2**Monsieur Jourdain**, Bourgeois.
3**Madame Jourdain**, sa Femme.
4**Lucile**, Fille de Monsieur Jourdain.
6**Cléonte**, Amoureux de Lucile.
7**Covielle**, Valet de Cléonte.
8**Dorante**, Comte, Amant de Dorimène.
11**Élève du maître de musique**.
14**Maître de philosophie**.
18**Plusieurs musiciens**, musiciennes, joueurs d’instruments, danseurs, cuisiniers, garçons tailleurs, Et autres Personnages des Intermèdes et du Ballet.
20L’Ouverture se fait par un grand assemblage d’Instruments ; et dans le milieu du Théâtre, on voit un Élève du Maître de Musique, qui compose sur une Table, un Air que le Bourgeois a demandé pour une Sérénade.
21Maître de musique, Maître à Danser, trois Musiciens, deux Violons, quatre Danseurs
22**Maître de musique, parlant à ses Musiciens**
23Venez, entrez dans cette Salle, et vous reposez là, en attendant qu’il vienne.
24**Maître à danser, parlant aux Danseurs**
25Et vous aussi, de ce côté.
26**Maître de musique, à l’Élève**
31Voyons… Voilà qui est bien.
33Est‐ce quelque chose de nouveau ?
35Oui, c’est un Air pour une Sérénade, que je lui ai fait composer ici, en attendant que notre Homme fût éveillé.
37Peut‐on voir ce que c’est ?
39Vous l’allez entendre, avec le Dialogue, quand il viendra. Il ne tardera guère.
41Nos occupations, à vous, et à moi, ne sont pas petites maintenant.
43Il est vrai. Nous avons trouvé ici un Homme comme il nous le faut à tous deux. Ce nous est une douce rente que ce Monsieur Jourdain, avec les visions de Noblesse et de Galanterie qu’il est allé se mettre en tête. Et votre Danse, et ma Musique, auraient à souhaiter que tout le Monde lui ressemblât.
45Non pas entièrement ; et je voudrais pour lui, qu’il se connût mieux qu’il ne fait aux choses que nous lui donnons.
47Il est vrai qu’il les connaît mal, mais il les paie bien ; et c’est de quoi maintenant nos Arts ont plus besoin, que de toute autre chose.
49Pour moi, je vous l’avoue, je me repais un peu de gloire. Les applaudissements me touchent ; et je tiens que dans tous les beaux Arts, c’est un supplice assez fâcheux, que de se produire à des Sots ; que d’essuyer sur des Compositions, la barbarie d’un Stupide. Il y a plaisir, ne m’en parlez point, à travailler pour des Personnes qui soient capables de sentir les délicatesses d’un Art ; qui sachent faire un doux accueil aux beautés d’un Ouvrage ; et par de chatouillantes approbations, vous régaler de votre travail. Oui, la récompense la plus agréable qu’on puisse recevoir des choses que l’on fait, c’est de les voir connues ; de les voir caressées d’un applaudissement qui vous honore. Il n’y a rien, à mon avis, qui nous paie mieux que cela de toutes nos fatigues ; et ce sont des douceurs exquises, que des louanges éclairées.
51J’en demeure d’accord, et je les goûte comme vous. Il n’y a rien assurément qui chatouille davantage que les applaudissements que vous dites ; mais cet Encens ne fait pas vivre. Des louanges toutes pures, ne mettent point un Homme à son aise : Il y faut mêler du solide ; et la meilleure façon de louer, c’est de louer avec les mains. C’est un Homme à la vérité dont les lumières sont petites, qui parle à tort et à travers de toutes choses, et n’applaudit qu’à contre‐sens ; mais son argent redresse les jugements de son Esprit. Il a du discernement dans sa bourse. Ses louanges sont monnayées ; et ce Bourgeois ignorant, nous vaut mieux, comme vous voyez, que le grand Seigneur éclairé qui nous a introduits ici.
53Il y a quelque chose de vrai dans ce que vous dites ; mais je trouve que vous appuyez un peu trop sur l’argent ; et l’intérêt est quelque chose de si bas, qu’il ne faut jamais qu’un honnête Homme montre pour lui de l’attachement.
55Vous recevez fort bien pourtant l’argent que notre Homme vous donne.
57Assurément ; mais je n’en fais pas tout mon bonheur, et je voudrais qu’avec son bien, il eût encore quelque bon goût des choses.
59Je le voudrais aussi, et c’est à quoi nous travaillons tous deux autant que nous pouvons. Mais en tout cas il nous donne moyen de nous faire connaître dans le Monde ; et il payera pour les autres, ce que les autres loueront pour lui.
62Monsieur JOURDAIN, deux Laquais, Maître de musique, Maître à danser, Violons, Musiciens et Danseurs
64Hé bien, Messieurs ? Qu’est‐ce ? Me ferez‐vous voir votre petite drôlerie ?
66Comment ? Quelle petite drôlerie ?
68Eh la… comment appelez‐vous cela ? Votre Prologue, ou Dialogue de Chansons et de Danse.
72Vous nous y voyez préparés.
74Je vous ai fait un peu attendre, mais c’est que je me fais habiller aujourd’hui comme les Gens de Qualité ; et mon Tailleur m’a envoyé des Bas de soie que j’ai pensé ne mettre jamais.
76Nous ne sommes ici que pour attendre votre loisir.
78Je vous prie tous deux de ne vous point en aller, qu’on ne m’ait apporté mon Habit, afin que vous me puissiez voir.
80Tout ce qu’il vous plaira.
82Vous me verrez équipé comme il faut, depuis les pieds jusqu’à la tête.
84Nous n’en doutons point.
86Je me suis fait faire cette Indienne‐ci.
90Mon Tailleur m’a dit que les Gens de Qualité étaient comme cela le matin.
92Cela vous sied à merveille.
94Laquais, holà, mes deux Laquais.
96Que voulez‐vous, Monsieur ?
98Rien. C’est pour voir si vous m’entendez bien. Aux deux Maîtres. Que dites‐vous de mes Livrées ?
100Elles sont magnifiques.
102Il entrouvre sa Robe, et fait voir un Haut-chausses étroit de velours rouge, et une Camisole de velours vert, dont il est vêtu.
103Voici encore un petit Déshabillé pour faire le matin mes Exercices.
115Tenez ma Robe. Me trouvez‐vous bien comme cela ?
117Fort bien. On ne peut pas mieux.
119Voyons un peu votre Affaire.
121Je voudrais bien auparavant vous faire entendre un Air qu’il vient de composer pour la Sérénade que vous m’avez demandée. C’est un de mes Écoliers, qui a pour ces sortes de choses un talent admirable.
123Oui ; mais il ne fallait pas faire faire cela par un Écolier ; et vous n’étiez pas trop bon vous‐même pour cette besogne‐là.
125Il ne faut pas, Monsieur, que le nom d’Écolier vous abuse. Ces sortes d’Écoliers en savent autant que les plus grands Maîtres, et l’Air est aussi beau qu’il s’en puisse faire. Écoutez seulement.
127Donnez‐moi ma Robe pour mieux entendre… Attendez, je crois que je serai mieux sans Robe… Non, redonnez‐la‐moi, cela ira mieux.
128**Musicien, chantant**
129Je languis nuit et jour, et mon mal est extrême, Depuis qu’à vos rigueurs vos beaux yeux m’ont soumis : Si vous traitez ainsi, belle Iris, qui vous aime, Hélas ! que pourriez‐vous faire à vos ennemis ?
131Cette Chanson me semble un peu lugubre, elle endort, et je voudrais que vous la pussiez un peu ragaillardir par‐ci, par‐là.
133Il faut, Monsieur, que l’Air soit accommodé aux Paroles.
135On m’en apprit un tout à fait joli il y a quelque temps. Attendez… La… Comment est‐ce qu’il dit ?
137Par ma foi, je ne sais.
139Il y a du Mouton dedans.
144**Monsieur JOURDAIN chante.**
145Je croyais Janneton Aussi douce que belle ; Je croyais Janneton Plus douce qu’un Mouton : Hélas ! hélas ! Elle est cent fois, mille fois plus cruelle, Que n’est le Tigre aux Bois. N’est‐il pas joli ?
147Le plus joli du monde.
149Et vous le chantez bien.
151C’est sans avoir appris la Musique.
153Vous devriez l’apprendre, Monsieur, comme vous faites la Danse. Ce sont deux Arts qui ont une étroite liaison ensemble.
155Et qui ouvrent l’esprit d’un Homme aux belles choses.
157Est‐ce que les Gens de Qualité apprennent aussi la Musique ?
161Je l’apprendrai donc. Mais je ne sais quel temps je pourrai prendre ; car outre le Maître d’Armes qui me montre, j’ai arrêté encore un Maître de Philosophie qui doit commencer ce matin.
163La Philosophie est quelque chose ; mais la Musique, Monsieur, la Musique…
165La Musique et la Danse… La Musique et la Danse, c’est là tout ce qu’il faut.
167Il n’y a rien qui soit si utile dans un État, que la Musique.
169Il n’y a rien qui soit si nécessaire aux Hommes, que la Danse.
171Sans la Musique, un État ne peut subsister.
173Sans la Danse, un Homme ne saurait rien faire.
175Tous les désordres, toutes les guerres qu’on voit dans le Monde, n’arrivent que pour n’apprendre pas la Musique.
177Tous les malheurs des Hommes, tous les revers funestes dont les Histoires sont remplies, les bévues des Politiques, et les manquements des grands Capitaines, tout cela n’est venu que faute de savoir danser.
181La Guerre ne vient‐elle pas d’un manque d’union entre les Hommes ?
185Et si tous les Hommes apprenaient la Musique, ne serait‐ce pas le moyen de s’accorder ensemble, et de voir dans le Monde la Paix universelle ?
189Lorsqu’un Homme a commis un Manquement dans sa conduite, soit aux Affaires de sa Famille, ou au Gouvernement d’un État, ou au Commandement d’une Armée, ne dit‐on pas toujours, un Tel a fait un mauvais pas dans une telle Affaire ?
193Et faire un mauvais pas, peut‐il procéder d’autre chose que de ne savoir pas danser ?
195Cela est vrai, vous avez raison tous deux.
197C’est pour vous faire voir l’excellence et l’utilité de la Danse et de la Musique.
199Je comprends cela à cette heure.
201Voulez‐vous voir nos deux Affaires ?
205Je vous l’ai déjà dit, c’est un petit essai que j’ai fait autrefois des diverses passions que peut exprimer la Musique.
209Allons, avancez. Il faut vous figurer qu’ils sont habillés en Bergers.
211Pourquoi toujours des Bergers ? On ne voit que cela partout.
213Lorsqu’on a des Personnes à faire parler en Musique, il faut bien que pour la vraisemblance on donne dans la Bergerie. Le Chant a été de tout temps affecté aux Bergers ; et il n’est guère naturel en Dialogue, que des Princes, ou des Bourgeois, chantent leurs passions.
216**une musicienne, et deux musiciens**
217Un cœur, dans l’amoureux Empire,
218De mille soins est toujours agité :
219On dit qu’avec plaisir on languit, on soupire ;
220Mais, quoi qu’on puisse dire,
221Il n’est rien de si doux que notre liberté.
223Il n’est rien de si doux que les tendres ardeurs
224Qui font vivre deux cœurs
226On ne peut être heureux sans amoureux désirs ;
227Ôtez l’amour de la vie,
228Vous en ôtez les plaisirs.
230Il serait doux d’entrer sous l’amoureuse Loi,
231Si l’on trouvait en Amour de la foi :
232Mais hélas, ô rigueur cruelle,
233On ne voit point de Bergère fidèle ;
234Et ce Sexe inconstant, trop indigne du jour,
235Doit faire pour jamais renoncer à l’Amour.
243Que tu m’es précieuse !
245Que tu plais à mon cœur !
247Que tu me fais d’horreur !
249Ah ! quitte pour aimer, cette haine mortelle !
251On peut, on peut te montrer
254Hélas ! où la rencontrer ?
256Pour défendre notre gloire,
257Je te veux offrir mon cœur.
259Mais, Bergère, puis‐je croire
260Qu’il ne sera point trompeur ?
263Qui des deux aimera mieux.
265Qui manquera de constance,
266Le puissent perdre les Dieux.
268À des ardeurs si belles
269Laissons‐nous enflammer ;
270Ah ! qu’il est doux d’aimer,
271Quand deux cœurs sont fidèles !
277Je trouve cela bien troussé, et il y a là dedans de petits dictons assez jolis.
279Voici pour mon affaire, un petit essai des plus beaux mouvements, et des plus belles attitudes dont une Danse puisse être variée.
281Sont‐ce encore des bergers ?
283C’est ce qu’il vous plaira. Allons.
284Quatre Danseurs exécutent tous les mouvements différents, et toutes les sortes de pas que le Maître à Danser leur commande ; Et cette Danse fait le premier Intermède.
286Monsieur JOURDAIN, Maître de musique, Maître à danser, Laquais
288Voilà qui n’est point sot, et ces Gens‐là se trémoussent bien.
290Lorsque la Danse sera mêlée avec la Musique, cela fera plus d’effet encore, et vous verrez quelque chose de galant dans le petit Ballet que nous avons ajusté pour vous.
292C’est pour tantôt au moins ; et la Personne pour qui j’ai fait faire tout cela, me doit faire l’honneur de venir dîner céans.
296Au reste, Monsieur, ce n’est pas assez, il faut qu’une Personne comme vous, qui êtes magnifique, et qui avez de l’inclination pour les belles choses, ait un Concert de Musique chez soi tous les Mercredis, ou tous les Jeudis.
298Est‐ce que les Gens de Qualité en ont ?
302J’en aurai donc. Cela sera‐t‐il beau ?
304Sans doute. Il vous faudra trois Voix, un Dessus, une Haute‐Contre, et une Basse, qui seront accompagnées d’une Basse de Viole, d’un Théorbe, et d’un Clavecin pour les Basses continues, avec deux Dessus de Violon pour jouer les Ritournelles.
306Il y faudra mettre aussi une Trompette marine. La Trompette marine est un instrument qui me plaît, et qui est harmonieux.
308Laissez‐nous gouverner les choses.
310Au moins, n’oubliez pas tantôt de m’envoyer des Musiciens, pour chanter à Table.
312Vous aurez tout ce qu’il vous faut.
314Mais surtout, que le Ballet soit beau.
316Vous en serez content, et entre autres choses de certains Menuets que vous y verrez.
318Ah les Menuets sont ma Danse, et je veux que vous me les voyiez danser. Allons, mon Maître.
320Un Chapeau, Monsieur, s’il vous plaît. La, la, la ; La, la, la, la, la, la ; La, la, la, bis ; La, la, la ; La, la. En cadence, s’il vous plaît. La, la, la, la. La jambe droite. La, la, la. Ne remuez point tant les épaules. La, la, la, la, la ; La, la, la, la, la. Vos deux bras sont estropiés. La, la, la, la, la. Haussez la tête. Tournez la pointe du pied en dehors. La, la, la. Dressez votre corps.
324Voilà qui est le mieux du monde.
326À propos. Apprenez‐moi comme il faut faire une Révérence pour saluer une Marquise ; j’en aurai besoin tantôt.
328Une Révérence pour saluer une Marquise ?
330Oui. une Marquise qui s’appelle Dorimène.
334Non. Vous n’avez qu’à faire, je le retiendrai bien.
336Si vous voulez la saluer avec beaucoup de respect, il faut faire d’abord une Révérence en arrière, puis marcher vers elle avec trois Révérences en avant, et à la dernière vous baisser jusqu’à ses genoux.
