C

Le Bourgeois gentilhomme

Le Bourgeois gentilhomme
1
Comédie-ballet
Acteurs
2
**Monsieur Jourdain**, Bourgeois.
3
**Madame Jourdain**, sa Femme.
4
**Lucile**, Fille de Monsieur Jourdain.
5
**Nicole**, Servante.
6
**Cléonte**, Amoureux de Lucile.
7
**Covielle**, Valet de Cléonte.
8
**Dorante**, Comte, Amant de Dorimène.
9
**Dorimène**, Marquise.
10
**Maître de musique**.
11
**Élève du maître de musique**.
12
**Maître à danser**.
13
**Maître d’armes**.
14
**Maître de philosophie**.
15
**Maître tailleur**.
16
**Garçon tailleur**.
17
**Deux laquais**.
18
**Plusieurs musiciens**, musiciennes, joueurs d’instruments, danseurs, cuisiniers, garçons tailleurs, Et autres Personnages des Intermèdes et du Ballet.
19
La Scène est à Paris.
20
L’Ouverture se fait par un grand assemblage d’Instruments ; et dans le milieu du Théâtre, on voit un Élève du Maître de Musique, qui compose sur une Table, un Air que le Bourgeois a demandé pour une Sérénade.
Acte Premier
Scène Première
21
Maître de musique, Maître à Danser, trois Musiciens, deux Violons, quatre Danseurs
22
**Maître de musique, parlant à ses Musiciens**
23
Venez, entrez dans cette Salle, et vous reposez là, en attendant qu’il vienne.
24
**Maître à danser, parlant aux Danseurs**
25
Et vous aussi, de ce côté.
26
**Maître de musique, à l’Élève**
27
Est‐ce fait ?
28
**L’élève**
29
Oui.
30
**Maître de musique**
31
Voyons… Voilà qui est bien.
32
**Maître à danser**
33
Est‐ce quelque chose de nouveau ?
34
**Maître de musique**
35
Oui, c’est un Air pour une Sérénade, que je lui ai fait composer ici, en attendant que notre Homme fût éveillé.
36
**Maître à danser**
37
Peut‐on voir ce que c’est ?
38
**Maître de musique**
39
Vous l’allez entendre, avec le Dialogue, quand il viendra. Il ne tardera guère.
40
**Maître à danser**
41
Nos occupations, à vous, et à moi, ne sont pas petites maintenant.
42
**Maître de musique**
43
Il est vrai. Nous avons trouvé ici un Homme comme il nous le faut à tous deux. Ce nous est une douce rente que ce Monsieur Jourdain, avec les visions de Noblesse et de Galanterie qu’il est allé se mettre en tête. Et votre Danse, et ma Musique, auraient à souhaiter que tout le Monde lui ressemblât.
44
**Maître à danser**
45
Non pas entièrement ; et je voudrais pour lui, qu’il se connût mieux qu’il ne fait aux choses que nous lui donnons.
46
**Maître de musique**
47
Il est vrai qu’il les connaît mal, mais il les paie bien ; et c’est de quoi maintenant nos Arts ont plus besoin, que de toute autre chose.
48
**Maître à danser**
49
Pour moi, je vous l’avoue, je me repais un peu de gloire. Les applaudissements me touchent ; et je tiens que dans tous les beaux Arts, c’est un supplice assez fâcheux, que de se produire à des Sots ; que d’essuyer sur des Compositions, la barbarie d’un Stupide. Il y a plaisir, ne m’en parlez point, à travailler pour des Personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d’un Art ; qui sachent faire un doux accueil aux beautés d’un Ouvrage ; et par de chatouillantes approbations, vous régaler de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu’on puisse recevoir des choses que l’on fait, c’est de les voir connues ; de les voir caressées d’un applaudissement qui vous honore. Il n’y a rien, à mon avis, qui nous paie mieux que cela de toutes nos fatigues ; et ce sont des douceurs exquises, que des louanges éclairées.
50
**Maître de musique**
51
J’en demeure d’accord, et je les goûte comme vous. Il n’y a rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites ; mais cet Encens ne fait pas vivre. Des louanges toutes pures, ne mettent point un Homme à son aise : Il y faut mêler du solide ; et la meilleure façon de louer, c’est de louer avec les mains. C’est un Homme à la vérité dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n’applaudit qu’à contre‐sens ; mais son argent redresse les jugements de son Esprit. Il a du discernement dans sa bourse. Ses louanges sont monnayées ; et ce Bourgeois ignorant, nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand Seigneur éclairé qui nous a introduits ici.
52
**Maître à danser**
53
Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites ; mais je trouve que vous appuyez un peu trop sur l’argent ; et l’intérêt est quelque chose de si bas, qu’il ne faut jamais qu’un honnête Homme montre pour lui de l’attachement.
54
**Maître de musique**
55
Vous recevez fort bien pourtant l’argent que notre Homme vous donne.
56
**Maître à danser**
57
Assurément ; mais je n’en fais pas tout mon bonheur, et je voudrais qu’avec son bien, il eût encore quelque bon goût des choses.
58
**Maître de musique**
59
Je le voudrais aussi, et c’est à quoi nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais en tout cas il nous donne moyen de nous faire connaître dans le Monde ; et il payera pour les autres, ce que les autres loueront pour lui.
60
**Maître à danser**
61
Le voilà qui vient.
Scène II
62
Monsieur JOURDAIN, deux Laquais, Maître de musique, Maître à danser, Violons, Musiciens et Danseurs
63
**Monsieur JOURDAIN**
64
Hé bien, Messieurs ? Qu’est‐ce ? Me ferez‐vous voir votre petite drôlerie ?
65
**Maître à danser**
66
Comment ? Quelle petite drôlerie ?
67
**Monsieur JOURDAIN**
68
Eh la… comment appelez‐vous cela ? Votre Prologue, ou Dialogue de Chansons et de Danse.
69
**Maître à danser**
70
Ah, ah.
71
**Maître de musique**
72
Vous nous y voyez préparés.
73
**Monsieur JOURDAIN**
74
Je vous ai fait un peu attendre, mais c’est que je me fais habiller aujourd’hui comme les Gens de Qualité ; et mon Tailleur m’a envoyé des Bas de soie que j’ai pensé ne mettre jamais.
75
**Maître de musique**
76
Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir.
77
**Monsieur JOURDAIN**
78
Je vous prie tous deux de ne vous point en aller, qu’on ne m’ait apporté mon Habit, afin que vous me puissiez voir.
79
**Maître à danser**
80
Tout ce qu’il vous plaira.
81
**Monsieur JOURDAIN**
82
Vous me verrez équipé comme il faut, depuis les pieds jusqu’à la tête.
83
**Maître de musique**
84
Nous n’en doutons point.
85
**Monsieur JOURDAIN**
86
Je me suis fait faire cette Indienne‐ci.
87
**Maître à danser**
88
Elle est fort belle.
89
**Monsieur JOURDAIN**
90
Mon Tailleur m’a dit que les Gens de Qualité étaient comme cela le matin.
91
**Maître de musique**
92
Cela vous sied à merveille.
93
**Monsieur JOURDAIN**
94
Laquais, holà, mes deux Laquais.
95
**Premier laquais**
96
Que voulez‐vous, Monsieur ?
97
**Monsieur JOURDAIN**
98
Rien. C’est pour voir si vous m’entendez bien. Aux deux Maîtres. Que dites‐vous de mes Livrées ?
99
**Maître à danser**
100
Elles sont magnifiques.
101
**Monsieur JOURDAIN**
102
Il entrouvre sa Robe, et fait voir un Haut-chausses étroit de velours rouge, et une Camisole de velours vert, dont il est vêtu.
103
Voici encore un petit Déshabillé pour faire le matin mes Exercices.
104
**Maître de musique**
105
Il est galant.
106
**Monsieur JOURDAIN**
107
Laquais.
108
**Premier laquais**
109
Monsieur.
110
**Monsieur JOURDAIN**
111
L’autre Laquais.
112
**Second laquais**
113
Monsieur.
114
**Monsieur JOURDAIN**
115
Tenez ma Robe. Me trouvez‐vous bien comme cela ?
116
**Maître à danser**
117
Fort bien. On ne peut pas mieux.
118
**Monsieur JOURDAIN**
119
Voyons un peu votre Affaire.
120
**Maître de musique**
121
Je voudrais bien auparavant vous faire entendre un Air qu’il vient de composer pour la Sérénade que vous m’avez demandée. C’est un de mes Écoliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable.
122
**Monsieur JOURDAIN**
123
Oui ; mais il ne fallait pas faire faire cela par un Écolier ; et vous n’étiez pas trop bon vous‐même pour cette besogne‐là.
124
**Maître de musique**
125
Il ne faut pas, Monsieur, que le nom d’Écolier vous abuse. Ces sortes d’Écoliers en savent autant que les plus grands Maîtres, et l’Air est aussi beau qu’il s’en puisse faire. Écoutez seulement.
126
**Monsieur JOURDAIN**
127
Donnez‐moi ma Robe pour mieux entendre… Attendez, je crois que je serai mieux sans Robe… Non, redonnez‐la‐moi, cela ira mieux.
128
**Musicien, chantant**
129
Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême, Depuis qu’à vos rigueurs vos beaux yeux m’ont soumis : Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime, Hélas ! que pourriez‐vous faire à vos ennemis ?
130
**Monsieur JOURDAIN**
131
Cette Chanson me semble un peu lugubre, elle endort, et je voudrais que vous la pussiez un peu ragaillardir par‐ci, par‐là.
132
**Maître de musique**
133
Il faut, Monsieur, que l’Air soit accommodé aux Paroles.
134
**Monsieur JOURDAIN**
135
On m’en apprit un tout à fait joli il y a quelque temps. Attendez… La… Comment est‐ce qu’il dit ?
136
**Maître à danser**
137
Par ma foi, je ne sais.
138
**Monsieur JOURDAIN**
139
Il y a du Mouton dedans.
140
**Maître à danser**
141
Du Mouton ?
142
**Monsieur JOURDAIN**
143
Oui. Ah.
144
**Monsieur JOURDAIN chante.**
145
Je croyais Janneton Aussi douce que belle ; Je croyais Janneton Plus douce qu’un Mouton : Hélas ! hélas ! Elle est cent fois, mille fois plus cruelle, Que n’est le Tigre aux Bois. N’est‐il pas joli ?
146
**Maître de musique**
147
Le plus joli du monde.
148
**Maître à danser**
149
Et vous le chantez bien.
150
**Monsieur JOURDAIN**
151
C’est sans avoir appris la Musique.
152
**Maître de musique**
153
Vous devriez l’apprendre, Monsieur, comme vous faites la Danse. Ce sont deux Arts qui ont une étroite liaison ensemble.
154
**Maître à danser**
155
Et qui ouvrent l’esprit d’un Homme aux belles choses.
156
**Monsieur JOURDAIN**
157
Est‐ce que les Gens de Qualité apprennent aussi la Musique ?
158
**Maître de musique**
159
Oui, Monsieur.
160
**Monsieur JOURDAIN**
161
Je l’apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre ; car outre le Maître d’Armes qui me montre, j’ai arrêté encore un Maître de Philosophie qui doit commencer ce matin.
162
**Maître de musique**
163
La Philosophie est quelque chose ; mais la Musique, Monsieur, la Musique…
164
**Maître à danser**
165
La Musique et la Danse… La Musique et la Danse, c’est là tout ce qu’il faut.
166
**Maître de musique**
167
Il n’y a rien qui soit si utile dans un État, que la Musique.
168
**Maître à danser**
169
Il n’y a rien qui soit si nécessaire aux Hommes, que la Danse.
170
**Maître de musique**
171
Sans la Musique, un État ne peut subsister.
172
**Maître à danser**
173
Sans la Danse, un Homme ne saurait rien faire.
174
**Maître de musique**
175
Tous les désordres, toutes les guerres qu’on voit dans le Monde, n’arrivent que pour n’apprendre pas la Musique.
176
**Maître à danser**
177
Tous les malheurs des Hommes, tous les revers funestes dont les Histoires sont remplies, les bévues des Politiques, et les manquements des grands Capitaines, tout cela n’est venu que faute de savoir danser.
178
**Monsieur JOURDAIN**
179
Comment cela ?
180
**Maître de musique**
181
La Guerre ne vient‐elle pas d’un manque d’union entre les Hommes ?
182
**Monsieur JOURDAIN**
183
Cela est vrai.
184
**Maître de musique**
185
Et si tous les Hommes apprenaient la Musique, ne serait‐ce pas le moyen de s’accorder ensemble, et de voir dans le Monde la Paix universelle ?
186
**Monsieur JOURDAIN**
187
Vous avez raison.
188
**Maître à danser**
189
Lorsqu’un Homme a commis un Manquement dans sa conduite, soit aux Affaires de sa Famille, ou au Gouvernement d’un État, ou au Commandement d’une Armée, ne dit‐on pas toujours, un Tel a fait un mauvais pas dans une telle Affaire ?
190
**Monsieur JOURDAIN**
191
Oui, on dit cela.
192
**Maître à danser**
193
Et faire un mauvais pas, peut‐il procéder d’autre chose que de ne savoir pas danser ?
194
**Monsieur JOURDAIN**
195
Cela est vrai, vous avez raison tous deux.
196
**Maître à danser**
197
C’est pour vous faire voir l’excellence et l’utilité de la Danse et de la Musique.
198
**Monsieur JOURDAIN**
199
Je comprends cela à cette heure.
200
**Maître de musique**
201
Voulez‐vous voir nos deux Affaires ?
202
**Monsieur JOURDAIN**
203
Oui.
204
**Maître de musique**
205
Je vous l’ai déjà dit, c’est un petit essai que j’ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer la Musique.
206
**Monsieur JOURDAIN**
207
Fort bien.
208
**Maître de musique**
209
Allons, avancez. Il faut vous figurer qu’ils sont habillés en Bergers.
210
**Monsieur JOURDAIN**
211
Pourquoi toujours des Bergers ? On ne voit que cela partout.
212
**Maître à danser**
213
Lorsqu’on a des Personnes à faire parler en Musique, il faut bien que pour la vraisemblance on donne dans la Bergerie. Le Chant a été de tout temps affecté aux Bergers ; et il n’est guère naturel en Dialogue, que des Princes, ou des Bourgeois, chantent leurs passions.
214
**Monsieur JOURDAIN**
215
Passe, passe. Voyons.
Dialogue en musique
216
**une musicienne, et deux musiciens**
217
Un cœur, dans l’amoureux Empire,
218
De mille soins est toujours agité :
219
On dit qu’avec plaisir on languit, on soupire ;
220
Mais, quoi qu’on puisse dire,
221
Il n’est rien de si doux que notre liberté.
222
**Musicien**
223
Il n’est rien de si doux que les tendres ardeurs
224
Qui font vivre deux cœurs
225
Dans une même envie :
226
On ne peut être heureux sans amoureux désirs ;
227
Ôtez l’amour de la vie,
228
Vous en ôtez les plaisirs.
229
**Second musicien**
230
Il serait doux d’entrer sous l’amoureuse Loi,
231
Si l’on trouvait en Amour de la foi :
232
Mais hélas, ô rigueur cruelle,
233
On ne voit point de Bergère fidèle ;
234
Et ce Sexe inconstant, trop indigne du jour,
235
Doit faire pour jamais renoncer à l’Amour.
236
**Premier musicien**
237
Aimable ardeur !
238
**Musicienne**
239
Franchise heureuse !
240
**Second musicien**
241
Sexe trompeur !
242
**Premier musicien**
243
Que tu m’es précieuse !
244
**Musicienne**
245
Que tu plais à mon cœur !
246
**Second musicien**
247
Que tu me fais d’horreur !
248
**Premier musicien**
249
Ah ! quitte pour aimer, cette haine mortelle !
250
**Musicienne**
251
On peut, on peut te montrer
252
Une Bergère fidèle.
253
**Second musicien**
254
Hélas ! où la rencontrer ?
255
**Musicienne**
256
Pour défendre notre gloire,
257
Je te veux offrir mon cœur.
258
**Second musicien**
259
Mais, Bergère, puis‐je croire
260
Qu’il ne sera point trompeur ?
261
**Musicienne**
262
Voyons par expérience
263
Qui des deux aimera mieux.
264
**Second musicien**
265
Qui manquera de constance,
266
Le puissent perdre les Dieux.
267
**Tous trois**
268
À des ardeurs si belles
269
Laissons‐nous enflammer ;
270
Ah ! qu’il est doux d’aimer,
271
Quand deux cœurs sont fidèles !
272
**Monsieur JOURDAIN**
273
Est‐ce tout ?
274
**Maître de musique**
275
Oui.
276
**Monsieur JOURDAIN**
277
Je trouve cela bien troussé, et il y a là dedans de petits dictons assez jolis.
278
**Maître à danser**
279
Voici pour mon affaire, un petit essai des plus beaux mouvements, et des plus belles attitudes dont une Danse puisse être variée.
280
**Monsieur JOURDAIN**
281
Sont‐ce encore des bergers ?
282
**Maître à danser**
283
C’est ce qu’il vous plaira. Allons.
284
Quatre Danseurs exécutent tous les mouvements différents, et toutes les sortes de pas que le Maître à Danser leur commande ; Et cette Danse fait le premier Intermède.
285
Fin du Premier Acte.
Acte II
Scène Première
286
Monsieur JOURDAIN, Maître de musique, Maître à danser, Laquais
287
**Monsieur JOURDAIN**
288
Voilà qui n’est point sot, et ces Gens‐là se trémoussent bien.
289
**Maître de musique**
290
Lorsque la Danse sera mêlée avec la Musique, cela fera plus d’effet encore, et vous verrez quelque chose de galant dans le petit Ballet que nous avons ajusté pour vous.
291
**Monsieur JOURDAIN**
292
C’est pour tantôt au moins ; et la Personne pour qui j’ai fait faire tout cela, me doit faire l’honneur de venir dîner céans.
293
**Maître à danser**
294
Tout est prêt.
295
**Maître de musique**
296
Au reste, Monsieur, ce n’est pas assez, il faut qu’une Personne comme vous, qui êtes magnifique, et qui avez de l’inclination pour les belles choses, ait un Concert de Musique chez soi tous les Mercredis, ou tous les Jeudis.
297
**Monsieur JOURDAIN**
298
Est‐ce que les Gens de Qualité en ont ?
299
**Maître de musique**
300
Oui, Monsieur.
301
**Monsieur JOURDAIN**
302
J’en aurai donc. Cela sera‐t‐il beau ?
303
**Maître de musique**
304
Sans doute. Il vous faudra trois Voix, un Dessus, une Haute‐Contre, et une Basse, qui seront accompagnées d’une Basse de Viole, d’un Théorbe, et d’un Clavecin pour les Basses continues, avec deux Dessus de Violon pour jouer les Ritournelles.
305
**Monsieur JOURDAIN**
306
Il y faudra mettre aussi une Trompette marine. La Trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui est harmonieux.
307
**Maître de musique**
308
Laissez‐nous gouverner les choses.
309
**Monsieur JOURDAIN**
310
Au moins, n’oubliez pas tantôt de m’envoyer des Musiciens, pour chanter à Table.
311
**Maître de musique**
312
Vous aurez tout ce qu’il vous faut.
313
**Monsieur JOURDAIN**
314
Mais surtout, que le Ballet soit beau.
315
**Maître de musique**
316
Vous en serez content, et entre autres choses de certains Menuets que vous y verrez.
317
**Monsieur JOURDAIN**
318
Ah les Menuets sont ma Danse, et je veux que vous me les voyiez danser. Allons, mon Maître.
319
**Maître à danser**
320
Un Chapeau, Monsieur, s’il vous plaît. La, la, la ; La, la, la, la, la, la ; La, la, la, bis ; La, la, la ; La, la. En cadence, s’il vous plaît. La, la, la, la. La jambe droite. La, la, la. Ne remuez point tant les épaules. La, la, la, la, la ; La, la, la, la, la. Vos deux bras sont estropiés. La, la, la, la, la. Haussez la tête. Tournez la pointe du pied en dehors. La, la, la. Dressez votre corps.
