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Fables
Jean de La Fontaine · 1668
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Fables
Livre premier
La Cigale et la Fourmi
1
La Cigale, ayant chanté
2
Tout l’été,
3
Se trouva fort dépourvue
4
Quand la bise fut venue :
5
Pas un seul petit morceau
6
De mouche ou de vermisseau.
7
Elle alla crier famine
8
Chez la Fourmi sa voisine,
9
La priant de lui prêter
10
Quelque grain pour subsister
11
Jusqu’à la saison nouvelle
12
« Je vous paierai, lui dit-elle,
13
Avant l’août, foi d’animal,
14
Intérêt et principal. »
15
La Fourmi n’est pas prêteuse ;
16
C’est là son moindre défaut.
17
« Que faisiez-vous au temps chaud ?
18
Dit-elle à cette emprunteuse.
19
– Nuit et jour à tout venant
20
Je chantais, ne vous déplaise.
21
– Vous chantiez ? j’en suis fort aise :
22
Eh bien ! dansez maintenant. »
Le Corbeau et le Renard
23
Maître Corbeau, sur un arbre perché,
24
Tenait en son bec un fromage.
25
Maître Renard, par l’odeur alléché,
26
Lui tint à peu près ce langage :
27
« Hé ! bonjour, monsieur du Corbeau.
28
Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
29
Sans mentir, si votre ramage
30
Se rapporte à votre plumage,
31
Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. »
32
À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
33
Et pour montrer sa belle voix
34
Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
35
Le Renard s’en saisit, et dit : « Mon bon monsieur,
36
Apprenez que tout flatteur
37
Vit aux dépens de celui qui l’écoute :
38
Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
39
Le Corbeau, honteux et confus,
40
Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf
41
Une Grenouille vit un Bœuf
42
Qui lui sembla de belle taille.
43
Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un œuf,
44
Envieuse, s’étend, et s’enfle et se travaille,
45
Pour égaler l’animal en grosseur ;
46
Disant : « Regardez bien, ma sœur ;
47
Est-ce assez ? dites-moi ; n’y suis-je point encore ?
48
– Nenni. – M’y voici donc ? – Point du tout. – M’y voilà ?
49
– Vous n’en approchez point. » La chétive pécore
50
S’enfla si bien qu’elle creva.
51
Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
52
Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
53
Tout petit prince a des ambassadeurs,
54
Tout marquis veut avoir des pages.
Les deux Mulets
55
Deux Mulets cheminaient, l’un d’avoine chargé,
56
L’autre portant l’argent de la gabelle.
57
Celui-ci, glorieux d’une charge si belle,
58
N’eût voulu pour beaucoup en être soulagé.
59
Il marchait d’un pas relevé,
60
Et faisait sonner sa sonnette ;
61
Quand, l’ennemi se présentant,
62
Comme il en voulait à l’argent,
63
Sur le Mulet du fisc une troupe se jette,
64
Le saisit au frein et l’arrête.
65
Le mulet, en se défendant,
66
Se sent percé de coups ; il gémit, il soupire.
67
« Est-ce donc là, dit-il, ce qu’on m’avait promis ?
68
Ce Mulet qui me suit du danger se retire ;
69
Et moi j’y tombe et je péris !
70
– Ami, lui dit son camarade,
71
Il n’est pas toujours bon d’avoir un haut emploi :
72
Si tu n’avais servi qu’un meunier, comme moi,
73
Tu ne serais pas si malade. »
Le Loup et le Chien
74
Un Loup n’avait que les os et la peau,
75
Tant les chiens faisaient bonne garde.
76
Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
77
Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
78
L’attaquer, le mettre en quartiers,
79
Sire Loup l’eût fait volontiers ;
80
Mais il fallait livrer bataille,
81
Et le mâtin était de taille
82
À se défendre hardiment.
83
Le Loup donc, l’aborde humblement,
84
Entre en propos, et lui fait compliment
85
Sur son embonpoint, qu’il admire.
86
« Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,
87
D’être aussi gras que moi, lui répartit le Chien.
88
Quittez les bois, vous ferez bien :
89
Vos pareils y sont misérables,
90
Cancres, hères, et pauvres diables,
91
Dont la condition est de mourir de faim.
92
Car, quoi ? rien d’assuré ; point de franche lippée ;
93
Tout à la pointe de l’épée.
94
Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin. »
95
Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
96
– Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
97
Portant bâtons, et mendiants ;
98
Flatter ceux du logis, à son maître complaire :
99
Moyennant quoi votre salaire
100
Sera force reliefs de toutes les façons :
101
Os de poulets, os de pigeons,
102
Sans parler de mainte caresse. »
103
Le Loup déjà se forge une félicité
104
Qui le fait pleurer de tendresse.
105
Chemin faisant, il vit le cou du Chien pelé.
106
« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ?
107
– Peu de chose.
108
– Mais encore ? – Le collier dont je suis attaché
109
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
110
– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
111
Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
112
– Il importe si bien, que de tous vos repas
113
Je ne veux en aucune sorte,
114
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
115
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encore.
La Génisse, la Chèvre, et la Brebis en société avec le Lion
116
La Génisse, la Chèvre, et leur sœur la Brebis,
117
Avec un fier lion, seigneur du voisinage,
118
Firent société, dit-on, au temps jadis,
119
Et mirent en commun le gain et le dommage.
120
Dans les lacs de la Chèvre un cerf se trouva pris.
121
Vers ses associés aussitôt elle envoie.
122
Eux venus, le Lion par ses ongles compta,
123
Et dit : « Nous sommes quatre à partager la proie. »
124
Puis, en autant de parts le cerf il dépeça ;
125
Prit pour lui la première en qualité de sire :
126
« Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,
127
C’est que je m’appelle Lion :
128
À cela l’on n’a rien à dire.
129
La seconde, par droit, me doit échoir encore :
130
Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.
131
Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.
132
Si quelqu’une de vous touche à la quatrième,
133
Je l’étranglerai tout d’abord. »
La Besace
134
Jupiter dit un jour : « Que tout ce qui respire
135
S’en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur :
136
Si dans son composé quelqu’un trouve à redire,
137
Il peut le déclarer sans peur ;
138
Je mettrai remède à la chose.
139
Venez, Singe ; parlez le premier, et pour cause.
140
Voyez ces animaux, faites comparaison
141
De leurs beautés avec les vôtres.
142
Êtes-vous satisfait ? – Moi ? dit-il ; pourquoi non ?
143
N’ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres ?
144
Mon portrait jusqu’ici ne m’a rien reproché ;
145
Mais pour mon frère l’Ours, on ne l’a qu’ébauché ;
146
Jamais, s’il me veut croire, il ne se fera peindre. »
147
L’Ours venant là-dessus, on crut qu’il s’allait plaindre.
148
Tant s’en faut : de sa forme il se loua très fort ;
149
Glosa sur l’Éléphant, dit qu’on pourrait encore
150
Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles ;
151
Que c’était une masse informe et sans beauté.
152
L’Éléphant étant écouté,
153
Tout sage qu’il était, dit des choses pareilles :
154
Il jugea qu’à son appétit
155
Dame Baleine était trop grosse.
156
Dame Fourmi trouva le Ciron trop petit,
157
Se croyant, pour elle, un colosse.
158
Jupin les renvoya s’étant censurés tous,
159
Du reste contents d’eux. Mais parmi les plus fous
160
Notre espèce excella ; car tout ce que nous sommes,
161
Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous,
162
Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes :
163
On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.
164
Le fabricateur souverain
165
Nous créa besaciers tous de même manière,
166
Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui :
167
Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
168
Et celle de devant pour les défauts d’autrui.
L’Hirondelle et les petits Oiseaux
169
Une hirondelle en ses voyages
170
Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
171
Peut avoir beaucoup retenu.
172
Celle-ci prévoyait jusqu’aux moindres orages,
173
Et, devant qu’ils ne fussent éclos,
174
Les annonçait aux matelots.
175
Il arriva qu’au temps que le chanvre se sème,
176
Elle vit un manant en couvrir maints sillons.
177
« Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons :
178
Je vous plains, car pour moi, dans ce péril extrême,
179
Je saurai m’éloigner, ou vivre en quelque coin.
180
Voyez-vous cette main qui par les airs chemine ?
181
Un jour viendra, qui n’est pas loin,
182
Que ce qu’elle répand sera votre ruine.
183
De là naîtront engins à vous envelopper,
184
Et lacets pour vous attraper,
185
Enfin, mainte et mainte machine
186
Qui causera dans la saison
187
Votre mort ou votre prison :
188
Gare la cage ou le chaudron !
189
C’est pourquoi, leur dit l’Hirondelle,
190
Mangez ce grain et croyez-moi. »
191
Les oiseaux se moquèrent d’elle :
192
Ils trouvaient aux champs trop de quoi.
193
Quand la chènevière fut verte,
194
L’Hirondelle leur dit : « Arrachez brin à brin
195
Ce qu’a produit ce mauvais grain,
196
Ou soyez sûrs de votre perte.
197
– Prophète de malheur, babillarde, dit-on,
198
Le bel emploi que tu nous donnes !
199
Il nous faudrait mille personnes
200
Pour éplucher tout ce canton. »
201
La chanvre étant tout à fait crue,
202
L’Hirondelle ajouta : « Ceci ne va pas bien ;
203
Mauvaise graine est tôt venue.
204
Mais puisque jusqu’ici l’on ne m’a crue en rien,
205
Dès que vous verrez que la terre
206
Sera couverte, et qu’à leurs blés
207
Les gens n’étant plus occupés
208
Feront aux oisillons la guerre ;
209
Quand reginglettes et réseaux
210
Attraperont petits oiseaux,
211
Ne volez plus de place en place,
212
Demeurez au logis ou changez de climat :
213
Imitez le Canard, la Grue ou la Bécasse.
214
Mais vous n’êtes pas en état
215
De passer, comme nous, les déserts et les ondes,
216
Ni d’aller chercher d’autres mondes ;
217
C’est pourquoi vous n’avez qu’un parti qui soit sûr,
218
C’est de vous enfermer aux trous de quelque mur. »
219
Les oisillons, las de l’entendre,
220
Se mirent à jaser aussi confusément
221
Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
222
Ouvrait la bouche seulement.
223
Il en prit aux uns comme aux autres :
224
Maint oisillon se vit esclave retenu.
225
Nous n’écoutons d’instincts que ceux qui sont les nôtres
226
Et ne croyons le mal que quand il est venu.
Le Rat de ville et le Rat des champs
227
Autrefois le Rat des villes
228
Invita le Rat des champs
229
D’une façon fort civile,
230
À des reliefs d’ortolans
231
Sur un tapis de Turquie
232
Le couvert se trouva mis.
233
Je laisse à penser la vie
234
Que firent ces deux amis.
235
Le régal fut fort honnête :
236
Rien ne manquait au festin ;
237
Mais quelqu’un troubla la fête
238
Pendant qu’ils étaient en train.
239
À la porte de la salle
240
Ils entendirent du bruit :
241
Le Rat de ville détale,
242
Son camarade le suit.
243
Le bruit cesse, on se retire :
244
Rats en campagne aussitôt ;
245
Et le citadin de dire :
246
« Achevons tout notre rôt.
247
– C’est assez, dit le rustique ;
248
Demain vous viendrez chez moi.
249
Ce n’est pas que je me pique
250
De tous vos festins de roi ;
251
Mais rien ne vient m’interrompre :
252
Je mange tout à loisir.
253
Adieu donc : Fi du plaisir
254
Que la crainte peut corrompre ! »
Le Loup et l’Agneau
255
La raison du plus fort est toujours la meilleure :
256
Nous l’allons montrer tout à l’heure.
257
Un Agneau se désaltérait
258
Dans le courant d’une onde pure ;
259
Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
260
Et que la faim en ces lieux attirait.
261
« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
262
Dit cet animal plein de rage :
263
Tu seras châtié de ta témérité.
264
– Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté
265
Ne se mette pas en colère ;
266
Mais plutôt qu’elle considère
267
Que je me vas désaltérant
268
Dans le courant,
269
Plus de vingt pas au-dessous d’elle ;
270
Et que par conséquent, en aucune façon,
271
Je ne puis troubler sa boisson.
272
– Tu la troubles, reprit cette bête cruelle ;
273
Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
274
– Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
275
Reprit l’Agneau, je tette encore ma mère
276
– Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
277
– Je n’en ai point. – C’est donc quelqu’un des tiens
278
Car vous ne m’épargnez guère,
279
Vous, vos bergers et vos chiens.
280
On me l’a dit : il faut que je me venge. »
281
Là-dessus, au fond des forêts
282
Le Loup l’emporte et puis le mange,
283
Sans autre forme de procès.
L’Homme et son Image
284
Pour M. le Duc de La Rochefoucauld.
285
Un Homme qui s’aimait sans avoir de rivaux
286
Passait dans son esprit pour le plus beau du monde :
287
Il accusait toujours les miroirs d’être faux,
288
Vivant plus que content dans une erreur profonde.
289
Afin de le guérir, le sort officieux
290
Présentait partout à ses yeux
291
Les conseillers muets dont se servent nos dames :
292
Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands,
293
Miroirs aux poches des galants,
294
Miroirs aux ceintures des femmes.
295
Que fait notre Narcisse ? Il se va confiner
296
Aux lieux les plus cachés qu’il peut s’imaginer,
297
N’osant plus des miroirs éprouver l’aventure.
298
Mais un canal, formé par une source pure,
299
Se trouve en ces lieux écartés :
300
Il s’y voit, il se fâche, et ses yeux irrités
301
Pensent apercevoir une chimère vaine.
302
Il fait tout ce qu’il peut pour éviter cette eau ;
303
Mais quoi ? le canal est si beau
304
Qu’il ne le quitte qu’avec peine.
305
On voit bien où je veux venir.
306
Je parle à tous ; et cette erreur extrême
307
Est un mal que chacun se plaît d’entretenir.
308
Notre âme, c’est cet Homme amoureux de lui-même ;
309
Tant de miroirs, ce sont les sottises d’autrui,
310
Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes ;
311
Et quant au canal, c’est celui
312
Que chacun sait, le livre des Maximes.
Le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues
313
Un envoyé du Grand Seigneur
314
Préférait, dit l’histoire, un jour chez l’Empereur
315
Les forces de son maître à celles de l’Empire.
316
Un Allemand se mit à dire :
317
« Notre prince a des dépendants
318
Qui, de leur chef, sont si puissants
319
Que chacun d’eux pourrait soudoyer une armée. »
320
Le chiaoux, homme de sens,
321
Lui dit : « Je sais, par renommée
322
Ce que chaque Électeur peut de monde fournir ;
323
Et cela me fait souvenir
324
D’une aventure étrange, et qui pourtant est vraie.
325
J’étais en un lieu sûr, lorsque je vis passer
326
Les cent têtes d’une Hydre au travers d’une haie.
327
Mon sang commence à se glacer ;
328
Et je crois qu’à moins on s’effraie.
329
Je n’en eus toutefois que la peur sans le mal :
330
Jamais le corps de l’animal
331
Ne put venir vers moi, ni trouver d’ouverture.
332
Je rêvais à cette aventure,
333
Quand un autre Dragon, qui n’avait qu’un seul chef,
334
Et bien plus d’une queue, à passer se présente.
335
Me voilà saisi derechef
336
D’étonnement et d’épouvante.
337
Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi :
338
Rien ne les empêcha ; l’un fit chemin à l’autre.
339
Je soutiens qu’il en est ainsi
340
De votre Empereur et du nôtre. »
Les voleurs et l’Âne
341
Pour un Âne enlevé deux voleurs se battaient :
342
L’un voulait le garder, l’autre le voulait vendre.
343
Tandis que coups de poing trottaient,
344
Et que nos champions songeaient à se défendre,
345
Arrive un troisième larron
346
Qui saisit maître Aliboron.
347
L’Âne, c’est quelquefois une pauvre province :
348
Les voleurs sont tel ou tel prince,
349
Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois.
350
Au lieu de deux, j’en ai rencontré trois :
351
Il est assez de cette marchandise.
352
De nul d’eux n’est souvent la province conquise :
353
Un quart voleur survient, qui les accorde net
354
En se saisissant du Baudet.
Simonide préservé par les Dieux
355
On ne peut trop louer trois sortes de personnes :
356
Les Dieux, sa maîtresse et son roi.
357
Malherbe le disait, j’y souscris, quant à moi ;
358
Ce sont maximes toujours bonnes.
359
La louange chatouille et gagne les esprits :
360
Voyons comme les Dieux l’ont quelquefois payée.
361
Simonide avait entrepris
362
L’éloge d’un Athlète, et, la chose essayée,
363
Il trouva son sujet plein de récits tout nus.
364
Les parents de l’Athlète étaient gens inconnus ;
365
Son père, un bon bourgeois ; lui, sans autre mérite ;
366
Matière infertile et petite.
367
Le Poète d’abord, parla de son héros.
368
Après en avoir dit ce qu’il en pouvait dire,
369
Il se jette à côté, se met sur le propos
370
De Castor et Pollux ; ne manque pas d’écrire
371
Que leur exemple était aux lutteurs glorieux ;
372
Élève leurs combats, spécifiant les lieux
373
Où ces frères s’étaient signalés davantage ;
374
Enfin l’éloge de ces dieux
375
Faisait les deux tiers de l’ouvrage.
376
L’Athlète avait promis d’en payer un talent ;
377
Mais, quand il le vit, le galant
378
N’en donna que le tiers ; et dit, fort franchement
379
Que Castor et Pollux acquittassent le reste.
380
« Faites-vous contenter par ce couple céleste.
381
Je veux vous traiter cependant :
382
Venez souper chez moi ; nous ferons bonne vie :
383
Les conviés sont gens choisis,
384
Mes parents, mes meilleurs amis,
385
Soyez donc de la compagnie. »
386
Simonide promit. Peut-être qu’il eut peur
387
De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.
388
Il vient : l’on festine, l’on mange.
389
Chacun étant en belle humeur,
390
Un domestique accourt, l’avertit qu’à la porte
391
Deux hommes demandaient à le voir promptement.
392
Il sort de table ; et la cohorte
393
N’en perd pas un seul coup de dent.
394
Ces deux hommes étaient les gémeaux de l’éloge.
395
Tous deux lui rendent grâce, et, pour prix de ses vers,
396
Ils l’avertissent qu’il déloge,
397
Et que cette maison va tomber à l’envers.
398
La prédiction en fut vraie.
399
Un pilier manque ; et le plafond
400
Ne trouvant plus rien qui l’étaie,
401
Tombe sur le festin, brise plats et flacons,
402
N’en fait pas moins aux échansons.
403
Ce ne fut pas le pis : car, pour rendre complète
404
La vengeance due au poète,
405
Une poutre cassa les jambes à l’Athlète,
406
Et renvoya les conviés
407
Pour la plupart estropiés.
408
La Renommée eut soin de publier l’affaire :
409
Chacun cria miracle. On doubla le salaire
410
Que méritaient les vers d’un homme aimé des Dieux.
411
Il n’était fils de bonne mère
412
Qui, les payant à qui mieux mieux,
413
Pour ses ancêtres n’en fit faire.
414
Je reviens à mon texte, et dis premièrement
415
Qu’on ne saurait manquer de louer largement
416
Les Dieux et leurs pareils ; de plus, que Melpomène
417
Souvent, sans déroger, trafique de sa peine ;
418
Enfin, qu’on doit tenir notre art en quelque prix.
419
Les grands se font honneur dès lors qu’ils nous font grâce :
420
Jadis l’Olympe et le Parnasse
421
Étaient frères et bons amis.
La Mort et le Malheureux
422
Un Malheureux appelait tous les jours
423
La Mort à son secours
424
« Ô Mort ! lui disait-il, que tu me sembles belle !
425
Viens vite, viens finir ma fortune cruelle ! »
426
La Mort crut, en venant, l’obliger en effet.
427
Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.
428
« Que vois-je ? cria-t-il : ôtez-moi cet objet ;
429
Qu’il est hideux ! que sa rencontre
430
Me cause d’horreur et d’effroi !
431
N’approche pas, ô Mort ! ô Mort, retire-toi ! »
432
Mécénas fut un galant homme ;
433
Il a dit quelque part : « Qu’on me rende impotent.
434
Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu’en somme
435
Je vive, c’est assez, je suis plus que content. »
436
Ne viens jamais, ô Mort ! on t’en dit tout autant.
La Mort et le Bûcheron
437
Un pauvre Bûcheron, tout couvert de ramée,
438
Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
439
Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,
440
Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
441
Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,
442
Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
443
Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?
444
En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
445
Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
446
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
447
Le créancier et la corvée
448
Lui font d’un malheureux la peinture achevée.
449
Il appelle la Mort ; elle vient sans tarder,
450
Lui demande ce qu’il faut faire.
451
« C’est, dit-il, afin de m’aider
452
À recharger ce bois ; tu ne tarderas guère. »
453
Le trépas vient tout guérir ;
454
Mais ne bougeons d’où nous sommes :
455
Plutôt souffrir que mourir,
456
C’est la devise des hommes.
L’Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses
457
Un Homme de moyen âge,
458
Et tirant sur le grison
459
Jugea qu’il était saison
460
De songer au mariage.
461
Il avait du comptant,
462
Et partant
463
De quoi choisir ; toutes voulaient lui plaire :
464
En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant ;
465
Bien adresser n’est pas petite affaire.
466
Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part :
467
L’une encore verte, et l’autre un peu bien mûre,
468
Mais qui réparait par son art
469
Ce qu’avait détruit la nature.
470
Ces deux veuves, en badinant,
471
En riant, en lui faisant fête,
472
L’allaient quelquefois testonnant,
473
C’est à dire ajustant sa tête.
474
La vieille, à tous moments, de sa part emportait
475
Un peu du poil noir qui restait,
476
Afin que son amant en fût plus à sa guise.
477
La jeune saccageait les poils blancs à son tour.
478
Toutes deux firent tant, que notre tête grise
479
Demeura sans cheveux, et se douta du tour.
480
« Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les Belles,
481
Qui m’avez si bien tondu :
482
J’ai plus gagné que perdu ;
483
Car d’hymen point de nouvelles.
484
Celle que je prendrais voudrait qu’à sa façon
485
Je vécusse, et non à la mienne.
486
Il n’est tête chauve qui tienne :
487
Je vous suis obligé, Belles, de la leçon. »
Le Renard et la Cigogne
488
Compère le Renard se mit un jour en frais,
489
Et retint à dîner commère la Cigogne.
490
Le régal fut petit et sans beaucoup d’apprêts :
491
Le galant, pour toute besogne,
492
Avait un brouet clair ; il vivait chichement.
493
Ce brouet fut par lui servi sur une assiette :
494
La Cigogne au long bec n’en put attraper miette,
495
Et le drôle eut lapé le tout en un moment.
496
Pour se venger de cette tromperie,
497
À quelque temps de là, la Cigogne le prie.
498
« Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis,
499
Je ne fais point cérémonie. »
500
À l’heure dite, il courut au logis
501
De la Cigogne son hôtesse ;
502
Loua très fort sa politesse ;
503
Trouva le dîner cuit à point :
504
Bon appétit surtout, Renards n’en manquent point.
505
Il se réjouissait à l’odeur de la viande
506
Mise en menus morceaux, et qu’il croyait friande.
507
On servit, pour l’embarrasser,
508
En un vase à long col et d’étroite embouchure.
509
Le bec de la Cigogne y pouvait bien passer ;
510
Mais le museau du sire était d’autre mesure.
511
Il lui fallut à jeun retourner au logis,
512
Honteux comme un Renard qu’une poule aurait pris,
513
Serrant la queue, et portant bas l’oreille.
514
Trompeurs, c’est pour vous que j’écris :
515
Attendez-vous à la pareille.
L’Enfant et le Maître d’école
516
Dans ce récit je prétends faire voir
517
D’un certain sot la remontrance vaine.
518
Un jeune Enfant dans l’eau se laissa choir
519
En badinant sur les bords de la Seine.
520
Le ciel permit qu’un saule se trouva,
521
Dont le branchage, après Dieu, le sauva ;
522
S’étant pris, dis-je, aux branches de ce saule,
523
Par cet endroit passe un Maître d’école ;
524
L’Enfant lui crie : « Au secours ! je péris. »
525
Le Magister, se tournant à ses cris,
526
D’un ton fort grave à contretemps s’avise
527
De le tancer : « Ah ! le petit babouin !
528
Voyez, dit-il, où l’a mis sa sottise !
529
Et puis, prenez de tels fripons le soin.
530
Que les parents sont malheureux qu’il faille
531
Toujours veiller à semblable canaille !
532
Qu’ils ont de maux ! et que je plains leur sort. »
533
Ayant tout dit, il mit l’Enfant à bord.
534
Je blâme ici plus de gens qu’on ne pense.
535
Tout babillard, tout censeur, tout pédant,
536
Se peut connaître au discours que j’avance.
537
Chacun des trois fait un peuple fort grand :
538
Le Créateur en a béni l’engeance.
539
En toute affaire, ils ne font que songer
540
Au moyen d’exercer leur langue.
541
Eh ! mon ami, tire-moi du danger,
542
Tu feras après ta harangue.
Le Coq et la Perle
543
Un jour un Coq détourna
544
Une perle, qu’il donna
545
Au beau premier lapidaire.
546
« Je la crois fine, dit-il ;
547
Mais le moindre grain de mil
548
Serait bien mieux mon affaire. »
549
Un ignorant hérita
550
D’un manuscrit qu’il porta
551
Chez son voisin le libraire.
552
« Je crois, dit-il, qu’il est bon ;
553
Mais le moindre ducaton
554
Serait bien mieux mon affaire. »
Les Frelons et les Mouches à miel
555
À l’œuvre on connaît l’artisan.
556
Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent :
557
Des Frelons les réclamèrent ;
558
Des Abeilles s’opposant,
559
Devant certaine Guêpe on traduisit la cause.
560
Il était malaisé de décider la chose :
561
Les témoins déposaient qu’autour de ces rayons
562
Des animaux ailés, bourdonnant, un peu longs,
563
De couleur fort tannée, et tels que les Abeilles,
564
Avaient longtemps paru. Mais quoi ! dans les Frelons
565
Ces enseignes étaient pareilles.
566
La Guêpe, ne sachant que dire à ces raisons,
567
Fit enquête nouvelle, et pour plus de lumière,
568
Entendit une fourmilière.
569
Le point n’en put être éclairci.
570
« De grâce, à quoi bon tout ceci ?
571
Dit une Abeille fort prudente.
572
Depuis tantôt six mois que la cause est pendante,
573
Nous voici comme aux premiers jours.
574
Pendant cela le miel se gâte.
575
Il est temps désormais que le juge se hâte :
576
N’a-t-il point assez léché l’ours ?
577
Sans tant de contredits, et d’interlocutoires,
578
Et de fatras, et de grimoires,
579
Travaillons, les Frelons et nous :
580
On verra qui sait faire, avec un suc si doux,
581
Des cellules si bien bâties. »
582
Le refus des Frelons fit voir
583
Que cet art passait leur savoir ;
584
Et la Guêpe adjugea le miel à leurs parties.
585
Plût à Dieu qu’on réglât ainsi tous les procès !
586
Que des Turcs en cela l’on suivît la méthode !
587
Le simple sens commun nous tiendrait lieu de code :
588
Il ne faudrait point tant de frais ;
589
Au lieu qu’on nous mange, on nous gruge,
590
On nous mine par des longueurs ;
591
On fait tant, à la fin, que l’huître est pour le juge,
592
Les écailles pour les plaideurs.
Le Chêne et le Roseau
593
Le Chêne un jour dit au Roseau :
594
« Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ;
595
Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;
596
Le moindre vent qui d’aventure
597
Fait rider la face de l’eau,
598
Vous oblige à baisser la tête ;
599
Cependant que mon front, au Caucase pareil,
600
Non content d’arrêter les rayons du soleil,
601
Brave l’effort de la tempête.
602
Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr.
603
Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
604
Dont je couvre le voisinage,
605
Vous n’auriez pas tant à souffrir ;
606
Je vous défendrais de l’orage ;
607
Mais vous naissez le plus souvent
608
Sur les humides bords des royaumes du vent.
609
La Nature envers vous me semble bien injuste.
610
– Votre compassion, lui répondit l’Arbuste,
611
Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci :
612
Les vents me sont moins qu’à vous redoutables ;
613
Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
614
Contre leurs coups épouvantables
615
Résisté sans courber le dos ;
616
Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots,
617
Du bout de l’horizon accourt avec furie
618
Le plus terrible des enfants
619
Que le nord eût portés jusque là dans ses flancs.
620
L’Arbre tient bon ; le Roseau plie.
621
Le vent redouble ses efforts,
622
Et fait si bien qu’il déracine
623
Celui de qui la tête au ciel était voisine,
624
Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.
Livre deuxième
Contre ceux qui ont le goût difficile
625
Quand j’aurais en naissant reçu de Calliope
626
Les dons qu’à ses amants cette muse a promis,
627
Je les consacrerais aux mensonges d’Ésope :
628
Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.
629
Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse
630
Que de savoir orner toutes ces fictions.
631
On peut donner du lustre à leurs inventions :
632
On le peut, je l’essaie ; un plus savant le fasse.
633
Cependant jusqu’ici d’un langage nouveau
634
J’ai fait parler le Loup et répondre l’Agneau ;
635
J’ai passé plus avant : les arbres et les plantes
636
Sont devenus chez moi créatures parlantes.
637
Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ?
638
« Vraiment, me diront nos critiques,
639
Vous parlez magnifiquement
640
De cinq ou six contes d’enfant. »
641
Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques
642
Et d’un style plus haut ? En voici : « Les Troyens,
643
« Après dix ans de guerre autour de leurs murailles,
644
« Avaient lassé les Grecs, qui, par mille moyens,
645
« Par mille assauts, par cent batailles,
646
« N’avaient pu mettre à bout cette fière cité ;
647
« Quand un cheval de bois, par Minerve inventé,
648
« D’un rare et nouvel artifice,
649
« Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse,
650
« Le vaillant Diomède, Ajax l’impétueux,
651
« Que ce colosse monstrueux
652
« Avec leurs escadrons devait porter dans Troie,
653
« Livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie :
654
« Stratagème inouï, qui des fabricateurs
655
« Paya la constance et la peine. »
656
« C’est assez, me dira quelqu’un de nos auteurs :
657
La période est longue, il faut reprendre haleine ;
658
Et puis votre cheval de bois,
659
Vos héros avec leurs phalanges,
660
Ce sont des contes plus étranges
661
Qu’un Renard qui cajole un corbeau sur sa voix :
662
De plus il vous sied mal d’écrire en si haut style. »
663
Eh bien ! baissons d’un ton. « La jalouse Amaryle
664
« Songeait à son Alcippe, et croyait de ses soins
665
« N’avoir que ses moutons et son chien pour témoins.
666
« Tircis, qui l’aperçut, se glisse entre des saules ;
667
« Il entend la bergère adressant ces paroles
668
« Au doux zéphyr, et le priant
669
« De les porter à son amant... »
670
Je vous arrête à cette rime,
671
Dira mon censeur à l’instant,
672
Je ne la tiens pas légitime,
673
Ni d’une assez grande vertu ;
674
Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte.
675
« Maudit censeur ! te tairas-tu ?
676
Ne saurai-je achever mon conte ?
677
C’est un dessein très dangereux
678
Que d’entreprendre de te plaire. »
679
Les délicats sont malheureux :
680
Rien ne saurait les satisfaire.
Conseil tenu par les Rats
681
Un Chat, nommé Rodilardus,
682
Faisait de rats telle déconfiture
683
Que l’on n’en voyait presque plus,
684
Tant il en avait mis dedans la sépulture.
685
Le peu qu’il en restait n’osant quitter son trou,
686
Ne trouvait à manger que le quart de son soûl ;
687
Et Rodilard passait, chez la gent misérable,
688
Non pour un chat, mais pour un diable.
689
Or, un jour qu’au haut et au loin
690
Le galant alla chercher sa femme,
691
Pendant tout le sabbat qu’il fit avec sa dame,
692
Le demeurant des rats tint chapitre en un coin
693
Sur la nécessité présente.
694
Dès l’abord, leur doyen, personne fort prudente,
695
Opina qu’il fallait, et plus tôt que plus tard,
696
Attacher un grelot au cou de Rodilard ;
697
Qu’ainsi, quand il irait en guerre,
698
De sa marche avertis, ils s’enfuiraient en terre ;
699
Qu’ils n’y savaient que ce moyen.
700
L’un dit : « Je n’y vais point, je ne suis pas si sot » ;
701
Chacun fut de l’avis de monsieur le Doyen :
702
Chose ne leur parut à tous plus salutaire.
703
La difficulté fut d’attacher le grelot.
704
L’autre : « Je ne saurais. » Si bien que sans rien faire
705
On se quitta. J’ai maints chapitres vus,
706
Qui pour néant se sont ainsi tenus ;
707
Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines,
708
Voire chapitres de chanoines.
709
Ne faut-il que délibérer,
710
La cour en conseillers foisonne :
711
Est-il besoin d’exécuter,
712
L’on ne rencontre plus personne.
Le Loup plaidant contre le Renard par-devant le Singe
713
Un Loup disait qu’on l’avait volé :
714
Un Renard, son voisin, d’assez mauvaise vie,
715
Pour ce prétendu vol par lui fut appelé.
716
Devant le Singe il fut plaidé,
717
Non point par avocats, mais par chaque partie,
718
Thémis n’avait point travaillé,
719
De mémoire de singe, à fait plus embrouillé.
720
Le magistrat suait en son lit de justice.
721
Après qu’on eut bien contesté,
722
Répliqué, crié, tempêté,
723
Le juge, instruit de leur malice,
724
Leur dit : « Je vous connais de longtemps, mes amis,
725
Et tous deux vous paierez l’amende :
726
Car toi, Loup, tu te plains, quoiqu’on ne t’ait rien pris ;
727
Et toi, Renard, as pris ce que l’on te demande. »
728
Le juge prétendait qu’à tort et à travers
729
On ne saurait manquer, condamnant un pervers.
Les deux Taureaux et une Grenouille
730
Deux Taureaux combattaient à qui posséderait
731
Une Génisse avec l’empire.
732
Une Grenouille en soupirait.
733
« Qu’avez-vous ? » se mit à lui dire
734
Quelqu’un du peuple croassant.
735
« Eh ! ne voyez-vous pas, dit-elle,
736
Que la fin de cette querelle
737
Sera l’exil de l’un ; que l’autre, le chassant,
738
Le fera renoncer aux campagnes fleuries ?
739
Il ne régnera plus sur l’herbe des prairies,
740
Viendra dans nos marais régner sur les roseaux ;
741
Et, nous foulant aux pieds jusque au fond des eaux,
742
Tantôt l’une, et puis l’autre, il faudra qu’on pâtisse
743
Du combat qu’a causé madame la Génisse. »
744
Cette crainte était de bon sens.
745
L’un des Taureaux en leur demeure
746
S’alla cacher à leurs dépens :
747
Il en écrasait vingt par heure.
748
Hélas, on voit que de tout temps
749
Les petits ont pâti des sottises des grands.
La Chauve-souris et les deux Belettes
750
Une Chauve-souris donna tête baissée
751
Dans un nid de Belette ; et sitôt qu’elle y fut,
752
L’autre, envers les Souris de longtemps courroucée,
753
Pour la dévorer accourut.
754
« Quoi ! vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire,
755
Après que votre race a tâché de me nuire !
756
N’êtes-vous pas souris ? Parlez sans fiction.
757
Oui, vous l’êtes ; ou bien je ne suis pas belette.
758
– Pardonnez-moi, dit la pauvrette,
759
Ce n’est pas ma profession.
760
Moi souris ! des méchants vous ont dit ces nouvelles.
761
Grâce à l’auteur de l’Univers,
762
Je suis oiseau ; voyez mes ailes :
763
Vive la gent qui fend les airs ! »
764
Sa raison plut, et sembla bonne.
765
Elle fait si bien qu’on lui donne
766
Liberté de se retirer.
767
Deux jours après, notre étourdie
768
Aveuglément va se fourrer
769
Chez une autre Belette, aux oiseaux ennemie.
770
La voilà derechef en danger de sa vie.
771
La dame du logis avec son long museau
772
S’en allait la croquer en qualité d’oiseau,
773
Quand elle protesta qu’on lui faisait outrage :
774
« Moi, pour telle passer ! Vous n’y regardez pas.
775
Qui fait l’oiseau ? c’est le plumage.
776
Je suis souris : vivent les Rats !
777
Jupiter confonde les Chats ! »
778
Par cette adroite répartie
779
Elle sauva deux fois sa vie.
780
Plusieurs se sont trouvés qui, d’écharpe changeant,
781
Aux dangers ainsi qu’elle, ont souvent fait la figue.
782
Le sage dit, selon les gens :
783
Vive le roi ! vive la ligue !
L’Oiseau blessé d’une flèche
784
Mortellement atteint d’une flèche empennée,
785
Un oiseau déplorait sa triste destinée,
786
Et disait, en souffrant un surcroît de douleur :
787
« Faut-il contribuer à son propre malheur !
788
Cruels humains ! Vous tirez de nos ailes
789
De quoi faire voler ces machines mortelles.
790
Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié :
791
Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre.
792
Des enfants de Japet toujours une moitié
793
Fournira des armes à l’autre. »
La Lice et sa compagne
794
Une Lice étant sur son terme,
795
Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant,
796
Fait si bien qu’à la fin sa compagne consent
797
De lui prêter sa hutte, où la Lice s’enferme.
798
Au bout de quelque temps sa compagne revient.
799
La Lice lui demande encore une quinzaine :
800
Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu’à peine.
801
Pour faire court, elle l’obtient.
802
Ce second terme échu, l’autre lui redemande
803
Sa maison, sa chambre, son lit.
804
La Lice cette fois montre les dents, et dit :
805
« Je suis prête à sortir avec toute ma bande,
806
Si vous pouvez nous mettre hors. »
807
Ses enfants étaient déjà forts.
808
Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette :
809
Pour tirer d’eux ce qu’on leur prête,
810
Il faut que l’on en vienne aux coups ;
811
Il faut plaider, il faut combattre.
812
Laissez-leur un pied chez vous,
813
Ils en auront bientôt pris quatre.
L’Aigle et l’Escarbot
814
L’Aigle donnait la chasse à maître Jean Lapin,
815
Qui droit à son terrier s’enfuyait au plus vite.
816
Le trou de l’Escarbot se rencontre en chemin.
817
Je laisse à penser si ce gîte
818
Était sûr ; mais où mieux ? Jean Lapin s’y blottit.
819
L’Aigle fondant sur lui nonobstant cet asile,
820
L’Escarbot intercède, et dit :
821
« Princesse des oiseaux, il vous est fort facile
822
D’enlever malgré moi ce pauvre malheureux ;
823
Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie ;
824
Et puisque Jean Lapin vous demande la vie,
825
Donnez-la-lui, de grâce, ou l’ôtez à tous deux :
826
C’est mon voisin, c’est mon compère. »
827
L’oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot,
828
Choque de l’aile l’Escarbot,
829
L’étourdit, l’oblige à se taire,
830
Enlève Jean Lapin. L’Escarbot indigné
831
Vole au nid de l’oiseau, fracasse, en son absence,
832
Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance :
833
Pas un seul ne fut épargné.
834
L’Aigle étant de retour, et voyant ce ménage,
835
Remplit le ciel de cris ; et, pour comble de rage,
836
Ne sait sur qui venger le tort qu’elle a souffert.
837
Elle gémit en vain ; sa plainte au vent se perd.
838
Il fallut pour cet an vivre en mère affligée.
839
L’an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut.
840
L’Escarbot prend son temps, fait faire aux œufs le saut :
841
La mort de Jean Lapin derechef est vengée.
842
Ce second deuil fut tel, que l’écho de ces bois
843
N’en dormit de plus de six mois.
844
L’oiseau qui porte Ganymède
845
Du monarque des Dieux enfin implore l’aide,
846
Dépose en son giron ses œufs, et croit qu’en paix
847
Ils seront dans ce lieu ; que, pour ses intérêts,
848
Jupiter se verra contraint de les défendre :
849
Hardi qui les irait là prendre.
850
Aussi ne les y prit-on pas.
851
Leur ennemi changea de note,
852
Sur la robe du dieu fit tomber une crotte ;
853
Le dieu la secouant jeta les œufs à bas.
854
Quand l’Aigle sut l’inadvertance,
855
Elle menaça Jupiter
856
D’abandonner sa cour, d’aller vivre au désert,
857
De quitter toute dépendance,
858
Avec mainte autre extravagance.
859
Le pauvre Jupiter se tut :
860
Devant son tribunal l’Escarbot comparut,
861
Fit sa plainte, et conta l’affaire.
862
On fit entendre à l’Aigle, enfin qu’elle avait tort.
863
Mais les deux ennemis ne voulant point d’accord,
864
Le monarque des Dieux s’avisa, pour bien faire,
865
De transporter le temps où l’Aigle fait l’amour,
866
En une autre saison, quand la race escarbote
867
Est en quartier d’hiver, et comme la marmotte,
868
Se cache et ne voit point le jour.
Le Lion et le Moucheron
869
« Va-t-en, chétif insecte, excrément de la terre » :
870
C’est en ces mots que le Lion
871
Parlait un jour au Moucheron.
872
L’autre lui déclara la guerre :
873
« Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi
874
Me fasse peur, ni me soucie ?
875
Un bœuf est plus puissant que toi ;
876
Je le mène à ma fantaisie. »
877
À peine il achevait ces mots,
878
Que lui-même il sonna la charge,
879
Fut la trompette et le héros.
880
Dans l’abord il se met au large ;
881
Puis prend son temps, fond sur le cou
882
Du Lion, qu’il rend presque fou.
883
Le quadrupède écume, et son œil étincelle ;
884
Il rugit ; on se cache, on tremble à l’environ :
885
Et cette alarme universelle
886
Est l’ouvrage d’un Moucheron.
887
Un avorton de mouche en cent lieux le harcèle ;
888
Tantôt pique l’échine et tantôt le museau.
889
Tantôt entre au fond du naseau.
890
La rage alors se trouve à son faîte montée.
891
L’invisible ennemi triomphe, et rit de voir
892
Qu’il n’est griffe ni dent en la bête irritée
893
Qui de la mettre en sang lui fasse son devoir.
894
Le malheureux Lion se déchire lui-même,
895
Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs,
896
Bat l’air, qui n’en peut mais, et sa fureur extrême
897
Le fatigue, l’abat : le voilà sur les dents.
898
L’insecte du combat se retire avec gloire :
899
Comme il sonna la charge, il sonne la victoire,
900
Va partout l’annoncer, et rencontre en chemin
901
L’embuscade d’une Araignée ;
902
Il y rencontre aussi sa fin.
903
Quelle chose par là nous peut être enseignée ?
904
J’en vois deux, dont l’une est qu’entre nos ennemis
905
Les plus à craindre sont souvent les plus petits ;
906
L’autre, qu’aux grands périls tel a pu se soustraire,
907
Qui périt pour la moindre affaire.
L’Âne chargé d’éponges et l’Âne chargé de sel
908
Un ânier, son sceptre à la main,
909
Menait, en empereur romain,
910
Deux coursiers à longues oreilles.
911
L’un, d’éponges chargé, marchait comme un courrier ;
912
Et l’autre, se faisant prier,
913
Portait, comme on dit, les bouteilles :
914
Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins
915
Par monts, par vaux et par chemins,
916
Au gué d’une rivière à la fin arrivèrent,
917
Et fort empêchés se trouvèrent.
918
L’ânier, qui tous les jours traversait ce gué là,
919
Sur l’âne à l’éponge monta,
920
Chassant devant lui l’autre bête,
921
Qui, voulant en faire à sa tête,
922
Dans un trou se précipita,
923
Revint sur l’eau, puis échappa ;
924
Car au bout de quelques nagées,
925
Tout son sel se fondit si bien
926
Que le Baudet ne sentit rien
927
Sur ses épaules soulagées.
928
Camarade épongier prit exemple sur lui,
929
Comme un mouton qui va dessus la foi d’autrui.
930
Voilà mon Âne à l’eau ; jusqu’au col il se plonge,
931
Lui, le conducteur et l’éponge.
932
Tous trois burent d’autant : l’ânier et le Grison
933
Firent à l’éponge raison.
934
Celle-ci devint si pesante,
935
Et de tant d’eau s’emplit d’abord,
936
Que l’Âne succombant ne put gagner le bord.
937
L’ânier l’embrassait, dans l’attente
938
D’une prompte et certaine mort.
939
Quelqu’un vint au secours : qui ce fut, il n’importe ;
940
C’est assez qu’on ait vu par là qu’il ne faut point
941
Agir chacun de même sorte.
942
J’en voulais venir à ce point.
Le Lion et le Rat
943
Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde :
944
On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
945
De cette vérité deux fables feront foi,
946
Tant la chose en preuves abonde.
947
Entre les pattes d’un Lion
948
Un Rat sortit de terre assez à l’étourdie.
949
Le roi des animaux, en cette occasion,
950
Montra ce qu’il était, et lui donna la vie.
951
Ce bienfait ne fut pas perdu.
952
Quelqu’un aurait-il jamais cru
953
Qu’un lion d’un rat eût affaire ?
954
Cependant il advint qu’au sortir des forêts
955
Ce Lion fut pris dans des rets,
956
Dont ses rugissements ne le purent défaire.
957
Sire Rat accourut et fit tant par ses dents
958
Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.
959
Patience et longueur de temps
960
Font plus que force ni que rage.
La Colombe et la Fourmi
961
L’autre exemple est tiré d’animaux plus petits.
962
Le long d’un clair ruisseau buvait une Colombe,
963
Quand sur l’eau se penchant une Fourmi y tombe ;
964
Et dans cet océan l’on eût vu la Fourmi
965
S’efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
966
La Colombe aussitôt usa de charité :
967
Un brin d’herbe dans l’eau par elle étant jeté,
968
Ce fut un promontoire où la Fourmi arrive.
969
Elle se sauve ; et là-dessus
970
Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus.
971
Ce croquant, par hasard, avait une arbalète :
972
Dès qu’il voit l’oiseau de Vénus,
973
Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.
974
Tandis qu’à le tuer mon villageois s’apprête,
975
La Fourmi le pique au talon.
976
Le vilain retourne la tête :
977
La Colombe l’entend, part et tire de long.
978
Le souper du croquant avec elle s’envole :
979
Point de pigeon pour une obole.
L’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits
980
Un Astrologue un jour se laissa choir
981
Au fond d’un puits. On lui dit : « Pauvre bête,
982
Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,
983
Penses-tu lire au-dessus de ta tête ? »
984
Cette aventure en soi, sans aller plus avant,
985
Peut servir de leçon à la plupart des hommes.
986
Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes
987
Il en est peu qui fort souvent
988
Ne se plaisent d’entendre dire
989
Qu’au livre du Destin les mortels peuvent lire.
990
Mais ce livre, qu’Homère et les siens ont chanté,
991
Qu’est-ce, que le Hasard parmi l’antiquité,
992
Et parmi nous, la Providence ?
993
Or, du hasard il n’est point de science :
994
S’il en était, on aurait tort
995
De l’appeler hasard, ni fortune, ni sort,
996
Toutes choses très incertaines.
997
Quant aux volontés souveraines
998
De Celui qui fait tout, et rien qu’avec dessein,
999
Qui les sait, que lui seul ? Comment lire en son sein ?
1000
Aurait-il imprimé sur le front des étoiles
1001
Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?
1002
À quelle utilité ? Pour exercer l’esprit
1003
De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit ?
1004
Pour nous faire éviter des maux inévitables ?
1005
Nous rendre, dans les biens, de plaisir incapable ?
1006
Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus,
1007
Les convertir en maux devant qu’ils soient venus ?
1008
C’est erreur, ou plutôt c’est crime de le croire.
1009
Le firmament se meut, les astres font leur cours,
1010
Le soleil nous fuit tous les jours,
1011
Tous les jours sa clarté succède à l’ombre noire,
1012
Sans que nous en puissions autre chose inférer
1013
Que la nécessité de luire et d’éclairer,
1014
D’amener les saisons, de mûrir les semences,
1015
De verser sur les corps certaines influences.
1016
Du reste, en quoi répond au sort toujours divers
1017
Ce train toujours égal dont marche l’univers ?
1018
Charlatans, faiseurs d’horoscopes,
1019
Quittez les cours des princes de l’Europe ;
1020
Emmenez avec vous les souffleurs tout d’un temps :
1021
Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.
1022
Je m’emporte un peu trop : revenons à l’histoire
1023
De ce spéculateur qui fut contraint de boire.
1024
Outre la vanité de son art mensonger,
1025
C’est l’image de ceux qui bâillent aux chimères,
1026
Cependant qu’ils sont en danger,
1027
Soit pour eux, soit pour leurs affaires.
Le Lièvre et les Grenouilles
1028
Un Lièvre en son gîte songeait
1029
(Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) ;
1030
Dans un profond ennui ce Lièvre se plongeait :
1031
Cet animal est triste, et la crainte le ronge.
1032
« Les gens de naturel peureux
1033
Sont, disait-il, bien malheureux ;
1034
Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite,
1035
Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers.
1036
Voilà comme je vis : cette crainte maudite
1037
M’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts.
1038
– Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
1039
– Et la peur se corrige-t-elle ?
1040
Je crois même qu’en bonne foi
1041
Les hommes ont peur comme moi »
1042
Ainsi raisonnait notre Lièvre,
1043
Et cependant faisait le guet.
1044
Il était douteux, inquiet :
1045
Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.