340Monsieur, voilà votre Maître d’Armes qui est là.
342Dis‐lui qu’il entre ici pour me donner Leçon. Je veux que vous me voyiez faire.
343Maître d’armes, Maître de musique, Maître à danser, Monsieur JOURDAIN, deux Laquais
344**Maître d’armes, après lui avoir mis le fleuret à la main**
345Allons, Monsieur, la révérence. Votre corps droit. Un peu penché sur la cuisse gauche. Les jambes point tant écartées. Vos pieds sur une même ligne. Votre poignet à l’opposite de votre hanche. La pointe de votre Épée vis‐à‐vis de votre épaule. Le bras pas tout à fait si étendu. La main gauche à la hauteur de l’œil. L’épaule gauche plus quartée. La tête droite. Le regard assuré. Avancez. Le corps ferme. Touchez‐moi l’Épée de quarte, et achevez de même. Une, Deux. Remettez‐vous. Redoublez de pied ferme. Un saut en arrière. Quand vous portez la Botte, Monsieur, il faut que l’Épée parte la première, et que le corps soit bien effacé. Une, deux. Allons, touchez‐moi l’Épée de tierce, et achevez de même. Avancez. Le corps ferme. Avancez. Partez de là. Une, deux. Remettez‐vous. Redoublez. Un saut en arrière. En garde, Monsieur, en garde.
346Le Maître d’Armes lui pousse deux ou trois Bottes, en lui disant, «En garde».
350Vous faites des merveilles.
352Je vous l’ai déjà dit ; tout le secret des Armes ne consiste qu’en deux choses, à donner, et à ne point recevoir : Et comme je vous fis voir l’autre jour par raison démonstrative, il est impossible que vous receviez, si vous savez détourner l’Épée de votre ennemi de la ligne de votre corps ; ce qui ne dépend seulement que d’un petit mouvement du poignet ou en dedans, ou en dehors.
354De cette façon donc un Homme, sans avoir du cœur, est sûr de tuer son Homme, et de n’être point tué.
356Sans doute. N’en vîtes‐vous pas la démonstration ?
360Et c’est en quoi l’on voit de quelle considération nous autres nous devons être dans un État, et combien la Science des Armes l’emporte hautement sur toutes les autres Sciences inutiles, comme la Danse, la Musique, la…
362Tout beau, Monsieur le Tireur d’armes. Ne parlez de la Danse qu’avec respect.
364Apprenez, je vous prie, à mieux traiter l’excellence de la Musique.
366Vous êtes de plaisantes Gens, de vouloir comparer vos Sciences à la mienne !
368Voyez un peu l’Homme d’importance !
370Voilà un plaisant Animal, avec son Plastron !
372Mon petit Maître à Danser, je vous ferais danser comme il faut. Et vous, mon petit Musicien, je vous ferais chanter de la belle manière.
374Monsieur le Batteur de Fer, je vous apprendrai votre Métier.
375**Monsieur JOURDAIN, au Maître à danser**
376Êtes‐vous fou de l’aller quereller, lui qui entend la tierce et la quarte, et qui sait tuer un homme par raison démonstrative ?
378Je me moque de sa raison démonstrative, et de sa tierce, et de sa quarte.
380Tout doux, vous dis‐je.
382Comment ? petit Impertinent.
384Eh mon Maître d’Armes.
386Comment ? grand Cheval de Carrosse.
388Eh mon Maître à Danser.
390Si je me jette sur vous…
394Si je mets sur vous la main…
398Je vous étrillerai d’un air…
402Je vous rosserai d’une manière…
406Laissez‐nous un peu lui apprendre à parler.
408Mon Dieu. arrêtez‐vous.
409Maître de philosophie, Maître de musique, Maître à danser, Maître d’armes, Monsieur JOURDAIN, Laquais
411Holà, Monsieur le Philosophe, vous arrivez tout à propos avec votre Philosophie. Venez un peu mettre la Paix entre ces Personnes‐ci.
412**Maître de philosophie**
413Qu’est‐ce donc ? Qu’y a‐t‐il, Messieurs ?
415Ils se sont mis en colère pour la préférence de leurs Professions, jusqu’à se dire des injures, et vouloir en venir aux mains.
416**Maître de philosophie**
417Hé quoi, Messieurs, faut‐il s’emporter de la sorte ? et n’avez‐vous point lu le docte Traité que Sénèque a composé, de la Colère ? Y a‐t‐il rien de plus bas et de plus honteux, que cette passion, qui fait d’un Homme une Bête féroce ? et la Raison ne doit‐elle pas être maîtresse de tous nos mouvements ?
419Comment, Monsieur, il vient nous dire des injures à tous deux, en méprisant la Danse que j’exerce, et la Musique dont il fait profession ?
420**Maître de philosophie**
421Un Homme sage est au‐dessus de toutes les injures qu’on lui peut dire ; et la grande réponse qu’on doit faire aux outrages, c’est la modération, et la patience.
423Ils ont tous deux l’audace, de vouloir comparer leurs Professions à la mienne.
424**Maître de philosophie**
425Faut‐il que cela vous émeuve ? Ce n’est pas de vaine gloire, et de condition, que les hommes doivent disputer entre eux ; et ce qui nous distingue parfaitement les uns des autres, c’est la Sagesse, et la Vertu.
427Je lui soutiens que la Danse est une Science à laquelle on ne peut faire assez d’honneur.
429Et moi, que la Musique en est une que tous les Siècles ont révérée.
431Et moi, je leur soutiens à tous deux, que la Science de tirer des Armes, est la plus belle et la plus nécessaire de toutes les Sciences.
432**Maître de philosophie**
433Et que sera donc la Philosophie ? Je vous trouve tous trois bien impertinents, de parler devant moi avec cette arrogance ; et de donner impudemment le nom de Science à des choses que l’on ne doit pas même honorer du nom d’Art, et qui ne peuvent être comprises que sous le nom de Métier misérable de Gladiateur, de Chanteur, et de Baladin !
435Allez, Philosophe de chien.
437Allez, Belître de Pédant.
439Allez, Cuistre fieffé.
440**Maître de philosophie**
441Comment ? Marauds que vous êtes…
442Le Philosophe se jette sur eux, et tous trois le chargent de coups, et sortent en se battant.
444Monsieur le Philosophe.
445**Maître de philosophie**
446Infâmes ! coquins ! insolents !
448Monsieur le Philosophe.
453**Maître de philosophie**
456Monsieur le Philosophe.
458Diantre soit de l’Âne bâté !
461**Maître de philosophie**
464Monsieur le Philosophe.
466Au Diable l’impertinent.
469**Maître de philosophie**
470Fripons ! gueux ! traîtres ! imposteurs !
473Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe, Messieurs, Monsieur le Philosophe. Oh battez‐vous tant qu’il vous plaira, je n’y saurais que faire, et je n’irai pas gâter ma robe pour vous séparer. Je serais bien fou, de m’aller fourrer parmi eux, pour recevoir quelque coup qui me ferait mal.
474Maître de philosophie, Monsieur JOURDAIN
475**Maître de philosophie, en raccommodant son Collet**
478Ah ! Monsieur, je suis fâché des coups qu’ils vous ont donnés.
479**Maître de philosophie**
480Cela n’est rien. Un Philosophe sait recevoir comme il faut les choses, et je vais composer contre eux une Satire du style de Juvénal, qui les déchirera de la belle façon. Laissons cela. Que voulez‐vous apprendre ?
482Tout ce que je pourrai, car j’ai toutes les envies du monde d’être savant, et j’enrage que mon Père et ma Mère ne m’aient pas fait bien étudier dans toutes les Sciences, quand j’étais jeune.
483**Maître de philosophie**
484Ce sentiment est raisonnable, Nam sine doctrina vita est quasi mortis imago. Vous entendez cela, et vous savez le Latin sans doute.
486Oui, mais faites comme si je ne le savais pas. Expliquez‐moi ce que cela veut dire.
487**Maître de philosophie**
488Cela veut dire que sans la Science, la Vie est presque une image de la Mort.
491**Maître de philosophie**
492N’avez‐vous point quelques principes, quelques commencements des Sciences ?
494Oh oui, je sais lire et écrire.
495**Maître de philosophie**
496Par où vous plaît‐il que nous commencions ? Voulez‐vous que je vous apprenne la Logique ?
498Qu’est‐ce que c’est que cette Logique ?
499**Maître de philosophie**
500C’est elle qui enseigne les trois opérations de l’Esprit.
502Qui sont‐elles, ces trois opérations de l’Esprit ?
503**Maître de philosophie**
504La première, la seconde, et la troisième. La première est, de bien concevoir par le moyen des Universaux. La seconde, de bien juger par le moyen des Catégories : Et la troisième, de bien tirer une conséquence par le moyen des Figures. Barbara, Celarent, Darii, Ferio, Baralipton, etc.
506Voilà des mots qui sont trop rébarbatifs. Cette Logique‐là ne me revient point. Apprenons autre chose qui soit plus joli.
507**Maître de philosophie**
508Voulez‐vous apprendre la Morale ?
511**Maître de philosophie**
514Qu’est‐ce qu’elle dit cette Morale ?
515**Maître de philosophie**
516Elle traite de la Félicité ; Enseigne aux Hommes à modérer leurs passions, et…
518Non, laissons cela. Je suis bilieux comme tous les Diables ; et il n’y a Morale qui tienne, je me veux mettre en colère tout mon soûl, quand il m’en prend envie.
519**Maître de philosophie**
520Est‐ce la Physique que vous voulez apprendre ?
522Qu’est‐ce qu’elle chante cette Physique ?
523**Maître de philosophie**
524La Physique est celle qui explique les principes des choses naturelles, et les propriétés du Corps ; Qui discourt de la nature des Éléments, des Métaux, des Minéraux, des Pierres, des Plantes, et des Animaux, et nous enseigne les causes de tous les Météores, l’Arc‐en‐ciel, les Feux volants, les Comètes, les Éclairs, le Tonnerre, la Foudre, la Pluie, la Neige, la Grêle, les Vents, et les Tourbillons.
526Il y a trop de tintamarre là dedans, trop de brouillamini.
527**Maître de philosophie**
528Que voulez‐vous donc que je vous apprenne ?
530Apprenez‐moi l’Orthographe.
531**Maître de philosophie**
534Après vous m’apprendrez l’Almanach, pour savoir quand il y a de la Lune, et quand il n’y en a point.
535**Maître de philosophie**
536Soit. Pour bien suivre votre pensée, et traiter cette matière en Philosophe, il faut commencer selon l’ordre des choses, par une exacte connaissance de la nature des Lettres, et de la différente manière de les prononcer toutes. Et là‐dessus j’ai à vous dire, que les Lettres sont divisées en voyelles, ainsi dites voyelles, parce qu’elles expriment les voix ; et en consonnes, ainsi appelées consonnes, parce qu’elles sonnent avec les voyelles, et ne font que marquer les diverses articulations des voix. Il y a cinq voyelles, ou voix, A, E, I, O, U.
539**Maître de philosophie**
540La voix, A, se forme en ouvrant fort la bouche, A.
543**Maître de philosophie**
544La voix, E, se forme en rapprochant la mâchoire d’en bas de celle d’en haut, A, E.
546A, E, A, E. Ma foi oui. Ah que cela est beau !
547**Maître de philosophie**
548Et la voix, I, en rapprochant encore davantage les mâchoires l’une de l’autre, et écartant les deux coins de la bouche vers les oreilles, A, E, I.
550A, E, I, I, I, I. Cela est vrai. Vive la Science.
551**Maître de philosophie**
552La voix, O, se forme en rouvrant les mâchoires, et rapprochant les lèvres par les deux coins, le haut et le bas, O.
554O, O. Il n’y a rien de plus juste. A, E, I, O, I, O. Cela est admirable ! I, O, I, O.
555**Maître de philosophie**
556L’ouverture de la bouche fait justement comme un petit rond qui représente un O.
558O, O, O. Vous avez raison, O. Ah la belle chose, que de savoir quelque chose !
559**Maître de philosophie**
560La voix, U, se forme en rapprochant les dents sans les joindre entièrement, et allongeant les deux lèvres en dehors, les approchant aussi l’une de l’autre sans les joindre tout à fait, U.
562U, U. Il n’y a rien de plus véritable, U.
563**Maître de philosophie**
564Vos deux lèvres s’allongent comme si vous faisiez la moue : D’où vient que si vous la voulez faire à quelqu’un, et vous moquer de lui, vous ne sauriez lui dire que U.
566U, U. Cela est vrai. Ah que n’ai‐je étudié plus tôt, pour savoir tout cela.
567**Maître de philosophie**
568Demain, nous verrons les autres Lettres, qui sont les consonnes.
570Est‐ce qu’il y a des choses aussi curieuses qu’à celles‐ci ?
571**Maître de philosophie**
572Sans doute. La consonne, D, par exemple, se prononce en donnant du bout de la langue au‐dessus des dents d’en haut : DA.
574DA, DA. Oui. Ah les belles choses ! les belles choses !
575**Maître de philosophie**
576L’F, en appuyant les dents d’en haut sur la lèvre de dessous, FA.
578FA, FA. C’est la vérité. Ah ! mon Père, et ma Mère, que je vous veux de mal !
579**Maître de philosophie**
580Et l’R, en portant le bout de la langue jusqu’au haut du palais ; de sorte qu’étant frôlée par l’air qui sort avec force, elle lui cède, et revient toujours au même endroit, faisant une manière de tremblement, R r a.
582R, r, ra ; R, r, r, r, r, ra. Cela est vrai. Ah l’habile Homme que vous êtes ! et que j’ai perdu de temps ! R, r, r, ra.
583**Maître de philosophie**
584Je vous expliquerai à fond toutes ces curiosités.
586Je vous en prie. Au reste il faut que je vous fasse une confidence. Je suis amoureux d’une Personne de grande qualité, et je souhaiterais que vous m’aidassiez à lui écrire quelque chose dans un petit billet que je veux laisser tomber à ses pieds.
587**Maître de philosophie**
590Cela sera galant, oui.
591**Maître de philosophie**
592Sans doute. Sont‐ce des Vers que vous lui voulez écrire ?
594Non, non, point de Vers.
595**Maître de philosophie**
596Vous ne voulez que de la Prose ?
598Non, je ne veux ni Prose, ni Vers.
599**Maître de philosophie**
600Il faut bien que ce soit l’un, ou l’autre.
603**Maître de philosophie**
604Par la raison, Monsieur, qu’il n’y a pour s’exprimer, que la Prose, ou les Vers.
606Il n’y a que la Prose, ou les Vers ?
607**Maître de philosophie**
608Non, Monsieur : tout ce qui n’est point prose, est Vers ; et tout ce qui n’est point Vers, est Prose.
610Et comme l’on parle, qu’est‐ce que c’est donc que cela ?
611**Maître de philosophie**
614Quoi, quand je dis : Nicole, apportez‐moi mes Pantoufles, et me donnez mon Bonnet de nuit, c’est de la Prose ?
615**Maître de philosophie**
618Par ma foi, il y a plus de quarante ans que je dis de la Prose, sans que j’en susse rien ; et je vous suis le plus obligé du monde, de m’avoir appris cela. Je voudrais donc lui mettre dans un Billet : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour ; mais je voudrais que cela fût mis d’une manière galante ; que cela fût tourné gentiment.
619**Maître de philosophie**
620Mettre que les feux de ses yeux réduisent votre cœur en cendres ; que vous souffrez nuit et jour pour elle les violences d’un…
622Non, non, non, je ne veux point tout cela ; je ne veux que ce que je vous ai dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.