321
**Monsieur JOURDAIN**
322
Euh ?
323
**Maître de musique**
324
Voilà qui est le mieux du monde.
325
**Monsieur JOURDAIN**
326
À propos. Apprenez‐moi comme il faut faire une Révérence pour saluer une Marquise ; j’en aurai besoin tantôt.
327
**Maître à danser**
328
Une Révérence pour saluer une Marquise ?
329
**Monsieur JOURDAIN**
330
Oui. une Marquise qui s’appelle Dorimène.
331
**Maître à danser**
332
Donnez‐moi la main.
333
**Monsieur JOURDAIN**
334
Non. Vous n’avez qu’à faire, je le retiendrai bien.
335
**Maître à danser**
336
Si vous voulez la saluer avec beaucoup de respect, il faut faire d’abord une Révérence en arrière, puis marcher vers elle avec trois Révérences en avant, et à la dernière vous baisser jusqu’à ses genoux.
337
**Monsieur JOURDAIN**
338
Faites un peu ? Bon.
339
**Premier laquais**
340
Monsieur, voilà votre Maître d’Armes qui est là.
341
**Monsieur JOURDAIN**
342
Dis‐lui qu’il entre ici pour me donner Leçon. Je veux que vous me voyiez faire.
Scène II
343
Maître d’armes, Maître de musique, Maître à danser, Monsieur JOURDAIN, deux Laquais
344
**Maître d’armes, après lui avoir mis le fleuret à la main**
345
Allons, Monsieur, la révérence. Votre corps droit. Un peu penché sur la cuisse gauche. Les jambes point tant écartées. Vos pieds sur une même ligne. Votre poignet à l’opposite de votre hanche. La pointe de votre Épée vis‐à‐vis de votre épaule. Le bras pas tout à fait si étendu. La main gauche à la hauteur de l’œil. L’épaule gauche plus quartée. La tête droite. Le regard assuré. Avancez. Le corps ferme. Touchez‐moi l’Épée de quarte, et achevez de même. Une, Deux. Remettez‐vous. Redoublez de pied ferme. Un saut en arrière. Quand vous portez la Botte, Monsieur, il faut que l’Épée parte la première, et que le corps soit bien effacé. Une, deux. Allons, touchez‐moi l’Épée de tierce, et achevez de même. Avancez. Le corps ferme. Avancez. Partez de là. Une, deux. Remettez‐vous. Redoublez. Un saut en arrière. En garde, Monsieur, en garde.
346
Le Maître d’Armes lui pousse deux ou trois Bottes, en lui disant, «En garde».
347
**Monsieur JOURDAIN**
348
Euh ?
349
**Maître de musique**
350
Vous faites des merveilles.
351
**Maître d’armes**
352
Je vous l’ai déjà dit ; tout le secret des Armes ne consiste qu’en deux choses, à donner, et à ne point recevoir : Et comme je vous fis voir l’autre jour par raison démonstrative, il est impossible que vous receviez, si vous savez détourner l’Épée de votre ennemi de la ligne de votre corps ; ce qui ne dépend seulement que d’un petit mouvement du poignet ou en dedans, ou en dehors.
353
**Monsieur JOURDAIN**
354
De cette façon donc un Homme, sans avoir du cœur, est sûr de tuer son Homme, et de n’être point tué.
355
**Maître d’armes**
356
Sans doute. N’en vîtes‐vous pas la démonstration ?
357
**Monsieur JOURDAIN**
358
Oui.
359
**Maître d’armes**
360
Et c’est en quoi l’on voit de quelle considération nous autres nous devons être dans un État, et combien la Science des Armes l’emporte hautement sur toutes les autres Sciences inutiles, comme la Danse, la Musique, la…
361
**Maître à danser**
362
Tout beau, Monsieur le Tireur d’armes. Ne parlez de la Danse qu’avec respect.
363
**Maître de musique**
364
Apprenez, je vous prie, à mieux traiter l’excellence de la Musique.
365
**Maître d’armes**
366
Vous êtes de plaisantes Gens, de vouloir comparer vos Sciences à la mienne !
367
**Maître de musique**
368
Voyez un peu l’Homme d’importance !
369
**Maître à danser**
370
Voilà un plaisant Animal, avec son Plastron !
371
**Maître d’armes**
372
Mon petit Maître à Danser, je vous ferais danser comme il faut. Et vous, mon petit Musicien, je vous ferais chanter de la belle manière.
373
**Maître à danser**
374
Monsieur le Batteur de Fer, je vous apprendrai votre Métier.
375
**Monsieur JOURDAIN, au Maître à danser**
376
Êtes‐vous fou de l’aller quereller, lui qui entend la tierce et la quarte, et qui sait tuer un homme par raison démonstrative ?
377
**Maître à danser**
378
Je me moque de sa raison démonstrative, et de sa tierce, et de sa quarte.
379
**Monsieur JOURDAIN**
380
Tout doux, vous dis‐je.
381
**Maître d’armes**
382
Comment ? petit Impertinent.
383
**Monsieur JOURDAIN**
384
Eh mon Maître d’Armes.
385
**Maître à danser**
386
Comment ? grand Cheval de Carrosse.
387
**Monsieur JOURDAIN**
388
Eh mon Maître à Danser.
389
**Maître d’armes**
390
Si je me jette sur vous…
391
**Monsieur JOURDAIN**
392
Doucement.
393
**Maître à danser**
394
Si je mets sur vous la main…
395
**Monsieur JOURDAIN**
396
Tout beau.
397
**Maître d’armes**
398
Je vous étrillerai d’un air…
399
**Monsieur JOURDAIN**
400
De grâce.
401
**Maître à danser**
402
Je vous rosserai d’une manière…
403
**Monsieur JOURDAIN**
404
Je vous prie.
405
**Maître de musique**
406
Laissez‐nous un peu lui apprendre à parler.
407
**Monsieur JOURDAIN**
408
Mon Dieu. arrêtez‐vous.
Scène III
409
Maître de philosophie, Maître de musique, Maître à danser, Maître d’armes, Monsieur JOURDAIN, Laquais
410
**Monsieur JOURDAIN**
411
Holà, Monsieur le Philosophe, vous arrivez tout à propos avec votre Philosophie. Venez un peu mettre la Paix entre ces Personnes‐ci.
412
**Maître de philosophie**
413
Qu’est‐ce donc ? Qu’y a‐t‐il, Messieurs ?
414
**Monsieur JOURDAIN**
415
Ils se sont mis en colère pour la préférence de leurs Professions, jusqu’à se dire des injures, et vouloir en venir aux mains.
416
**Maître de philosophie**
417
Hé quoi, Messieurs, faut‐il s’emporter de la sorte ? et n’avez‐vous point lu le docte Traité que Sénèque a composé, de la Colère ? Y a‐t‐il rien de plus bas et de plus honteux, que cette passion, qui fait d’un Homme une Bête féroce ? et la Raison ne doit‐elle pas être maîtresse de tous nos mouvements ?
418
**Maître à danser**
419
Comment, Monsieur, il vient nous dire des injures à tous deux, en méprisant la Danse que j’exerce, et la Musique dont il fait profession ?
420
**Maître de philosophie**
421
Un Homme sage est au‐dessus de toutes les injures qu’on lui peut dire ; et la grande réponse qu’on doit faire aux outrages, c’est la modération, et la patience.
422
**Maître d’armes**
423
Ils ont tous deux l’audace, de vouloir comparer leurs Professions à la mienne.
424
**Maître de philosophie**
425
Faut‐il que cela vous émeuve ? Ce n’est pas de vaine gloire, et de condition, que les hommes doivent disputer entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c’est la Sagesse, et la Vertu.
426
**Maître à danser**
427
Je lui soutiens que la Danse est une Science à laquelle on ne peut faire assez d’honneur.
428
**Maître de musique**
429
Et moi, que la Musique en est une que tous les Siècles ont révérée.
430
**Maître d’armes**
431
Et moi, je leur soutiens à tous deux, que la Science de tirer des Armes, est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les Sciences.
432
**Maître de philosophie**
433
Et que sera donc la Philosophie ? Je vous trouve tous trois bien impertinents, de parler devant moi avec cette arrogance ; et de donner impudemment le nom de Science à des choses que l’on ne doit pas même honorer du nom d’Art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de Métier misérable de Gladiateur, de Chanteur, et de Baladin !
434
**Maître d’armes**
435
Allez, Philosophe de chien.
436
**Maître de musique**
437
Allez, Belître de Pédant.
438
**Maître à danser**
439
Allez, Cuistre fieffé.
440
**Maître de philosophie**
441
Comment ? Marauds que vous êtes…
442
Le Philosophe se jette sur eux, et tous trois le chargent de coups, et sortent en se battant.
443
**Monsieur JOURDAIN**
444
Monsieur le Philosophe.
445
**Maître de philosophie**
446
Infâmes ! coquins ! insolents !
447
**Monsieur JOURDAIN**
448
Monsieur le Philosophe.
449
**Maître d’armes**
450
La peste l’Animal !
451
**Monsieur JOURDAIN**
452
Messieurs.
453
**Maître de philosophie**
454
Impudents !
455
**Monsieur JOURDAIN**
456
Monsieur le Philosophe.
457
**Maître à danser**
458
Diantre soit de l’Âne bâté !
459
**Monsieur JOURDAIN**
460
Messieurs.
461
**Maître de philosophie**
462
Scélérats !
463
**Monsieur JOURDAIN**
464
Monsieur le Philosophe.
465
**Maître de musique**
466
Au Diable l’impertinent.
467
**Monsieur JOURDAIN**
468
Messieurs.
469
**Maître de philosophie**
470
Fripons ! gueux ! traîtres ! imposteurs !
471
Ils sortent.
472
**Monsieur JOURDAIN**
473
Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe. Oh battez‐vous tant qu’il vous plaira, je n’y saurais que faire, et je n’irai pas gâter ma robe pour vous séparer. Je serais bien fou, de m’aller fourrer parmi eux, pour recevoir quelque coup qui me ferait mal.
Scène IV
474
Maître de philosophie, Monsieur JOURDAIN
475
**Maître de philosophie, en raccommodant son Collet**
476
Venons à notre leçon.
477
**Monsieur JOURDAIN**
478
Ah ! Monsieur, je suis fâché des coups qu’ils vous ont donnés.
479
**Maître de philosophie**
480
Cela n’est rien. Un Philosophe sait recevoir comme il faut les choses, et je vais composer contre eux une Satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez‐vous apprendre ?
481
**Monsieur JOURDAIN**
482
Tout ce que je pourrai, car j’ai toutes les envies du monde d’être savant, et j’enrage que mon Père et ma Mère ne m’aient pas fait bien étudier dans toutes les Sciences, quand j’étais jeune.
483
**Maître de philosophie**
484
Ce sentiment est raisonnable, Nam sine doctrina vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le Latin sans doute.
485
**Monsieur JOURDAIN**
486
Oui, mais faites comme si je ne le savais pas. Expliquez‐moi ce que cela veut dire.
487
**Maître de philosophie**
488
Cela veut dire que sans la Science, la Vie est presque une image de la Mort.
489
**Monsieur JOURDAIN**
490
Ce Latin‐là a raison.
491
**Maître de philosophie**
492
N’avez‐vous point quelques principes, quelques commencements des Sciences ?
493
**Monsieur JOURDAIN**
494
Oh oui, je sais lire et écrire.
495
**Maître de philosophie**
496
Par où vous plaît‐il que nous commencions ? Voulez‐vous que je vous apprenne la Logique ?
497
**Monsieur JOURDAIN**
498
Qu’est‐ce que c’est que cette Logique ?
499
**Maître de philosophie**
500
C’est elle qui enseigne les trois opérations de l’Esprit.
501
**Monsieur JOURDAIN**
502
Qui sont‐elles, ces trois opérations de l’Esprit ?
503
**Maître de philosophie**
504
La première, la seconde, et la troisième. La première est, de bien concevoir par le moyen des Universaux. La seconde, de bien juger par le moyen des Catégories : Et la troisième, de bien tirer une conséquence par le moyen des Figures. Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton, etc.
505
**Monsieur JOURDAIN**
506
Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette Logique‐là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.
507
**Maître de philosophie**
508
Voulez‐vous apprendre la Morale ?
509
**Monsieur JOURDAIN**
510
La Morale ?
511
**Maître de philosophie**
512
Oui.
513
**Monsieur JOURDAIN**
514
Qu’est‐ce qu’elle dit cette Morale ?
515
**Maître de philosophie**
516
Elle traite de la Félicité ; Enseigne aux Hommes à modérer leurs passions, et…
517
**Monsieur JOURDAIN**
518
Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les Diables ; et il n’y a Morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m’en prend envie.
519
**Maître de philosophie**
520
Est‐ce la Physique que vous voulez apprendre ?
521
**Monsieur JOURDAIN**
522
Qu’est‐ce qu’elle chante cette Physique ?
523
**Maître de philosophie**
524
La Physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les propriétés du Corps ; Qui discourt de la nature des Éléments, des Métaux, des Minéraux, des Pierres, des Plantes, et des Animaux, et nous enseigne les causes de tous les Météores, l’Arc‐en‐ciel, les Feux volants, les Comètes, les Éclairs, le Tonnerre, la Foudre, la Pluie, la Neige, la Grêle, les Vents, et les Tourbillons.
525
**Monsieur JOURDAIN**
526
Il y a trop de tintamarre là dedans, trop de brouillamini.
527
**Maître de philosophie**
528
Que voulez‐vous donc que je vous apprenne ?
529
**Monsieur JOURDAIN**
530
Apprenez‐moi l’Orthographe.
531
**Maître de philosophie**
532
Très volontiers.
533
**Monsieur JOURDAIN**
534
Après vous m’apprendrez l’Almanach, pour savoir quand il y a de la Lune, et quand il n’y en a point.
535
**Maître de philosophie**
536
Soit. Pour bien suivre votre pensée, et traiter cette matière en Philosophe, il faut commencer selon l’ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des Lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là‐dessus j’ai à vous dire, que les Lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles, parce qu’elles expriment les voix ; et en consonnes, ainsi appelées consonnes, parce qu’elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles, ou voix, A, E, I, O, U.
537
**Monsieur JOURDAIN**
538
J’entends tout cela.
539
**Maître de philosophie**
540
La voix, A, se forme en ouvrant fort la bouche, A.
541
**Monsieur JOURDAIN**
542
A, A, Oui.
543
**Maître de philosophie**
544
La voix, E, se forme en rapprochant la mâchoire d’en bas de celle d’en haut, A, E.
545
**Monsieur JOURDAIN**
546
A, E, A, E. Ma foi oui. Ah que cela est beau !
547
**Maître de philosophie**
548
Et la voix, I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l’une de l’autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles, A, E, I.
549
**Monsieur JOURDAIN**
550
A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la Science.
551
**Maître de philosophie**
552
La voix, O, se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas, O.
553
**Monsieur JOURDAIN**
554
O, O. Il n’y a rien de plus juste. A, E, I, O, I, O. Cela est admirable ! I, O, I, O.
555
**Maître de philosophie**
556
L’ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.
557
**Monsieur JOURDAIN**
558
O, O, O. Vous avez raison, O. Ah la belle chose, que de savoir quelque chose !
559
**Maître de philosophie**
560
La voix, U, se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l’une de l’autre sans les joindre tout à fait, U.
561
**Monsieur JOURDAIN**
562
U, U. Il n’y a rien de plus véritable, U.
563
**Maître de philosophie**
564
Vos deux lèvres s’allongent comme si vous faisiez la moue : D’où vient que si vous la voulez faire à quelqu’un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U.
565
**Monsieur JOURDAIN**
566
U, U. Cela est vrai. Ah que n’ai‐je étudié plus tôt, pour savoir tout cela.
567
**Maître de philosophie**
568
Demain, nous verrons les autres Lettres, qui sont les consonnes.
569
**Monsieur JOURDAIN**
570
Est‐ce qu’il y a des choses aussi curieuses qu’à celles‐ci ?
571
**Maître de philosophie**
572
Sans doute. La consonne, D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au‐dessus des dents d’en haut : DA.
573
**Monsieur JOURDAIN**
574
DA, DA. Oui. Ah les belles choses ! les belles choses !
575
**Maître de philosophie**
576
L’F, en appuyant les dents d’en haut sur la lèvre de dessous, FA.
577
**Monsieur JOURDAIN**
578
FA, FA. C’est la vérité. Ah ! mon Père, et ma Mère, que je vous veux de mal !
579
**Maître de philosophie**
580
Et l’R, en portant le bout de la langue jusqu’au haut du palais ; de sorte qu’étant frôlée par l’air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement, R r a.
581
**Monsieur JOURDAIN**
582
R, r, ra ; R, r, r, r, r, ra. Cela est vrai. Ah l’habile Homme que vous êtes ! et que j’ai perdu de temps ! R, r, r, ra.
583
**Maître de philosophie**
584
Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.
585
**Monsieur JOURDAIN**
586
Je vous en prie. Au reste il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d’une Personne de grande qualité, et je souhaiterais que vous m’aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.
587
**Maître de philosophie**
588
Fort bien.
589
**Monsieur JOURDAIN**
590
Cela sera galant, oui.
591
**Maître de philosophie**
592
Sans doute. Sont‐ce des Vers que vous lui voulez écrire ?
593
**Monsieur JOURDAIN**
594
Non, non, point de Vers.
595
**Maître de philosophie**
596
Vous ne voulez que de la Prose ?
597
**Monsieur JOURDAIN**
598
Non, je ne veux ni Prose, ni Vers.
599
**Maître de philosophie**
600
Il faut bien que ce soit l’un, ou l’autre.
601
**Monsieur JOURDAIN**
602
Pourquoi ?
603
**Maître de philosophie**
604
Par la raison, Monsieur, qu’il n’y a pour s’exprimer, que la Prose, ou les Vers.
605
**Monsieur JOURDAIN**
606
Il n’y a que la Prose, ou les Vers ?
607
**Maître de philosophie**
608
Non, Monsieur : tout ce qui n’est point prose, est Vers ; et tout ce qui n’est point Vers, est Prose.
609
**Monsieur JOURDAIN**
610
Et comme l’on parle, qu’est‐ce que c’est donc que cela ?
611
**Maître de philosophie**
612
De la Prose.
613
**Monsieur JOURDAIN**
614
Quoi, quand je dis : Nicole, apportez‐moi mes Pantoufles, et me donnez mon Bonnet de nuit, c’est de la Prose ?
615
**Maître de philosophie**
616
Oui, Monsieur.
617
**Monsieur JOURDAIN**
618
Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la Prose, sans que j’en susse rien ; et je vous suis le plus obligé du monde, de m’avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un Billet : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour ; mais je voudrais que cela fût mis d’une manière galante ; que cela fût tourné gentiment.
619
**Maître de philosophie**
620
Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres ; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d’un…
621
**Monsieur JOURDAIN**
622
Non, non, non, je ne veux point tout cela ; je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.
623
**Maître de philosophie**
624
Il faut bien étendre un peu la chose.
625
**Monsieur JOURDAIN**
626
Non, vous dis‐je, je ne veux que ces seules paroles‐là dans le Billet ; mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.
627
**Maître de philosophie**
628
On les peut mettre premièrement comme vous avez dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour. Ou bien : D’amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d’amour me font, belle Marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d’amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d’amour.
629
**Monsieur JOURDAIN**
630
Mais de toutes ces façons‐là, laquelle est la meilleure ?
631
**Maître de philosophie**
632
Celle que vous avez dite : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.
633
**Monsieur JOURDAIN**
634
Cependant je n’ai point étudié, et j’ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.
635
**Maître de philosophie**
636
Je n’y manquerai pas.
637
**Monsieur JOURDAIN**
638
Comment, mon Habit n’est point encore arrivé ?
639
**Second laquais**
640
Non, Monsieur.