1046
Le mélancolique animal,
1047
En rêvant à cette matière,
1048
Entend un léger bruit : ce lui fut un signal
1049
Pour s’enfuir devers sa tanière.
1050
Il s’en alla passer sur le bord d’un étang.
1051
Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes,
1052
Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
1053
« Oh ! dit-il, j’en fais faire autant
1054
Qu’on m’en fait faire ! Ma présence
1055
Effraye aussi les gens, je mets l’alarme au camp !
1056
Et d’où me vient cette vaillance ?
1057
Comment ! des animaux qui tremblent devant moi !
1058
Je suis donc un foudre de guerre ?
1059
Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre
1060
Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi. »
Le Coq et le Renard
1061
Sur la branche d’un arbre était en sentinelle
1062
Un vieux Coq adroit et matois.
1063
« Frère, dit un Renard, adoucissant sa voix,
1064
Nous ne sommes plus en querelle :
1065
Paix générale cette fois.
1066
Je viens te l’annoncer, descends, que je t’embrasse.
1067
Ne me retarde point, de grâce ;
1068
Je dois faire aujourd’hui vingt postes sans manquer.
1069
Les tiens et toi pouvez vaquer,
1070
Sans nulle crainte, à vos affaires ;
1071
Nous vous y servirons en frères.
1072
Faites-en les feux dès ce soir,
1073
Et cependant, viens recevoir
1074
Le baiser d’amour fraternel.
1075
– Ami, reprit le Coq, je ne pouvais jamais
1076
Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle
1077
Que celle
1078
De cette paix ;
1079
Et ce m’est une double joie
1080
De la tenir de toi. Je vois deux lévriers,
1081
Qui, je m’assure, sont courriers
1082
Que pour ce sujet on m’envoie.
1083
Ils vont vite, et seront dans un moment à nous
1084
Je descends : nous pourrons nous entre-baiser tous.
1085
– Adieu, dit le Renard, ma traite est longue à faire :
1086
Nous nous réjouirons du succès de l’affaire
1087
Une autre fois. » Le galant aussitôt
1088
Tire ses grègues, gagne au haut,
1089
Mal content de son stratagème.
1090
Et notre vieux coq en soi-même
1091
Se mit à rire de sa peur ;
1092
Car c’est double plaisir de tromper le trompeur.
Le Corbeau voulant imiter l’Aigle
1093
L’oiseau de Jupiter enlevant un mouton,
1094
Un corbeau, témoin de l’affaire,
1095
Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,
1096
En voulant sur l’heure autant faire.
1097
Il tourne à l’entour du troupeau,
1098
Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau,
1099
Un vrai mouton de sacrifice :
1100
On l’avait réservé pour la bouche des Dieux.
1101
Gaillard Corbeau disait, en le couvant des yeux :
1102
« Je ne sais qui fut ta nourrice ;
1103
Mais ton corps me paraît en merveilleux état :
1104
Tu me serviras de pâture »
1105
Sur l’animal bêlant à ces mots il s’abat.
1106
La moutonnière créature
1107
Pesait plus qu’un fromage, outre que sa toison
1108
Était d’une épaisseur extrême,
1109
Et mêlée à peu près de la même façon
1110
Que la barbe de Polyphème.
1111
Elle empêtra si bien les serres du Corbeau,
1112
Que le pauvre animal ne put faire retraite.
1113
Le berger vient, le prend, l’encage bien et beau
1114
Le donne à ses enfants pour servir d’amusette.
1115
Il faut se mesurer ; la conséquence est nette :
1116
Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.
1117
L’exemple est un dangereux leurre :
1118
Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs ;
1119
Où la guêpe a passé, le moucheron demeure.
Le Paon se plaignant à Junon
1120
Le Paon se plaignait à Junon.
1121
« Déesse, disait-il, ce n’est pas sans raison
1122
Que je me plains, que je murmure :
1123
Le chant dont vous m’avez fait don
1124
Déplaît à toute la nature ;
1125
Au lieu qu’un rossignol, chétive créature,
1126
Forme des sons aussi doux qu’éclatants,
1127
Est lui seul l’honneur du printemps. »
1128
Junon répondit en colère :
1129
« Oiseau jaloux, et qui devrais te taire,
1130
Est-ce à toi d’envier la voix du rossignol,
1131
Toi que l’on voit porter à l’entour de ton col
1132
Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies,
1133
Qui te panades, qui déploies
1134
Une si riche queue et qui semble à nos yeux
1135
La boutique d’un lapidaire ?
1136
Est-il quelque oiseau sous les cieux
1137
Plus que toi capable de plaire ?
1138
Tout animal n’a pas toutes propriétés.
1139
Nous vous avons donné diverses qualités :
1140
Les uns ont la grandeur et la force en partage ;
1141
Le faucon est léger, l’aigle plein de courage ;
1142
Le corbeau sert pour le présage ;
1143
La corneille avertit des malheurs à venir ;
1144
Tous sont contents de leur ramage.
1145
Cesse donc de te plaindre ; ou bien, pour te punir,
1146
Je t’ôterai ton plumage. »
La Chatte métamorphosée en Femme
1147
Un homme chérissait éperdument sa Chatte ;
1148
Il la trouvait mignonne, et belle, et délicate,
1149
Qui miaulait d’un ton fort doux :
1150
Il était plus fou que les fous.
1151
Cet homme donc, par prières, par larmes,
1152
Par sortilèges et par charmes,
1153
Fait tant qu’il obtient du Destin
1154
Que sa Chatte, en un beau matin,
1155
Devient femme ; et, le matin même,
1156
Maître sot en fait sa moitié.
1157
Le voilà fou d’amour extrême,
1158
De fou qu’il était d’amitié.
1159
Jamais la dame la plus belle
1160
Ne charma tant son favori
1161
Que fait cette épouse nouvelle
1162
Son hypocondre de mari.
1163
Il l’amadoue, elle le flatte ;
1164
Il n’y trouve plus rien de chatte.
1165
Et, poussant l’erreur jusqu’au bout,
1166
La croit femme en tout et partout ;
1167
Lorsque quelques souris qui rongeaient de la natte
1168
Troublèrent le repos des nouveaux mariés.
1169
Aussitôt la femme est sur pieds.
1170
Elle manqua son aventure.
1171
Souris de revenir, femme d’être en posture :
1172
Pour cette fois, elle accourut à point ;
1173
Car, ayant changé de figure,
1174
Les souris ne la craignaient point.
1175
Ce lui fut toujours une amorce,
1176
Tant le naturel a de force !
1177
Il se moque de tout, certain âge accompli.
1178
Le vase est imbibé, l’étoffe a pris son pli.
1179
En vain de son train ordinaire
1180
On le veut désaccoutumer :
1181
Quelque chose qu’on puisse faire,
1182
On ne saurait le réformer.
1183
Coups de fourche ni d’étrivières
1184
Ne lui font changer de manières ;
1185
Et fussiez-vous embâtonnés,
1186
Jamais vous n’en serez les maîtres.
1187
Qu’on lui ferme la porte au nez,
1188
Il reviendra par les fenêtres.
Le Lion et l’Âne chassant
1189
Le Roi des animaux se mit un jour en tête
1190
De giboyer : il célébrait sa fête.
1191
Le gibier du Lion, ce ne sont pas moineaux,
1192
Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux.
1193
Pour réussir dans cette affaire,
1194
Il se servit du ministère
1195
De l’Âne à la voix de Stentor.
1196
L’Âne à messer Lion fit office de cor.
1197
Le Lion le posta, le couvrit de ramée,
1198
Lui commanda de braire, assuré qu’à ce son
1199
Les moins intimidés fuiraient de leur maison.
1200
Leur troupe n’était pas encore accoutumée
1201
À la tempête de sa voix ;
1202
L’air en retentissait d’un bruit épouvantable :
1203
La frayeur saisissait les hôtes de ces bois,
1204
Tous fuyaient, tous tombaient au piège inévitable
1205
Où les attendait le Lion.
1206
« N’ai-je pas bien servi dans cette occasion ?
1207
Dit l’Âne, en se donnant tout l’honneur de la chasse.
1208
– Oui, reprit le Lion, c’est bravement crié :
1209
Si je ne connaissais ta personne et ta race,
1210
J’en serais moi-même effrayé. »
1211
L’Âne, s’il eût osé, se fut mis en colère,
1212
Encor qu’on le raillât avec juste raison ;
1213
Car qui pourrait souffrir un âne fanfaron ?
1214
Ce n’est pas là leur caractère.
Testament expliqué par Ésope
1215
Si ce qu’on dit d’Ésope est vrai,
1216
C’était l’oracle de la Grèce :
1217
Lui seul avait plus de sagesse
1218
Que tout l’Aréopage. En voici pour essai
1219
Une histoire des plus gentilles
1220
Et qui pourra plaire au lecteur.
1221
Un certain homme avait trois filles,
1222
Toutes trois de contraire humeur :
1223
Une buveuse, une coquette,
1224
La troisième, avare parfaite.
1225
Cet homme, par son testament,
1226
Selon les lois municipales,
1227
Leur laissa tout son bien par portions égales,
1228
Et donnant à leur mère tant,
1229
Payable quand chacune d’elles
1230
Ne posséderait plus sa contingente part.
1231
Le père mort, les trois femelles
1232
Courent au testament, sans attendre plus tard.
1233
On le lit, on tâche d’entendre
1234
La volonté du testateur ;
1235
Mais en vain ; car comment comprendre
1236
Qu’aussitôt que chacune sœur
1237
Ne possédera plus sa part héréditaire,
1238
Il lui faudra payer sa mère ?
1239
Ce n’est pas un fort bon moyen
1240
Pour payer, que d’être sans bien.
1241
Que voulait donc dire le père ?
1242
L’affaire est consultée, et tous les avocats,
1243
Après avoir tourné le cas
1244
En cent et cent mille manières,
1245
Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus,
1246
Et conseillent aux héritières
1247
De partager le bien sans songer au surplus.
1248
« Quant à la somme de la veuve,
1249
Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil trouve :
1250
Il faut que chaque sœur se charge par traité
1251
Du tiers, payable à volonté,
1252
Si mieux n’aime la mère en créer une rente,
1253
Dès le décès du mort courante. »
1254
La chose ainsi réglée, on composa trois lots :
1255
En l’un, les maisons de bouteille,
1256
Les buffets dressés sous la treille,
1257
La vaisselle d’argent, les cuvettes, les brocs,
1258
Les magasins de malvoisie,
1259
Les esclaves de bouche, et pour dire en deux mots,
1260
L’attirail de la goinfrerie ;
1261
Dans un autre, celui de la coquetterie,
1262
La maison de la ville et les meubles exquis,
1263
Les eunuques et les coiffeuses,
1264
Et les brodeuses,
1265
Les joyaux, les robes de prix ;
1266
Dans le troisième lot, les fermes, le ménage,
1267
Les troupeaux et le pâturage,
1268
Valets et bêtes de labeur.
1269
Ces lots faits, on jugea que le sort pourrait faire
1270
Que peut-être pas une sœur
1271
N’aurait ce qui lui pourrait plaire.
1272
Ainsi chacune prit son inclination,
1273
Le tout à l’estimation.
1274
Ce fut dans la ville d’Athènes
1275
Que cette rencontre arriva.
1276
Petits et grands, tout approuva
1277
Le partage et le choix : Ésope seul trouva
1278
Qu’après bien du temps et des peines
1279
Les gens avaient pris justement
1280
Le contre-pied du testament.
1281
« Si le défunt vivait, disait-il, que l’Attique
1282
Aurait de reproches de lui !
1283
Comment ! ce peuple, qui se pique
1284
D’être le plus subtil des peuples d’aujourd’hui,
1285
A si mal entendu la volonté suprême
1286
D’un testateur ? » Ayant ainsi parlé,
1287
Il fait le partage lui-même,
1288
Et donne à chaque sœur un lot contre son gré ;
1289
Rien qui pût être convenable,
1290
Partant rien aux sœurs d’agréable :
1291
À la coquette, l’attirail
1292
Qui suit les personnes buveuses ;
1293
La biberonne eut le bétail ;
1294
La ménagère eut les coiffeuses.
1295
Tel fut l’avis du Phrygien,
1296
Alléguant qu’il n’était moyen
1297
Plus sûr pour obliger les filles
1298
À se défaire de leur bien ;
1299
Qu’elles se marieraient dans les bonnes familles,
1300
Quand on leur verrait de l’argent ;
1301
Paieraient leur mère tout comptant ;
1302
Ne posséderaient plus les effets de leur père :
1303
Ce que disait le testament.
1304
Le peuple s’étonna comme il se pouvait faire
1305
Qu’un homme seul eût plus de sens
1306
Qu’une multitude de gens.
Livre troisième
Le Meunier, son Fils, et l’Âne
1307
à A. M. de Maucroix
1308
L’invention des arts étant un droit d’aînesse,
1309
Nous devons l’apologue à l’ancienne Grèce.
1310
Mais ce champ ne se peut tellement moissonner
1311
Que les derniers venus n’y trouvent à glaner.
1312
La feinte est un pays plein de terres désertes.
1313
Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.
1314
Je n’en veux dire un trait assez bien inventé ;
1315
Autrefois à Racan Malherbe l’a conté.
1316
Ces deux rivaux d’Horace, héritiers de sa lyre,
1317
Disciples d’Apollon, nos maîtres, pour mieux dire,
1318
Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins
1319
(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins),
1320
Racan commence ainsi : « Dites-moi, je vous prie,
1321
Vous qui devez savoir les choses de la vie,
1322
Qui par tous ses degrés avez déjà passé,
1323
Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé,
1324
À quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j’y pense.
1325
Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance.
1326
Dois-je dans la province établir mon séjour,
1327
Prendre emploi dans l’armée, ou bien charge à la Cour ?
1328
Tout au monde est mêlé d’amertume et de charmes :
1329
La guerre a ses douceurs, l’hymen a ses alarmes.
1330
Si je suivais mon goût, je saurais où buter ;
1331
Mais j’ai les miens, la cour, le peuple à contenter. »
1332
Malherbe là-dessus : « Contenter tout le monde !
1333
Écoutez ce récit avant que je réponde.
1334
J’ai lu dans quelque endroit qu’un Meunier et son Fils,
1335
L’un vieillard, l’autre enfant, non pas des plus petits,
1336
Mais garçon de quinze ans, si j’ai bonne mémoire,
1337
Allaient vendre leur Âne, un certain jour de foire.
1338
Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,
1339
On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;
1340
Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.
1341
Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre !
1342
Le premier qui les vit de rire s’éclata :
1343
« Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?
1344
Le plus âne des trois n’est pas celui qu’on pense. »
1345
Le Meunier, à ces mots, connaît son ignorance ;
1346
Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler.
1347
L’Âne, qui goûtait fort l’autre façon d’aller,
1348
Se plaint en son patois. Le Meunier n’en a cure ;
1349
Il fait monter son fils, il suit ; et d’aventure,
1350
Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut.
1351
Le plus vieux au garçon s’écria tant qu’il put :
1352
« Oh là ! oh ! descendez, que l’on ne vous le dise,
1353
Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise !
1354
C’était à vous de suivre, au vieillard de monter.
1355
– Messieurs, dit le Meunier, il vous faut contenter. »
1356
L’enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte ;
1357
Quand trois filles passant, l’une dit : « C’est grand’honte
1358
Qu’il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,
1359
Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis,
1360
Fait le veau sur son Âne, et pense être bien sage.
1361
– Il n’est, dit le Meunier, plus de veau à mon âge :
1362
Passez votre chemin, la fille, et m’en croyez. »
1363
Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,
1364
L’homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.
1365
Au bout de trente pas, une troisième troupe
1366
Trouve encore à gloser. L’un dit : « Ces gens sont fous !
1367
Le Baudet n’en peut plus ; il mourra sous leurs coups.
1368
Eh quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique !
1369
N’ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?
1370
Sans doute qu’à la foire ils vont vendre sa peau.
1371
– Parbleu, dit le Meunier, est bien fou du cerveau
1372
Qui prétend contenter tout le monde et son père.
1373
Essayons toutefois, si par quelque manière
1374
Nous en viendrons à bout. » Ils descendent tous deux.
1375
L’Âne, se prélassant, marche seul devant eux.
1376
Un quidam les rencontre, et dit : « Est-ce la mode
1377
Que Baudet aille à l’aise, et Meunier s’incommode ?
1378
Qui de l’Âne ou du Maître est fait pour se lasser ?
1379
Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.
1380
Ils usent leurs souliers, et conservent leur Âne.
1381
Nicolas, au rebours : car, quand il va voir Jeanne,
1382
Il monte sur sa bête ; et la chanson le dit.
1383
Beau trio de baudets ! » Le Meunier repartit :
1384
« Je suis âne, il est vrai, j’en conviens, je l’avoue ;
1385
Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,
1386
Qu’on dise quelque chose ou qu’on ne dise rien ;
1387
J’en veux faire à ma tête. » Il le fit, et fit bien.
1388
Quant à vous, suivez Mars, ou l’Amour, ou le Prince ;
1389
Allez, venez, courez ; demeurez en Province ;
1390
Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement :
1391
Les gens en parleront, n’en doutez nullement.
Les Membres et l’Estomac
1392
Je devais par la royauté
1393
Avoir commencé mon ouvrage.
1394
À la voir d’un certain côté,
1395
Messer Gaster en est l’image ;
1396
S’il a quelque besoin, tout le corps s’en ressent,
1397
De travailler pour lui les membres se lassant.
1398
Chacun d’eux résolut de vivre en gentilhomme,
1399
Sans rien faire, alléguant l’exemple de Gaster.
1400
« Il faudrait, disaient-ils, sans nous qu’il vécût d’air.
1401
Nous suons, nous peinons, comme bêtes de somme ;
1402
Et pour qui ? pour lui seul ; nous n’en profitons pas,
1403
Notre soin n’aboutit qu’à fournir ses repas.
1404
Chômons, c’est un métier qu’il veut nous faire
1405
apprendre. »
1406
Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,
1407
Les bras d’agir, les jambes de marcher.
1408
Tous dirent à Gaster qu’il en allât chercher.
1409
Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.
1410
Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ;
1411
Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur ;
1412
Chaque membre en souffrit, les forces se perdirent.
1413
Par ce moyen, les mutins virent
1414
Que celui qu’ils croyaient oisif et paresseux,
1415
À l’intérêt commun contribuait plus qu’eux.
1416
Ceci peut s’appliquer à la grandeur royale.
1417
Elle reçoit et donne, et la chose est égale.
1418
Tout travaille pour elle, et réciproquement
1419
Tout tire d’elle l’aliment.
1420
Elle fait subsister l’artisan de ses peines,
1421
Enrichit le marchand, gage le magistrat,
1422
Maintient le laboureur, donne paie au soldat,
1423
Distribue en cent lieux ses grâces souveraines,
1424
Entretient seule tout l’État.
1425
Ménénius le sut bien dire.
1426
La commune s’allait séparer du sénat.
1427
Les mécontents disaient qu’il avait tout l’empire,
1428
Le pouvoir, les trésors, l’honneur, la dignité ;
1429
Au lieu que tout le mal était de leur côté,
1430
Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre.
1431
Le peuple hors des murs était déjà posté,
1432
La plupart s’en allaient chercher une autre terre,
1433
Quand Ménénius leur fit voir
1434
Qu’ils étaient aux membres semblables,
1435
Et par cet apologue, insigne entre les fables,
1436
Les ramena dans leur devoir.
Le Loup devenu Berger
1437
Un loup qui commençait d’avoir petite part
1438
Aux brebis de son voisinage,
1439
Crut qu’il fallait s’aider de la peau du renard
1440
Et faire un nouveau personnage.
1441
Il s’habille en berger, endosse un hoqueton,
1442
Fait sa houlette d’un bâton,
1443
Sans oublier la cornemuse.
1444
Pour pousser jusqu’au bout la ruse,
1445
Il aurait volontiers écrit sur son chapeau :
1446
« C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau. »
1447
Sa personne étant ainsi faite
1448
Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,
1449
Guillot le sycophante approche doucement.
1450
Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l’herbette,
1451
Dormait alors profondément.
1452
Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette ;
1453
La plupart des brebis dormaient pareillement.
1454
L’hypocrite les laissa faire,
1455
Et pour pouvoir mener vers son fort les brebis
1456
Il voulut ajouter la parole aux habits,
1457
Chose qu’il croyait nécessaire.
1458
Mais cela gâta son affaire :
1459
Il ne put du pasteur contrefaire la voix.
1460
Le ton dont il parla fit retentir les bois,
1461
Et découvrit tout le mystère.
1462
Chacun se réveille à ce son,
1463
Les brebis, le chien, le garçon.
1464
Le pauvre Loup, dans cet esclandre,
1465
Empêché par son hoqueton,
1466
Ne put ni fuir ni se défendre.
1467
Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.
1468
Quiconque est Loup agisse en loup ;
1469
C’est le plus certain de beaucoup.
Les Grenouilles qui demandent un Roi
1470
Les Grenouilles, se lassant
1471
De l’état démocratique,
1472
Par leurs clameurs firent tant
1473
Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
1474
Il leur tomba du ciel un Roi tout pacifique :
1475
Ce Roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
1476
Que la gent marécageuse,
1477
Gent fort sotte et fort peureuse,
1478
S’alla cacher sous les eaux,
1479
Dans les joncs, dans les roseaux,
1480
Dans les trous du marécage,
1481
Sans oser de longtemps regarder au visage
1482
Celui qu’elles croyaient être un géant nouveau ;
1483
Or c’était un soliveau,
1484
De qui la gravité fit peur à la première
1485
Qui, de le voir s’aventurant,
1486
Osa bien quitter sa tanière.
1487
Elle approcha, mais en tremblant.
1488
Une autre la suivit, une autre en fit autant,
1489
Il en vint une fourmilière ;
1490
Et leur troupe à la fin se rendit familière
1491
Jusqu’à sauter sur l’épaule du Roi.
1492
Le bon Sire le souffre, et se tient toujours coi.
1493
Jupin en a bientôt la cervelle rompue.
1494
« Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue. »
1495
Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,
1496
Qui les croque, qui les tue,
1497
Qui les gobe à son plaisir,
1498
Et Grenouilles de se plaindre ;
1499
Et Jupin de leur dire : « Eh quoi ! votre désir
1500
À ses lois croit-il nous astreindre ?
1501
Vous auriez dû premièrement
1502
Garder votre gouvernement ;
1503
Mais, ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire
1504
Que votre premier Roi fût débonnaire et doux :
1505
De celui-ci contentez-vous,
1506
De peur d’en rencontrer un pire. »
Le Renard et le Bouc
1507
Capitaine Renard allait de compagnie
1508
Avec son ami Bouc des plus hauts encornés.
1509
Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ;
1510
L’autre était passé maître en fait de tromperie.
1511
La soif les obligea de descendre en un puits.
1512
Là chacun d’eux se désaltère.
1513
Après qu’abondamment tous deux en eurent pris,
1514
Le Renard dit au Bouc : « Que ferons-nous, compère ?
1515
Ce n’est pas tout de boire, il faut sortir d’ici.
1516
Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi ;
1517
Mets-les contre le mur. Le long de ton échine
1518
Je grimperai premièrement ;
1519
Puis sur tes cornes m’élevant,
1520
À l’aide de cette machine,
1521
De ce lieu-ci je sortirai,
1522
Après quoi je t’en tirerai.
1523
– Par ma barbe, dit l’autre, il est bon ; et je loue
1524
Les gens bien sensés comme toi.
1525
Je n’aurais jamais, quant à moi,
1526
Trouvé ce secret, je l’avoue. »
1527
Le Renard sort du puits, laisse son compagnon,
1528
Et vous lui fait un beau sermon
1529
Pour l’exhorter à patience.
1530
« Si le ciel t’eût, dit-il, donné par excellence
1531
Autant de jugement que de barbe au menton,
1532
Tu n’aurais pas, à la légère,
1533
Descendu dans ce puits. Or, adieu, j’en suis hors.
1534
Tâche de t’en tirer, et fais tous tes efforts :
1535
Car pour moi, j’ai certaine affaire
1536
Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin. »
1537
En toute chose il faut considérer la fin.
L’Aigle, la Laie, et la Chatte
1538
L’Aigle avait ses petits au haut d’un arbre creux.
1539
La Laie au pied, la Chatte entre les deux ;
1540
Et sans s’incommoder, moyennant ce partage,
1541
Mères et nourrissons faisaient leur tripotage.
1542
La Chatte détruisit par sa fourbe l’accord.
1543
Elle grimpa chez l’Aigle, et lui dit : « Notre mort
1544
(Au moins de nos enfants, car c’est tout un aux mères)
1545
Ne tardera possible guères.
1546
Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment
1547
Cette maudite Laie, et creuser une mine ?
1548
C’est pour déraciner le chêne assurément,
1549
Et de nos nourrissons attirer la ruine.
1550
L’arbre tombant, ils seront dévorés :
1551
Qu’ils s’en tiennent pour assurés.
1552
S’il m’en restait un seul, j’adoucirais ma plainte. »
1553
Au partir de ce lieu, qu’elle remplit de crainte,
1554
La perfide descend tout droit
1555
À l’endroit
1556
Où la Laie était en gésine.
1557
« Ma bonne amie et ma voisine,
1558
Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis :
1559
L’Aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits :
1560
Obligez-moi de n’en rien dire ;
1561
Son courroux tomberait sur moi. »
1562
Dans cette autre famille ayant semé l’effroi,
1563
La Chatte en son trou se retire.
1564
L’Aigle n’ose sortir, ni pourvoir aux besoins
1565
De ses petits ; la Laie encore moins :
1566
Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins,
1567
Ce doit être celui d’éviter la famine.
1568
À demeurer chez soi l’une et l’autre s’obstine
1569
Pour secourir les siens dedans l’occasion :
1570
L’oiseau royal, en cas de mine,
1571
La Laie, en cas d’irruption.
1572
La faim détruisit tout : il ne resta personne.
1573
De la gent marcassine et de la gent aiglonne,
1574
Qui n’allât de vie à trépas :
1575
Grand renfort pour messieurs les Chats.
1576
Que ne sait point ourdir une langue traîtresse
1577
Par sa pernicieuse adresse !
1578
Des malheurs qui sont sortis
1579
De la boîte de Pandore,
1580
Celui qu’à meilleur droit tout l’Univers abhorre,
1581
C’est la fourbe, à mon avis.
L’Ivrogne et sa Femme
1582
Chacun a son défaut où toujours il revient :
1583
Honte ni peur n’y remédie.
1584
Sur ce propos, d’un conte il me souvient :
1585
Je ne dis rien que je n’appuie
1586
De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus
1587
Altérait sa santé, son esprit et sa bourse.
1588
Telles gens n’ont pas fait la moitié de leur course
1589
Qu’ils sont au bout de leurs écus.
1590
Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille,
1591
Avait laissé ses sens au fond d’une bouteille,
1592
Sa femme l’enferma dans un certain tombeau.
1593
Là, les vapeurs du vin nouveau
1594
Cuvèrent à loisir. À son réveil il trouve
1595
L’attirail de la mort à l’entour de son corps :
1596
Un luminaire, un drap des morts.
1597
« Oh ! dit-il, qu’est ceci ? Ma femme est-elle veuve ? »
1598
Là-dessus, son épouse, en habit d’Alecton,
1599
Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton,
1600
Vient au prétendu mort, approche de sa bière,
1601
Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.
1602
L’époux alors ne doute en aucune manière
1603
Qu’il ne soit citoyen d’enfer.
1604
« Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme.
1605
– La cellerière du royaume
1606
De Satan, reprit-elle ; et je porte à manger
1607
À ceux qu’enclôt la tombe noire. »
1608
Le mari repart, sans songer :
1609
« Tu ne leur portes point à boire ? »
La Goutte et l’Araignée
1610
Quand l’Enfer eut produit la Goutte et l’Araignée,
1611
« Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter
1612
D’être pour l’humaine lignée
1613
Également à redouter.
1614
Or, avisons aux lieux qu’il vous faut habiter.
1615
Voyez-vous ces cases étroites,
1616
Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés ?
1617
Je me suis proposé d’en faire vos retraites.
1618
Tenez donc, voici deux bûchettes ;
1619
Accommodez-vous, ou tirez.
1620
– Il n’est rien, dit l’Aragne, aux cases qui me plaise. »
1621
L’autre, tout au rebours, voyant les palais pleins
1622
De ces gens nommés médecins,
1623
Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise.
1624
Elle prend l’autre lot, y plante le piquet,
1625
S’étend à son plaisir sur l’orteil d’un pauvre homme,
1626
Disant : « Je ne crois pas qu’en ce poste je chomme,
1627
Ni que d’en déloger et faire mon paquet
1628
Jamais Hippocrate me somme. »
1629
L’Aragne cependant se campe en un lambris,
1630
Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie,
1631
Travaille à demeurer : voilà sa toile ourdie,
1632
Voilà des moucherons de pris.
1633
Une servante vient balayer tout l’ouvrage.
1634
Autre toile tissue, autre coup de balai.
1635
Le pauvre bestion tous les jours déménage.
1636
Enfin, après un vain essai,
1637
Il va trouver la Goutte. Elle était en campagne,
1638
Plus malheureuse mille fois
1639
Que la plus malheureuse Aragne.
1640
Son hôte la menait tantôt fendre du bois,
1641
Tantôt fouir, houer. Goutte bien tracassée
1642
Est, dit-on, à demi pansée.
1643
« Oh ! je ne saurais plus, dit-elle, y résister.
1644
Changeons, ma sœur l’Aragne. » Et l’autre d’écouter :
1645
Elle la prend au mot, se glisse en la cabane :
1646
Point de coup de balai qui l’oblige à changer.
1647
La Goutte, d’autre part, va tout droit se loger
1648
Chez un prélat qu’elle condamne
1649
À jamais du lit ne bouger.
1650
Cataplasmes, Dieu sait ! Les gens n’ont point de honte
1651
De faire aller le mal toujours de pis en pis.
1652
L’une et l’autre trouva de la sorte son compte,
1653
Et fit très sagement de changer de logis.
Le Loup et la Cigogne
1654
Les loups mangent gloutonnement.
1655
Un Loup donc étant de frairie
1656
Se pressa, dit-on, tellement
1657
Qu’il en pensa perdre la vie :
1658
Un os lui demeura bien avant au gosier.
1659
De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier,
1660
Près de là passe une Cigogne.
1661
Il lui fait signe ; elle accourt.
1662
Voilà l’opératrice aussitôt en besogne.
1663
Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour,
1664
Elle demanda son salaire.
1665
« Votre salaire ? dit le Loup :
1666
Vous riez, ma bonne commère !
1667
Quoi ! ce n’est pas encore beaucoup
1668
D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?
1669
Allez, vous êtes une ingrate :
1670
Ne tombez jamais sous ma patte. »
Le Lion abattu par l’homme
1671
On exposait une peinture
1672
Où l’artisan avait tracé
1673
Un lion d’immense stature
1674
Par un seul homme terrassé.
1675
Les regardants en tiraient gloire.
1676
Un Lion en passant rabattit leur caquet :
1677
« Je vois bien, dit-il, qu’en effet
1678
On vous donne ici la victoire ;
1679
Mais l’ouvrier vous a déçus :
1680
Il avait liberté de feindre.
1681
Avec plus de raison nous aurions le dessus,
1682
Si mes confrères savaient peindre. »
Le Renard et les Raisins
1683
Certain Renard gascon, d’autres disent normand,
1684
Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
1685
Des raisins mûrs apparemment,
1686
Et couverts d’une peau vermeille.
1687
Le galant en eût fait volontiers un repas ;
1688
Mais comme il n’y pouvait atteindre :
1689
« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. »
1690
Fit-il pas mieux que de se plaindre ?
Le Cygne et le Cuisinier
1691
Dans une ménagerie
1692
De volatiles remplie
1693
Vivaient le Cygne et l’Oison :
1694
Celui-là destiné pour les regards du maître ;
1695
Celui-ci, pour son goût : l’un qui se piquait d’être
1696
Commensal du jardin, l’autre, de la maison.
1697
Des fossés du château faisant leurs galeries,
1698
Tantôt on les eût vus côte à côte nager,
1699
Tantôt courir sur l’onde, et tantôt se plonger,
1700
Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies.
1701
Un jour le Cuisinier, ayant trop bu d’un coup,
1702
Prit pour oison le Cygne ; et le tenant au cou,
1703
Il allait l’égorger, puis le mettre en potage.
1704
L’oiseau, prêt à mourir, se plaint en son ramage.
1705
Le Cuisinier fut fort surpris,
1706
Et vit bien qu’il s’était mépris.
1707
« Quoi ? je mettrais, dit-il, un tel chanteur en soupe !
1708
Non, non, ne plaise aux Dieux que jamais ma main coupe
1709
La gorge à qui s’en sert si bien ! »
1710
Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe
1711
Le doux parler ne nuit de rien.
Les Loups et les Brebis
1712
Après mille ans et plus de guerre déclarée,
1713
Les Loups firent la paix avecque les Brebis.
1714
C’était apparemment le bien des deux partis ;
1715
Car si les Loups mangeaient mainte bête égarée,
1716
Les bergers de leur peau se faisaient maints habits.
1717
Jamais de liberté, ni pour les pâturages,
1718
Ni d’autre part pour les carnages :
1719
Ils ne pouvaient jouir qu’en tremblant de leurs biens.
1720
La paix se conclut donc : on donne des otages ;
1721
Les Loups, leurs louveteaux ; et les Brebis, leurs chiens.
1722
L’échange en étant fait aux formes ordinaires
1723
Et réglé par des commissaires,
1724
Au bout de quelque temps que messieurs les louvats
1725
Se virent Loups parfaits et friands de tuerie,
1726
Ils vous prennent le temps que dans la bergerie
1727
Messieurs les Bergers n’étaient pas,
1728
Étranglent la moitié des agneaux les plus gras,
1729
Les emportent aux dents, dans les bois se retirent.
1730
Ils avaient averti leurs gens secrètement.
1731
Les chiens, qui, sur leur foi, reposaient sûrement,
1732
Furent étranglés en dormant :
1733
Cela fut sitôt fait qu’à peine ils le sentirent.
1734
Tout fut mis en morceaux ; un seul n’en échappa.
1735
Nous pouvons conclure de là
1736
Qu’il faut faire aux méchants guerre continuelle.
1737
La paix est fort bonne de soi,
1738
J’en conviens ; mais de quoi sert-elle
1739
Avec des ennemis sans foi ?
Le Lion devenu vieux
1740
Le Lion, terreur des forêts,
1741
Chargé d’ans et pleurant son antique prouesse,
1742
Fut enfin attaqué par ses propres sujets,
1743
Devenus forts par sa faiblesse.
1744
Le Cheval s’approchant lui donne un coup de pied ;
1745
Le Loup, un coup de dent, le Bœuf un coup de corne.
1746
Le malheureux Lion, languissant, triste, et morne,
1747
Peut à peine rugir, par l’âge estropié.
1748
Il attend son destin, sans faire aucunes plaintes ;
1749
Quand voyant l’Âne même à son antre accourir :
1750
« Ah ! c’est trop, lui dit-il ; je voulais bien mourir ;
1751
Mais c’est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. »
Philomèle et Progné
1752
Autrefois Progné l’hirondelle,
1753
De sa demeure s’écarta,
1754
Et loin des villes s’emporta
1755
Dans un bois où chantait la pauvre Philomèle.
1756
« Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ?
1757
Voici tantôt mille ans que l’on ne vous a vue :
1758
Je ne me souviens point que vous soyez venue,
1759
Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.
1760
Dites-moi, que pensez-vous faire ?
1761
Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ?
1762
– Ah ! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ? »
1763
Progné lui repartit : « Eh quoi ? cette musique,
1764
Pour ne chanter qu’aux animaux,
1765
Tout au plus à quelque rustique ?
1766
Le désert est-il fait pour des talents si beaux ?
1767
Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.
1768
Aussi bien, en voyant les bois,
1769
Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois,
1770
Parmi des demeures pareilles,
1771
Exerça sa fureur sur vos divins appas.
1772
– Et c’est le souvenir d’un si cruel outrage
1773
Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas.
1774
En voyant les hommes, hélas !
1775
Il m’en souvient bien davantage. »
La Femme noyée
1776
Je ne suis pas de ceux qui disent : « Ce n’est rien :
1777
C’est une femme qui se noie. »
1778
Je dis que c’est beaucoup ; et ce sexe vaut bien
1779
Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie.
1780
Ce que j’avance ici n’est point hors de propos,
1781
Puisqu’il s’agit en cette fable,
1782
D’une femme qui dans les flots
1783
Avait fini ses jours par un sort déplorable.
1784
Son époux en cherchait le corps,
1785
Pour lui rendre, en cette aventure,
1786
Les honneurs de la sépulture.
1787
Il arriva que sur les bords
1788
Du fleuve auteur de sa disgrâce,
1789
Des gens se promenaient ignorant l’accident.
1790
Ce mari donc leur demandant
1791
S’ils n’avaient de sa femme aperçu nulle trace :
1792
« Nulle, reprit l’un d’eux ; mais cherchez-la plus bas ;
1793
Suivez le fil de la rivière. »
1794
Un autre repartit : « Non, ne le suivez pas ;
1795
Rebroussez plutôt en arrière :
1796
Quelle que soit la pente et l’inclination
1797
Dont l’eau par sa course l’emporte,
1798
L’esprit de contradiction
1799
L’aura fait flotter d’autre sorte. »
1800
Cet homme se raillait assez hors de saison.
1801
Quant à l’humeur contredisante,
1802
Je ne sais s’il avait raison ;
1803
Mais que cette humeur soit ou non
1804
Le défaut du sexe et sa pente,
1805
Quiconque avec elle naîtra
1806
Sans faute avec elle mourra,
1807
Et jusqu’au bout contredira,
1808
Et, s’il peut, encor par-delà.
La Belette entrée dans un grenier
1809
Damoiselle Belette, au corps long et fluet,
1810
Entra dans un grenier par un trou fort étroit :
1811
Elle sortait de maladie.
1812
Là, vivant à discrétion,
1813
La galante fit chère lie,
1814
Mangea, rongea : Dieu sait la vie,
1815
Et le lard qui périt en cette occasion !
1816
La voilà, pour conclusion,
1817
Grasse, mafflue et rebondie.
1818
Au bout de la semaine, ayant dîné son soû,
1819
Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou,
1820
Ne peut plus repasser, et croit s’être méprise
1821
Après avoir fait quelques tours,
1822
« C’est, dit-elle, l’endroit : me voilà bien surprise ;
1823
J’ai passé par ici depuis cinq ou six jours. »
1824
Un Rat, qui la voyait en peine,
1825
Lui dit : « Vous aviez lors la panse un peu moins pleine.
1826
Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir.
1827
Ce que je vous dis là, l’on le dit à bien d’autres ;
1828
Mais ne confondons point, par trop approfondir,
1829
Leurs affaires avec les vôtres. »
Le Chat et un vieux Rat
1830
J’ai lu chez un conteur de Fables,
1831
Qu’un second Rodilard, l’Alexandre des Chats,
1832
L’Attila, le fléau des Rats,
1833
Rendait ces derniers misérables :
1834
J’ai lu, dis-je, en certain auteur,
1835
Que ce Chat exterminateur,
1836
Vrai Cerbère, était craint une lieue à la ronde :
1837
Il voulait de souris dépeupler tout le monde.
1838
Les planches qu’on suspend sur un léger appui,
1839
La mort-aux-rats, les souricières,
1840
N’étaient que jeux au prix de lui.
1841
Comme il voit que dans leurs tanières
1842
Les souris étaient prisonnières,
1843
Qu’elles n’osaient sortir, qu’il avait beau chercher,
1844
Le galant fait le mort, et du haut d’un plancher
1845
Se pend la tête en bas : la bête scélérate
1846
À de certains cordons se tenait par la patte.
1847
Le peuple des souris croit que c’est châtiment,
1848
Qu’il a fait un larcin de rôt ou de fromage,
1849
Égratigné quelqu’un, causé quelque dommage,
1850
Enfin, qu’on a pendu le mauvais garnement.
1851
Toutes, dis-je, unanimement
1852
Se promettent de rire à son enterrement,
1853
Mettent le nez en l’air, montrent un peu la tête,
1854
Puis rentrent dans leurs nids à rats,
1855
Puis ressortant font quatre pas,
1856
Puis enfin se mettent en quête.
1857
Mais voici bien une autre fête :
1858
Le pendu ressuscite ; et, sur ses pieds tombant,
1859
Attrape les plus paresseuses.
1860
« Nous en savons plus d’un, dit-il en les gobant :
1861
C’est tour de vieille guerre ; et vos cavernes creuses
1862
Ne vous sauveront pas, je vous en avertis :
1863
Vous viendrez toutes au logis. »
1864
Il prophétisait vrai : notre maître Mitis,
1865
Pour la seconde fois, les trompe et les affine,
1866
Blanchit sa robe et s’enfarine,
1867
Et, de la sorte déguisé,
1868
Se niche et se blottit dans une huche ouverte.
1869
Ce fut à lui bien avisé :
1870
La gent trotte-menu s’en vient chercher sa perte.
1871
Un Rat, sans plus, s’abstient d’aller flairer autour :
1872
C’était un vieux routier, il savait plus d’un tour ;
1873
Même il avait perdu sa queue à la bataille.
1874
« Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,
1875
S’écria-t-il de loin au général des chats.
1876
Je soupçonne dessous encore quelque machine.
1877
Rien ne te sert d’être farine ;
1878
Car, quand tu serais sac, je n’approcherais pas. »
1879
C’était bien dit à lui ; j’approuve sa prudence :
1880
Il était expérimenté,
1881
Et savait que la méfiance
1882
Est mère de la sûreté.
Livre quatrième
Le Lion amoureux
1883
à Mademoiselle de Sevigné.
1884
Sévigné, de qui les attraits
1885
Servent aux Grâces de modèle,
1886
Et qui naquîtes toute belle,
1887
À votre indifférence près,
1888
Pourriez-vous être favorable
1889
Aux jeux innocents d’une fable,
1890
Et voir, sans vous épouvanter,
1891
Un Lion qu’Amour sut dompter ?
1892
Amour est un étrange maître.
1893
Heureux qui peut ne le connaître
1894
Que par récit, lui ni ses Coups !
1895
Quand on en parle devant vous,
1896
Si la vérité vous offense,
1897
La fable au moins se peut souffrir :
1898
Celle-ci prend bien l’assurance
1899
De venir à vos pieds s’offrir,
1900
Par zèle et par reconnaissance.
1901
Du temps que les bêtes parlaient,
1902
Les lions entre autres voulaient
1903
Être admis dans notre alliance.
1904
Pourquoi non ? puisque leur engeance
1905
Valait la nôtre en ce temps-là,
1906
Ayant courage, intelligence,
1907
Et belle hure outre cela.
1908
Voici comment il en alla :
1909
Un Lion de haut parentage,
1910
En passant par un certain pré,
1911
Rencontra Bergère à son gré :
1912
Il la demande en mariage.
1913
Le père aurait fort souhaité
1914
Quelque gendre un peu moins terrible.
1915
La donner lui semblait bien dur ;
1916
La refuser n’était pas sûr ;
1917
Même un refus eût fait, possible,
1918
Qu’on eût vu quelque beau matin
1919
Un mariage clandestin.
1920
Car outre qu’en toute manière
1921
La belle était pour les gens fiers,
1922
Fille se coiffe volontiers
1923
D’amoureux à longue crinière.
1924
Le père donc ouvertement
1925
N’osant renvoyer notre amant,
1926
Lui dit : « Ma fille est délicate ;
1927
Vos griffes la pourront blesser
1928
Quand vous voudrez la caresser.
1929
Permettez donc qu’à chaque patte
1930
On vous les rogne, et pour les dents,
1931
Qu’on vous les lime en même temps :
1932
Vos baisers en seront moins rudes,
1933
Et pour vous plus délicieux ;
1934
Car ma fille y répondra mieux,
1935
Étant sans ces inquiétudes. »
1936
Le Lion consent à cela,
1937
Tant son âme était aveuglée !
1938
Sans dents ni griffes le voilà,
1939
Comme place démantelée.
1940
On lâcha sur lui quelques chiens :
1941
Il fit fort peu de résistance.
1942
Amour, Amour, quand tu nous tiens
1943
On peut bien dire : « Adieu prudence. »
Le Berger et la Mer
1944
Du rapport d’un troupeau, dont il vivait sans soins,
1945
Se contenta longtemps un voisin :
1946
Si sa fortune était petite,
1947
Elle était sûre tout au moins.
1948
À la fin, les trésors déchargés sur la plage
1949
Le tentèrent si bien qu’il vendit son troupeau,
1950
Trafiqua de l’argent, le mit entier sur l’eau.
1951
Cet argent périt par naufrage.
1952
Son maître fut réduit à garder les brebis,
1953
Non plus berger en chef comme il était jadis,
1954
Quand ses propres moutons paissaient sur le rivage :
1955
Celui qui s’était vu Corydon ou Tircis
1956
Fut Pierrot, et rien davantage.
1957
Au bout de quelque temps il fit quelques profits,
1958
Racheta des bêtes à laine ;
1959
Et comme un jour les vents, retenant leur haleine,
1960
Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux :
1961
« Vous voulez de l’argent, ô mesdames les Eaux,
1962
Dit-il ; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre :
1963
Ma foi ! vous n’aurez pas le nôtre. »
1964
Ceci n’est pas un conte à plaisir inventé.
1965
Je me sers de la vérité
1966
Pour montrer, par expérience,
1967
Qu’un sou, quand il est assuré,
1968
Vaut mieux que cinq en espérance ;
1969
Qu’il se faut contenter de sa condition ;
1970
Qu’aux conseils de la mer et de l’ambition
1971
Nous devons fermer les oreilles.
1972
Pour un qui s’en louera, dix mille s’en plaindront.
1973
La mer promet monts et merveilles :
1974
Fiez-vous-y, les vents et les voleurs viendront.
La Mouche et la Fourmi
1975
La Mouche et la Fourmi contestaient de leur prix.
1976
« Ô Jupiter ! dit la première,
1977
Faut-il que l’amour-propre aveugle les esprits
1978
D’une si terrible manière,
1979
Qu’un vil et rampant animal
1980
À la fille de l’air ose se dire égal !
1981
Je hante les palais, je m’assieds à ta table :
1982
Si l’on t’immole un bœuf, j’en goûte devant toi ;
1983
Pendant que celle-ci, chétive et misérable,
1984
Vit trois jours d’un fétu qu’elle a traîné chez soi.
1985
Mais, ma mignonne, dites-moi,
1986
Vous campez-vous jamais sur la tête d’un roi
1987
D’un empereur, ou d’une belle ?
1988
Je le fais ; et je baise un beau sein quand je veux ;
1989
Je me joue entre des cheveux ;
1990
Je rehausse d’un teint la blancheur naturelle ;
1991
Et la dernière main que met à sa beauté
1992
Une femme allant en conquête,
1993
C’est un ajustement des mouches emprunté.
1994
Puis allez-moi rompre la tête
1995
De vos greniers ! – Avez-vous dit ?
1996
Lui répliqua la ménagère.
1997
Vous hantez les palais ; mais on vous y maudit.
1998
Et quant à goûter la première
1999
De ce qu’on sert devant les Dieux,
2000
Croyez-vous qu’il en vaille mieux ?
2001
Si vous entrez partout, aussi font les profanes.
2002
Sur la tête des rois et sur celle des ânes
2003
Vous allez vous planter, je n’en disconviens pas ;
2004
Et je sais que d’un prompt trépas
2005
Cette importunité bien souvent est punie.
2006
Certain ajustement, dites-vous, rend jolie.
2007
J’en conviens : il est noir ainsi que vous et moi.
2008
Je veux qu’il ait nom mouche : est-ce un sujet pourquoi
2009
Vous fassiez assez sonner vos mérites ?
2010
Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites ?
2011
Cessez donc de tenir un langage si vain :
2012
N’ayez plus ces hautes pensées.
2013
Les mouches de cour sont chassées ;
2014
Les mouchards sont pendus ; et vous mourrez de faim,
2015
De froid, de langueur, de misère,
2016
Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.
2017
Alors je jouirai du fruit de mes travaux.
2018
Je n’irai, par monts ni par vaux,
2019
M’exposer au vent, à la pluie ;
2020
Je vivrai sans mélancolie :
2021
Le soin que j’aurai pris de soin m’exemptera.
2022
Je vous enseignerai par là
2023
Ce que c’est qu’une fausse ou véritable gloire.
2024
Adieu ; je perds le temps : laissez-moi travailler ;
2025
Ni mon grenier, ni mon armoire
2026
Ne se remplit à babiller. »
Le Jardinier et son Seigneur
2027
Un amateur du jardinage,
2028
Demi-bourgeois, demi-manant,
2029
Possédait en certain village
2030
Un jardin assez propre, et le clos attenant.
2031
Il avait de plant vif fermé cette étendue.
2032
Là croissait à plaisir l’oseille et la laitue,
2033
De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
2034
Peu de jasmin d’Espagne, et force serpolet.
2035
Cette félicité par un lièvre troublée
2036
Fit qu’au Seigneur du Bourg notre homme se plaignit.
2037
« Ce maudit animal vient prendre sa goulée
2038
Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit ;
2039
Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit :
2040
Il est sorcier, je crois. – Sorcier ? je l’en défie,
2041
Repartit le Seigneur. Fût-il diable, Miraut,
2042
En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.
2043
Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie.
2044
– Et quand ? – Et dès demain, sans tarder plus longtemps. »
2045
La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
2046
« Çà, déjeunons, dit-il : vos poulets sont-ils tendres ?