623**Maître de philosophie**
624Il faut bien étendre un peu la chose.
626Non, vous dis‐je, je ne veux que ces seules paroles‐là dans le Billet ; mais tournées à la mode, bien arrangées comme il faut. Je vous prie de me dire un peu, pour voir, les diverses manières dont on les peut mettre.
627**Maître de philosophie**
628On les peut mettre premièrement comme vous avez dit : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour. Ou bien : D’amour mourir me font, belle Marquise, vos beaux yeux. Ou bien : Vos yeux beaux d’amour me font, belle Marquise, mourir. Ou bien : Mourir vos beaux yeux, belle Marquise, d’amour me font. Ou bien : Me font vos yeux beaux mourir, belle Marquise, d’amour.
630Mais de toutes ces façons‐là, laquelle est la meilleure ?
631**Maître de philosophie**
632Celle que vous avez dite : Belle Marquise, vos beaux yeux me font mourir d’amour.
634Cependant je n’ai point étudié, et j’ai fait cela tout du premier coup. Je vous remercie de tout mon cœur, et vous prie de venir demain de bonne heure.
635**Maître de philosophie**
638Comment, mon Habit n’est point encore arrivé ?
642Ce maudit Tailleur me fait bien attendre pour un jour où j’ai tant d’affaires. J’enrage. Que la fièvre quartaine puisse serrer bien fort le Bourreau de Tailleur. Au Diable le Tailleur. La peste étouffe le Tailleur. Si je le tenais maintenant ce Tailleur détestable, ce chien de Tailleur-là, ce traître de Tailleur, je…
643Maître tailleur, Garçon tailleur portant l’habit de Monsieur JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN, Laquais
645Ah vous voilà. Je m’allais mettre en colère contre vous.
647Je n’ai pas pu venir plus tôt, et j’ai mis vingt Garçons après votre Habit.
649Vous m’avez envoyé des Bas de soie si étroits, que j’ai eu toutes les peines du monde à les mettre, et il y a déjà deux mailles de rompues.
651Ils ne s’élargiront que trop.
653Oui, si je romps toujours des mailles. Vous m’avez aussi fait faire des Souliers qui me blessent furieusement.
655Point du tout, Monsieur.
657Comment, point du tout ?
659Non, ils ne vous blessent point.
661Je vous dis qu’ils me blessent, moi.
663Vous vous imaginez cela.
665Je me l’imagine, parce que je le sens. Voyez la belle raison.
667Tenez, voilà le plus bel Habit de la Cour, et le mieux assorti. C’est un chef‐d’œuvre, que d’avoir inventé un Habit sérieux, qui ne fût pas noir ; et je le donne en six coups aux Tailleurs les plus éclairés.
669Qu’est‐ce que c’est que ceci ? Vous avez mis les fleurs en enbas.
671Vous ne m’aviez pas dit que vous les vouliez en enhaut.
673Est‐ce qu’il faut dire cela ?
675Oui, vraiment. Toutes les Personnes de Qualité les portent de la sorte.
677Les Personnes de Qualité portent les fleurs en enbas ?
681Oh voilà qui est donc bien.
683Si vous voulez, je les mettrai en enhaut.
687Vous n’avez qu’à dire.
689Non, vous dis‐je, vous avez bien fait. Croyez‐vous que l’Habit m’aille bien ?
691Belle demande. Je défie un Peintre, avec son pinceau, de vous faire rien de plus juste. J’ai chez moi un Garçon qui, pour monter une Rhingrave, est le plus grand Génie du Monde ; et un autre, qui pour assembler un Pourpoint, est le Héros de notre temps.
693La Perruque, et les Plumes, sont‐elles comme il faut ?
696**Monsieur JOURDAIN, en regardant l’Habit du Tailleur**
697Ah, ah, Monsieur le Tailleur, voilà de mon étoffe du dernier Habit que vous m’avez fait. Je la reconnais bien.
699C’est que l’étoffe me sembla si belle, que j’en ai voulu lever un Habit pour moi.
701Oui, mais il ne fallait pas le lever avec le mien.
703Voulez‐vous mettre votre habit ?
707Attendez. Cela ne va pas comme cela. J’ai amené des Gens pour vous habiller en cadence, et ces sortes d’Habits se mettent avec cérémonie. Holà, entrez, vous autres. Mettez cet Habit à Monsieur, de la manière que vous faites aux Personnes de Qualité.
708Quatre Garçons Tailleurs entrent, dont deux lui arrachent le Haut-chausse de ses Exercices, et deux autres la Camisole, puis ils lui mettent son Habit neuf ; et Monsieur
709JOURDAIN se promène entre eux, et leur montre son Habit, pour voir s’il est bien. Le tout à la cadence de toute la Symphonie.
711Mon Gentilhomme, donnez, s’il vous plaît, aux Garçons, quelque chose pour boire.
713Comment m’appelez‐vous ?
717Mon Gentilhomme ! Voilà ce que c’est, de se mettre en Personne de Qualité. Allez‐vous‐en demeurer toujours habillé en Bourgeois, on ne vous dira point mon Gentilhomme. Tenez, voilà pour Mon Gentilhomme.
719Monseigneur, nous vous sommes bien obligés.
721Monseigneur, oh, oh ! Monseigneur ! Attendez, mon ami, Monseigneur mérite quelque chose, et ce n’est pas une petite parole que Monseigneur. Tenez, voilà ce que Monseigneur vous donne.
723Monseigneur, nous allons boire tous à la santé de votre Grandeur.
725Votre Grandeur Oh, oh, oh ! Attendez, ne vous en allez pas. À moi, Votre Grandeur ! Ma foi, s’il va jusqu’à l’Altesse, il aura toute la Bourse. Tenez, voilà pour ma Grandeur.
727Monseigneur, nous la remercions très humblement de ses libéralités.
729Il a bien fait, je lui allais tout donner.
730Les quatre Garçons Tailleurs se réjouissent par une Danse, qui fait le second Intermède.
732Monsieur JOURDAIN, Laquais
734Suivez‐moi, que j’aille un peu montrer mon Habit par la Ville ; et surtout, ayez soin tous deux de marcher immédiatement sur mes pas, afin qu’on voie bien que vous êtes à moi.
738Appelez‐moi Nicole, que je lui donne quelques ordres. Ne bougez, la voilà.
739NICOLE, Monsieur JOURDAIN, Laquais
751Hi, hi, hi, hi, hi, hi.
753Que veut dire cette Coquine‐là ?
755Hi, hi, hi. Comme vous voilà bâti ! Hi, hi, hi.
759Ah, ah, mon Dieu. Hi, hi, hi, hi, hi.
761Quelle Friponne est‐ce là ? Te moques‐tu de moi ?
763Nenni Monsieur, j’en serais bien fâchée. Hi, hi, hi, hi, hi, hi.
765Je te baillerai sur le nez, si tu ris davantage.
767Monsieur, je ne puis pas m’en empêcher. Hi, hi, hi, hi, hi, hi.
769Tu ne t’arrêteras pas ?
771Monsieur, je vous demande pardon ; mais vous êtes si plaisant, que je ne saurais me tenir de rire. Hi, hi, hi.
773Mais voyez quelle insolence.
775Vous êtes tout à fait drôle comme cela. Hi, hi.
779Je vous prie de m’excuser. Hi, hi, hi, hi.
781Tiens, si tu ris encore le moins du monde, je te jure que je t’appliquerai sur la joue le plus grand soufflet qui se soit jamais donné.
783Hé bien, Monsieur, voilà qui est fait, je ne rirai plus.
785Prends‐y bien garde. Il faut que pour tantôt tu nettoies…
789Que tu nettoies comme il faut…
793Il faut, dis‐je, que tu nettoies la Salle, et…
799Tenez, Monsieur, battez‐moi plutôt, et me laissez rire tout mon soûl, cela me fera plus de bien. Hi, hi, hi, hi, hi.
803De grâce, Monsieur, je vous prie de me laisser rire. Hi, hi, hi.
807Monsieur, eur, je crèverai, aie, si je ne ris. Hi, hi, hi.
809Mais a‐t‐on jamais vu une Pendarde comme celle‐là ? qui me vient rire insolemment au nez, au lieu de recevoir mes ordres ?
811Que voulez‐vous que je fasse, Monsieur ?
813Que tu songes, Coquine, à préparer ma Maison pour la Compagnie qui doit venir tantôt.
815Ah, par ma foi, je n’ai plus envie de rire ; et toutes vos Compagnies font tant de désordre céans, que ce mot est assez pour me mettre en mauvaise humeur.
817Ne dois‐je point pour toi fermer ma Porte à tout le Monde ?
819Vous devriez au moins la fermer à certaines Gens.
820Madame JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN, NICOLE, Laquais
822Ah, ah, voici une nouvelle histoire. Qu’est‐ce que c’est donc, mon Mari, que cet équipage‐là ? Vous moquez‐vous du Monde, de vous être fait enharnacher de la sorte ? et avez‐vous envie qu’on se raille partout de vous ?
824Il n’y a que des Sots, et des Sottes, ma Femme, qui se railleront de moi.
826Vraiment on n’a pas attendu jusqu’à cette heure, et il y a longtemps que vos façons de faire donnent à rire à tout le Monde.
828Qui est donc tout ce Monde‐là, s’il vous plaît ?
830Tout ce monde‐là est un Monde qui a raison, et qui est plus sage que vous. Pour moi, je suis scandalisée de la vie que vous menez. Je ne sais plus ce que c’est que notre Maison. On dirait qu’il est céans Carême‐prenant tous les jours ; Et dès le matin, de peur d’y manquer, on y entend des vacarmes de Violons et de Chanteurs, dont tout le voisinage se trouve incommodé.
832Madame parle bien. Je ne saurais plus voir mon ménage propre, avec cet attirail de Gens que vous faites venir chez vous. Ils ont des pieds qui vont chercher de la boue dans tous les Quartiers de la ville, pour l’apporter ici ; et la pauvre Françoise est presque sur les dents, à frotter les planchers que vos biaux Maîtres viennent crotter régulièrement tous les jours.
834Ouais, notre Servante Nicole, vous avez le caquet bien affilé pour une Paysanne.
836Nicole a raison, et son sens est meilleur que le vôtre. Je voudrais bien savoir ce que vous pensez faire d’un Maître à Danser à l’âge que vous avez.
838Et d’un grand Maître Tireur d’Armes, qui vient, avec ses battements de pied, ébranler toute la Maison, et nous déraciner tous les carriaux de notre Salle ?
840Taisez‐vous, ma Servante, et ma Femme.
842Est‐ce que vous voulez apprendre à danser, pour quand vous n’aurez plus de jambes ?
844Est‐ce que vous avez envie de tuer quelqu’un ?
846Taisez‐vous, vous dis‐je, vous êtes des ignorantes l’une et l’autre, et vous ne savez pas les prérogatives de tout cela.
848Vous devriez bien plutôt songer à marier votre Fille, qui est en âge d’être pourvue.
850Je songerai à marier ma Fille, quand il se présentera un Parti pour elle ; mais je veux songer aussi à apprendre les belles choses.
852J’ai encore ouï dire, Madame, qu’il a pris aujourd’hui, pour renfort de potage, un Maître de Philosophie.
854Fort bien. Je veux avoir de l’Esprit, et savoir raisonner des choses parmi les honnêtes Gens.
856N’irez‐vous point l’un de ces jours au Collège vous faire donner le fouet, à votre âge ?
858Pourquoi non ? Plût à Dieu l’avoir tout à l’heure, le fouet, devant tout le Monde, et savoir ce qu’on apprend au Collège.
860Oui, ma foi, cela vous rendrait la jambe bien mieux faite.
864Tout cela est fort nécessaire pour conduire votre Maison.
866Assurément. Vous parlez toutes deux comme des Bêtes, et j’ai honte de votre ignorance. Par exemple, savez‐vous, vous, ce que c’est que vous dites à cette heure ?
868Oui, je sais que ce que je dis est fort bien dit, et que vous devriez songer à vivre d’autre sorte.
870Je ne parle pas de cela. Je vous demande ce que c’est que les paroles que vous dites ici ?
872Ce sont des paroles bien sensées, et votre conduite ne l’est guère.
874Je ne parle pas de cela, vous dis‐je. Je vous demande ; Ce que je parle avec vous, Ce que je vous dis à cette heure, qu’est‐ce que c’est ?
878Hé non, ce n’est pas cela. Ce que nous disons tous deux, le langage que nous parlons à cette heure ?
882Comment est‐ce que cela s’appelle ?
884Cela s’appelle comme on veut l’appeler.
886C’est de la Prose, ignorante.
890Oui, de la Prose. Tout ce qui est Prose, n’est point Vers ; et tout ce qui n’est point Vers, n’est point Prose. Heu, voilà ce que c’est d’étudier. Et toi, sais‐tu bien comme il faut faire pour dire un U ?
894Oui. Qu’est‐ce que tu fais quand tu dis un U ?
898Dis un peu, U, pour voir ?
902Qu’est‐ce que tu fais ?
906Oui ; mais quand tu dis, U, qu’est‐ce que tu fais ?
908Je fais ce que vous me dites.
910Ô l’étrange chose que d’avoir affaire à des Bêtes ! Tu allonges les lèvres en dehors, et approches la mâchoire d’en haut de celle d’en bas, U, vois‐tu ? U, vois‐tu ? U. Je fais la moue : U.
914Voilà qui est admirable.
916C’est bien autre chose, si vous aviez vu O, et DA, DA, et FA, FA.
918Qu’est‐ce que c’est donc que tout ce galimatias‐là ?
920De quoi est‐ce que tout cela guérit ?
922J’enrage, quand je vois des Femmes ignorantes.
924Allez, Vous devriez envoyer promener tous ces Gens‐là, avec leurs fariboles.
926Et surtout ce grand escogriffe de Maître d’armes, qui remplit de poudre tout mon ménage.
928Ouais, ce Maître d’Armes vous tient fort au cœur. Je te veux faire voir ton impertinence tout à l’heure. Il fait apporter les fleurets, et en donne un à Nicole. Tiens ; Raison démonstrative, La ligne du corps. Quand on pousse en quarte, on n’a qu’à faire cela ; et quand on pousse en tierce, on n’a qu’à faire cela. Voilà le moyen de n’être jamais tué ; et cela n’est‐il pas beau, d’être assuré de son fait, quand on se bat contre quelqu’un ? Là, pousse‐moi un peu pour voir.
931NICOLE lui pousse plusieurs coups.
933Tout beau. Holà, oh, doucement. Diantre soit la Coquine.
935Vous me dites de pousser.
937Oui ; mais tu me pousses en tierce, avant que de pousser en quarte, et tu n’as pas la patience que je pare.
939Vous êtes fou, mon Mari, avec toutes vos fantaisies, et cela vous est venu depuis que vous vous mêlez de hanter la Noblesse.
941Lorsque je hante la Noblesse, je fais paraître mon jugement ; et cela est plus beau que de hanter votre Bourgeoisie.
943Çamon vraiment. Il y a fort à gagner à fréquenter vos Nobles, et vous avez bien opéré avec ce beau Monsieur le Comte dont vous vous êtes embéguiné.
945Paix. Songez à ce que vous dites. Savez‐vous bien, ma femme, que vous ne savez pas de qui vous parlez, quand vous parlez de lui ? C’est une Personne d’importance plus que vous ne pensez ; Un seigneur que l’on considère à la Cour, et qui parle au Roi tout comme je vous parle. N’est‐ce pas une chose qui m’est tout à fait honorable, que l’on voie venir chez moi si souvent une Personne de cette qualité, qui m’appelle son cher Ami, et me traite comme si j’étais son égal ? Il a pour moi des bontés qu’on ne devinerait jamais ; et devant tout le monde, il me fait des caresses dont je suis moi‐même confus.
