viendra tout à l'heure en faire la cérémonie dans votre salle. Cela ne vous coûtera rien.
2443**Argan**
2444Mais moi, que dire, que répondre ?
2445**Béralde**
2446On vous instruira en deux mots, et l'on vous donnera par écrit ce que vous devez dire. Allez-vous-en vous mettre en habit décent, je vais les envoyer querir.
2447**Argan**
2448Allons, voyons cela.
2449**Cléante**
2450Que voulez-vous dire, et qu'entendez-vous avec cette Faculté de vos amies... ?
2451**Toinette**
2452Quel est donc votre dessein ?
2453**Béralde**
2454De nous divertir un peu ce soir. Les comédiens ont fait un petit intermède de la réception d'un médecin, avec des danses et de la musique ; je veux que nous en prenions ensemble le divertissement, et que mon frère y fasse le premier personnage.
2455**Angélique**
2456Mais mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père.
2457**Béralde**
2458Mais, ma nièce, ce n'est pas tant le jouer, que s'accommoder à ses fantaisies. Tout ceci n'est qu'entre nous. Nous y pouvons aussi prendre chacun un personnage, et nous donner ainsi la comédie les uns aux autres. Le carnaval autorise cela. Allons vite préparer toutes choses.
2459**Cléante, à Angélique**
2460Y consentez-vous ?
2461**Angélique**
2462Oui, puisque mon oncle nous conduit.
Troisième intermède
2463C'est une cérémonie burlesque d'un homme qu'on fait médecin en récit, chant, et danse.
2464Entrée de ballet. Plusieurs tapissiers viennent préparer la salle et placer les bancs en cadence ; ensuite de quoi toute l'assemblée (composée de huit porte-seringues, six apothicaires, vingt-deux docteurs, celui qui se fait recevoir médecin, huit chirurgiens dansants, et deux chantants) entre, et prend ses places, selon les rangs.
2465**Praeses**
2466Sçavantissimi doctores,
2467Medicinae professores,
2468Qui hic assemblati estis,
2469Et vos, altri Messiores,
2470Sententiarum Facultatis
2471Fideles executores,
2472Chirurgiani et apothicari,
2473Atque tota compania aussi,
2474Salus, honor, et argentum,
2475Atque bonum appetitum.
2476Non possum, docti Confreri,
2477En moi satis admirari
2478Qualis bona inventio
2479Est medici professio,
2480Quam hella chosa est, et bene trovata,
2481Medicina illa benedicta,
2482Quae suo nomine solo,
2483Surprenanti miraculo,
2484Depuis si longo tempore,
2485Facit à gogo vivere
2486Tant de gens omni genere.
2487Per totam terram videmus
2488Grandam vogam ubi sumus,
2489Et quod grandes et petiti
2490Sunt de nobis infatuti.
2491Totus mundus, currens ad nostros remedios,
2492Nos regardat sicut Deos ;
2493Et nostris ordonnanciis
2494Principes et reges soumissos videtis.
2495Donque il est nostrae sapientiae,
2496Boni sensus atque prudentiae,
2497De fortement travaillare
2498A nos bene conservare
2499In tali credito, voga, et honore,
2500Et prandere gardam à non recevere
2501In nostro docto corpore
2502Quam personas capabiles,
2503Et totas dignas ramplire
2504Has plaças honorabiles.
2505C'est pour cela que nunc convocati estis :
2506Et credo quod trovabitis
2507Dignam matieram medici
2508In sçavanti homine que voici,
2509Lequel, in choisis omnibus,
2510Dono ad interrogandum,
2511Et à fond examinandum
2512Vostris capacitatibus.
2513**Primus Doctor**
2514Si mihi licenciam dat Dominus Praeses,
2515Et tanti docti Doctores,
2516Et assistantes illustres,
2517Très sçavanti Bacheliero,
2518Quem estimo et honoro,
2519Domandabo causam et rationem quare
2520Opium facit dormire.
2521**Bachelierus**
2522Mihi a docto Doctore
2523Domandatur causam et rationem quare
2524Opium facit dormire :
2525A quoi respondeo,
2526Quia est in eo
2527Virtus dormitiva,
2528Cujus est natura
2529Sensus assoupire.
2530**Chorus**
2531Bene, bene, bene, bene respondere :
2532Dignus, dignus est entrare
2533In nostro docto corpore.
2534**Secundus Doctor**
2535Cum permissione Domini Praesidis,
2536Doctissimae Facultatis,
2537Et totius his nostris actis
2538Companiae assistantis,
2539Domandabo tibi, docte Bacheliere,
2540Quae sunt remedia
2541Quae in maladia
2542Ditte hydropisia
2543Convenit facere.
2544**Bachelierus**
2545Clysterium donare,
2546Postea seignare,
2547Ensuitta purgare.
2548**Chorus**
2549Bene, bene, bene, bene respondere.
2550Dignus, dignus est entrare
2551In nostro docto corpore.