2047
La fille du logis, qu’on vous voie, approchez :
2048
Quand la marierons-nous ? quand aurons-nous des gendres ?
2049
Bonhomme, c’est ce coup qu’il faut, vous m’entendez
2050
Qu’il faut fouiller à l’escarcelle. »
2051
Disant ces mots, il fait connaissance avec elle,
2052
Auprès de lui la fait asseoir,
2053
Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir,
2054
Toutes sottises dont la belle
2055
Se défend avec grand respect ;
2056
Tant qu’au père à la fin cela devient suspect.
2057
Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.
2058
« De quand sont vos jambons ? ils ont fort bonne mine.
2059
– Monsieur, ils sont à vous. – Vraiment ! dit le Seigneur,
2060
Je les reçois, et de bon cœur. »
2061
Il déjeune très bien ; aussi fait sa famille,
2062
Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endentés :
2063
Il commande chez l’hôte, y prend des libertés,
2064
Boit son vin, caresse sa fille.
2065
L’embarras des chasseurs succède au déjeuné.
2066
Chacun s’anime et se prépare :
2067
Les trompes et les cors font un tel tintamarre
2068
Que le bonhomme est étonné.
2069
Le pis fut que l’on mit en piteux équipage
2070
Le pauvre potager ; adieu planches, carreaux ;
2071
Adieu chicorée et poireaux ;
2072
Adieu de quoi mettre au potage.
2073
Le lièvre était gîté dessous un maître chou.
2074
On le quête ; on le lance, il s’enfuit par un trou,
2075
Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie
2076
Que l’on fit à la pauvre haie
2077
Par ordre du Seigneur ; car il eût été mal
2078
Qu’on n’eût pu du jardin sortir tout à cheval.
2079
Le bonhomme disait : « Ce sont là jeux de prince. »
2080
Mais on le laissait dire ; et les chiens et les gens
2081
Firent plus de dégât en une heure de temps
2082
Que n’en auraient fait en cent ans
2083
Tous les lièvres de la province.
2084
Petits princes, videz vos débats entre vous :
2085
De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
2086
Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
2087
Ni les faire entrer sur vos terres.
L’Âne et le petit Chien
2088
Ne forçons point notre talent,
2089
Nous ne ferions rien avec grâce :
2090
Jamais un lourdaud, quoi qu’il fasse,
2091
Ne saurait passer pour galant.
2092
Peu de gens, que le ciel chérit et gratifie,
2093
Ont le don d’agréer infus avec la vie.
2094
C’est un point qu’il leur faut laisser,
2095
Et ne pas ressembler à l’Âne de la Fable,
2096
Qui, pour se rendre plus aimable
2097
Et plus cher à son maître, alla le caresser.
2098
« Comment ? disait-il en son âme,
2099
Ce Chien, parce qu’il est mignon,
2100
Vivra de pair à compagnon
2101
Avec monsieur, avec madame ;
2102
Et j’aurai des coups de bâton ?
2103
Que fait-il ? il donne la patte ;
2104
Puis aussitôt il est baisé :
2105
S’il en faut faire autant afin que l’on me flatte,
2106
Cela n’est pas bien malaisé. »
2107
Dans cette admirable pensée,
2108
Voyant son maître en joie, il s’en vient lourdement,
2109
Lève une corne toute usée,
2110
La lui porte au menton fort amoureusement,
2111
Non sans accompagner, pour plus grand ornement,
2112
De son chant gracieux cette action hardie.
2113
« Oh ! oh ! quelle caresse ! et quelle mélodie !
2114
Dit le maître aussitôt. Holà, Martin-bâton ! »
2115
Martin-bâton accourt ; l’Âne change de ton.
2116
Ainsi finit la comédie.
Le Combat des Rats et des Belettes
2117
La nation des Belettes,
2118
Non plus que celle des Chats,
2119
Ne veut aucun bien aux Rats ;
2120
Et, sans les portes étroites
2121
De leurs habitations,
2122
L’animal à longue échine
2123
En ferait, je m’imagine,
2124
De grandes destructions.
2125
Or une certaine année
2126
Qu’il en était à foison,
2127
Leur roi, nommé Ratapon,
2128
Mit en campagne une armée.
2129
Les Belettes, de leur part,
2130
Déployèrent l’étendard.
2131
Si l’on croit la renommée,
2132
La victoire balança :
2133
Plus d’un guéret s’engraissa
2134
Du sang de plus d’une bande.
2135
Mais la perte la plus grande
2136
Tomba presque en tous endroits
2137
Sur le peuple souriquois.
2138
Sa déroute fut entière,
2139
Quoi que pût faire Artarpax,
2140
Psicarpax, Méridarpax,
2141
Qui, tout couverts de poussière,
2142
Soutinrent assez longtemps
2143
Les efforts des combattants.
2144
Leur résistance fut vaine :
2145
Il fallut céder au sort :
2146
Chacun s’enfuit au plus fort,
2147
Tant soldat que capitaine.
2148
Les princes périrent tous.
2149
La racaille, dans des trous
2150
Trouvant sa retraite prête,
2151
Se sauva sans grand travail.
2152
Mais les seigneurs sur leur tête
2153
Ayant chacun un plumail,
2154
Des cornes ou des aigrettes,
2155
Soit comme marques d’honneur,
2156
Soit afin que les Belettes
2157
En conçussent plus de peur,
2158
Cela causa leur malheur.
2159
Trou, ni fente, ni crevasse
2160
Ne fut large assez pour eux,
2161
Au lieu que la populace
2162
Entrait dans les moindres creux.
2163
La principale jonchée
2164
Fut donc des principaux Rats.
2165
Une tête empanachée
2166
N’est pas petit embarras.
2167
Le trop superbe équipage
2168
Peut souvent en un passage
2169
Causer du retardement.
2170
Les petits, en toute affaire
2171
Esquivent fort aisément ;
2172
Les grands ne le peuvent faire.
Le Singe et le Dauphin
2173
C’était chez les Grecs un usage
2174
Que sur la mer tous voyageurs
2175
Menaient avec eux en voyage
2176
Singes et chiens de bateleurs.
2177
Un navire en cet équipage
2178
Non loin d’Athènes fit naufrage,
2179
Sans les dauphins tout eût péri.
2180
Cet animal est fort ami
2181
De notre espèce : en son histoire
2182
Pline le dit, il le faut croire.
2183
Il sauva donc tout ce qu’il put.
2184
Même un Singe en cette occurrence,
2185
Profitant de la ressemblance,
2186
Lui pensa devoir son salut.
2187
Un Dauphin le prit pour un homme,
2188
Et sur son dos le fit asseoir
2189
Si gravement qu’on eût cru voir
2190
Ce chanteur que tant on renomme.
2191
Le Dauphin l’allait mettre à bord,
2192
Quand, par hasard, il lui demande :
2193
« Êtes-vous d’Athènes la grande ?
2194
– Oui, dit l’autre ; on m’y connaît fort :
2195
S’il vous y survient quelque affaire,
2196
Employez-moi ; car mes parents
2197
Y tiennent tous les premiers rangs :
2198
Un mien cousin est Juge-maire. »
2199
Le Dauphin dit : « Bien grand merci :
2200
Et le Pirée a part aussi
2201
À l’honneur de votre présence ?
2202
Vous le voyez souvent, je pense ?
2203
– Tous les jours : il est mon ami,
2204
C’est une vieille connaissance. »
2205
Notre magot prit, pour ce coup,
2206
Le nom d’un port pour un nom d’homme.
2207
De telles gens il est beaucoup
2208
Qui prendraient Vaugirard pour Rome,
2209
Et qui, caquetants au plus dru,
2210
Parlent de tout, et n’ont rien vu.
2211
Le Dauphin rit, tourne la tête,
2212
Et, le magot considéré,
2213
Il s’aperçoit qu’il n’a tiré
2214
Du fond des eaux rien qu’une bête.
2215
Il l’y replonge, et va trouver
2216
Quelque homme afin de le sauver.
L’Homme et l’Idole de bois
2217
Certain Païen chez lui gardait un Dieu de bois,
2218
De ces dieux qui sont sourds, bien qu’ayants des oreilles.
2219
Le païen cependant s’en promettait merveilles.
2220
Il lui coûtait autant que trois.
2221
Ce n’étaient que vœux et qu’offrandes,
2222
Sacrifices de bœufs couronnés de guirlandes.
2223
Jamais Idole, quel qu’il fût,
2224
N’avait eu cuisine si grasse,
2225
Sans que, pour tout ce culte, à son hôte il échût
2226
Succession, trésor, gain au jeu, nulle grâce.
2227
Bien plus, si pour un sou d’orage en quelque endroit
2228
S’amassait d’une ou d’autre sorte,
2229
L’Homme en avait sa part, et sa bourse en souffrait.
2230
La pitance du Dieu n’en était pas moins forte.
2231
À la fin, se fâchant de n’en obtenir rien,
2232
Il vous prend un levier, met en pièces l’Idole,
2233
Le trouve rempli d’or : « Quand je t’ai fait du bien,
2234
M’as-tu valu, dit-il, seulement une obole ?
2235
Va, sors de mon logis : cherche d’autres autels.
2236
Tu ressembles aux naturels
2237
Malheureux, grossiers et stupides :
2238
On n’en peut rien tirer qu’avec le bâton.
2239
Plus je te remplissais, plus mes mains étaient vides :
2240
J’ai bien fait de changer de ton. »
Le Geai paré des plumes du Paon
2241
Un Paon muait ; un Geai prit son plumage ;
2242
Puis après se l’accommoda ;
2243
Puis parmi d’autres Paons tout fier se panada,
2244
Croyant être un beau personnage.
2245
Quelqu’un le reconnut : il se vit bafoué,
2246
Berné, sifflé, moqué, joué,
2247
Et par messieurs les Paons plumé d’étrange sorte ;
2248
Même vers ses pareils s’étant réfugié,
2249
Il fut par eux mis à la porte.
2250
Il est assez de geais à deux pieds comme lui,
2251
Qui se parent souvent des dépouilles d’autrui,
2252
Et que l’on nomme plagiaires.
2253
Je m’en tais ; et ne veux leur causer nul ennui :
2254
Ce ne sont pas là mes affaires.
Le Chameau et les Bâtons flottants
2255
Le premier qui vit un Chameau
2256
S’enfuit à cet objet nouveau ;
2257
Le second approcha ; le troisième osa faire
2258
Un licou pour le Dromadaire.
2259
L’accoutumance ainsi nous rend tout familier.
2260
Ce qui nous paraissait terrible et singulier
2261
S’apprivoise avec notre vue,
2262
Quand ce vient à la continue.
2263
Et puisque nous voici tombés sur ce sujet :
2264
On avait mis des gens au guet,
2265
Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet,
2266
Ne purent s’empêcher de dire
2267
Que c’était un puissant navire.
2268
Quelques moments après, l’objet devient brûlot,
2269
Et puis nacelle, et puis ballot,
2270
Enfin bâtons flottants sur l’onde.
2271
J’en sais beaucoup, de par le monde
2272
À qui ceci conviendrait bien :
2273
De loin, c’est quelque chose, et de près, ce n’est rien.
La Grenouille et le Rat
2274
Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,
2275
Qui souvent s’engeigne soi-même.
2276
J’ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd’hui ;
2277
Il m’a toujours semblé d’une énergie extrême.
2278
Mais afin d’en venir au dessein que j’ai pris,
2279
Un Rat plein d’embonpoint, gras, et des mieux nourris,
2280
Et qui ne connaissait l’avent ni le carême,
2281
Sur le bord d’un marais égayait ses esprits.
2282
Une Grenouille approche, et lui dit en sa langue :
2283
« Venez me voir chez moi, je vous ferai festin. »
2284
Messire Rat promit soudain :
2285
Il n’était pas besoin de plus longue harangue.
2286
Elle allégua pourtant les délices du bain,
2287
La curiosité, le plaisir du voyage,
2288
Cent raretés à voir le long du marécage :
2289
Un jour il conterait à ses petits-enfants
2290
Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants,
2291
Et le gouvernement de la chose publique
2292
Aquatique.
2293
Un point sans plus tenait le galant empêché :
2294
Il nageait quelque peu ; mais il fallait de l’aide.
2295
La Grenouille à cela trouve un très bon remède :
2296
Le Rat fut à son pied par la patte attaché ;
2297
Un brin de jonc en fit l’affaire.
2298
Dans le marais entrés, notre bonne commère
2299
S’efforce de tirer son hôte au fond de l’eau,
2300
Contre le droit des gens, contre la foi jurée ;
2301
Prétend qu’elle en fera gorge chaude et curée ;
2302
C’était, à son avis, un excellent morceau.
2303
Déjà dans son esprit la galante le croque.
2304
Il atteste les Dieux ; la perfide s’en moque.
2305
Il résiste ; elle tire. En ce combat nouveau,
2306
Un Milan, qui dans l’air planait, faisait la ronde,
2307
Voit d’en haut le pauvret se débattant sur l’onde.
2308
Il fond dessus, l’enlève, et, par même moyen,
2309
La Grenouille et le lien.
2310
Tout en fut ; tant et si bien,
2311
Que de cette double proie
2312
L’oiseau se donne au cœur joie,
2313
Ayant, de cette façon
2314
À souper chair et poisson.
2315
La ruse la mieux ourdie
2316
Peut nuire à son inventeur ;
2317
Et souvent la perfidie
2318
Retourne sur son auteur.
Tribut envoyé par les animaux à Alexandre
2319
Une fable avait cours parmi l’antiquité,
2320
Et la raison ne m’en est pas connue.
2321
Que le lecteur en tire une moralité.
2322
Voici la fable toute nue :
2323
La Renommée ayant dit en cent lieux
2324
Qu’un fils de Jupiter, un certain Alexandre,
2325
Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux,
2326
Commandait que, sans plus attendre,
2327
Tout peuple à ses pieds s’allât rendre,
2328
Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux,
2329
Les républiques des oiseaux ;
2330
La Déesse aux cent bouches, dis-je,
2331
Ayant mis partout la terreur
2332
En publiant l’édit du nouvel empereur,
2333
Les animaux, et toute espèce lige
2334
De son seul appétit, crurent que cette fois
2335
Il fallait subir d’autres lois.
2336
On s’assemble au désert. Tous quittent leur tanière.
2337
Après divers avis, on résout, on conclut
2338
D’envoyer hommage et tribut.
2339
Pour l’hommage et pour la manière,
2340
Le Singe en fut chargé : l’on lui mit par écrit
2341
Ce que l’on voulait qui fût dit.
2342
Le seul tribut les tint en peine.
2343
Car que donner ? il fallait de l’argent.
2344
On en prit d’un prince obligeant,
2345
Qui possédant dans son domaine
2346
Des mines d’or, fournit ce qu’on voulut.
2347
Comme il fut question de porter ce tribut,
2348
Le Mulet et l’Âne s’offrirent,
2349
Assistés du Cheval ainsi que du Chameau.
2350
Tous quatre en chemin ils se mirent,
2351
Avec le Singe, ambassadeur nouveau.
2352
La caravane enfin rencontre en un passage
2353
Monseigneur le Lion : cela ne leur plut point.
2354
« Nous nous rencontrons tout à point,
2355
Dit-il, et nous voici compagnons de voyage.
2356
J’allais offrir mon fait à part ;
2357
Mais, bien qu’il soit léger, tout fardeau m’embarrasse.
2358
Obligez-moi de me faire la grâce
2359
Que d’en porter chacun un quart :
2360
Ce ne vous sera pas une charge trop grande,
2361
Et j’en serai plus libre et bien plus en état,
2362
En cas que les voleurs attaquent notre bande,
2363
Et que l’on en vienne au combat. »
2364
Éconduire un Lion rarement se pratique.
2365
Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu,
2366
Et, malgré le héros de Jupiter issu,
2367
Faisant chère et vivant sur la bourse publique.
2368
Ils arrivèrent dans un pré
2369
Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré,
2370
Où maint mouton cherchait sa vie ;
2371
Séjour du frais, véritable partie
2372
Des zéphirs. Le Lion n’y fut pas, qu’à ces gens
2373
Il se plaignit d’être malade.
2374
« Continuez votre ambassade,
2375
Dit-il ; je sens un feu qui me brûle au dedans,
2376
Et veux chercher ici quelque herbe salutaire.
2377
Pour vous, ne perdez point de temps :
2378
Rendez-moi mon argent, j’en puis avoir affaire.
2379
On déballe ; et d’abord le Lion s’écria,
2380
D’un ton qui témoignait sa joie :
2381
« Que de filles, ô Dieux, mes pièces de monnaie
2382
Ont produites ! Voyez ; la plupart sont déjà
2383
Aussi grandes que leurs mères.
2384
Le croît m’en appartient. » Il prit tout là-dessus ;
2385
Ou bien s’il ne prit tout, il n’en demeura guères.
2386
Le Singe et les sommiers confus,
2387
Sans oser répliquer, en chemin se remirent.
2388
Au fils de Jupiter on dit qu’ils se plaignirent,
2389
Et n’en eurent point de raison.
2390
Qu’eût-il fait ? C’eût été lion contre lion ;
2391
Et le proverbe dit : Corsaires à Corsaires,
2392
L’un l’autre s’attaquant, ne font pas leurs affaires.
Le Cheval s’étant voulu venger du Cerf
2393
De tout temps les Chevaux ne sont nés pour les hommes.
2394
Lorsque le genre humain de gland se contentait,
2395
Âne, cheval, et mule, aux forêts habitait ;
2396
Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
2397
Tant de selles et tant de bâts,
2398
Tant de harnois pour les combats,
2399
Tant de chaises, tant de carrosses ;
2400
Comme aussi ne voyait-on pas
2401
Tant de festins et tant de noces.
2402
Or, un Cheval eut alors différent
2403
Avec un Cerf plein de vitesse,
2404
Et, ne pouvant l’attraper en courant,
2405
Il eut recours à l’homme, implora son adresse.
2406
L’homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
2407
Ne lui donna point de repos
2408
Que le Cerf ne fût pris, et n’y laissât la vie.
2409
Et cela fait, le Cheval remercie
2410
L’Homme son bienfaiteur, disant : « Je suis à vous ;
2411
Adieu ; je m’en retourne en mon séjour sauvage.
2412
– Non pas cela, dit l’Homme ; il fait meilleur chez nous :
2413
Je vois trop quel est votre usage.
2414
Demeurez donc ; vous serez bien traité.
2415
Et jusqu’au ventre en la litière. »
2416
Hélas ! que sert la bonne chère
2417
Quand on n’a pas la liberté ?
2418
Le Cheval s’aperçut qu’il avait fait folie ;
2419
Mais il n’était plus temps : déjà son écurie
2420
Était prête et toute bâtie.
2421
Il y mourut en traînant son lien :
2422
Sage s’il eût remis une légère offense.
2423
Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
2424
C’est l’acheter trop cher que l’acheter d’un bien
2425
Sans qui les autres ne sont rien.
Le Renard et le Buste
2426
Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre ;
2427
Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.
2428
L’Âne n’en sait juger que par ce qu’il en voit.
2429
Le Renard au contraire, à fond les examine,
2430
Les tourne de tout sens ; et quand il s’aperçoit
2431
Que leur fait n’est que bonne mine,
2432
Il leur applique un mot qu’un buste de héros
2433
Lui fit dire fort à propos.
2434
C’était un buste creux, et plus grand que nature.
2435
Le Renard, en louant l’effort de la sculpture :
2436
« Belle tête, dit-il ; mais de cervelle point. »
2437
Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point ?
Le Loup, la Chèvre et le Chevreau
2438
La Bique, allant remplir sa traînante mamelle,
2439
Et paître l’herbe nouvelle,
2440
Ferma sa porte au loquet,
2441
Non sans dire à son Biquet :
2442
« Gardez-vous, sur votre vie,
2443
D’ouvrir que l’on ne vous die,
2444
Pour enseigne et mot du guet :
2445
Foin du Loup et de sa race ! »
2446
Comme elle disait ces mots,
2447
Le Loup, de fortune, passe ;
2448
Il les recueille à propos,
2449
Et les garde en sa mémoire.
2450
La Bique, comme on peut croire,
2451
N’avait pas vu le glouton.
2452
Dès qu’il la voit partie, il contrefait son ton,
2453
Et d’une voix papelarde
2454
Il demande qu’on ouvre, en disant : « Foin du Loup ! »
2455
Et croyant entrer tout d’un coup.
2456
Le Biquet soupçonneux par la fente regarde :
2457
« Montrez-moi patte blanche, ou je n’ouvrirai point »,
2458
S’écria-t-il d’abord. Patte blanche est un point
2459
Chez les Loups, comme on sait, rarement en usage.
2460
Celui-ci, fort surpris d’entendre ce langage,
2461
Comme il était venu s’en retourna chez soi.
2462
Où serait le Biquet s’il eût ajouté foi
2463
Au mot du guet que, de fortune,
2464
Notre Loup avait entendu ?
2465
Deux sûretés valent mieux qu’une,
2466
Et le trop en cela ne fut jamais perdu.
Le Loup, la Mère et l’Enfant
2467
Ce Loup me remet en mémoire
2468
Un de ses compagnons qui fut encore mieux pris :
2469
Il y périt. Voici l’histoire :
2470
Un villageois avait à l’écart son logis.
2471
Messire Loup attendait chape-chute à la porte ;
2472
Il avait vu sortir gibier de toute sorte,
2473
Veaux de lait, agneaux et brebis,
2474
Régiments de dindons, enfin bonne provende.
2475
Le larron commençait pourtant à s’ennuyer.
2476
Il entend un enfant crier :
2477
La mère aussitôt le gourmande,
2478
Le menace, s’il ne se tait,
2479
De le donner au loup. L’animal se tient prêt,
2480
Remerciant les Dieux d’une telle aventure,
2481
Quand la mère, apaisant sa chère géniture,
2482
Lui dit : « Ne criez point ; s’il vient, nous le tuerons.
2483
– Qu’est ceci ? s’écria le mangeur de moutons.
2484
Dire d’un, puis d’un autre ? Est-ce ainsi que l’on traite
2485
Les gens faits comme moi ? me prend-on pour un sot ?
2486
Que quelque jour ce beau marmot
2487
Vienne au bois cueillir la noisette !... »
2488
Comme il disait ces mots, on sort de la maison :
2489
Un chien de cour l’arrête ; épieux et fourches-fières
2490
L’ajustent de toutes manières.
2491
« Que veniez-vous chercher en ce lieu ? » lui dit-on.
2492
Aussitôt il conta l’affaire.
2493
« Merci de moi, lui dit la mère ;
2494
Tu mangeras mon fils ! L’ai-je fait à dessein
2495
Qu’il assouvisse un jour ta faim ? »
2496
On assomma la pauvre bête.
2497
Un manant lui coupa le pied droit et la tête :
2498
Le seigneur du village à sa porte les mit ;
2499
Et ce dicton picard à l’entour fut écrit :
2500
« Biaux chires leups, n’écoutez mie
2501
« Mère tenchent chen fieux qui crie. »
Parole de Socrate
2502
Socrate un jour faisant bâtir,
2503
Chacun censurait son ouvrage :
2504
L’un trouvait les dedans, pour ne lui point mentir,
2505
Indignes d’un tel personnage ;
2506
L’autre blâmait la face, et tous étaient d’avis
2507
Que les appartements en étaient trop petits.
2508
Quelle maison pour lui ! l’on y tournait à peine.
2509
« Plût au ciel que de vrais amis,
2510
Telle qu’elle est, dit-il, elle pût être pleine ! »
2511
Le bon Socrate avait raison
2512
De trouver pour ceux-là trop grande sa maison.
2513
Chacun se dit ami ; mais fou qui s’y repose :
2514
Rien n’est plus commun que ce nom,
2515
Rien n’est plus rare que la chose.
Le Vieillard et ses Enfants
2516
Toute puissance est faible, à moins que d’être unie.
2517
Écoutez là-dessus l’esclave de Phrygie.
2518
Si j’ajoute du mien à son invention,
2519
C’est pour peindre nos mœurs, et non point par envie ;
2520
Je suis trop au-dessous de cette ambition.
2521
Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire ;
2522
Pour moi, de tels pensers me seraient mal séants.
2523
Mais venons à la fable ou plutôt à l’histoire
2524
De celui qui tâcha d’unir tous ses enfants.
2525
Un Vieillard prêt d’aller où la mort l’appelait :
2526
« Mes chers enfants, dit-il (à ses fils, il parlait),
2527
Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble ;
2528
Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. »
2529
L’aîné les ayant pris, et fait tous ses efforts,
2530
Les rendit, en disant : « Je le donne aux plus forts. »
2531
Un second lui succède, et se met en posture ;
2532
Mais en vain. Un cadet tente aussi l’aventure.
2533
Tous perdirent leur temps ; le faisceau résista ;
2534
De ces dards joints ensemble un seul ne s’éclata.
2535
« Faibles gens ! dit le père, il faut que je vous montre
2536
Ce que ma force peut en semblable rencontre. »
2537
On crut qu’il se moquait ; on sourit, mais à tort.
2538
Il sépare les dards, et les rompt sans effort.
2539
« Vous voyez, reprit-il, l’effet de la concorde :
2540
Soyez joints, mes enfants, que l’amour vous accorde. »
2541
Tant que dura son mal, il n’eut autre discours.
2542
Enfin se sentant prêt de terminer ses jours :
2543
« Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos pères.
2544
Adieu, promettez-moi de vivre comme frères ;
2545
Que j’obtienne de vous cette grâce en mourant. »
2546
Chacun de ses trois fils l’en assure en pleurant.
2547
Il prend à tous les mains ; il meurt ; et les trois frères
2548
Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d’affaires.
2549
Un créancier saisit, un voisin fait procès.
2550
D’abord notre trio s’en tire avec succès.
2551
Leur amitié fut courte autant qu’elle était rare.
2552
Le sang les avait joints, l’intérêt les sépare.
2553
L’ambition, l’envie, avec les consultants,
2554
Dans la succession entrent en même temps.
2555
On en vient au partage, on conteste, on chicane ;
2556
Le juge sur cent points tour à tour les condamne.
2557
Créanciers et voisins reviennent aussitôt ;
2558
Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut.
2559
Les frères désunis sont tous d’avis contraire :
2560
L’un veut s’accommoder, l’autre n’en veut rien faire.
2561
Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard
2562
Profiter de ces dards unis et pris à part.
L’Oracle et l’Impie
2563
Vouloir tromper le ciel, c’est folie à la terre ;
2564
Le dédale des cœurs en ses détours n’enserre
2565
Rien qui ne soit d’abord éclairé par les Dieux.
2566
Tout ce que l’homme fait, il le fait à leurs yeux
2567
Même les actions que dans l’ombre il croit faire.
2568
Un païen qui sentait quelque peu le fagot,
2569
Et qui croyait en Dieu, pour user de ce mot,
2570
Par bénéfice d’inventaire,
2571
Alla consulter Apollon.
2572
Dès qu’il fut en son sanctuaire :
2573
« Ce que je tiens, dit-il, est-il en vie ou non ? »
2574
Il tenait un moineau, dit-on,
2575
Prêt d’étouffer la pauvre bête,
2576
Ou de la lâcher aussitôt,
2577
Pour mettre Apollon en défaut.
2578
Apollon reconnut ce qu’il avait en tête :
2579
« Mort ou vif, lui dit-il, montre-moi ton moineau,
2580
Et ne me tends plus de panneau ;
2581
Tu te trouverais mal d’un pareil stratagème.
2582
Je vois de loin, j’atteins de même. »
L’Avare qui a perdu son trésor
2583
L’usage seulement fait la possession.
2584
Je demande à ces gens de qui la passion
2585
Est d’entasser toujours, mettre somme sur somme,
2586
Quel avantage ils ont que n’ait pas un autre homme.
2587
Diogène là-bas est aussi riche qu’eux,
2588
Et l’avare ici-haut comme lui vit en gueux.
2589
L’homme au trésor caché qu’Ésope nous propose,
2590
Servira d’exemple à la chose.
2591
Ce malheureux attendait ;
2592
Pour jouir de son bien, une seconde vie ;
2593
Ne possédait pas l’or, mais l’or le possédait.
2594
Il avait dans la terre une somme enfouie,
2595
Son cœur avec, n’ayant autre déduit
2596
Que d’y ruminer jour et nuit,
2597
Et rendre sa chevance à lui-même sacrée.
2598
Qu’il allât ou qu’il vînt, qu’il bût ou qu’il mangeât,
2599
On l’eût pris de bien court, à moins qu’il ne songeât
2600
À l’endroit où gisait cette somme enterrée.
2601
Il y fit tant de tours qu’un fossoyeur le vit,
2602
Se douta du dépôt, l’enleva sans rien dire.
2603
Notre Avare un beau jour ne trouva que le nid.
2604
Voilà mon homme aux pleurs ; il gémit, il soupire.
2605
Il se tourmente, il se déchire.
2606
Un passant lui demande à quel sujet ses cris.
2607
« C’est mon Trésor que l’on m’a pris.
2608
– Votre trésor ? où pris ? – Tout joignant cette pierre.
2609
– Eh ! sommes-nous en temps de guerre,
2610
Pour l’apporter si loin ? N’eussiez-vous pas mieux fait
2611
De le laisser chez vous en votre cabinet,
2612
Que de le changer de demeure ?
2613
Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.
2614
– À toute heure, bons Dieux ! ne tient-il qu’à cela ?
2615
L’argent vient-il comme il s’en va ?
2616
Je n’y touchais jamais. – Dites-moi donc, de grâce,
2617
Reprit l’autre, pourquoi vous vous affligez tant,
2618
Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent :
2619
Mettez une pierre à la place,
2620
Elle vous vaudra tout autant. »
L’Œil du Maître
2621
Un cerf s’étant sauvé dans une étable à bœufs
2622
Fut d’abord averti par eux
2623
Qu’il cherchât un meilleur asile.
2624
« Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas :
2625
Je vous enseignerai les pâtis les plus gras ;
2626
Ce service vous peut quelque jour être utile,
2627
Et vous n’en aurez point regret. »
2628
Les Bœufs à toutes fins promirent le secret.
2629
Il se cache en un coin, respire, et prend courage.
2630
Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage
2631
Comme l’on faisait tous les jours.
2632
L’on va, l’on vient, les valets font cent tours.
2633
L’intendant même ; et pas un d’aventure
2634
N’aperçut ni corps, ni ramure,
2635
Ni cerf enfin. L’habitant des forêts
2636
Rend déjà grâce aux Bœufs, attend dans cette étable
2637
Que chacun retournant au travail de Cérès,
2638
Il trouve pour sortir un moment favorable.
2639
L’un des Bœufs ruminant lui dit : « Cela va bien ;
2640
Mais quoi ! l’homme aux cent yeux n’a pas fait sa revue.
2641
Je crains fort pour toi sa venue.
2642
Jusque-là, pauvre Cerf, ne te vante de rien. »
2643
Là-dessus le maître entre et vient faire sa ronde.
2644
« Qu’est ceci ? dit-il à son monde.
2645
Je trouve bien peu d’herbe en tous ces râteliers.
2646
Cette litière est vieille : allez vite aux greniers ;
2647
Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées.
2648
Que coûte-t-il d’ôter toutes ces araignées ?
2649
Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers ? »
2650
En regardant à tout, il voit une autre tête
2651
Que celles qu’il voyait d’ordinaire en ce lieu.
2652
Le cerf est reconnu ; chacun prend un épieu ;
2653
Chacun donne un coup à la bête.
2654
Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas.
2655
On l’emporte, on la sale, on en fait maint repas,
2656
Dont maint voisin s’éjouit d’être.
2657
Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :
2658
« Il n’est, pour voir, que l’œil du maître. »
2659
Quant à moi, j’y mettrais encore l’œil de l’amant.
L’Alouette et ses Petits, avec le maître d’un champ
2660
Ne t’attends qu’à toi seul, c’est un commun proverbe.
2661
Voici comme Ésope le mit
2662
En crédit :
2663
Les alouettes font leur nid
2664
Dans les blés quand ils sont en herbe,
2665
C’est-à-dire environ le temps
2666
Que tout aime et que tout pullule dans le monde :
2667
Monstres marins au fond de l’onde,
2668
Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.
2669
Une pourtant de ces dernières
2670
Avait laissé passer la moitié d’un printemps
2671
Sans goûter le plaisir des amours printanières.
2672
À toute force enfin elle se résolut
2673
D’imiter la nature, et d’être mère encore.
2674
Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore
2675
À la hâte ; le tout alla du mieux qu’il put.
2676
Les blés d’alentour mûrs avant que la nitée
2677
Se trouvât assez forte encore
2678
Pour voler et prendre l’essor,
2679
De mille soins divers l’Alouette agitée
2680
S’en va chercher pâture, avertit ses enfants
2681
D’être toujours au guet et faire sentinelle.
2682
« Si le possesseur de ces champs
2683
Vient avecque son fils, comme il viendra, dit-elle,
2684
Écoutez bien ; selon ce qu’il dira,
2685
Chacun de nous décampera. »
2686
Sitôt que l’Alouette eut quitté sa famille,
2687
Le possesseur du champ vient avecque son fils.
2688
« Ces blés sont mûrs, dit-il : allez chez nos amis
2689
Les prier que chacun, apportant sa faucille,
2690
Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. »
2691
Notre Alouette de retour
2692
Trouve en alarme sa couvée.
2693
L’un commence : « Il a dit que, l’aurore levée,
2694
L’on fit venir demain ses amis pour l’aider...
2695
– S’il n’a dit que cela, repartit l’Alouette,
2696
Rien ne nous presse encor de changer de retraite ;
2697
Mais c’est demain qu’il faut tout de bon écouter.
2698
Cependant soyez gais ; voilà de quoi manger. »
2699
Eux repus, tout s’endort, les petits et la mère.
2700
L’aube du jour arrive, et d’amis point du tout.
2701
L’Alouette à l’essor, le maître s’en vient faire
2702
Sa ronde ainsi qu’à l’ordinaire.
2703
« Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. »
2704
Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose
2705
Sur de tels paresseux à servir ainsi lents.
2706
« Mon fils, allez chez nos parents
2707
Les prier de la même chose.
2708
L’épouvante est au nid plus forte que jamais.
2709
« Il a dit ses parents, mère, c’est à cette heure...
2710
– Non, mes enfants dormez en paix ;
2711
Ne bougeons de notre demeure. »
2712
L’Alouette eut raison, car personne ne vint.
2713
Pour la troisième fois le maître se souvint
2714
De visiter ses blés. « Notre erreur est extrême,
2715
Dit-il, de nous attendre à d’autres gens que nous.
2716
Il n’est meilleur ami ni parent que soi-même.
2717
Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vous
2718
Ce qu’il faut faire ? Il faut qu’avec notre famille
2719
Nous prenions dès demain chacun une faucille :
2720
C’est là notre plus court, et nous achèverons
2721
Notre moisson quand nous pourrons. »
2722
Dès lors que ce dessein fut su de l’Alouette :
2723
« C’est ce coup qu’il est bon de partir, mes enfants. »
2724
Et les petits, en même temps,
2725
Voletants, se culbutants,
2726
Délogèrent tous sans trompette.
Livre cinquième
Le Bûcheron et Mercure
2727
À M. le C.D.B.
2728
Votre goût a servi de règle à mon ouvrage.
2729
J’ai tenté les moyens d’acquérir son suffrage.
2730
Vous voulez qu’on évite un soin trop curieux,
2731
Et des vains ornements l’effort ambitieux ;
2732
Je le veux comme vous : cet effort ne peut plaire.
2733
Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire.
2734
Non qu’il faille bannir certains traits délicats :
2735
Vous les aimez, ces traits, et je ne les hais pas.
2736
Quant au principal but qu’Ésope se propose,
2737
J’y tombe au moins mal que je puis.
2738
Enfin, si dans ces vers, je ne plais et n’instruis,
2739
Il ne tient pas à moi ; c’est toujours quelque chose.
2740
Comme la force est un point
2741
Dont je ne me pique point,
2742
Je tâche d’y tourner le vice en ridicule,
2743
Ne pouvant l’attaquer avec des bras d’Hercule.
2744
C’est là tout mon talent ; je ne sais s’il suffit.
2745
Tantôt je peins en un récit
2746
La sotte vanité jointe avecque l’envie,
2747
Deux pivots sur qui roule aujourd’hui notre vie :
2748
Tel est ce chétif animal
2749
Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal.
2750
J’oppose quelquefois, par une double image,
2751
Le vice à la vertu, la sottise au bon sens,
2752
Les agneaux aux loups ravissants,
2753
La mouche à la fourmi, faisant de cet ouvrage
2754
Une ample comédie à cent actes divers,
2755
Et dont la scène est l’Univers.
2756
Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle,
2757
Jupiter comme un autre. Introduisons celui
2758
Qui porte de sa part aux belles la parole :
2759
Ce n’est pas de cela qu’il s’agit aujourd’hui.
2760
Un bûcheron perdit son gagne-pain,
2761
C’est sa cognée ; et la cherchant en vain,
2762
Ce fut pitié là-dessus de l’entendre.
2763
Il n’avait pas des outils à revendre :
2764
Sur celui-ci roulait tout son avoir.
2765
Ne sachant donc où mettre son espoir,
2766
Sa face était de pleurs toute baignée :
2767
« Ô ma cognée ! ô ma pauvre cognée !
2768
S’écriait-il, Jupiter, rends-la-moi ;
2769
Je tiendrai l’être encore un coup de toi. »
2770
Sa plainte fut de l’Olympe entendue.
2771
Mercure vient. « Elle n’est pas perdue,
2772
Lui dit ce dieu, la connaîtrais-tu bien ?
2773
Je crois l’avoir près d’ici rencontrée. »
2774
Lors une d’or à l’homme étant montrée,
2775
Il répondit : « Je n’y demande rien. »
2776
Une d’argent succède à la première,
2777
Il la refuse. Enfin une de bois :
2778
« Voilà, dit-il, la mienne cette fois ;
2779
Je suis content si j’ai cette dernière.
2780
– Tu les auras, dit le Dieu, toutes trois.
2781
Ta bonne foi sera récompensée.
2782
– En ce cas-là je les prendrai », dit-il.
2783
L’histoire en est aussitôt dispersée ;
2784
Et boquillons de perdre leur outil,
2785
Et de crier pour se le faire rendre.
2786
Le roi des Dieux ne sait auquel entendre.
2787
Son fils Mercure aux criards vient encore ;
2788
À chacun d’eux il en montre une d’or.
2789
Chacun eût cru passer pour une bête
2790
De ne pas dire aussitôt : « La voilà ! »
2791
Mercure, au lieu de donner celle-là,
2792
Leur en décharge un grand coup sur la tête.
2793
Ne point mentir, être content du sien,
2794
C’est le plus sûr : cependant on s’occupe
2795
À dire faux pour attraper du bien.
2796
Que sert cela ? Jupiter n’est pas dupe.
Le Pot de terre et le Pot de fer
2797
Le Pot de fer proposa
2798
Au Pot de terre un voyage.
2799
Celui-ci s’en excusa,
2800
Disant qu’il ferait que sage
2801
De garder le coin du feu :
2802
Car il lui fallait si peu,
2803
Si peu, que la moindre chose
2804
De son débris serait cause :
2805
Il n’en reviendrait morceau.
2806
« Pour vous, dit-il, dont la peau
2807
Est plus dure que la mienne,
2808
Je ne vois rien qui vous tienne.
2809
– Nous vous mettrons à couvert,
2810
Repartit le Pot de fer :
2811
Si quelque matière dure
2812
Vous menace, d’aventure,
2813
Entre deux je passerai,
2814
Et du coup vous sauverai. »
2815
Cette offre le persuade.
2816
Pot de fer son camarade
2817
Se met droit à ses côtés.
2818
Mes gens s’en vont à trois pieds,
2819
Clopin-clopant, comme ils peuvent,
2820
L’un contre l’autre jetés
2821
Au moindre hoquet qu’ils trouvent.
2822
Le Pot de terre en souffre ; il n’eut pas fait cent pas
2823
Que par son compagnon il fut mis en éclats,
2824
Sans qu’il eût lieu de se plaindre.
2825
Ne nous associons qu’avecque nos égaux ;
2826
Ou bien il nous faudra craindre
2827
Le destin d’un de ces pots.
Le petit Poisson et le Pêcheur
2828
Petit poisson deviendra grand,
2829
Pourvu que Dieu lui prête vie ;
2830
Mais le lâcher en attendant,
2831
Je tiens pour moi que c’est folie :
2832
Car de le rattraper il n’est pas trop certain.
2833
Un Carpeau qui n’était encore que fretin
2834
Fut pris par un Pêcheur au bord d’une rivière.
2835
« Tout fait nombre, dit l’homme en voyant son butin ;
2836
Voilà commencement de chère et de festin :
2837
Mettons-le en notre gibecière. »
2838
Le pauvre Carpillon lui dit en sa manière :
2839
« Que ferez-vous de moi ? je ne saurais fournir
2840
Au plus qu’une demi-bouchée ;
2841
Laissez-moi Carpe devenir :
2842
Je serai par vous repêchée ;
2843
Quelque gros partisan m’achètera bien cher :
2844
Au lieu qu’il vous en faut chercher
2845
Peut-être encore cent de ma taille
2846
Pour faire un plat : quel plat ? croyez-moi, rien qui vaille.
2847
– Rien qui vaille ? eh bien ! soit, repartit le Pêcheur :
2848
Poisson, mon bel ami, qui faites le prêcheur,
2849
Vous irez dans la poêle, et vous avez beau dire,
2850
Dès ce soir on vous fera frire. »
2851
Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l’auras :
2852
L’un est sûr, l’autre ne l’est pas.
Les oreilles du Lièvre
2853
Un animal cornu blessa de quelques coups
2854
Le Lion, qui plein de courroux,
2855
Pour ne plus tomber en la peine,
2856
Bannit des lieux de son domaine
2857
Toute bête portant des cornes à son front.
2858
Chèvres, béliers, taureaux, aussitôt délogèrent ;
2859
Daims et cerfs de climat changèrent :
2860
Chacun à s’en aller fut prompt.
2861
Un lièvre, apercevant l’ombre de ses oreilles,
2862
Craignit que quelque inquisiteur
2863
N’allât interpréter à cornes leur longueur,
2864
Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles.
2865
« Adieu, voisin Grillon, dit-il ; je pars d’ici :
2866
Mes oreilles enfin seraient cornes aussi,
2867
Et quand je les aurais plus courtes qu’une autruche,
2868
Je craindrais même encore. Le Grillon repartit :
2869
« Cornes cela ? Vous me prenez pour cruche ;
2870
Ce sont oreilles que Dieu fit.
2871
– On les fera passer pour cornes,
2872
Dit l’animal craintif, et cornes de licornes.
2873
J’aurai beau protester ; mon dire et mes raisons
2874
Iront aux Petites-Maisons. »
Le Renard ayant la queue coupée
2875
Un vieux Renard, mais des plus fins,
2876
Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins,
2877
Sentant son renard d’une lieue,
2878
Fut enfin au piège attrapé.
2879
Par grand hasard en étant échappé,
2880
Non pas franc, car pour gage il y laissa sa queue ;
2881
S’étant, dis-je, sauvé, sans queue et tout honteux,
2882
Pour avoir des pareils (comme il était habile),
2883
Un jour que les Renards tenaient conseil entre eux :
2884
« Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile,
2885
Et qui va balayant tous les sentiers fangeux ?
2886
Que nous sert cette queue ? Il faut qu’on se la coupe :
2887
Si l’on me croit, chacun s’y résoudra.
2888
– Votre avis est fort bon, dit quelqu’un de la troupe :
2889
Mais tournez-vous, de grâce, et l’on vous répondra. »
2890
À ces mots il se fit une telle huée,
2891
Que le pauvre écourté ne put être entendu.
2892
Prétendre ôter la queue eût été temps perdu :
2893
La mode en fut continuée.
La Vieille et les deux Servantes
2894
Il était une Vieille ayant deux chambrières :
2895
Elles filaient si bien que les sœurs filandières
2896
Ne faisaient que brouiller au prix de celles-ci.
2897
La Vieille n’avait point de plus pressant souci
2898
Que de distribuer aux Servantes leur tâche.
2899
Dès que Téthys chassait Phébus aux crins dorés,
2900
Tourets entraient en jeu, fuseaux étaient tirés ;
2901
Deçà, delà, vous en aurez ;
2902
Point de cesse, point de relâche.
2903
Dès que l’Aurore, dis-je, en son char remontait,
2904
Un misérable Coq à point nommé chantait ;
2905
Aussitôt notre Vieille, encore plus misérable,
2906
S’affublait d’un jupon crasseux et détestable,
2907
Allumait une lampe, et courait droit au lit
2908
Où, de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,
2909
Dormaient les deux pauvres Servantes.
2910
L’une entrouvrait un œil, l’autre étendait un bras ;
2911
Et toutes deux, très mal contentes,
2912
Disaient entre leurs dents : « Maudit Coq, tu mourras ! »
2913
Comme elles l’avaient dit, la bête fut grippée :
2914
Le réveille-matin eut la gorge coupée.
2915
Ce meurtre n’amenda nullement leur marché :
2916
Notre couple, au contraire, à peine était couché,
2917
Que la Vieille, craignant de laisser passer l’heure,
2918
Courait comme un lutin par toute sa demeure.
2919
C’est ainsi que, le plus souvent,
2920
Quand on pense sortir d’une mauvaise affaire,
2921
On s’enfonce encore plus avant :
2922
Témoin ce couple et son salaire,
2923
La Vieille, au lieu du Coq, les fit tomber par là
2924
De Charybde en Scylla.
Le Satyre et le Passant
2925
Au fond d’un antre sauvage,
2926
Un Satyre et ses enfants
2927
Allaient manger leur potage
2928
Et prendre l’écuelle aux dents.
2929
On les eût vus sur la mousse
2930
Lui, sa femme, et maint petit :
2931
Ils n’avaient tapis ni housse,
2932
Mais tous fort bon appétit.
2933
Pour se sauver de la pluie,
2934
Entre un Passant morfondu.
2935
Au brouet on le convie :
2936
Il n’était pas attendu.
2937
Son hôte n’eut pas la peine
2938
De le semondre deux fois.
2939
D’abord avec son haleine
2940
Il se réchauffe les doigts ;
2941
Puis sur le mets qu’on lui donne,
2942
Délicat, il souffle aussi.
2943
Le Satyre s’en étonne :
2944
« Notre hôte, à quoi bon ceci ?
2945
– L’un refroidit mon potage ;
2946
L’autre réchauffe ma main.
2947
– Vous pouvez, dit le Sauvage,
2948
Reprendre votre chemin.
2949
Ne plaise aux Dieux que je couche
2950
Avec vous sous même toit !
2951
Arrière ceux dont la bouche
2952
Souffle le chaud et le froid !
Le Cheval et le Loup
2953
Un certain Loup, dans la saison
2954
Que les tièdes zéphyrs ont l’herbe rajeunie,
2955
Et que les animaux quittent tous la maison
2956
Pour s’en aller chercher leur vie ;
2957
Un Loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l’hiver,
2958
Aperçut un Cheval qu’on avait mis au vert.
2959
Je laisse à penser quelle joie.
2960
« Bonne chasse, dit-il, qui l’aurait à son croc.
2961
Eh ! que n’es-tu mouton ? car tu me serais hoc ;
2962
Au lieu qu’il faut ruser pour avoir cette proie.
2963
Rusons donc. » Ainsi dit, il vient à pas comptés ;
2964
Se dit écolier d’Hippocrate ;
2965
Qu’il connaît les vertus et les propriétés
2966
De tous les simples de ces prés ?
2967
Qu’il sait guérir, sans qu’il se flatte.
2968
Toutes sortes de maux. Si dom Coursier voulait
2969
Ne point celer sa maladie,
2970
Lui Loup, gratis, le guérirait ;
2971
Car le voir en cette prairie
2972
Paître ainsi, sans être lié,
2973
Témoignait quelque mal, selon la médecine.
2974
« J’ai, dit la bête chevaline,
2975
Une apostume sous le pied.
2976
– Mon fils, dit le docteur ; il n’est point de partie
2977
Susceptible de tant de maux.
2978
J’ai l’honneur de servir nos seigneurs les Chevaux,
2979
Et fais aussi la Chirurgie. »
2980
Mon galant ne songeait qu’à bien prendre son temps,
2981
Afin de happer son malade.
2982
L’autre, qui s’en doutait, lui lâche une ruade,
2983
Qui vous lui met en marmelade
2984
Les mandibules et les dents.
2985
« C’est bien fait, dit le Loup en soi-même fort triste ;
2986
Chacun à son métier doit toujours s’attacher.
2987
Tu veux faire ici l’herboriste,
2988
Et ne fus jamais que boucher. »
Le Laboureur et ses Enfants
2989
Travaillez, prenez de la peine :
2990
C’est le fonds qui manque le moins.
2991
Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
2992
Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
2993
« Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
2994
Que nous ont laissé nos parents :
2995
Un trésor est caché dedans.
2996
Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
2997
Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
2998
Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’août :
2999
Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place
3000
Où la main ne passe et repasse. »
3001
Le père mort, les fils vous retournent le champ,
3002
Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
3003
Il en rapporta davantage.
3004
D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
3005
De leur montrer, avant sa mort,
3006
Que le travail est un trésor.
La Montagne qui accouche
3007
Une montagne en mal d’enfant
3008
Jetait une clameur si haute,
3009
Que chacun, au bruit accourant,
3010
Crut qu’elle accoucherait sans faute
3011
D’une cité plus grosse que Paris :
3012
Elle accoucha d’une souris.