947Oui, il a des bontés pour vous, et vous fait des caresses, mais il vous emprunte votre argent.
949Hé bien ! ne m’est‐ce pas de l’honneur, de prêter de l’argent à un Homme de cette condition‐là ? et puis‐je faire moins pour un Seigneur qui m’appelle son cher Ami ?
951Et ce Seigneur, que fait‐il pour vous ?
953Des choses dont on serait étonné, si on les savait.
957Baste, je ne puis pas m’expliquer. Il suffit que si je lui ai prêté de l’argent, il me le rendra bien, et avant qu’il soit peu.
959Oui. Attendez‐vous à cela.
961Assurément. Ne me l’a‐t‐il pas dit ?
963Oui, oui, il ne manquera pas d’y faillir.
965Il m’a juré sa foi de Gentilhomme.
969Ouais, vous êtes bien obstinée, ma Femme ; je vous dis qu’il me tiendra parole, j’en suis sûr.
971Et moi, je suis sûre que non, et que toutes les caresses qu’il vous fait ne sont que pour vous enjôler.
973Taisez‐vous. Le voici.
975Il ne nous faut plus que cela. Il vient peut‐être encore vous faire quelque emprunt ; et il me semble que j’ai dîné quand je le vois.
977Taisez‐vous, vous dis‐je.
978Dorante, Monsieur Jourdain, Madame Jourdain, Nicole
980Mon cher Ami, Monsieur Jourdain, comment vous portez‐vous ?
982Fort bien, Monsieur, pour vous rendre mes petits services.
984Et Madame Jourdain que voilà, comment se porte‐t‐elle ?
986Madame Jourdain se porte comme elle peut.
988Comment, Monsieur Jourdain, vous voilà le plus propre du monde !
992Vous avez tout à fait bon air avec cet Habit, et nous n’avons point de jeunes Gens à la Cour qui soient mieux faits que vous.
996Il le gratte par où il se démange.
998Tournez‐vous. Cela est tout à fait galant.
1000Oui, aussi sot par derrière que par devant.
1002Ma foi, Monsieur Jourdain, j’avais une impatience étrange de vous voir. Vous êtes l’Homme du monde que j’estime le plus, et je parlais de vous encore ce matin dans la Chambre du Roi.
1003**Monsieur JOURDAIN**
1004Vous me faites beaucoup d’honneur, Monsieur. À Madame Jourdain. Dans la chambre du Roi !
1007**Monsieur JOURDAIN**
1008Monsieur, je sais le respect que je vous dois.
1010Mon Dieu, mettez ; point de cérémonie entre nous, je vous prie.
1011**Monsieur JOURDAIN**
1014Mettez, vous dis‐je, Monsieur Jourdain, vous êtes mon Ami.
1015**Monsieur JOURDAIN**
1016Monsieur, je suis votre Serviteur.
1018Je ne me couvrirai point, si vous ne vous couvrez.
1019**Monsieur JOURDAIN**
1020J’aime mieux être incivil, qu’importun.
1022Je suis votre débiteur, comme vous le savez.
1024Oui, nous ne le savons que trop.
1026Vous m’avez généreusement prêté de l’argent en plusieurs occasions, et vous m’avez obligé de la meilleure grâce du monde, assurément.
1027**Monsieur JOURDAIN**
1028Monsieur, vous vous moquez.
1030Mais je sais rendre ce qu’on me prête, et reconnaître les plaisirs qu’on me fait.
1031**Monsieur JOURDAIN**
1032Je n’en doute point, Monsieur.
1034Je veux sortir d’affaire avec vous, et je viens ici pour faire nos comptes ensemble.
1035**Monsieur JOURDAIN**
1036Hé bien, vous voyez votre impertinence, ma Femme.
1038Je suis Homme qui aime à m’acquitter le plus tôt que je puis.
1039**Monsieur JOURDAIN**
1040Je vous le disais bien.
1042Voyons un peu ce que je vous dois.
1043**Monsieur JOURDAIN**
1044Vous voilà, avec vos soupçons ridicules.
1046Vous souvenez‐vous bien de tout l’argent que vous m’avez prêté ?
1047**Monsieur JOURDAIN**
1048Je crois que oui. J’en ai fait un petit Mémoire. Le voici. Donné à vous une fois deux cents louis.
1051**Monsieur JOURDAIN**
1052Une autre fois, six‐vingts.
1055**Monsieur JOURDAIN**
1056Et une autre fois, cent quarante.
1059**Monsieur JOURDAIN**
1060Ces trois articles font quatre cent soixante Louis, qui valent cinq mille soixante livres.
1062Le compte est fort bon. Cinq mille soixante livres.
1063**Monsieur JOURDAIN**
1064Mille huit cent trente‐deux livres à votre plumassier.
1067**Monsieur JOURDAIN**
1068Deux mille sept cent quatre‐vingts livres à votre Tailleur.
1071**Monsieur JOURDAIN**
1072Quatre mille trois cent septante‐neuf livres douze sols huit deniers à votre marchand.
1074Fort bien. Douze sols huit deniers ; le compte est juste.
1075**Monsieur JOURDAIN**
1076Et mille sept cent quarante‐huit livres sept sols quatre deniers à votre Sellier.
1078Tout cela est véritable. Qu’est‐ce que cela fait ?
1079**Monsieur JOURDAIN**
1080Somme totale, quinze mille huit cents livres.
1082Somme totale est juste ; quinze mille huit cents livres. Mettez encore deux cents Pistoles que vous m’allez donner, cela fera justement dix-huit mille francs, que je vous payerai au premier jour.
1084Hé bien, ne l’avais‐je pas bien deviné ?
1085**Monsieur JOURDAIN**
1088Cela vous incommodera‐t‐il, de me donner ce que je vous dis ?
1089**Monsieur JOURDAIN**
1092Cet homme‐là fait de vous une Vache à lait.
1093**Monsieur JOURDAIN**
1096Si cela vous incommode, j’en irai chercher ailleurs.
1097**Monsieur JOURDAIN**
1100Il ne sera pas content, qu’il ne vous ait ruiné.
1101**Monsieur JOURDAIN**
1102Taisez‐vous, vous dis‐je.
1104Vous n’avez qu’à me dire si cela vous embarrasse.
1105**Monsieur JOURDAIN**
1108C’est un vrai enjôleux.
1109**Monsieur JOURDAIN**
1112Il vous sucera jusqu’au dernier sou.
1113**Monsieur JOURDAIN**
1116J’ai force Gens qui m’en prêteraient avec joie : mais comme vous êtes mon meilleur Ami, j’ai cru que je vous ferais tort, si j’en demandais à quelque autre.
1117**Monsieur JOURDAIN**
1118C’est trop d’honneur, Monsieur, que vous me faites. Je vais quérir votre affaire.
1120Quoi, vous allez encore lui donner cela ?
1121**Monsieur JOURDAIN**
1122Que faire ? voulez‐vous que je refuse un Homme de cette condition-là, qui a parlé de moi ce matin dans la Chambre du Roi ?
1124Allez, vous êtes une vraie dupe.
1125DORANTE, Madame JOURDAIN, NICOLE
1127Vous me semblez toute mélancolique : qu’avez‐vous, Madame Jourdain ?
1129J’ai la tête plus grosse que le poing, et si elle n’est pas enflée.
1131Mademoiselle votre Fille, où est‐elle, que je ne la vois point ?
1133Mademoiselle ma Fille est bien où elle est.
1135Comment se porte‐t‐elle ?
1137Elle se porte sur ses deux jambes.
1139Ne voulez‐vous point un de ces jours venir voir avec elle, le Ballet et la Comédie que l’on fait chez le Roi ?
1141Oui vraiment, nous avons fort envie de rire, fort envie de rire nous avons.
1143Je pense, Madame Jourdain, que vous avez eu bien des Amants dans votre jeune âge, belle et d’agréable humeur comme vous étiez.
1145Trédame, Monsieur, est‐ce que Madame Jourdain est décrépite, et la tête lui grouille‐t‐elle déjà ?
1147Ah, ma foi, Madame Jourdain, je vous demande pardon. Je ne songeais pas que vous êtes jeune, et je rêve le plus souvent. Je vous prie d’excuser mon impertinence.
1148Monsieur JOURDAIN, Madame JOURDAIN, DORANTE, NICOLE
1149**Monsieur JOURDAIN**
1150Voilà deux cents Louis bien comptés.
1152Je vous assure, Monsieur Jourdain, que je suis tout à vous, et que je brûle de vous rendre un service à la Cour.
1153**Monsieur JOURDAIN**
1154Je vous suis trop obligé.
1156Si Madame Jourdain veut voir le Divertissement Royal, je lui ferai donner les meilleures places de la Salle.
1158Madame Jourdain vous baise les mains.
1159**DORANTE, bas, à Monsieur JOURDAIN**
1160Notre belle marquise, comme je vous ai mandé par mon Billet, viendra tantôt ici pour le Ballet et le Repas ; et je l’ai fait consentir enfin au Cadeau que vous lui voulez donner.
1161**Monsieur JOURDAIN**
1162Tirons‐nous un peu plus loin, pour cause.
1164Il y a huit jours que je ne vous ai vu, et je ne vous ai point mandé de nouvelles du Diamant que vous me mîtes entre les mains, pour lui en faire présent de votre part ; mais c’est que j’ai eu toutes les peines du monde à vaincre son scrupule, et ce n’est que d’aujourd’hui qu’elle s’est résolue à l’accepter.
1165**Monsieur JOURDAIN**
1166Comment l’a‐t‐elle trouvé ?
1168Merveilleux ; et je me trompe fort, ou la beauté de ce Diamant fera pour vous sur son esprit un effet admirable.
1169**Monsieur JOURDAIN**
1172Quand il est une fois avec lui, il ne peut le quitter.
1174Je lui ai fait valoir comme il faut la richesse de ce présent, et la grandeur de votre amour.
1175**Monsieur JOURDAIN**
1176Ce sont, Monsieur, des bontés qui m’accablent ; et je suis dans une confusion la plus grande du monde, de voir une Personne de votre Qualité s’abaisser pour moi à ce que vous faites.
1178Vous moquez‐vous ? Est‐ce qu’entre Amis on s’arrête à ces sortes de scrupules ? et ne feriez‐vous pas pour moi la même chose, si l’occasion s’en offrait ?
1179**Monsieur JOURDAIN**
1180Ho assurément, et de très grand cœur.
1182Que sa présence me pèse sur les épaules !
1184Pour moi, je ne regarde rien, quand il faut servir un Ami ; et lorsque vous me fîtes confidence de l’ardeur que vous aviez prise pour cette Marquise agréable chez qui j’avais commerce, vous vîtes que d’abord je m’offris de moi‐même à servir votre amour.
1185**Monsieur JOURDAIN**
1186Il est vrai, ce sont des bontés qui me confondent.
1188Est‐ce qu’il ne s’en ira point ?
1190Ils se trouvent bien ensemble.
1192Vous avez pris le bon biais pour toucher son cœur. Les Femmes aiment surtout les dépenses qu’on fait pour elles ; et vos fréquentes Sérénades, et vos Bouquets continuels, ce superbe Feu d’artifice qu’elle trouva sur l’eau, le Diamant qu’elle a reçu de votre part, et le Cadeau que vous lui préparez, tout cela lui parle bien mieux en faveur de votre amour, que toutes les paroles que vous auriez pu lui dire vous‐même.
1193**Monsieur JOURDAIN**
1194Il n’y a point de dépenses que je ne fisse, si par là je pouvais trouver le chemin de son cœur. Une Femme de Qualité a pour moi des charmes ravissants, et c’est un honneur que j’achèterais au prix de toute chose.
1196Que peuvent‐ils tant dire ensemble ? Va‐t’en un peu tout doucement prêter l’oreille.
1198Ce sera tantôt que vous jouirez à votre aise du plaisir de sa vue, et vos yeux auront tout le temps de se satisfaire.
1199**Monsieur JOURDAIN**
1200Pour être en pleine liberté, j’ai fait en sorte que ma Femme ira dîner chez ma Sœur, où elle passera toute l’après‐dînée.
1202Vous avez fait prudemment, et votre Femme aurait pu nous embarrasser. J’ai donné pour vous l’ordre qu’il faut au Cuisinier, et à toutes les choses qui sont nécessaires pour le Ballet. Il est de mon invention ; et pourvu que l’exécution puisse répondre à l’idée, je suis sûr qu’il sera trouvé…
1203**Monsieur JOURDAIN s’aperçoit que NICOLE écoute, et lui donne un soufflet**
1204Ouais, vous êtes bien impertinente. Sortons, s’il vous plaît.
1205Madame JOURDAIN, NICOLE
1207Ma foi, Madame, la curiosité m’a coûté quelque chose ; mais je crois qu’il y a quelque anguille sous roche, et ils parlent de quelque affaire, où ils ne veulent pas que vous soyez.
1209Ce n’est pas d’aujourd’hui, Nicole, que j’ai conçu des soupçons de mon Mari. Je suis la plus trompée du monde, ou il y a quelque amour en campagne, et je travaille à découvrir ce que ce peut être. Mais songeons à ma Fille. Tu sais l’amour que Cléonte a pour elle. C’est un homme qui me revient, et je veux aider sa recherche, et lui donner Lucile, si je puis.
1211En vérité, Madame, je suis la plus ravie du monde, de vous voir dans ces sentiments ; car, si le Maître vous revient, le Valet ne me revient pas moins, et je souhaiterais que notre mariage se pût faire à l’ombre du leur.
1213Va‐t’en lui parler de ma part, et lui dire que tout à l’heure il me vienne trouver, pour faire ensemble à mon Mari la demande de ma Fille.
1215J’y cours, Madame, avec joie, et je ne pouvais recevoir une commission plus agréable. Je vais, je pense, bien réjouir les Gens.
1216CLÉONTE, COVIELLE, NICOLE
1218Ah vous voilà tout à propos. Je suis une Ambassadrice de joie, et je viens…
1220Retire‐toi, perfide, et ne me viens point amuser avec tes traîtresses paroles.
1222Est‐ce ainsi que vous recevez…
1224Retire‐toi, te dis‐je, et va‐t’en dire de ce pas à ton infidèle Maîtresse, qu’elle n’abusera de sa vie le trop simple Cléonte.
1226Quel vertigo est‐ce donc là ? Mon pauvre Covielle, dis‐moi un peu ce que cela veut dire ?
1228Ton pauvre Covielle, petite Scélérate ! Allons vite, ôte‐toi de mes yeux, vilaine, et me laisse en repos.
1230Quoi ? tu me viens aussi…
1232Ôte‐toi de mes yeux, te dis‐je, et ne me parle de ta vie.
1234Ouais ! Quelle mouche les a piqués tous deux ? Allons de cette belle histoire informer ma Maîtresse.
1237Quoi, traiter un Amant de la sorte, et un Amant le plus fidèle, et le plus passionné de tous les Amants ?
1239C’est une chose épouvantable, que ce qu’on nous fait à tous deux.
1241Je fais voir pour une Personne toute l’ardeur, et toute la tendresse qu’on peut imaginer ; Je n’aime rien au Monde qu’elle, et je n’ai qu’elle dans l’esprit ; elle fait tous mes soins, tous mes désirs, toute ma joie ; je ne parle que d’elle, je ne pense qu’à elle, je ne fais des songes que d’elle, je ne respire que par elle, mon cœur vit tout en elle : et voilà de tant d’amitié la digne récompense ! Je suis deux jours sans la voir, qui sont pour moi deux siècles effroyables ; je la rencontre par hasard ; mon cœur à cette vue se sent tout transporté, ma joie éclate sur mon visage ; je vole avec ravissement vers elle ; et l’infidèle détourne de moi ses regards, et passe brusquement comme si de sa vie elle ne m’avait vu !