641
**Monsieur JOURDAIN**
642
Ce maudit Tailleur me fait bien attendre pour un jour où j’ai tant d’affaires. J’enrage. Que la fièvre quartaine puisse serrer bien fort le Bourreau de Tailleur. Au Diable le Tailleur. La peste étouffe le Tailleur. Si je le tenais maintenant ce Tailleur détestable, ce chien de Tailleur-là, ce traître de Tailleur, je…
Scène V
643
Maître tailleur, Garçon tailleur portant l’habit de Monsieur JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN, Laquais
644
**Monsieur JOURDAIN**
645
Ah vous voilà. Je m’allais mettre en colère contre vous.
646
**Maître tailleur**
647
Je n’ai pas pu venir plus tôt, et j’ai mis vingt Garçons après votre Habit.
648
**Monsieur JOURDAIN**
649
Vous m’avez envoyé des Bas de soie si étroits, que j’ai eu toutes les peines du monde à les mettre, et il y a déjà deux mailles de rompues.
650
**Maître tailleur**
651
Ils ne s’élargiront que trop.
652
**Monsieur JOURDAIN**
653
Oui, si je romps toujours des mailles. Vous m’avez aussi fait faire des Souliers qui me blessent furieusement.
654
**Maître tailleur**
655
Point du tout, Monsieur.
656
**Monsieur JOURDAIN**
657
Comment, point du tout ?
658
**Maître tailleur**
659
Non, ils ne vous blessent point.
660
**Monsieur JOURDAIN**
661
Je vous dis qu’ils me blessent, moi.
662
**Maître tailleur**
663
Vous vous imaginez cela.
664
**Monsieur JOURDAIN**
665
Je me l’imagine, parce que je le sens. Voyez la belle raison.
666
**Maître tailleur**
667
Tenez, voilà le plus bel Habit de la Cour, et le mieux assorti. C’est un chef‐d’œuvre, que d’avoir inventé un Habit sérieux, qui ne fût pas noir ; et je le donne en six coups aux Tailleurs les plus éclairés.
668
**Monsieur JOURDAIN**
669
Qu’est‐ce que c’est que ceci ? Vous avez mis les fleurs en enbas.
670
**Maître tailleur**
671
Vous ne m’aviez pas dit que vous les vouliez en enhaut.
672
**Monsieur JOURDAIN**
673
Est‐ce qu’il faut dire cela ?
674
**Maître tailleur**
675
Oui, vraiment. Toutes les Personnes de Qualité les portent de la sorte.
676
**Monsieur JOURDAIN**
677
Les Personnes de Qualité portent les fleurs en enbas ?
678
**Maître tailleur**
679
Oui, Monsieur.
680
**Monsieur JOURDAIN**
681
Oh voilà qui est donc bien.
682
**Maître tailleur**
683
Si vous voulez, je les mettrai en enhaut.
684
**Monsieur JOURDAIN**
685
Non, non.
686
**Maître tailleur**
687
Vous n’avez qu’à dire.
688
**Monsieur JOURDAIN**
689
Non, vous dis‐je, vous avez bien fait. Croyez‐vous que l’Habit m’aille bien ?
690
**Maître tailleur**
691
Belle demande. Je défie un Peintre, avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste. J’ai chez moi un Garçon qui, pour monter une Rhingrave, est le plus grand Génie du Monde ; et un autre, qui pour assembler un Pourpoint, est le Héros de notre temps.
692
**Monsieur JOURDAIN**
693
La Perruque, et les Plumes, sont‐elles comme il faut ?
694
**Maître tailleur**
695
Tout est bien.
696
**Monsieur JOURDAIN, en regardant l’Habit du Tailleur**
697
Ah, ah, Monsieur le Tailleur, voilà de mon étoffe du dernier Habit que vous m’avez fait. Je la reconnais bien.
698
**Maître tailleur**
699
C’est que l’étoffe me sembla si belle, que j’en ai voulu lever un Habit pour moi.
700
**Monsieur JOURDAIN**
701
Oui, mais il ne fallait pas le lever avec le mien.
702
**Maître tailleur**
703
Voulez‐vous mettre votre habit ?
704
**Monsieur JOURDAIN**
705
Oui, donnez‐moi.
706
**Maître tailleur**
707
Attendez. Cela ne va pas comme cela. J’ai amené des Gens pour vous habiller en cadence, et ces sortes d’Habits se mettent avec cérémonie. Holà, entrez, vous autres. Mettez cet Habit à Monsieur, de la manière que vous faites aux Personnes de Qualité.
708
Quatre Garçons Tailleurs entrent, dont deux lui arrachent le Haut-chausse de ses Exercices, et deux autres la Camisole, puis ils lui mettent son Habit neuf ; et Monsieur
709
JOURDAIN se promène entre eux, et leur montre son Habit, pour voir s’il est bien. Le tout à la cadence de toute la Symphonie.
710
**Garçon tailleur**
711
Mon Gentilhomme, donnez, s’il vous plaît, aux Garçons, quelque chose pour boire.
712
**Monsieur JOURDAIN**
713
Comment m’appelez‐vous ?
714
**Garçon tailleur**
715
Mon gentilhomme.
716
**Monsieur JOURDAIN**
717
Mon Gentilhomme ! Voilà ce que c’est, de se mettre en Personne de Qualité. Allez‐vous‐en demeurer toujours habillé en Bourgeois, on ne vous dira point mon Gentilhomme. Tenez, voilà pour Mon Gentilhomme.
718
**Garçon tailleur**
719
Monseigneur, nous vous sommes bien obligés.
720
**Monsieur JOURDAIN**
721
Monseigneur, oh, oh ! Monseigneur ! Attendez, mon ami, Monseigneur mérite quelque chose, et ce n’est pas une petite parole que Monseigneur. Tenez, voilà ce que Monseigneur vous donne.
722
**Garçon tailleur**
723
Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de votre Grandeur.
724
**Monsieur JOURDAIN**
725
Votre Grandeur Oh, oh, oh ! Attendez, ne vous en allez pas. À moi, Votre Grandeur ! Ma foi, s’il va jusqu’à l’Altesse, il aura toute la Bourse. Tenez, voilà pour ma Grandeur.
726
**Garçon tailleur**
727
Monseigneur, nous la remercions très humblement de ses libéralités.
728
**Monsieur JOURDAIN**
729
Il a bien fait, je lui allais tout donner.
730
Les quatre Garçons Tailleurs se réjouissent par une Danse, qui fait le second Intermède.
731
Fin du Second Acte
Acte III
Scène Première
732
Monsieur JOURDAIN, Laquais
733
**Monsieur JOURDAIN**
734
Suivez‐moi, que j’aille un peu montrer mon Habit par la Ville ; et surtout, ayez soin tous deux de marcher immédiatement sur mes pas, afin qu’on voie bien que vous êtes à moi.
735
**Laquais**
736
Oui, Monsieur.
737
**Monsieur JOURDAIN**
738
Appelez‐moi Nicole, que je lui donne quelques ordres. Ne bougez, la voilà.
Scène II
739
NICOLE, Monsieur JOURDAIN, Laquais
740
**Monsieur JOURDAIN**
741
Nicole !
742
**NICOLE**
743
Plaît‐il.
744
**Monsieur JOURDAIN**
745
Écoutez.
746
**NICOLE**
747
Hi, hi, hi, hi, hi.
748
**Monsieur JOURDAIN**
749
Qu’as‐tu à rire ?
750
**NICOLE**
751
Hi, hi, hi, hi, hi, hi.
752
**Monsieur JOURDAIN**
753
Que veut dire cette Coquine‐là ?
754
**NICOLE**
755
Hi, hi, hi. Comme vous voilà bâti ! Hi, hi, hi.
756
**Monsieur JOURDAIN**
757
Comment donc ?
758
**NICOLE**
759
Ah, ah, mon Dieu. Hi, hi, hi, hi, hi.
760
**Monsieur JOURDAIN**
761
Quelle Friponne est‐ce là ? Te moques‐tu de moi ?
762
**NICOLE**
763
Nenni Monsieur, j’en serais bien fâchée. Hi, hi, hi, hi, hi, hi.
764
**Monsieur JOURDAIN**
765
Je te baillerai sur le nez, si tu ris davantage.
766
**NICOLE**
767
Monsieur, je ne puis pas m’en empêcher. Hi, hi, hi, hi, hi, hi.
768
**Monsieur JOURDAIN**
769
Tu ne t’arrêteras pas ?
770
**NICOLE**
771
Monsieur, je vous demande pardon ; mais vous êtes si plaisant, que je ne saurais me tenir de rire. Hi, hi, hi.
772
**Monsieur JOURDAIN**
773
Mais voyez quelle insolence.
774
**NICOLE**
775
Vous êtes tout à fait drôle comme cela. Hi, hi.
776
**Monsieur JOURDAIN**
777
Je te…
778
**NICOLE**
779
Je vous prie de m’excuser. Hi, hi, hi, hi.
780
**Monsieur JOURDAIN**
781
Tiens, si tu ris encore le moins du monde, je te jure que je t’appliquerai sur la joue le plus grand soufflet qui se soit jamais donné.
782
**NICOLE**
783
Hé bien, Monsieur, voilà qui est fait, je ne rirai plus.
784
**Monsieur JOURDAIN**
785
Prends‐y bien garde. Il faut que pour tantôt tu nettoies…
786
**NICOLE**
787
Hi, hi.
788
**Monsieur JOURDAIN**
789
Que tu nettoies comme il faut…
790
**NICOLE**
791
Hi, hi.
792
**Monsieur JOURDAIN**
793
Il faut, dis‐je, que tu nettoies la Salle, et…
794
**NICOLE**
795
Hi, hi.
796
**Monsieur JOURDAIN**
797
Encore.
798
**NICOLE**
799
Tenez, Monsieur, battez‐moi plutôt, et me laissez rire tout mon soûl, cela me fera plus de bien. Hi, hi, hi, hi, hi.
800
**Monsieur JOURDAIN**
801
J’enrage.
802
**NICOLE**
803
De grâce, Monsieur, je vous prie de me laisser rire. Hi, hi, hi.
804
**Monsieur JOURDAIN**
805
Si je te prends…
806
**NICOLE**
807
Monsieur, eur, je crèverai, aie, si je ne ris. Hi, hi, hi.
808
**Monsieur JOURDAIN**
809
Mais a‐t‐on jamais vu une Pendarde comme celle‐là ? qui me vient rire insolemment au nez, au lieu de recevoir mes ordres ?
810
**NICOLE**
811
Que voulez‐vous que je fasse, Monsieur ?
812
**Monsieur JOURDAIN**
813
Que tu songes, Coquine, à préparer ma Maison pour la Compagnie qui doit venir tantôt.
814
**NICOLE**
815
Ah, par ma foi, je n’ai plus envie de rire ; et toutes vos Compagnies font tant de désordre céans, que ce mot est assez pour me mettre en mauvaise humeur.
816
**Monsieur JOURDAIN**
817
Ne dois‐je point pour toi fermer ma Porte à tout le Monde ?
818
**NICOLE**
819
Vous devriez au moins la fermer à certaines Gens.
Scène III
820
Madame JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN, NICOLE, Laquais
821
**Madame JOURDAIN**
822
Ah, ah, voici une nouvelle histoire. Qu’est‐ce que c’est donc, mon Mari, que cet équipage‐là ? Vous moquez‐vous du Monde, de vous être fait enharnacher de la sorte ? et avez‐vous envie qu’on se raille partout de vous ?
823
**Monsieur JOURDAIN**
824
Il n’y a que des Sots, et des Sottes, ma Femme, qui se railleront de moi.
825
**Madame JOURDAIN**
826
Vraiment on n’a pas attendu jusqu’à cette heure, et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire à tout le Monde.
827
**Monsieur JOURDAIN**
828
Qui est donc tout ce Monde‐là, s’il vous plaît ?
829
**Madame JOURDAIN**
830
Tout ce monde‐là est un Monde qui a raison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c’est que notre Maison. On dirait qu’il est céans Carême‐prenant tous les jours ; Et dès le matin, de peur d’y manquer, on y entend des vacarmes de Violons et de Chanteurs, dont tout le voisinage se trouve incommodé.
831
**NICOLE**
832
Madame parle bien. Je ne saurais plus voir mon ménage propre, avec cet attirail de Gens que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les Quartiers de la ville, pour l’apporter ici ; et la pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que vos biaux Maîtres viennent crotter régulièrement tous les jours.
833
**Monsieur JOURDAIN**
834
Ouais, notre Servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé pour une Paysanne.
835
**Madame JOURDAIN**
836
Nicole a raison, et son sens est meilleur que le vôtre. Je voudrais bien savoir ce que vous pensez faire d’un Maître à Danser à l’âge que vous avez.
837
**NICOLE**
838
Et d’un grand Maître Tireur d’Armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la Maison, et nous déraciner tous les carriaux de notre Salle ?
839
**Monsieur JOURDAIN**
840
Taisez‐vous, ma Servante, et ma Femme.
841
**Madame JOURDAIN**
842
Est‐ce que vous voulez apprendre à danser, pour quand vous n’aurez plus de jambes ?
843
**NICOLE**
844
Est‐ce que vous avez envie de tuer quelqu’un ?
845
**Monsieur JOURDAIN**
846
Taisez‐vous, vous dis‐je, vous êtes des ignorantes l’une et l’autre, et vous ne savez pas les prérogatives de tout cela.
847
**Madame JOURDAIN**
848
Vous devriez bien plutôt songer à marier votre Fille, qui est en âge d’être pourvue.
849
**Monsieur JOURDAIN**
850
Je songerai à marier ma Fille, quand il se présentera un Parti pour elle ; mais je veux songer aussi à apprendre les belles choses.
851
**NICOLE**
852
J’ai encore ouï dire, Madame, qu’il a pris aujourd’hui, pour renfort de potage, un Maître de Philosophie.
853
**Monsieur JOURDAIN**
854
Fort bien. Je veux avoir de l’Esprit, et savoir raisonner des choses parmi les honnêtes Gens.
855
**Madame JOURDAIN**
856
N’irez‐vous point l’un de ces jours au Collège vous faire donner le fouet, à votre âge ?
857
**Monsieur JOURDAIN**
858
Pourquoi non ? Plût à Dieu l’avoir tout à l’heure, le fouet, devant tout le Monde, et savoir ce qu’on apprend au Collège.
859
**NICOLE**
860
Oui, ma foi, cela vous rendrait la jambe bien mieux faite.
861
**Monsieur JOURDAIN**
862
Sans doute.
863
**Madame JOURDAIN**
864
Tout cela est fort nécessaire pour conduire votre Maison.
865
**Monsieur JOURDAIN**
866
Assurément. Vous parlez toutes deux comme des Bêtes, et j’ai honte de votre ignorance. Par exemple, savez‐vous, vous, ce que c’est que vous dites à cette heure ?
867
**Madame JOURDAIN**
868
Oui, je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que vous devriez songer à vivre d’autre sorte.
869
**Monsieur JOURDAIN**
870
Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c’est que les paroles que vous dites ici ?
871
**Madame JOURDAIN**
872
Ce sont des paroles bien sensées, et votre conduite ne l’est guère.
873
**Monsieur JOURDAIN**
874
Je ne parle pas de cela, vous dis‐je. Je vous demande ; Ce que je parle avec vous, Ce que je vous dis à cette heure, qu’est‐ce que c’est ?
875
**Madame JOURDAIN**
876
Des Chansons.
877
**Monsieur JOURDAIN**
878
Hé non, ce n’est pas cela. Ce que nous disons tous deux, le langage que nous parlons à cette heure ?
879
**Madame JOURDAIN**
880
Hé bien ?
881
**Monsieur JOURDAIN**
882
Comment est‐ce que cela s’appelle ?
883
**Madame JOURDAIN**
884
Cela s’appelle comme on veut l’appeler.
885
**Monsieur JOURDAIN**
886
C’est de la Prose, ignorante.
887
**Madame JOURDAIN**
888
De la Prose ?
889
**Monsieur JOURDAIN**
890
Oui, de la Prose. Tout ce qui est Prose, n’est point Vers ; et tout ce qui n’est point Vers, n’est point Prose. Heu, voilà ce que c’est d’étudier. Et toi, sais‐tu bien comme il faut faire pour dire un U ?
891
**NICOLE**
892
Comment ?
893
**Monsieur JOURDAIN**
894
Oui. Qu’est‐ce que tu fais quand tu dis un U ?
895
**NICOLE**
896
Quoi ?
897
**Monsieur JOURDAIN**
898
Dis un peu, U, pour voir ?
899
**NICOLE**
900
Hé bien, U.
901
**Monsieur JOURDAIN**
902
Qu’est‐ce que tu fais ?
903
**NICOLE**
904
Je dis, U.
905
**Monsieur JOURDAIN**
906
Oui ; mais quand tu dis, U, qu’est‐ce que tu fais ?
907
**NICOLE**
908
Je fais ce que vous me dites.
909
**Monsieur JOURDAIN**
910
Ô l’étrange chose que d’avoir affaire à des Bêtes ! Tu allonges les lèvres en dehors, et approches la mâchoire d’en haut de celle d’en bas, U, vois‐tu ? U, vois‐tu ? U. Je fais la moue : U.
911
**NICOLE**
912
Oui, cela est biau.
913
**Madame JOURDAIN**
914
Voilà qui est admirable.
915
**Monsieur JOURDAIN**
916
C’est bien autre chose, si vous aviez vu O, et DA, DA, et FA, FA.
917
**Madame JOURDAIN**
918
Qu’est‐ce que c’est donc que tout ce galimatias‐là ?
919
**NICOLE**
920
De quoi est‐ce que tout cela guérit ?
921
**Monsieur JOURDAIN**
922
J’enrage, quand je vois des Femmes ignorantes.
923
**Madame JOURDAIN**
924
Allez, Vous devriez envoyer promener tous ces Gens‐là, avec leurs fariboles.
925
**NICOLE**
926
Et surtout ce grand escogriffe de Maître d’armes, qui remplit de poudre tout mon ménage.
927
**Monsieur JOURDAIN**
928
Ouais, ce Maître d’Armes vous tient fort au cœur. Je te veux faire voir ton impertinence tout à l’heure. Il fait apporter les fleurets, et en donne un à Nicole. Tiens ; Raison démonstrative, La ligne du corps. Quand on pousse en quarte, on n’a qu’à faire cela ; et quand on pousse en tierce, on n’a qu’à faire cela. Voilà le moyen de n’être jamais tué ; et cela n’est‐il pas beau, d’être assuré de son fait, quand on se bat contre quelqu’un ? Là, pousse‐moi un peu pour voir.
929
**NICOLE**
930
Hé bien, quoi ?
931
NICOLE lui pousse plusieurs coups.
932
**Monsieur JOURDAIN**
933
Tout beau. Holà, oh, doucement. Diantre soit la Coquine.
934
**NICOLE**
935
Vous me dites de pousser.
936
**Monsieur JOURDAIN**
937
Oui ; mais tu me pousses en tierce, avant que de pousser en quarte, et tu n’as pas la patience que je pare.
938
**Madame JOURDAIN**
939
Vous êtes fou, mon Mari, avec toutes vos fantaisies, et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez de hanter la Noblesse.
940
**Monsieur JOURDAIN**
941
Lorsque je hante la Noblesse, je fais paraître mon jugement ; et cela est plus beau que de hanter votre Bourgeoisie.
942
**Madame JOURDAIN**
943
Çamon vraiment. Il y a fort à gagner à fréquenter vos Nobles, et vous avez bien opéré avec ce beau Monsieur le Comte dont vous vous êtes embéguiné.
944
**Monsieur JOURDAIN**
945
Paix. Songez à ce que vous dites. Savez‐vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui vous parlez, quand vous parlez de lui ? C’est une Personne d’importance plus que vous ne pensez ; Un seigneur que l’on considère à la Cour, et qui parle au Roi tout comme je vous parle. N’est‐ce pas une chose qui m’est tout à fait honorable, que l’on voie venir chez moi si souvent une Personne de cette qualité, qui m’appelle son cher Ami, et me traite comme si j’étais son égal ? Il a pour moi des bontés qu’on ne devinerait jamais ; et devant tout le monde, il me fait des caresses dont je suis moi‐même confus.