3013
Quand je songe à cette fable,
3014
Dont le récit est menteur
3015
Et le sens est véritable,
3016
Je me figure un auteur
3017
Qui dit : « Je chanterai la guerre
3018
Que firent les Titans au Maître du tonnerre. »
3019
C’est promettre beaucoup : mais qu’en sort-il souvent ?
3020
Du vent.
La Fortune et le jeune Enfant
3021
Sur le bord d’un puits très profond
3022
Dormait, étendu de son long,
3023
Un Enfant alors dans ses classes.
3024
Tout est aux écoliers couchette et matelas.
3025
Un honnête homme, en pareil cas,
3026
Aurait fait un saut de vingt brasses.
3027
Près de là tout heureusement
3028
La Fortune passa, l’éveilla doucement,
3029
Lui disant : « Mon mignon, je vous sauve la vie ;
3030
Soyez une autre fois plus sage, je vous prie.
3031
Si vous fussiez tombé, l’on s’en fût pris à moi,
3032
Cependant c’était votre faute.
3033
Je vous demande, en bonne foi,
3034
Si cette imprudence si haute
3035
Provient de mon caprice. » Elle part à ces mots.
3036
Pour moi, j’approuve son propos.
3037
Il n’arrive rien dans le monde
3038
Qu’il ne faille qu’elle en réponde :
3039
Nous la faisons de tous écots ;
3040
Elle est prise à garant de toutes aventures.
3041
Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures ;
3042
On pense en être quitte en accusant son sort :
3043
Bref, la Fortune a toujours tort.
Les Médecins
3044
Le médecin Tant-Pis allait voir un malade
3045
Que visitait aussi son confrère Tant-Mieux.
3046
Ce dernier espérait, quoique son camarade
3047
Soutînt que le gisant irait voir ses aïeux.
3048
Tous deux s’étant trouvés différents pour la cure
3049
Leur malade paya le tribut à nature,
3050
Après qu’en ses conseils Tant-Pis eut été cru.
3051
Ils triomphaient encore sur cette maladie.
3052
L’un disait : « Il est mort ; je l’avais bien prévu.
3053
– S’il m’eût cru, disait l’autre, il serait plein de vie. »
La Poule aux œufs d’or
3054
L’avarice perd tout en voulant tout gagner.
3055
Je ne veux, pour le témoigner,
3056
Que celui dont la poule, à ce que dit la fable,
3057
Pondait tous les jours un œuf d’or.
3058
Il crut que dans son corps elle avait un trésor :
3059
Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable
3060
À celles dont les œufs ne lui rapportaient rien,
3061
S’étant lui-même ôté le plus beau de son bien.
3062
Belle leçon pour les gens chiches !
3063
Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus
3064
Qui du soir au matin sont pauvres devenus,
3065
Pour vouloir trop tôt être riches !
L’Âne portant des reliques
3066
Un Baudet, chargé de reliques,
3067
S’imagina qu’on l’adorait :
3068
Dans ce penser il se carrait,
3069
Recevant comme siens l’encens et les cantiques.
3070
Quelqu’un vit l’erreur, et lui dit :
3071
« Maître Baudet, ôtez-vous de l’esprit
3072
Une vanité si folle.
3073
Ce n’est pas vous, c’est l’Idole
3074
À qui cet honneur se rend,
3075
Et que la gloire en est due. »
3076
D’un magister ignorant
3077
C’est la robe qu’on salue.
Le Cerf et la Vigne
3078
Un Cerf, à la faveur d’une vigne fort haute,
3079
Et telle qu’on en voit en de certains climats,
3080
S’étant mis à couvert et sauvé du trépas,
3081
Les veneurs, pour ce coup, croyaient leurs chiens en faute ;
3082
Ils les rappellent donc. Le Cerf, hors de danger,
3083
Broute sa bienfaitrice : ingratitude extrême !
3084
On l’entend, on retourne, on le fait déloger :
3085
Il vient mourir en ce lieu même.
3086
« J’ai mérité, dit-il, ce juste châtiment :
3087
Profitez-en, ingrats. » Il tombe en ce moment.
3088
La meute en fait curée : il lui fut inutile
3089
De pleurer aux veneurs à sa mort arrivés.
3090
Vraie image de ceux qui profanent l’asile
3091
Qui les a conservés.
Le Serpent et la Lime
3092
On conte qu’un Serpent, voisin d’un horloger
3093
(C’était pour l’horloger un mauvais voisinage),
3094
Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger,
3095
N’y rencontra pour tout potage
3096
Qu’une Lime d’acier qu’il se mit à ronger.
3097
Cette Lime lui dit, sans se mettre en colère :
3098
« Pauvre ignorant ! eh ! que prétends-tu faire ?
3099
Tu te prends à plus dur que toi.
3100
Petit serpent à tête folle :
3101
Plutôt que d’emporter de moi
3102
Seulement le quart d’une obole,
3103
Tu te romprais toutes les dents.
3104
Je ne crains que celles du temps. »
3105
Ceci s’adresse à vous, esprits du dernier ordre,
3106
Qui, n’étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre.
3107
Vous vous tourmentez vainement.
3108
Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages
3109
Sur tant de beaux ouvrages ?
3110
Ils sont pour vous d’airain, d’acier, de diamant.
Le Lièvre et la Perdrix
3111
Il ne se faut jamais moquer des misérables :
3112
Car qui peut s’assurer d’être toujours heureux ?
3113
Le sage Ésope dans ses fables
3114
Nous en donne un exemple ou deux.
3115
Celui qu’en ces vers je propose,
3116
Et les siens, ce sont même chose.
3117
Le Lièvre et la Perdrix, concitoyens d’un champ,
3118
Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille,
3119
Quand une meute s’approchant
3120
Oblige le premier à chercher un asile :
3121
Il s’enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,
3122
Sans même en excepter Brifaut.
3123
Enfin il se trahit lui-même.
3124
Par les esprits sortant de son corps échauffé.
3125
Miraut, sur leur odeur ayant philosophé,
3126
Conclut que c’est son Lièvre, et d’une ardeur extrême
3127
Il le pousse ; et Rustaut, qui n’a jamais menti,
3128
Dit que le Lièvre est reparti.
3129
Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.
3130
La Perdrix le raille et lui dit :
3131
« Tu te vantais d’être si vite !
3132
Qu’as-tu fait de tes pieds ? » Au moment qu’elle rit,
3133
Son tour vient ; on la trouve. Elle croit que ses ailes
3134
La sauront garantir à toute extrémité ;
3135
Mais la pauvrette avait compté
3136
Sans l’autour aux serres cruelles.
L’Aigle et le Hibou
3137
L’Aigle et le Chat-Huant leurs querelles cessèrent,
3138
Et firent tant qu’ils s’embrassèrent.
3139
L’un jura foi de roi, l’autre foi de hibou,
3140
Qu’ils ne se goberaient leurs petits peu ni prou.
3141
« Connaissez-vous les miens ? dit l’oiseau de Minerve.
3142
– Non, dit l’Aigle. – Tant pis, reprit le triste oiseau :
3143
Je crains en ce cas pour leur peau :
3144
C’est hasard si je les conserve.
3145
Comme vous êtes roi, vous ne considérez
3146
Qui ni quoi : rois et dieux mettent, quoi qu’on leur die,
3147
Tout en même catégorie.
3148
Adieu mes nourrissons, si vous les rencontrez.
3149
– Peignez-les-moi, dit l’Aigle, ou bien me les montrez ;
3150
Je n’y toucherai de ma vie. »
3151
Le Hibou repartit : « Mes petits sont mignons,
3152
Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons :
3153
Vous les reconnaîtrez sans peine à cette marque.
3154
N’allez pas l’oublier ; retenez-la si bien
3155
Que chez moi la maudite Parque
3156
N’entre point par votre moyen. »
3157
Il advint qu’au Hibou Dieu donna géniture ;
3158
De façon qu’un beau soir qu’il était en pâture,
3159
Notre Aigle aperçut, d’aventure,
3160
Dans les coins d’une roche dure,
3161
Ou dans les trous d’une masure
3162
(Je ne sais pas lequel des deux),
3163
De petits monstres fort hideux,
3164
Rechignés, un air triste, une voix de Mégère.
3165
« Ces enfants ne sont pas, dit l’Aigle, à notre ami.
3166
Croquons-les. » Le galant n’en fit pas à demi :
3167
Ses repas ne sont point repas à la légère.
3168
Le Hibou, de retour, ne trouve que les pieds
3169
De ses chers nourrissons, hélas ! pour toute chose.
3170
Il se plaint ; et les Dieux sont par lui suppliés
3171
De punir le brigand qui de son deuil est cause.
3172
Quelqu’un lui dit alors : « N’en accuse que toi,
3173
Ou plutôt la commune loi
3174
Qui veut qu’on trouve son semblable
3175
Beau, bien fait, et sur tous aimable.
3176
Tu fis de tes enfants à l’Aigle ce portrait :
3177
En avaient-ils le moindre trait ? »
Le Lion s’en allant en guerre
3178
Le Lion dans sa tête avait une entreprise :
3179
Il tint conseil de guerre, envoya ses prévôts,
3180
Fit avertir les animaux.
3181
Tous furent du dessein, chacun selon sa guise :
3182
L’Éléphant devait sur son dos
3183
Porter l’attirail nécessaire,
3184
Et combattre à son ordinaire ;
3185
L’Ours, s’apprêter pour les assauts ;
3186
Le Renard, ménager de secrètes pratiques,
3187
Et le Singe, amuser l’ennemi par ses tours.
3188
« Renvoyez, dit quelqu’un, les Ânes qui sont lourds,
3189
Et les Lièvres, sujets à des terreurs paniques.
3190
– Point du tout, dit le roi, je les veux employer :
3191
Notre troupe sans eux ne serait pas complète.
3192
L’Âne effraiera les gens, nous servant de trompette ;
3193
Et le Lièvre pourra nous servir de courrier. »
3194
Le monarque prudent et sage
3195
De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
3196
Et connaît les divers talents.
3197
Il n’est rien d’inutile aux personnes de sens.
L’Ours et les deux compagnons
3198
Deux compagnons pressés d’argent,
3199
À leur voisin fourreur vendirent
3200
La peau d’un Ours encore vivant,
3201
Mais qu’ils tueraient bientôt ; du moins à ce qu’ils dirent.
3202
C’était le roi des Ours au compte de ces gens.
3203
Le marchand à sa peau devait faire fortune ;
3204
Elle garantirait des froids les plus cuisants ;
3205
On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu’une.
3206
Dindenaut prisait moins ses moutons qu’eux leur ours :
3207
Leur, à leur compte, et non à celui de la bête.
3208
S’offrant de la livrer au plus tard dans deux jours,
3209
Ils conviennent de prix, et se mettent en quête,
3210
Trouvent l’Ours qui s’avance et vient vers eux au trot.
3211
Voilà mes gens frappés comme d’un coup de foudre.
3212
Le marché ne tint pas ; il fallut le résoudre :
3213
D’intérêts contre l’Ours, on n’en dit pas un mot.
3214
L’un des deux compagnons grimpe au faîte d’un arbre ;
3215
L’autre, plus froid que n’est un marbre,
3216
Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,
3217
Ayant quelque part ouï dire
3218
Que l’ours s’acharne peu souvent
3219
Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
3220
Seigneur Ours, comme un sot, donna dans ce panneau :
3221
Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie,
3222
Et, de peur de supercherie,
3223
Le tourne, le retourne, approche son museau,
3224
Flaire aux passages de l’haleine.
3225
« C’est, dit-il, un cadavre, ôtons-nous, car il sent. »
3226
À ces mots, l’Ours s’en va dans la forêt prochaine.
3227
L’un de nos deux marchands de son arbre descend,
3228
Court à son compagnon, lui dit que c’est merveille
3229
Qu’il n’ait eu seulement que la peur pour tout mal.
3230
« Eh bien, ajouta-t-il, la peau de l’animal ?
3231
Mais que t’a-t-il dit à l’oreille ?
3232
Car il s’approchait de bien près,
3233
Te retournant avec sa serre.
3234
– Il m’a dit qu’il ne faut jamais
3235
Vendre la peau de l’ours qu’on ne l’ait mis par terre. »
L’Âne vêtu de la peau du Lion
3236
De la peau du Lion l’Âne s’étant vêtu,
3237
Était craint partout à la ronde ;
3238
Et, bien qu’animal sans vertu,
3239
Il faisait trembler tout le monde.
3240
Un petit bout d’oreille échappé par malheur
3241
Découvrit la fourbe et l’erreur :
3242
Martin fit alors son office.
3243
Ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice
3244
S’étonnaient de voir que Martin
3245
Chassât les lions au moulin.
3246
Force gens font du bruit en France
3247
Par qui cet apologue est rendu familier.
3248
Un équipage cavalier
3249
Fait les trois quarts de leur vaillance.
Livre sixième
Le Pâtre et le Lion
3250
Les fables ne sont pas ce qu’elles semblent être ;
3251
Le plus simple animal nous y tient lieu de maître.
3252
Une morale nue apporte de l’ennui :
3253
Le conte fait passer le précepte avec lui.
3254
En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire ;
3255
Et conter pour conter me semble peu d’affaire.
3256
C’est par cette raison qu’égayant leur esprit,
3257
Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit.
3258
Tous ont fui l’ornement et le trop d’étendue.
3259
On ne voit point chez eux de parole perdue.
3260
Phèdre était si succinct qu’aucuns l’en ont blâmé ;
3261
Ésope en moins de mots s’est encore exprimé.
3262
Mais sur tous certain Grec renchérit, et se pique
3263
D’une élégance laconique ;
3264
Il renferme toujours son conte en quatre vers ;
3265
Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts.
3266
Voyons-le avec Ésope en un sujet semblable.
3267
L’un amène un chasseur, l’autre un pâtre, en sa fable.
3268
J’ai suivi leur projet quant à l’événement,
3269
Y cousant en chemin quelque trait seulement.
3270
Voici comme, à peu près, Ésope le raconte :
3271
Un pâtre, à ses brebis trouvant quelque mécompte,
3272
Voulut à toute force attraper le larron.
3273
Il s’en va près d’un antre, et tend à l’environ
3274
Des lacs à prendre loups, soupçonnant cette engeance.
3275
Avant que partir de ces lieux :
3276
« Si tu fais, disait-il, ô monarque des Dieux,
3277
Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence,
3278
Et que je goûte ce plaisir,
3279
Parmi vingt veaux je veux choisir
3280
Le plus gras, et t’en faire offrande. »
3281
À ces mots sort de l’antre un Lion grand et fort ;
3282
Le Pâtre se tapit, et dit à demi mort :
3283
« Que l’homme ne sait guère, hélas ! ce qu’il demande !
3284
Pour trouver le larron qui détruit mon troupeau,
3285
Et le voir en ces lacs pris avant que je parte,
3286
Ô monarque des Dieux, je t’ai promis un veau :
3287
Je te promets un bœuf si tu fais qu’il s’écarte.
3288
C’est ainsi que l’a dit le principal auteur :
3289
Passons à son imitateur.
Le Lion et le Chasseur
3290
Un fanfaron, amateur de la chasse,
3291
Venant de perdre un chien de bonne race
3292
Qu’il soupçonnait dans le corps d’un Lion,
3293
Vit un berger. « Enseigne-moi, de grâce,
3294
De mon voleur, lui dit-il, la maison,
3295
Que de ce pas je me fasse raison. »
3296
Le berger dit : « C’est vers cette montagne.
3297
En lui payant de tribut un mouton
3298
Par chaque mois, j’erre dans la campagne
3299
Comme il me plaît ; et je suis en repos. »
3300
Dans le moment qu’ils tenaient ces propos,
3301
Le Lion sort, et vient d’un pas agile.
3302
Le fanfaron aussitôt d’esquiver :
3303
« Ô Jupiter, montre-moi quelque asile,
3304
S’écria-t-il, qui me puisse sauver ! »
3305
La vraie épreuve de courage
3306
N’est que dans le danger que l’on touche du doigt :
3307
Tel le cherchait, dit-il, qui, changeant de langage,
3308
S’enfuit aussitôt qu’il le voit.
Phébus et Borée
3309
Borée et le Soleil virent un voyageur
3310
Qui s’était muni par bonheur
3311
Contre le mauvais temps. On entrait dans l’automne,
3312
Quand la précaution aux voyageurs est bonne :
3313
Il pleut ; le soleil luit ; et l’écharpe d’Iris
3314
Rend ceux qui sortent avertis
3315
Qu’en ces mois le manteau leur est fort nécessaire :
3316
Les Latins les nommaient douteux, pour cette affaire.
3317
Notre homme s’était donc à la pluie attendu :
3318
Bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte.
3319
« Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu
3320
À tous les accidents ; mais il n’a pas prévu
3321
Que je saurai souffler de sorte
3322
Qu’il n’est bouton qui tienne : il faudra, si je veux,
3323
Que le manteau s’en aille au diable.
3324
L’ébattement pourrait nous en être agréable :
3325
Vous plaît-il de l’avoir ? – Eh bien ! gageons nous deux,
3326
Dit Phébus, sans tant de paroles,
3327
À qui plus tôt aura dégarni les épaules
3328
Du cavalier que nous voyons.
3329
Commencez : je vous laisse obscurcir mes rayons. »
3330
Il n’en fallut pas plus. Notre souffleur à gage
3331
Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un ballon,
3332
Fait un vacarme de démon,
3333
Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage
3334
Maint toit qui n’en peut mais, fait périr maint bateau :
3335
Le tout au sujet d’un manteau.
3336
Le cavalier eut soin d’empêcher que l’orage
3337
Ne se pût engouffrer dedans.
3338
Cela le préserva. Le Vent perdit son temps ;
3339
Plus il se tourmentait, plus l’autre tenait ferme :
3340
Il eut beau faire agir le collet et les plis.
3341
Sitôt qu’il fut au bout du terme
3342
Qu’à la gageure on avait mis,
3343
Le Soleil dissipe la nue,
3344
Récrée et puis pénètre enfin le cavalier,
3345
Sous son balandras fait qu’il sue,
3346
Le contraint de s’en dépouiller :
3347
Encore n’usa-t-il pas de toute sa puissance.
3348
Plus fait douceur que violence.
Jupiter et le Métayer
3349
Jupiter eut jadis une ferme à donner.
3350
Mercure en fit l’annonce, et gens se présentèrent,
3351
Firent des offres, écoutèrent :
3352
Ce ne fut pas sans bien tourner ;
3353
L’un alléguait que l’héritage
3354
Était frayant et rude, et l’autre un autre si.
3355
Pendant qu’ils marchandaient ainsi,
3356
Un d’eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage,
3357
Promit d’en rendre tant, pourvu que Jupiter
3358
Le laissât disposer de l’air,
3359
Lui donnât saison à sa guise,
3360
Qu’il eût du chaud, du froid, du beau temps, de la bise,
3361
Enfin du sec et du mouillé,
3362
Aussitôt qu’il aurait bâillé.
3363
Jupiter y consent. Contrat passé, notre homme
3364
Tranche du roi des airs, pleut, vente, et fait en somme
3365
Un climat pour lui seul : ses plus proches voisins
3366
Ne s’en sentaient non plus que les Américains.
3367
Ce fut leur avantage ; ils eurent bonne année,
3368
Pleine moisson, pleine vinée.
3369
Monsieur le receveur fut très mal partagé.
3370
L’an suivant, voilà tout changé :
3371
Il ajuste d’une autre sorte
3372
La température des cieux.
3373
Son champ ne s’en trouve pas mieux ;
3374
Celui de ses voisins fructifie et rapporte.
3375
Que fait-il ? Il recourt au monarque des Dieux.
3376
Il confesse son imprudence.
3377
Jupiter en usa comme un maître fort doux.
3378
Concluons que la Providence
3379
Sait ce qu’il nous faut mieux que nous.
Le Cochet, le Chat et le Souriceau
3380
Un Souriceau tout jeune, et qui n’avait rien vu,
3381
Fut presque pris au dépourvu.
3382
Voici comme il conta l’aventure à sa mère :
3383
« J’avais franchi les monts qui bornent cet État,
3384
Et trottais comme un jeune Rat
3385
Qui cherche à se donner carrière,
3386
Lorsque deux animaux m’ont arrêté les yeux :
3387
L’un doux, bénin et gracieux,
3388
Et l’autre turbulent, et plein d’inquiétude ;
3389
Il a la voix perçante et rude,
3390
Sur la tête un morceau de chair,
3391
Une sorte de bras dont il s’élève en l’air
3392
Comme pour prendre sa volée,
3393
La queue en panache étalée. »
3394
Or c’était un Cochet, dont notre Souriceau
3395
Fit à sa mère le tableau,
3396
Comme d’un animal venu de l’Amérique.
3397
« Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
3398
Faisant tel bruit et tel fracas,
3399
Que moi, qui grâce aux dieux de courage me pique,
3400
Quant au Chat, c’est sur nous qu’il fonde sa cuisine.
3401
En ai pris la fuite de peur,
3402
Le maudissant de très bon cœur.
3403
Sans lui j’aurais fait connaissance
3404
Avec cet animal qui m’a semblé si doux ;
3405
Il est velouté comme nous,
3406
Marqueté, longue queue, une humble contenance,
3407
Un modeste regard, et pourtant l’œil luisant.
3408
Je le crois fort sympathisant
3409
Avec messieurs les Rats ; car il a des oreilles
3410
En figure aux nôtres pareilles.
3411
Je l’allais aborder, quand d’un son plein d’éclat
3412
L’autre m’a fait prendre la fuite.
3413
– Mon fils, dit la Souris, ce doucet est un Chat,
3414
Qui, sous son minois hypocrite,
3415
Contre toute ta parenté
3416
D’un malin vouloir est porté.
3417
L’autre animal, tout au contraire.
3418
Bien éloigné de nous mal faire,
3419
Servira quelque jour peut-être à nos repas.
3420
Garde-toi, tant que tu vivras,
3421
De juger les gens sur la mine. »
Le Renard, le Singe, et les Animaux
3422
Les Animaux, au décès d’un Lion,
3423
En son vivant prince de la contrée,
3424
Pour faire un roi s’assemblèrent, dit-on.
3425
De son étui la couronne est tirée :
3426
Dans une chartre un dragon la gardait.
3427
Il se trouva que, sur tous essayée,
3428
À pas un d’eux elle ne convenait :
3429
Plusieurs avaient la tête trop menue,
3430
Aucuns trop grosse, aucuns même cornue.
3431
Le Singe aussi fit l’épreuve en riant ;
3432
Et, par plaisir la tiare essayant,
3433
Il fit autour force grimaceries,
3434
Tours de souplesse, et mille singeries,
3435
Passa dedans ainsi qu’en un cerceau.
3436
Aux animaux cela sembla si beau
3437
Qu’il fut élu : chacun lui fit hommage.
3438
Le Renard seul regretta son suffrage,
3439
Sans toutefois montrer son sentiment.
3440
Quand il eut fait son petit compliment,
3441
Il dit au Roi : « Je sais, Sire, une cache,
3442
Et ne crois pas qu’autre que moi la sache.
3443
Or tout trésor, par droit de royauté,
3444
Appartient, Sire, à Votre Majesté.
3445
Le nouveau roi bâille après la finance ;
3446
Lui-même y court pour n’être pas trompé.
3447
C’était un piège : il y fut attrapé.
3448
Le Renard dit, au nom de l’assistance :
3449
« Prétendrais-tu nous gouverner encore,
3450
Ne sachant pas te conduire toi-même ? »
3451
Il fut démis ; et l’on tomba d’accord
3452
Qu’à peu de gens convient le diadème.
Le Mulet se vantant de sa généalogie
3453
Le Mulet d’un prélat se piquait de noblesse,
3454
Et ne parlait incessamment
3455
Que de sa mère la Jument,
3456
Dont il contait mainte prouesse.
3457
Elle avait fait ceci, puis avait été là.
3458
Son fils prétendait pour cela
3459
Qu’on le dût mettre dans l’Histoire.
3460
Il eût cru s’abaisser servant un médecin.
3461
Étant devenu vieux, on le mit au moulin ;
3462
Son père l’Âne alors lui revint en mémoire.
3463
Quand le malheur ne serait bon
3464
Qu’à mettre un sot à la raison,
3465
Toujours serait-ce à juste cause
3466
Qu’on le dit bon à quelque chose.
Le Vieillard et l’Âne
3467
Un Vieillard sur son Âne aperçut en passant
3468
Un pré plein d’herbe et fleurissant :
3469
Il y lâche sa bête, et le grison se rue
3470
Au travers de l’herbe menue,
3471
Se vautrant, grattant, et frottant,
3472
Gambadant, chantant, et broutant,
3473
Et faisant mainte place nette.
3474
L’ennemi vient sur l’entrefaite :
3475
« Fuyons, dit alors le Vieillard.
3476
– Pourquoi ? répondit le paillard ;
3477
Me fera-t-on porter double bât, double charge ?
3478
– Non pas ? dit le Vieillard, qui prit d’abord le large.
3479
– Et que m’importe donc, dit l’Âne, à qui je sois ?
3480
Sauvez-vous, et me laissez paître.
3481
Notre ennemi, c’est notre maître :
3482
Je vous le dis en bon français. »
Le Cerf se voyant dans l’eau
3483
Dans le cristal d’une fontaine
3484
Un Cerf se mirant autrefois
3485
Louait la beauté de son bois,
3486
Et ne pouvait qu’avecque peine
3487
Souffrir ses jambes de fuseaux,
3488
Dont il voyait l’objet se perdre dans les eaux.
3489
« Quelle proportion de mes pieds à ma tête !
3490
Disait-il en voyant leur ombre avec douleur :
3491
Des taillis les plus hauts mon front atteint le faîte ;
3492
Mes pieds ne me font point d’honneur. »
3493
Tout en parlant de la sorte,
3494
Un limier le fait partir.
3495
Il tâche à se garantir ;
3496
Dans les forêts il s’emporte :
3497
Son bois, dommageable ornement,
3498
L’arrêtant à chaque moment,
3499
Nuit à l’office que lui rendent
3500
Ses pieds, de qui ses jours dépendent.
3501
Il se dédit alors, et maudit les présents
3502
Que le Ciel lui fait tous les ans.
3503
Nous faisons cas du beau, nous méprisons l’utile ;
3504
Et le beau souvent nous détruit.
3505
Ce Cerf blâme ses pieds qui le rendent agile ;
3506
Il estime un bois qui lui nuit.
Le Lièvre et la Tortue
3507
Rien ne sert de courir ; il faut partir à point :
3508
Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
3509
« Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
3510
Sitôt que moi ce but. – Sitôt ! êtes-vous sage ?
3511
Repartit l’animal léger :
3512
Ma commère, il vous faut purger
3513
Avec quatre grains d’ellébore.
3514
– Sage ou non, je parie encore. »
3515
Ainsi fut fait ; et de tous deux
3516
On mit près du but les enjeux ;
3517
Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
3518
Ni de quel juge l’on convint.
3519
Notre Lièvre n’avait que quatre pas à faire ;
3520
J’entends de ceux qu’il fait lorsque, prêt d’être atteint,
3521
Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,
3522
Et leur fait arpenter les landes.
3523
Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
3524
Pour dormir, et pour écouter
3525
D’où vient le vent, il laisse la Tortue
3526
Aller son train de sénateur.
3527
Elle part, elle s’évertue ;
3528
Elle se hâte avec lenteur.
3529
Lui cependant méprise une telle victoire,
3530
Tient la gageure à peu de gloire,
3531
Croit qu’il y va de son honneur
3532
De partir tard. Il broute, il se repose ;
3533
Il s’amuse à toute autre chose
3534
Qu’à la gageure. À la fin, quand il vit
3535
Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
3536
Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
3537
Furent vains : la Tortue arriva la première.
3538
« Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
3539
De quoi vous sert votre vitesse ?
3540
Moi l’emporter ! et que serait-ce
3541
Si vous portiez une maison ?
L’Âne et ses Maîtres
3542
L’Âne d’un jardinier se plaignait au Destin
3543
De ce qu’on le faisait lever devant l’aurore.
3544
« Les coqs, lui disait-il, ont beau chanter matin ;
3545
Je suis plus matineux encore.
3546
Et pourquoi ? pour porter des herbes au marché.
3547
Belle nécessité d’interrompre mon somme ! »
3548
Le Sort, de sa plainte touché,
3549
Lui donne un autre maître ; et l’animal de somme
3550
Passe du jardinier aux mains d’un corroyeur.
3551
La pesanteur des peaux et leur mauvaise odeur
3552
Eurent bientôt choqué l’impertinente bête.
3553
« J’ai regret, disait-il, à mon premier seigneur.
3554
Encore, quand il tournait la tête,
3555
J’attrapais, s’il m’en souvient bien,
3556
Quelque morceau de chou qui ne me coûtait rien :
3557
Mais ici point d’aubaine, ou, si j’en ai quelqu’une,
3558
C’est de coups. » Il obtint changement de fortune ;
3559
Et sur l’état d’un charbonnier
3560
Il fut couché tout le dernier.
3561
Autre plainte. « Quoi donc ! dit le Sort en colère,
3562
Ce baudet-ci m’occupe autant
3563
Que cent monarques pourraient faire !
3564
Croit-il être le seul qui ne soit pas content ?
3565
N’ai-je en l’esprit que son affaire ? »
3566
Le Sort avait raison. Tous gens sont ainsi faits :
3567
Notre condition jamais ne nous contente ;
3568
La pire est toujours la présente.
3569
Nous fatiguons le Ciel à force de placets.
3570
Qu’à chacun Jupiter accorde sa requête,
3571
Nous lui romprons encore la tête.
Le Soleil et les Grenouilles
3572
Aux noces d’un tyran tout le peuple en liesse
3573
Noyait son souci dans les pots.
3574
Ésope seul trouvait que les gens étaient sots
3575
De témoigner tant d’allégresse.
3576
Le Soleil, disait-il, eut dessein autrefois
3577
De songer à l’hyménée.
3578
Aussitôt on ouït, d’une commune voix
3579
Se plaindre de leur destinée
3580
Les citoyennes des étangs.
3581
« Que ferons-nous, s’il lui vient des enfants ?
3582
Dirent-elles au Sort : un seul Soleil à peine
3583
Se peut souffrir ; une demi-douzaine
3584
Mettra la mer à sec et tous ses habitants.
3585
Adieu joncs et marais : notre race est détruite ;
3586
Bientôt on la verra réduite
3587
À l’eau du Styx. » Pour un pauvre animal,
3588
Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.
Le Villageois et le Serpent
3589
Ésope conte qu’un manant,
3590
Charitable autant que peu sage,
3591
Un jour d’hiver se promenant
3592
À l’entour de son héritage,
3593
Aperçut un Serpent sur la neige étendu,
3594
Transi, gelé, perclus, immobile rendu,
3595
N’ayant pas à vivre un quart d’heure.
3596
Le Villageois le prend, l’emporte en sa demeure,
3597
Et, sans considérer quel sera le loyer
3598
D’une action de ce mérite,
3599
Il l’étend le long du foyer,
3600
Le réchauffe, le ressuscite.
3601
L’animal engourdi sent à peine le chaud,
3602
Que l’âme lui revient avecque la colère.
3603
Il lève un peu la tête, et puis siffle aussitôt ;
3604
Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut
3605
Contre son bienfaiteur, son sauveur et son père.
3606
« Ingrat, dit le Manant, voilà donc mon salaire ?
3607
Tu mourras. » À ces mots, plein d’un juste courroux,
3608
Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête ;
3609
Il fait trois serpents de deux coups,
3610
Un tronçon, la queue, et la tête.
3611
L’insecte, sautillant, cherche à se réunir ;
3612
Mais il ne put y parvenir.
3613
Il est bon d’être charitable :
3614
Mais envers qui ? c’est là le point.
3615
Quant aux ingrats, il n’en est point
3616
Qui ne meure enfin misérable.
Le Lion malade et le Renard
3617
De par le Roi des animaux,
3618
Qui dans son antre était malade,
3619
Fut fait savoir à ses vassaux
3620
Que chaque espèce en ambassade
3621
Envoyât gens le visiter ;
3622
Sous promesse de bien traiter
3623
Les députés, eux et leur suite,
3624
Foi de Lion, très bien écrite :
3625
Bon passeport contre la dent,
3626
Contre la griffe tout autant.
3627
L’édit du prince s’exécute :
3628
De chaque espèce on lui députe.
3629
Les Renards gardant la maison,
3630
Un d’eux en dit cette raison :
3631
« Les pas empreints sur la poussière
3632
Par ceux qui s’en vont faire au malade leur cour,
3633
Tous, sans exception, regardent sa tanière ;
3634
Pas un ne marque de retour :
3635
Cela nous met en méfiance.
3636
Que Sa Majesté nous dispense :
3637
Grand merci de son passeport.
3638
Je le crois bon : mais dans cet antre
3639
Je vois fort bien comme l’on entre,
3640
Et ne vois pas comme on en sort. »
L’oiseleur, l’Autour et l’Alouette
3641
Les injustices des pervers
3642
Servent souvent d’excuse aux nôtres.
3643
Telle est la loi de l’Univers :
3644
Si tu veux qu’on t’épargne, épargne aussi les autres.
3645
Un manant au miroir prenait des oisillons.
3646
Le fantôme brillant attire une Alouette :
3647
Aussitôt un Autour, planant sur les sillons,
3648
Descend des airs, fond et se jette
3649
Sur celle qui chantait, quoique près du tombeau.
3650
Elle avait évité la fatale machine,
3651
Lorsque, se rencontrant sous la main de l’oiseau,
3652
Elle sent son ongle maline.
3653
Pendant qu’à la plumer l’Autour est occupé,
3654
Lui-même sous les rets demeure enveloppé ;
3655
« Oiseleur, laisse-moi, dit-il en son langage ;
3656
Je ne t’ai jamais fait de mal. »
3657
L’Oiseleur repartit : « Ce petit animal
3658
T’en avait-il fait davantage ? »
Le Cheval et l’Âne
3659
En ce monde il se faut l’un l’autre secourir :
3660
Si ton voisin vient à mourir,
3661
C’est sur toi que le fardeau tombe.
3662
Un Âne accompagnait un Cheval peu courtois,
3663
Celui-ci ne portant que son simple harnois,
3664
Et le pauvre baudet si chargé qu’il succombe.
3665
Il pria le Cheval de l’aider quelque peu ;
3666
Autrement il mourrait devant qu’être à la ville.
3667
« La prière, dit-il, n’en est pas incivile :
3668
Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu. »
3669
Le Cheval refusa, fit une pétarade ;
3670
Tant qu’il vit sous le faix mourir son camarade,
3671
Et reconnut qu’il avait tort.
3672
Du baudet en cette aventure
3673
On lui fit porter la voiture,
3674
Et la peau par-dessus encore.
Le Chien qui lâche sa proie pour l’ombre
3675
Chacun se trompe ici-bas :
3676
On voit courir après l’ombre
3677
Tant de fous qu’on n’en sait pas
3678
La plupart du temps le nombre.
3679
Au Chien dont parle Ésope il faut les renvoyer.
3680
Ce Chien, voyant sa proie en l’eau représentée,
3681
La quitta pour l’image, et pensa se noyer.
3682
La rivière devint tout d’un coup agitée ;
3683
À toute peine il regagna les bords,
3684
Et n’eut ni l’ombre ni le corps.
Le Chartier embourbé
3685
Le Phaéton d’une voiture à foin
3686
Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin
3687
De tout humain secours : c’était à la campagne
3688
Près d’un certain canton de la Basse-Bretagne,
3689
Appelé Quimper-Corentin.
3690
On sait assez que le Destin
3691
Adresse là les gens quand il veut qu’on enrage.
3692
Dieu nous préserve du voyage !
3693
Pour venir au Chartier embourbé dans ces lieux,
3694
Le voilà qui déteste et jure de son mieux,
3695
Pestant en sa fureur extrême,
3696
Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux,
3697
Contre son char, contre lui-même.
3698
Il invoque à la fin le dieu dont les travaux
3699
Sont si célèbres dans le monde :
3700
« Hercule, lui dit-il, aide-moi ; si ton dos
3701
A porté la machine ronde,
3702
Ton bras peut me tirer d’ici. »
3703
Sa prière étant faite, il entend dans la nue
3704
Une voix qui lui parle ainsi :
3705
« Hercule veut qu’on se remue,
3706
Puis il aide les gens. Regarde d’où provient
3707
L’achoppement qui te retient.
3708
Ôte d’autour de chaque roue
3709
Ce malheureux mortier, cette maudite boue
3710
Qui jusqu’à l’essieu les enduit ;
3711
Prends ton pic, et me romps ce caillou qui te nuit ;
3712
Comble-moi cette ornière. As-tu fait ? – Oui, dit l’homme.
3713
– Or bien je vais t’aider, dit la voix ; prends ton fouet.
3714
– Je l’ai pris... Qu’est ceci ? mon char marche à souhait.
3715
Hercule en soit loué ! » Lors la voix : « Tu vois comme
3716
Tes chevaux aisément se sont tirés de là.
3717
Aide-toi, le Ciel t’aidera. »
Le Charlatan
3718
Le Monde n’a jamais manqué de charlatans :
3719
Cette science, de tout temps
3720
Fut en professeurs très fertile.
3721
Tantôt l’un en théâtre affronte l’Achéron,
3722
Et l’autre affiche par la ville
3723
Qu’il est un passe-Cicéron.
3724
Un des derniers se vantait d’être
3725
En éloquence si grand maître,
3726
Qu’il rendrait disert un badaud,
3727
Un manant, un rustre, un lourdaud ;
3728
« Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un âne :
3729
Que l’on amène un âne, un âne renforcé,
3730
Je le rendrai maître passé ;
3731
Et veux qu’il porte la soutane. »
3732
Le prince sut la chose ; il manda le rhéteur.
3733
« J’ai, dit-il, en mon écurie
3734
Un fort beau roussin d’Arcadie ;
3735
J’en voudrais faire un orateur.
3736
– Sire, vous pouvez tout », reprit d’abord notre homme,
3737
On lui donna certaine somme.
3738
Il devait, au bout de dix ans,
3739
Mettre son âne sur les bancs ;
3740
Sinon, il consentait d’être en place publique
3741
Guindé la hart au col, étranglé court et net,
3742
Ayant au dos sa rhétorique,
3743
Et les oreilles d’un baudet.
3744
Quelqu’un des courtisans lui dit qu’à la potence
3745
Il voulait l’aller voir, et que, pour un pendu,
3746
Il aurait bonne grâce et beaucoup de prestance :
3747
Surtout qu’il se souvînt de faire à l’assistance
3748
Un discours où son art fût au long étendu ;
3749
Un discours pathétique, et dont le formulaire
3750
Servît à certains Cicérons
3751
Vulgairement nommés larrons.
3752
L’autre reprit : « Avant l’affaire,
3753
Le roi, l’âne, ou moi, nous mourrons. »
3754
Il avait raison. C’est folie
3755
De compter sur dix ans de vie.
3756
Soyons bien buvants, bien mangeants,
3757
Nous devons à la mort de trois l’un en dix ans.
La Discorde
3758
La déesse Discorde ayant brouillé les Dieux,
3759
Et fait un grand procès là-haut pour une pomme,
3760
On la fit déloger des cieux.
3761
Chez l’animal qu’on appelle homme
3762
On la reçut à bras ouverts,
3763
Elle et Que-si-que-non, son frère,
3764
Avecque Tien-et-mien, son père.
3765
Elle nous fit l’honneur en ce bas univers
3766
De préférer notre hémisphère
3767
À celui des mortels qui nous sont opposés,
3768
Gens grossiers, peu civilisés,
3769
Et qui, se mariant sans prêtre et sans notaire,
3770
De la Discorde n’ont que faire.
3771
Pour la faire trouver aux lieux où le besoin
3772
Demandait qu’elle fût présente,
3773
La Renommée avait le soin
3774
De l’avertir ; et l’autre, diligente,
3775
Courait vite aux débats, et prévenait la Paix ;
3776
Faisait d’une étincelle un feu long à s’éteindre.
3777
La Renommée enfin commença de se plaindre
3778
Que l’on ne lui trouvait jamais
3779
De demeure fixe et certaine ;
3780
Bien souvent l’on perdait, à la chercher, sa peine :
3781
Il fallait donc qu’elle eût un séjour affecté,
3782
Un séjour d’où l’on pût en toutes les familles
3783
L’envoyer à jour arrêté.
3784
Comme il n’était alors aucun couvent de filles,
3785
On y trouva difficulté.
3786
L’auberge enfin de l’hyménée
3787
Lui fut pour maison assignée.
La jeune Veuve
3788
La perte d’un époux ne va point sans soupirs :
3789
On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.
3790
Sur les ailes du Temps la tristesse s’envole ;
3791
Le Temps ramène les plaisirs.
3792
Entre la Veuve d’une année
3793
Et la Veuve d’une journée
3794
La différence est grande : on ne croirait jamais
3795
Que ce fût la même personne ;
3796
L’une fait fuir les gens, et l’autre a mille attraits :
3797
Aux soupirs vrais ou faux celle-là s’abandonne ;
3798
C’est toujours même note et pareil entretien.
3799
On dit qu’on est inconsolable :
3800
On le dit ; il n’en est rien,
3801
Comme on verra par cette fable,
3802
Ou plutôt par la vérité.
3803
L’époux d’une jeune beauté
3804
Partait pour l’autre monde. À ses côtés sa femme
3805
Lui criait : « Attends-moi, je te suis ; et mon âme,
3806
Aussi bien que la tienne, est prête à s’envoler. »
3807
Le mari fait seul le voyage.
3808
La belle avait un père, homme prudent et sage ;
3809
Il laissa le torrent couler.
3810
À la fin, pour la consoler :
3811
« Ma fille, lui dit-il, c’est trop verser de larmes :
3812
Qu’a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ?
3813
Puisqu’il est des vivants, ne songez plus aux morts.
3814
Je ne dis pas que tout à l’heure
3815
Une condition meilleure
3816
Change en des noces ces transports ;
3817
Mais après certain temps souffrez qu’on vous propose
3818
Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
3819
Que le défunt. – Ah ! dit-elle aussitôt,
3820
Un cloître est l’époux qu’il me faut. »
3821
Le père lui laissa digérer sa disgrâce.
3822
Un mois de la sorte se passe ;
3823
L’autre mois, on l’emploie à changer tous les jours
3824
Quelque chose à l’habit, au linge, à la coiffure :
3825
Le deuil enfin sert de parure,
3826
En attendant d’autres atours.
3827
Toute la bande des Amours
3828
Revient au colombier ; les jeux, les ris, la danse
3829
Ont aussi leur tour à la fin :
3830
On se plonge soir et matin
3831
Dans la fontaine de Jouvence.
3832
Le père ne craint plus ce défunt tant chéri ;
3833
Mais comme il ne parlait de rien à notre belle :
3834
« Où donc est le jeune mari
3835
Que vous m’avez promis ? » dit-elle.
Épilogue
3836
Bornons ici cette carrière :
3837
Les longs ouvrages me font peur.
3838
Loin d’épuiser une matière,
3839
On n’en doit prendre que la fleur.
3840
Il s’en va temps que je reprenne
3841
Un peu de forces et d’haleine
3842
Pour fournir à d’autres projets.
3843
Amour, ce tyran de ma vie,
3844
Veut que je change de sujets :
3845
Il faut contenter son envie.
3846
Retournons à Psyché. Damon, vous m’exhortez
3847
À peindre ses malheurs et ses félicités :
3848
J’y consens ; peut-être ma veine
3849
En sa faveur s’échauffera.
3850
Heureux si ce travail est la dernière peine
3851
Que son époux me causera !
Livre septième
À Madame de Montespan
3852
L’apologue est un don qui vient des immortels ;
3853
Ou, si c’est un présent des hommes,
3854
Quiconque nous l’a fait mérite des autels :
3855
Nous devons tous tant que nous sommes
3856
Ériger en divinité
3857
Le sage par qui fut ce bel art inventé.
3858
C’est proprement un charme : il rend l’âme attentive,
3859
Ou plutôt il la tient captive,
3860
Nous attachant à des récits
3861
Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits.
3862
Ô vous qui l’imitez, Olympe, si ma muse
3863
A quelquefois pris place à la table des Dieux,
3864
Sur ses dons aujourd’hui daignez porter les yeux ;
3865
Favorisez les jeux où mon esprit s’amuse.
3866
Le temps, qui détruit tout, respectant votre appui,
3867
Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage :
3868
Tout auteur qui voudra vivre encore après lui
3869
Doit s’acquérir votre suffrage.
3870
C’est de vous que mes vers attendent tout leur prix :
3871
Il n’est beauté dans nos écrits
3872
Dont vous ne connaissiez jusque aux moindres traces.
3873
Eh ! qui connaît que vous les beautés et les grâces ?
3874
Paroles et regards, tout est charme dans vous.
3875
Ma muse, en un sujet si doux,
3876
Voudrait s’étendre davantage ;
3877
Mais il faut réserver à d’autres cet emploi ;
3878
Et d’un plus grand maître que moi
3879
Votre louange est le partage.
3880
Olympe, c’est assez qu’à mon dernier ouvrage
3881
Votre nom serve un jour de rempart et d’abri ;
3882
Protégez désormais le livre favori
3883
Par qui j’ose espérer une seconde vie ;
3884
Sous vos seuls auspices ces vers
3885
Seront jugés, malgré l’envie,
3886
Dignes des yeux de l’Univers.
3887
Je ne mérite pas une faveur si grande ;
3888
La fable en son nom la demande :
3889
Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous.
3890
S’il procure à mes vers le bonheur de vous plaire,
3891
Je croirai lui devoir un temple pour salaire :
3892
Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.
Les Animaux malades de la peste
3893
Un mal qui répand la terreur,
3894
Mal que le Ciel en sa fureur
3895
Inventa pour punir les crimes de la terre,
3896
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
3897
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
3898
Faisait aux Animaux la guerre.
3899
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
3900
On n’en voyait point d’occupés
3901
À chercher le soutien d’une mourante vie ;
3902
Nul mets n’excitait leur envie ;
3903
Ni Loups ni Renards n’épiaient
3904
La douce et l’innocente proie ;
3905
Les Tourterelles se fuyaient :
3906
Plus d’amour, partant plus de joie.
3907
Le Lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis,
3908
Je crois que le Ciel a permis
3909
Pour nos péchés cette infortune.
3910
Que le plus coupable de nous
3911
Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
3912
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
3913
L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
3914
On fait de pareils dévouements.
3915
Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence
3916
L’état de notre conscience.
3917
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
3918
J’ai dévoré force moutons.
3919
Que m’avaient-ils fait ? nulle offense ;
3920
Même il m’est arrivé quelquefois de manger
3921
Le berger.
3922
Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
3923
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi ;
3924
Car on doit souhaiter, selon toute justice,
3925
Que le plus coupable périsse.
3926
– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi ;
3927
Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
3928
Et bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce,
3929
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
3930
En les croquant, beaucoup d’honneur ;
3931
Et quant au berger, l’on peut dire
3932
Qu’il était digne de tous maux,
3933
Étant de ces gens-là qui sur les animaux
3934
Se font un chimérique empire. »
3935
Ainsi dit le Renard ; et flatteurs d’applaudir.
3936
On n’osa trop approfondir
3937
Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
3938
Les moins pardonnables offenses.
3939
Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples Mâtins,
3940
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
3941
L’Âne vint à son tour, et dit : « J’ai souvenance
3942
Qu’en un pré de moines passant,
3943
La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
3944
Quelque diable aussi me poussant,
3945
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue ;
3946
Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net. »
3947
À ces mots, on cria haro sur le baudet.
3948
Un Loup quelque peu clerc, prouva par sa harangue
3949
Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
3950
Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
3951
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
3952
Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
3953
Rien que la mort n’était capable
3954
D’expier son forfait. On le lui fit bien voir.
3955
Selon que vous serez puissant ou misérable,
3956
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Le mal Marié
3957
Que le bon soit toujours camarade du beau,
3958
Dès demain je chercherai femme ;
3959
Mais comme le divorce entre eux n’est pas nouveau,
3960
Et que peu de beaux corps, hôtes d’une belle âme,
3961
Assemblent l’un et l’autre point,
3962
Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.
3963
J’ai vu beaucoup d’hymens ; aucuns d’eux ne me tentent :
3964
Cependant des humains presque les quatre parts
3965
S’exposent hardiment au plus grand des hasards ;
3966
Les quatre parts aussi des humains se repentent.
3967
J’en vais alléguer un qui, s’étant repenti,
3968
Ne put trouver d’autre parti,
3969
Que de renvoyer son épouse,
3970
Querelleuse, avare, et jalouse.
3971
Rien ne la contentait, rien n’était comme il faut :
3972
On se levait trop tard, on se couchait trop tôt ;
3973
Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.
3974
Les valets enrageaient, l’époux était à bout :
3975
« Monsieur ne songe à rien, monsieur dépense tout,
3976
Monsieur court, monsieur se repose. »
3977
Elle en dit tant que monsieur, à la fin,
3978
Lassé d’entendre un tel lutin,
3979
Vous la renvoie à la campagne
3980
Chez ses parents. La voilà donc compagne
3981
De certaines Philis qui gardent les dindons
3982
Avec les gardeurs de cochons.
3983
Au bout de quelque temps qu’on la crut adoucie,
3984
Le mari la reprend. « Eh bien ! qu’avez-vous fait ?
3985
Comment passiez-vous votre vie ?
3986
L’innocence des champs est-elle votre fait ?