1243Je dis les mêmes choses que vous.
1245Peut‐on rien voir d’égal, Covielle, à cette perfidie de l’ingrate Lucile ?
1247Et à celle, Monsieur, de la pendarde de Nicole ?
1249Après tant de sacrifices ardents, de soupirs, et de vœux que j’ai faits à ses charmes !
1251Après tant d’assidus hommages, de soins, et de services que je lui ai rendus dans sa Cuisine !
1253Tant de larmes que j’ai versées à ses genoux !
1255Tant de seaux d’eau que j’ai tirés au Puits pour elle !
1257Tant d’ardeur que j’ai fait paraître à la chérir plus que moi‐même !
1259Tant de chaleur que j’ai soufferte à tourner la Broche à sa place !
1261Elle me fuit avec mépris !
1263Elle me tourne le dos avec effronterie !
1265C’est une perfidie digne des plus grands châtiments.
1267C’est une trahison à mériter mille soufflets.
1269Ne t’avise point, je te prie, de me parler jamais pour elle.
1271Moi, Monsieur ! Dieu m’en garde.
1273Ne viens point m’excuser l’action de cette infidèle.
1277Non, vois‐tu, tous tes discours pour la défendre, ne serviront de rien.
1281Je veux contre elle conserver mon ressentiment, et rompre ensemble tout commerce.
1285Ce Monsieur le Comte qui va chez elle, lui donne peut‐être dans la vue ; et son esprit, je le vois bien, se laisse éblouir à la qualité. Mais il me faut, pour mon honneur, prévenir l’éclat de son inconstance. Je veux faire autant de pas qu’elle au changement où je la vois courir, et ne lui laisser pas toute la gloire de me quitter.
1287C’est fort bien dit, et j’entre pour mon compte dans tous vos sentiments.
1289Donne la main à mon dépit, et soutiens ma résolution contre tous les restes d’amour qui me pourraient parler pour elle. Dis‐m’en, je t’en conjure, tout le mal que tu pourras. Fais‐moi de sa Personne une peinture qui me la rende méprisable ; et marque‐moi bien, pour m’en dégoûter, tous les défauts que tu peux voir en elle.
1291Elle, Monsieur ! Voilà une belle Mijaurée, une Pimpesouée bien bâtie, pour vous donner tant d’amour ! Je ne lui vois rien que de très médiocre, et vous trouverez cent Personnes qui seront plus dignes de vous. Premièrement, elle a les yeux petits.
1293Cela est vrai, elle a les yeux petits ; mais elle les a pleins de feux, les plus brillants, les plus perçants du monde, les plus touchants qu’on puisse voir.
1295Elle a la bouche grande.
1297Oui ; mais on y voit des grâces qu’on ne voit point aux autres bouches ; et cette bouche, en la voyant, inspire des désirs, est la plus attrayante, la plus amoureuse du monde.
1299Pour sa taille, elle n’est pas grande.
1301Non ; mais elle est aisée, et bien prise.
1303Elle affecte une nonchalance dans son parler, et dans ses actions.
1305Il est vrai ; mais elle a grâce à tout cela, et ses manières sont engageantes, ont je ne sais quel charme à s’insinuer dans les cœurs.
1309Ah ! elle en a, Covielle, du plus fin, du plus délicat.
1313Sa conversation est charmante.
1315Elle est toujours sérieuse.
1317Veux‐tu de ces enjouements épanouis, de ces joies toujours ouvertes ? et vois‐tu rien de plus impertinent, que des Femmes qui rient à tout propos ?
1319Mais enfin elle est capricieuse autant que Personne du monde.
1321Oui, elle est capricieuse, j’en demeure d’accord ; mais tout sied bien aux Belles, on souffre tout des Belles.
1323Puisque cela va comme cela, je vois bien que vous avez envie de l’aimer toujours.
1325Moi, j’aimerais mieux mourir ; et je vais la haïr autant que je l’ai aimée.
1327Le moyen, si vous la trouvez si parfaite.
1329C’est en quoi ma vengeance sera plus éclatante ; en quoi je veux faire mieux voir la force de mon cœur, à la haïr, à la quitter, toute belle, toute pleine d’attraits, toute aimable que je la trouve. La voici.
1330CLÉONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE
1332Pour moi, j’en ai été toute scandalisée.
1334Ce ne peut être, Nicole, que ce que je te dis. Mais le voilà.
1336Je ne veux pas seulement lui parler.
1340Qu’est‐ce donc, Cléonte ? qu’avez‐vous ?
1342Qu’as‐tu donc, Covielle ?
1344Quel chagrin vous possède ?
1346Quelle mauvaise humeur te tient ?
1348Êtes‐vous muet, Cléonte ?
1350As‐tu perdu la parole, Covielle ?
1352Que voilà qui est scélérat !
1356Je vois bien que la rencontre de tantôt a troublé votre esprit.
1358Ah, ah, on voit ce qu’on a fait.
1360Notre accueil de ce matin t’a fait prendre la chèvre.
1362On a deviné l’enclouure.
1364N’est‐il pas vrai, Cléonte, que c’est là le sujet de votre dépit ?
1366Oui, perfide, ce l’est, puisqu’il faut parler ; et j’ai à vous dire que vous ne triompherez pas comme vous pensez de votre infidélité, que je veux être le premier à rompre avec vous, et que vous n’aurez pas l’avantage de me chasser. J’aurai de la peine, sans doute, à vaincre l’amour que j’ai pour vous ; cela me causera des chagrins : Je souffrirai un temps ; mais j’en viendrai à bout, et je me percerai plutôt le cœur, que d’avoir la faiblesse de retourner à vous.
1370Voilà bien du bruit pour un rien. Je veux vous dire, Cléonte, le sujet qui m’a fait ce matin éviter votre abord.
1372Non, je ne veux rien écouter.
1374Je te veux apprendre la cause qui nous a fait passer si vite.
1376Je ne veux rien entendre.
1426Hé bien, puisque vous ne voulez pas m’écouter, demeurez dans votre pensée, et faites ce qu’il vous plaira.
1428Puisque tu fais comme cela, prends‐le tout comme tu voudras.
1430Sachons donc le sujet d’un si bel accueil.
1432Il ne me plaît plus de le dire.
1434Apprends‐nous un peu cette histoire.
1436Je ne veux plus, moi, te l’apprendre.
1440Non, je ne veux rien dire.
1444Non, je ne conte rien.
1478Éclaircissez mes doutes.
1480Non, je n’en ferai rien.
1484Non, il ne me plaît pas.
1486Hé bien, puisque vous vous souciez si peu de me tirer de peine, et de vous justifier du traitement indigne que vous avez fait à ma flamme, vous me voyez, ingrate, pour la dernière fois, et je vais loin de vous mourir de douleur et d’amour.
1488Et moi, je vais suivre ses pas.
1504Vous allez mourir, Cléonte ?
1506Oui, cruelle, puisque vous le voulez.
1508Moi, je veux que vous mouriez ?
1514N’est‐ce pas le vouloir, que de ne vouloir pas éclaircir mes soupçons ?
1516Est‐ce ma faute ? Et si vous aviez voulu m’écouter, ne vous aurais‐je pas dit que l’aventure dont vous vous plaignez, a été causée ce matin par la présence d’une vieille Tante, qui veut à toute force, que la seule approche d’un Homme déshonore une Fille ; Qui perpétuellement nous sermonne sur ce chapitre, et nous figure tous les Hommes comme des Diables qu’il faut fuir.
1518Voilà le secret de l’affaire.
1520Ne me trompez‐vous point, Lucile ?
1522Ne m’en donnes‐tu point à garder ?
1524Il n’est rien de plus vrai.
1526C’est la chose comme elle est.
1528Nous rendrons‐nous à cela ?
1530Ah, Lucile, qu’avec un mot de votre bouche vous savez apaiser de choses dans mon cœur ! et que facilement on se laisse persuader aux Personnes qu’on aime !
1532Qu’on est aisément amadoué par ces diantres d’animaux‐là !
1533Madame JOURDAIN, CLÉONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE
1535Je suis bien aise de vous voir, Cléonte, et vous voilà tout à propos. Mon Mari vient, prenez vite votre temps pour lui demander Lucile en mariage.
1537Ah, Madame, que cette parole m’est douce, et qu’elle flatte mes désirs ! Pouvais‐je recevoir un ordre plus charmant ? une faveur plus précieuse ?
1538Monsieur JOURDAIN, Madame JOURDAIN, CLÉONTE, LUCILE, COVIELLE, NICOLE
1540Monsieur, je n’ai voulu prendre personne pour vous faire une demande que je médite il y a longtemps. Elle me touche assez pour m’en charger moi‐même ; et sans autre détour, je vous dirai que l’honneur d’être votre Gendre est une faveur glorieuse que je vous prie de m’accorder.
1541**Monsieur JOURDAIN**
1542Avant que de vous rendre réponse, Monsieur, je vous prie de me dire, si vous êtes Gentilhomme.
1544Monsieur, la plupart des Gens sur cette question, n’hésitent pas beaucoup. On tranche le mot aisément. Ce nom ne fait aucun scrupule à prendre, et l’usage aujourd’hui semble en autoriser le vol. Pour moi, je vous l’avoue, j’ai les sentiments sur cette matière un peu plus délicats. Je trouve que toute imposture est indigne d’un honnête Homme, et qu’il y a de la lâcheté à déguiser ce que le Ciel nous a fait naître ; à se parer aux yeux du monde d’un Titre dérobé, à se vouloir donner pour ce qu’on n’est pas. Je suis né de Parents, sans doute, qui ont tenu des Charges honorables. Je me suis acquis dans les Armes l’honneur de six ans de services, et je me trouve assez de bien pour tenir dans le Monde un rang assez passable : mais avec tout cela je ne veux point me donner un nom où d’autres en ma place croiraient pouvoir prétendre ; et je vous dirai franchement que je ne suis point Gentilhomme.
1545**Monsieur JOURDAIN**
1546Touchez là, Monsieur. Ma Fille n’est pas pour vous.
1549**Monsieur JOURDAIN**
1550Vous n’êtes point Gentilhomme, vous n’aurez pas ma Fille.
1552Que voulez‐vous donc dire avec votre Gentilhomme ? Est‐ce que nous sommes, nous autres, de la Côte de saint Louis ?
1553**Monsieur JOURDAIN**
1554Taisez‐vous, ma Femme, je vous vois venir.
1556Descendons‐nous tous deux que de bonne Bourgeoisie ?
1557**Monsieur JOURDAIN**
1558Voilà pas le coup de langue.
1560Et votre Père n’était‐il pas Marchand aussi bien que le mien ?
1561**Monsieur JOURDAIN**
1562Peste soit de la Femme. Elle n’y a jamais manqué. Si votre Père a été Marchand, tant pis pour lui ; mais pour le mien, ce sont des malavisés qui disent cela. Tout ce que j’ai à vous dire, moi, c’est que je veux avoir un Gendre Gentilhomme.
1564Il faut à votre Fille un Mari qui lui soit propre, et il vaut mieux pour elle un honnête Homme riche et bien fait, qu’un Gentilhomme gueux et mal bâti.
1566Cela est vrai. Nous avons le Fils du Gentilhomme de notre Village, qui est le plus grand Malitorne et le plus sot Dadais que j’aie jamais vu.
1567**Monsieur JOURDAIN**
1568Taisez‐vous, impertinente. Vous vous fourrez toujours dans la conversation ; j’ai du bien assez pour ma Fille, je n’ai besoin que d’honneur, et je la veux faire Marquise.
1571**Monsieur JOURDAIN**
1574Hélas, Dieu m’en garde.
1575**Monsieur JOURDAIN**
1576C’est une chose que j’ai résolue.
1578C’est une chose, moi, où je ne consentirai point. Les alliances avec plus grand que soi, sont sujettes toujours à de fâcheux inconvénients. Je ne veux point qu’un Gendre puisse à ma Fille reprocher ses parents, et qu’elle ait des Enfants qui aient honte de m’appeler leur Grand-Maman. S’il fallait qu’elle me vînt visiter en équipage de Grand‐Dame, et qu’elle manquât par mégarde à saluer quelqu’un du quartier, on ne manquerait pas aussitôt de dire cent sottises. Voyez‐vous, dirait-on, cette Madame la Marquise qui fait tant la glorieuse ? C’est la Fille de Monsieur Jourdain, qui était trop heureuse, étant petite, de jouer à la Madame avec nous : Elle n’a pas toujours été si relevée que la voilà ; et ses deux Grands‐Pères vendaient du drap auprès de la Porte Saint‐Innocent. Ils ont amassé du bien à leurs Enfants, qu’ils payent maintenant, peut‐être, bien cher en l’autre Monde, et l’on ne devient guère si riches à être honnêtes Gens. Je ne veux point tous ces caquets, et je veux un Homme en un mot qui m’ait obligation de ma Fille, et à qui je puisse dire : Mettez-vous là, mon gendre, et dînez avec moi.
1579**Monsieur JOURDAIN**
1580Voilà bien les sentiments d’un petit Esprit, de vouloir demeurer toujours dans la bassesse. Ne me répliquez pas davantage, ma Fille sera Marquise en dépit de tout le monde ; et si vous me mettez en colère, je la ferai Duchesse.
1582Cléonte, ne perdez point courage encore. Suivez‐moi, ma Fille, et venez dire résolument à votre Père, que si vous ne l’avez, vous ne voulez épouser personne.
1585Vous avez fait de belles affaires, avec vos beaux sentiments.
1587Que veux‐tu ? J’ai un scrupule là‐dessus, que l’exemple ne saurait vaincre.
1589Vous moquez‐vous, de le prendre sérieusement avec un Homme comme cela ? Ne voyez‐vous pas qu’il est fou ? et vous coûtait‐il quelque chose de vous accommoder à ses chimères ?
1591Tu as raison ; mais je ne croyais pas qu’il fallût faire ses preuves de Noblesse, pour être Gendre de Monsieur Jourdain.
1597D’une pensée qui me vient pour jouer notre Homme, et vous faire obtenir ce que vous souhaitez.
1601L’idée est tout à fait plaisante.
1605Il s’est fait depuis peu une certaine Mascarade qui vient le mieux du monde ici, et que je prétends faire entrer dans une bourle que je veux faire à notre Ridicule. Tout cela sent un peu sa Comédie ; mais avec lui on peut hasarder toute chose, il n’y faut point chercher tant de façons, et il est Homme à y jouer son rôle à merveille ; à donner aisément dans toutes les fariboles qu’on s’avisera de lui dire. J’ai les Acteurs, j’ai les Habits tout prêts, laissez‐moi faire seulement.
1609Je vais vous instruire de tout ; retirons‐nous, le voilà qui revient.
1610Monsieur JOURDAIN, Laquais
1611**Monsieur JOURDAIN**
1612Que Diable est‐ce là ! Ils n’ont rien que les grands Seigneurs à me reprocher ; et moi, je ne vois rien de si beau, que de hanter les grands Seigneurs ; il n’y a qu’honneur et que civilité avec eux, et je voudrais qu’il m’eût coûté deux doigts de la main, et être né Comte ou Marquis.
1614Monsieur, voici Monsieur le Comte, et une Dame qu’il mène par la main.
1615**Monsieur JOURDAIN**
1616Hé mon Dieu, j’ai quelques ordres à donner. Dis‐leur que je vais venir ici tout à l’heure.