946
**Madame JOURDAIN**
947
Oui, il a des bontés pour vous, et vous fait des caresses, mais il vous emprunte votre argent.
948
**Monsieur JOURDAIN**
949
Hé bien ! ne m’est‐ce pas de l’honneur, de prêter de l’argent à un Homme de cette condition‐là ? et puis‐je faire moins pour un Seigneur qui m’appelle son cher Ami ?
950
**Madame JOURDAIN**
951
Et ce Seigneur, que fait‐il pour vous ?
952
**Monsieur JOURDAIN**
953
Des choses dont on serait étonné, si on les savait.
954
**Madame JOURDAIN**
955
Et quoi ?
956
**Monsieur JOURDAIN**
957
Baste, je ne puis pas m’expliquer. Il suffit que si je lui ai prêté de l’argent, il me le rendra bien, et avant qu’il soit peu.
958
**Madame JOURDAIN**
959
Oui. Attendez‐vous à cela.
960
**Monsieur JOURDAIN**
961
Assurément. Ne me l’a‐t‐il pas dit ?
962
**Madame JOURDAIN**
963
Oui, oui, il ne manquera pas d’y faillir.
964
**Monsieur JOURDAIN**
965
Il m’a juré sa foi de Gentilhomme.
966
**Madame JOURDAIN**
967
Chansons.
968
**Monsieur JOURDAIN**
969
Ouais, vous êtes bien obstinée, ma Femme ; je vous dis qu’il me tiendra parole, j’en suis sûr.
970
**Madame JOURDAIN**
971
Et moi, je suis sûre que non, et que toutes les caresses qu’il vous fait ne sont que pour vous enjôler.
972
**Monsieur JOURDAIN**
973
Taisez‐vous. Le voici.
974
**Madame JOURDAIN**
975
Il ne nous faut plus que cela. Il vient peut‐être encore vous faire quelque emprunt ; et il me semble que j’ai dîné quand je le vois.
976
**Monsieur JOURDAIN**
977
Taisez‐vous, vous dis‐je.
Scène IV
978
Dorante, Monsieur Jourdain, Madame Jourdain, Nicole
979
**DORANTE**
980
Mon cher Ami, Monsieur Jourdain, comment vous portez‐vous ?
981
**Monsieur JOURDAIN**
982
Fort bien, Monsieur, pour vous rendre mes petits services.
983
**DORANTE**
984
Et Madame Jourdain que voilà, comment se porte‐t‐elle ?
985
**Madame JOURDAIN**
986
Madame Jourdain se porte comme elle peut.
987
**DORANTE**
988
Comment, Monsieur Jourdain, vous voilà le plus propre du monde !
989
**Monsieur JOURDAIN**
990
Vous voyez.
991
**DORANTE**
992
Vous avez tout à fait bon air avec cet Habit, et nous n’avons point de jeunes Gens à la Cour qui soient mieux faits que vous.
993
**Monsieur JOURDAIN**
994
Hay, hay.
995
**Madame JOURDAIN**
996
Il le gratte par où il se démange.
997
**DORANTE**
998
Tournez‐vous. Cela est tout à fait galant.
999
**Madame JOURDAIN**
1000
Oui, aussi sot par derrière que par devant.
1001
**DORANTE**
1002
Ma foi, Monsieur Jourdain, j’avais une impatience étrange de vous voir. Vous êtes l’Homme du monde que j’estime le plus, et je parlais de vous encore ce matin dans la Chambre du Roi.
1003
**Monsieur JOURDAIN**
1004
Vous me faites beaucoup d’honneur, Monsieur. À Madame Jourdain. Dans la chambre du Roi !
1005
**DORANTE**
1006
Allons, mettez…
1007
**Monsieur JOURDAIN**
1008
Monsieur, je sais le respect que je vous dois.
1009
**DORANTE**
1010
Mon Dieu, mettez ; point de cérémonie entre nous, je vous prie.
1011
**Monsieur JOURDAIN**
1012
Monsieur…
1013
**DORANTE**
1014
Mettez, vous dis‐je, Monsieur Jourdain, vous êtes mon Ami.
1015
**Monsieur JOURDAIN**
1016
Monsieur, je suis votre Serviteur.
1017
**DORANTE**
1018
Je ne me couvrirai point, si vous ne vous couvrez.
1019
**Monsieur JOURDAIN**
1020
J’aime mieux être incivil, qu’importun.
1021
**DORANTE**
1022
Je suis votre débiteur, comme vous le savez.
1023
**Madame JOURDAIN**
1024
Oui, nous ne le savons que trop.
1025
**DORANTE**
1026
Vous m’avez généreusement prêté de l’argent en plusieurs occasions, et vous m’avez obligé de la meilleure grâce du monde, assurément.
1027
**Monsieur JOURDAIN**
1028
Monsieur, vous vous moquez.
1029
**DORANTE**
1030
Mais je sais rendre ce qu’on me prête, et reconnaître les plaisirs qu’on me fait.
1031
**Monsieur JOURDAIN**
1032
Je n’en doute point, Monsieur.
1033
**DORANTE**
1034
Je veux sortir d’affaire avec vous, et je viens ici pour faire nos comptes ensemble.
1035
**Monsieur JOURDAIN**
1036
Hé bien, vous voyez votre impertinence, ma Femme.
1037
**DORANTE**
1038
Je suis Homme qui aime à m’acquitter le plus tôt que je puis.
1039
**Monsieur JOURDAIN**
1040
Je vous le disais bien.
1041
**DORANTE**
1042
Voyons un peu ce que je vous dois.
1043
**Monsieur JOURDAIN**
1044
Vous voilà, avec vos soupçons ridicules.
1045
**DORANTE**
1046
Vous souvenez‐vous bien de tout l’argent que vous m’avez prêté ?
1047
**Monsieur JOURDAIN**
1048
Je crois que oui. J’en ai fait un petit Mémoire. Le voici. Donné à vous une fois deux cents louis.
1049
**DORANTE**
1050
Cela est vrai.
1051
**Monsieur JOURDAIN**
1052
Une autre fois, six‐vingts.
1053
**DORANTE**
1054
Oui.
1055
**Monsieur JOURDAIN**
1056
Et une autre fois, cent quarante.
1057
**DORANTE**
1058
Vous avez raison.
1059
**Monsieur JOURDAIN**
1060
Ces trois articles font quatre cent soixante Louis, qui valent cinq mille soixante livres.
1061
**DORANTE**
1062
Le compte est fort bon. Cinq mille soixante livres.
1063
**Monsieur JOURDAIN**
1064
Mille huit cent trente‐deux livres à votre plumassier.
1065
**DORANTE**
1066
Justement.
1067
**Monsieur JOURDAIN**
1068
Deux mille sept cent quatre‐vingts livres à votre Tailleur.
1069
**DORANTE**
1070
Il est vrai.
1071
**Monsieur JOURDAIN**
1072
Quatre mille trois cent septante‐neuf livres douze sols huit deniers à votre marchand.
1073
**DORANTE**
1074
Fort bien. Douze sols huit deniers ; le compte est juste.
1075
**Monsieur JOURDAIN**
1076
Et mille sept cent quarante‐huit livres sept sols quatre deniers à votre Sellier.
1077
**DORANTE**
1078
Tout cela est véritable. Qu’est‐ce que cela fait ?
1079
**Monsieur JOURDAIN**
1080
Somme totale, quinze mille huit cents livres.
1081
**DORANTE**
1082
Somme totale est juste ; quinze mille huit cents livres. Mettez encore deux cents Pistoles que vous m’allez donner, cela fera justement dix-huit mille francs, que je vous payerai au premier jour.
1083
**Madame JOURDAIN**
1084
Hé bien, ne l’avais‐je pas bien deviné ?
1085
**Monsieur JOURDAIN**
1086
Paix.
1087
**DORANTE**
1088
Cela vous incommodera‐t‐il, de me donner ce que je vous dis ?
1089
**Monsieur JOURDAIN**
1090
Eh non.
1091
**Madame JOURDAIN**
1092
Cet homme‐là fait de vous une Vache à lait.
1093
**Monsieur JOURDAIN**
1094
Taisez‐vous.
1095
**DORANTE**
1096
Si cela vous incommode, j’en irai chercher ailleurs.
1097
**Monsieur JOURDAIN**
1098
Non, Monsieur.
1099
**Madame JOURDAIN**
1100
Il ne sera pas content, qu’il ne vous ait ruiné.
1101
**Monsieur JOURDAIN**
1102
Taisez‐vous, vous dis‐je.
1103
**DORANTE**
1104
Vous n’avez qu’à me dire si cela vous embarrasse.
1105
**Monsieur JOURDAIN**
1106
Point, Monsieur.
1107
**Madame JOURDAIN**
1108
C’est un vrai enjôleux.
1109
**Monsieur JOURDAIN**
1110
Taisez‐vous donc.
1111
**Madame JOURDAIN**
1112
Il vous sucera jusqu’au dernier sou.
1113
**Monsieur JOURDAIN**
1114
Vous tairez‐vous ?
1115
**DORANTE**
1116
J’ai force Gens qui m’en prêteraient avec joie : mais comme vous êtes mon meilleur Ami, j’ai cru que je vous ferais tort, si j’en demandais à quelque autre.
1117
**Monsieur JOURDAIN**
1118
C’est trop d’honneur, Monsieur, que vous me faites. Je vais quérir votre affaire.
1119
**Madame JOURDAIN**
1120
Quoi, vous allez encore lui donner cela ?
1121
**Monsieur JOURDAIN**
1122
Que faire ? voulez‐vous que je refuse un Homme de cette condition-là, qui a parlé de moi ce matin dans la Chambre du Roi ?
1123
**Madame JOURDAIN**
1124
Allez, vous êtes une vraie dupe.
Scène V
1125
DORANTE, Madame JOURDAIN, NICOLE
1126
**DORANTE**
1127
Vous me semblez toute mélancolique : qu’avez‐vous, Madame Jourdain ?
1128
**Madame JOURDAIN**
1129
J’ai la tête plus grosse que le poing, et si elle n’est pas enflée.
1130
**DORANTE**
1131
Mademoiselle votre Fille, où est‐elle, que je ne la vois point ?
1132
**Madame JOURDAIN**
1133
Mademoiselle ma Fille est bien où elle est.
1134
**DORANTE**
1135
Comment se porte‐t‐elle ?
1136
**Madame JOURDAIN**
1137
Elle se porte sur ses deux jambes.
1138
**DORANTE**
1139
Ne voulez‐vous point un de ces jours venir voir avec elle, le Ballet et la Comédie que l’on fait chez le Roi ?
1140
**Madame JOURDAIN**
1141
Oui vraiment, nous avons fort envie de rire, fort envie de rire nous avons.
1142
**DORANTE**
1143
Je pense, Madame Jourdain, que vous avez eu bien des Amants dans votre jeune âge, belle et d’agréable humeur comme vous étiez.
1144
**Madame JOURDAIN**
1145
Trédame, Monsieur, est‐ce que Madame Jourdain est décrépite, et la tête lui grouille‐t‐elle déjà ?
1146
**DORANTE**
1147
Ah, ma foi, Madame Jourdain, je vous demande pardon. Je ne songeais pas que vous êtes jeune, et je rêve le plus souvent. Je vous prie d’excuser mon impertinence.
Scène VI
1148
Monsieur JOURDAIN, Madame JOURDAIN, DORANTE, NICOLE
1149
**Monsieur JOURDAIN**
1150
Voilà deux cents Louis bien comptés.
1151
**DORANTE**
1152
Je vous assure, Monsieur Jourdain, que je suis tout à vous, et que je brûle de vous rendre un service à la Cour.
1153
**Monsieur JOURDAIN**
1154
Je vous suis trop obligé.
1155
**DORANTE**
1156
Si Madame Jourdain veut voir le Divertissement Royal, je lui ferai donner les meilleures places de la Salle.
1157
**Madame JOURDAIN**
1158
Madame Jourdain vous baise les mains.
1159
**DORANTE, bas, à Monsieur JOURDAIN**
1160
Notre belle marquise, comme je vous ai mandé par mon Billet, viendra tantôt ici pour le Ballet et le Repas ; et je l’ai fait consentir enfin au Cadeau que vous lui voulez donner.
1161
**Monsieur JOURDAIN**
1162
Tirons‐nous un peu plus loin, pour cause.
1163
**DORANTE**
1164
Il y a huit jours que je ne vous ai vu, et je ne vous ai point mandé de nouvelles du Diamant que vous me mîtes entre les mains, pour lui en faire présent de votre part ; mais c’est que j’ai eu toutes les peines du monde à vaincre son scrupule, et ce n’est que d’aujourd’hui qu’elle s’est résolue à l’accepter.
1165
**Monsieur JOURDAIN**
1166
Comment l’a‐t‐elle trouvé ?
1167
**DORANTE**
1168
Merveilleux ; et je me trompe fort, ou la beauté de ce Diamant fera pour vous sur son esprit un effet admirable.
1169
**Monsieur JOURDAIN**
1170
Plût au Ciel !
1171
**Madame JOURDAIN**
1172
Quand il est une fois avec lui, il ne peut le quitter.
1173
**DORANTE**
1174
Je lui ai fait valoir comme il faut la richesse de ce présent, et la grandeur de votre amour.
1175
**Monsieur JOURDAIN**
1176
Ce sont, Monsieur, des bontés qui m’accablent ; et je suis dans une confusion la plus grande du monde, de voir une Personne de votre Qualité s’abaisser pour moi à ce que vous faites.
1177
**DORANTE**
1178
Vous moquez‐vous ? Est‐ce qu’entre Amis on s’arrête à ces sortes de scrupules ? et ne feriez‐vous pas pour moi la même chose, si l’occasion s’en offrait ?
1179
**Monsieur JOURDAIN**
1180
Ho assurément, et de très grand cœur.
1181
**Madame JOURDAIN**
1182
Que sa présence me pèse sur les épaules !
1183
**DORANTE**
1184
Pour moi, je ne regarde rien, quand il faut servir un Ami ; et lorsque vous me fîtes confidence de l’ardeur que vous aviez prise pour cette Marquise agréable chez qui j’avais commerce, vous vîtes que d’abord je m’offris de moi‐même à servir votre amour.
1185
**Monsieur JOURDAIN**
1186
Il est vrai, ce sont des bontés qui me confondent.
1187
**Madame JOURDAIN**
1188
Est‐ce qu’il ne s’en ira point ?
1189
**NICOLE**
1190
Ils se trouvent bien ensemble.
1191
**DORANTE**
1192
Vous avez pris le bon biais pour toucher son cœur. Les Femmes aiment surtout les dépenses qu’on fait pour elles ; et vos fréquentes Sérénades, et vos Bouquets continuels, ce superbe Feu d’artifice qu’elle trouva sur l’eau, le Diamant qu’elle a reçu de votre part, et le Cadeau que vous lui préparez, tout cela lui parle bien mieux en faveur de votre amour, que toutes les paroles que vous auriez pu lui dire vous‐même.
1193
**Monsieur JOURDAIN**
1194
Il n’y a point de dépenses que je ne fisse, si par là je pouvais trouver le chemin de son cœur. Une Femme de Qualité a pour moi des charmes ravissants, et c’est un honneur que j’achèterais au prix de toute chose.
1195
**Madame JOURDAIN**
1196
Que peuvent‐ils tant dire ensemble ? Va‐t’en un peu tout doucement prêter l’oreille.
1197
**DORANTE**
1198
Ce sera tantôt que vous jouirez à votre aise du plaisir de sa vue, et vos yeux auront tout le temps de se satisfaire.
1199
**Monsieur JOURDAIN**
1200
Pour être en pleine liberté, j’ai fait en sorte que ma Femme ira dîner chez ma Sœur, où elle passera toute l’après‐dînée.
1201
**DORANTE**
1202
Vous avez fait prudemment, et votre Femme aurait pu nous embarrasser. J’ai donné pour vous l’ordre qu’il faut au Cuisinier, et à toutes les choses qui sont nécessaires pour le Ballet. Il est de mon invention ; et pourvu que l’exécution puisse répondre à l’idée, je suis sûr qu’il sera trouvé…
1203
**Monsieur JOURDAIN s’aperçoit que NICOLE écoute, et lui donne un soufflet**
1204
Ouais, vous êtes bien impertinente. Sortons, s’il vous plaît.
Scène VII
1205
Madame JOURDAIN, NICOLE
1206
**NICOLE**
1207
Ma foi, Madame, la curiosité m’a coûté quelque chose ; mais je crois qu’il y a quelque anguille sous roche, et ils parlent de quelque affaire, où ils ne veulent pas que vous soyez.
1208
**Madame JOURDAIN**
1209
Ce n’est pas d’aujourd’hui, Nicole, que j’ai conçu des soupçons de mon Mari. Je suis la plus trompée du monde, ou il y a quelque amour en campagne, et je travaille à découvrir ce que ce peut être. Mais songeons à ma Fille. Tu sais l’amour que Cléonte a pour elle. C’est un homme qui me revient, et je veux aider sa recherche, et lui donner Lucile, si je puis.
1210
**NICOLE**
1211
En vérité, Madame, je suis la plus ravie du monde, de vous voir dans ces sentiments ; car, si le Maître vous revient, le Valet ne me revient pas moins, et je souhaiterais que notre mariage se pût faire à l’ombre du leur.
1212
**Madame JOURDAIN**
1213
Va‐t’en lui parler de ma part, et lui dire que tout à l’heure il me vienne trouver, pour faire ensemble à mon Mari la demande de ma Fille.
1214
**NICOLE**
1215
J’y cours, Madame, avec joie, et je ne pouvais recevoir une commission plus agréable. Je vais, je pense, bien réjouir les Gens.
Scène VIII
1216
CLÉONTE, COVIELLE, NICOLE
1217
**NICOLE**
1218
Ah vous voilà tout à propos. Je suis une Ambassadrice de joie, et je viens…
1219
**CLÉONTE**
1220
Retire‐toi, perfide, et ne me viens point amuser avec tes traîtresses paroles.
1221
**NICOLE**
1222
Est‐ce ainsi que vous recevez…
1223
**CLÉONTE**
1224
Retire‐toi, te dis‐je, et va‐t’en dire de ce pas à ton infidèle Maîtresse, qu’elle n’abusera de sa vie le trop simple Cléonte.
1225
**NICOLE**
1226
Quel vertigo est‐ce donc là ? Mon pauvre Covielle, dis‐moi un peu ce que cela veut dire ?
1227
**COVIELLE**
1228
Ton pauvre Covielle, petite Scélérate ! Allons vite, ôte‐toi de mes yeux, vilaine, et me laisse en repos.
1229
**NICOLE**
1230
Quoi ? tu me viens aussi…
1231
**COVIELLE**
1232
Ôte‐toi de mes yeux, te dis‐je, et ne me parle de ta vie.
1233
**NICOLE**
1234
Ouais ! Quelle mouche les a piqués tous deux ? Allons de cette belle histoire informer ma Maîtresse.
Scène IX
1235
CLÉONTE, COVIELLE
1236
**CLÉONTE**
1237
Quoi, traiter un Amant de la sorte, et un Amant le plus fidèle, et le plus passionné de tous les Amants ?
1238
**COVIELLE**
1239
C’est une chose épouvantable, que ce qu’on nous fait à tous deux.
1240
**CLÉONTE**
1241
Je fais voir pour une Personne toute l’ardeur, et toute la tendresse qu’on peut imaginer ; Je n’aime rien au Monde qu’elle, et je n’ai qu’elle dans l’esprit ; elle fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie ; je ne parle que d’elle, je ne pense qu’à elle, je ne fais des songes que d’elle, je ne respire que par elle, mon cœur vit tout en elle : et voilà de tant d’amitié la digne récompense ! Je suis deux jours sans la voir, qui sont pour moi deux siècles effroyables ; je la rencontre par hasard ; mon cœur à cette vue se sent tout transporté, ma joie éclate sur mon visage ; je vole avec ravissement vers elle ; et l’infidèle détourne de moi ses regards, et passe brusquement comme si de sa vie elle ne m’avait vu !