3987
– Assez, dit-elle : mais ma peine
3988
Était de voir les gens plus paresseux qu’ici ;
3989
Ils n’ont des troupeaux nul souci.
3990
Je leur savais bien dire, et m’attirais la haine
3991
De tous ces gens si peu soigneux.
3992
– Eh ! madame, reprit son époux tout à l’heure,
3993
Si votre esprit est si hargneux
3994
Que le monde qui ne demeure
3995
Qu’un moment avec vous, et ne revient qu’au soir,
3996
Est déjà lassé de vous voir,
3997
Que feront des valets qui, toute la journée,
3998
Vous verront contre eux déchaînée ?
3999
Et que pourra faire un époux
4000
Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous ?
4001
Retournez au village : adieu. Si de ma vie
4002
Je vous rappelle et qu’il m’en prenne envie,
4003
Puissé-je chez les morts avoir, pour mes péchés,
4004
Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés ! »
Le Rat qui s’est retiré du monde
4005
Les Levantins en leur légende
4006
Disent qu’un certain Rat, las des soins d’ici-bas,
4007
Dans un fromage de Hollande
4008
Se retira loin du tracas.
4009
La solitude était profonde,
4010
S’étendant partout à la ronde.
4011
Notre ermite nouveau subsistait là-dedans.
4012
Il fit tant, de pieds et de dents,
4013
Qu’en peu de jours il eut au fond de l’ermitage
4014
Le vivre et le couvert : que faut-il davantage ?
4015
Il devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens
4016
À ceux qui font vœu d’être siens.
4017
Un jour, au dévot personnage
4018
Des députés du peuple rat
4019
S’en vinrent demander quelque aumône légère :
4020
Ils allaient en terre étrangère
4021
Chercher quelque secours contre le peuple chat ;
4022
Ratopolis était bloquée :
4023
On les avait contraints de partir sans argent,
4024
Attendu l’état indigent
4025
De la république attaquée.
4026
Ils demandaient fort peu, certains que le secours
4027
Serait prêt dans quatre ou cinq jours.
4028
« Mes amis, dit le solitaire,
4029
Les choses d’ici-bas ne me regardent plus :
4030
En quoi peut un pauvre reclus
4031
Vous assister ? que peut-il faire,
4032
Que de prier le Ciel qu’il vous aide en ceci ?
4033
J’espère qu’il aura de vous quelque souci. »
4034
Ayant parlé de cette sorte,
4035
Le nouveau saint ferma sa porte.
4036
Qui désigné-je, à votre avis,
4037
Par ce rat si peu secourable ?
4038
Un moine ? Non, mais un dervis :
4039
Je suppose qu’un moine est toujours charitable.
Le Héron
4040
Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où,
4041
Le Héron au long bec emmanché d’un long cou :
4042
Il côtoyait une rivière.
4043
L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;
4044
Ma commère la Carpe y faisait mille tours
4045
Avec le Brochet son compère.
4046
Le Héron en eût fait aisément son profit :
4047
Tous approchaient du bord ; l’oiseau n’avait qu’à prendre.
4048
Mais il crut mieux faire d’attendre
4049
Qu’il eût un peu plus d’appétit :
4050
Il vivait de régime, et mangeait à ses heures.
4051
Après quelques moments l’appétit vint : l’oiseau,
4052
S’approchant du bord, vit sur l’eau
4053
Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures.
4054
Le mets ne lui plut pas ; il s’attendait à mieux,
4055
Et montrait un goût dédaigneux,
4056
Comme le rat du bon Horace.
4057
« Moi, des tanches ! dit-il ; moi, Héron, que je fasse
4058
Une si pauvre chère ! et pour qui me prend-on ? »
4059
La tanche rebutée, il trouva du goujon.
4060
« Du goujon ! c’est bien là le dîner d’un Héron !
4061
J’ouvrirais pour si peu le bec ! aux Dieux ne plaise ! »
4062
Il l’ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
4063
Qu’il ne vit plus aucun poisson.
4064
La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise
4065
De rencontrer un limaçon.
4066
Ne soyons pas si difficiles :
4067
Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ;
4068
On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
4069
Gardez-vous de rien dédaigner ;
4070
Surtout quand vous avez à peu près votre compte.
4071
Bien des gens y sont pris. Ce n’est pas aux hérons
4072
Que je parle : écoutez, humains, un autre conte ;
4073
Vous verrez que chez vous j’ai puisé ces leçons.
La Fille
4074
Certaine fille, un peu trop fière
4075
Prétendait trouver un mari
4076
Jeune, bien fait et beau, d’agréable manière,
4077
Point froid et point jaloux : notez ces deux points-ci.
4078
Cette fille voulait aussi
4079
Qu’il eût du bien, de la naissance,
4080
De l’esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ?
4081
Le Destin se montra soigneux de la pourvoir :
4082
Il vint des partis d’importance.
4083
La belle les trouva trop chétifs de moitié :
4084
« Quoi ! moi ? quoi ! ces gens-là ? l’on radote, je pense.
4085
À moi les proposer ! hélas ! ils font pitié :
4086
Voyez un peu la belle espèce ! »
4087
L’un n’avait en l’esprit nulle délicatesse ;
4088
L’autre avait le nez fait de cette façon-là :
4089
C’était ceci, c’était cela ;
4090
C’était tout ; car les précieuses
4091
Font dessus tout les dédaigneuses.
4092
Après les bons partis, les médiocres gens
4093
Vinrent se mettre sur les rangs.
4094
Elle de se moquer. « Ah ! vraiment je suis bonne
4095
De leur ouvrir la porte ! Ils pensent que je suis
4096
Fort en peine de ma personne :
4097
Grâce à Dieu, je passe les nuits
4098
Sans chagrin, quoique en solitude. »
4099
La belle se sut gré de tous ces sentiments.
4100
L’âge la fit déchoir : adieu tous les amants.
4101
Un an se passe, et deux, avec inquiétude :
4102
Le chagrin vient ensuite ; elle sent chaque jour
4103
Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l’Amour ;
4104
Puis ses traits choquer et déplaire ;
4105
Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire
4106
Qu’elle échappât au Temps, cet insigne larron.
4107
Les ruines d’une maison
4108
Se peuvent réparer : que n’est cet avantage
4109
Pour les ruines du visage !
4110
Sa préciosité changea lors de langage.
4111
Son miroir lui disait : « Prenez vite un mari. »
4112
Je ne sais quel désir le lui disait aussi :
4113
Le désir peut loger chez une précieuse.
4114
Celle-ci fit un choix qu’on n’aurait jamais cru,
4115
Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
4116
De rencontrer un malotru.
Les Souhaits
4117
Il est au Mogol des follets
4118
Qui font office de valets,
4119
Tiennent la maison propre, ont soin de l’équipage,
4120
Et quelquefois du jardinage.
4121
Si vous touchez à leur ouvrage,
4122
Vous gâtez tout. Un d’eux près du Gange autrefois
4123
Cultivait le jardin d’un assez bon bourgeois.
4124
Il travaillait sans bruit, avait beaucoup d’adresse,
4125
Aimait le maître et la maîtresse,
4126
Et le jardin surtout. Dieu sait si les Zéphyrs,
4127
Peuple ami du Démon, l’assistaient dans sa tâche !
4128
Le follet, de sa part, travaillant sans relâche,
4129
Comblait ses hôtes de plaisirs.
4130
Pour plus de marques de son zèle,
4131
Chez ces gens pour toujours il se fût arrêté,
4132
Nonobstant la légèreté
4133
À ses pareils si naturelle ;
4134
Mais ses confrères les esprits
4135
Firent tant que le chef de cette république,
4136
Par caprice ou par politique,
4137
Le changea bientôt de logis.
4138
Ordre lui vient d’aller au fond de la Norvège
4139
Prendre le soin d’une maison
4140
En tout temps couverte de neige ;
4141
Et d’Indou qu’il était on vous le fait Lapon.
4142
Avant que de partir, l’esprit dit à ses hôtes :
4143
« On m’oblige de vous quitter ;
4144
Je ne sais pas pour quelles fautes :
4145
Mais enfin il le faut. Je ne puis arrêter
4146
Qu’un temps fort court, un mois, peut-être une semaine :
4147
Employez-la ; formez trois souhaits : car je puis
4148
Rendre trois souhaits accomplis ;
4149
Trois, sans plus. » Souhaiter, ce n’est pas une peine
4150
Étrange et nouvelle aux humains.
4151
Ceux-ci, pour premier vœu, demandent l’abondance ;
4152
Et l’Abondance à pleines mains,
4153
Verse en leur coffre la finance,
4154
En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins ;
4155
Tout en crève. Comment ranger cette chevance ?
4156
Quels registres, quels soins, quel temps il leur fallut !
4157
Tous deux sont empêchés si jamais on le fut.
4158
Les voleurs contre eux complotèrent ;
4159
Les grands seigneurs leur empruntèrent ;
4160
Le prince les taxa. Voilà les pauvres gens
4161
Malheureux par trop de fortune.
4162
« Ôtez-nous de ces biens l’affluence importune,
4163
Dirent-ils l’un et l’autre : heureux les indigents !
4164
La pauvreté vaut mieux qu’une telle richesse.
4165
Retirez-vous, trésors ; fuyez : et toi, déesse,
4166
Mère du bon esprit, compagne du repos,
4167
Ô médiocrité, reviens vite. » À ces mots
4168
La Médiocrité revient ; on lui fait place :
4169
Avec elle ils rentrent en grâce,
4170
Au bout de deux souhaits étant aussi chanceux
4171
Qu’ils étaient, et que sont tous ceux
4172
Qui souhaitent toujours et perdent en chimères
4173
Le temps qu’ils feraient mieux de mettre à leurs affaires.
4174
Le follet en rit avec eux.
4175
Pour profiter de sa largesse,
4176
Quand il voulut partir et qu’il fut sur le point,
4177
Ils demandèrent la Sagesse :
4178
C’est un trésor qui n’embarrasse point.
La cour du Lion
4179
Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
4180
De quelles nations le Ciel l’avait fait maître.
4181
Il manda donc par députés
4182
Ses vassaux de toute nature,
4183
Envoyant de tous les côtés
4184
Une circulaire écriture,
4185
Avec son sceau. L’écrit portait
4186
Qu’un mois durant le Roi tiendrait
4187
Cour plénière, dont l’ouverture
4188
Devait être un fort grand festin,
4189
Suivi des tours de Fagotin.
4190
Par ce trait de magnificence
4191
Le prince à ses sujets étalait sa puissance.
4192
En son Louvre il les invita.
4193
Quel Louvre ! un vrai charnier, dont l’odeur se porta
4194
D’abord au nez des gens. L’Ours boucha sa narine :
4195
Il se fût bien passé de faire cette mine,
4196
Sa grimace déplut : le monarque irrité
4197
L’envoya chez Pluton faire le dégoûté.
4198
Le Singe approuva fort cette sévérité ;
4199
Et, flatteur excessif, il loua la colère
4200
Et la griffe du prince, et l’antre, et cette odeur :
4201
Il n’était ambre, il n’était fleur,
4202
Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
4203
Eut un mauvais succès, et fut encore punie :
4204
Ce monseigneur du Lion-là
4205
Fut parent de Caligula.
4206
Le Renard étant proche : « Or çà, lui dit le sire,
4207
Que sens-tu ? dis-le-moi : parle sans déguiser. »
4208
L’autre aussitôt de s’excuser,
4209
Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire
4210
Sans odorat. Bref, il s’en tire.
4211
Ceci vous sert d’enseignement :
4212
Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,
4213
Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,
4214
Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.
Les Vautours et les Pigeons
4215
Mars autrefois mit tout l’air en émute.
4216
Certain sujet fit naître la dispute
4217
Chez les oiseaux, non ceux que le Printemps
4218
Mène à sa cour, et qui, sous la feuillée,
4219
Par leur exemple et leurs sons éclatants
4220
Font que Vénus est en nous réveillée ;
4221
Ni ceux encore que la mère d’Amour
4222
Met à son char ; mais le peuple vautour,
4223
Au bec retors, à la tranchante serre,
4224
Pour un chien mort se fit, dit-on, la guerre.
4225
Il plut du sang : je n’exagère point.
4226
Si je voulais conter de point en point
4227
Tout le détail, je manquerais d’haleine.
4228
Maint chef périt, maint héros expira ;
4229
Et sur son roc Prométhée espéra
4230
De voir bientôt une fin à sa peine.
4231
C’était plaisir d’observer leurs efforts ;
4232
C’était pitié de voir tomber les morts.
4233
Valeur, adresse, et ruses, et surprises,
4234
Tout s’employa. Les deux troupes, éprises
4235
D’ardent courroux, n’épargnaient nuls moyens
4236
De peupler l’air que respirent les ombres :
4237
Tout élément remplit de citoyens
4238
Le vaste enclos qu’ont les royaumes sombres.
4239
Cette fureur mit la compassion
4240
Dans les esprits d’une autre nation
4241
Au col changeant, au cœur tendre et fidèle.
4242
Elle employa sa médiation
4243
Pour accorder une telle querelle :
4244
Ambassadeurs par le peuple pigeon
4245
Furent choisis, et si bien travaillèrent,
4246
Que les Vautours plus ne se chamaillèrent.
4247
Ils firent trêve, et la paix s’ensuivit.
4248
Hélas ! ce fut aux dépens de la race
4249
À qui la leur aurait dû rendre grâce.
4250
La gent maudite aussitôt poursuivit
4251
Tous les Pigeons, en fit ample carnage,
4252
En dépeupla les bourgades, les champs.
4253
Peu de prudence eurent les pauvres gens,
4254
D’accommoder un peuple si sauvage.
4255
Tenez toujours divisés les méchants :
4256
La sûreté du reste de la terre
4257
Dépend de là. Semez entre eux la guerre,
4258
Ou vous n’aurez avec eux nulle paix.
4259
Ceci soit dit en passant : je me tais.
Le Coche et la Mouche
4260
Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
4261
Et de tous les côtés au soleil exposé,
4262
Six forts chevaux tiraient un coche.
4263
Femmes, moine, vieillards, tout était descendu :
4264
L’attelage suait, soufflait, était rendu.
4265
Une Mouche survient, et des chevaux s’approche,
4266
Prétend les animer par son bourdonnement,
4267
Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment
4268
Qu’elle fait aller la machine,
4269
S’assied sur le timon, sur le nez du cocher ;
4270
Aussitôt que le char chemine,
4271
Et qu’elle voit les gens marcher,
4272
Elle s’en attribue uniquement la gloire,
4273
Va, vient, fait l’empressée : il semble que ce soit
4274
Un sergent de bataille allant en chaque endroit
4275
Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
4276
La Mouche, en ce commun besoin,
4277
Se plaint qu’elle agit seule, et qu’elle a tout le soin ;
4278
Qu’aucun n’aide aux chevaux à se tirer d’affaire.
4279
Le moine disait son bréviaire :
4280
Il prenait bien son temps ! Une femme chantait :
4281
C’était bien de chansons qu’alors il s’agissait !
4282
Dame Mouche s’en va chanter à leurs oreilles,
4283
Et fait cent sottises pareilles.
4284
Après bien du travail, le coche arrive au haut :
4285
« Respirons maintenant, dit la Mouche aussitôt :
4286
J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
4287
Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine. »
4288
Ainsi certaines gens, faisant les empressés,
4289
S’introduisent dans les affaires :
4290
Ils font partout les nécessaires,
4291
Et, partout importuns, devraient être chassés.
La Laitière et le Pot au lait
4292
Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait
4293
Bien posé sur un coussinet,
4294
Prétendait arriver sans encombre à la ville.
4295
Légère et court vêtue, elle allait à grands pas ;
4296
Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
4297
Cotillon simple et souliers plats.
4298
Notre laitière ainsi troussée
4299
Comptait déjà dans sa pensée
4300
Tout le prix de son lait ; en employait l’argent ;
4301
Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée :
4302
La chose allait à bien par son soin diligent.
4303
« Il m’est, disait-elle, facile,
4304
D’élever des poulets autour de ma maison ;
4305
Le renard sera bien habile,
4306
S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
4307
Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;
4308
Il était, quand je l’eus, de grosseur raisonnable :
4309
J’aurai, le revendant, de l’argent bel et bon.
4310
Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,
4311
Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
4312
Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? »
4313
Perrette là-dessus saute aussi, transportée :
4314
Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée.
4315
La dame de ces biens, quittant d’un œil marri
4316
Sa fortune ainsi répandue,
4317
Va s’excuser à son mari,
4318
En grand danger d’être battue.
4319
Le récit en farce en fut fait ;
4320
On l’appela le Pot au lait.
4321
Quel esprit ne bat la campagne ?
4322
Qui ne fait châteaux en Espagne ?
4323
Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous,
4324
Autant les sages que les fous.
4325
Chacun songe en veillant ; il n’est rien de plus doux :
4326
Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ;
4327
Tout le bien du monde est à nous,
4328
Tous les honneurs, toutes les femmes.
4329
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
4330
Je m’écarte, je vais détrôner le sophi ;
4331
On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
4332
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
4333
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
4334
Je suis Gros-Jean comme devant.
Le Curé et le Mort
4335
Un Mort s’en allait tristement
4336
S’emparer de son dernier gîte ;
4337
Un Curé s’en allait gaiement
4338
Enterrer ce mort au plus vite.
4339
Notre défunt était en carrosse porté,
4340
Bien et dûment empaqueté ;
4341
Et vêtu d’une robe, hélas ! qu’on nomme bière,
4342
Robe d’hiver, robe d’été,
4343
Que les morts ne dépouillent guère.
4344
Le pasteur était à côté ;
4345
Et récitait, à l’ordinaire,
4346
Maintes dévotes oraisons,
4347
Et des psaumes et des leçons,
4348
Et des versets et des répons :
4349
« Monsieur le Mort, laissez-nous faire,
4350
On vous en donnera de toutes les façons ;
4351
Il ne s’agit que du salaire. »
4352
Messire Jean Chouart couvait des yeux son mort,
4353
Comme si l’on eût dû lui ravir ce trésor ;
4354
Et des regards semblait lui dire :
4355
« Monsieur le Mort, j’aurai de vous
4356
Tant en argent, et tant en cire,
4357
Et tant en autres menus coûts. »
4358
Il fondait là-dessus l’achat d’une feuillette
4359
Du meilleur vin des environs ;
4360
Certaine nièce assez propette
4361
Et sa chambrière Pâquette
4362
Devaient avoir des cotillons.
4363
Sur cette agréable pensée
4364
Un heurt survient : adieu le char.
4365
Voilà messire Jean Chouart
4366
Qui du choc de son mort a la tête cassée.
4367
Le paroissien en plomb entraîne son pasteur ;
4368
Notre Curé suit son seigneur ;
4369
Tous deux s’en vont de compagnie.
4370
Proprement toute notre vie
4371
Est le curé Chouart qui sur son mort comptait,
4372
Et la fable du Pot au lait.
L’Homme qui court après la Fortune et l’Homme qui l’attend dans son lit
4373
Qui ne court après la Fortune ?
4374
Je voudrais être en lieu d’où je pusse aisément
4375
Contempler la foule importune
4376
De ceux qui cherchent vainement
4377
Cette fille du Sort, de royaume en royaume,
4378
Fidèles courtisans d’un volage fantôme.
4379
Quand ils sont près du bon moment,
4380
L’inconstante aussitôt à leurs désirs échappe.
4381
Pauvres gens ! Je les plains ; car on a pour les fous
4382
Plus de pitié que de courroux.
4383
« Cet homme, disent-ils, était planteur de choux ;
4384
Et le voilà devenu pape !
4385
Ne le valons-nous pas ? » Vous valez cent fois mieux :
4386
Mais que vous sert votre mérite ?
4387
La Fortune a-t-elle des yeux ?
4388
Et puis la papauté vaut-elle ce qu’on quitte,
4389
Le repos ? le repos, trésor si précieux
4390
Qu’on en faisait jadis le partage des Dieux ?
4391
Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse.
4392
Ne cherchez point cette Déesse,
4393
Elle vous cherchera ; son sexe en use ainsi.
4394
Certain couple d’amis, en un bourg établi,
4395
Possédait quelque bien. L’un soupirait sans cesse
4396
Pour la Fortune ; il dit à l’autre un jour :
4397
« Si nous quittions notre séjour ?
4398
Vous savez que nul n’est prophète
4399
En son pays : cherchons notre aventure ailleurs.
4400
– Cherchez, dit l’autre ami ; pour moi, je ne souhaite
4401
Ni climats ni destins meilleurs.
4402
Contentez-vous, suivez votre humeur inquiète :
4403
Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant
4404
De dormir en vous attendant. »
4405
L’ambitieux, ou, si l’on veut, l’avare,
4406
S’en va par voie et par chemin.
4407
Il arriva le lendemain
4408
En un lieu que devait la Déesse bizarre
4409
Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu, c’est la cour.
4410
Là donc pour quelque temps il fixe son séjour,
4411
Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures
4412
Que l’on sait être les meilleures ;
4413
Bref, se trouvant à tout, et n’arrivant à rien.
4414
« Qu’est ceci ? se dit-il, cherchons ailleurs du bien.
4415
La Fortune pourtant habite ces demeures ;
4416
Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci,
4417
Chez celui-là : d’où vient qu’aussi
4418
Je ne puis héberger cette capricieuse ?
4419
On me l’avait bien dit, que des gens de ce lieu
4420
L’on n’aime pas toujours l’humeur ambitieuse.
4421
Adieu, messieurs de cour ; messieurs de cour, adieu :
4422
Suivez jusqu’au bout une ombre qui vous flatte.
4423
La Fortune a, dit-on, des temples à Surate ;
4424
Allons là. » Ce fut un de dire et s’embarquer.
4425
Âmes de bronze, humains, celui-là fut sans doute
4426
Armé de diamant, qui tenta cette route,
4427
Et le premier osa l’abîme défier.
4428
Celui-ci, pendant son voyage,
4429
Tourna les yeux vers son village
4430
Plus d’une fois, essuyant les dangers
4431
Des pirates, des vents, du calme et des rochers,
4432
Ministres de la Mort : avec beaucoup de peines
4433
On s’en va la chercher en des rives lointaines,
4434
La trouvant assez tôt sans quitter la maison.
4435
L’homme arrive au Mogol ; on lui dit qu’au Japon
4436
La Fortune pour lors distribuait ses grâces.
4437
Il y court. Les mers étaient lasses
4438
De le porter ; et tout le fruit
4439
Qu’il tira de ses longs voyages,
4440
Ce fut cette leçon que donnent les sauvages :
4441
« Demeure en ton pays, par la nature instruit. »
4442
Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme
4443
Que le Mogol l’avait été :
4444
Ce qui lui fit conclure en somme,
4445
Qu’il avait à grand tort son village quitté.
4446
Il renonce aux courses ingrates,
4447
Revient en son pays, voit de loin ses pénates,
4448
Pleure de joie, et dit : « Heureux qui vit chez soi,
4449
De régler ses désirs faisant tout son emploi !
4450
Il ne sait que par ouïr dire
4451
Ce que c’est que la cour, la mer et ton empire,
4452
Fortune, qui nous fais passer devant les yeux
4453
Des dignités, des biens que jusqu’au bout du monde
4454
On suit, sans que l’effet aux promesses réponde.
4455
Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux. »
4456
En raisonnant de cette sorte,
4457
Et contre la Fortune ayant pris ce conseil,
4458
Il la trouve assise à la porte
4459
De son ami plongé dans un profond sommeil.
Les deux Coqs
4460
Deux Coqs vivaient en paix : une Poule survint,
4461
Et voilà la guerre allumée.
4462
Amour, tu perdis Troie ; et c’est de toi que vint
4463
Cette querelle envenimée
4464
Où du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint !
4465
Longtemps entre nos Coqs le combat se maintint ;
4466
Le bruit s’en répandit par tout le voisinage :
4467
La gent qui porte crête au spectacle accourut.
4468
Plus d’une Hélène au beau plumage
4469
Fut le prix du vainqueur. Le vaincu disparut :
4470
Il alla se cacher au fond de sa retraite,
4471
Pleura sa gloire et ses amours,
4472
Ses amours qu’un rival, tout fier de sa défaite
4473
Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours
4474
Cet objet rallumer sa haine et son courage ;
4475
Il aiguisait son bec, battait l’air et ses flancs,
4476
Et, s’exerçant contre les vents,
4477
S’armait d’une jalouse rage.
4478
Il n’en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
4479
S’alla percher, et chanter sa victoire.
4480
Un Vautour entendit sa voix :
4481
Adieu les amours et la gloire ;
4482
Tout cet orgueil périt sous l’ongle du Vautour.
4483
Enfin, par un fatal retour,
4484
Son rival autour de la Poule
4485
S’en revint faire le coquet.
4486
Je laisse à penser quel caquet ;
4487
Car il eut des femmes en foule.
4488
La Fortune se plaît à faire de ces coups :
4489
Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
4490
Défions-nous du Sort, et prenons garde à nous
4491
Après le gain d’une bataille.
L’ingratitude et l’injustice des Hommes envers la Fortune
4492
Un trafiquant sur mer, par bonheur, s’enrichit.
4493
Il triompha des vents pendant plus d’un voyage :
4494
Gouffre, banc, ni rocher, n’exigea de péage
4495
D’aucun de ses ballots ; le Sort l’en affranchit.
4496
Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune
4497
Recueillirent leur droit, tandis que la Fortune
4498
Prenait soin d’amener son marchand à bon port.
4499
Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle.
4500
Il vendit son tabac, son sucre, sa canelle,
4501
Ce qu’il voulut, sa porcelaine encore :
4502
Le luxe et la folie enflèrent son trésor ;
4503
Bref, il plut dans son escarcelle.
4504
On ne parlait chez lui que par doubles ducats ;
4505
Et mon homme d’avoir chiens, chevaux et carrosses :
4506
Ses jours de jeûne étaient des noces.
4507
Un sien ami, voyant ces somptueux repas,
4508
Lui dit : « Et d’où vient donc un si bon ordinaire ?
4509
– Et d’où me viendrait-il que de mon savoir-faire ?
4510
Je n’en dois rien qu’à moi, qu’à mes soins, qu’au talent
4511
De risquer à propos, et bien placer l’argent. »
4512
Le profit lui semblant une fort douce chose,
4513
Il risqua de nouveau le gain qu’il avait fait ;
4514
Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.
4515
Son imprudence en fut la cause :
4516
Un vaisseau mal frété périt au premier vent ;
4517
Un autre, mal pourvu des armes nécessaires,
4518
Fut enlevé par les corsaires ;
4519
Un troisième au port arrivant,
4520
Rien n’eut cours ni débit : le luxe et la folie
4521
N’étaient plus tels qu’auparavant.
4522
Enfin ses facteurs le trompant,
4523
Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie,
4524
Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,
4525
Il devint pauvre tout d’un coup.
4526
Son ami, le voyant en mauvais équipage,
4527
Lui dit : « D’où vient cela ? – De la fortune, hélas !
4528
– Consolez-vous, dit l’autre ; et s’il ne lui plaît pas
4529
Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage. »
4530
Je ne sais s’il crut ce conseil ;
4531
Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,
4532
Son bonheur à son industrie ;
4533
Et, si de quelque échec notre faute est suivie,
4534
Nous disons injures au Sort.
4535
Chose n’est ici plus commune.
4536
Le bien, nous le faisons ; le mal, c’est la Fortune :
4537
On a toujours raison, le Destin toujours tort.
Les Devineresses
4538
C’est souvent du hasard que naît l’opinion,
4539
Et c’est l’opinion qui fait toujours la vogue.
4540
Je pourrais fonder ce prologue
4541
Sur gens de tous états : tout est prévention,
4542
Cabale, entêtement ; point ou peu de justice :
4543
C’est un torrent ; qu’y faire ? Il faut qu’il ait son cours :
4544
Cela fut et sera toujours.
4545
Une femme, à Paris, faisait la pythonisse :
4546
On l’allait consulter sur chaque événement ;
4547
Perdait-on un chiffon, avait-on un amant,
4548
Un mari vivant trop au gré de son épouse,
4549
Une mère fâcheuse, une femme jalouse ;
4550
Chez la Devineuse on courait,
4551
Pour se faire annoncer ce que l’on désirait.
4552
Son fait consistait en adresse :
4553
Quelques termes de l’art, beaucoup de hardiesse,
4554
Du hasard quelquefois, tout cela concourait,
4555
Tout cela bien souvent faisait crier miracle.
4556
Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats,
4557
Elle passait pour un oracle.
4558
L’oracle était logé dedans un galetas :
4559
Là, cette femme emplit sa bourse,
4560
Et, sans avoir d’autre ressource,
4561
Gagne de quoi donner un rang à son mari ;
4562
Elle achète un office, une maison aussi.
4563
Voilà le galetas rempli
4564
D’une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville,
4565
Femmes, filles, valets, gros messieurs, tout enfin,
4566
Allait, comme autrefois, demander son destin ;
4567
Le galetas devint l’antre de la Sibylle.
4568
L’autre femelle avait achalandé ce lieu.
4569
Cette femme eut beau faire, eut beau dire :
4570
« Moi Devine ! on se moque : eh ! messieurs, sais-je lire ?
4571
Je n’ai jamais appris que ma croix de par Dieu. »
4572
Point de raison : fallut deviner et prédire,
4573
Mettre à part force bons ducats,
4574
Et gagner malgré soi plus que deux avocats.
4575
Le meuble et l’équipage aidaient fort à la chose :
4576
Quatre sièges boiteux, un manche de balai,
4577
Tout sentait son sabbat et sa métamorphose.
4578
Quand cette femme aurait dit vrai
4579
Dans une chambre tapissée,
4580
On s’en serait moqué : la vogue était passée
4581
Au galetas ; il avait le crédit.
4582
L’autre femme se morfondit.
4583
L’enseigne fait la chalandise.
4584
J’ai vu dans le palais une robe mal mise
4585
Gagner gros : les gens l’avaient prise
4586
Pour maître tel, qui traînait après soi
4587
Force écoutants. Demandez-moi pourquoi.
Le Chat, la Belette, et le petit Lapin
4588
Du palais d’un jeune Lapin
4589
Dame Belette, un beau matin,
4590
S’empara : c’est une rusée.
4591
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
4592
Elle porta chez lui ses pénates, un jour
4593
Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour,
4594
Parmi le thym et la rosée.
4595
Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
4596
Jeannot Lapin retourne aux souterrains séjours.
4597
La Belette avait mis le nez à la fenêtre.
4598
« Ô Dieux hospitaliers ! que vois-je ici paraître ?
4599
Dit l’animal chassé du paternel logis.
4600
Holà ! madame la Belette,
4601
Que l’on déloge sans trompette,
4602
Ou je vais avertir tous les rats du pays. »
4603
La dame au nez pointu répondit que la terre
4604
Était au premier occupant.
4605
C’était un beau sujet de guerre,
4606
Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant !
4607
« Et quand ce serait un royaume,
4608
Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
4609
En a pour toujours fait l’octroi
4610
À Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
4611
Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi. »
4612
Jean Lapin allégua la coutume et l’usage.
4613
« Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis
4614
Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,
4615
L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.
4616
Le premier occupant, est-ce une loi plus sage ?
4617
– Or bien, sans crier davantage,
4618
Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis. »
4619
C’était un Chat vivant comme un dévot ermite,
4620
Un Chat faisant la chattemite,
4621
Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
4622
Arbitre expert sur tous les cas.
4623
Jean Lapin pour juge l’agrée.
4624
Les voilà tous deux arrivés
4625
Devant Sa Majesté fourrée.
4626
Grippeminaud leur dit : « Mes enfants, approchez,
4627
Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause. »
4628
L’un et l’autre approcha, ne craignant nulle chose.
4629
Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,
4630
Grippeminaud, le bon apôtre,
4631
Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
4632
Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.
4633
Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois
4634
Les petits souverains se rapportant aux rois.
La Tête et la Queue du Serpent
4635
Le Serpent a deux parties
4636
Du genre humain ennemies,
4637
Tête et Queue ; et toutes deux
4638
Ont acquis un nom fameux
4639
Auprès des Parques cruelles :
4640
Si bien qu’autrefois entre elles
4641
Il survint de grands débats
4642
Pour le pas.
4643
La Tête avait toujours marché devant la Queue.
4644
La Queue au Ciel se plaignit,
4645
Et lui dit :
4646
« Je fais mainte et mainte lieue,
4647
Comme il plaît à celle-ci :
4648
Croit-elle que toujours j’en veuille user ainsi ?
4649
Je suis son humble servante.
4650
On m’a faite, Dieu merci,
4651
Sa sœur et non sa suivante.
4652
Toutes deux de même sang,
4653
Traitez-nous de même sorte
4654
Aussi bien qu’elle je porte
4655
Un poison prompt et puissant.
4656
Enfin, voilà ma requête :
4657
C’est à vous de commander
4658
Qu’on me laisse précéder
4659
À mon tour ma sœur la Tête.
4660
Je la conduirai si bien,
4661
Qu’on ne se plaindra de rien. »
4662
Le Ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle.
4663
Souvent sa complaisance a de méchants effets.
4664
Il devrait être sourd aux aveugles souhaits.
4665
Il ne le fut pas lors ; et la guide nouvelle,
4666
Qui ne voyait, au grand jour,
4667
Pas plus clair que dans un four,
4668
Donnait tantôt contre un marbre,
4669
Contre un passant, contre un arbre :
4670
Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur.
4671
Malheureux les États tombés dans son erreur !
Un Animal dans la Lune
4672
Pendant qu’un philosophe assure,
4673
Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,
4674
Un autre philosophe jure,
4675
Qu’ils ne nous ont jamais trompés.
4676
Tous les deux ont raison ; et la philosophie
4677
Dit vrai, quand elle dit que les sens tromperont,
4678
Tant que sur leur rapport les hommes jugeront ;
4679
Mais aussi si l’on rectifie
4680
L’image de l’objet sur son éloignement,
4681
Sur le milieu qui l’environne,
4682
Sur l’organe et sur l’instrument,
4683
Les sens ne tromperont personne.
4684
La nature ordonna ces choses sagement :
4685
J’en dirai quelque jour les raisons amplement.
4686
J’aperçois le soleil : quelle en est la figure ?
4687
Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour :
4688
Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,
4689
Que serait-ce à mes yeux que l’œil de la nature ?
4690
Sa distance me fait juger de sa grandeur ;
4691
Sur l’angle et les côtés ma main la détermine.
4692
L’ignorant le croit plat ; j’épaissis sa rondeur :
4693
Je le rends immobile ; et la terre chemine.
4694
Bref, je démens mes yeux en toute sa machine :
4695
Ce sens ne me nuit point par son illusion.
4696
Mon âme, en toute occasion,
4697
Développe le vrai caché sous l’apparence ;
4698
Je ne suis point d’intelligence
4699
Avecque mes regards, peut-être un peu trop prompts,
4700
Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons.
4701
Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse :
4702
La raison décide en maîtresse.
4703
Mes yeux, moyennant ce secours,
4704
Ne me trompent jamais en me mentant toujours.
4705
Si je crois leur rapport, erreur assez commune,
4706
Une tête de femme est au corps de la lune.
4707
Y peut-elle être ? Non. D’où vient donc cet objet ?
4708
Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.
4709
La lune nulle part n’a sa surface unie :
4710
Montueuse en des lieux, en d’autres aplanie,
4711
L’ombre avec la lumière y peut tracer souvent,
4712
Un homme, un bœuf, un éléphant.
4713
Naguère l’Angleterre y vit chose pareille,
4714
La lunette placée, un animal nouveau
4715
Parut dans cet astre si beau ;
4716
Et chacun de crier merveille.
4717
Il était arrivé là-haut un changement
4718
Qui présageait sans doute un grand événement.
4719
Savait-on si la guerre entre tant de puissances
4720
N’en était point l’effet ? Le Monarque accourut :
4721
Il favorise en roi ces hautes connaissances.
4722
Le monstre dans la lune à son tour lui parut.
4723
C’était une souris cachée entre les verres ;
4724
Dans la lunette était la source de ces guerres.
4725
On en rit. Peuple heureux ! quand pourront les François
4726
Se donner, comme vous, entiers à ces emplois ?
4727
Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire :
4728
C’est à nos ennemis de craindre les combats,
4729
À nous de les chercher, certains que la Victoire,
4730
Amante de Louis, suivra partout ses pas.
4731
Ses lauriers nous rendront célèbres dans l’histoire.
4732
Même les Filles de Mémoire
4733
Ne nous ont point quittés ; nous goûtons des plaisirs :
4734
La paix fait nos souhaits et non point nos soupirs.
4735
Charles en sait jouir : il saurait dans la guerre
4736
Signaler sa valeur, et mener l’Angleterre
4737
À ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui.
4738
Cependant s’il pouvait apaiser la querelle,
4739
Que d’encens ! est-il rien de plus digne de lui ?
4740
La carrière d’Auguste a-t-elle été moins belle
4741
Que les fameux exploits du premier des Césars ?
4742
Ô peuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle
4743
Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts ?
Livre huitième
La Mort et le Mourant
4744
La Mort ne surprend point le sage :
4745
Il est toujours prêt à partir,
4746
S’étant su lui-même avertir
4747
Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.
4748
Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
4749
Qu’on le partage en jours, en heures, en moments,
4750
Il n’en est point qu’il ne comprenne
4751
Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;
4752
Et le premier instant où les enfants des rois
4753
Ouvrent les yeux à la lumière,
4754
Est celui qui vient quelquefois
4755
Fermer pour toujours leur paupière.
4756
Défendez-vous par la grandeur ;
4757
Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse ;
4758
La mort ravit tout sans pudeur :
4759
Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.
4760
Il n’est rien de moins ignoré ;
4761
Et puisqu’il faut que je le die,
4762
Rien où l’on soit moins préparé.
4763
Un Mourant, qui comptait plus de cent ans de vie,
4764
Se plaignait à la Mort que précipitamment
4765
Elle le contraignait de partir tout à l’heure,
4766
Sans qu’il eût fait son testament,
4767
Sans l’avertir au moins. « Est-il juste qu’on meure
4768
Au pied levé ? dit-il ; attendez quelque peu ;
4769
Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;
4770
Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;
4771
Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile.
4772
Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle !
4773
– Vieillard, lui dit la mort, je ne t’ai point surpris ;
4774
Tu te plains sans raison de mon impatience :
4775
Eh ! n’as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris
4776
Deux mortels aussi vieux ; trouve-m’en dix en France.
4777
Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
4778
Qui te disposât à la chose :
4779
J’aurais trouvé ton testament tout fait,
4780
Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait.
4781
Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause
4782
Du marcher et du mouvement,
4783
Quand les esprits, le sentiment,
4784
Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d’ouïe ;
4785
Toute chose pour toi semble être évanouie ;
4786
Pour toi l’astre du jour prend des soins superflus :
4787
Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
4788
Je t’ai fait voir tes camarades,
4789
Ou morts, ou mourants, ou malades ;
4790
Qu’est-ce que tout cela, qu’un avertissement ?
4791
Allons, vieillard, et sans réplique.
4792
Il n’importe à la république
4793
Que tu fasses ton testament. »
4794
La Mort avait raison : je voudrais qu’à cet âge
4795
On sortît de la vie ainsi que d’un banquet,
4796
Remerciant son hôte ; et qu’on fit son paquet :
4797
Car de combien peut-on retarder le voyage ?
4798
Tu murmures, vieillard ; vois ces jeunes mourir,
4799
Vois-les marcher, vois-les courir
4800
À des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
4801
Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
4802
J’ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :
4803
Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
Le Savetier et le Financier
4804
Un Savetier chantait du matin jusqu’au soir :
4805
C’était merveilles de le voir,
4806
Merveilles de l’ouïr ; il faisait des passages,
4807
Plus content qu’aucun des Sept Sages.
4808
Son voisin, au contraire, étant tout cousu d’or,
4809
Chantait peu, dormait moins encore :
4810
C’était un homme de finance.
4811
Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
4812
Le Savetier alors en chantant l’éveillait ;
4813
Et le Financier se plaignait,
4814
Que les soins de la Providence
4815
N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,
4816
Comme le manger et le boire.
4817
En son hôtel il fait venir
4818
Le chanteur, et lui dit : « Or çà, sire Grégoire,
4819
Que gagnez-vous par an ? – Par an ? ma foi, monsieur,
4820
Dit avec un ton de rieur,
4821
Le gaillard Savetier, ce n’est point ma manière
4822
De compter de la sorte ; et je n’entasse guère
4823
Un jour sur l’autre : il suffit qu’à la fin
4824
J’attrape le bout de l’année :
4825
Chaque jour amène son pain.
4826
– Eh bien ! que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
4827
– Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours
4828
(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
4829
Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours
4830
Qu’il faut chômer ; on nous ruine en fêtes :
4831
L’une fait tort à l’autre ; et monsieur le curé
4832
De quelque nouveau saint charge toujours son prône. »
4833
Le Financier, riant de sa naïveté,
4834
Lui dit : « Je vous veux mettre aujourd’hui sur le trône.
4835
Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin,
4836
Pour vous en servir au besoin. »
4837
Le Savetier crut voir tout l’argent que la terre
4838
Avait, depuis plus de cent ans,
4839
Produit pour l’usage des gens.
4840
Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre
4841
L’argent, et sa joie à la fois.
4842
Plus de chant : il perdit la voix
4843
Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.
4844
Le sommeil quitta son logis :
4845
Il eut pour hôtes les soucis,
4846
Les soupçons, les alarmes vaines.
4847
Tout le jour il avait l’œil au guet ; et la nuit,
4848
Si quelque chat faisait du bruit,
4849
Le chat prenait l’argent. À la fin le pauvre homme
4850
S’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus :
4851
« Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
4852
Et reprenez vos cent écus. »
Le Lion, le Loup, et le Renard
4853
Un Lion, décrépit, goutteux, n’en pouvant plus,
4854
Voulait que l’on trouvât remède à la vieillesse.
4855
Alléguer l’impossible aux rois, c’est un abus.
4856
Celui-ci parmi chaque espèce
4857
Manda des médecins : il en est de tous arts.
4858
Médecins au Lion viennent de toutes parts ;
4859
De tous côtés lui vient des donneurs de recettes.
4860
Dans les visites qui sont faites,
4861
Le Renard se dispense, et se tient clos et coi.
4862
Le Loup en fait sa cour, daube, au coucher du Roi
4863
Son camarade absent. Le Prince tout à l’heure
4864
Veut qu’on aille enfumer Renard dans sa demeure,
4865
Qu’on le fasse venir. Il vient, est présenté ;
4866
Et, sachant que le Loup lui faisait cette affaire :
4867
« Je crains, sire, dit-il, qu’un rapport peu sincère,
4868
Ne m’ait à mépris imputé
4869
D’avoir différé cet hommage ;
4870
Mais j’étais en pèlerinage,
4871
Et m’acquittais d’un vœu fait pour votre santé.
4872
Même j’ai vu dans mon voyage
4873
Gens experts et savants ; leur ai dit la langueur
4874
Dont votre Majesté craint à bon droit la suite.
4875
Vous ne manquez que de chaleur ;
4876
Le long âge en vous l’a détruite :
4877
D’un loup écorché vif appliquez-vous la peau
4878
Toute chaude et toute fumante :
4879
Le secret sans doute en est beau
4880
Pour la nature défaillante.
4881
Messire Loup vous servira,
4882
S’il vous plaît, de robe de chambre. »
4883
Le Roi goûte cet avis-là.
4884
On écorche, on taille, on démembre
4885
Messire Loup. Le Monarque en soupa,
4886
Et de sa peau s’enveloppa.
4887
Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire ;
4888
Faites, si vous pouvez, votre cour sans vous nuire :
4889
Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.
4890
Les daubeurs ont leur tour d’une ou d’autre manière :
4891
Vous êtes dans une carrière
4892
Où l’on ne se pardonne rien.
Le Pouvoir des Fables
4893
À M. de Barillon
4894
La qualité d’ambassadeur
4895
Peut-elle s’abaisser à des contes vulgaires ?
4896
Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères ?
4897
S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,
4898
Seront-ils point traités par vous de téméraires ?
4899
Vous avez bien d’autres affaires
4900
À démêler que les débats
4901
Du Lapin et de la Belette.
4902
Lisez-les, ne les lisez pas :
4903
Mais empêchez qu’on ne nous mette
4904
Toute l’Europe sur les bras.
4905
Que de mille endroits de la terre
4906
Il nous vienne des ennemis,
4907
J’y consens ; mais que l’Angleterre
4908
Veuille que nos deux rois se lassent d’être amis,
4909
J’ai peine à digérer la chose.
4910
N’est-il point encore temps que Louis se repose ?
4911
Quel autre Hercule enfin ne se trouverait las
4912
De combattre cette hydre ? et faut-il qu’elle oppose
4913
Une nouvelle tête aux efforts de son bras ?
4914
Si votre esprit plein de souplesse,
4915
Par éloquence et par adresse,
4916
Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup,
4917
Je vous sacrifierai cent moutons : c’est beaucoup
4918
Pour un habitant du Parnasse.
4919
Cependant faites-moi la grâce
4920
De prendre en don ce peu d’encens.
4921
Prenez en gré mes vœux ardents,
4922
Et le récit en vers qu’ici je vous dédie.
4923
Son sujet vous convient, je n’en dirai pas plus :
4924
Sur les éloges que l’envie
4925
Doit avouer qui vous sont dus,
4926
Vous ne voulez pas qu’on appuie.
4927
Dans Athènes autrefois, peuple vain et léger,
4928
Un orateur, voyant sa patrie en danger,
4929
Courut à la tribune ; et, d’un art tyrannique,
4930
Voulant forcer les cœurs dans une république,
4931
Il parla fortement sur le commun salut.
4932
On ne l’écoutait pas. L’orateur recourut
4933
À ces figures violentes
4934
Qui savent exciter les âmes les plus lentes :
4935
Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put :
4936
Le vent emporta tout, personne ne s’émut.
4937
L’animal aux têtes frivoles
4938
Étant fait à ces traits, ne daignait l’écouter ;
4939
Tous regardaient ailleurs : il en vit s’arrêter
4940
À des combats d’enfants, et point à ses paroles.
4941
Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
4942
« Cérès, commença-t-il, faisait voyage un jour
4943
Avec l’Anguille et l’Hirondelle :
4944
Un fleuve les arrête, et l’Anguille en nageant,
4945
Comme l’Hirondelle en volant,
4946
Le traversa bientôt. » L’assemblée à l’instant
4947
Cria tout d’une voix : « Et Cérès, que fit-elle ?
4948
– Ce qu’elle fit ? un prompt courroux
4949
L’anima d’abord contre vous.
4950
Quoi ! de contes d’enfants son peuple s’embarrasse ;
4951
Et du péril qui le menace
4952
Lui seul entre les Grecs il néglige l’effet !
4953
Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ? »
4954
À ce reproche l’assemblée,
4955
Par l’apologue réveillée,
4956
Se donne entière à l’orateur.
4957
Un trait de fable en eut l’honneur.
4958
Nous sommes tous d’Athènes en ce point, et moi-même
4959
Au moment que je fais cette moralité,
4960
Si Peau d’âne m’était conté,
4961
J’y prendrais un plaisir extrême.
4962
Le monde est vieux, dit-on : je le crois ; cependant
4963
Il le faut amuser encore comme un enfant.
L’Homme et la Puce
4964
Par des vœux importuns nous fatiguons les Dieux,
4965
Souvent pour des sujets même indignes des hommes.
4966
Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes
4967
Soit obligé d’avoir incessamment les yeux,
4968
Et que le plus petit de la race mortelle,
4969
À chaque pas qu’il fait, à chaque bagatelle,
4970
Doive intriguer l’Olympe et tous ses citoyens,
4971
Comme s’il s’agissait des Grecs et des Troyens.
4972
Un sot par une Puce eut l’épaule mordue.
4973
Dans les plis de ses draps elle alla se loger.
4974
« Hercule, se dit-il, tu devais bien purger
4975
La terre de cette hydre au printemps revenue !
4976
Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue
4977
Tu n’en perdes la race afin de me venger ? »
4978
Pour tuer une Puce, il voulait obliger
4979
Ces Dieux à lui prêter leur foudre et leur massue.
Les Femmes et le Secret
4980
Rien ne pèse tant qu’un secret ;
4981
Le porter loin est difficile aux dames ;
4982
Et je sais même sur ce fait
4983
Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
4984
Pour éprouver la sienne un mari s’écria,
4985
La nuit, étant près d’elle : « Ô Dieux ! qu’est-ce cela ?
4986
Je n’en puis plus ; on me déchire ;
4987
Quoi j’accouche d’un œuf ! – D’un œuf ? – Oui, le voilà,
4988
Frais et nouveau pondu : gardez bien de le dire ;
4989
On m’appellerait poule. Enfin n’en parlez pas. »
4990
La Femme, neuve sur ce cas,
4991
Ainsi que sur mainte autre affaire,
4992
Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire ;
4993
Mais ce serment s’évanouit
4994
Avec les ombres de la nuit.
4995
L’épouse, indiscrète et peu fine,
4996
Sort du lit quand le jour fut à peine levé ;
4997
Et de courir chez sa voisine :
4998
« Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé ;
4999
N’en dites rien surtout, car vous me feriez battre :
5000
Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre.
5001
Au nom de Dieu, gardez-vous bien
5002
D’aller publier ce mystère.
5003
– Vous moquez-vous ? dit l’autre : ah ! vous ne savez guère
5004
Quelle je suis. Allez, ne craignez rien. »
5005
La femme du pondeur s’en retourne chez elle.
5006
L’autre grille déjà de conter la nouvelle :
5007
Elle va la répandre en plus de dix endroits :
5008
Au lieu d’un œuf elle en dit trois.