1617DORIMÈNE, DORANTE, Laquais
1619Monsieur dit comme cela, qu’il va venir ici tout à l’heure.
1623Je ne sais pas, Dorante ; je fais encore ici une étrange démarche, de me laisser amener par vous dans une Maison où je ne connais personne.
1625Quel Lieu voulez‐vous donc, Madame, que mon amour choisisse pour vous régaler, puisque pour fuir l’éclat, vous ne voulez ni votre Maison, ni la mienne ?
1627Mais vous ne dites pas que je m’engage insensiblement chaque jour à recevoir de trop grands témoignages de votre passion ? J’ai beau me défendre des choses, vous fatiguez ma résistance, et vous avez une civile opiniâtreté qui me fait venir doucement à tout ce qu’il vous plaît. Les Visites fréquentes ont commencé ; les Déclarations sont venues ensuite, qui après elles ont traîné les Sérénades et les Cadeaux, que les Présents ont suivis. Je me suis opposée à tout cela, mais vous ne vous rebutez point, et pied à pied vous gagnez mes résolutions. Pour moi je ne puis plus répondre de rien, et je crois qu’à la fin vous me ferez venir au Mariage dont je me suis tant éloignée.
1629Ma foi, Madame, vous y devriez déjà être. Vous êtes Veuve, et ne dépendez que de vous. Je suis maître de moi, et vous aime plus que ma vie. À quoi tient‐il que dès aujourd’hui vous ne fassiez tout mon bonheur ?
1631Mon Dieu, Dorante, il faut des deux parts bien des qualités pour vivre heureusement ensemble ; et les deux plus raisonnables Personnes du Monde, ont souvent peine à composer une union dont ils soient satisfaits.
1633Vous vous moquez, Madame, de vous y figurer tant de difficultés ; et l’expérience que vous avez faite, ne conclut rien pour tous les autres.
1635Enfin j’en reviens toujours là. Les dépenses que je vous vois faire pour moi, m’inquiètent par deux raisons ; l’une, qu’elles m’engagent plus que je ne voudrais ; et l’autre, que je suis sûre, sans vous déplaire, que vous ne les faites point, que vous ne vous incommodiez ; et je ne veux point cela.
1637Ah, Madame, ce sont des bagatelles, et ce n’est pas par là…
1639Je sais ce que je dis ; et entre autres le diamant que vous m’avez forcée à prendre, est d’un prix…
1641Eh, Madame, de grâce, ne faites point tant valoir une chose que mon amour trouve indigne de vous ; et souffrez… Voici le Maître du Logis.
1642Monsieur JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, Laquais
1643**Monsieur JOURDAIN, après avoir fait deux révérences, se trouvant trop près de DORIMÈNE**
1644Un peu plus loin, Madame.
1647**Monsieur JOURDAIN**
1648Un pas, s’il vous plaît.
1651**Monsieur JOURDAIN**
1652Reculez un peu, pour la troisième.
1654Madame, Monsieur Jourdain sait son monde.
1655**Monsieur JOURDAIN**
1656Madame, ce m’est une gloire bien grande, de me voir assez fortuné, pour être si heureux, que d’avoir le bonheur, que vous ayez eu la bonté de m’accorder la grâce, de me faire l’honneur, de m’honorer de la faveur de votre présence : Et si j’avais aussi le mérite, pour mériter un mérite comme le vôtre, et que le Ciel… envieux de mon bien… m’eût accordé… l’avantage de me voir digne… des…
1658Monsieur Jourdain, en voilà assez ; Madame n’aime pas les grands compliments, et elle sait que vous êtes Homme d’esprit. Bas, à Dorimène. C’est un bon Bourgeois assez ridicule, comme vous voyez, dans toutes ses manières.
1660Il n’est pas malaisé de s’en apercevoir.
1662Madame, voilà le meilleur de mes Amis.
1663**Monsieur JOURDAIN**
1664C’est trop d’honneur que vous me faites.
1666Galant Homme tout à fait.
1668J’ai beaucoup d’estime pour lui.
1669**Monsieur JOURDAIN**
1670Je n’ai rien fait encore, Madame, pour mériter cette grâce.
1671**DORANTE, bas, à Monsieur JOURDAIN**
1672Prenez bien garde au moins, à ne lui point parler du Diamant que vous lui avez donné.
1673**Monsieur JOURDAIN**
1674Ne pourrais‐je pas seulement lui demander comment elle le trouve ?
1676Comment ? gardez‐vous‐en bien. Cela serait vilain à vous ; et pour agir en galant Homme, il faut que vous fassiez comme si ce n’était pas vous qui lui eussiez fait ce présent. Monsieur Jourdain, Madame, dit qu’il est ravi de vous voir chez lui.
1678Il m’honore beaucoup.
1679**Monsieur JOURDAIN**
1680Que je vous suis obligé, Monsieur, de lui parler ainsi pour moi !
1682J’ai eu une peine effroyable à la faire venir ici.
1683**Monsieur JOURDAIN**
1684Je ne sais quelles grâces vous en rendre.
1686Il dit, Madame, qu’il vous trouve la plus belle Personne du Monde.
1688C’est bien de la grâce qu’il me fait.
1689**Monsieur JOURDAIN**
1690Madame, c’est vous qui faites les grâces, et…
1694Tout est prêt, Monsieur.
1696Allons donc nous mettre à table, et qu’on fasse venir les Musiciens.
1697Six Cuisiniers, qui ont préparé le Festin, dansent ensemble, et font le troisième Intermède ; après quoi, ils apportent une Table couverte de plusieurs Mets.
1698Fin du Troisième Acte.
1699DORANTE, DORIMÈNE, Monsieur JOURDAIN, deux Musiciens, une Musicienne, Laquais
1701Comment, Dorante, voilà un Repas tout à fait magnifique !
1702**Monsieur JOURDAIN**
1703Vous vous moquez, Madame, et je voudrais qu’il fût plus digne de vous être offert.
1704Tous se mettent à table.
1706Monsieur Jourdain a raison, Madame, de parler de la sorte, et il m’oblige de vous faire si bien les honneurs de chez lui. Je demeure d’accord avec lui, que le Repas n’est pas digne de vous. Comme c’est moi qui l’ai ordonné, et que je n’ai pas sur cette matière les lumières de nos Amis, vous n’avez pas ici un Repas fort savant, et vous y trouverez des incongruités de bonne chère, et des barbarismes de bon goût. Si Damis s’en était mêlé, tout serait dans les règles ; il y aurait partout de l’élégance et de l’érudition, et il ne manquerait pas de vous exagérer lui‐même toutes les pièces du Repas qu’il vous donnerait, et de vous faire tomber d’accord de sa haute capacité dans la science des bons morceaux ; de vous parler d’un Pain de rive, à biseau doré, relevé de croûte partout, croquant tendrement sous la dent ; d’un Vin à sève veloutée, armé d’un vert qui n’est point trop commandant ; d’un Carré de Mouton gourmandé de persil ; d’une Longe de Veau de Rivière, longue comme cela, blanche, délicate, et qui sous les dents est une vraie pâte d’amande ; de Perdrix relevées d’un fumet surprenant ; et pour son Opéra, d’une Soupe à bouillon perlé, soutenue d’un jeune gros Dindon, cantonné de Pigeonneaux, et couronnée d’Oignons blancs, mariés avec la Chicorée. Mais pour moi, je vous avoue mon ignorance ; et comme Monsieur Jourdain a fort bien dit, je voudrais que le Repas fût plus digne de vous être offert.
1708Je ne réponds à ce compliment, qu’en mangeant comme je fais.
1709**Monsieur JOURDAIN**
1710Ah que voilà de belles mains !
1712Les mains sont médiocres, Monsieur Jourdain ; mais vous voulez parler du Diamant qui est fort beau.
1713**Monsieur JOURDAIN**
1714Moi, Madame ! Dieu me garde d’en vouloir parler ; ce ne serait pas agir en galant Homme, et le Diamant est fort peu de chose.
1716Vous êtes bien dégoûté.
1717**Monsieur JOURDAIN**
1718Vous avez trop de bonté…
1720Allons, qu’on donne du Vin à Monsieur Jourdain, et à ces Messieurs qui nous feront la grâce de nous chanter un Air à boire.
1722C’est merveilleusement assaisonner la bonne chère, que d’y mêler la Musique, et je me vois ici admirablement régalée.
1723**Monsieur JOURDAIN**
1724Madame, ce n’est pas…
1726Monsieur Jourdain, prêtons silence à ces Messieurs ; ce qu’ils nous diront, vaudra mieux que tout ce que nous pourrions dire.
1727**Les Musiciens et la Musicienne prennent des Verres, chantent deux Chansons à boire, et sont soutenus de toute la Symphonie.**
1728**PREMIÈRE CHANSON À BOIRE.**
1729Un petit doigt, Philis, pour commencer le tour :
1730Ah ! qu’un Verre en vos mains a d’agréables charmes !
1731Vous, et le Vin, vous vous prêtez des armes,
1732Et je sens pour tous deux redoubler mon amour :
1733Entre lui, vous et moi, jurons, jurons ma Belle,
1734Une ardeur éternelle.
1735Qu’en mouillant votre bouche il en reçoit d’attraits,
1736Et que l’on voit par lui votre bouche embellie !
1737Ah ! l’un de l’autre ils me donnent envie,
1738Et de vous et de lui je m’enivre à longs traits :
1739Entre lui, vous et moi, jurons, jurons, ma Belle,
1740Une ardeur éternelle.
1741**SECONDE CHANSON À BOIRE.**
1742Buvons, chers Amis, buvons :
1743Le temps qui fuit nous y convie ;
1745Autant que nous pouvons :
1746Quand on a passé l’onde noire,
1747Adieu le bon Vin, nos amours ;
1748Dépêchons‐nous de boire,
1749On ne boit pas toujours.
1750Laissons raisonner les Sots
1751Sur le vrai bonheur de la vie ;
1753Le met parmi les Pots :
1754Les biens, le savoir et la gloire,
1755N’ôtent point les soucis fâcheux ;
1756Et ce n’est qu’à bien boire
1757Que l’on peut être heureux.
1758Sus, sus du Vin partout, versez, Garçons versez,
1759Versez, versez toujours, tant qu’on vous dise assez.
1761Je ne crois pas qu’on puisse mieux chanter, et cela est tout à fait beau.
1762**Monsieur JOURDAIN**
1763Je vois encore ici, Madame, quelque chose de plus beau.
1765Ouais. Monsieur Jourdain est galant plus que je ne pensais.
1767Comment, Madame, pour qui prenez‐vous Monsieur Jourdain ?
1768**Monsieur JOURDAIN**
1769Je voudrais bien qu’elle me prît pour ce que je dirais.
1773Vous ne le connaissez pas.
1774**Monsieur JOURDAIN**
1775Elle me connaîtra quand il lui plaira.
1779Il est Homme qui a toujours la riposte en main. Mais vous ne voyez pas que Monsieur Jourdain, Madame, mange tous les morceaux que vous touchez.
1781Monsieur Jourdain est un Homme qui me ravit.
1782**Monsieur JOURDAIN**
1783Si je pouvais ravir votre cœur, je serais…
1784Madame JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN, DORIMÈNE, DORANTE, Musiciens, Musicienne, Laquais
1786Ah, ah, je trouve ici bonne compagnie, et je vois bien qu’on ne m’y attendait pas. C’est donc pour cette belle affaire‐ci, Monsieur mon Mari, que vous avez eu tant d’empressement à m’envoyer dîner chez ma Sœur ? Je viens de voir un Théâtre là‐bas, et je vois ici un Banquet à faire Noces. Voilà comme vous dépensez votre bien, et c’est ainsi que vous festinez les Dames en mon absence, et que vous leur donnez la Musique et la Comédie, tandis que vous m’envoyez promener ?
1788Que voulez‐vous dire, Madame Jourdain ? et quelles fantaisies sont les vôtres, de vous aller mettre en tête que votre Mari dépense son bien, et que c’est lui qui donne ce Régale à Madame ? Apprenez que c’est moi, je vous prie ; Qu’il ne fait seulement que me prêter sa Maison, et que vous devriez un peu mieux regarder aux choses que vous dites.
1789**Monsieur JOURDAIN**
1790Oui, impertinente, c’est Monsieur le Comte qui donne tout ceci à Madame, qui est une Personne de Qualité. Il me fait l’honneur de prendre ma maison, et de vouloir que je sois avec lui.
1792Ce sont des Chansons que cela ; je sais ce que je sais.
1794Prenez, Madame Jourdain, prenez de meilleures Lunettes.
1796Je n’ai que faire de Lunettes, Monsieur, et je vois assez clair ; il y a longtemps que je sens les choses, et je ne suis pas une Bête. Cela est fort vilain à vous, pour un grand Seigneur, de prêter la main comme vous faites aux sottises de mon Mari. Et vous, Madame, pour une grande Dame, cela n’est ni beau, ni honnête à vous, de mettre de la dissension dans un Ménage, et de souffrir que mon Mari soit amoureux de vous.
1798Que veut donc dire tout ceci ? Allez, Dorante, vous vous moquez, de m’exposer aux sottes visions de cette extravagante.
1800Madame, holà Madame, où courez‐vous ?
1801**Monsieur JOURDAIN**
1802Madame. Monsieur le Comte, faites‐lui excuses, et tâchez de la ramener. Ah, impertinente que vous êtes, voilà de vos beaux faits ; vous me venez faire des affronts devant tout le monde, et vous chassez de chez moi des Personnes de Qualité.
1804Je me moque de leur Qualité.
1805**Monsieur JOURDAIN**
1806Je ne sais qui me tient, maudite, que je ne vous fende la tête avec les pièces du Repas que vous êtes venue troubler.
1808**Madame JOURDAIN, sortant**
1809Je me moque de cela. Ce sont mes droits que je défends, et j’aurai pour moi toutes les Femmes.
1810**Monsieur JOURDAIN**
1811Vous faites bien d’éviter ma colère. Elle est arrivée là bien malheureusement. J’étais en humeur de dire de jolies choses, et jamais je ne m’étais senti tant d’esprit. Qu’est‐ce que c’est que cela ?
1812COVIELLE, déguisé, Monsieur JOURDAIN, Laquais
1814Monsieur, je ne sais pas si j’ai l’honneur d’être connu de vous.
1815**Monsieur JOURDAIN**
1818Je vous ai vu que vous n’étiez pas plus grand que cela.
1819**Monsieur JOURDAIN**
1822Oui, vous étiez le plus bel Enfant du Monde, et toutes les Dames vous prenaient dans leurs bras pour vous baiser.
1823**Monsieur JOURDAIN**
1826Oui. J’étais grand Ami de feu Monsieur votre Père.
1827**Monsieur JOURDAIN**
1828De feu Monsieur mon Père !
1830Oui. C’était un fort honnête Gentilhomme.
1831**Monsieur JOURDAIN**
1834Je dis que c’était un fort honnête Gentilhomme.
1835**Monsieur JOURDAIN**
1839**Monsieur JOURDAIN**
1840Vous l’avez fort connu ?
1843**Monsieur JOURDAIN**
1844Et vous l’avez connu pour Gentilhomme ?
1847**Monsieur JOURDAIN**
1848Je ne sais donc pas comment le Monde est fait.
1851**Monsieur JOURDAIN**
1852Il y a de sottes Gens qui me veulent dire qu’il a été Marchand.