1242
**COVIELLE**
1243
Je dis les mêmes choses que vous.
1244
**CLÉONTE**
1245
Peut‐on rien voir d’égal, Covielle, à cette perfidie de l’ingrate Lucile ?
1246
**COVIELLE**
1247
Et à celle, Monsieur, de la pendarde de Nicole ?
1248
**CLÉONTE**
1249
Après tant de sacrifices ardents, de soupirs, et de vœux que j’ai faits à ses charmes !
1250
**COVIELLE**
1251
Après tant d’assidus hommages, de soins, et de services que je lui ai rendus dans sa Cuisine !
1252
**CLÉONTE**
1253
Tant de larmes que j’ai versées à ses genoux !
1254
**COVIELLE**
1255
Tant de seaux d’eau que j’ai tirés au Puits pour elle !
1256
**CLÉONTE**
1257
Tant d’ardeur que j’ai fait paraître à la chérir plus que moi‐même !
1258
**COVIELLE**
1259
Tant de chaleur que j’ai soufferte à tourner la Broche à sa place !
1260
**CLÉONTE**
1261
Elle me fuit avec mépris !
1262
**COVIELLE**
1263
Elle me tourne le dos avec effronterie !
1264
**CLÉONTE**
1265
C’est une perfidie digne des plus grands châtiments.
1266
**COVIELLE**
1267
C’est une trahison à mériter mille soufflets.
1268
**CLÉONTE**
1269
Ne t’avise point, je te prie, de me parler jamais pour elle.
1270
**COVIELLE**
1271
Moi, Monsieur ! Dieu m’en garde.
1272
**CLÉONTE**
1273
Ne viens point m’excuser l’action de cette infidèle.
1274
**COVIELLE**
1275
N’ayez pas peur.
1276
**CLÉONTE**
1277
Non, vois‐tu, tous tes discours pour la défendre, ne serviront de rien.
1278
**COVIELLE**
1279
Qui songe à cela ?
1280
**CLÉONTE**
1281
Je veux contre elle conserver mon ressentiment, et rompre ensemble tout commerce.
1282
**COVIELLE**
1283
J’y consens.
1284
**CLÉONTE**
1285
Ce Monsieur le Comte qui va chez elle, lui donne peut‐être dans la vue ; et son esprit, je le vois bien, se laisse éblouir à la qualité. Mais il me faut, pour mon honneur, prévenir l’éclat de son inconstance. Je veux faire autant de pas qu’elle au changement où je la vois courir, et ne lui laisser pas toute la gloire de me quitter.
1286
**COVIELLE**
1287
C’est fort bien dit, et j’entre pour mon compte dans tous vos sentiments.
1288
**CLÉONTE**
1289
Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolution contre tous les restes d’amour qui me pourraient parler pour elle. Dis‐m’en, je t’en conjure, tout le mal que tu pourras. Fais‐moi de sa Personne une peinture qui me la rende méprisable ; et marque‐moi bien, pour m’en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle.
1290
**COVIELLE**
1291
Elle, Monsieur ! Voilà une belle Mijaurée, une Pimpesouée bien bâtie, pour vous donner tant d’amour ! Je ne lui vois rien que de très médiocre, et vous trouverez cent Personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.
1292
**CLÉONTE**
1293
Cela est vrai, elle a les yeux petits ; mais elle les a pleins de feux, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu’on puisse voir.
1294
**COVIELLE**
1295
Elle a la bouche grande.
1296
**CLÉONTE**
1297
Oui ; mais on y voit des grâces qu’on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.
1298
**COVIELLE**
1299
Pour sa taille, elle n’est pas grande.
1300
**CLÉONTE**
1301
Non ; mais elle est aisée, et bien prise.
1302
**COVIELLE**
1303
Elle affecte une nonchalance dans son parler, et dans ses actions.
1304
**CLÉONTE**
1305
Il est vrai ; mais elle a grâce à tout cela, et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s’insinuer dans les cœurs.
1306
**COVIELLE**
1307
Pour de l’Esprit…
1308
**CLÉONTE**
1309
Ah ! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat.
1310
**COVIELLE**
1311
Sa conversation…
1312
**CLÉONTE**
1313
Sa conversation est charmante.
1314
**COVIELLE**
1315
Elle est toujours sérieuse.
1316
**CLÉONTE**
1317
Veux‐tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes ? et vois‐tu rien de plus impertinent, que des Femmes qui rient à tout propos ?
1318
**COVIELLE**
1319
Mais enfin elle est capricieuse autant que Personne du monde.
1320
**CLÉONTE**
1321
Oui, elle est capricieuse, j’en demeure d’accord ; mais tout sied bien aux Belles, on souffre tout des Belles.
1322
**COVIELLE**
1323
Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l’aimer toujours.
1324
**CLÉONTE**
1325
Moi, j’aimerais mieux mourir ; et je vais la haïr autant que je l’ai aimée.
1326
**COVIELLE**
1327
Le moyen, si vous la trouvez si parfaite.
1328
**CLÉONTE**
1329
C’est en quoi ma vengeance sera plus éclatante ; en quoi je veux faire mieux voir la force de mon cœur, à la haïr, à la quitter, toute belle, toute pleine d’attraits, toute aimable que je la trouve. La voici.
Scène X
1330
CLÉONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE
1331
**NICOLE**
1332
Pour moi, j’en ai été toute scandalisée.
1333
**LUCILE**
1334
Ce ne peut être, Nicole, que ce que je te dis. Mais le voilà.
1335
**CLÉONTE**
1336
Je ne veux pas seulement lui parler.
1337
**COVIELLE**
1338
Je veux vous imiter.
1339
**LUCILE**
1340
Qu’est‐ce donc, Cléonte ? qu’avez‐vous ?
1341
**NICOLE**
1342
Qu’as‐tu donc, Covielle ?
1343
**LUCILE**
1344
Quel chagrin vous possède ?
1345
**NICOLE**
1346
Quelle mauvaise humeur te tient ?
1347
**LUCILE**
1348
Êtes‐vous muet, Cléonte ?
1349
**NICOLE**
1350
As‐tu perdu la parole, Covielle ?
1351
**CLÉONTE**
1352
Que voilà qui est scélérat !
1353
**COVIELLE**
1354
Que cela est Judas !
1355
**LUCILE**
1356
Je vois bien que la rencontre de tantôt a troublé votre esprit.
1357
**CLÉONTE**
1358
Ah, ah, on voit ce qu’on a fait.
1359
**NICOLE**
1360
Notre accueil de ce matin t’a fait prendre la chèvre.
1361
**COVIELLE**
1362
On a deviné l’enclouure.
1363
**LUCILE**
1364
N’est‐il pas vrai, Cléonte, que c’est là le sujet de votre dépit ?
1365
**CLÉONTE**
1366
Oui, perfide, ce l’est, puisqu’il faut parler ; et j’ai à vous dire que vous ne triompherez pas comme vous pensez de votre infidélité, que je veux être le premier à rompre avec vous, et que vous n’aurez pas l’avantage de me chasser. J’aurai de la peine, sans doute, à vaincre l’amour que j’ai pour vous ; cela me causera des chagrins : Je souffrirai un temps ; mais j’en viendrai à bout, et je me percerai plutôt le cœur, que d’avoir la faiblesse de retourner à vous.
1367
**COVIELLE**
1368
Queussi, queumi.
1369
**LUCILE**
1370
Voilà bien du bruit pour un rien. Je veux vous dire, Cléonte, le sujet qui m’a fait ce matin éviter votre abord.
1371
**CLÉONTE**
1372
Non, je ne veux rien écouter.
1373
**NICOLE**
1374
Je te veux apprendre la cause qui nous a fait passer si vite.
1375
**COVIELLE**
1376
Je ne veux rien entendre.
1377
**LUCILE**
1378
Sachez que ce matin…
1379
**CLÉONTE**
1380
Non, vous dis‐je.
1381
**NICOLE**
1382
Apprends que…
1383
**COVIELLE**
1384
Non, traîtresse.
1385
**LUCILE**
1386
Écoutez.
1387
**CLÉONTE**
1388
Point d’affaire.
1389
**NICOLE**
1390
Laisse‐moi dire.
1391
**COVIELLE**
1392
Je suis sourd.
1393
**LUCILE**
1394
Cléonte.
1395
**CLÉONTE**
1396
Non.
1397
**NICOLE**
1398
Covielle.
1399
**COVIELLE**
1400
Point.
1401
**LUCILE**
1402
Arrêtez.
1403
**CLÉONTE**
1404
Chansons.
1405
**NICOLE**
1406
Entends‐moi.
1407
**COVIELLE**
1408
Bagatelles.
1409
**LUCILE**
1410
Un moment.
1411
**CLÉONTE**
1412
Point du tout.
1413
**NICOLE**
1414
Un peu de patience.
1415
**COVIELLE**
1416
Tarare.
1417
**LUCILE**
1418
Deux paroles.
1419
**CLÉONTE**
1420
Non, c’en est fait.
1421
**NICOLE**
1422
Un mot.
1423
**COVIELLE**
1424
Plus de commerce.
1425
**LUCILE**
1426
Hé bien, puisque vous ne voulez pas m’écouter, demeurez dans votre pensée, et faites ce qu’il vous plaira.
1427
**NICOLE**
1428
Puisque tu fais comme cela, prends‐le tout comme tu voudras.
1429
**CLÉONTE**
1430
Sachons donc le sujet d’un si bel accueil.
1431
**LUCILE**
1432
Il ne me plaît plus de le dire.
1433
**COVIELLE**
1434
Apprends‐nous un peu cette histoire.
1435
**NICOLE**
1436
Je ne veux plus, moi, te l’apprendre.
1437
**CLÉONTE**
1438
Dites‐moi…
1439
**LUCILE**
1440
Non, je ne veux rien dire.
1441
**COVIELLE**
1442
Conte‐moi…
1443
**NICOLE**
1444
Non, je ne conte rien.
1445
**CLÉONTE**
1446
De grâce.
1447
**LUCILE**
1448
Non, vous dis‐je.
1449
**COVIELLE**
1450
Par charité.
1451
**NICOLE**
1452
Point d’affaire.
1453
**CLÉONTE**
1454
Je vous en prie.
1455
**LUCILE**
1456
Laissez‐moi.
1457
**COVIELLE**
1458
Je t’en conjure.
1459
**NICOLE**
1460
Ôte‐toi de là.
1461
**CLÉONTE**
1462
Lucile.
1463
**LUCILE**
1464
Non.
1465
**COVIELLE**
1466
Nicole.
1467
**NICOLE**
1468
Point.
1469
**CLÉONTE**
1470
Au nom des Dieux !
1471
**LUCILE**
1472
Je ne veux pas.
1473
**COVIELLE**
1474
Parle‐moi.
1475
**NICOLE**
1476
Point du tout.
1477
**CLÉONTE**
1478
Éclaircissez mes doutes.
1479
**LUCILE**
1480
Non, je n’en ferai rien.
1481
**COVIELLE**
1482
Guéris‐moi l’esprit.
1483
**NICOLE**
1484
Non, il ne me plaît pas.
1485
**CLÉONTE**
1486
Hé bien, puisque vous vous souciez si peu de me tirer de peine, et de vous justifier du traitement indigne que vous avez fait à ma flamme, vous me voyez, ingrate, pour la dernière fois, et je vais loin de vous mourir de douleur et d’amour.
1487
**COVIELLE**
1488
Et moi, je vais suivre ses pas.
1489
**LUCILE**
1490
Cléonte.
1491
**NICOLE**
1492
Covielle.
1493
**CLÉONTE**
1494
Eh ?
1495
**COVIELLE**
1496
Plaît‐il ?
1497
**LUCILE**
1498
Où allez‐vous ?
1499
**CLÉONTE**
1500
Où je vous ai dit.
1501
**COVIELLE**
1502
Nous allons mourir.
1503
**LUCILE**
1504
Vous allez mourir, Cléonte ?
1505
**CLÉONTE**
1506
Oui, cruelle, puisque vous le voulez.
1507
**LUCILE**
1508
Moi, je veux que vous mouriez ?
1509
**CLÉONTE**
1510
Oui, vous le voulez.
1511
**LUCILE**
1512
Qui vous le dit ?
1513
**CLÉONTE**
1514
N’est‐ce pas le vouloir, que de ne vouloir pas éclaircir mes soupçons ?
1515
**LUCILE**
1516
Est‐ce ma faute ? Et si vous aviez voulu m’écouter, ne vous aurais‐je pas dit que l’aventure dont vous vous plaignez, a été causée ce matin par la présence d’une vieille Tante, qui veut à toute force, que la seule approche d’un Homme déshonore une Fille ; Qui perpétuellement nous sermonne sur ce chapitre, et nous figure tous les Hommes comme des Diables qu’il faut fuir.
1517
**NICOLE**
1518
Voilà le secret de l’affaire.
1519
**CLÉONTE**
1520
Ne me trompez‐vous point, Lucile ?
1521
**COVIELLE**
1522
Ne m’en donnes‐tu point à garder ?
1523
**LUCILE**
1524
Il n’est rien de plus vrai.
1525
**NICOLE**
1526
C’est la chose comme elle est.
1527
**COVIELLE**
1528
Nous rendrons‐nous à cela ?
1529
**CLÉONTE**
1530
Ah, Lucile, qu’avec un mot de votre bouche vous savez apaiser de choses dans mon cœur ! et que facilement on se laisse persuader aux Personnes qu’on aime !
1531
**COVIELLE**
1532
Qu’on est aisément amadoué par ces diantres d’animaux‐là !
Scène XI
1533
Madame JOURDAIN, CLÉONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE
1534
**Madame JOURDAIN**
1535
Je suis bien aise de vous voir, Cléonte, et vous voilà tout à propos. Mon Mari vient, prenez vite votre temps pour lui demander Lucile en mariage.
1536
**CLÉONTE**
1537
Ah, Madame, que cette parole m’est douce, et qu’elle flatte mes désirs ! Pouvais‐je recevoir un ordre plus charmant ? une faveur plus précieuse ?
Scène XII
1538
Monsieur JOURDAIN, Madame JOURDAIN, CLÉONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE
1539
**CLÉONTE**
1540
Monsieur, je n’ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m’en charger moi‐même ; et sans autre détour, je vous dirai que l’honneur d’être votre Gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m’accorder.
1541
**Monsieur JOURDAIN**
1542
Avant que de vous rendre réponse, Monsieur, je vous prie de me dire, si vous êtes Gentilhomme.
1543
**CLÉONTE**
1544
Monsieur, la plupart des Gens sur cette question, n’hésitent pas beaucoup. On tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l’usage aujourd’hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l’avoue, j’ai les sentiments sur cette matière un peu plus délicats. Je trouve que toute imposture est indigne d’un honnête Homme, et qu’il y a de la lâcheté à déguiser ce que le Ciel nous a fait naître ; à se parer aux yeux du monde d’un Titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu’on n’est pas. Je suis né de Parents, sans doute, qui ont tenu des Charges honorables. Je me suis acquis dans les Armes l’honneur de six ans de services, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le Monde un rang assez passable : mais avec tout cela je ne veux point me donner un nom où d’autres en ma place croiraient pouvoir prétendre ; et je vous dirai franchement que je ne suis point Gentilhomme.
1545
**Monsieur JOURDAIN**
1546
Touchez là, Monsieur. Ma Fille n’est pas pour vous.
1547
**CLÉONTE**
1548
Comment ?
1549
**Monsieur JOURDAIN**
1550
Vous n’êtes point Gentilhomme, vous n’aurez pas ma Fille.
1551
**Madame JOURDAIN**
1552
Que voulez‐vous donc dire avec votre Gentilhomme ? Est‐ce que nous sommes, nous autres, de la Côte de saint Louis ?
1553
**Monsieur JOURDAIN**
1554
Taisez‐vous, ma Femme, je vous vois venir.
1555
**Madame JOURDAIN**
1556
Descendons‐nous tous deux que de bonne Bourgeoisie ?
1557
**Monsieur JOURDAIN**
1558
Voilà pas le coup de langue.
1559
**Madame JOURDAIN**
1560
Et votre Père n’était‐il pas Marchand aussi bien que le mien ?
1561
**Monsieur JOURDAIN**
1562
Peste soit de la Femme. Elle n’y a jamais manqué. Si votre Père a été Marchand, tant pis pour lui ; mais pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j’ai à vous dire, moi, c’est que je veux avoir un Gendre Gentilhomme.
1563
**Madame JOURDAIN**
1564
Il faut à votre Fille un Mari qui lui soit propre, et il vaut mieux pour elle un honnête Homme riche et bien fait, qu’un Gentilhomme gueux et mal bâti.
1565
**NICOLE**
1566
Cela est vrai. Nous avons le Fils du Gentilhomme de notre Village, qui est le plus grand Malitorne et le plus sot Dadais que j’aie jamais vu.
1567
**Monsieur JOURDAIN**
1568
Taisez‐vous, impertinente. Vous vous fourrez toujours dans la conversation ; j’ai du bien assez pour ma Fille, je n’ai besoin que d’honneur, et je la veux faire Marquise.
1569
**Madame JOURDAIN**
1570
Marquise !
1571
**Monsieur JOURDAIN**
1572
Oui, Marquise.
1573
**Madame JOURDAIN**
1574
Hélas, Dieu m’en garde.
1575
**Monsieur JOURDAIN**
1576
C’est une chose que j’ai résolue.
1577
**Madame JOURDAIN**
1578
C’est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi, sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu’un Gendre puisse à ma Fille reprocher ses parents, et qu’elle ait des Enfants qui aient honte de m’appeler leur Grand-Maman. S’il fallait qu’elle me vînt visiter en équipage de Grand‐Dame, et qu’elle manquât par mégarde à saluer quelqu’un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. Voyez‐vous, dirait-on, cette Madame la Marquise qui fait tant la glorieuse ? C’est la Fille de Monsieur Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la Madame avec nous : Elle n’a pas toujours été si relevée que la voilà ; et ses deux Grands‐Pères vendaient du drap auprès de la Porte Saint‐Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs Enfants, qu’ils payent maintenant, peut‐être, bien cher en l’autre Monde, et l’on ne devient guère si riches à être honnêtes Gens. Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un Homme en un mot qui m’ait obligation de ma Fille, et à qui je puisse dire : Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi.
1579
**Monsieur JOURDAIN**
1580
Voilà bien les sentiments d’un petit Esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas davantage, ma Fille sera Marquise en dépit de tout le monde ; et si vous me mettez en colère, je la ferai Duchesse.
1581
**Madame JOURDAIN**
1582
Cléonte, ne perdez point courage encore. Suivez‐moi, ma Fille, et venez dire résolument à votre Père, que si vous ne l’avez, vous ne voulez épouser personne.
Scène XIII
1583
CLÉONTE, COVIELLE
1584
**COVIELLE**
1585
Vous avez fait de belles affaires, avec vos beaux sentiments.
1586
**CLÉONTE**
1587
Que veux‐tu ? J’ai un scrupule là‐dessus, que l’exemple ne saurait vaincre.
1588
**COVIELLE**
1589
Vous moquez‐vous, de le prendre sérieusement avec un Homme comme cela ? Ne voyez‐vous pas qu’il est fou ? et vous coûtait‐il quelque chose de vous accommoder à ses chimères ?
1590
**CLÉONTE**
1591
Tu as raison ; mais je ne croyais pas qu’il fallût faire ses preuves de Noblesse, pour être Gendre de Monsieur Jourdain.
1592
**COVIELLE**
1593
Ah, ah, ah.
1594
**CLÉONTE**
1595
De quoi ris‐tu ?
1596
**COVIELLE**
1597
D’une pensée qui me vient pour jouer notre Homme, et vous faire obtenir ce que vous souhaitez.
1598
**CLÉONTE**
1599
Comment ?
1600
**COVIELLE**
1601
L’idée est tout à fait plaisante.
1602
**CLÉONTE**
1603
Quoi donc ?