5009
Ce n’est pas encore tout ; car une autre commère
5010
En dit quatre, et raconte à l’oreille le fait :
5011
Précaution peu nécessaire ;
5012
Car ce n’était plus secret.
5013
Comme le nombre d’œufs, grâce à la Renommée,
5014
De bouche en bouche allait croissant,
5015
Avant la fin de la journée
5016
Ils se montaient à plus d’un cent.
Le Chien qui porte à son cou le dîner de son Maître
5017
Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles,
5018
Ni les mains à celle de l’or :
5019
Peu de gens gardent un trésor
5020
Avec des soins assez fidèles.
5021
Certain Chien, qui portait la pitance au logis,
5022
S’était fait un collier du dîner de son maître.
5023
Il était tempérant, plus qu’il n’eût voulu l’être
5024
Quand il voyait un mets exquis ;
5025
Mais enfin il l’était : et, tous tant que nous sommes,
5026
Nous nous laissons tenter à l’approche des biens.
5027
Chose étrange ! on apprend la tempérance aux chiens,
5028
Et l’on ne peut l’apprendre aux hommes !
5029
Ce chien-ci donc étant de la sorte atourné,
5030
Un Mâtin passe, et veut lui prendre le dîner.
5031
Il n’en eut pas toute la joie
5032
Qu’il espérait d’abord : le Chien mit bas la proie,
5033
Pour la défendre mieux, n’en étant plus chargé.
5034
Grand combat. D’autres chiens arrivent :
5035
Ils étaient de ceux-là qui vivent
5036
Sur le public, et craignent peu les coups.
5037
Notre Chien, se voyant trop faible contre eux tous,
5038
Et que la chair courait un danger manifeste,
5039
Voulut avoir sa part ; et lui sage, il leur dit :
5040
« Point de courroux, messieurs ; mon lopin me suffit :
5041
Faites votre profit du reste. »
5042
À ces mots, le premier, il vous happe un morceau ;
5043
Et chacun de tirer, le Mâtin, la canaille,
5044
À qui mieux mieux : ils firent tous ripaille ;
5045
Chacun d’eux eut part au gâteau.
5046
Je crois voir en ceci l’image d’une ville,
5047
Où l’on met les deniers à la merci des gens.
5048
Échevins, prévôt des marchands,
5049
Tout fait sa main : le plus habile
5050
Donne aux autres l’exemple, et c’est un passe-temps
5051
De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.
5052
Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles,
5053
Veut défendre l’argent et dit le moindre mot,
5054
On lui fait voir qu’il est un sot.
5055
Il n’a pas de peine à se rendre :
5056
C’est bientôt le premier à prendre.
Le Rieur et les Poissons
5057
On cherche les rieurs ; et moi je les évite.
5058
Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite :
5059
Dieu ne créa que pour les sots
5060
Les méchants diseurs de bons mots.
5061
J’en vais peut-être en une fable
5062
Introduire un ; peut-être aussi
5063
Que quelqu’un trouvera que j’aurai réussi.
5064
Un Rieur était à la table
5065
D’un financier, et n’avait en son coin
5066
Que de petits poissons : tous les gros étaient loin.
5067
Il prend donc les menus, puis leur parle à l’oreille,
5068
Et puis il feint, à la pareille,
5069
D’écouter leur réponse. On demeura surpris :
5070
Cela suspendit les esprits.
5071
Le Rieur alors, d’un ton sage,
5072
Dit qu’il craignait qu’un sien ami
5073
Pour les grandes Indes parti,
5074
N’eût depuis un an fait naufrage.
5075
Il s’en informait donc à ce menu fretin :
5076
Mais tous lui répondaient qu’ils n’étaient pas d’un âge
5077
À savoir au vrai son destin ;
5078
Les gros en sauraient davantage.
5079
« N’en puis-je donc, messieurs, un gros interroger ? »
5080
De dire si la compagnie
5081
Prit goût à sa plaisanterie,
5082
J’en doute ; mais enfin il les sut engager
5083
À lui servir d’un monstre assez vieux pour lui dire
5084
Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus
5085
Qui n’en étaient pas revenus,
5086
Et que depuis cent ans sous l’abîme avaient vus
5087
Les Anciens du vaste Empire.
Le Rat et l’Huître
5088
Un Rat, hôte d’un champ, rat de peu de cervelle,
5089
Des lares paternels un jour se trouva sou.
5090
Il laisse là le champ, le grain, et la javelle,
5091
Va courir le pays, abandonne son trou.
5092
Sitôt qu’il fut hors de la case :
5093
« Que le monde, dit-il, est grand et spacieux !
5094
Voilà les Apennins, et voici le Caucase. »
5095
La moindre taupinée était mont à ses yeux.
5096
Au bout de quelques jours, le voyageur arrive
5097
En un certain canton où Thétys sur la rive
5098
Avait laissé mainte huître ; et notre Rat d’abord
5099
Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord.
5100
« Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire :
5101
Il n’osait voyager, craintif au dernier point :
5102
Pour moi, j’ai déjà vu le maritime empire ;
5103
J’ai passé les déserts ; mais nous n’y bûmes point. »
5104
D’un certain magister le Rat tenait ces choses,
5105
Et les disait à travers champs,
5106
N’étant pas de ces Rats qui, les livres rongeants,
5107
Se font savants jusqu’aux dents.
5108
Parmi tant d’huîtres toutes closes,
5109
Une s’était ouverte ; et, bâillant au soleil,
5110
Par un doux zéphyr réjouie,
5111
Humait l’air, respirait, était épanouie,
5112
Blanche, grasse, et d’un goût, à la voir, nompareil.
5113
D’aussi loin que le Rat voit cette Huître qui bâille :
5114
« Qu’aperçois-je ? dit-il, c’est quelque victuaille ;
5115
Et, si je ne me trompe à la couleur du mets,
5116
Je dois faire aujourd’hui bonne chère, ou jamais. »
5117
Là-dessus, maître Rat, plein de belle espérance,
5118
Approche de l’écaille, allonge un peu le cou,
5119
Se sent pris comme aux lacs ; car l’huître tout d’un coup
5120
Se referme. Et voilà ce que fait l’ignorance.
5121
Cette fable contient plus d’un enseignement :
5122
Nous y voyons premièrement :
5123
Que ceux qui n’ont du monde aucune expérience
5124
Sont, aux moindres objets, frappés d’étonnement ;
5125
Et puis nous y pouvons apprendre
5126
Que tel est pris qui croyait prendre.
L’Ours et l’Amateur des jardins
5127
Certain Ours montagnard, ours à demi léché,
5128
Confiné par le Sort dans un bois solitaire,
5129
Nouveau Bellérophon, vivait seul et caché.
5130
Il fût devenu fou : la raison d’ordinaire
5131
N’habite pas longtemps chez les gens séquestrés.
5132
Il est bon de parler, et meilleur de se taire ;
5133
Mais tous deux sont mauvais alors qu’ils sont outrés.
5134
Nul animal n’avait affaire
5135
Dans les lieux que l’Ours habitait ;
5136
Si bien que tout Ours qu’il était,
5137
Il vint à s’ennuyer de cette triste vie.
5138
Pendant qu’il se livrait à la mélancolie,
5139
Non loin de là certain Vieillard
5140
S’ennuyait aussi de sa part.
5141
Il aimait les jardins, était prêtre de Flore,
5142
Il l’était de Pomone encore.
5143
Ces deux emplois sont beaux ; mais je voudrais parmi
5144
Quelque doux et discret ami.
5145
Les jardins parlent peu, si ce n’est dans mon livre :
5146
De façon que, lassé de vivre
5147
Avec des gens muets, notre homme, un beau matin,
5148
Va chercher compagnie, et se met en campagne.
5149
L’Ours, porté d’un même dessein,
5150
Venait de quitter sa montagne.
5151
Tous deux, par un cas surprenant,
5152
Se rencontrent en un tournant.
5153
L’Homme eut peur : mais comment esquiver ; et que faire ?
5154
Se tirer en Gascon d’une semblable affaire
5155
Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur.
5156
L’Ours, très mauvais complimenteur,
5157
Lui dit : « Viens-t’en me voir. » L’autre reprit : « Seigneur,
5158
Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire
5159
Tant d’honneur que d’y prendre un champêtre repas,
5160
J’ai des fruits, j’ai du lait : ce n’est peut-être pas
5161
De nos seigneurs les Ours le manger ordinaire ;
5162
Mais j’offre ce que j’ai. » L’Ours l’accepte et d’aller.
5163
Les voilà bons amis avant que d’arriver ;
5164
Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble :
5165
Et bien qu’on soit, à ce qu’il semble,
5166
Beaucoup mieux seul qu’avec des sots,
5167
Comme l’Ours en un jour ne disait pas deux mots,
5168
L’Homme pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage.
5169
L’Ours allait à la chasse, apportait du gibier ;
5170
Faisait son principal métier
5171
D’être bon émoucheur ; écartait du visage
5172
De son ami dormant ce parasite ailé,
5173
Que nous avons mouche appelé.
5174
Un jour que le Vieillard dormait d’un profond somme,
5175
Sur le bout de son nez une allant se placer
5176
Mit l’Ours au désespoir ; il eut beau la chasser.
5177
« Je t’attraperai bien, dit-il, et voici comme. »
5178
Aussitôt fait que dit : le fidèle émoucheur
5179
Vous empoigne un pavé, le lance avec raideur,
5180
Casse la tête à l’Homme en écrasant la mouche ;
5181
Et non moins bon archer que mauvais raisonneur,
5182
Raide mort étendu sur la place il le couche.
5183
Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ;
5184
Mieux vaudrait un sage ennemi.
Les deux Amis
5185
Deux vrais Amis vivaient au Monomotapa :
5186
L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre :
5187
Les amis de ce pays-là
5188
Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
5189
Une nuit que chacun s’occupait au sommeil,
5190
Et mettait à profit l’absence du soleil,
5191
Un de nos deux Amis sort du lit en alarme ;
5192
Il court chez son intime, éveille les valets :
5193
Morphée avait touché le seuil de ce palais.
5194
L’Ami couché s’étonne ; il prend sa bourse, il s’arme,
5195
Vient trouver l’autre, et dit : « Il vous arrive peu
5196
De courir quand on dort ; vous me paraissiez homme
5197
À mieux user du temps destiné pour le somme :
5198
N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ?
5199
En voici. S’il vous est venu quelque querelle,
5200
J’ai mon épée ; allons. Vous ennuyez-vous point
5201
De coucher toujours seul ? une esclave assez belle
5202
Était à mes côtés ; voulez-vous qu’on l’appelle ?
5203
– Non, dit l’Ami, ce n’est ni l’un ni l’autre point :
5204
Je vous rends grâce de ce zèle.
5205
Vous m’êtes, en dormant, un peu triste apparu ;
5206
J’ai craint qu’il ne fût vrai ; je suis vite accouru.
5207
Ce maudit songe en est la cause. »
5208
Qui d’eux aimait le mieux ? Que t’en semble, lecteur ?
5209
Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
5210
Qu’un ami véritable est une douce chose.
5211
Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;
5212
Il vous épargne la pudeur
5213
De les lui découvrir vous-même :
5214
Un songe, un rien, tout lui fait peur
5215
Quand il s’agit de ce qu’il aime.
Le Cochon, la Chèvre et le Mouton
5216
Une Chèvre, un Mouton, avec un Cochon gras,
5217
Montés sur même char, s’en allaient à la foire.
5218
Leur divertissement ne les y portait pas ;
5219
On s’en allait les vendre, à ce que dit l’histoire :
5220
Le charton n’avait pas dessein
5221
De les mener voir Tabarin,
5222
Dom Pourceau criait en chemin
5223
Comme s’il avait eu cent bouchers à ses trousses :
5224
C’était une clameur à rendre les gens sourds.
5225
Les autres animaux, créatures plus douces,
5226
Bonnes gens, s’étonnaient qu’il criât au secours ;
5227
Ils ne voyaient nul mal à craindre.
5228
Le charton dit au Porc : « Qu’as-tu tant à te plaindre ?
5229
Tu nous étourdis tous : que ne te tiens-tu coi ?
5230
Ces deux personnes-ci, plus honnêtes que toi,
5231
Devraient t’apprendre à vivre ou du moins à te taire :
5232
Regarde ce Mouton ; a-t-il dit un seul mot ?
5233
Il est sage. – Il est un sot,
5234
Repartit le Cochon : s’il savait son affaire,
5235
Il crierait, comme moi, du haut de son gosier ;
5236
Et cette autre personne honnête
5237
Crierait tout du haut de sa tête.
5238
Ils pensent qu’on les veut seulement décharger,
5239
La Chèvre de son lait, le Mouton de sa laine :
5240
Je ne sais pas s’ils ont raison ;
5241
Mais quant à moi qui ne suis bon
5242
Qu’à manger, ma mort est certaine.
5243
Adieu mon toit et ma maison. »
5244
Dom Pourceau raisonnait en subtil personnage :
5245
Mais que lui servait-il ? Quand le mal est certain,
5246
La plainte ni la peur ne changent le destin ;
5247
Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.
Tircis et Amarante
5248
Pour Mademoiselle de Sillery
5249
J’avais Ésope quitté
5250
Pour être tout à Boccace ;
5251
Mais une divinité
5252
Veut revoir sur le Parnasse
5253
Des fables de ma façon ;
5254
Or, d’aller lui dire : Non,
5255
Sans quelque valable excuse,
5256
Ce n’est pas comme on en use
5257
Avec des Divinités,
5258
Surtout quand ce sont de celles
5259
Que la qualité de belles
5260
Fait reines des volontés.
5261
Car, afin que l’on le sache,
5262
C’est Sillery qui s’attache
5263
À vouloir que, de nouveau,
5264
Sire Loup, Sire Corbeau
5265
Chez moi se parlent en rime.
5266
Qui dit Sillery dit tout ;
5267
Peu de gens en leur estime
5268
Lui refusent le haut bout ;
5269
Comment le pourrait-on faire ?
5270
Pour venir à notre affaire,
5271
Mes contes, à son avis,
5272
Sont obscurs : les beaux esprits
5273
N’entendent pas toute chose.
5274
Faisons donc quelques récits
5275
Qu’elle déchiffre sans glose :
5276
Amenons des Bergers ; et puis nous rimerons
5277
Ce que disent entre eux les loups et les moutons.
5278
Tircis disait un jour à la jeune Amarante :
5279
« Ah ! si vous connaissiez comme moi certain mal
5280
Qui nous plaît et qui nous enchante,
5281
Il n’est bien sous le ciel qui vous parût égal !
5282
Souffrez qu’on vous le communique ;
5283
Croyez-moi, n’ayez point de peur :
5284
Voudrais-je vous tromper, vous, pour qui je me pique
5285
Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur ? »
5286
Amarante aussitôt réplique :
5287
« Comment l’appelez-vous, ce mal ? quel est son nom ?
5288
– L’amour. – Ce mot est beau : dites-moi quelques marques
5289
À quoi je le pourrai connaître : que sent-on ?
5290
– Des peines près de qui le plaisir des monarques
5291
Est ennuyeux et fade : on s’oublie, on se plaît
5292
Toute seule en une forêt.
5293
Se mire-t-on près un rivage,
5294
Ce n’est pas soi qu’on voit ; on ne voit qu’une image
5295
Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux :
5296
Pour tout le reste on est sans yeux.
5297
Il est un berger du village
5298
Dont l’abord, dont la voix, dont le nom fait rougir :
5299
On soupire à son souvenir ;
5300
On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire,
5301
On a peur de le voir, encore qu’on le désire. »
5302
Amarante dit à l’instant :
5303
« Oh ! oh ! c’est là ce mal que vous me prêchez tant ?
5304
Il ne m’est pas nouveau : je pense le connaître. »
5305
Tircis à son but croyait être,
5306
Quand la belle ajouta : « Voilà tout justement
5307
Ce que je sens pour Clidamant. »
5308
L’autre pensa mourir de dépit et de honte.
5309
Il est force gens comme lui,
5310
Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte,
5311
Et qui font le marché d’autrui.
Les Obsèques de la Lionne
5312
La femme du Lion mourut ;
5313
Aussitôt chacun accourut
5314
Pour s’acquitter envers le Prince
5315
De certains compliments de consolation,
5316
Qui sont surcroît d’affliction.
5317
Il fit avertir sa province
5318
Que les obsèques se feraient
5319
Un tel jour, en tel lieu ; ses prévôts y seraient
5320
Pour régler la cérémonie,
5321
Et pour placer la compagnie.
5322
Jugez si chacun s’y trouva.
5323
Le Prince aux cris s’abandonna,
5324
Et tout son antre en résonna :
5325
Les lions n’ont point d’autre temple.
5326
On entendit, à son exemple,
5327
Rugir en leurs patois messieurs les Courtisans.
5328
Je définis la cour un pays où les gens
5329
Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
5330
Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s’ils ne peuvent l’être,
5331
Tâchent au moins de le paraître.
5332
Peuple caméléon, peuple singe du maître ;
5333
On dirait qu’un esprit anime mille corps ;
5334
C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.
5335
Pour revenir à notre affaire,
5336
Le Cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire ?
5337
Cette mort le vengeait : la reine avait jadis
5338
Étranglé sa femme et son fils.
5339
Bref, il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire,
5340
Et soutint qu’il l’avait vu rire.
5341
La colère du Roi, comme dit Salomon,
5342
Est terrible, et surtout celle du Roi Lion ;
5343
Mais ce Cerf n’avait pas accoutumé de lire.
5344
Le Monarque lui dit : « Chétif hôte des bois
5345
Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix.
5346
Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes
5347
Nos sacrés ongles ; venez, Loups,
5348
Vengez la Reine ; immolez tous
5349
Ce traître à ses augustes mânes.
5350
Le Cerf reprit alors : « Sire, le temps de pleurs
5351
Est passé ; la douleur est ici superflue.
5352
Votre digne moitié, couchée entre des fleurs,
5353
Tout près d’ici m’est apparue ;
5354
Et je l’ai d’abord reconnue.
5355
« Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi,
5356
« Quand je vais chez les Dieux, ne t’oblige à des larmes.
5357
« Aux Champs-Élysiens j’ai goûté mille charmes,
5358
« Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
5359
« Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi :
5360
« J’y prends plaisir. » À peine on eut ouï la chose,
5361
Qu’on se mit à crier : Miracle ! Apothéose !
5362
Le Cerf eut un présent, bien loin d’être puni.
5363
Amusez les rois par des songes,
5364
Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges :
5365
Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
5366
Ils goberont l’appât ; vous serez leur ami.
Le Rat et l’Éléphant
5367
Se croire un personnage est fort commun en France :
5368
On y fait l’homme d’importance,
5369
Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois.
5370
C’est proprement le mal français.
5371
La sotte vanité nous est particulière.
5372
Les Espagnols sont vains, mais d’une autre manière :
5373
Leur orgueil me semble, en un mot,
5374
Beaucoup plus fou, mais pas si sot.
5375
Donnons quelque image du nôtre
5376
Qui sans doute en vaut bien un autre.
5377
Un Rat des plus petits voyait un Éléphant
5378
Des plus gros, et raillait le marcher un peu lent
5379
De la bête de haut parage,
5380
Qui marchait à gros équipage.
5381
Sur l’animal à triple étage
5382
Une sultane de renom,
5383
Son Chien, son Chat et sa Guenon,
5384
Son Perroquet, sa Vieille et toute sa maison,
5385
S’en allait en pèlerinage.
5386
Le Rat s’étonnait que les gens
5387
Fussent touchés de voir cette pesante masse :
5388
« Comme si d’occuper ou plus ou moins de place
5389
Nous rendait, disait-il, plus ou moins importants !
5390
Mais qu’admirez-vous tant en lui, vous autres hommes ?
5391
Serait-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants ?
5392
Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes,
5393
D’un grain moins que les éléphants. »
5394
Il en aurait dit davantage ;
5395
Mais le Chat, sortant de sa cage,
5396
Lui fit voir en moins d’un instant
5397
Qu’un rat n’est pas un éléphant.
L’Horoscope
5398
On rencontre sa destinée
5399
Souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter.
5400
Un père eut pour toute lignée
5401
Un fils qu’il aima trop, jusque à consulter
5402
Sur le sort de sa géniture
5403
Les diseurs de bonne aventure.
5404
Un de ces gens lui dit que des lions surtout
5405
Il éloignât l’enfant jusque à certain âge ;
5406
Jusqu’à vingt ans, point davantage.
5407
Le père, pour venir à bout
5408
D’une précaution sur qui roulait la vie
5409
De celui qu’il aimait, défendit que jamais
5410
On lui laissât passer le seuil de son palais.
5411
Il pouvait, sans sortir, contenter son envie,
5412
Avec ses compagnons tout le jour badiner,
5413
Sauter, courir, se promener.
5414
Quand il fut en l’âge où la chasse
5415
Plaît le plus aux jeunes esprits,
5416
Cet exercice avec mépris
5417
Lui fut dépeint : mais, quoi qu’on fasse,
5418
Propos, conseil, enseignement,
5419
Rien ne change un tempérament.
5420
Le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage,
5421
À peine se sentit des bouillons d’un tel âge,
5422
Qu’il soupira pour ce plaisir.
5423
Plus l’obstacle était grand, plus fort fut le désir.
5424
Il savait le sujet des fatales défenses,
5425
Et comme ce logis, plein de magnificences,
5426
Abondait partout en tableaux,
5427
Et que la laine et les pinceaux
5428
Traçaient de tous côtés chasses et paysages,
5429
En cet endroit des animaux,
5430
En cet autre des personnages,
5431
Le jeune homme s’émut, voyant peint un lion :
5432
« Ah ! monstre, cria-t-il, c’est toi qui me fais vivre
5433
Dans l’ombre et dans les fers ! » À ces mots, il se livre
5434
Aux transports violents de l’indignation,
5435
Porte le poing sur l’innocente bête.
5436
Sous la tapisserie un clou se rencontra :
5437
Ce clou le blesse, il pénétra
5438
Jusqu’aux ressorts de l’âme ; et cette chère tête
5439
Pour qui l’art d’Esculape en vain fit ce qu’il put,
5440
Dut sa perte à ces soins qu’on prit pour son salut.
5441
Même précaution nuisit au poète Eschyle.
5442
Quelque devin le menaça, dit-on,
5443
De la chute d’une maison.
5444
Aussitôt il quitta la ville,
5445
Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux.
5446
Un aigle, qui portait en l’air une tortue,
5447
Passa par là, vit l’homme, et sur sa tête nue,
5448
Qui parut un morceau de rocher à ses yeux,
5449
Étant de cheveux dépourvue,
5450
Laissa tomber sa proie, afin de la casser :
5451
Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.
5452
De ces exemples il résulte
5453
Que cet art, s’il est vrai, fait tomber dans les maux
5454
Que craint celui qui le consulte ;
5455
Mais je l’en justifie, et maintiens qu’il est faux.
5456
Je ne crois point que la Nature
5457
Se soit lié les mains, et nous les lie encore,
5458
Jusqu’au point de marquer dans les cieux notre sort :
5459
Il dépend d’une conjoncture
5460
De lieux, de personnes, de temps ;
5461
Non des conjonctions de tous ces charlatans.
5462
Ce berger et ce roi sont sous même planète ;
5463
L’un d’eux porte le sceptre, et l’autre la houlette.
5464
Jupiter le voulait ainsi.
5465
Qu’est-ce que Jupiter ? un corps sans connaissance.
5466
D’où vient donc que son influence
5467
Agit différemment sur ces deux hommes-ci ?
5468
Puis comment pénétrer jusque à notre monde ?
5469
Comment percer des airs la campagne profonde ?
5470
Percer Mars, le Soleil, et des vides sans fin ?
5471
Un atome la peut détourner en chemin :
5472
Où l’iront retrouver les faiseurs d’horoscope ?
5473
L’état où nous voyons l’Europe
5474
Mérite que du moins quelqu’un d’eux l’ait prévu :
5475
Que ne l’a-t-il donc dit ? Mais nul d’eux ne l’a su.
5476
L’immense éloignement, le point, et sa vitesse,
5477
Celle aussi de nos passions,
5478
Permettent-ils à leur faiblesse
5479
De suivre pas à pas toutes nos actions ?
5480
Notre sort en dépend : sa course entre-suivie,
5481
Ne va, non plus que nous, jamais d’un même pas,
5482
Et ces gens veulent au compas,
5483
Tracer les cours de notre vie !
5484
Il ne se faut point arrêter
5485
Aux deux faits ambigus que je viens de conter.
5486
Ce fils par trop chéri, ni le bonhomme Eschyle,
5487
N’y font rien : tout aveugle et menteur qu’est cet art,
5488
Il peut frapper au but une fois entre mille ;
5489
Ce sont des effets du hasard.
L’Âne et le Chien
5490
Il se faut entraider, c’est la loi de nature.
5491
L’Âne un jour pourtant s’en moqua :
5492
Et ne sais comme il y manqua ;
5493
Car il est bonne créature.
5494
Il allait par pays, accompagné du Chien,
5495
Gravement, sans songer à rien ;
5496
Tous deux suivis d’un commun maître.
5497
Ce maître s’endormit. L’Âne se mit à paître :
5498
Il était alors dans un pré
5499
Dont l’herbe était fort à son gré.
5500
Point de chardons pourtant ; il s’en passa pour l’heure :
5501
Il ne faut pas toujours être si délicat ;
5502
Et, faute de servir ce plat,
5503
Rarement un festin demeure.
5504
Notre baudet s’en sut enfin
5505
Passer pour cette fois. Le Chien, mourant de faim
5506
Lui dit : « Cher compagnon, baisse-toi, je te prie :
5507
Je prendrai mon dîner dans le panier au pain. »
5508
Point de réponse, mot ; le roussin d’Arcadie
5509
Craignit qu’en perdant un moment,
5510
Il ne perdît un coup de dent.
5511
Il fit longtemps la sourde oreille :
5512
Enfin il répondit : « Ami, je te conseille
5513
D’attendre que ton maître ait fini son sommeil ;
5514
Car il te donnera sans faute, à son réveil,
5515
Ta portion accoutumée :
5516
Il ne saurait tarder beaucoup. »
5517
Sur ces entrefaites un Loup
5518
Sort du bois, et s’en vient : autre bête affamée.
5519
L’Âne appelle aussitôt le Chien à son secours.
5520
Le Chien ne bouge, et dit : « Ami, je te conseille
5521
De fuir en attendant que ton maître s’éveille ;
5522
Il ne saurait tarder : détale vite, et cours.
5523
Que si ce Loup t’atteint, casse-lui la mâchoire :
5524
On t’a ferré de neuf ; et, si tu veux m’en croire,
5525
Tu l’étendras tout plat. » Pendant ce beau discours,
5526
Seigneur Loup étrangla le Baudet sans remède.
5527
Je conclus qu’il faut qu’on s’entraide.
Le Bassa et le Marchand
5528
Un marchand grec en certaine contrée
5529
Faisait trafic. Un Bassa l’appuyait ;
5530
De quoi le Grec en bassa le payait,
5531
Non en marchand : tant c’est chère denrée
5532
Qu’un protecteur ! Celui-ci coûtait tant,
5533
Que notre Grec s’allait partout plaignant.
5534
Trois autres Turcs, d’un rang moindre en puissance,
5535
Lui vont offrir leur support en commun.
5536
Eux trois voulaient moins de reconnaissance
5537
Qu’à ce Marchand il n’en coûtait pour un.
5538
Le Grec écoute ; avec eux il s’engage ;
5539
Et le Bassa du tout est averti :
5540
Même on lui dit qu’il jouera, s’il est sage,
5541
À ces gens-là quelque méchant parti,
5542
Les prévenant, les chargeant d’un message
5543
Pour Mahomet, droit en son paradis,
5544
Et sans tarder ; sinon, ces gens unis
5545
Le préviendront, bien certains qu’à la ronde
5546
Il a des gens tout prêts pour le venger :
5547
Quelque poison l’enverra protéger
5548
Les trafiquants qui sont en l’autre monde.
5549
Sur cet avis le Turc se comporta
5550
Comme Alexandre ; et, plein de confiance,
5551
Chez le marchand tout droit il s’en alla,
5552
Se mit à table. On vit tant d’assurance
5553
En ces discours et dans tout son maintien,
5554
Qu’on ne crut point qu’il se doutât de rien.
5555
« Ami, dit-il, je sais que tu me quittes ;
5556
Même l’on veut que j’en craigne les suites ;
5557
Mais je te crois un trop homme de bien ;
5558
Tu n’as point l’air d’un donneur de breuvage.
5559
Je n’en dis pas là-dessus davantage.
5560
Quant à ces gens qui pensent t’appuyer,
5561
Écoute-moi : sans tant de dialogue,
5562
Et de raisons qui pourraient t’ennuyer,
5563
Je ne te veux conter qu’un apologue.
5564
Il était un Berger, son Chien, et son troupeau.
5565
Quelqu’un lui demanda ce qu’il prétendait faire
5566
D’un dogue de qui l’ordinaire
5567
Était un pain entier. Il fallait bien et beau
5568
Donner cet animal au seigneur du village.
5569
Lui, berger, pour plus de ménage
5570
Aurait deux ou trois mâtineaux ;
5571
Qui, lui dépensant moins, veilleraient aux troupeaux
5572
Bien mieux que cette bête seule.
5573
Il mangeait plus que trois ; mais on ne disait pas
5574
Qu’il avait aussi triple gueule
5575
Quand les loups livraient des combats.
5576
Le Berger s’en défait ; il prend trois chiens de taille
5577
À lui dépenser moins, mais à fuir la bataille.
5578
Le troupeau s’en sentit, et tu te sentiras
5579
Du choix de semblable canaille.
5580
Si tu fais bien, tu reviendras à moi. »
5581
Le Grec le crut. Ceci montre aux provinces
5582
Que, tout compté, mieux vaut en bonne foi,
5583
S’abandonner à quelque puissant roi,
5584
Que s’appuyer de plusieurs petits princes.
L’avantage de la science
5585
Entre deux bourgeois d’une ville
5586
S’émut jadis un différend :
5587
L’un était pauvre, mais habile ;
5588
L’autre, riche, mais ignorant.
5589
Celui-ci sur son concurrent
5590
Voulait emporter l’avantage ;
5591
Prétendait que tout homme sage
5592
Était tenu de l’honorer.
5593
C’était tout homme sot ; car pourquoi révérer
5594
Des biens dépourvus de mérite ?
5595
La raison m’en semble petite.
5596
« Mon ami, disait-il souvent
5597
Au savant,
5598
Vous vous croyez considérable ;
5599
Mais, dites-moi, tenez-vous table ?
5600
Que sert à vos pareils de lire incessamment ?
5601
Ils sont toujours logés à la troisième chambre,
5602
Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre,
5603
Ayant pour tout laquais leur ombre seulement.
5604
La République a bien affaire
5605
De gens qui ne dépensent rien !
5606
Je ne sais d’homme nécessaire
5607
Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien.
5608
Nous en usons, Dieu sait ! notre plaisir occupe
5609
L’artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe,
5610
Et celle qui la porte, et vous, qui dédiez
5611
À messieurs les gens de finance
5612
De méchants livres bien payés. »
5613
Ces mots remplis d’impertinence
5614
Eurent le sort qu’ils méritaient.
5615
L’homme lettré se tut, il avait trop à dire.
5616
La guerre le vengea bien mieux qu’une satire.
5617
Mars détruisit le lieu que nos gens habitaient :
5618
L’un et l’autre quitta sa ville.
5619
L’ignorant resta sans asile ;
5620
Il reçut partout des mépris :
5621
L’autre reçut partout quelque faveur nouvelle :
5622
Cela décida leur querelle.
5623
Laissez dire les sots ; le savoir a son prix.
Jupiter et les tonnerres
5624
Jupiter voyant nos fautes,
5625
Dit un jour du haut des airs :
5626
« Remplissons de nouveaux hôtes
5627
Les cantons de l’Univers
5628
Habités par cette race
5629
Qui m’importune et me lasse.
5630
Va-t’en, Mercure, aux Enfers,
5631
Amène-moi la Furie
5632
La plus cruelle des trois.
5633
Race que j’ai trop chérie,
5634
Tu périras cette fois ! »
5635
Jupiter ne tarda guère
5636
À modérer son transport.
5637
Ô vous, rois, qu’il voulut faire
5638
Arbitres de notre sort,
5639
Laissez, entre la colère
5640
Et l’orage qui la suit,
5641
L’intervalle d’une nuit.
5642
Le Dieu dont l’aile est légère,
5643
Et la langue a des douceurs,
5644
Alla voir les noires sœurs.
5645
À Tisiphone et Mégère
5646
Il préféra, ce dit-on,
5647
L’impitoyable Alecton.
5648
Ce choix la rendit si fière,
5649
Qu’elle jura par Pluton
5650
Que toute l’engeance humaine
5651
Serait bientôt du domaine
5652
Des Déités de là-bas.
5653
Jupiter n’approuva pas
5654
Le serment de l’Euménide.
5655
Il la renvoie ; et pourtant
5656
Il lance un foudre à l’instant
5657
Sur certain peuple perfide.
5658
Le tonnerre, ayant pour guide
5659
Le père même de ceux
5660
Qu’il menaçait de ses feux,
5661
Se contenta de leur crainte ;
5662
Il n’embrasa que l’enceinte
5663
D’un désert inhabité :
5664
Tout père frappe à côté.
5665
Qu’arriva-t-il ? Notre engeance
5666
Prit pied sur cette indulgence.
5667
Tout l’Olympe s’en plaignit ;
5668
Et l’assembleur de nuages
5669
Jura le Styx, et promit
5670
De former d’autres orages :
5671
Ils seraient sûrs. On sourit ;
5672
On lui dit qu’il était père,
5673
Et qu’il laissât, pour le mieux,
5674
À quelqu’un des autres Dieux
5675
D’autres tonnerres à faire.
5676
Vulcan entreprit l’affaire.
5677
Ce Dieu remplit ses fourneaux
5678
De deux sortes de carreaux.
5679
L’un jamais ne se fourvoie ;
5680
Et c’est celui que toujours
5681
L’Olympe en corps nous envoie :
5682
L’autre s’écarte en son cours ;
5683
Ce n’est qu’aux monts qu’il en coûte ;
5684
Bien souvent même il se perd,
5685
Et ce dernier en sa route
5686
Nous vient du seul Jupiter.
Le Faucon et le Chapon
5687
Une traîtresse voix bien souvent vous appelle ;
5688
Ne vous pressez donc nullement :
5689
Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,
5690
Que le Chien de Jean de Nivelle.
5691
Un citoyen du Mans, chapon de son métier
5692
Était sommé de comparaître
5693
Par-devant les lares du maître,
5694
Au pied d’un tribunal que nous nommons foyer.
5695
Tous les gens lui criaient, pour déguiser la chose :
5696
« Petit, petit, petit ! » Mais, loin de s’y fier,
5697
Le Normand et demi laissait les gens crier.
5698
« Serviteur, disait-il ; votre appât est grossier :
5699
On ne m’y tient pas ; et pour cause. »
5700
Cependant un Faucon sur sa perche voyait
5701
Notre Manceau qui s’enfuyait.
5702
Les chapons ont en nous fort peu de confiance,
5703
Soit instinct, soit expérience.
5704
Celui-ci, qui ne fut qu’avec peine attrapé,
5705
Devait, le lendemain, être d’un grand souper,
5706
Fort à l’aise en un plat, honneur dont la volaille
5707
Se serait passée aisément.
5708
L’oiseau chasseur lui dit : « Ton peu d’entendement
5709
Me rend tout étonné. Vous n’êtes que racaille,
5710
Gens grossiers, sans esprit, à qui l’on n’apprend rien.
5711
Pour moi, je sais chasser, et revenir au maître.
5712
Le vois-tu pas à la fenêtre ?
5713
Il t’attend : es-tu sourd ? – Je n’entends que trop bien,
5714
Repartit le chapon ; mais que me veut-il dire,
5715
Et ce beau cuisinier armé d’un grand couteau ?
5716
Reviendrais-tu pour cet appeau :
5717
Laisse-moi fuir ; cesse de rire
5718
De l’indocilité qui me fait envoler,
5719
Lorsque d’un ton si doux on s’en vient m’appeler.
5720
Si tu voyais mettre à la broche
5721
Tous les jours autant de faucons
5722
Que j’y vois mettre de chapons,
5723
Tu ne me ferais pas un semblable reproche. »
Le Chat et le Rat
5724
Quatre animaux divers, le Chat grippe-fromage,
5725
Triste-oiseau le Hibou, ronge-maille le Rat,
5726
Dame Belette au long corsage,
5727
Toutes gens d’esprit scélérat,
5728
Hantaient le tronc pourri d’un pin vieux et sauvage.
5729
Tant y furent, qu’un soir à l’entour de ce pin
5730
L’homme tendit ses rets. Le Chat, de grand matin
5731
Sort pour aller chercher sa proie.
5732
Les derniers traits de l’ombre empêchent qu’il ne voie
5733
Le filet : il y tombe en danger de mourir ;
5734
Et mon Chat de crier, et le Rat d’accourir,
5735
L’un plein de désespoir, et l’autre plein de joie :
5736
Il voyait dans les lacs son mortel ennemi.
5737
Le pauvre Chat dit : « Cher ami,
5738
Les marques de ta bienveillance
5739
Sont communes en mon endroit ;
5740
Viens m’aider à sortir du piège où l’ignorance
5741
M’a fait tomber. C’est à bon droit
5742
Que seul entre les tiens, par amour singulière,
5743
Je t’ai toujours choyé, t’aimant comme mes yeux.
5744
Je n’en ai point regret, et j’en rends grâce aux Dieux.
5745
J’allais leur faire ma prière ;
5746
Comme tout dévot Chat en use les matins,
5747
Ce réseau me retient : ma vie est en tes mains ;
5748
Viens dissoudre ces nœuds. – Et quelle récompense
5749
En aurai-je ? reprit le Rat.
5750
– Je jure éternelle alliance
5751
Avec toi, repartit le Chat.
5752
Dispose de ma griffe, et sois en assurance :
5753
Envers et contre tous je te protégerai ;
5754
Et la Belette mangerai
5755
Avec l’époux de la Chouette :
5756
Ils t’en veulent tous deux. » Le Rat dit : « Idiot !
5757
Moi ton libérateur ? je ne suis pas si sot. »
5758
Puis il s’en va vers sa retraite.
5759
La Belette était près du trou.
5760
Le Rat grimpe plus haut ; il y voit le Hibou.
5761
Dangers de toutes parts : le plus pressant l’emporte.
5762
Ronge-maille retourne au Chat, et fait en sorte
5763
Qu’il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant,
5764
Qu’il dégage enfin l’hypocrite.
5765
L’homme paraît en cet instant ;
5766
Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite.
5767
À quelque temps de là, notre Chat vit de loin
5768
Son Rat qui se tenait en alerte et sur ses gardes :
5769
« Ah ! mon frère, dit-il, viens m’embrasser ; ton soin
5770
Me fait injure ; tu regardes
5771
Comme ennemi ton allié.
5772
Penses-tu que j’aie oublié
5773
Qu’après Dieu je te dois la vie ?
5774
– Et moi, reprit le Rat, penses-tu que j’oublie
5775
Ton naturel ? Aucun traité
5776
Peut-il forcer un chat à la reconnaissance ?
5777
S’assure-t-on sur l’alliance
5778
Qu’a faite la nécessité ?
Le Torrent et la Rivière
5779
Avec grand bruit et grand fracas
5780
Un torrent tombait des montagnes :
5781
Tout fuyait devant lui ; l’horreur suivait ses pas ;
5782
Il faisait trembler les campagnes.
5783
Nul voyageur n’osait passer
5784
Une barrière si puissante ;
5785
Un seul vit des voleurs ; et se sentant presser,
5786
Il mit entre eux et lui cette onde menaçante.
5787
Ce n’était que menace et bruit sans profondeur :
5788
Notre homme enfin n’eut que la peur.
5789
Ce succès lui donnant courage,
5790
Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours,
5791
Il rencontra sur son passage
5792
Une rivière dont le cours
5793
Image d’un sommeil doux, paisible, et tranquille,
5794
Lui fit croire d’abord ce trajet fort facile :
5795
Point de bords escarpés, un sable pur et net.
5796
Il entre ; et son cheval le met
5797
À couvert des voleurs, mais non de l’onde noire :
5798
Tous deux au Styx allèrent boire ;
5799
Tous deux, à nager malheureux,
5800
Allèrent traverser, au séjour ténébreux,
5801
Bien d’autres fleuves que les nôtres.
5802
Les gens sans bruit sont dangereux :
5803
Il n’en est pas ainsi des autres.
L’éducation
5804
Laridon et César, frères dont l’origine
5805
Venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis,
5806
À deux maîtres divers échus au temps jadis,
5807
Hantaient, l’un les forêts, et l’autre la cuisine.
5808
Ils avaient eu d’abord chacun un autre nom ;
5809
Mais la diverse nourriture
5810
Fortifiant en l’un cette heureuse nature,
5811
En l’autre l’altérant, un certain marmiton
5812
Nomma celui-ci Laridon.
5813
Son frère, ayant couru mainte haute aventure,
5814
Mis maint cerf aux abois, maint sanglier abattu,
5815
Fut le premier César que la gent chienne ait eu.
5816
On eut soin d’empêcher qu’une indigne maîtresse
5817
Ne fit en ses enfants dégénérer son sang.
5818
Laridon négligé témoignait sa tendresse
5819
À l’objet le premier passant.
5820
Il peupla tout de son engeance :
5821
Tournebroches par lui rendus communs en France
5822
Y font un corps à part, gens fuyants les hasards,
5823
Peuple antipode des Césars.
5824
On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père :
5825
Le peu de soin, le temps, tout fait qu’on dégénère.
5826
Faute de cultiver la nature et ses dons,
5827
Oh ! combien de Césars deviendront Laridons !
Les deux Chiens et l’Âne mort
5828
Les vertus devraient être sœurs,
5829
Ainsi que les vices sont frères.
5830
Dès que l’un de ceux-ci s’empare de nos cœurs,
5831
Tous viennent à la file ; il ne s’en manque guères :
5832
J’entends de ceux qui, n’étant pas contraires,
5833
Peuvent loger sous même toit.
5834
À l’égard des vertus, rarement on les voit
5835
Toutes en un sujet éminemment placées
5836
Se tenir par la main sans être dispersées.
5837
L’un est vaillant, mais prompt ; l’autre est prudent, mais froid.
5838
Parmi les animaux, le Chien se pique d’être
5839
Soigneux et fidèle à son maître ;
5840
Mais il est sot, il est gourmand :
5841
Témoin ces deux mâtins qui, dans l’éloignement,
5842
Virent un Âne mort qui flottait sur les ondes.
5843
Le vent de plus en plus l’éloignait de nos Chiens.
5844
« Ami, dit l’un, tes yeux sont meilleurs que les miens :
5845
Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes ;
5846
J’y crois voir quelque chose. Est-ce un bœuf, un cheval ?
5847
– Eh ! qu’importe quel animal ?
5848
Dit l’un de ces mâtins ; voilà toujours curée.
5849
Le point est de l’avoir ; car le trajet est grand ;
5850
Et de plus il nous faut nager contre le vent.
5851
Buvons toute cette eau ; notre gorge altérée
5852
En viendra bien à bout : ce corps demeurera
5853
Bientôt à sec, et ce sera
5854
Provision pour la semaine. »
5855
Voilà mes Chiens à boire ; ils perdirent l’haleine,
5856
Et puis la vie ; ils firent tant
5857
Qu’on les vit crever à l’instant.
5858
L’homme est ainsi bâti : quand un sujet l’enflamme,
5859
L’impossibilité disparaît à son âme.
5860
Combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas,
5861
S’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire !
5862
Si j’arrondissais mes états !
5863
Si je pouvais remplir mes coffres de ducats !
5864
Si j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire !
5865
Tout cela, c’est la mer à boire ;
5866
Mais rien à l’homme ne suffit.
5867
Pour fournir aux projets que forme un seul esprit,
5868
Il faudrait quatre corps ; encore, loin d’y suffire,
5869
À mi-chemin je crois que tous demeureraient :
5870
Quatre Mathusalems bout à bout ne pourraient
5871
Mettre à fin ce qu’un seul désire.
Démocrite et les Abdéritains
5872
Que j’ai toujours haï les pensées du vulgaire !
5873
Qu’il me semble profane, injuste, et téméraire,
5874
Mettant de faux milieux entre la chose et lui,
5875
Et mesurant par soi ce qu’il voit en autrui !
5876
Le maître d’Épicure en fit l’apprentissage.
5877
Son pays le crut fou. Petits esprits ! Mais quoi ?
5878
Aucun n’est prophète chez soi.
5879
Ces gens étaient les fous, Démocrite, le sage.
5880
L’erreur alla si loin qu’Abdère députa
5881
Vers Hippocrate, et l’invita,
5882
Par lettres et par ambassade,
5883
À venir rétablir la raison du malade.
5884
« Notre concitoyen, disaient-ils en pleurant,
5885
Perd l’esprit : la lecture a gâté Démocrite.
5886
Nous l’estimerions plus s’il était ignorant.
5887
« Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite :
5888
« Peut-être même ils sont remplis
5889
« De Démocrites infinis. »
5890
Non content de ce songe, il y joint les atomes,
5891
Enfants d’un cerveau creux, invisibles fantômes ;
5892
Et, mesurant les cieux sans bouger d’ici-bas,
5893
Il connaît l’Univers, et ne se connaît pas.
5894
Un temps fut qu’il savait accorder les débats :
5895
Maintenant il parle à lui-même.
5896
Venez, divin mortel ; sa folie est extrême. »
5897
Hippocrate n’eut pas trop de foi pour ces gens ;
5898
Cependant il partit. Et voyez, je vous prie,
5899
Quelles rencontres dans la vie
5900
Le sort cause ! Hippocrate arriva dans le temps
5901
Que celui qu’on disait n’avoir raison ni sens
5902
Cherchait dans l’homme et dans la bête
5903
Quel siège a la raison, soit le cœur, soit la tête.
5904
Sous un ombrage épais, assis près d’un ruisseau,
5905
Les labyrinthes d’un cerveau
5906
L’occupaient. Il avait à ses pieds maint volume,
5907
Et ne vit presque pas son ami s’avancer,
5908
Attaché selon sa coutume.
5909
Leur compliment fut court, ainsi qu’on peut penser :
5910
Le sage est ménager du temps et des paroles.
5911
Ayant donc mis à part les entretiens frivoles,
5912
Et beaucoup raisonné sur l’homme et sur l’esprit,
5913
Ils tombèrent sur la morale.
5914
Il n’est pas besoin que j’étale
5915
Tout ce que l’un et l’autre dit.
5916
Le récit précédent suffit
5917
Pour montrer que le peuple est juge récusable.
5918
En quel sens est donc véritable
5919
Ce que j’ai lu dans certain lieu,
5920
Que sa voix est la voix de Dieu ?
Le Loup et le Chasseur
5921
Fureur d’accumuler, monstre de qui les yeux
5922
Regardent comme un point tous les bienfaits des Dieux,
5923
Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage ?
5924
Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons ?
5925
L’homme, sourd à ma voix comme à celle du sage,
5926
Ne dira-t-il jamais : « C’est assez, jouissons » ?
5927
– Hâte-toi, mon ami, tu n’as pas tant à vivre.
5928
Je te rebats ce mot, car il vaut tout un livre :
5929
Jouis. – Je le ferai. – Mais quand donc ? – Dès demain.
5930
– Eh ! mon ami, la mort te peut prendre en chemin :
5931
Jouis dès aujourd’hui ; redoute un sort semblable
5932
À celui du Chasseur et du Loup de ma fable. »
5933
Le premier de son arc avait mis bas un daim.
5934
Un faon de biche passe, et le voilà soudain
5935
Compagnon du défunt : tous deux gisent sur l’herbe.
5936
La proie était honnête, un daim avec un faon ;
5937
Tout modeste chasseur en eût été content :
5938
Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe,
5939
Tente encore notre archer, friand de tels morceaux.
5940
Autre habitant du Styx : la Parque et ses ciseaux
5941
Avec peine y mordaient ; la Déesse infernale
5942
Reprit à plusieurs fois l’heure au monstre fatale.
5943
De la force du coup pourtant il s’abattit.
5944
C’était assez de biens. Mais quoi ! rien ne remplit
5945
Les vastes appétits d’un faiseur de conquêtes.
5946
Dans le temps que le porc revient à soi, l’Archer
5947
Voit le long d’un sillon une perdrix marcher ;
5948
Surcroît chétif aux autres têtes :
5949
De son arc toutefois il bande les ressorts.
5950
Le sanglier, rappelant les restes de sa vie,
5951
Vient à lui, le découd, meurt vengé sur son corps ;
5952
Et la perdrix le remercie.
5953
Cette part du récit s’adresse au Convoiteux ;
5954
L’Avare aura pour lui le reste de l’exemple.
5955
Un Loup vit, en passant, ce spectacle piteux :
5956
« Ô fortune, dit-il, je te promets un temple.
5957
Quatre corps étendus ! que de biens ! mais pourtant
5958
Il faut les ménager, ces rencontres sont rares.
5959
(Ainsi s’excusent les avares.)
5960
J’en aurai, dit le Loup, pour un mois, pour autant :
5961
Un, deux, trois, quatre corps ; ce sont quatre semaines,
5962
Si je sais compter, toutes pleines.