1854Lui Marchand ! C’est pure médisance, il ne l’a jamais été. Tout ce qu’il faisait, c’est qu’il était fort obligeant, fort officieux ; et comme il se connaissait fort bien en étoffes, il en allait choisir de tous les côtés, les faisait apporter chez lui, et en donnait à ses Amis pour de l’argent.
1855**Monsieur JOURDAIN**
1856Je suis ravi de vous connaître, afin que vous rendiez ce témoignage‐là que mon Père était Gentilhomme.
1858Je le soutiendrai devant tout le monde.
1859**Monsieur JOURDAIN**
1860Vous m’obligerez. Quel sujet vous amène ?
1862Depuis avoir connu feu Monsieur votre Père honnête Gentilhomme, comme je vous ai dit, j’ai voyagé par tout le Monde.
1863**Monsieur JOURDAIN**
1867**Monsieur JOURDAIN**
1868Je pense qu’il y a bien loin en ce Pays‐là.
1870Assurément. Je ne suis revenu de tous mes longs Voyages que depuis quatre jours ; et par l’intérêt que je prends à tout ce qui vous touche, je viens vous annoncer la meilleure nouvelle du monde.
1871**Monsieur JOURDAIN**
1874Vous savez que le Fils du Grand Turc est ici ?
1875**Monsieur JOURDAIN**
1878Comment ! Il a un train tout à fait magnifique ; tout le Monde le va voir, et il a été reçu en ce Pays comme un Seigneur d’importance.
1879**Monsieur JOURDAIN**
1880Par ma foi, je ne savais pas cela.
1882Ce qu’il y a d’avantageux pour vous, c’est qu’il est amoureux de votre Fille.
1883**Monsieur JOURDAIN**
1884Le Fils du Grand Turc ?
1886Oui ; et il veut être votre Gendre.
1887**Monsieur JOURDAIN**
1888Mon Gendre, le Fils du Grand Turc !
1890Le Fils du Grand Turc votre Gendre. Comme je le fus voir, et que j’entends parfaitement sa langue, il s’entretint avec moi ; et après quelques autres discours, il me dit. Acciam croc soler ouch alla moustaph gidelum amanahem varahini oussere carbulath, c’est‐à‐dire ; N’as-tu point vu une jeune belle personne, qui est la fille de Monsieur Jourdain, gentilhomme parisien ?
1891**Monsieur JOURDAIN**
1892Le Fils du Grand Turc dit cela de moi ?
1894Oui. Comme je lui eus répondu que je vous connaissais particulièrement, et que j’avais vu votre Fille : Ah, me dit‐il, Marababa sahem ; c’est‐à‐dire, Ah que je suis amoureux d’elle !
1895**Monsieur JOURDAIN**
1896Marababa sahem veut dire Ah que je suis amoureux d’elle ?
1899**Monsieur JOURDAIN**
1900Par ma foi, vous faites bien de me le dire, car pour moi je n’aurais jamais cru que Marababa sahem eût voulu dire, Ah que je suis amoureux d’elle ! Voilà une langue admirable, que ce Turc !
1902Plus admirable qu’on ne peut croire. Savez‐vous bien ce que veut dire Cacaracamouchen ?
1903**Monsieur JOURDAIN**
1904Cacaracamouchen ? Non.
1906C’est‐à‐dire, Ma chère âme.
1907**Monsieur JOURDAIN**
1908Cacaracamouchen veut dire, Ma chère âme ?
1911**Monsieur JOURDAIN**
1912Voilà qui est merveilleux ! Cacaracamouchen, Ma chère âme. Dirait-on jamais cela ? Voilà qui me confond.
1914Enfin, pour achever mon Ambassade, il vient vous demander votre Fille en mariage ; et pour avoir un Beau‐Père qui soit digne de lui, il veut vous faire Mamamouchi, qui est une certaine grande Dignité de son pays.
1915**Monsieur JOURDAIN**
1918Oui, Mamamouchi : c’est‐à‐dire en notre langue, Paladin. Paladin, ce sont de ces anciens… Paladin enfin : Il n’y a rien de plus noble que cela dans le Monde ; et vous irez de pair avec les plus grands Seigneurs de la Terre.
1919**Monsieur JOURDAIN**
1920Le Fils du Grand Turc m’honore beaucoup, et je vous prie de me mener chez lui, pour lui en faire mes remerciements.
1922Comment ? le voilà qui va venir ici.
1923**Monsieur JOURDAIN**
1926Oui ; et il amène toutes choses pour la cérémonie de votre Dignité.
1927**Monsieur JOURDAIN**
1928Voilà qui est bien prompt.
1930Son amour ne peut souffrir aucun retardement.
1931**Monsieur JOURDAIN**
1932Tout ce qui m’embarrasse ici, c’est que ma Fille est une opiniâtre, qui s’est allée mettre dans la tête un certain Cléonte, et elle jure de n’épouser personne que celui‐là.
1934Elle changera de sentiment, quand elle verra le Fils du Grand Turc ; et puis il se rencontre ici une aventure merveilleuse, c’est que le Fils du Grand Turc ressemble à ce Cléonte, à peu de chose près. Je viens de le voir, on me l’a montré ; et l’amour qu’elle a pour l’un, pourra passer aisément à l’autre, et… Je l’entends venir ; le voilà.
1935CLÉONTE en Turc, avec trois pages portant sa Veste, Monsieur JOURDAIN, COVIELLE déguisé.
1937Ambousahim oqui boraf, Iordina salamalequi.
1939C’est‐à‐dire : Monsieur Jourdain, votre cœur soit toute l’année comme un rosier fleuri. Ce sont façons de parler obligeantes de ces Pays‐là.
1940**Monsieur JOURDAIN**
1941Je suis très humble serviteur de Son Altesse Turque.
1943Carigar camboro oustin moraf.
1945Oustin yoc catamalequi basum base alla moran.
1947Il dit que le Ciel vous donne la force des Lions, et la prudence des Serpents.
1948**Monsieur JOURDAIN**
1949Son Altesse Turque m’honore trop, et je lui souhaite toutes sortes de prospérités.
1951Ossa binamen sadoc babally oracaf ouram.
1955Il dit que vous alliez vite avec lui vous préparer pour la cérémonie, afin de voir ensuite votre Fille, et de conclure le mariage.
1956**Monsieur JOURDAIN**
1957Tant de choses en deux mots ?
1959Oui, la Langue Turque est comme cela, elle dit beaucoup en peu de paroles. Allez vite où il souhaite.
1962Ha, ha, ha. Ma foi, cela est tout à fait drôle. Quelle dupe ! Quand il aurait appris son rôle par cœur, il ne pourrait pas le mieux jouer. Ah, ah. Je vous prie, Monsieur, de nous vouloir aider céans dans une affaire qui s’y passe.
1964Ah, ah, Covielle, qui t’aurait reconnu ? Comme te voilà ajusté !
1970D’une chose, Monsieur, qui le mérite bien.
1974Je vous le donnerais en bien des fois, Monsieur, à deviner, le stratagème dont nous nous servons auprès de Monsieur Jourdain, pour porter son esprit à donner sa Fille à mon Maître.
1976Je ne devine point le stratagème, mais je devine qu’il ne manquera pas de faire son effet, puisque tu l’entreprends.
1978Je sais, Monsieur, que la Bête vous est connue.
1980Apprends‐moi ce que c’est.
1982Prenez la peine de vous tirer un peu plus loin, pour faire place à ce que j’aperçois venir. Vous pourrez voir une partie de l’histoire, tandis que je vous conterai le reste.
1983La Cérémonie Turque pour ennoblir le Bourgeois, se fait en Danse et en Musique, et compose le quatrième Intermède.
1984LE MUFTI, quatre Dervis, six Turcs dansants, six Turcs Musiciens, et autres Joueurs d’Instruments à la Turque, sont les Acteurs de cette Cérémonie.
1985LE MUFTI invoque Mahomet, avec les douze Turcs et les quatre Dervis ; après on lui amène le Bourgeois vêtu à la Turque, sans Turban et sans Sabre, auquel il chante ces paroles .
1995LE MUFTI demande en même langue aux Turcs assistants, de quelle Religion est le Bourgeois, et ils l’assurent qu’il est Mahométan. LE MUFTI invoque Mahomet en langue Franque, et chante les paroles qui suivent.
1997Mahametta per Giourdina
1998Mi pregar sera é mattina
1999Voler far un Paladina
2000De Giourdina, de Giourdina.
2001Dar Turbanta, é dar scarcina
2002Con Galera ê Brigantina
2003Per deffender Palestina.
2005LE MUFTI demande aux Turcs si le Bourgeois sera ferme dans la Religion Mahométane, et leur chante ces paroles.
2007Star bon Turca, Giourdina.
2010**LE MUFTI danse et chante ces mots.**
2011Hu la ba ba la chou ba la ba ba la da.
2012Les Turcs répondent les mêmes vers.
2013LE MUFTI propose de donner le Turban au Bourgeois, et chante les paroles qui suivent.
2023Donar Turbanta, donar Turbanta.
2024Les Turcs répètent tout ce qu’a dit LE MUFTI pour donner le turban au Bourgeois. LE MUFTI et les Dervis se coiffent avec des Turbans de cérémonies, et l’on présente au Mufti l’Alcoran, qui fait une seconde invocation avec tout le reste des Turcs assistants ; après son Invocation il donne au Bourgeois l’Épée, et chante ces paroles.
2026Ti star nobilé non star fabola.
2028Les Turcs répètent les mêmes Vers, mettant tous le Sabre à la main, et six d’entre eux dansent autour du Bourgeois, auquel ils feignent de donner plusieurs coups de Sabre.
2029**LE MUFTI commande aux Turcs de bâtonner le Bourgeois, et chante les paroles qui suivent.**
2032Les Turcs répètent les mêmes vers, et lui donnent plusieurs coups de Bâton en cadence.
2033LE MUFTI, après l’avoir fait bâtonner, lui dit en chantant.
2036Questa star l’ultima affronta.
2037Les Turcs répètent les mêmes vers.
2038LE MUFTI recommence une Invocation et se retire après la Cérémonie avec tous les Turcs, en dansant et chantant avec plusieurs Instruments à la Turquesque.
2039Fin du Quatrième Acte
2040Madame JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN
2042Ah mon Dieu, miséricorde ! Qu’est‐ce que c’est donc que cela ? Quelle figure ! Est‐ce un Momon que vous allez porter ; et est‐il temps d’aller en Masque ? Parlez donc, qu’est‐ce que c’est que ceci ? Qui vous a fagoté comme cela ?
2043**Monsieur JOURDAIN**
2044Voyez l’impertinente, de parler de la sorte à un Mamamouchi !
2047**Monsieur JOURDAIN**
2048Oui, il me faut porter du respect maintenant, et l’on vient de me faire Mamamouchi.
2050Que voulez‐vous dire avec votre Mamamouchi ?
2051**Monsieur JOURDAIN**
2052Mamamouchi, vous dis‐je. Je suis Mamamouchi.
2054Quelle Bête est‐ce là ?
2055**Monsieur JOURDAIN**
2056Mamamouchi, c’est‐à‐dire en notre Langue, Paladin.
2058Baladin ! Êtes‐vous en âge de danser des Ballets ?
2059**Monsieur JOURDAIN**
2060Quelle ignorante ! Je dis Paladin ; c’est une Dignité dont on vient de me faire la cérémonie.
2062Quelle cérémonie donc ?
2063**Monsieur JOURDAIN**
2064Mahameta per Jordina.
2066Qu’est‐ce que cela veut dire ?
2067**Monsieur JOURDAIN**
2068Jordina, c’est‐à‐dire Jourdain.
2070Hé bien quoi, Jourdain ?
2071**Monsieur JOURDAIN**
2072Voler far un Paladina de Iordina.
2075**Monsieur JOURDAIN**
2076Dar turbanta con galera.
2078Qu’est‐ce à dire cela ?
2079**Monsieur JOURDAIN**
2080Per deffender Palestina.
2082Que voulez‐vous donc dire ?
2083**Monsieur JOURDAIN**
2086Qu’est‐ce donc que ce jargon‐là ?
2087**Monsieur JOURDAIN**
2088Non tener honta questa star l’ultima affronta.
2090Qu’est‐ce que c’est donc que tout cela ?
2091**Monsieur JOURDAIN danse et chante.**
2092Hou la ba ba la chou ba la ba ba la da.
2094Hélas, mon Dieu, mon mari est devenu fou.
2095**Monsieur JOURDAIN, sortant**
2096Paix, insolente, portez respect à Monsieur le Mamamouchi.
2098Où est‐ce qu’il a donc perdu l’esprit ? Courons l’empêcher de sortir. Ah, ah, voici justement le reste de notre écu. Je ne vois que chagrin de tous les côtés.
2102Oui, Madame, vous verrez la plus plaisante chose qu’on puisse voir ; et je ne crois pas que dans tout le Monde il soit possible de trouver encore un homme aussi fou que celui‐là : Et puis, Madame, il faut tâcher de servir l’amour de Cléonte, et d’appuyer toute sa Mascarade. C’est un fort galant Homme, et qui mérite que l’on s’intéresse pour lui.
2104J’en fais beaucoup de cas, et il est digne d’une bonne fortune.
2106Outre cela, nous avons ici, Madame, un Ballet qui nous revient, que nous ne devons pas laisser perdre, et il faut bien voir si mon idée pourra réussir.
2108J’ai vu là des apprêts magnifiques, et ce sont des choses, Dorante, que je ne puis plus souffrir. Oui, je veux enfin vous empêcher vos profusions ; et pour rompre le cours à toutes les dépenses que je vous vois faire pour moi, j’ai résolu de me marier promptement avec vous. C’en est le vrai secret, et toutes ces choses finissent avec le Mariage.
2110Ah ! Madame, est‐il possible que vous ayez pu prendre pour moi une si douce résolution ?
2112Ce n’est que pour vous empêcher de vous ruiner ; et sans cela je vois bien qu’avant qu’il fût peu, vous n’auriez pas un sou.
2114Que j’ai d’obligation, Madame, aux soins que vous avez de conserver mon bien ! Il est entièrement à vous, aussi bien que mon cœur, et vous en userez de la façon qu’il vous plaira.
2116J’userai bien de tous les deux. Mais voici votre Homme ; la figure en est admirable.
2117Monsieur JOURDAIN, DORANTE, DORIMÈNE
2119Monsieur, nous venons rendre hommage, Madame, et moi, à votre nouvelle dignité, et nous réjouir avec vous du mariage que vous faites de votre Fille avec le Fils du Grand Turc.
2120**Monsieur JOURDAIN, après avoir fait les révérences à la Turque**
2121Monsieur, je vous souhaite la force des Serpents, et la prudence des Lions.
2123J’ai été bien aise d’être des premières, Monsieur, à venir vous féliciter du haut degré de gloire où vous êtes monté.
2124**Monsieur JOURDAIN**
2125Madame, je vous souhaite toute l’année votre Rosier fleuri ; je vous suis infiniment obligé de prendre part aux honneurs qui m’arrivent, et j’ai beaucoup de joie de vous voir revenue ici pour vous faire les très humbles excuses de l’extravagance de ma Femme.
2127Cela n’est rien, j’excuse en elle un pareil mouvement ; votre cœur lui doit être précieux, et il n’est pas étrange que la possession d’un Homme comme vous puisse inspirer quelques alarmes.
2128**Monsieur JOURDAIN**
2129La possession de mon cœur est une chose qui vous est toute acquise.
2131Vous voyez, Madame, que Monsieur Jourdain n’est pas de ces Gens que les prospérités aveuglent, et qu’il sait dans sa gloire connaître encore ses Amis.
2133C’est la marque d’une âme tout à fait généreuse.