1604
**COVIELLE**
1605
Il s’est fait depuis peu une certaine Mascarade qui vient le mieux du monde ici, et que je prétends faire entrer dans une bourle que je veux faire à notre Ridicule. Tout cela sent un peu sa Comédie ; mais avec lui on peut hasarder toute chose, il n’y faut point chercher tant de façons, et il est Homme à y jouer son rôle à merveille ; à donner aisément dans toutes les fariboles qu’on s’avisera de lui dire. J’ai les Acteurs, j’ai les Habits tout prêts, laissez‐moi faire seulement.
1606
**CLÉONTE**
1607
Mais apprends‐moi…
1608
**COVIELLE**
1609
Je vais vous instruire de tout ; retirons‐nous, le voilà qui revient.
Scène XIV
1610
Monsieur JOURDAIN, Laquais
1611
**Monsieur JOURDAIN**
1612
Que Diable est‐ce là ! Ils n’ont rien que les grands Seigneurs à me reprocher ; et moi, je ne vois rien de si beau, que de hanter les grands Seigneurs ; il n’y a qu’honneur et que civilité avec eux, et je voudrais qu’il m’eût coûté deux doigts de la main, et être né Comte ou Marquis.
1613
**Laquais**
1614
Monsieur, voici Monsieur le Comte, et une Dame qu’il mène par la main.
1615
**Monsieur JOURDAIN**
1616
Hé mon Dieu, j’ai quelques ordres à donner. Dis‐leur que je vais venir ici tout à l’heure.
Scène XV
1617
DORIMÈNE, DORANTE, Laquais
1618
**Laquais**
1619
Monsieur dit comme cela, qu’il va venir ici tout à l’heure.
1620
**DORANTE**
1621
Voilà qui est bien.
1622
**DORIMÈNE**
1623
Je ne sais pas, Dorante ; je fais encore ici une étrange démarche, de me laisser amener par vous dans une Maison où je ne connais personne.
1624
**DORANTE**
1625
Quel Lieu voulez‐vous donc, Madame, que mon amour choisisse pour vous régaler, puisque pour fuir l’éclat, vous ne voulez ni votre Maison, ni la mienne ?
1626
**DORIMÈNE**
1627
Mais vous ne dites pas que je m’engage insensiblement chaque jour à recevoir de trop grands témoignages de votre passion ? J’ai beau me défendre des choses, vous fatiguez ma résistance, et vous avez une civile opiniâtreté qui me fait venir doucement à tout ce qu’il vous plaît. Les Visites fréquentes ont commencé ; les Déclarations sont venues ensuite, qui après elles ont traîné les Sérénades et les Cadeaux, que les Présents ont suivis. Je me suis opposée à tout cela, mais vous ne vous rebutez point, et pied à pied vous gagnez mes résolutions. Pour moi je ne puis plus répondre de rien, et je crois qu’à la fin vous me ferez venir au Mariage dont je me suis tant éloignée.
1628
**DORANTE**
1629
Ma foi, Madame, vous y devriez déjà être. Vous êtes Veuve, et ne dépendez que de vous. Je suis maître de moi, et vous aime plus que ma vie. À quoi tient‐il que dès aujourd’hui vous ne fassiez tout mon bonheur ?
1630
**DORIMÈNE**
1631
Mon Dieu, Dorante, il faut des deux parts bien des qualités pour vivre heureusement ensemble ; et les deux plus raisonnables Personnes du Monde, ont souvent peine à composer une union dont ils soient satisfaits.
1632
**DORANTE**
1633
Vous vous moquez, Madame, de vous y figurer tant de difficultés ; et l’expérience que vous avez faite, ne conclut rien pour tous les autres.
1634
**DORIMÈNE**
1635
Enfin j’en reviens toujours là. Les dépenses que je vous vois faire pour moi, m’inquiètent par deux raisons ; l’une, qu’elles m’engagent plus que je ne voudrais ; et l’autre, que je suis sûre, sans vous déplaire, que vous ne les faites point, que vous ne vous incommodiez ; et je ne veux point cela.
1636
**DORANTE**
1637
Ah, Madame, ce sont des bagatelles, et ce n’est pas par là…
1638
**DORIMÈNE**
1639
Je sais ce que je dis ; et entre autres le diamant que vous m’avez forcée à prendre, est d’un prix…
1640
**DORANTE**
1641
Eh, Madame, de grâce, ne faites point tant valoir une chose que mon amour trouve indigne de vous ; et souffrez… Voici le Maître du Logis.
Scène XVI
1642
Monsieur JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, Laquais
1643
**Monsieur JOURDAIN, après avoir fait deux révérences, se trouvant trop près de DORIMÈNE**
1644
Un peu plus loin, Madame.
1645
**DORIMÈNE**
1646
Comment ?
1647
**Monsieur JOURDAIN**
1648
Un pas, s’il vous plaît.
1649
**DORIMÈNE**
1650
Quoi donc ?
1651
**Monsieur JOURDAIN**
1652
Reculez un peu, pour la troisième.
1653
**DORANTE**
1654
Madame, Monsieur Jourdain sait son monde.
1655
**Monsieur JOURDAIN**
1656
Madame, ce m’est une gloire bien grande, de me voir assez fortuné, pour être si heureux, que d’avoir le bonheur, que vous ayez eu la bonté de m’accorder la grâce, de me faire l’honneur, de m’honorer de la faveur de votre présence : Et si j’avais aussi le mérite, pour mériter un mérite comme le vôtre, et que le Ciel… envieux de mon bien… m’eût accordé… l’avantage de me voir digne… des…
1657
**DORANTE**
1658
Monsieur Jourdain, en voilà assez ; Madame n’aime pas les grands compliments, et elle sait que vous êtes Homme d’esprit. Bas, à Dorimène. C’est un bon Bourgeois assez ridicule, comme vous voyez, dans toutes ses manières.
1659
**DORIMÈNE**
1660
Il n’est pas malaisé de s’en apercevoir.
1661
**DORANTE**
1662
Madame, voilà le meilleur de mes Amis.
1663
**Monsieur JOURDAIN**
1664
C’est trop d’honneur que vous me faites.
1665
**DORANTE**
1666
Galant Homme tout à fait.
1667
**DORIMÈNE**
1668
J’ai beaucoup d’estime pour lui.
1669
**Monsieur JOURDAIN**
1670
Je n’ai rien fait encore, Madame, pour mériter cette grâce.
1671
**DORANTE, bas, à Monsieur JOURDAIN**
1672
Prenez bien garde au moins, à ne lui point parler du Diamant que vous lui avez donné.
1673
**Monsieur JOURDAIN**
1674
Ne pourrais‐je pas seulement lui demander comment elle le trouve ?
1675
**DORANTE**
1676
Comment ? gardez‐vous‐en bien. Cela serait vilain à vous ; et pour agir en galant Homme, il faut que vous fassiez comme si ce n’était pas vous qui lui eussiez fait ce présent. Monsieur Jourdain, Madame, dit qu’il est ravi de vous voir chez lui.
1677
**DORIMÈNE**
1678
Il m’honore beaucoup.
1679
**Monsieur JOURDAIN**
1680
Que je vous suis obligé, Monsieur, de lui parler ainsi pour moi !
1681
**DORANTE**
1682
J’ai eu une peine effroyable à la faire venir ici.
1683
**Monsieur JOURDAIN**
1684
Je ne sais quelles grâces vous en rendre.
1685
**DORANTE**
1686
Il dit, Madame, qu’il vous trouve la plus belle Personne du Monde.
1687
**DORIMÈNE**
1688
C’est bien de la grâce qu’il me fait.
1689
**Monsieur JOURDAIN**
1690
Madame, c’est vous qui faites les grâces, et…
1691
**DORANTE**
1692
Songeons à manger.
1693
**Laquais**
1694
Tout est prêt, Monsieur.
1695
**DORANTE**
1696
Allons donc nous mettre à table, et qu’on fasse venir les Musiciens.
1697
Six Cuisiniers, qui ont préparé le Festin, dansent ensemble, et font le troisième Intermède ; après quoi, ils apportent une Table couverte de plusieurs Mets.
1698
Fin du Troisième Acte.
Acte IV
Scène Première
1699
DORANTE, DORIMÈNE, Monsieur JOURDAIN, deux Musiciens, une Musicienne, Laquais
1700
**DORIMÈNE**
1701
Comment, Dorante, voilà un Repas tout à fait magnifique !
1702
**Monsieur JOURDAIN**
1703
Vous vous moquez, Madame, et je voudrais qu’il fût plus digne de vous être offert.
1704
Tous se mettent à table.
1705
**DORANTE**
1706
Monsieur Jourdain a raison, Madame, de parler de la sorte, et il m’oblige de vous faire si bien les honneurs de chez lui. Je demeure d’accord avec lui, que le Repas n’est pas digne de vous. Comme c’est moi qui l’ai ordonné, et que je n’ai pas sur cette matière les lumières de nos Amis, vous n’avez pas ici un Repas fort savant, et vous y trouverez des incongruités de bonne chère, et des barbarismes de bon goût. Si Damis s’en était mêlé, tout serait dans les règles ; il y aurait partout de l’élégance et de l’érudition, et il ne manquerait pas de vous exagérer lui‐même toutes les pièces du Repas qu’il vous donnerait, et de vous faire tomber d’accord de sa haute capacité dans la science des bons morceaux ; de vous parler d’un Pain de rive, à biseau doré, relevé de croûte partout, croquant tendrement sous la dent ; d’un Vin à sève veloutée, armé d’un vert qui n’est point trop commandant ; d’un Carré de Mouton gourmandé de persil ; d’une Longe de Veau de Rivière, longue comme cela, blanche, délicate, et qui sous les dents est une vraie pâte d’amande ; de Perdrix relevées d’un fumet surprenant ; et pour son Opéra, d’une Soupe à bouillon perlé, soutenue d’un jeune gros Dindon, cantonné de Pigeonneaux, et couronnée d’Oignons blancs, mariés avec la Chicorée. Mais pour moi, je vous avoue mon ignorance ; et comme Monsieur Jourdain a fort bien dit, je voudrais que le Repas fût plus digne de vous être offert.
1707
**DORIMÈNE**
1708
Je ne réponds à ce compliment, qu’en mangeant comme je fais.
1709
**Monsieur JOURDAIN**
1710
Ah que voilà de belles mains !
1711
**DORIMÈNE**
1712
Les mains sont médiocres, Monsieur Jourdain ; mais vous voulez parler du Diamant qui est fort beau.
1713
**Monsieur JOURDAIN**
1714
Moi, Madame ! Dieu me garde d’en vouloir parler ; ce ne serait pas agir en galant Homme, et le Diamant est fort peu de chose.
1715
**DORIMÈNE**
1716
Vous êtes bien dégoûté.
1717
**Monsieur JOURDAIN**
1718
Vous avez trop de bonté…
1719
**DORANTE**
1720
Allons, qu’on donne du Vin à Monsieur Jourdain, et à ces Messieurs qui nous feront la grâce de nous chanter un Air à boire.
1721
**DORIMÈNE**
1722
C’est merveilleusement assaisonner la bonne chère, que d’y mêler la Musique, et je me vois ici admirablement régalée.
1723
**Monsieur JOURDAIN**
1724
Madame, ce n’est pas…
1725
**DORANTE**
1726
Monsieur Jourdain, prêtons silence à ces Messieurs ; ce qu’ils nous diront, vaudra mieux que tout ce que nous pourrions dire.
1727
**Les Musiciens et la Musicienne prennent des Verres, chantent deux Chansons à boire, et sont soutenus de toute la Symphonie.**
1728
**PREMIÈRE CHANSON À BOIRE.**
1729
Un petit doigt, Philis, pour commencer le tour :
1730
Ah ! qu’un Verre en vos mains a d’agréables charmes !
1731
Vous, et le Vin, vous vous prêtez des armes,
1732
Et je sens pour tous deux redoubler mon amour :
1733
Entre lui, vous et moi, jurons, jurons ma Belle,
1734
Une ardeur éternelle.
1735
Qu’en mouillant votre bouche il en reçoit d’attraits,
1736
Et que l’on voit par lui votre bouche embellie !
1737
Ah ! l’un de l’autre ils me donnent envie,
1738
Et de vous et de lui je m’enivre à longs traits :
1739
Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma Belle,
1740
Une ardeur éternelle.
1741
**SECONDE CHANSON À BOIRE.**
1742
Buvons, chers Amis, buvons :
1743
Le temps qui fuit nous y convie ;
1744
Profitons de la vie
1745
Autant que nous pouvons :
1746
Quand on a passé l’onde noire,
1747
Adieu le bon Vin, nos amours ;
1748
Dépêchons‐nous de boire,
1749
On ne boit pas toujours.
1750
Laissons raisonner les Sots
1751
Sur le vrai bonheur de la vie ;
1752
Notre Philosophie
1753
Le met parmi les Pots :
1754
Les biens, le savoir et la gloire,
1755
N’ôtent point les soucis fâcheux ;
1756
Et ce n’est qu’à bien boire
1757
Que l’on peut être heureux.
1758
Sus, sus du Vin partout, versez, Garçons versez,
1759
Versez, versez toujours, tant qu’on vous dise assez.
1760
**DORIMÈNE**
1761
Je ne crois pas qu’on puisse mieux chanter, et cela est tout à fait beau.
1762
**Monsieur JOURDAIN**
1763
Je vois encore ici, Madame, quelque chose de plus beau.
1764
**DORIMÈNE**
1765
Ouais. Monsieur Jourdain est galant plus que je ne pensais.
1766
**DORANTE**
1767
Comment, Madame, pour qui prenez‐vous Monsieur Jourdain ?
1768
**Monsieur JOURDAIN**
1769
Je voudrais bien qu’elle me prît pour ce que je dirais.
1770
**DORIMÈNE**
1771
Encore !
1772
**DORANTE**
1773
Vous ne le connaissez pas.
1774
**Monsieur JOURDAIN**
1775
Elle me connaîtra quand il lui plaira.
1776
**DORIMÈNE**
1777
Oh je le quitte.
1778
**DORANTE**
1779
Il est Homme qui a toujours la riposte en main. Mais vous ne voyez pas que Monsieur Jourdain, Madame, mange tous les morceaux que vous touchez.
1780
**DORIMÈNE**
1781
Monsieur Jourdain est un Homme qui me ravit.
1782
**Monsieur JOURDAIN**
1783
Si je pouvais ravir votre cœur, je serais…
Scène II
1784
Madame JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, Musiciens, Musicienne, Laquais
1785
**Madame JOURDAIN**
1786
Ah, ah, je trouve ici bonne compagnie, et je vois bien qu’on ne m’y attendait pas. C’est donc pour cette belle affaire‐ci, Monsieur mon Mari, que vous avez eu tant d’empressement à m’envoyer dîner chez ma Sœur ? Je viens de voir un Théâtre là‐bas, et je vois ici un Banquet à faire Noces. Voilà comme vous dépensez votre bien, et c’est ainsi que vous festinez les Dames en mon absence, et que vous leur donnez la Musique et la Comédie, tandis que vous m’envoyez promener ?
1787
**DORANTE**
1788
Que voulez‐vous dire, Madame Jourdain ? et quelles fantaisies sont les vôtres, de vous aller mettre en tête que votre Mari dépense son bien, et que c’est lui qui donne ce Régale à Madame ? Apprenez que c’est moi, je vous prie ; Qu’il ne fait seulement que me prêter sa Maison, et que vous devriez un peu mieux regarder aux choses que vous dites.
1789
**Monsieur JOURDAIN**
1790
Oui, impertinente, c’est Monsieur le Comte qui donne tout ceci à Madame, qui est une Personne de Qualité. Il me fait l’honneur de prendre ma maison, et de vouloir que je sois avec lui.
1791
**Madame JOURDAIN**
1792
Ce sont des Chansons que cela ; je sais ce que je sais.
1793
**DORANTE**
1794
Prenez, Madame Jourdain, prenez de meilleures Lunettes.
1795
**Madame JOURDAIN**
1796
Je n’ai que faire de Lunettes, Monsieur, et je vois assez clair ; il y a longtemps que je sens les choses, et je ne suis pas une Bête. Cela est fort vilain à vous, pour un grand Seigneur, de prêter la main comme vous faites aux sottises de mon Mari. Et vous, Madame, pour une grande Dame, cela n’est ni beau, ni honnête à vous, de mettre de la dissension dans un Ménage, et de souffrir que mon Mari soit amoureux de vous.
1797
**DORIMÈNE**
1798
Que veut donc dire tout ceci ? Allez, Dorante, vous vous moquez, de m’exposer aux sottes visions de cette extravagante.
1799
**DORANTE**
1800
Madame, holà Madame, où courez‐vous ?
1801
**Monsieur JOURDAIN**
1802
Madame. Monsieur le Comte, faites‐lui excuses, et tâchez de la ramener. Ah, impertinente que vous êtes, voilà de vos beaux faits ; vous me venez faire des affronts devant tout le monde, et vous chassez de chez moi des Personnes de Qualité.
1803
**Madame JOURDAIN**
1804
Je me moque de leur Qualité.
1805
**Monsieur JOURDAIN**
1806
Je ne sais qui me tient, maudite, que je ne vous fende la tête avec les pièces du Repas que vous êtes venue troubler.
1807
On ôte la table.
1808
**Madame JOURDAIN, sortant**
1809
Je me moque de cela. Ce sont mes droits que je défends, et j’aurai pour moi toutes les Femmes.
1810
**Monsieur JOURDAIN**
1811
Vous faites bien d’éviter ma colère. Elle est arrivée là bien malheureusement. J’étais en humeur de dire de jolies choses, et jamais je ne m’étais senti tant d’esprit. Qu’est‐ce que c’est que cela ?
Scène III
1812
COVIELLE, déguisé, Monsieur JOURDAIN, Laquais
1813
**COVIELLE**
1814
Monsieur, je ne sais pas si j’ai l’honneur d’être connu de vous.
1815
**Monsieur JOURDAIN**
1816
Non, Monsieur.
1817
**COVIELLE**
1818
Je vous ai vu que vous n’étiez pas plus grand que cela.
1819
**Monsieur JOURDAIN**
1820
Moi !
1821
**COVIELLE**
1822
Oui, vous étiez le plus bel Enfant du Monde, et toutes les Dames vous prenaient dans leurs bras pour vous baiser.
1823
**Monsieur JOURDAIN**
1824
Pour me baiser !
1825
**COVIELLE**
1826
Oui. J’étais grand Ami de feu Monsieur votre Père.
1827
**Monsieur JOURDAIN**
1828
De feu Monsieur mon Père !
1829
**COVIELLE**
1830
Oui. C’était un fort honnête Gentilhomme.
1831
**Monsieur JOURDAIN**
1832
Comment dites‐vous ?
1833
**COVIELLE**
1834
Je dis que c’était un fort honnête Gentilhomme.
1835
**Monsieur JOURDAIN**
1836
Mon Père !
1837
**COVIELLE**
1838
Oui.
1839
**Monsieur JOURDAIN**
1840
Vous l’avez fort connu ?
1841
**COVIELLE**
1842
Assurément.
1843
**Monsieur JOURDAIN**
1844
Et vous l’avez connu pour Gentilhomme ?
1845
**COVIELLE**
1846
Sans doute.
1847
**Monsieur JOURDAIN**
1848
Je ne sais donc pas comment le Monde est fait.
1849
**COVIELLE**
1850
Comment ?
1851
**Monsieur JOURDAIN**
1852
Il y a de sottes Gens qui me veulent dire qu’il a été Marchand.
1853
**COVIELLE**
1854
Lui Marchand ! C’est pure médisance, il ne l’a jamais été. Tout ce qu’il faisait, c’est qu’il était fort obligeant, fort officieux ; et comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses Amis pour de l’argent.
1855
**Monsieur JOURDAIN**
1856
Je suis ravi de vous connaître, afin que vous rendiez ce témoignage‐là que mon Père était Gentilhomme.
1857
**COVIELLE**
1858
Je le soutiendrai devant tout le monde.
1859
**Monsieur JOURDAIN**
1860
Vous m’obligerez. Quel sujet vous amène ?