2552**Tertius Doctor**
2553Si bonum semblatur Domino Praesidi,
2554Doctissimae Facultati,
2555Et companiae praesenti,
2556Domandabo tibi, docte Bacheliere,
2557Quae remedia eticis,
2558Pulmonicis, atque asmaticis,
2559Trovas à propos facere.
2560**Bachelierus**
2561Clysterium donare,
2562Postea seignare,
2563Ensuitta purgare.
2564**Chorus**
2565Bene, bene, bene, bene respondere :
2566Dignus, dignus est entrare
2567In nostro docto corpore.
2568**Quartus Doctor**
2569Super illas maladias
2570Doctus Bachelierus dixit maravillas
2571Mais si non ennuyo Dominum Praesidem,
2572Doctissimam Facultatem,
2573Et totam honorabilem
2574Companiam ecoutantem,
2575Faciam illi unam quaestionem.
2576De hiero maladus unus
2577Tombavit in meas manus :
2578Habet grandam fievram cum redoublamentis,
2579Grandam dolorem capitis,
2580Et grandum malum au costé,
2581Cum granda difficultate
2582Et poena de respirare :
2583Veillas mihi dire,
2584Docte Bacheliere,
2585Quid illi facere ?
2586**Bachelierus**
2587Clysterium donare,
2588Postea seignare,
2589Ensuitta purgare.
2590**Quintus Doctor**
2591Mais si maladia
2592Opiniatria
2593Non vult se garire,
2594Quid illi facere ?
2595**Bachelierus**
2596Clysterium donare,
2597Postea seignare,
2598Ensuitta purgare.
2599**Chorus**
2600Bene, bene, bene, bene respondere :
2601Dignus, dignus est entrare
2602In nostro docto corpore.
2603**Praeses**
2604Juras gardare statuta
2605Per Facultatem praescripta
2606Cum sensu et jugeamento ?
2607**Bachelierus**
2608Juro.
2609**Praeses**
2610Essere, in omnibus,
2611Consultationibus,
2612Ancieni aviso,
2613Aut bono,
2614Aut mauvaiso ?
2615**Bachelierus**
2616Juro.
2617**Praeses**
2618De non jamais te servire
2619De remediis aucunis
2620Quam de ceux seulement doctae Facultatis,
2621Maladus dust-il crevare,
2622Et mori de suo malo ?
2623**Bachelierus**
2624Juro.
2625**Praeses**
2626Ego, cum isto boneto
2627Venerabili et docto,
2628Dono tibi et concedo
2629Virtutem et puissanciam
2630Medicandi,
2631Purgandi,
2632Seignandi,
2633Perçandi,
2634Taillandi,
2635Coupandi.
2636Et occidendi
2637Impune per totam terram.
2638Entrée de Ballet. Tous les Chirurgiens et Apothicaires viennent lui faire la révérence en cadence.
2639**Bachelierus**
2640Grandes doctores doctrinae
2641De la rhubarbe et du séné,
2642Ce seroit sans douta à moi chosa folla,
2643Inepta et ridicula,
2644Si j'alloibam m'engageare
2645Vobis louangeas donare,
2646Et entreprenoibam adjoutare
2647Des lumieras au soleillo,
2648Et des étoilas au cielo,
2649Des ondas à l'Oceano,
2650Et des rosas au printanno.
2651Agreate qu'avec uno moto,
2652Pro toto remercimento,
2653Rendam gratiam corpori tam docto.
2654Vobis, vobis debeo
2655Bien plus qu'à naturae et qu'à patri meo :
2656Natura et pater meus
2657Hominem me habent factum ;
2658Mais vos me, ce qui est bien plus,
2659Avetis factum medicum,
2660Honor, favor, et gratia
2661Qui, in hoc corde que voilà,
2662Imprimant ressentimenta
2663Qui dureront in secula.
2664**Chorus**
2665Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat,
2666Novus Doctor, qui tam bene parlat !
2667Mille, mille annis et manget et bibat,
2668Et seignet et tuat !
2669Entrée de Ballet. Tous les Chirurgiens et les Apothicaires dansent au son des instruments et des voix, et des battements de mains, et des mortiers d'apothicaires.
2670**Chirurgus**
2671Puisse-t-il voir doctas
2672Suas ordonnancias
2673Omnium chirurgorum
2674Et apothiquarum
2675Remplire boutiquas !
2676**Chorus**
2677Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat,
2678Novus Doctor, qui tam bene parlat !
2679Mille, mille annis et manget et bibat,
2680Et seignet et tuat !
2681**Chirurgus**
2682Puissent toti anni
2683Lui essere boni
2684Et favorabiles,
2685Et n'habere jamais
2686Quam pestas, verolas,
2687Fievras, pluresias,
2688Fluxus de sang, et dyssenterias !
2689**Chorus**
2690Viva, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat,
2691Novus Doctor, qui tam bene parlat !
2692Mille, mille annis et manget et bibat,
2693Et seignet et tuat !
2694Dernière entrée de Ballet.