5963
Commençons dans deux jours ; et mangeons cependant
5964
La corde de cet arc : il faut que l’on l’ait faite
5965
De vrai boyau ; l’odeur me le témoigne assez. »
5966
En disant ces mots, il se jette
5967
Sur l’arc qui se détend, et fait de la sagette
5968
Un nouveau mort : mon Loup a les boyaux percés.
5969
Je reviens à mon texte. Il faut que l’on jouisse ;
5970
Témoin ces deux gloutons punis d’un sort commun :
5971
La convoitise perdit l’un ;
5972
L’autre périt par l’avarice.
Livre neuvième
Le Dépositaire infidèle
5973
Grâce aux filles de Mémoire,
5974
J’ai chanté des animaux ;
5975
Peut-être d’autres héros
5976
M’auraient acquis moins de gloire.
5977
Le Loup, en langue des Dieux,
5978
Parle au Chien dans mes ouvrages :
5979
Les bêtes, à qui mieux mieux,
5980
Y font divers personnages :
5981
Les uns fous, les autres sages,
5982
De telle sorte pourtant
5983
Que les fous vont l’emportant :
5984
La mesure en est plus pleine.
5985
Je mets aussi sur la scène
5986
Des trompeurs, des scélérats,
5987
Des tyrans, et des ingrats,
5988
Mainte imprudence pécore,
5989
Force sots, force flatteurs ;
5990
Je pourrais y joindre encore
5991
Des légions de menteurs :
5992
« Tout homme ment », dit le sage.
5993
S’il n’y mettait seulement
5994
Que les gens du bas étage,
5995
On pourrait aucunement
5996
Souffrir ce défaut aux hommes ;
5997
Mais que tous tant que nous sommes
5998
Nous mentions, grand et petit,
5999
Si quelque autre l’avait dit,
6000
Je soutiendrais le contraire ;
6001
Et même qui mentirait
6002
Comme Ésope et comme Homère,
6003
Un vrai menteur ne serait :
6004
Le doux charme de maint songe
6005
Par leur bel art inventé,
6006
Sous les habits du mensonge
6007
Nous offre la vérité.
6008
L’un et l’autre a fait un livre
6009
Que je tiens digne de vivre
6010
Sans fin, et plus, s’il se peut.
6011
Comme eux ne ment pas qui veut.
6012
Mais mentir comme sut faire
6013
Un certain dépositaire,
6014
Payé par son propre mot,
6015
Est d’un méchant et d’un sot.
6016
Voici le fait : Un trafiquant de Perse,
6017
Chez son voisin, s’en allant en commerce,
6018
Mit en dépôt un cent de fer un jour.
6019
« Mon fer, dit-il, quand il fut de retour.
6020
– Votre fer ? il n’est plus : j’ai regret de vous dire
6021
Qu’un rat l’a mangé tout entier.
6022
J’en ai grondé mes gens ; mais qu’y faire ? un grenier
6023
A toujours quelque trou. » Le trafiquant admire
6024
Un tel prodige, et feint de le croire pourtant.
6025
Au bout de quelques jours, il détourne l’enfant
6026
Du perfide voisin ; puis à souper convie
6027
Le père, qui s’excuse, et lui dit en pleurant :
6028
« Dispensez-moi, je vous supplie ;
6029
Tous plaisirs pour moi sont perdus.
6030
J’aimais un fils plus que ma vie :
6031
Je n’ai que lui ; que dis-je ? hélas ! je ne l’ai plus.
6032
On me l’a dérobé : plaignez mon infortune. »
6033
Le marchand repartit : « Hier au soir, sur la brune,
6034
Un chat-huant s’en vint votre fils enlever ;
6035
Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter. »
6036
Le père dit : « Comment voulez-vous que je croie
6037
Qu’un hibou pût jamais emporter cette proie ?
6038
Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant.
6039
– Je ne vous dirai point, reprit l’autre, comment :
6040
Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je ;
6041
Et ne vois rien qui vous oblige
6042
D’en douter un moment après ce que je dis.
6043
Faut-il que vous trouviez étrange
6044
Que les chats-huants d’un pays
6045
Où le quintal de fer par un seul rat se mange,
6046
Enlèvent un garçon qui pèse un demi-cent ? »
6047
L’autre vit où tendait cette feinte aventure :
6048
Il rendit le fer au marchand,
6049
Qui lui rendit sa géniture.
6050
Même dispute advint entre deux voyageurs.
6051
L’un d’eux était de ces conteurs
6052
Qui n’ont jamais rien vu qu’avec un microscope ;
6053
Tout est géant chez eux : écoutez-les, l’Europe,
6054
Comme l’Afrique, aura des monstres à foison.
6055
Celui-ci se croyait l’hyperbole permise.
6056
« J’ai vu, dit-il, un chou plus grand qu’une maison.
6057
– Et moi, dit l’autre, un pot aussi grand qu’une église. »
6058
Le premier se moquant, l’autre reprit : « Tout doux ;
6059
On le fit pour cuire vos choux. »
6060
L’homme au pot fut plaisant ; l’homme au fer fut habile.
6061
Quand l’absurde est outré, l’on lui fait trop d’honneur
6062
De vouloir par raison combattre son erreur ;
6063
Enchérir est plus court, sans s’échauffer la bile.
Les deux Pigeons
6064
Deux Pigeons s’aimaient d’amour tendre :
6065
L’un d’eux, s’ennuyant au logis,
6066
Fut assez fou pour entreprendre
6067
Un voyage en lointain pays.
6068
L’autre lui dit : « Qu’allez-vous faire ?
6069
Voulez-vous quitter votre frère ?
6070
L’absence est le plus grand des maux :
6071
Non pas pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux,
6072
Les dangers, les soins du voyage,
6073
Changent un peu votre courage.
6074
Encore, si la saison s’avançait davantage !
6075
Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? un corbeau
6076
Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.
6077
Je ne songerai plus que rencontre funeste,
6078
Que faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :
6079
Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
6080
Bon soupé, bon gîte, et le reste ? »
6081
Ce discours ébranla le cœur
6082
De notre imprudent voyageur ;
6083
Mais le désir de voir et l’humeur inquiète
6084
L’emportèrent enfin. Il dit : « Ne pleurez point ;
6085
Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite :
6086
Je reviendrai dans peu conter de point en point
6087
Mes aventures à mon frère ;
6088
Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère
6089
N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
6090
Vous sera d’un plaisir extrême.
6091
Je dirai : J’étais là ; telle chose m’advint :
6092
Vous y croirez être vous-même. »
6093
À ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.
6094
Le voyageur s’éloigne : et voilà qu’un nuage
6095
L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.
6096
Un seul arbre s’offrit, tel encore que l’orage
6097
Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.
6098
L’air devenu serein, il part tout morfondu,
6099
Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie ;
6100
Dans un champ à l’écart voit du blé répandu,
6101
Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie ;
6102
Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d’un lacs,
6103
Les menteurs et traîtres appas.
6104
Le lacs était usé ; si bien que, de son aile,
6105
De ses pieds, de son bec, l’oiseau le rompt enfin :
6106
Quelque plume y périt, et le pis du destin
6107
Fut qu’un certain vautour, à la serre cruelle,
6108
Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle
6109
Et les morceaux du lacs qui l’avait attrapé,
6110
Semblait un forçat échappé.
6111
Le vautour s’en allait le lier, quand des nues
6112
Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.
6113
Le Pigeon profita du conflit des voleurs,
6114
S’envola, s’abattit auprès d’une masure,
6115
Crut, pour ce coup, que ses malheurs
6116
Finiraient par cette aventure ;
6117
Mais un fripon d’enfant (cet âge est sans pitié)
6118
Prit sa fronde, et du coup tua plus d’à moitié
6119
La volatile malheureuse,
6120
Qui, maudissant sa curiosité,
6121
Traînant l’aile et tirant le pied,
6122
Demi-morte et demi-boiteuse,
6123
Droit au logis s’en retourna :
6124
Que bien, que mal, elle arriva,
6125
Sans autre aventure fâcheuse.
6126
Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger
6127
De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
6128
Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
6129
Que ce soit aux rives prochaines.
6130
Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
6131
Toujours divers, toujours nouveau ;
6132
Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
6133
J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors,
6134
Contre le Louvre et ses trésors,
6135
Contre le firmament et sa voûte céleste,
6136
Changé les bois, changé les lieux
6137
Honorés par les pas, éclairés par les yeux
6138
De l’aimable et jeune bergère
6139
Pour qui, sous le fils de Cythère,
6140
Je servis, engagé par mes premiers serments.
6141
Hélas ! quand reviendront de semblables moments ?
6142
Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants
6143
Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?
6144
Ah ! si mon cœur osait encore se renflammer !
6145
Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?
6146
Ai-je passé le temps d’aimer ?
Le Singe et le Léopard
6147
Le Singe avec le Léopard
6148
Gagnaient de l’argent à la foire.
6149
Ils affichaient chacun à part.
6150
L’un d’eux disait : « Messieurs, mon mérite et ma gloire
6151
Sont connus en bon lieu. Le Roi m’a voulu voir ;
6152
Et, si je meurs, il veut avoir
6153
Un manchon de ma peau : tant elle est bigarrée,
6154
Pleine de taches, marquetée,
6155
Et vergetée, et mouchetée ! »
6156
La bigarrure plaît : partant chacun le vit.
6157
Mais ce fut bientôt fait ; bientôt chacun sortit.
6158
Le Singe de sa part disait : « Venez de grâce,
6159
Venez, messieurs, je fais cent tours de passe-passe,
6160
Cette diversité dont on vous parle tant,
6161
Mon voisin Léopard l’a sur soi seulement :
6162
Moi je l’ai dans l’esprit. Votre serviteur Gille,
6163
Cousin et gendre de Bertrand,
6164
Singe du Pape en son vivant,
6165
Tout fraîchement en cette ville
6166
Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler ;
6167
Car il parle, on l’entend : il sait danser, baller,
6168
Faire des tours de toute sorte,
6169
Passer en des cerceaux ; et le tout pour six blancs ;
6170
Non, messieurs, pour un sou ; si vous n’êtes pas contents,
6171
Nous rendrons à chacun son argent à la porte. »
6172
Le Singe avait raison : ce n’est pas sur l’habit
6173
Que la diversité me plaît ; c’est dans l’esprit :
6174
L’une fournit toujours des choses agréables ;
6175
L’autre, en moins d’un moment, lasse les regardants.
6176
Oh ! que de grands seigneurs, au Léopard semblables,
6177
N’ont que l’habit pour tous talents !
Le Gland et la Citrouille
6178
Dieu fait bien ce qu’il fait. Sans en chercher la preuve
6179
En tout cet Univers, et l’aller parcourant,
6180
Dans les citrouilles je la treuve.
6181
Un villageois, considérant
6182
Combien ce fruit est gros et sa tige menue :
6183
« À quoi songeait-il, dit-il, l’Auteur de tout cela ?
6184
Il a bien mal placé cette citrouille-là.
6185
Eh parbleu ! je l’aurais pendue
6186
À l’un des chênes que voilà ;
6187
C’eût été justement l’affaire :
6188
Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.
6189
C’est dommage, Garo, que tu n’es point entré
6190
Au conseil de Celui que prêche ton curé ;
6191
Tout en eût été mieux : car pourquoi, par exemple,
6192
Le gland, qui n’est pas gros comme mon petit doigt,
6193
Ne pend-il pas en cet endroit ?
6194
Dieu s’est mépris : plus je contemple
6195
Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo
6196
Que l’on a fait un quiproquo. »
6197
Cette réflexion embarrassant notre homme :
6198
« On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit. »
6199
Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme.
6200
Un gland tombe : le nez du dormeur en pâtit.
6201
Il s’éveille ; et portant la main sur son visage,
6202
Il trouve encore le gland pris au poil du menton.
6203
Son nez meurtri le force à changer de langage.
6204
« Oh, oh, dit-il, je saigne ! et que serait-ce donc
6205
S’il fût tombé de l’arbre une masse plus lourde,
6206
Et que ce gland eût été gourde ?
6207
Dieu ne l’a pas voulu : sans doute il eut raison ;
6208
J’en vois bien à présent la cause. »
6209
En louant Dieu de toute chose,
6210
Garo retourne à la maison.
L’Écolier, le Pédant, et le Maître d’un jardin
6211
Certain Enfant qui sentait son collège,
6212
Doublement sot et doublement fripon
6213
Par le jeune âge, et par le privilège
6214
Qu’ont les pédants de gâter la raison,
6215
Chez un voisin dérobait, ce dit-on,
6216
Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne,
6217
Des plus beaux dons que nous offre Pomone
6218
Avait la fleur, les autres le rebut.
6219
Chaque saison apportait son tribut :
6220
Car au printemps il jouissait encore
6221
Des plus beaux dons que nous présente Flore.
6222
Un jour dans son jardin il vit notre écolier,
6223
Qui, grimpant sans égard sur un arbre fruitier,
6224
Gâtait jusqu’aux boutons, douce et frêle espérance,
6225
Avant-coureurs des biens que promet l’abondance :
6226
Même il ébranchait l’arbre, et fit tant à la fin
6227
Que le possesseur du jardin
6228
Envoya faire plainte au Maître de la classe.
6229
Celui-ci vint suivi d’un cortège d’enfants :
6230
Voilà le verger plein de gens
6231
Pires que le premier. Le Pédant, de sa grâce,
6232
Accrut le mal en amenant
6233
Cette jeunesse mal instruite :
6234
Le tout, à ce qu’il dit, pour faire un châtiment
6235
Qui pût servir d’exemple, et dont toute sa suite
6236
Se souvînt à jamais comme d’une leçon.
6237
Là-dessus il cita Virgile et Cicéron,
6238
Avec force traits de science.
6239
Son discours dura tant, que la maudite engeance
6240
Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.
6241
Je hais les pièces d’éloquence
6242
Hors de leur place, et qui n’ont point de fin ;
6243
Et ne sais bête au monde pire
6244
Que l’Écolier, si ce n’est le Pédant.
6245
Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire,
6246
Ne me plairait aucunement.
Le Statuaire et la Statue de Jupiter
6247
Un bloc de marbre était si beau
6248
Qu’un statuaire en fit l’emplette.
6249
« Qu’en fera, dit-il, mon ciseau ?
6250
Sera-t-il Dieu, table ou cuvette ?
6251
Il sera Dieu ; même je veux
6252
Qu’il ait en sa main un tonnerre.
6253
Tremblez, humains. Faites des vœux ;
6254
Voilà le Maître de la terre. »
6255
L’artisan exprima si bien
6256
Le caractère de l’idole,
6257
Qu’on trouva qu’il ne manquait rien
6258
À Jupiter que la parole :
6259
Même l’on dit que l’ouvrier
6260
Eut à peine achevé l’image,
6261
Qu’on le vit frémir le premier,
6262
Et redouter son propre ouvrage.
6263
À la faiblesse du sculpteur
6264
Le poète autrefois n’en dut guère,
6265
Des dieux dont il fut l’inventeur
6266
Craignant la haine et la colère.
6267
Il était enfant en ceci ;
6268
Les enfants n’ont l’âme occupée
6269
Que du continuel souci
6270
Qu’on ne fâche point leur poupée.
6271
Le cœur suit aisément l’esprit :
6272
De cette source est descendue
6273
L’erreur païenne, qui se vit
6274
Chez tant de peuples répandue.
6275
Ils embrassaient violemment
6276
Les intérêts de leur chimère :
6277
Pygmalion devint amant
6278
De la Vénus dont il fut père.
6279
Chacun tourne en réalités,
6280
Autant qu’il peut, ses propres songes :
6281
L’homme est de glace aux vérités ;
6282
Il est de feu pour les mensonges.
La Souris métamorphosée en fille
6283
Une Souris tomba du bec d’un Chat-Huant :
6284
Je ne l’eusse pas ramassée ;
6285
Mais un Bramin le fit : je le crois aisément ;
6286
Chaque pays a sa pensée.
6287
La Souris était fort froissée.
6288
De cette sorte de prochain
6289
Nous nous soucions peu ; mais le peuple bramin
6290
Le traite en frère. Ils ont en tête
6291
Que notre âme, au sortir d’un roi,
6292
Entre dans un ciron, ou dans telle autre bête
6293
Qu’il plaît au Sort : c’est là l’un des points de loi.
6294
Pythagore chez eux a puisé ce mystère.
6295
Sur un tel fondement, le Bramin crut bien faire
6296
De prier un Sorcier qu’il logeât la Souris
6297
Dans un corps qu’elle eût eu pour hôte au temps jadis.
6298
Le sorcier en fit une fille
6299
De l’âge de quinze ans, et telle et si gentille,
6300
Que le fils de Priam pour elle aurait tenté
6301
Plus encore qu’il ne fit pour la grecque beauté.
6302
Le Bramin fut surpris de chose si nouvelle.
6303
Il dit à cet objet si doux :
6304
« Vous n’avez qu’à choisir, car chacun est jaloux
6305
De l’honneur d’être votre époux.
6306
– En ce cas je donne, dit-elle,
6307
Ma voix au plus puissant de tous.
6308
– Soleil, s’écria lors le Bramin à genoux,
6309
C’est toi qui seras notre gendre.
6310
– Non, dit-il, ce nuage épais
6311
Est plus puissant que moi, puisqu’il cache mes traits ;
6312
Je vous conseille de le prendre.
6313
– Hé bien ! dit le Bramin au nuage volant,
6314
Es-tu né pour ma fille ? – Hélas ! non ; car le vent
6315
Me chasse à son plaisir de contrée en contrée :
6316
Je n’entreprendrai point sur les droits de Borée. »
6317
Le Bramin fâché s’écria :
6318
« Ô vent donc, puisque vent y a,
6319
Viens dans les bras de notre belle. »
6320
Il accourait ; un mont en chemin l’arrêta.
6321
L’éteuf passant à celui-là,
6322
Il le renvoie, et dit : « J’aurais une querelle
6323
Avec le Rat ; et l’offenser
6324
Ce serait être fou, lui qui peut me percer. »
6325
Au mot de Rat, la damoiselle
6326
Ouvrit l’oreille : il fut l’époux.
6327
Un rat ! – Un rat : c’est de ces coups
6328
Qu’Amour fait, témoin telle et telle.
6329
Mais ceci soit dit entre nous.
6330
On tient toujours du lieu dont on vient. Cette fable
6331
Prouve assez bien ce point ; mais, à la voir de près,
6332
Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits :
6333
Car quel époux n’est point au Soleil préférable,
6334
En s’y prenant ainsi ? Dirai-je qu’un géant
6335
Est moins fort qu’une puce ? Elle le mord pourtant.
6336
Le Rat devait aussi renvoyer, pour bien faire,
6337
La belle au Chat, le Chat au Chien,
6338
Le Chien au Loup. Par le moyen
6339
De cet argument circulaire,
6340
Pilpay jusqu’au Soleil eût enfin remonté ;
6341
Le Soleil eût joui de la jeune beauté.
6342
Revenons, s’il se peut, à la métempsycose :
6343
Le sorcier du Bramin fit sans doute une chose
6344
Qui, loin de la prouver, fait voir sa fausseté.
6345
Je prends droit là-dessus contre le Bramin même ;
6346
Car il faut, selon son système,
6347
Que l’Homme, la Souris, le Ver, enfin chacun
6348
Aille puiser son âme en un trésor commun :
6349
Toutes sont donc de même trempe ;
6350
Mais, agissant diversement
6351
Selon l’organe seulement,
6352
L’une s’élève et l’autre rampe.
6353
D’où vient donc que ce corps si bien organisé
6354
Ne put obliger son hôtesse
6355
De s’unir au Soleil ? Un Rat eut sa tendresse !
6356
Tout débattu, tout bien pesé,
6357
Les âmes des souris et les âmes des belles
6358
Sont très différentes entre elles ;
6359
Il faut en revenir toujours à son destin,
6360
C’est-à-dire, à la loi par le Ciel établie :
6361
Parlez au diable, employez la magie,
6362
Vous ne détournerez nul être de sa fin.
Le Fou qui vend la Sagesse
6363
Jamais auprès des fous ne te mets à portée :
6364
Je ne te puis donner un plus sage conseil.
6365
Il n’est enseignement pareil
6366
À celui-là de fuir une tête éventée.
6367
On en voit souvent dans les cours :
6368
Le prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours
6369
Quelque trait aux fripons, aux sots, aux ridicules.
6370
Un Fol allait criant par tous les carrefours
6371
Qu’il vendait la sagesse ; et les mortels crédules
6372
De courir à l’achat ; chacun fut diligent.
6373
On essuyait force grimaces ;
6374
Puis on avait pour son argent,
6375
Avec un bon soufflet, un fil long de deux brasses.
6376
La plupart s’en fâchaient ; mais que leur servait-il ?
6377
C’étaient les plus moqués : le mieux était de rire,
6378
Ou de s’en aller, sans rien dire
6379
Avec son soufflet et son fil.
6380
De chercher du sens à la chose
6381
On se fût fait siffler ainsi qu’un ignorant.
6382
La raison est-elle garant
6383
De ce que fait un fou ? Le hasard est la cause
6384
De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.
6385
Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,
6386
Un des dupes un jour alla trouver un sage,
6387
Qui, sans hésiter davantage,
6388
Lui dit : « Ce sont ici hiéroglyphes tout purs.
6389
Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire,
6390
Entre eux et les gens fous mettront pour l’ordinaire,
6391
La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs
6392
De quelque semblable caresse.
6393
Vous n’êtes point trompé ; ce Fou vend la sagesse. »
L’Huître et les Plaideurs
6394
Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent
6395
Une Huître, que le flot y venait d’apporter :
6396
Ils l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ;
6397
À l’égard de la dent il fallut contester.
6398
L’un se baissait déjà pour amasser la proie ;
6399
L’autre le pousse, et dit : « Il est bon de savoir
6400
Qui de nous en aura la joie.
6401
Celui qui le premier a pu l’apercevoir
6402
En sera le gobeur ; l’autre le verra faire.
6403
– Si par là l’on juge l’affaire,
6404
Reprit son compagnon, j’ai l’œil bon, Dieu merci.
6405
– Je ne l’ai pas mauvais aussi,
6406
Dit l’autre ; et je l’ai vue avant vous, sur ma vie.
6407
– Hé bien ! vous l’avez vue ; et moi je l’ai sentie. »
6408
Pendant tout ce bel incident,
6409
Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge.
6410
Perrin, fort gravement, ouvre l’Huître, et la gruge,
6411
Nos deux messieurs le regardant.
6412
Ce repas fait, il dit d’un ton de président :
6413
« Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille
6414
Sans dépens ; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille. »
6415
Mettez ce qu’il en coûte à plaider aujourd’hui ;
6416
Comptez ce qu’il en reste à beaucoup de familles ;
6417
Vous verrez que Perrin tire l’argent à lui,
6418
Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.
Le Loup et le Chien maigre
6419
Autrefois Carpillon fretin
6420
Eut beau prêcher, il eut beau dire,
6421
On le mit dans la poêle à frire.
6422
Je fis voir que lâcher ce qu’on a dans la main,
6423
Sous espoir de grosse aventure,
6424
Est imprudence toute pure.
6425
Le pêcheur eut raison ; Carpillon n’eut pas tort :
6426
Chacun dit ce qu’il peut pour défendre sa vie.
6427
Maintenant il faut que j’appuie
6428
Ce que j’avançais lors, de quelque trait encore.
6429
Certain Loup, aussi sot que le pêcheur fut sage,
6430
Trouvant un Chien hors du village,
6431
S’en allait l’emporter. Le Chien représenta
6432
Sa maigreur : « Là ne plaise à Votre Seigneurie
6433
De me prendre en cet état-là ;
6434
Attendez : mon maître marie
6435
Sa fille unique, et vous jugez
6436
Qu’étant de noce, il faut, malgré moi, que j’engraisse. »
6437
Le Loup le croit, le Loup le laisse.
6438
Le Loup, quelques jours écoulés,
6439
Revient voir si son Chien n’est point meilleur à prendre ;
6440
Mais le drôle était au logis.
6441
Il dit au Loup par un treillis :
6442
« Ami, je vais sortir ; et, si tu veux attendre,
6443
Le portier du logis et moi
6444
Nous serons tout à l’heure à toi. »
6445
Ce portier du logis était un chien énorme,
6446
Expédiant les loups en forme.
6447
Celui-ci s’en douta. « Serviteur au portier »,
6448
Dit-il ; et de courir. Il était fort agile ;
6449
Mais il n’était pas fort habile :
6450
Ce loup ne savait pas encore bien son métier.
Rien de trop
6451
Je ne vois point de créature
6452
Se comporter modérément.
6453
Il est certain tempérament
6454
Que le Maître de la nature
6455
Veut que l’on garde en tout. Le fait-on ? nullement :
6456
Soit en bien, soit en mal, cela n’arrive guère,
6457
Le blé, riche présent de la blonde Cérès,
6458
Trop touffu bien souvent épuise les guérets :
6459
En superfluités s’épandant d’ordinaire,
6460
Et poussant trop abondamment,
6461
Il ôte à son fruit l’aliment.
6462
L’arbre n’en fait pas moins ; tant le luxe sait plaire !
6463
Pour corriger le blé, Dieu permit aux moutons
6464
De retrancher l’excès des prodigues moissons :
6465
Tout au travers ils se jetèrent,
6466
Gâtèrent tout, et tout broutèrent ;
6467
Tant que le Ciel permit aux loups
6468
D’en croquer quelques-uns : ils les croquèrent tous ;
6469
S’ils ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent.
6470
Puis le Ciel permit aux humains
6471
De punir ces derniers : les humains abusèrent
6472
À leur tour des ordres divins.
6473
De tous les animaux l’homme a le plus de pente
6474
À se porter dedans l’excès.
6475
Il faudrait faire le procès
6476
Aux petits comme aux grands. Il n’est âme vivante
6477
Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point
6478
Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point.
Le Cierge
6479
C’est du séjour des Dieux que les abeilles viennent.
6480
Les premières, dit-on, s’en allèrent loger
6481
Au mont Hymette, et se gorger
6482
Des trésors qu’en ces lieux les zéphyrs entretiennent.
6483
Quand on eut des palais de ces filles du Ciel
6484
Enlevé l’ambroisie en leurs chambres enclose,
6485
Ou, pour dire en français la chose,
6486
Après que les ruches sans miel
6487
N’eurent plus que la cire, on fit mainte bougie,
6488
Maint cierge aussi fut façonné.
6489
Un d’eux voyant la terre en brique au feu durcie
6490
Vaincre l’effort des ans, il eut la même envie ;
6491
Et, nouvel Empédocle aux flammes condamné
6492
Par sa propre et pure folie,
6493
Il se lança dedans. Ce fut mal raisonné :
6494
Ce Cierge ne savait grain de philosophie.
6495
Tout en tout est divers : ôtez-vous de l’esprit
6496
Qu’aucun être ait été composé sur le vôtre.
6497
L’Empédocle de cire au brasier se fondit :
6498
Il n’était pas plus fou que l’autre.
Jupiter et le Passager
6499
Oh ! combien le péril enrichirait les Dieux,
6500
Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire !
6501
Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère
6502
De ce qu’on a promis aux Cieux ;
6503
On compte seulement ce qu’on doit à la terre.
6504
« Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier :
6505
Il ne se sert jamais d’huissier.
6506
– Eh ! qu’est-ce donc que le tonnerre ?
6507
Comment appelez-vous ces avertissements ? »
6508
Un Passager, pendant l’orage,
6509
Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans.
6510
Il n’en avait pas un : vouer cent éléphants
6511
N’aurait pas coûté davantage.
6512
Il brûla quelques os quand il fut au rivage :
6513
Au nez de Jupiter la fumée en monta.
6514
« Sire Jupin, dit-il, prends mon vœu ; le voilà :
6515
C’est un parfum de bœuf que Ta Grandeur respire.
6516
La fumée est ta part : je ne te dois plus rien. »
6517
Jupiter fit semblant de rire ;
6518
Mais, après quelques jours, le dieu l’attrapa bien,
6519
Envoyant un songe lui dire
6520
Qu’un tel trésor était en tel lieu. L’homme au vœu
6521
Courut au trésor comme au feu.
6522
Il trouva des voleurs ; et, n’ayant dans sa bourse
6523
Qu’un écu pour toute ressource,
6524
Il leur promit cent talents d’or,
6525
Bien comptés, et d’un tel trésor :
6526
On l’avait enterré dedans telle bourgade.
6527
L’endroit parut suspect aux voleurs ; de façon
6528
Qu’à notre prometteur l’un dit : « Mon camarade,
6529
Tu te moques de nous ; meurs, et va chez Pluton
6530
Porter tes cent talents en don. »
Le Chat et le Renard
6531
Le Chat et le Renard, comme beaux petits saints,
6532
S’en allaient en pèlerinage.
6533
C’étaient deux vrais Tartufes, deux Archipatelins,
6534
Deux francs Patte-pelus qui des frais du voyage,
6535
Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage,
6536
S’indemnisaient à qui mieux mieux.
6537
Le chemin était long, et partant ennuyeux,
6538
Pour l’accourcir ils disputèrent.
6539
La dispute est d’un grand secours ;
6540
Sans elle on dormirait toujours.
6541
Nos pèlerins s’égosillèrent.
6542
Ayant bien disputé, l’on parla du prochain.
6543
Le Renard au Chat dit enfin :
6544
« Tu prétends être fort habile ;
6545
En sais-tu tant que moi ? J’ai cent ruses au sac.
6546
– Non, dit l’autre : je n’ai qu’un tour dans mon bissac,
6547
Mais je soutiens qu’il en vaut mille. »
6548
Eux de recommencer la dispute à l’envi.
6549
Sur le que si, que non, tous deux étant ainsi,
6550
Une meute apaisa la noise.
6551
Le Chat dit au Renard : « Fouille en ton sac, ami ;
6552
Cherche en ta cervelle matoise
6553
Un stratagème sûr : pour moi, voici le mien. »
6554
À ces mots, sur un arbre il grimpa bel et bien.
6555
L’autre fit cent tours inutiles,
6556
Entra dans cent terriers, mit cent fois en défaut
6557
Tous les confrères de Brifaut.
6558
Partout il tenta des asiles,
6559
Et ce fut partout sans succès ;
6560
La fumée y pourvut, ainsi que les bassets.
6561
Au sortir d’un terrier deux chiens aux pieds agiles
6562
L’étranglèrent du premier bond.
6563
Le trop d’expédients peut gâter une affaire :
6564
On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire.
6565
N’en ayons qu’un, mais qu’il soit bon.
Le Mari, la Femme, et le Voleur
6566
Un mari fort amoureux,
6567
Fort amoureux de sa femme,
6568
Bien qu’il fût jouissant se croyait malheureux.
6569
Jamais œillade de la dame,
6570
Propos flatteur et gracieux,
6571
Mot d’amitié, ni doux sourire,
6572
Déifiant le pauvre sire,
6573
N’avaient fait soupçonner qu’il fût vraiment chéri.
6574
Je le crois ; c’était un mari.
6575
Il ne tint point à l’hyménée
6576
Que, content de sa destinée,
6577
Il n’en remerciât les Dieux.
6578
Mais quoi ? si l’amour n’assaisonne
6579
Les plaisirs que l’hymen nous donne,
6580
Je ne vois pas qu’on en soit mieux.
6581
Notre épouse étant donc de la sorte bâtie,
6582
Et n’ayant caressé son mari de sa vie,
6583
Il en faisait sa plainte une nuit. Un Voleur
6584
Interrompit la doléance.
6585
La pauvre Femme eut si grand’peur
6586
Qu’elle chercha quelque assurance
6587
Entre les bras de son époux.
6588
« Ami Voleur, dit-il, sans toi ce bien si doux
6589
Me serait inconnu. Prends donc en récompense
6590
Tout ce qui peut chez nous être à ta bienséance ;
6591
Prends le logis aussi. » Les voleurs ne sont pas
6592
Gens honteux, ni fort délicats :
6593
Celui-ci fit sa main. J’infère de ce conte
6594
Que la plus forte passion
6595
C’est la peur ; elle fait vaincre l’aversion,
6596
Et l’amour quelquefois ; quelquefois il la dompte :
6597
J’en ai pour preuve cet amant
6598
Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame,
6599
L’emportant à travers la flamme.
6600
J’aime assez cet emportement ;
6601
Le conte m’en a plu toujours infiniment :
6602
Il est bien d’une âme espagnole,
6603
Et plus grande encore que folle.
Le Trésor et les deux Hommes
6604
Un Homme n’ayant plus ni crédit, ni ressource,
6605
Et logeant le diable en sa bourse,
6606
C’est-à-dire n’y logeant rien,
6607
S’imagina qu’il ferait bien
6608
De se pendre, et finir lui-même sa misère,
6609
Puisqu’aussi bien sans lui la faim le viendrait faire :
6610
Genre de mort qui ne duit pas
6611
À gens peu curieux de goûter le trépas.
6612
Dans cette intention, une vieille masure
6613
Fut la scène où devait se passer l’aventure.
6614
Il y porte une corde, et veut avec un clou
6615
Au haut d’un certain mur attacher le licou.
6616
La muraille, vieille et peu forte,
6617
S’ébranle aux premiers coups, tombe avec un trésor.
6618
Notre désespéré le ramasse, et l’emporte,
6619
Laisse là le licou, s’en retourne avec l’or,
6620
Sans compter : ronde ou non, la somme plut au sire.
6621
Tandis que le galant à grands pas se retire,
6622
L’Homme au trésor arrive, et trouve son argent
6623
Absent.
6624
« Quoi, dit-il, sans mourir je perdrai cette somme ?
6625
Je ne me pendrai pas ? Et vraiment si ferai,
6626
Ou de corde je manquerai. »
6627
Le lacs était tout prêt ; il n’y manquait qu’un homme :
6628
Celui-ci se l’attache, et se pend bien et beau.
6629
Ce qui le consola peut-être
6630
Fut qu’un autre eût, pour lui, fait les frais du cordeau.
6631
Aussi bien que l’argent le licou trouva maître.
6632
L’avare rarement finit ses jours sans pleurs ;
6633
Il a le moins de part au trésor qu’il enserre,
6634
Thésaurisant pour les voleurs,
6635
Pour ses parents, ou pour la terre.
6636
Mais que dire du troc que la fortune fit ?
6637
Ce sont là de ses traits ; elle s’en divertit :
6638
Plus le tour est bizarre, et plus elle est contente.
6639
Cette déesse inconstante
6640
Se mit alors en l’esprit
6641
De voir un homme se pendre ;
6642
Et celui qui se pendit
6643
S’y devait le moins attendre.
Le Singe et le Chat
6644
Bertrand avec Raton, l’un singe et l’autre chat,
6645
Commensaux d’un logis, avaient un commun maître.
6646
D’animaux malfaisants c’était un très bon plat :
6647
Ils n’y craignaient tous deux aucun, quel qu’il pût être.
6648
Trouvait-on quelque chose au logis de gâté ?
6649
L’on ne s’en prenait point aux gens du voisinage :
6650
Bertrand dérobait tout ; Raton, de son côté,
6651
Était moins attentif aux souris qu’au fromage.
6652
Un jour, au coin du feu, nos deux maîtres fripons
6653
Regardaient rôtir des marrons.
6654
Les escroquer était une très bonne affaire :
6655
Nos galants y voyaient double profit à faire ;
6656
Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui.
6657
Bertrand dit à Raton : « Frère, il faut aujourd’hui
6658
Que tu fasses un coup de maître ;
6659
Tire-moi ces marrons. Si Dieu m’avait fait naître
6660
Propre à tirer marrons du feu,
6661
Certes marrons verraient beau jeu. »
6662
Aussitôt fait que dit : Raton, avec sa patte,
6663
D’une manière délicate,
6664
Écarte un peu la cendre, et retire les doigts,
6665
Puis les reporte à plusieurs fois,
6666
Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque ;
6667
Et cependant Bertrand les croque,
6668
Une servante vient : adieu mes gens. Raton
6669
N’était pas content, ce dit-on.
6670
Aussi ne le sont pas la plupart de ces princes
6671
Qui, flattés d’un pareil emploi,
6672
Vont s’échauder en des provinces
6673
Pour le profit de quelque roi.
Le Milan et le Rossignol
6674
Après que le Milan, manifeste voleur,
6675
Eut répandu l’alarme en tout le voisinage
6676
Et fait crier sur lui les enfants du village,
6677
Un Rossignol tomba dans ses mains, par malheur.
6678
Le héraut du Printemps lui demande la vie :
6679
« Aussi bien, que manger en qui n’a que le son ?
6680
Écoutez plutôt ma chanson ;
6681
Je vous raconterai Térée et son envie.
6682
– Qui, Térée ? est-ce un mets propre pour les Milans ?
6683
– Non pas ; c’était un roi dont les feux violents
6684
Me firent ressentir leur ardeur criminelle.
6685
Je m’en vais vous en dire une chanson si belle
6686
Qu’elle vous ravira : mon chant plaît à chacun. »
6687
Le Milan alors lui réplique :
6688
« Vraiment ; nous voici bien ! lorsque je suis à jeun,
6689
Tu me viens parler de musique.
6690
– J’en parle bien aux rois. – Quand un roi te prendra,
6691
Tu peux lui conter ces merveilles.
6692
Pour un milan, il s’en rira.
6693
Ventre affamé n’a point d’oreilles. »
Le Berger et son troupeau
6694
Quoi ? toujours il me manquera
6695
Quelqu’un de ce peuple imbécile !
6696
Toujours le loup m’en gobera !
6697
J’aurai beau les compter. Ils étaient plus de mille,
6698
Et m’ont laissé ravir notre pauvre Robin ;
6699
Robin mouton, qui par la ville
6700
Me suivait pour un peu de pain,
6701
Et qui m’aurait suivi jusque au bout du monde.
6702
Hélas ! de ma musette il entendait le son ;
6703
Il me sentait venir de cent pas à la ronde.
6704
Ah ! le pauvre Robin mouton ! »
6705
Quand Guillot eut fini cette oraison funèbre
6706
Et rendu de Robin la mémoire célèbre.
6707
Il harangua tout le troupeau,
6708
Les chefs, la multitude, et jusqu’au moindre agneau,
6709
Les conjurant de tenir ferme :
6710
Cela seul suffirait pour écarter les loups.
6711
Foi de peuple d’honneur, ils lui promirent tous
6712
De ne bouger non plus qu’un terme.
6713
« Nous voulons, dirent-ils, étouffer le glouton
6714
Qui nous a pris Robin mouton. »
6715
Chacun en répond sur sa tête.
6716
Guillot les crut, et leur fit fête.
6717
Cependant, devant qu’il fût nuit,
6718
Il arriva nouvel encombre :
6719
Un loup parut ; tout le troupeau s’enfuit.
6720
Ce n’était pas un loup, ce n’en était que l’ombre.
6721
Haranguez de méchants soldats,
6722
Ils promettront de faire rage :
6723
Mais, au moindre danger, adieu tout leur courage !
6724
Votre exemple et vos cris ne les retiendront pas.
Livre dixième
Discours à Madame de la Sablière
6725
Iris, je vous louerais, il n’est que trop aisé ;
6726
Mais vous avez cent fois notre encens refusé,
6727
En cela peu semblable au reste des mortelles,
6728
Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.
6729
Pas une ne s’endort à ce bruit si flatteur.
6730
Je ne les blâme point ; je souffre cette humeur :
6731
Elle est commune aux Dieux, aux Monarques, aux belles.
6732
Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,
6733
Le nectar, que l’on sert au Maître du tonnerre,
6734
Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre,
6735
C’est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point ;
6736
D’autres propos chez vous récompensent ce point ;
6737
Propos, agréables commerces,
6738
Où le hasard fournit cent matières diverses,
6739
Jusque-là qu’en votre entretien
6740
La bagatelle a part : le monde n’en croit rien.
6741
Laissons le monde et sa croyance.
6742
La bagatelle, la science,
6743
Les chimères, le rien, tout est bon ; je soutiens
6744
Qu’il faut de tout aux entretiens :
6745
C’est un parterre où Flore épand ses biens
6746
Sur différentes fleurs l’abeille s’y repose,
6747
Et fait du miel de toute chose.
6748
Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
6749
Qu’en ces fables aussi j’entremêle des traits
6750
De certaine philosophie,
6751
Subtile, engageante et hardie.
6752
On l’appelle nouvelle : en avez-vous ou non
6753
Ouï parler ? Ils disent donc
6754
Que la bête est une machine ;
6755
Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
6756
Nul sentiment, point d’âme ; en elle tout est corps.
6757
Telle est la montre qui chemine
6758
À pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.
6759
Ouvrez-la, lisez dans son sein ;
6760
Mainte roue y tient lieu de tout l’esprit du monde,
6761
La première y meut la seconde,
6762
Une troisième suit : elle sonne à la fin.
6763
Au dire de ces gens, la bête est toute telle.
6764
L’objet la frappe en un endroit ;
6765
Ce lieu frappé s’en va tout droit,
6766
Selon nous, au voisin en porter la nouvelle ;
6767
Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit ;
6768
L’impression se fait : mais comment se fait-elle ?
6769
Selon eux, par nécessité,
6770
Sans passion, sans volonté :
6771
L’animal se sent agité
6772
De mouvements que le vulgaire appelle
6773
Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,
6774
Ou quelque autre de ces états.
6775
Mais ce n’est point cela : ne vous y trompez pas.
6776
Qu’est-ce donc ? Une montre. Et nous ? C’est autre chose.
6777
Voici de la façon que Descartes l’expose ;
6778
Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu
6779
Chez les païens, et qui tient le milieu
6780
Entre l’homme et l’esprit ; comme entre l’huître et l’homme
6781
Le tient tel de nos gens, franche bête de somme ;
6782
Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur :
6783
Sur tous les animaux, enfants du Créateur,
6784
J’ai le don de penser ; et je sais que je pense.
6785
Or, vous savez, Iris, de certaine science,
6786
Que, quand la bête penserait,
6787
La bête ne réfléchirait,
6788
Sur l’objet ni sur sa pensée.
6789
Descartes va plus loin, et soutient nettement
6790
Qu’elle ne pense nullement.
6791
Vous n’êtes point embarrassée
6792
De le croire ; ni moi. Cependant, quand aux bois
6793
Le bruit des cors, celui des voix,
6794
N’a donné nul relâche à la fuyante proie,
6795
Qu’en vain elle a mis ses efforts
6796
À confondre et brouiller la voie,
6797
L’animal chargé d’ans, vieux cerf, et de dix cors,
6798
En suppose un plus jeune, et l’oblige, par force
6799
À présenter aux chiens une nouvelle amorce.
6800
Que de raisonnements pour conserver ses jours !
6801
Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
6802
Et le change, et cent stratagèmes
6803
Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort.
6804
On le déchire après sa mort :
6805
Ce sont tous ses honneurs suprêmes.
6806
Quand la Perdrix
6807
Voit ses petits
6808
En danger, et n’ayant qu’une plume nouvelle,
6809
Qui ne peut fuir encore par les airs le trépas,
6810
Elle fait la blessée, et va traînant de l’aile,
6811
Attirant le chasseur et le chien sur ses pas,
6812
Détourne le danger, sauve ainsi sa famille.
6813
Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille,
6814
Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit
6815
De l’homme, qui, confus, des yeux en vain la suit.
6816
Non loin du Nord il est un monde
6817
Où l’on sait que les habitants
6818
Vivent, ainsi qu’aux premiers temps
6819
Dans une ignorance profonde :
6820
Je parle des humains ; car, quant aux animaux,
6821
Ils y construisent des travaux
6822
Qui des torrents grossis arrêtent le ravage,
6823
Et font communiquer l’un et l’autre rivage.
6824
L’édifice résiste, et dure en son entier :
6825
Après un lit de bois est un lit de mortier.
6826
Chaque castor agit : commune en est la tâche ;
6827
Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche,
6828
Maint maître d’œuvre y court, et tient haut le bâton.
6829
La République de Platon
6830
Ne serait rien que l’apprentie
6831
De cette famille amphibie.
6832
Ils savent en hiver élever leurs maisons,
6833
Passent les étangs sur des ponts,
6834
Fruit de leur art, savant ouvrage ;
6835
Et nos pareils ont beau le voir,
6836
Jusqu’à présent tout leur savoir
6837
Est de passer l’onde à la nage.
6838
Que ces Castors ne soient qu’un corps vide d’esprit,
6839
Jamais on ne pourra m’obliger à le croire :
6840
Mais voici beaucoup plus ; écoutez ce récit,
6841
Que je tiens d’un roi plein de gloire.
6842
Le défenseur du Nord vous sera mon garant :
6843
Je vais citer un prince aimé de la Victoire ;
6844
Son nom seul est un mur à l’Empire ottoman :
6845
C’est le roi polonais ; jamais un roi ne ment.
6846
Il dit donc que, sur sa frontière,
6847
Des animaux entre eux ont guerre de tout temps :
6848
Le sang qui se transmet des pères aux enfants
6849
En renouvelle la matière.
6850
Ces animaux, dit-il, sont germains du renard.
6851
Jamais la guerre avec tant d’art
6852
Ne s’est faite parmi les hommes,
6853
Non pas même au siècle où nous sommes.
6854
Corps de garde avancé, vedettes, espions,
6855
Embuscades, partis, et mille inventions
6856
D’une pernicieuse et maudite science,
6857
Fille du Styx, et mère des héros,
6858
Exercent de ces animaux
6859
Le bon sens et l’expérience.
6860
Pour chanter leurs combats, l’Achéron nous devrait
6861
Rendre Homère. Ah ! s’il le rendait,
6862
Et qu’il rendît aussi le rival d’Épicure !
6863
Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci ?
6864
Ce que j’ai déjà dit : qu’aux bêtes la nature
6865
Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci ;
6866
Que la mémoire est corporelle ;
6867
Et que, pour en venir aux exemples divers
6868
Que j’ai mis en jour dans ces vers,
6869
L’animal n’a besoin que d’elle.
6870
L’objet, lorsqu’il revient, va dans son magasin
6871
Chercher, par le même chemin,
6872
L’image auparavant tracée,
6873
Qui, sur les mêmes pas revient pareillement,
6874
Sans le secours de la pensée,
6875
Causer un même événement.
6876
Nous agissons tout autrement :
6877
La volonté nous détermine,
6878
Non l’objet, ni l’instinct. Je parle, je chemine :
6879
Je sens en moi certain agent ;
6880
Tout obéit dans ma machine
6881
À ce principe intelligent.
6882
Il est distinct du corps, se conçoit nettement,
6883
Se conçoit mieux que le corps même :
6884
De tous nos mouvements c’est l’arbitre suprême.
6885
Mais comment le corps l’entend-il ?
6886
C’est là le point. Je vois l’outil
6887
Obéir à la main : mais la main, qui la guide ?
6888
Eh ! qui guide les cieux et leur course rapide !
6889
Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps.
6890
Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts ;
6891
L’impression se fait : le moyen, je l’ignore :
6892
On ne l’apprend qu’au sein de la Divinité ;
6893
Et, s’il faut en parler avec sincérité,
6894
Descartes l’ignorait encore.
6895
Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux :
6896
Ce que je sais, Iris, c’est qu’en ces animaux
6897
Dont je viens de citer l’exemple,
6898
Cet esprit n’agit pas : l’homme seul est son temple.
6899
Aussi faut-il donner à l’animal un point
6900
Que la plante après tout n’a point :
6901
Cependant la plante respire.
6902
Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ?
Les deux Rats, le Renard et l’Œuf
6903
Deux Rats cherchaient leur vie ; ils trouvèrent un œuf.
6904
Le dîner suffisait à gens de cette espèce :
6905
Il n’était pas besoin qu’ils trouvassent un bœuf.
6906
Pleins d’appétit et d’allégresse,
6907
Ils allaient de leur œuf manger chacun sa part,
6908
Quand un quidam parut : c’était maître Renard ;
6909
Rencontre incommode et fâcheuse :
6910
Car comment sauver l’œuf ? Le bien empaqueter,
6911
Puis des pieds de devant ensemble le porter,
6912
Ou le rouler, ou le traîner,
6913
C’était chose impossible autant que hasardeuse.
6914
Nécessité l’ingénieuse
6915
Leur fournit une invention.
6916
Comme ils pouvaient gagner leur habitation,
6917
L’écornifleur étant à demi-quart de lieue,
6918
L’un se mit sur le dos, prit l’œuf entre ses bras,
6919
Puis, malgré quelques heurts et quelques mauvais pas,
6920
L’autre le traîna par la queue.
6921
Qu’on m’aille soutenir, après un tel récit,
6922
Que les bêtes n’ont point d’esprit.
6923
Pour moi, si j’en étais le maître,
6924
Je leur en donnerais aussi bien qu’aux enfants.
6925
Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ?
6926
Quelqu’un peut donc penser ne se pouvant connaître.
6927
Par un exemple tout égal,
6928
J’attribuerais à l’animal
6929
Non point une raison selon notre manière,
6930
Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort :
6931
Je subtiliserais un morceau de matière,
6932
Que l’on ne pourrait plus concevoir sans effort,
6933
Quintessence d’atome, extrait de la lumière,
6934
Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encore
6935
Que le feu ; car enfin, si le bois fait la flamme,
6936
La flamme, en s’épurant, peut-elle pas de l’âme
6937
Nous donner quelque idée ? et sort-il pas de l’or
6938
Des entrailles du plomb ? Je rendrais mon ouvrage
6939
Capable de sentir, juger, rien davantage,
6940
Et juger imparfaitement ;
6941
Sans qu’un singe jamais fît le moindre argument.