1861
**COVIELLE**
1862
Depuis avoir connu feu Monsieur votre Père honnête Gentilhomme, comme je vous ai dit, j’ai voyagé par tout le Monde.
1863
**Monsieur JOURDAIN**
1864
Par tout le Monde !
1865
**COVIELLE**
1866
Oui.
1867
**Monsieur JOURDAIN**
1868
Je pense qu’il y a bien loin en ce Pays‐là.
1869
**COVIELLE**
1870
Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs Voyages que depuis quatre jours ; et par l’intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.
1871
**Monsieur JOURDAIN**
1872
Quelle ?
1873
**COVIELLE**
1874
Vous savez que le Fils du Grand Turc est ici ?
1875
**Monsieur JOURDAIN**
1876
Moi ? Non.
1877
**COVIELLE**
1878
Comment ! Il a un train tout à fait magnifique ; tout le Monde le va voir, et il a été reçu en ce Pays comme un Seigneur d’importance.
1879
**Monsieur JOURDAIN**
1880
Par ma foi, je ne savais pas cela.
1881
**COVIELLE**
1882
Ce qu’il y a d’avantageux pour vous, c’est qu’il est amoureux de votre Fille.
1883
**Monsieur JOURDAIN**
1884
Le Fils du Grand Turc ?
1885
**COVIELLE**
1886
Oui ; et il veut être votre Gendre.
1887
**Monsieur JOURDAIN**
1888
Mon Gendre, le Fils du Grand Turc !
1889
**COVIELLE**
1890
Le Fils du Grand Turc votre Gendre. Comme je le fus voir, et que j’entends parfaitement sa langue, il s’entretint avec moi ; et après quelques autres discours, il me dit. Acciam croc soler ouch alla moustaph gidelum amanahem varahini oussere carbulath, c’est‐à‐dire ; N’as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de Monsieur Jourdain, gentilhomme parisien ?
1891
**Monsieur JOURDAIN**
1892
Le Fils du Grand Turc dit cela de moi ?
1893
**COVIELLE**
1894
Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connaissais particulièrement, et que j’avais vu votre Fille : Ah, me dit‐il, Marababa sahem ; c’est‐à‐dire, Ah que je suis amoureux d’elle !
1895
**Monsieur JOURDAIN**
1896
Marababa sahem veut dire Ah que je suis amoureux d’elle ?
1897
**COVIELLE**
1898
Oui.
1899
**Monsieur JOURDAIN**
1900
Par ma foi, vous faites bien de me le dire, car pour moi je n’aurais jamais cru que Marababa sahem eût voulu dire, Ah que je suis amoureux d’elle ! Voilà une langue admirable, que ce Turc !
1901
**COVIELLE**
1902
Plus admirable qu’on ne peut croire. Savez‐vous bien ce que veut dire Cacaracamouchen ?
1903
**Monsieur JOURDAIN**
1904
Cacaracamouchen ? Non.
1905
**COVIELLE**
1906
C’est‐à‐dire, Ma chère âme.
1907
**Monsieur JOURDAIN**
1908
Cacaracamouchen veut dire, Ma chère âme ?
1909
**COVIELLE**
1910
Oui.
1911
**Monsieur JOURDAIN**
1912
Voilà qui est merveilleux ! Cacaracamouchen, Ma chère âme. Dirait-on jamais cela ? Voilà qui me confond.
1913
**COVIELLE**
1914
Enfin, pour achever mon Ambassade, il vient vous demander votre Fille en mariage ; et pour avoir un Beau‐Père qui soit digne de lui, il veut vous faire Mamamouchi, qui est une certaine grande Dignité de son pays.
1915
**Monsieur JOURDAIN**
1916
Mamamouchi ?
1917
**COVIELLE**
1918
Oui, Mamamouchi : c’est‐à‐dire en notre langue, Paladin. Paladin, ce sont de ces anciens… Paladin enfin : Il n’y a rien de plus noble que cela dans le Monde ; et vous irez de pair avec les plus grands Seigneurs de la Terre.
1919
**Monsieur JOURDAIN**
1920
Le Fils du Grand Turc m’honore beaucoup, et je vous prie de me mener chez lui, pour lui en faire mes remerciements.
1921
**COVIELLE**
1922
Comment ? le voilà qui va venir ici.
1923
**Monsieur JOURDAIN**
1924
Il va venir ici ?
1925
**COVIELLE**
1926
Oui ; et il amène toutes choses pour la cérémonie de votre Dignité.
1927
**Monsieur JOURDAIN**
1928
Voilà qui est bien prompt.
1929
**COVIELLE**
1930
Son amour ne peut souffrir aucun retardement.
1931
**Monsieur JOURDAIN**
1932
Tout ce qui m’embarrasse ici, c’est que ma Fille est une opiniâtre, qui s’est allée mettre dans la tête un certain Cléonte, et elle jure de n’épouser personne que celui‐là.
1933
**COVIELLE**
1934
Elle changera de sentiment, quand elle verra le Fils du Grand Turc ; et puis il se rencontre ici une aventure merveilleuse, c’est que le Fils du Grand Turc ressemble à ce Cléonte, à peu de chose près. Je viens de le voir, on me l’a montré ; et l’amour qu’elle a pour l’un, pourra passer aisément à l’autre, et… Je l’entends venir ; le voilà.
Scène IV
1935
CLÉONTE en Turc, avec trois pages portant sa Veste, Monsieur JOURDAIN, COVIELLE déguisé.
1936
**CLÉONTE**
1937
Ambousahim oqui boraf, Iordina salamalequi.
1938
**COVIELLE**
1939
C’est‐à‐dire : Monsieur Jourdain, votre cœur soit toute l’année comme un rosier fleuri. Ce sont façons de parler obligeantes de ces Pays‐là.
1940
**Monsieur JOURDAIN**
1941
Je suis très humble serviteur de Son Altesse Turque.
1942
**COVIELLE**
1943
Carigar camboro oustin moraf.
1944
**CLÉONTE**
1945
Oustin yoc catamalequi basum base alla moran.
1946
**COVIELLE**
1947
Il dit que le Ciel vous donne la force des Lions, et la prudence des Serpents.
1948
**Monsieur JOURDAIN**
1949
Son Altesse Turque m’honore trop, et je lui souhaite toutes sortes de prospérités.
1950
**COVIELLE**
1951
Ossa binamen sadoc babally oracaf ouram.
1952
**CLÉONTE**
1953
Bel‐men.
1954
**COVIELLE**
1955
Il dit que vous alliez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie, afin de voir ensuite votre Fille, et de conclure le mariage.
1956
**Monsieur JOURDAIN**
1957
Tant de choses en deux mots ?
1958
**COVIELLE**
1959
Oui, la Langue Turque est comme cela, elle dit beaucoup en peu de paroles. Allez vite où il souhaite.
Scène V
1960
DORANTE, COVIELLE
1961
**COVIELLE**
1962
Ha, ha, ha. Ma foi, cela est tout à fait drôle. Quelle dupe ! Quand il aurait appris son rôle par cœur, il ne pourrait pas le mieux jouer. Ah, ah. Je vous prie, Monsieur, de nous vouloir aider céans dans une affaire qui s’y passe.
1963
**DORANTE**
1964
Ah, ah, Covielle, qui t’aurait reconnu ? Comme te voilà ajusté !
1965
**COVIELLE**
1966
Vous voyez. Ah, ah.
1967
**DORANTE**
1968
De quoi ris‐tu ?
1969
**COVIELLE**
1970
D’une chose, Monsieur, qui le mérite bien.
1971
**DORANTE**
1972
Comment ?
1973
**COVIELLE**
1974
Je vous le donnerais en bien des fois, Monsieur, à deviner, le stratagème dont nous nous servons auprès de Monsieur Jourdain, pour porter son esprit à donner sa Fille à mon Maître.
1975
**DORANTE**
1976
Je ne devine point le stratagème, mais je devine qu’il ne manquera pas de faire son effet, puisque tu l’entreprends.
1977
**COVIELLE**
1978
Je sais, Monsieur, que la Bête vous est connue.
1979
**DORANTE**
1980
Apprends‐moi ce que c’est.
1981
**COVIELLE**
1982
Prenez la peine de vous tirer un peu plus loin, pour faire place à ce que j’aperçois venir. Vous pourrez voir une partie de l’histoire, tandis que je vous conterai le reste.
1983
La Cérémonie Turque pour ennoblir le Bourgeois, se fait en Danse et en Musique, et compose le quatrième Intermède.
1984
LE MUFTI, quatre Dervis, six Turcs dansants, six Turcs Musiciens, et autres Joueurs d’Instruments à la Turque, sont les Acteurs de cette Cérémonie.
1985
LE MUFTI invoque Mahomet, avec les douze Turcs et les quatre Dervis ; après on lui amène le Bourgeois vêtu à la Turque, sans Turban et sans Sabre, auquel il chante ces paroles .
1986
**LE MUFTI**
1987
Se ti sabir,
1988
Ti respondir
1989
Se non sabir
1990
Tazir, tazir.
1991
Mi star Mufti
1992
Ti qui star ti
1993
Non intendir
1994
Tazir, tazir.
1995
LE MUFTI demande en même langue aux Turcs assistants, de quelle Religion est le Bourgeois, et ils l’assurent qu’il est Mahométan. LE MUFTI invoque Mahomet en langue Franque, et chante les paroles qui suivent.
1996
**LE MUFTI**
1997
Mahametta per Giourdina
1998
Mi pregar sera é mattina
1999
Voler far un Paladina
2000
De Giourdina, de Giourdina.
2001
Dar Turbanta, é dar scarcina
2002
Con Galera ê Brigantina
2003
Per deffender Palestina.
2004
Mahametta, etc.
2005
LE MUFTI demande aux Turcs si le Bourgeois sera ferme dans la Religion Mahométane, et leur chante ces paroles.
2006
**LE MUFTI**
2007
Star bon Turca, Giourdina.
2008
**Les turcs**
2009
Hi valla.
2010
**LE MUFTI danse et chante ces mots.**
2011
Hu la ba ba la chou ba la ba ba la da.
2012
Les Turcs répondent les mêmes vers.
2013
LE MUFTI propose de donner le Turban au Bourgeois, et chante les paroles qui suivent.
2014
**LE MUFTI**
2015
Ti non star Furba.
2016
**Les turcs**
2017
No no no.
2018
**LE MUFTI**
2019
Non star forfanta ?
2020
**Les turcs**
2021
No no no.
2022
**LE MUFTI**
2023
Donar Turbanta, donar Turbanta.
2024
Les Turcs répètent tout ce qu’a dit LE MUFTI pour donner le turban au Bourgeois. LE MUFTI et les Dervis se coiffent avec des Turbans de cérémonies, et l’on présente au Mufti l’Alcoran, qui fait une seconde invocation avec tout le reste des Turcs assistants ; après son Invocation il donne au Bourgeois l’Épée, et chante ces paroles.
2025
**LE MUFTI**
2026
Ti star nobilé non star fabola.
2027
Pigliar schiabbola.
2028
Les Turcs répètent les mêmes Vers, mettant tous le Sabre à la main, et six d’entre eux dansent autour du Bourgeois, auquel ils feignent de donner plusieurs coups de Sabre.
2029
**LE MUFTI commande aux Turcs de bâtonner le Bourgeois, et chante les paroles qui suivent.**
2030
Dara dara
2031
Bastonara bastonara.
2032
Les Turcs répètent les mêmes vers, et lui donnent plusieurs coups de Bâton en cadence.
2033
LE MUFTI, après l’avoir fait bâtonner, lui dit en chantant.
2034
**LE MUFTI**
2035
Non tener honta
2036
Questa star l’ultima affronta.
2037
Les Turcs répètent les mêmes vers.
2038
LE MUFTI recommence une Invocation et se retire après la Cérémonie avec tous les Turcs, en dansant et chantant avec plusieurs Instruments à la Turquesque.
2039
Fin du Quatrième Acte
Acte V
Scène Première
2040
Madame JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN
2041
**Madame JOURDAIN**
2042
Ah mon Dieu, miséricorde ! Qu’est‐ce que c’est donc que cela ? Quelle figure ! Est‐ce un Momon que vous allez porter ; et est‐il temps d’aller en Masque ? Parlez donc, qu’est‐ce que c’est que ceci ? Qui vous a fagoté comme cela ?
2043
**Monsieur JOURDAIN**
2044
Voyez l’impertinente, de parler de la sorte à un Mamamouchi !
2045
**Madame JOURDAIN**
2046
Comment donc ?
2047
**Monsieur JOURDAIN**
2048
Oui, il me faut porter du respect maintenant, et l’on vient de me faire Mamamouchi.
2049
**Madame JOURDAIN**
2050
Que voulez‐vous dire avec votre Mamamouchi ?
2051
**Monsieur JOURDAIN**
2052
Mamamouchi, vous dis‐je. Je suis Mamamouchi.
2053
**Madame JOURDAIN**
2054
Quelle Bête est‐ce là ?
2055
**Monsieur JOURDAIN**
2056
Mamamouchi, c’est‐à‐dire en notre Langue, Paladin.
2057
**Madame JOURDAIN**
2058
Baladin ! Êtes‐vous en âge de danser des Ballets ?
2059
**Monsieur JOURDAIN**
2060
Quelle ignorante ! Je dis Paladin ; c’est une Dignité dont on vient de me faire la cérémonie.
2061
**Madame JOURDAIN**
2062
Quelle cérémonie donc ?
2063
**Monsieur JOURDAIN**
2064
Mahameta per Jordina.
2065
**Madame JOURDAIN**
2066
Qu’est‐ce que cela veut dire ?
2067
**Monsieur JOURDAIN**
2068
Jordina, c’est‐à‐dire Jourdain.
2069
**Madame JOURDAIN**
2070
Hé bien quoi, Jourdain ?
2071
**Monsieur JOURDAIN**
2072
Voler far un Paladina de Iordina.
2073
**Madame JOURDAIN**
2074
Comment ?
2075
**Monsieur JOURDAIN**
2076
Dar turbanta con galera.
2077
**Madame JOURDAIN**
2078
Qu’est‐ce à dire cela ?
2079
**Monsieur JOURDAIN**
2080
Per deffender Palestina.
2081
**Madame JOURDAIN**
2082
Que voulez‐vous donc dire ?
2083
**Monsieur JOURDAIN**
2084
Dara dara bastonara.
2085
**Madame JOURDAIN**
2086
Qu’est‐ce donc que ce jargon‐là ?
2087
**Monsieur JOURDAIN**
2088
Non tener honta questa star l’ultima affronta.
2089
**Madame JOURDAIN**
2090
Qu’est‐ce que c’est donc que tout cela ?
2091
**Monsieur JOURDAIN danse et chante.**
2092
Hou la ba ba la chou ba la ba ba la da.
2093
**Madame JOURDAIN**
2094
Hélas, mon Dieu, mon mari est devenu fou.
2095
**Monsieur JOURDAIN, sortant**
2096
Paix, insolente, portez respect à Monsieur le Mamamouchi.
2097
**Madame JOURDAIN**
2098
Où est‐ce qu’il a donc perdu l’esprit ? Courons l’empêcher de sortir. Ah, ah, voici justement le reste de notre écu. Je ne vois que chagrin de tous les côtés.
2099
Elle sort.
Scène II
2100
DORANTE, DORIMÈNE
2101
**DORANTE**
2102
Oui, Madame, vous verrez la plus plaisante chose qu’on puisse voir ; et je ne crois pas que dans tout le Monde il soit possible de trouver encore un homme aussi fou que celui‐là : Et puis, Madame, il faut tâcher de servir l’amour de Cléonte, et d’appuyer toute sa Mascarade. C’est un fort galant Homme, et qui mérite que l’on s’intéresse pour lui.
2103
**DORIMÈNE**
2104
J’en fais beaucoup de cas, et il est digne d’une bonne fortune.
2105
**DORANTE**
2106
Outre cela, nous avons ici, Madame, un Ballet qui nous revient, que nous ne devons pas laisser perdre, et il faut bien voir si mon idée pourra réussir.
2107
**DORIMÈNE**
2108
J’ai vu là des apprêts magnifiques, et ce sont des choses, Dorante, que je ne puis plus souffrir. Oui, je veux enfin vous empêcher vos profusions ; et pour rompre le cours à toutes les dépenses que je vous vois faire pour moi, j’ai résolu de me marier promptement avec vous. C’en est le vrai secret, et toutes ces choses finissent avec le Mariage.
2109
**DORANTE**
2110
Ah ! Madame, est‐il possible que vous ayez pu prendre pour moi une si douce résolution ?
2111
**DORIMÈNE**
2112
Ce n’est que pour vous empêcher de vous ruiner ; et sans cela je vois bien qu’avant qu’il fût peu, vous n’auriez pas un sou.
2113
**DORANTE**
2114
Que j’ai d’obligation, Madame, aux soins que vous avez de conserver mon bien ! Il est entièrement à vous, aussi bien que mon cœur, et vous en userez de la façon qu’il vous plaira.
2115
**DORIMÈNE**
2116
J’userai bien de tous les deux. Mais voici votre Homme ; la figure en est admirable.
Scène III
2117
Monsieur JOURDAIN, DORANTE, DORIMÈNE
2118
**DORANTE**
2119
Monsieur, nous venons rendre hommage, Madame, et moi, à votre nouvelle dignité, et nous réjouir avec vous du mariage que vous faites de votre Fille avec le Fils du Grand Turc.
2120
**Monsieur JOURDAIN, après avoir fait les révérences à la Turque**
2121
Monsieur, je vous souhaite la force des Serpents, et la prudence des Lions.
2122
**DORIMÈNE**
2123
J’ai été bien aise d’être des premières, Monsieur, à venir vous féliciter du haut degré de gloire où vous êtes monté.
2124
**Monsieur JOURDAIN**
2125
Madame, je vous souhaite toute l’année votre Rosier fleuri ; je vous suis infiniment obligé de prendre part aux honneurs qui m’arrivent, et j’ai beaucoup de joie de vous voir revenue ici pour vous faire les très humbles excuses de l’extravagance de ma Femme.
2126
**DORIMÈNE**
2127
Cela n’est rien, j’excuse en elle un pareil mouvement ; votre cœur lui doit être précieux, et il n’est pas étrange que la possession d’un Homme comme vous puisse inspirer quelques alarmes.
2128
**Monsieur JOURDAIN**
2129
La possession de mon cœur est une chose qui vous est toute acquise.
2130
**DORANTE**
2131
Vous voyez, Madame, que Monsieur Jourdain n’est pas de ces Gens que les prospérités aveuglent, et qu’il sait dans sa gloire connaître encore ses Amis.
2132
**DORIMÈNE**
2133
C’est la marque d’une âme tout à fait généreuse.
2134
**DORANTE**
2135
Où est donc Son Altesse Turque ? Nous voudrions bien, comme vos Amis, lui rendre nos devoirs.
2136
**Monsieur JOURDAIN**
2137
Le voilà qui vient, et j’ai envoyé quérir ma Fille pour lui donner la main.
Scène IV
2138
CLÉONTE, COVIELLE, Monsieur JOURDAIN, etc.
2139
**DORANTE**
2140
Monsieur, nous venons faire la révérence à Votre Altesse, comme Amis de Monsieur votre Beau‐Père, et l’assurer avec respect de nos très humbles services.
2141
**Monsieur JOURDAIN**
2142
Où est le Truchement, pour lui dire qui vous êtes, et lui faire entendre ce que vous dites. Vous verrez qu’il vous répondra, et il parle Turc à merveille. Holà, où diantre est‐il allé ?À Cléonte. Strouf, strif, strof, straf. Monsieur est un grande Segnore, grande Segnore, grande Segnore ; et Madame une granda Dama, granda Dama. Ahi lui, Monsieur, lui Mamamouchi Français, et Madame Mamamouchie française. Je ne puis pas parler plus clairement. Bon, voici l’Interprète. Où allez‐vous donc ? Nous ne saurions rien dire sans vous. Dites‐lui un peu que Monsieur et Madame sont des Personnes de grande Qualité, qui lui viennent faire la révérence, comme mes amis, et l’assurer de leurs services. Vous allez voir comme il va répondre.