2135Où est donc Son Altesse Turque ? Nous voudrions bien, comme vos Amis, lui rendre nos devoirs.
2136**Monsieur JOURDAIN**
2137Le voilà qui vient, et j’ai envoyé quérir ma Fille pour lui donner la main.
2138CLÉONTE, COVIELLE, Monsieur JOURDAIN, etc.
2140Monsieur, nous venons faire la révérence à Votre Altesse, comme Amis de Monsieur votre Beau‐Père, et l’assurer avec respect de nos très humbles services.
2141**Monsieur JOURDAIN**
2142Où est le Truchement, pour lui dire qui vous êtes, et lui faire entendre ce que vous dites. Vous verrez qu’il vous répondra, et il parle Turc à merveille. Holà, où diantre est‐il allé ?À Cléonte. Strouf, strif, strof, straf. Monsieur est un grande Segnore, grande Segnore, grande Segnore ; et Madame une granda Dama, granda Dama. Ahi lui, Monsieur, lui Mamamouchi Français, et Madame Mamamouchie française. Je ne puis pas parler plus clairement. Bon, voici l’Interprète. Où allez‐vous donc ? Nous ne saurions rien dire sans vous. Dites‐lui un peu que Monsieur et Madame sont des Personnes de grande Qualité, qui lui viennent faire la révérence, comme mes amis, et l’assurer de leurs services. Vous allez voir comme il va répondre.
2144Alabala crociam acci boram alabamen.
2146Catalequi tubal ourin soter amalouchan.
2147**Monsieur JOURDAIN**
2150Il dit que la pluie des prospérités arrose en tout temps le jardin de votre Famille.
2151**Monsieur JOURDAIN**
2152Je vous l’avais bien dit, qu’il parle Turc.
2155LUCILE, Monsieur JOURDAIN, DORANTE, DORIMÈNE, etc.
2156**Monsieur JOURDAIN**
2157Venez, ma Fille, approchez‐vous, et venez donner votre main à Monsieur, qui vous fait l’honneur de vous demander en mariage.
2159Comment, mon Père, comme vous voilà fait ! Est‐ce une Comédie que vous jouez ?
2160**Monsieur JOURDAIN**
2161Non, non, ce n’est pas une Comédie, c’est une affaire fort sérieuse, et la plus pleine d’honneur pour vous qui se peut souhaiter. Voilà le Mari que je vous donne.
2164**Monsieur JOURDAIN**
2165Oui à vous, allons, touchez‐lui dans la main, et rendez grâce au Ciel de votre bonheur.
2167Je ne veux point me marier.
2168**Monsieur JOURDAIN**
2169Je le veux moi, qui suis votre Père.
2172**Monsieur JOURDAIN**
2173Ah que de bruit. Allons, vous dis‐je. Çà votre main.
2175Non, mon Père, je vous l’ai dit, il n’est point de pouvoir qui me puisse obliger à prendre un autre Mari que Cléonte ; et je me résoudrai plutôt à toutes les extrémités, que de… reconnaissant Cléonte. Il est vrai que vous êtes mon Père, je vous dois entière obéissance ; et c’est à vous à disposer de moi selon vos volontés.
2176**Monsieur JOURDAIN**
2177Ah je suis ravi de vous voir si promptement revenue dans votre devoir ; et voilà qui me plaît, d’avoir une Fille obéissante.
2178Madame JOURDAIN, Monsieur JOURDAIN, CLÉONTE, etc.
2180Comment donc, qu’est‐ce que c’est que ceci ? On dit que vous voulez donner votre Fille en mariage à un Carême‐prenant ?
2181**Monsieur JOURDAIN**
2182Voulez‐vous vous taire, impertinente ? Vous venez toujours mêler vos extravagances à toutes choses, et il n’y a pas moyen de vous apprendre à être raisonnable.
2184C’est vous qu’il n’y a pas moyen de rendre sage, et vous allez de folie en folie. Quel est votre dessein, et que voulez‐vous faire avec cet assemblage ?
2185**Monsieur JOURDAIN**
2186Je veux marier notre Fille avec le Fils du Grand Turc.
2188Avec le Fils du Grand Turc !
2189**Monsieur JOURDAIN**
2190Oui, faites‐lui faire vos compliments par le Truchement que voilà.
2192Je n’ai que faire du Truchement, et je lui dirai bien moi‐même à son nez, qu’il n’aura point ma Fille.
2193**Monsieur JOURDAIN**
2194Voulez‐vous vous taire, encore une fois ?
2196Comment, Madame Jourdain, vous vous opposez à un bonheur comme celui‐là ? Vous refusez Son Altesse Turque pour Gendre ?
2198Mon Dieu, Monsieur, mêlez‐vous de vos affaires.
2200C’est une grande gloire, qui n’est pas à rejeter.
2202Madame, je vous prie aussi de ne vous point embarrasser de ce qui ne vous touche pas.
2204C’est l’amitié que nous avons pour vous, qui nous fait intéresser dans vos avantages.
2206Je me passerai bien de votre amitié.
2208Voilà votre Fille qui consent aux volontés de son Père.
2210Ma Fille consent à épouser un Turc ?
2214Elle peut oublier Cléonte ?
2216Que ne fait‐on pas pour être grand‐Dame ?
2218Je l’étranglerais de mes mains, si elle avait fait un coup comme celui-là.
2219**Monsieur JOURDAIN**
2220Voilà bien du caquet. Je vous dis que ce Mariage‐là se fera.
2222Je vous dis, moi, qu’il ne se fera point.
2223**Monsieur JOURDAIN**
2228Allez, vous êtes une Coquine.
2229**Monsieur JOURDAIN**
2230Quoi, vous la querellez, de ce qu’elle m’obéit ?
2232Oui, elle est à moi, aussi bien qu’à vous.
2236Que me voulez‐vous conter, vous ?
2240Je n’ai que faire de votre mot.
2241**COVIELLE, à Monsieur JOURDAIN**
2242Monsieur, si elle veut écouter une parole en particulier, je vous promets de la faire consentir à ce que vous voulez.
2244Je n’y consentirai point.
2246Écoutez‐moi seulement.
2249**Monsieur JOURDAIN**
2252Non, je ne veux pas écouter.
2253**Monsieur JOURDAIN**
2256Je ne veux point qu’il me dise rien.
2257**Monsieur JOURDAIN**
2258Voilà une grande obstination de Femme ! Cela vous fera‐t‐il mal, de l’entendre ?
2260Ne faites que m’écouter, vous ferez après ce qu’il vous plaira.
2264Il y a une heure, Madame, que nous vous faisons signe. Ne voyez-vous pas bien que tout ceci n’est fait que pour nous ajuster aux visions de votre Mari, que nous l’abusons sous ce déguisement, et que c’est Cléonte lui‐même qui est le Fils du Grand Turc ?
2268Et moi, Covielle, qui suis le Truchement.
2270Ah comme cela, je me rends.
2272Ne faites pas semblant de rien.
2274Oui, voilà qui est fait, je consens au Mariage.
2275**Monsieur JOURDAIN**
2276Ah voilà tout le monde raisonnable. Vous ne vouliez pas l’écouter. Je savais bien qu’il vous expliquerait ce que c’est que le Fils du Grand Turc.
2278Il me l’a expliqué comme il faut, et j’en suis satisfaite. Envoyons quérir un Notaire.
2280C’est fort bien dit. Et afin, Madame Jourdain, que vous puissiez avoir l’esprit tout à fait content, et que vous perdiez aujourd’hui toute la jalousie que vous pourriez avoir conçue de Monsieur votre Mari, c’est que nous nous servirons du même Notaire pour nous marier Madame, et moi.
2282Je consens aussi à cela.
2283**Monsieur JOURDAIN**
2284C’est pour lui faire accroire.
2286Il faut bien l’amuser avec cette feinte.
2287**Monsieur JOURDAIN**
2288Bon, bon. Qu’on aille vite quérir le Notaire.
2290Tandis qu’il viendra, et qu’il dressera les Contrats, voyons notre Ballet, et donnons‐en le divertissement à Son Altesse Turque.
2291**Monsieur JOURDAIN**
2292C’est fort bien avisé, allons prendre nos places.
2295**Monsieur JOURDAIN**
2296Je la donne au Truchement ; et ma Femme, à qui la voudra.
2298Monsieur, je vous remercie. Si l’on en peut voir un plus fou, je l’irai dire à Rome.
2299La Comédie finit par un petit Ballet qui avait été préparé.
2300Un Homme vient donner les Livres du Ballet, qui d’abord est fatigué par une multitude de Gens de Provinces différentes, qui crient en Musique pour en avoir, et par trois Importuns qu’il trouve toujours sur ses pas.
2301Dialogue des gens, qui en Musique demandent des Livres.
2303À Moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur,
2304Un Livre, s’il vous plaît, à votre Serviteur.
2306Monsieur, distinguez‐nous parmi les Gens qui crient.
2307Quelques Livres ici, les Dames vous en prient.
2308**Autre homme du bel air**
2309Holà ! Monsieur, Monsieur, ayez la charité
2310D’en jeter de notre côté.
2312Mon Dieu qu’aux Personnes bien faites,
2313On sait peu rendre honneur céans.
2314**Autre femme du bel air**
2315Ils n’ont des Livres et des Bancs,
2316Que pour Mesdames les Grisettes.
2318Aho ! l’Homme aux Libres, qu’on m’en vaille,
2319J’ai déjà lé poumon usé,
2320Bous boyez qué chacun mé raille,
2321Et jé suis escandalisé
2322De boir és mains dé la Canaille,
2323Cé qui m’est par bous refusé.
2325Eh cadédis, Monseu, boyez qui l’on pût être ;
2326Un Libret, je bous prie, au Varon d’Asbarat.
2327Jé pense, mordy, qué lé fat
2328N’a pas l’honnur dé mé connaître.
2330Mon’‐sieur le donneur de papieir,
2331Que veul dir sti façon de fifre,
2332Moy l’écorchair tout mon gosieir
2334Sans que je pouvre afoir ein Lifre ;
2335Pardy, mon foi, Mon’‐sieur, je pense fous l’être ifre.
2336**Vieux bourgeois babillard**
2337De tout ceci, franc et net,
2338Je suis mal satisfait ;
2339Et cela sans doute est laid,
2341Si bien faite et si gentille,
2342De tant d’Amoureux l’Objet,
2343N’ait pas à son souhait
2346Du Divertissement qu’on fait,
2347Et que toute notre Famille
2348Si proprement s’habille,
2349Pour être placée au sommet
2350De la Salle, où l’on met
2351Les Gens de Lantriguet :
2352De tout ceci franc et net
2353Je suis mal satisfait,
2354Et cela sans doute est laid.
2355**Vieille bourgeoise babillarde**
2356Il est vrai que c’est une honte,
2357Le sang au visage me monte,
2358Et ce Jeteur de Vers qui manque au capital,
2363De faire si peu de compte
2364D’une Fille qui fait l’ornement principal
2365Du Quartier du Palais‐Royal,
2366Et que ces jours passés un Comte
2367Fut prendre la première au Bal.
2372**Hommes et femmes du bel air**
2378Quelle cohue étrange !
2384Bentré jé suis à vout.
2386J’enrage, Diou mé damne.
2388Ah que ly faire saif dans sty sal de cians.
2392Jé perds la tramontane.
2394Mon foi moi le foudrais être hors de dedans.
2395**Vieux bourgeois babillard**
2399Et ne me quittez pas,
2400On fait de nous trop peu de cas,
2405Me pèse par trop sur les bras :
2406S’il me prend jamais envie
2407De retourner de ma vie
2409Je veux bien qu’on m’estropie.
2413Et ne me quittez pas,
2414On fait de nous trop peu de cas.
2415**Vieille bourgeoise babillarde**
2416Allons, mon Mignon, mon fils,
2417Regagnons notre logis,
2418Et sortons de ce taudis,
2419Où l’on ne peut être assis ;
2420Ils seront bien ébaubis
2421Quand ils nous verront partis.
2422Trop de confusion règne dans cette Salle,
2423Et j’aimerais mieux être au milieu de la Halle ;
2424Si jamais je reviens à semblable Régale,
2425Je veux bien recevoir des soufflets plus de six.
2426Allons, mon Mignon, mon Fils,
2427Regagnons notre logis,
2428Et sortons de ce taudis,
2429Où l’on ne peut être assis.
2431À moi, Monsieur, à moi de grâce, à moi, Monsieur,
2432Un livre, s’il vous plaît, à votre Serviteur.
2433Les trois Importuns dansent.
2434**Trois espagnols chantent**
2435Sé que me muero de amor,
2437Aun muriendo de querer
2438De tan buen ayre adolezco
2439Que es mas de lo que padezco
2440Lo que quiero padecer
2441Y no pudiendo exceder
2443Sé que me muero de amor,
2446Con piedad tan advertida,
2447Que me assegura la vida
2448En el riesgo de la muerte
2449Vivir de su golpe fuerte
2450Es de mi salud primor.
2452Six Espagnols dansent.
2453**Trois musiciens espagnols**
2454Ay que locura, con tanto rigor
2460**Espagnol, chantant**
2462El que al dolor se da
2463Y nadie de amor muere
2464Sino quien no save amar.
2466Dulce muerte es el amor
2467Con correspondencia ygual,
2469Porque la quieres turbar ?
2473Que en esto de querer
2474Todo es hallar el vado.
2475**Tous trois ensemble**
2476Vaya, vaya de fiestas,
2478Alegria, alegria, alegria,
2479Que esto de dolor es fantasia.
2481Une Musicienne Italienne fait le premier Récit, dont voici les paroles.
2482Di rigori armata il seno
2483Contro amor mi ribellai,
2484Ma fui vinta in un baleno
2485In mirar duo vaghi rai,
2486Ahi che resiste puoco
2487Cor di gelo a stral di fuoco.
2488Ma si caro è’l mio tormento
2489Dolce è sí la piaga mia,
2490Ch’il penare è’l mio contento,
2491E’l sanarmi è tirannia.
2492Ahi che più giova, e piace
2493Quanto amor è più vivace.
2494Après l’Air que la Musicienne a chanté, deux Scaramouches, deux Trivelins et un Arlequin représentent une Nuit à la manière des Comédiens Italiens, en cadence.
2495Un Musicien italien se joint à la Musicienne italienne, et chante avec elle les paroles qui suivent.
2496**Le musicien italien**
2500Si coglie il momento.
2504Che pur tropp’ orrida
2509Né bei dì, di gioventù :
2510Perduto ben non si racquista più.
2523Après le Dialogue italien, les Scaramouches et Trivelins dansent une Réjouissance.
2525Deux Musiciens Poitevins dansent, et chantent les paroles qui suivent.
2526AH ! qu’il fait beau dans ces Bocages,
2527Ah ! que le Ciel donne un beau jour.
2529Le Rossignol, sous ces tendres feuillages,
2530Chante aux Échos son doux retour :
2534Nous invite à l’Amour.
2535**Tous deux ensemble**
2538S’entre‐baiser ces Oiseaux amoureux ;
2539Ils n’ont rien dans leurs vœux
2543Qu’ils sont heureux !
2544Nous pouvons tous deux,
2547Six autres Français viennent après vêtus galamment à la Poitevine, trois en Hommes, et trois en Femmes, accompagnés de huit Flûtes et de hautbois, et dansent les Menuets.
2548Tout cela finit par le mélange des trois Nations, et les applaudissements en Danse et en Musique de toute l’assistance, qui chante les deux Vers qui suivent :
2549Quels Spectacles charmants, quels plaisirs goûtons‐nous,
2550Les Dieux mêmes, les Dieux, n’en ont point de plus doux.