2143
**COVIELLE**
2144
Alabala crociam acci boram alabamen.
2145
**CLÉONTE**
2146
Catalequi tubal ourin soter amalouchan.
2147
**Monsieur JOURDAIN**
2148
Voyez‐vous ?
2149
**COVIELLE**
2150
Il dit que la pluie des prospérités arrose en tout temps le jardin de votre Famille.
2151
**Monsieur JOURDAIN**
2152
Je vous l’avais bien dit, qu’il parle Turc.
2153
**DORANTE**
2154
Cela est admirable.
Scène V
2155
LUCILE, Monsieur JOURDAIN, DORANTE, DORIMÈNE, etc.
2156
**Monsieur JOURDAIN**
2157
Venez, ma Fille, approchez‐vous, et venez donner votre main à Monsieur, qui vous fait l’honneur de vous demander en mariage.
2158
**LUCILE**
2159
Comment, mon Père, comme vous voilà fait ! Est‐ce une Comédie que vous jouez ?
2160
**Monsieur JOURDAIN**
2161
Non, non, ce n’est pas une Comédie, c’est une affaire fort sérieuse, et la plus pleine d’honneur pour vous qui se peut souhaiter. Voilà le Mari que je vous donne.
2162
**LUCILE**
2163
À moi, mon Père !
2164
**Monsieur JOURDAIN**
2165
Oui à vous, allons, touchez‐lui dans la main, et rendez grâce au Ciel de votre bonheur.
2166
**LUCILE**
2167
Je ne veux point me marier.
2168
**Monsieur JOURDAIN**
2169
Je le veux moi, qui suis votre Père.
2170
**LUCILE**
2171
Je n’en ferai rien.
2172
**Monsieur JOURDAIN**
2173
Ah que de bruit. Allons, vous dis‐je. Çà votre main.
2174
**LUCILE**
2175
Non, mon Père, je vous l’ai dit, il n’est point de pouvoir qui me puisse obliger à prendre un autre Mari que Cléonte ; et je me résoudrai plutôt à toutes les extrémités, que de… reconnaissant Cléonte. Il est vrai que vous êtes mon Père, je vous dois entière obéissance ; et c’est à vous à disposer de moi selon vos volontés.
2176
**Monsieur JOURDAIN**
2177
Ah je suis ravi de vous voir si promptement revenue dans votre devoir ; et voilà qui me plaît, d’avoir une Fille obéissante.
Scène Dernière
2178
Madame JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN, CLÉONTE, etc.
2179
**Madame JOURDAIN**
2180
Comment donc, qu’est‐ce que c’est que ceci ? On dit que vous voulez donner votre Fille en mariage à un Carême‐prenant ?
2181
**Monsieur JOURDAIN**
2182
Voulez‐vous vous taire, impertinente ? Vous venez toujours mêler vos extravagances à toutes choses, et il n’y a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable.
2183
**Madame JOURDAIN**
2184
C’est vous qu’il n’y a pas moyen de rendre sage, et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein, et que voulez‐vous faire avec cet assemblage ?
2185
**Monsieur JOURDAIN**
2186
Je veux marier notre Fille avec le Fils du Grand Turc.
2187
**Madame JOURDAIN**
2188
Avec le Fils du Grand Turc !
2189
**Monsieur JOURDAIN**
2190
Oui, faites‐lui faire vos compliments par le Truchement que voilà.
2191
**Madame JOURDAIN**
2192
Je n’ai que faire du Truchement, et je lui dirai bien moi‐même à son nez, qu’il n’aura point ma Fille.
2193
**Monsieur JOURDAIN**
2194
Voulez‐vous vous taire, encore une fois ?
2195
**DORANTE**
2196
Comment, Madame Jourdain, vous vous opposez à un bonheur comme celui‐là ? Vous refusez Son Altesse Turque pour Gendre ?
2197
**Madame JOURDAIN**
2198
Mon Dieu, Monsieur, mêlez‐vous de vos affaires.
2199
**DORIMÈNE**
2200
C’est une grande gloire, qui n’est pas à rejeter.
2201
**Madame JOURDAIN**
2202
Madame, je vous prie aussi de ne vous point embarrasser de ce qui ne vous touche pas.
2203
**DORANTE**
2204
C’est l’amitié que nous avons pour vous, qui nous fait intéresser dans vos avantages.
2205
**Madame JOURDAIN**
2206
Je me passerai bien de votre amitié.
2207
**DORANTE**
2208
Voilà votre Fille qui consent aux volontés de son Père.
2209
**Madame JOURDAIN**
2210
Ma Fille consent à épouser un Turc ?
2211
**DORANTE**
2212
Sans doute.
2213
**Madame JOURDAIN**
2214
Elle peut oublier Cléonte ?
2215
**DORANTE**
2216
Que ne fait‐on pas pour être grand‐Dame ?
2217
**Madame JOURDAIN**
2218
Je l’étranglerais de mes mains, si elle avait fait un coup comme celui-là.
2219
**Monsieur JOURDAIN**
2220
Voilà bien du caquet. Je vous dis que ce Mariage‐là se fera.
2221
**Madame JOURDAIN**
2222
Je vous dis, moi, qu’il ne se fera point.
2223
**Monsieur JOURDAIN**
2224
Ah que de bruit.
2225
**LUCILE**
2226
Ma Mère.
2227
**Madame JOURDAIN**
2228
Allez, vous êtes une Coquine.
2229
**Monsieur JOURDAIN**
2230
Quoi, vous la querellez, de ce qu’elle m’obéit ?
2231
**Madame JOURDAIN**
2232
Oui, elle est à moi, aussi bien qu’à vous.
2233
**COVIELLE**
2234
Madame.
2235
**Madame JOURDAIN**
2236
Que me voulez‐vous conter, vous ?
2237
**COVIELLE**
2238
Un mot.
2239
**Madame JOURDAIN**
2240
Je n’ai que faire de votre mot.
2241
**COVIELLE, à Monsieur JOURDAIN**
2242
Monsieur, si elle veut écouter une parole en particulier, je vous promets de la faire consentir à ce que vous voulez.
2243
**Madame JOURDAIN**
2244
Je n’y consentirai point.
2245
**COVIELLE**
2246
Écoutez‐moi seulement.
2247
**Madame JOURDAIN**
2248
Non.
2249
**Monsieur JOURDAIN**
2250
Écoutez‐le.
2251
**Madame JOURDAIN**
2252
Non, je ne veux pas écouter.
2253
**Monsieur JOURDAIN**
2254
Il vous dira…
2255
**Madame JOURDAIN**
2256
Je ne veux point qu’il me dise rien.
2257
**Monsieur JOURDAIN**
2258
Voilà une grande obstination de Femme ! Cela vous fera‐t‐il mal, de l’entendre ?
2259
**COVIELLE**
2260
Ne faites que m’écouter, vous ferez après ce qu’il vous plaira.
2261
**Madame JOURDAIN**
2262
Hé bien, quoi ?
2263
**COVIELLE, à part**
2264
Il y a une heure, Madame, que nous vous faisons signe. Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n’est fait que pour nous ajuster aux visions de votre Mari, que nous l’abusons sous ce déguisement, et que c’est Cléonte lui‐même qui est le Fils du Grand Turc ?
2265
**Madame JOURDAIN**
2266
Ah, ah.
2267
**COVIELLE**
2268
Et moi, Covielle, qui suis le Truchement.
2269
**Madame JOURDAIN**
2270
Ah comme cela, je me rends.
2271
**COVIELLE**
2272
Ne faites pas semblant de rien.
2273
**Madame JOURDAIN**
2274
Oui, voilà qui est fait, je consens au Mariage.
2275
**Monsieur JOURDAIN**
2276
Ah voilà tout le monde raisonnable. Vous ne vouliez pas l’écouter. Je savais bien qu’il vous expliquerait ce que c’est que le Fils du Grand Turc.
2277
**Madame JOURDAIN**
2278
Il me l’a expliqué comme il faut, et j’en suis satisfaite. Envoyons quérir un Notaire.
2279
**DORANTE**
2280
C’est fort bien dit. Et afin, Madame Jourdain, que vous puissiez avoir l’esprit tout à fait content, et que vous perdiez aujourd’hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de Monsieur votre Mari, c’est que nous nous servirons du même Notaire pour nous marier Madame, et moi.
2281
**Madame JOURDAIN**
2282
Je consens aussi à cela.
2283
**Monsieur JOURDAIN**
2284
C’est pour lui faire accroire.
2285
**DORANTE**
2286
Il faut bien l’amuser avec cette feinte.
2287
**Monsieur JOURDAIN**
2288
Bon, bon. Qu’on aille vite quérir le Notaire.
2289
**DORANTE**
2290
Tandis qu’il viendra, et qu’il dressera les Contrats, voyons notre Ballet, et donnons‐en le divertissement à Son Altesse Turque.
2291
**Monsieur JOURDAIN**
2292
C’est fort bien avisé, allons prendre nos places.
2293
**Madame JOURDAIN**
2294
Et Nicole ?
2295
**Monsieur JOURDAIN**
2296
Je la donne au Truchement ; et ma Femme, à qui la voudra.
2297
**COVIELLE**
2298
Monsieur, je vous remercie. Si l’on en peut voir un plus fou, je l’irai dire à Rome.
2299
La Comédie finit par un petit Ballet qui avait été préparé.
[Ballet]
Première entrée
2300
Un Homme vient donner les Livres du Ballet, qui d’abord est fatigué par une multitude de Gens de Provinces différentes, qui crient en Musique pour en avoir, et par trois Importuns qu’il trouve toujours sur ses pas.
2301
Dialogue des gens, qui en Musique demandent des Livres.
2302
**Tous**
2303
À Moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur,
2304
Un Livre, s’il vous plaît, à votre Serviteur.
2305
**Homme du bel air**
2306
Monsieur, distinguez‐nous parmi les Gens qui crient.
2307
Quelques Livres ici, les Dames vous en prient.
2308
**Autre homme du bel air**
2309
Holà ! Monsieur, Monsieur, ayez la charité
2310
D’en jeter de notre côté.
2311
**Femme du bel air**
2312
Mon Dieu qu’aux Personnes bien faites,
2313
On sait peu rendre honneur céans.
2314
**Autre femme du bel air**
2315
Ils n’ont des Livres et des Bancs,
2316
Que pour Mesdames les Grisettes.
2317
**Gascon**
2318
Aho ! l’Homme aux Libres, qu’on m’en vaille,
2319
J’ai déjà lé poumon usé,
2320
Bous boyez qué chacun mé raille,
2321
Et jé suis escandalisé
2322
De boir és mains dé la Canaille,
2323
Cé qui m’est par bous refusé.
2324
**Autre gascon**
2325
Eh cadédis, Monseu, boyez qui l’on pût être ;
2326
Un Libret, je bous prie, au Varon d’Asbarat.
2327
Jé pense, mordy, qué lé fat
2328
N’a pas l’honnur dé mé connaître.
2329
**Le suisse**
2330
Mon’‐sieur le donneur de papieir,
2331
Que veul dir sti façon de fifre,
2332
Moy l’écorchair tout mon gosieir
2333
À crieir,
2334
Sans que je pouvre afoir ein Lifre ;
2335
Pardy, mon foi, Mon’‐sieur, je pense fous l’être ifre.
2336
**Vieux bourgeois babillard**
2337
De tout ceci, franc et net,
2338
Je suis mal satisfait ;
2339
Et cela sans doute est laid,
2340
Que notre Fille
2341
Si bien faite et si gentille,
2342
De tant d’Amoureux l’Objet,
2343
N’ait pas à son souhait
2344
Un Livre de Ballet,
2345
Pour lire le Sujet
2346
Du Divertissement qu’on fait,
2347
Et que toute notre Famille
2348
Si proprement s’habille,
2349
Pour être placée au sommet
2350
De la Salle, où l’on met
2351
Les Gens de Lantriguet :
2352
De tout ceci franc et net
2353
Je suis mal satisfait,
2354
Et cela sans doute est laid.
2355
**Vieille bourgeoise babillarde**
2356
Il est vrai que c’est une honte,
2357
Le sang au visage me monte,
2358
Et ce Jeteur de Vers qui manque au capital,
2359
L’entend fort mal ;
2360
C’est un brutal,
2361
Un vrai Cheval,
2362
Franc animal,
2363
De faire si peu de compte
2364
D’une Fille qui fait l’ornement principal
2365
Du Quartier du Palais‐Royal,
2366
Et que ces jours passés un Comte
2367
Fut prendre la première au Bal.
2368
Il l’entend mal,
2369
C’est un brutal,
2370
Un vrai Cheval,
2371
Franc animal.
2372
**Hommes et femmes du bel air**
2373
Ah ! quel bruit !
2374
Quel fracas !
2375
Quel chaos !
2376
Quel mélange !
2377
Quelle confusion !
2378
Quelle cohue étrange !
2379
Quel désordre !
2380
Quel embarras !
2381
On y sèche.
2382
L’on n’y tient pas.
2383
**Gascon**
2384
Bentré jé suis à vout.
2385
**Autre gascon**
2386
J’enrage, Diou mé damne.
2387
**Suisse**
2388
Ah que ly faire saif dans sty sal de cians.
2389
**Gascon**
2390
Jé murs.
2391
**Autre gascon**
2392
Jé perds la tramontane.
2393
**Suisse**
2394
Mon foi moi le foudrais être hors de dedans.
2395
**Vieux bourgeois babillard**
2396
Allons, ma Mie,
2397
Suivez mes pas,
2398
Je vous en prie,
2399
Et ne me quittez pas,
2400
On fait de nous trop peu de cas,
2401
Et je suis las
2402
De ce tracas :
2403
Tout ce fatras,
2404
Cet embarras
2405
Me pèse par trop sur les bras :
2406
S’il me prend jamais envie
2407
De retourner de ma vie
2408
À Ballet ni Comédie,
2409
Je veux bien qu’on m’estropie.
2410
Allons, ma Mie,
2411
Suivez mes pas,
2412
Je vous en prie,
2413
Et ne me quittez pas,
2414
On fait de nous trop peu de cas.
2415
**Vieille bourgeoise babillarde**
2416
Allons, mon Mignon, mon fils,
2417
Regagnons notre logis,
2418
Et sortons de ce taudis,
2419
Où l’on ne peut être assis ;
2420
Ils seront bien ébaubis
2421
Quand ils nous verront partis.
2422
Trop de confusion règne dans cette Salle,
2423
Et j’aimerais mieux être au milieu de la Halle ;
2424
Si jamais je reviens à semblable Régale,
2425
Je veux bien recevoir des soufflets plus de six.
2426
Allons, mon Mignon, mon Fils,
2427
Regagnons notre logis,
2428
Et sortons de ce taudis,
2429
Où l’on ne peut être assis.
2430
**Tous**
2431
À moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur,
2432
Un livre, s’il vous plaît, à votre Serviteur.
Seconde entrée
2433
Les trois Importuns dansent.
Troisième entrée
2434
**Trois espagnols chantent**
2435
Sé que me muero de amor,
2436
Y solicito el dolor.
2437
Aun muriendo de querer
2438
De tan buen ayre adolezco
2439
Que es mas de lo que padezco
2440
Lo que quiero padecer
2441
Y no pudiendo exceder
2442
A mi deseo el rigor.
2443
Sé que me muero de amor,
2444
Y solicito el dolor.
2445
Lisonxeame la suerte
2446
Con piedad tan advertida,
2447
Que me assegura la vida
2448
En el riesgo de la muerte
2449
Vivir de su golpe fuerte
2450
Es de mi salud primor.
2451
Sé que, etc.
2452
Six Espagnols dansent.
2453
**Trois musiciens espagnols**
2454
Ay que locura, con tanto rigor
2455
Quexarse de Amor
2456
Del niño bonito
2457
Que todo es dulçura
2458
Ay que locura,
2459
Ay que locura.
2460
**Espagnol, chantant**
2461
El dolor solicita,
2462
El que al dolor se da
2463
Y nadie de amor muere
2464
Sino quien no save amar.
2465
**Deux espagnols**
2466
Dulce muerte es el amor
2467
Con correspondencia ygual,
2468
Y si esta gozamos o
2469
Porque la quieres turbar ?
2470
**Un espagnol**
2471
Alegrese Enamorado
2472
Y tome mi parecer
2473
Que en esto de querer
2474
Todo es hallar el vado.
2475
**Tous trois ensemble**
2476
Vaya, vaya de fiestas,
2477
Vaya de vayle,
2478
Alegria, alegria, alegria,
2479
Que esto de dolor es fantasia.
Quatrième entrée
2480
**Italiens**
2481
Une Musicienne Italienne fait le premier Récit, dont voici les paroles.
2482
Di rigori armata il seno
2483
Contro amor mi ribellai,
2484
Ma fui vinta in un baleno
2485
In mirar duo vaghi rai,
2486
Ahi che resiste puoco
2487
Cor di gelo a stral di fuoco.
2488
Ma si caro è’l mio tormento
2489
Dolce è sí la piaga mia,
2490
Ch’il penare è’l mio contento,
2491
E’l sanarmi è tirannia.
2492
Ahi che più giova, e piace
2493
Quanto amor è più vivace.
2494
Après l’Air que la Musicienne a chanté, deux Scaramouches, deux Trivelins et un Arlequin représentent une Nuit à la manière des Comédiens Italiens, en cadence.
2495
Un Musicien italien se joint à la Musicienne italienne, et chante avec elle les paroles qui suivent.
2496
**Le musicien italien**
2497
Bel tempo che vola
2498
Rapisce il contento,
2499
D’amor nella scola
2500
Si coglie il momento.
2501
**La musicienne**
2502
Insin che florida
2503
Ride l’età
2504
Che pur tropp’ orrida
2505
Da noi sen và.
2506
**Tous deux**
2507
Sù cantiamo,
2508
Sù godiamo
2509
Né bei dì, di gioventù :
2510
Perduto ben non si racquista più.
2511
**Musicien**
2512
Pupilla che vaga
2513
Mill’ alme incatena,
2514
Fà dolce la piaga
2515
Felice la pena.
2516
**Musicienne**
2517
Ma poiche frigida
2518
Langue l’età,
2519
Più l’alma rigida
2520
Fiamme non ha.
2521
**Tous deux**
2522
Sù cantiamo, etc.
2523
Après le Dialogue italien, les Scaramouches et Trivelins dansent une Réjouissance.
Cinquième entrée
2524
**Français**
2525
Deux Musiciens Poitevins dansent, et chantent les paroles qui suivent.
Premier menuet
2526
AH ! qu’il fait beau dans ces Bocages,
2527
Ah ! que le Ciel donne un beau jour.
2528
**Autre musicien**
2529
Le Rossignol, sous ces tendres feuillages,
2530
Chante aux Échos son doux retour :
2531
Ce beau séjour,
2532
Ces doux ramages,
2533
Ce beau séjour
2534
Nous invite à l’Amour.
Second menuet
2535
**Tous deux ensemble**
2536
Vois ma Climène,
2537
Vois sous ce Chêne
2538
S’entre‐baiser ces Oiseaux amoureux ;
2539
Ils n’ont rien dans leurs vœux
2540
Qui les gêne,
2541
De leurs doux feux
2542
Leur âme est pleine.
2543
Qu’ils sont heureux !
2544
Nous pouvons tous deux,
2545
Si tu le veux,
2546
Être comme eux.
2547
Six autres Français viennent après vêtus galamment à la Poitevine, trois en Hommes, et trois en Femmes, accompagnés de huit Flûtes et de hautbois, et dansent les Menuets.
Sixième entrée
2548
Tout cela finit par le mélange des trois Nations, et les applaudissements en Danse et en Musique de toute l’assistance, qui chante les deux Vers qui suivent :
2549
Quels Spectacles charmants, quels plaisirs goûtons‐nous,
2550
Les Dieux mêmes, les Dieux, n’en ont point de plus doux.
2551
fin.