6942
À l’égard de nous autres hommes,
6943
Je ferais notre lot infiniment plus fort ;
6944
Nous aurions un double trésor :
6945
L’un, cette âme pareille en tous tant que nous sommes,
6946
Sages, fous, enfants, idiots,
6947
Hôtes de l’Univers, sous le nom d’animaux ;
6948
L’autre, encore une autre âme, entre nous et les anges
6949
Commune en un certain degré ;
6950
Et ce trésor à part créé
6951
Suivrait parmi les airs les célestes phalanges,
6952
Entrerait dans un point sans en être pressé,
6953
Ne finirait jamais, quoique ayant commencé :
6954
Choses réelles, quoique étranges.
6955
Tant que l’enfance durerait,
6956
Cette fille du Ciel en nous ne paraîtrait
6957
Qu’une tendre et faible lumière :
6958
L’organe étant plus fort, la raison percerait
6959
Les ténèbres de la matière,
6960
Qui toujours envelopperait
6961
L’autre âme imparfaite et grossière.
L’Homme et la Couleuvre
6962
Un Homme vit une Couleuvre :
6963
« Ah ! méchante, dit-il, je m’en vais faire une œuvre
6964
Agréable à tout l’Univers. »
6965
À ces mots l’animal pervers
6966
(C’est le Serpent que je veux dire,
6967
Et non l’Homme : on pourrait aisément s’y tromper),
6968
À ces mots le Serpent, se laissant attraper,
6969
Est pris, mis en un sac ; et, ce qui fut le pire,
6970
On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.
6971
Afin de le payer toutefois de raison,
6972
L’autre lui fit cette harangue :
6973
« Symbole des ingrats, être bon aux méchants,
6974
C’est être sot ; meurs donc : ta colère et tes dents
6975
Ne me nuiront jamais. » Le Serpent, en sa langue,
6976
Reprit du mieux qu’il put : « S’il fallait condamner
6977
Tous les ingrats qui sont au monde,
6978
À qui pourrait-on pardonner ?
6979
Toi-même tu te fais ton procès : je me fonde
6980
Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi.
6981
Mes jours sont en tes mains, tranche-les ; ta justice,
6982
C’est ton utilité, ton plaisir, ton caprice :
6983
Selon ces lois, condamne-moi :
6984
Mais trouve bon qu’avec franchise
6985
En mourant au moins je te dise
6986
Que le symbole des ingrats
6987
Ce n’est point le serpent, c’est l’homme. » Ces paroles
6988
Firent arrêter l’autre ; il recula d’un pas.
6989
Enfin il repartit : « Tes raisons sont frivoles :
6990
Je pourrais décider, car ce droit m’appartient ;
6991
Mais rapportons-nous-en. – Soit fait », dit le reptile.
6992
Une Vache était là ; l’on l’appelle, elle vient :
6993
Le cas est proposé. « C’était chose facile :
6994
Fallait-il pour cela, dit-elle, m’appeler ?
6995
La Couleuvre a raison : pourquoi dissimuler ?
6996
Je nourris celui-ci depuis longues années ;
6997
Il n’a sans mes bienfaits passé nulles journées ;
6998
Tout n’est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants
6999
Le font à la maison revenir les mains pleines :
7000
Même j’ai rétabli sa santé, que les ans
7001
Avaient altérée ; et mes peines
7002
Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.
7003
Enfin me voilà vieille : il me laisse en un coin
7004
Sans herbe : s’il voulait encore me laisser paître !
7005
Mais je suis attachée : et, si j’eusse eu pour maître
7006
Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin
7007
L’ingratitude ? Adieu : j’ai dit ce que je pense. »
7008
L’Homme, tout étonné d’une telle sentence,
7009
Dit au Serpent : « Faut-il croire ce qu’elle dit ?
7010
C’est une radoteuse ; elle a perdu l’esprit.
7011
Croyons ce Bœuf. – Croyons », dit la rampante bête.
7012
Ainsi dit, ainsi fait. Le Bœuf vient à pas lents.
7013
Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,
7014
Il dit « que du labeur des ans
7015
Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants,
7016
Parcourant sans cesser ce long cercle de peines
7017
Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines
7018
Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux ;
7019
Que cette suite de travaux
7020
Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes,
7021
Force coups, peu de gré : puis, quand il était vieux,
7022
On croyait l’honorer chaque fois que les hommes
7023
Achetaient de son sang l’indulgence des Dieux. »
7024
Ainsi parla le Bœuf. L’Homme dit : « Faisons taire
7025
Cet ennuyeux déclamateur :
7026
Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,
7027
Au lieu d’arbitre, accusateur.
7028
Je le récuse aussi. » L’Arbre étant pris pour juge,
7029
Ce fut bien pis encore. « Il servait de refuge
7030
Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;
7031
Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs :
7032
L’ombrage n’était pas le seul bien qu’il sût faire ;
7033
Il courbait sous les fruits. Cependant pour salaire
7034
Un rustre l’abattait : c’était là son loyer ;
7035
Quoique, pendant tout l’an, libéral il nous donne
7036
Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne ;
7037
L’ombre l’été, l’hiver les plaisirs du foyer.
7038
Que ne l’émondait-on, sans prendre la cognée ?
7039
De son tempérament il eût encore vécu. »
7040
L’Homme, trouvant mauvais que l’on l’eût convaincu,
7041
Voulut à toute force avoir cause gagnée.
7042
« Je suis bien bon, dit-il, d’écouter ces gens-là ! »
7043
Du sac et du Serpent aussitôt il donna
7044
Contre les murs, tant qu’il tua la bête.
7045
On en use ainsi chez les grands :
7046
La raison les offense ; ils se mettent en tête
7047
Que tout est né pour eux, quadrupèdes, et gens,
7048
Et serpents.
7049
Si quelqu’un desserre les dents,
7050
C’est un sot. J’en conviens : mais que faut-il donc faire ?
7051
Parler de loin ou bien se taire.
La Tortue et les deux Canards
7052
Une Tortue était, à la tête légère,
7053
Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays,
7054
Volontiers on fait cas d’une terre étrangère ;
7055
Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
7056
Deux Canards, à qui la commère
7057
Communiqua ce beau dessein,
7058
Lui dirent qu’ils avaient de quoi la satisfaire :
7059
« Voyez-vous ce large chemin ?
7060
Nous vous voiturerons, par l’air, en Amérique :
7061
Vous verrez mainte république,
7062
Maint royaume, maint peuple : et vous profiterez
7063
Des différentes mœurs que vous remarquerez.
7064
Ulysse en fit autant. » On ne s’attendait guère
7065
De voir Ulysse en cette affaire.
7066
La Tortue écouta la proposition.
7067
Marché fait, les oiseaux forgent une machine
7068
Pour transporter la pèlerine.
7069
Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton.
7070
« Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise. »
7071
Puis chaque Canard prend ce bâton par un bout.
7072
La Tortue enlevée, on s’étonne partout
7073
De voir aller en cette guise
7074
L’animal lent et sa maison,
7075
Justement au milieu de l’un et l’autre oison.
7076
« Miracle ! criait-on : venez voir dans les nues
7077
Passer la reine des tortues.
7078
– La reine ! vraiment oui : je la suis en effet ;
7079
Ne vous en moquez point. » Elle eût beaucoup mieux fait
7080
De passer son chemin sans dire aucune chose ;
7081
Car, lâchant le bâton en desserrant les dents,
7082
Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.
7083
Son indiscrétion de sa perte fut cause.
7084
Imprudence, babil, et sotte vanité,
7085
Et vaine curiosité,
7086
Ont ensemble étroit parentage.
7087
Ce sont enfants tous d’un lignage.
Les Poissons et le Cormoran
7088
Il n’était point d’étang dans tout le voisinage
7089
Qu’un Cormoran n’eût mis à contribution :
7090
Viviers et réservoirs lui payaient pension.
7091
Sa cuisine allait bien : mais, lorsque le long âge
7092
Eut glacé le pauvre animal,
7093
La même cuisine alla mal.
7094
Tout Cormoran se sert de pourvoyeur lui-même.
7095
Le nôtre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux,
7096
N’ayant ni filets ni réseaux,
7097
Souffrait une disette extrême.
7098
Que fit-il ? Le besoin, docteur en stratagème,
7099
Lui fournit celui-ci. Sur le bord d’un étang
7100
Cormoran vit une écrevisse.
7101
« Ma commère, dit-il, allez tout à l’instant
7102
Porter un avis important
7103
À ce peuple : il faut qu’il périsse ;
7104
Le maître de ce lieu dans huit jours pêchera. »
7105
L’Écrevisse en hâte s’en va
7106
Conter le cas. Grande est l’émeute.
7107
On court, on s’assemble, on députe
7108
À l’oiseau : « Seigneur Cormoran,
7109
D’où vous vient cet avis ? Quel est votre garant ?
7110
Êtes-vous sûr de cette affaire ?
7111
N’y savez-vous remède ? Et qu’est-il bon de faire ?
7112
– Changer de lieu, dit-il. – Comment le ferons-nous ?
7113
– N’en soyez point en soin : je vous porterai tous,
7114
L’un après l’autre, en ma retraite.
7115
Nul que Dieu seul et moi n’en connaît les chemins :
7116
Il n’est demeure plus secrète.
7117
Un vivier que Nature y creusa de ses mains,
7118
Inconnu des traîtres humains,
7119
Sauvera votre république. »
7120
On le crut. Le peuple aquatique
7121
L’un après l’autre fut porté
7122
Sous ce rocher peu fréquenté.
7123
Là, Cormoran le bon apôtre,
7124
Les ayant mis en un endroit
7125
Transparent, peu creux, fort étroit,
7126
Vous les prenait sans peine, un jour l’un, un jour l’autre ;
7127
Il leur apprit à leurs dépens
7128
Que l’on ne doit jamais avoir de confiance
7129
En ceux qui sont mangeurs de gens.
7130
Ils y perdirent peu, puisque l’humaine engeance
7131
En aurait aussi bien croqué sa bonne part.
7132
Qu’importe qui vous mange, homme ou loup ; toute panse
7133
Me paraît une à cet égard :
7134
Un jour plus tôt, un jour plus tard,
7135
Ce n’est pas grande différence.
L’Enfouisseur et son Compère
7136
Un pince-maille avait tant amassé
7137
Qu’il ne savait où loger sa finance.
7138
L’avarice, compagne et sœur de l’ignorance,
7139
Le rendait fort embarrassé
7140
Dans le choix d’un dépositaire ;
7141
Car il en voulait un, et voici sa raison :
7142
« L’objet tente ; il faudra que ce monceau s’altère,
7143
Si je le laisse à la maison :
7144
Moi-même de mon bien je serai le larron.
7145
– Le larron ? Quoi ? jouir, c’est se voler soi-même !
7146
Mon ami, j’ai pitié de ton erreur extrême ;
7147
Apprends de moi cette leçon :
7148
Le bien n’est bien qu’en tant que l’on s’en peut défaire ;
7149
Sans cela c’est un mal. Veux-tu le réserver
7150
Pour un âge et des temps qui n’en ont plus que faire ?
7151
La peine d’acquérir, le soin de conserver,
7152
Ôtent le prix à l’or, qu’on croit si nécessaire. »
7153
Pour se décharger d’un tel soin,
7154
Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin.
7155
Il aima mieux la terre ; et, prenant son compère,
7156
Celui-ci l’aide. Ils vont enfouir le trésor.
7157
Au bout de quelque temps l’homme va voir son or ;
7158
Il ne retrouva que le gîte.
7159
Soupçonnant à bon droit le compère, il va vite
7160
Lui dire : « Apprêtez-vous ; car il me reste encore
7161
Quelques deniers : je veux les joindre à l’autre masse. »
7162
Le compère aussitôt va remettre en sa place
7163
L’argent volé, prétendant bien
7164
Tout reprendre à la fois sans qu’il y manquât rien.
7165
Mais, pour ce coup, l’autre fut sage :
7166
Il retint tout chez lui, résolu de jouir,
7167
Plus n’entasser, plus n’enfouir ;
7168
Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage,
7169
Pensa tomber de sa hauteur.
7170
Il n’est pas malaisé de tromper un trompeur.
Le Loup et les Bergers
7171
Un Loup rempli d’humanité
7172
(S’il en est de tels dans le monde)
7173
Fit un jour sur sa cruauté,
7174
Quoiqu’il ne l’exerçât que par nécessité,
7175
Une réflexion profonde.
7176
« Je suis haï, dit-il ; et de qui ? de chacun.
7177
Le loup est l’ennemi commun :
7178
Chiens, chasseurs, villageois, s’assemblent pour sa perte ;
7179
Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris :
7180
C’est par là que de loups l’Angleterre est déserte :
7181
On y mit notre tête à prix.
7182
Il n’est hobereau qui ne fasse
7183
Contre nous tels bans publier ;
7184
Il n’est marmot osant crier
7185
Que du Loup aussitôt sa mère ne menace.
7186
Le tout pour un âne rogneux,
7187
Pour un mouton pourri, pour quelque chien hargneux,
7188
Dont j’aurai passé mon envie.
7189
Et bien ! ne mangeons plus de chose ayant eu vie ;
7190
Paissons l’herbe, broutons, mourons de faim plutôt.
7191
Est-ce une chose si cruelle ?
7192
Vaut-il mieux s’attirer la haine universelle ? »
7193
Disant ces mots, il vit des Bergers, pour leur rôt,
7194
Mangeant un agneau cuit en broche.
7195
« Oh ! oh ! dit-il, je me reproche
7196
Le sang de cette gent : voilà ses gardiens
7197
S’en repaissant eux et leurs chiens ;
7198
Et moi, Loup, j’en ferai scrupule ?
7199
Non ; par tous les Dieux ! non ; je serais ridicule :
7200
Thibaut l’agnelet passera
7201
Sans qu’à la broche je le mette,
7202
Et non seulement lui, mais la mère qu’il tette,
7203
Et le père qui l’engendra. »
7204
Ce Loup avait raison. Est-il dit qu’on nous voie
7205
Faire festin de toute proie,
7206
Manger les animaux ; et nous les réduirons
7207
Aux mets de l’âge d’or autant que nous pourrons ?
7208
Ils n’auront ni croc ni marmite ?
7209
Bergers, Bergers, le Loup n’a tort
7210
Que quand il n’est pas le plus fort :
7211
Voulez-vous qu’il vive en ermite ?
L’Araignée et l’Hirondelle
7212
Ô Jupiter, qui sus de ton cerveau,
7213
Par un secret d’accouchement nouveau,
7214
Tirer Pallas, jadis, mon ennemie,
7215
Entends ma plainte une fois en ta vie.
7216
Progné me vient enlever les morceaux ;
7217
Caracolant, frisant l’air et les eaux,
7218
Elle me prend mes mouches à ma porte :
7219
Miennes je puis les dire ; et mon réseau
7220
En serait plein sans ce maudit oiseau :
7221
Je l’ai tissu de matière assez forte. »
7222
Ainsi, d’un discours insolent,
7223
Se plaignait l’Araignée, autrefois tapissière,
7224
Et qui lors étant filandière,
7225
Prétendait enlacer tout insecte volant.
7226
La sœur de Philomèle, attentive à sa proie,
7227
Malgré le bestion, happait mouches dans l’air,
7228
Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie,
7229
Que ses enfants gloutons, d’un bec toujours ouvert,
7230
D’un ton demi-formé, bégayante couvée,
7231
Demandaient par des cris encore mal entendus.
7232
La pauvre Aragne, n’ayant plus
7233
Que la tête et les pieds, artisans superflus,
7234
Se vit elle-même enlevée :
7235
L’Hirondelle, en passant, emporta toile, et tout,
7236
Et l’animal pendant au bout.
7237
Jupin pour chaque état mit deux tables au monde :
7238
L’adroit, le vigilant, et le fort sont assis
7239
À la première ; et les petits
7240
Mangent leur reste à la seconde.
La Perdrix et les Coqs
7241
Parmi de certains Coqs, incivils, peu galants,
7242
Toujours en noise, et turbulents,
7243
Une Perdrix était nourrie.
7244
Son sexe, et l’hospitalité,
7245
De la part de ces Coqs, peuple à l’amour porté
7246
Lui faisaient espérer beaucoup d’honnêteté :
7247
Ils feraient les honneurs de la ménagerie.
7248
Ce peuple cependant, fort souvent en furie,
7249
Pour la dame étrangère ayant peu de respect,
7250
Lui donnait fort souvent d’horribles coups de bec.
7251
D’abord elle en fut affligée ;
7252
Mais, sitôt qu’elle eut vu cette troupe enragée
7253
S’entre-battre elle-même et se percer les flancs,
7254
Elle se consola. « Ce sont leurs mœurs, dit-elle ;
7255
Ne les accusons point, plaignons plutôt ces gens :
7256
Jupiter sur un seul modèle
7257
N’a pas formé tous les esprits ;
7258
Il est des naturels de coqs et de perdrix.
7259
S’il dépendait de moi, je passerais ma vie
7260
En plus honnête compagnie.
7261
Le maître de ces lieux en ordonne autrement ;
7262
Il nous prend avec des tonnelles,
7263
Nous loge avec des coqs, et nous coupe les ailes :
7264
C’est de l’homme qu’il faut se plaindre seulement.
Le Chien à qui on a coupé les oreilles
7265
« Qu’ai-je fait pour me voir ainsi
7266
Mutilé par mon propre Maître ?
7267
Le bel état où me voici !
7268
Devant les autres chiens oserai-je paraître ?
7269
Ô rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans,
7270
Qui vous ferait choses pareilles ? »
7271
Ainsi criait Mouflar, jeune dogue ; et les gens
7272
Peu touchés de ses cris douloureux et perçants,
7273
Venaient de lui couper sans pitié les oreilles.
7274
Mouflar y croyait perdre. Il vit avec le temps
7275
Qu’il y gagnait beaucoup ; car étant de nature
7276
À piller ses pareils, mainte mésaventure
7277
L’aurait fait retourner chez lui
7278
Avec cette partie en cent lieues altérée :
7279
Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée.
7280
Le moins qu’on peut laisser de prise aux dents d’autrui,
7281
C’est le mieux. Quand on n’a qu’un endroit à défendre,
7282
On le munit, de peur d’esclandre.
7283
Témoin maître Mouflar armé d’un gorgerin,
7284
Du reste ayant d’oreille autant que sur ma main ;
7285
Un loup n’eût su par où le prendre.
Le Berger et le Roi
7286
Deux démons à leur gré partagent notre vie,
7287
Et de son patrimoine ont chassé la raison ;
7288
Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie :
7289
Si vous me demandez leur état et leur nom,
7290
J’appelle l’un, Amour, et l’autre Ambition.
7291
Cette dernière étend le plus loin son empire ;
7292
Car même elle entre dans l’amour.
7293
Je le ferais bien voir ; mais mon but est de dire
7294
Comme un Roi fit venir un Berger à sa cour.
7295
Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes.
7296
Ce Roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs,
7297
Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans,
7298
Grâce aux soins du Berger, de très notables sommes.
7299
Le Berger plut au Roi par ces soins diligents.
7300
« Tu mérites, dit-il, d’être pasteur de gens :
7301
Laisse là tes moutons, viens conduire des hommes ;
7302
Je te fais juge souverain. »
7303
Voilà notre Berger la balance à la main.
7304
Quoiqu’il n’eût guère vu d’autres gens qu’un ermite,
7305
Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c’est tout,
7306
Il avait du bon sens ; le reste vient ensuite :
7307
Bref, il en vint fort bien à bout.
7308
L’ermite son voisin accourut pour lui dire :
7309
« Veillé-je ? et n’est-ce point un songe que je vois ?
7310
Vous, favori ! vous, grand ! Défiez-vous des rois ;
7311
Leur faveur est glissante : on s’y trompe ; et le pire
7312
C’est qu’il en coûte cher : de pareilles erreurs
7313
Ne produisent jamais que d’illustres malheurs.
7314
Vous ne connaissez pas l’attrait qui vous engage :
7315
Je vous parle en ami, craignez tout. » L’autre rit,
7316
Et notre ermite poursuivit :
7317
« Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage.
7318
Je crois voir cet aveugle à qui, dans un voyage,
7319
Un serpent engourdi de froid
7320
Vint s’offrir sous la main : il le prit pour un fouet ;
7321
Le sien s’était perdu, tombant de sa ceinture.
7322
Il rendait grâce au Ciel de l’heureuse aventure,
7323
Quand un passant cria : « Que tenez-vous ! ô Dieux !
7324
« Jetez cet animal traître et pernicieux,
7325
« Ce serpent. – C’est un fouet. – C’est un serpent, vous dis-je.
7326
« À me tant tourmenter quel intérêt m’oblige ?
7327
« Prétendez-vous garder ce trésor ? – Pourquoi non ?
7328
« Mon fouet était usé ; j’en retrouve un fort bon :
7329
Vous n’en parlez que par envie. »
7330
L’aveugle enfin ne le crut pas,
7331
Il en perdit bientôt la vie :
7332
L’animal dégourdi piqua son homme au bras.
7333
Quant à vous, j’ose vous prédire
7334
Qu’il vous arrivera quelque chose de pire.
7335
– Eh ! que me saurait-il arriver que la mort ?
7336
– Mille dégoûts viendront », dit le prophète ermite.
7337
Il en vint en effet ; l’ermite n’eut pas tort.
7338
Mainte peste de cour fit tant, par maint ressort,
7339
Que la candeur du juge, ainsi que son mérite,
7340
Furent suspects au Prince. On cabale, on suscite
7341
Accusateurs, et gens grevés par ses arrêts.
7342
« De nos biens, dirent-ils, il s’est fait un palais. »
7343
Le Prince voulut voir ces richesses immenses.
7344
Il ne trouva partout que médiocrité,
7345
Louanges du désert et de la pauvreté ;
7346
C’étaient là ses magnificences.
7347
« Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix :
7348
Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures. »
7349
Lui-même ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris
7350
Tous les machineurs d’impostures.
7351
Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,
7352
L’habit d’un gardeur de troupeaux,
7353
Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,
7354
Et, je pense aussi sa musette.
7355
« Doux trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais
7356
N’attirâtes sur vous l’envie et le mensonge,
7357
Je vous reprends : sortons de ces riches palais
7358
Comme l’on sortirait d’un songe.
7359
Sire, pardonnez-moi cette exclamation :
7360
J’avais prévu ma chute en montant sur le faîte.
7361
Je m’y suis trop complu : mais qui n’a dans la tête
7362
Un petit grain d’ambition ? »
Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte
7363
Tircis, qui pour la seule Annette
7364
Faisait résonner les accords
7365
D’une voix et d’une musette
7366
Capables de toucher les morts,
7367
Chantait un jour le long des bords
7368
D’une onde arrosant des prairies,
7369
Dont Zéphyr habitait les campagnes fleuries.
7370
Annette cependant à la ligne pêchait ;
7371
Mais nul poisson ne s’approchait ;
7372
La Bergère perdait ses peines.
7373
Le Berger, qui, par ses chansons,
7374
Eût attiré des inhumaines,
7375
Crut, et crut mal, attirer des poissons.
7376
Il leur chanta ceci : « Citoyens de cette onde,
7377
Laissez votre Naïade en sa grotte profonde.
7378
Venez voir un objet mille fois plus charmant.
7379
Ne craignez point d’entrer aux prisons de la Belle ;
7380
Ce n’est qu’à nous qu’elle est cruelle.
7381
Vous serez traités doucement,
7382
On n’en veut point à votre vie :
7383
Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal ;
7384
Et, quand à quelques-uns l’appât serait fatal,
7385
Mourir des mains d’Annette est un sort que j’envie. »
7386
Ce discours éloquent ne fit pas grand effet ;
7387
L’auditoire était sourd aussi bien que muet :
7388
Tircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées
7389
S’en étant aux vents envolées,
7390
Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris ;
7391
Voilà les poissons mis aux pieds de la Bergère.
7392
Ô vous, pasteurs d’humains et non pas de brebis,
7393
Rois, qui croyez gagner par raisons les esprits
7394
D’une multitude étrangère,
7395
Ce n’est jamais par là que l’on en vient à bout ;
7396
Il y faut une autre manière :
7397
Servez-vous de vos rets, la puissance fait tout.
Les deux Perroquets, le Roi et son fils
7398
Deux perroquets, l’un père et l’autre fils,
7399
Du rôt d’un Roi faisaient leur ordinaire ;
7400
Deux demi-dieux, l’un fils et l’autre père,
7401
De ces oiseaux faisaient leurs favoris.
7402
L’âge liait une amitié sincère
7403
Entre ces gens : les deux pères s’aimaient ;
7404
Les deux enfants, malgré leur cœur frivole,
7405
L’un avec l’autre aussi s’accoutumaient,
7406
Nourris ensemble, et compagnons d’école.
7407
C’était beaucoup d’honneur au jeune Perroquet ;
7408
Car l’enfant était prince, et son père monarque.
7409
Par le tempérament que lui donna la Parque,
7410
Il aimait les oiseaux. Un moineau fort coquet,
7411
Et le plus amoureux de toute la province,
7412
Faisait aussi sa part des délices du Prince.
7413
Ces deux rivaux un jour ensemble se jouant,
7414
Comme il arrive aux jeunes gens,
7415
Le jeu devint une querelle.
7416
Le passereau, peu circonspect,
7417
S’attira de tels coups de bec,
7418
Que demi-mort et traînant l’aile,
7419
On crut qu’il n’en pourrait guérir
7420
Le Prince indigné fit mourir
7421
Son Perroquet. Le bruit en vint au père.
7422
L’infortuné vieillard crie et se désespère,
7423
Le tout en vain ; ses cris sont superflus ;
7424
L’oiseau parleur est déjà dans la barque ;
7425
Pour dire mieux, l’oiseau ne parlant plus
7426
Fait qu’en fureur sur le Fils du Monarque
7427
Son père s’en va fondre, et lui crève les yeux.
7428
Il se sauve aussitôt, et choisit pour asile
7429
Le haut d’un pin : là, dans le sein des Dieux,
7430
Il goûte sa vengeance en lieu sûr et tranquille.
7431
Le Roi lui-même y court, et dit pour l’attirer :
7432
« Ami, reviens chez moi ; que nous sert de pleurer ?
7433
Haine, vengeance, et deuil, laissons tout à la porte.
7434
Je suis contraint de déclarer,
7435
Encor que ma douleur soit forte,
7436
Que le tort vient de nous ; mon fils fut l’agresseur ;
7437
Mon fils ! non ; c’est le Sort qui du coup est l’auteur.
7438
La Parque avait écrit de tout temps en son livre,
7439
Que l’un de nos enfants devait cesser de vivre,
7440
L’autre de voir, par ce malheur.
7441
Consolons-nous tous deux, et reviens dans ta cage. »
7442
Le Perroquet dit : « Sire Roi,
7443
Crois-tu qu’après un tel outrage
7444
Je me doive fier à toi ?
7445
Tu m’allègues le Sort : prétends-tu, par ta foi,
7446
Me leurrer de l’appât d’un profane langage ?
7447
Mais que la Providence, ou bien que le Destin,
7448
Règle les affaires du monde,
7449
Il est écrit là-haut qu’au faîte de ce pin
7450
Ou dans quelque forêt profonde,
7451
J’achèverai mes jours loin du fatal objet
7452
Qui doit t’être un juste sujet
7453
De haine et de fureur. Je sais que la vengeance
7454
Est un morceau de roi ; car vous vivez en dieux.
7455
Tu veux oublier cette offense ;
7456
Je le crois : cependant il me faut, pour le mieux,
7457
Éviter ta main et tes yeux.
7458
Sire Roi mon ami ; va-t’en, tu perds ta peine :
7459
Ne me parle point de retour ;
7460
L’absence est aussi bien un remède à la haine
7461
Qu’un appareil contre l’amour. »
La Lionne et l’Ourse
7462
Mère Lionne avait perdu son faon :
7463
Un chasseur l’avait pris. La pauvre infortunée
7464
Poussait un tel rugissement
7465
Que toute la forêt était importunée.
7466
La nuit ni son obscurité,
7467
Son silence, et ses autres charmes,
7468
De la reine des bois n’arrêtait les vacarmes :
7469
Nul animal n’était du sommeil visité.
7470
L’Ourse enfin lui dit : « Ma commère,
7471
Un mot sans plus : tous les enfants
7472
Qui sont passés entre vos dents
7473
N’avaient-ils ni père ni mère ?
7474
– Ils en avaient. – S’il est ainsi,
7475
Et qu’aucun de leur mort n’ait nos têtes rompues,
7476
Si tant de mères se sont tues,
7477
Que ne vous taisez-vous aussi ?
7478
– Moi, me taire ! moi, malheureuse !
7479
Ah ! j’ai perdu mon fils ? il me faudra traîner
7480
Une vieillesse douloureuse !
7481
– Dites-moi, qui vous force à vous y condamner ?
7482
– Hélas ! c’est le Destin qui me hait. – Ces paroles
7483
Ont été de tout temps en la bouche de tous. »
7484
Misérables humains, ceci s’adresse à vous.
7485
Je n’entends résonner que des plaintes frivoles.
7486
Quiconque, en pareil cas se croit haï des Cieux,
7487
Qu’il considère Hécube, il rendra grâce aux Dieux.
Les deux Aventuriers et le Talisman
7488
Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.
7489
Je n’en veux pour témoin qu’Hercule et ses travaux :
7490
Ce dieu n’a guère de rivaux :
7491
J’en vois peu dans la fable, encore moins dans l’histoire.
7492
En voici pourtant un, que de vieux talismans
7493
Firent chercher fortune au pays des romans.
7494
Il voyageait de compagnie ;
7495
Son camarade et lui trouvèrent un poteau
7496
Ayant au haut cet écriteau :
7497
« Seigneur Aventurier, s’il te prend quelque envie
7498
« De voir ce que n’a vu nul chevalier errant,
7499
« Tu n’as qu’à passer ce torrent ;
7500
« Puis, prenant dans tes bras un éléphant de pierre
7501
« Que tu verras couché par terre,
7502
« Le porter, d’une haleine, au sommet de ce mont
7503
« Qui menace les cieux de son superbe front. »
7504
L’un des deux chevaliers saigna du nez. « Si l’onde
7505
Est rapide autant que profonde,
7506
Dit-il, et supposé qu’on la puisse passer,
7507
Pourquoi de l’éléphant s’aller embarrasser ?
7508
Quelle ridicule entreprise !
7509
Le sage l’aura fait par tel art et de guise
7510
Qu’on le pourra porter peut-être quatre pas :
7511
Mais jusqu’au haut du mont, d’une haleine, il n’est pas
7512
Au pouvoir d’un mortel ; à moins que la figure
7513
Ne soit d’un éléphant nain, pygmée, avorton,
7514
Propre à mettre au bout d’un bâton :
7515
Auquel cas, où l’honneur d’une telle aventure ?
7516
On nous veut attraper dedans cette écriture ;
7517
Ce sera quelque énigme à tromper un enfant :
7518
C’est pourquoi je vous laisse avec votre enfant. »
7519
Le raisonneur parti, l’aventureux se lance,
7520
Les yeux clos, à travers cette eau.
7521
Ni profondeur ni violence
7522
Ne purent l’arrêter ; et, selon l’écriteau,
7523
Il vit son éléphant couché sur l’autre rive.
7524
Il le prend, il l’emporte, au haut du mont arrive,
7525
Rencontre une esplanade, et puis une cité.
7526
Un cri par l’éléphant est aussitôt jeté :
7527
Le peuple aussitôt sort en armes.
7528
Tout autre aventurier au bruit de ces alarmes,
7529
Aurait fui : celui-ci, loin de tourner le dos
7530
Veut vendre au moins sa vie, et mourir en héros.
7531
Il fut tout étonné d’ouïr cette cohorte
7532
Le proclamer monarque au lieu de son roi mort.
7533
Il ne se fit prier que de la bonne sorte ;
7534
Encore que le fardeau fût, dit-il, un peu fort.
7535
Sixte en disait autant quand on le fit saint Père :
7536
(Serait-ce bien une misère
7537
Que d’être pape ou d’être roi ?)
7538
On reconnut bientôt son peu de bonne foi.
7539
Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.
7540
Le sage quelquefois fait bien d’exécuter
7541
Avant que de donner le temps à la sagesse
7542
D’envisager le fait, et sans la consulter.
Les Lapins
7543
Discours à M. le Duc de la Rochefoucault
7544
Je me suis souvent dit, voyant de quelle sorte
7545
L’homme agit, et qu’il se comporte
7546
En mille occasions, comme les animaux :
7547
« Le roi de ces gens-là n’a pas moins de défauts
7548
Que ses sujets ; et la Nature
7549
A mis dans chaque créature
7550
Quelque grain d’une masse où puisent les esprits :
7551
J’entends les esprits corps, et pétris de matière.
7552
Je vais prouver ce que je dis. »
7553
À l’heure de l’affût, soit lorsque la lumière
7554
Précipite ses traits dans l’humide séjour,
7555
Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière,
7556
Et que, n’étant plus nuit, il n’est pas encore jour,
7557
Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe ;
7558
Et nouveau Jupiter, du haut de cet olympe,
7559
Je foudroie à discrétion,
7560
Un lapin qui n’y pensait guère.
7561
Je vois fuir aussitôt toute la nation
7562
Des lapins, qui, sur la bruyère,
7563
L’œil éveillé, l’oreille au guet,
7564
S’égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.
7565
Le bruit du coup fait que la bande
7566
S’en va chercher sa sûreté
7567
Dans la souterraine cité :
7568
Mais le danger s’oublie, et cette peur si grande
7569
S’évanouit bientôt. Je revois les lapins
7570
Plus gais qu’auparavant, revenir sous mes mains.
7571
Ne reconnaît-on pas en cela les humains ?
7572
Dispersés par quelque orage,
7573
À peine ils touchent le port,
7574
Qu’ils vont hasarder encore
7575
Même vent, même naufrage ;
7576
Vrais lapins, on les revoit
7577
Sous les mains de la Fortune.
7578
Joignons à cet exemple une chose commune.
7579
Quand des chiens étrangers passent par quelque endroit
7580
Qui n’est pas de leur détroit,
7581
Je laisse à penser quelle fête !
7582
Les chiens du lieu, n’ayants en tête
7583
Qu’un intérêt de gueule, à cris, à coups de dents,
7584
Vous accompagnent ces passants
7585
Jusqu’aux confins du territoire.
7586
Un intérêt de biens, de grandeur, et de gloire,
7587
Aux gouverneurs d’États, à certains courtisans,
7588
À gens de tous métiers en fait tout autant faire.
7589
On nous voit tous, pour l’ordinaire,
7590
Piller le survenant, nous jeter sur sa peau.
7591
La coquette et l’auteur sont de ce caractère :
7592
Malheur à l’écrivain nouveau !
7593
Le moins de gens qu’on peut à l’entour du gâteau,
7594
C’est le droit du jeu, c’est l’affaire.
7595
Cent exemples pourraient appuyer mon discours ;
7596
Mais les ouvrages les plus courts
7597
Sont toujours les meilleurs. En cela j’ai pour guide
7598
Tous les maîtres de l’art, et tiens qu’il faut laisser
7599
Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser :
7600
Ainsi ce discours doit cesser.
7601
Vous qui m’avez donné ce qu’il a de solide,
7602
Et dont la modestie égale la grandeur,
7603
Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur
7604
La louange la plus permise,
7605
La plus juste et la mieux acquise,
7606
Vous enfin, dont à peine ai-je encore obtenu
7607
Que votre nom reçût ici quelques hommages,
7608
Du temps et des censeurs défendant mes ouvrages,
7609
Comme un nom qui, des ans et des peuples connu,
7610
Fait honneur à la France, en grands noms plus féconde
7611
Qu’aucun climat de l’Univers,
7612
Permettez-moi du moins d’apprendre à tout le monde
7613
Que vous m’avez donné le sujet de ces vers.
Le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre, et le Fils de roi
7614
Quatre chercheurs de nouveaux mondes,
7615
Presque nus échappés à la fureur des ondes,
7616
Un Trafiquant, un Noble, un Pâtre, un Fils de Roi,
7617
Réduits au sort de Bélisaire,
7618
Demandaient aux passants de quoi
7619
Pouvoir soulager leur misère.
7620
De raconter quel sort les avait assemblés,
7621
Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés,
7622
C’est un récit de longue haleine.
7623
Ils s’assirent enfin au bord d’une fontaine :
7624
Là le conseil se tint entre les pauvres gens.
7625
Le Prince s’étendit sur le malheur des grands.
7626
Le Pâtre fut d’avis qu’éloignant la pensée
7627
De leur aventure passée,
7628
Chacun fit de son mieux, et s’appliquât au soin
7629
De pourvoir au commun besoin.
7630
« La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme ?
7631
Travaillons : c’est de quoi nous mener jusqu’à Rome. »
7632
Un Pâtre ainsi parler ! Ainsi parler ; croit-on
7633
Que le Ciel n’ait donné qu’aux têtes couronnées
7634
De l’esprit et de la raison,
7635
Et que de tout berger, comme de tout mouton,
7636
Les connaissances soient bornées ?
7637
L’avis de celui-ci fut d’abord trouvé bon
7638
Par les trois échoués au bord de l’Amérique.
7639
L’un, c’était le Marchand, savait l’arithmétique :
7640
« À tant par mois, dit-il, j’en donnerai leçon.
7641
– J’enseignerai la politique »,
7642
Reprit le Fils de roi. Le Noble poursuivit :
7643
« Moi, je sais le blason ; j’en veux tenir école. »
7644
Comme si, devers l’Inde, on eût eu dans l’esprit,
7645
La sotte vanité de ce jargon frivole !
7646
Le Pâtre dit : « Amis, vous parlez bien ; mais quoi !
7647
Le mois a trente jours ; jusqu’à cette échéance
7648
Jeûnerons-nous, par votre foi ?
7649
Vous me donnez une espérance
7650
Belle, mais éloignée ; et cependant j’ai faim.
7651
Qui pourvoira de nous au dîner de demain ?
7652
Ou plutôt sur quelle assurance
7653
Fondez-vous, dites-moi, le souper d’aujourd’hui ?
7654
Avant tout autre, c’est celui
7655
Dont il s’agit. Votre science
7656
Est courte là-dessus : ma main y suppléera. »
7657
À ces mots, le Pâtre s’en va
7658
Dans un bois : il y fit des fagots, dont la vente,
7659
Pendant cette journée et pendant la suivante,
7660
Empêcha qu’un long jeûne à la fin ne fit tant
7661
Qu’ils allassent là-bas exercer leur talent.
7662
Je conclus de cette aventure,
7663
Qu’il ne faut pas tant d’art pour conserver ses jours,
7664
Et grâce aux dons de la Nature,
7665
La main est le plus sûr et le plus prompt secours.
Livre onzième
Le Lion
7666
Sultan Léopard autrefois
7667
Eut, ce dit-on, par mainte aubaine,
7668
Force bœufs dans ses prés, force cerfs dans ses bois,
7669
Force moutons parmi la plaine.
7670
Il naquit un Lion dans la forêt prochaine.
7671
Après les compliments et d’une et d’autre part,
7672
Comme entre grands il se pratique,
7673
Le Sultan fit venir son vizir le Renard,
7674
Vieux routier, et bon politique.
7675
« Tu crains, ce lui dit-il, Lionceau mon voisin ;
7676
Son père est mort ; que peut-il faire ?
7677
Plains plutôt le pauvre orphelin.
7678
Il a chez lui plus d’une affaire,
7679
Et devra beaucoup au Destin,
7680
S’il garde ce qu’il a, sans tenter de conquête. »
7681
Le Renard dit, branlant la tête :
7682
« Tels orphelins, Seigneur, ne me font point pitié ;
7683
Il faut de celui-ci conserver l’amitié,
7684
Ou s’efforcer de le détruire
7685
Avant que la griffe et la dent
7686
Lui soit crue, et qu’il soit en état de nous nuire.
7687
N’y perdez pas un seul moment.
7688
J’ai fait son horoscope : il croîtra par la guerre ;
7689
Ce sera le meilleur lion
7690
Pour ses amis, qui soit sur terre :
7691
Tâchez donc d’en être ; sinon
7692
Tâchez de l’affaiblir. » La harangue fut vaine.
7693
Le Sultan dormait lors ; et dedans son domaine
7694
Chacun dormait aussi, bêtes, gens : tant qu’enfin
7695
Le Lionceau devient vrai Lion. Le tocsin
7696
Sonne aussitôt sur lui ; l’alarme se promène
7697
De toutes parts ; et le vizir,
7698
Consulté là-dessus, dit avec un soupir :
7699
« Pourquoi l’irritez-vous ? La chose est sans remède.
7700
En vain nous appelons mille gens à notre aide :
7701
Plus ils sont, plus il coûte ; et je ne les tiens bons
7702
Qu’à manger leur part des moutons.
7703
Apaisez le Lion : seul il passe en puissance
7704
Ce monde d’alliés vivants sur notre bien.
7705
Le Lion en a trois qui ne lui coûtent rien,
7706
Son courage, sa force, avec sa vigilance.
7707
Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton ;
7708
S’il n’en est pas content, jetez-en davantage :
7709
Joignez-y quelque bœuf ; choisissez, pour ce don,
7710
Tout le plus gras du pâturage.
7711
Sauvez le reste ainsi. » Ce conseil ne plut pas ;
7712
Il en prit mal ; et force États
7713
Voisins du Sultan en pâtirent :
7714
Nul n’y gagna, tous y perdirent.
7715
Quoi que fit ce monde ennemi,
7716
Celui qu’ils craignaient fut le maître.
7717
Proposez-vous d’avoir le Lion pour ami,
7718
Si vous voulez le laisser croître.
Les Dieux voulant instruire un fils de Jupiter
7719
Pour Monseigneur le Duc de Maine
7720
Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu
7721
Dont il tirait son origine,
7722
Avait l’âme toute divine.
7723
L’enfance n’aime rien : celle du jeune Dieu
7724
Faisait sa principale affaire
7725
Des doux soins d’aimer et de plaire.
7726
En lui l’amour et la raison
7727
Devancèrent le temps, dont les ailes légères
7728
N’amènent que trop tôt, hélas ! chaque saison.
7729
Flore aux regards riants, aux charmantes manières,
7730
Toucha d’abord le cœur du jeune Olympien.
7731
Ce que la passion peut inspirer d’adresse,
7732
Sentiments délicats et remplis de tendresse,
7733
Pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n’oublia rien.
7734
Le fils de Jupiter devait, par sa naissance,
7735
Avoir un autre esprit, et d’autres dons des cieux,
7736
Que les enfants des autres Dieux :
7737
Il semblait qu’il n’agît que par réminiscence,
7738
Et qu’il eût autrefois fait le métier d’amant,
7739
Tant il le fit parfaitement !
7740
Jupiter cependant voulut le faire instruire.
7741
Il assembla les Dieux, et dit : « J’ai su conduire
7742
Seul et sans compagnon, jusqu’ici l’Univers :
7743
Mais il est des emplois divers
7744
Qu’aux nouveaux Dieux je distribue.
7745
Sur cet enfant chéri j’ai donc jeté la vue :
7746
C’est mon sang ; tout est plein déjà de ses autels.
7747
Afin de mériter le sang des immortels,
7748
Il faut qu’il sache tout. » Le maître du tonnerre
7749
Eut à peine achevé, que chacun applaudit.
7750
Pour savoir tout, l’enfant n’avait que trop d’esprit.
7751
« Je veux, dit le Dieu de la guerre,
7752
Lui montrer moi-même cet art
7753
Par qui maints héros ont eu part
7754
Aux honneurs de l’Olympe, et grossi cet empire.
7755
– Je serai son maître de lyre,
7756
Dit le blond et docte Apollon.
7757
– Et moi, reprit Hercule à la peau de lion,
7758
Son maître à surmonter les vices,
7759
À dompter les transports, monstres empoisonneurs,
7760
Comme hydres renaissants sans cesse dans les cœurs :
7761
Ennemi des molles délices,
7762
Il apprendra de moi les sentiers peu battus
7763
Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus. »
7764
Quand ce vint au Dieu de Cythère,
7765
Il dit qu’il lui montrerait tout.
7766
L’Amour avait raison : de quoi ne vient à bout
7767
L’esprit joint au désir de plaire ?
Le Fermier, le Chien, et le Renard
7768
Le Loup et le Renard sont d’étranges voisins :
7769
Je ne bâtirai point autour de leur demeure.
7770
Ce dernier guettait à toute heure
7771
Les poules d’un Fermier ; et, quoique des plus fins,
7772
Il n’avait pu donner d’atteinte à la volaille.
7773
D’une part l’appétit, de l’autre le danger,
7774
N’étaient pas au compère un embarras léger.
7775
« Hé quoi ! dit-il, cette canaille
7776
Se moque impunément de moi ?
7777
Je vais, je viens, je me travaille,
7778
J’imagine cent tours : le rustre, en paix chez soi,
7779
Vous fait argent de tout, convertit en monnaie
7780
Ses chapons, sa poulaille ; il en a même au croc ;
7781
Et moi, maître passé, quand j’attrape un vieux coq,
7782
Je suis au comble de la joie !
7783
Pourquoi sire Jupin m’a-t-il donc appelé
7784
Au métier de renard ? Je jure les puissances
7785
De l’Olympe et du Styx, il en sera parlé. »
7786
Roulant en son cœur ces vengeances,
7787
Il choisit une nuit libérale en pavots :
7788
Chacun était plongé dans un profond repos ;
7789
Le maître du logis, les valets, le Chien même,
7790
Poules, poulets, chapons, tout dormait. Le Fermier,
7791
Laissant ouvert son poulailler,
7792
Commit une sottise extrême.
7793
Le voleur tourne tant qu’il entre au lieu guetté,
7794
Le dépeuple, remplit de meurtres la cité.
7795
Les marques de sa cruauté
7796
Parurent avec l’aube ; on vit un étalage
7797
De corps sanglants et de carnage.
7798
Peu s’en fallut que le Soleil
7799
Ne rebroussât d’horreur vers le manoir liquide.
7800
Tel, et d’un spectacle pareil,
7801
Apollon irrité contre le fier Atride
7802
Joncha son camp de morts : on vit presque détruit
7803
L’ost des Grecs, et ce fut l’ouvrage d’une nuit.
7804
Tel encore, autour de sa tente,
7805
Ajax, à l’âme impatiente,
7806
De moutons et de boucs fit un vaste débris,
7807
Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse,
7808
Et les auteurs de l’injustice
7809
Par qui l’autre emporta le prix.
7810
Le Renard, autre Ajax aux volailles funeste,
7811
Emporte ce qu’il peut, laisse étendu le reste.
7812
Le maître ne trouva de recours qu’à crier
7813
Contre ses gens, son Chien : c’est l’ordinaire usage.
7814
« Ah ! maudit animal, qui n’es bon qu’à noyer,
7815
Que n’avertissais-tu dès l’abord du carnage ?
7816
– Que ne l’évitiez-vous ? c’eût été plus tôt fait :
7817
Si vous, maître et fermier, à qui touche le fait,
7818
Dormez sans avoir soin que la porte soit close,
7819
Voulez-vous que moi, Chien, qui n’ai rien à la chose,
7820
Sans aucun intérêt je perde le repos ? »
7821
Ce Chien parlait très à propos :
7822
Son raisonnement pouvait être
7823
Fort bon dans la bouche d’un maître ;
7824
Mais, n’étant que d’un simple chien,
7825
On trouva qu’il ne valait rien :
7826
On vous sangla le pauvre drille.
7827
Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille
7828
(Et je ne t’ai jamais envié cet honneur),
7829
T’attendre aux yeux d’autrui quand tu dors, c’est erreur.
7830
Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte.
7831
Que si quelque affaire t’importe,
7832
Ne la fais point par procureur.
Le Songe d’un habitant du Mogol
7833
Jadis certain Mogol vit en songe un vizir
7834
Aux Champs Élysiens possesseur d’un plaisir
7835
Aussi pur qu’infini, tant en prix qu’en durée :
7836
Le même songeur vit en une autre contrée
7837
Un ermite entouré de feux,
7838
Qui touchait de pitié même les malheureux.
7839
Le cas parut étrange, et contre l’ordinaire :
7840
Minos en ces deux morts semblait s’être mépris.
7841
Le dormeur s’éveilla, tant il en fut surpris.
7842
Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère,
7843
Il se fit expliquer l’affaire.
7844
L’interprète lui dit : « Ne vous étonnez point ;
7845
Votre songe a du sens ; et, si j’ai sur ce point
7846
Acquis tant soit peu d’habitude,
7847
C’est un avis des Dieux. Pendant l’humain séjour,
7848
Ce vizir quelquefois cherchait la solitude ;
7849
Cet ermite aux vizirs allait faire sa cour. »
7850
Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,
7851
J’inspirerais ici l’amour de la retraite :
7852
Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
7853
Biens purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.
7854
Solitude, où je trouve une douceur secrète,
7855
Lieux que j’aime toujours, ne pourrai-je jamais,
7856
Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ?
7857
Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles !
7858
Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,
7859
M’occuper tout entier, et m’apprendre des Cieux
7860
Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
7861
Les noms et les vertus de ces clartés errantes
7862
Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes ?
7863
Que si je ne suis né pour de si grands projets,
7864
Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets !
7865
Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !
7866
La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie ;
7867
Je ne dormirai point sous de riches lambris :
7868
Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?
7869
En est-il moins profond, et moins plein de délices ?
7870
Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
7871
Quand le moment viendra d’aller trouver les morts,
7872
J’aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.
Le Lion, le Singe, et les deux Ânes
7873
Le Lion, pour bien gouverner,
7874
Voulant apprendre la morale,
7875
Se fit, un beau jour, amener
7876
Le Singe, maître ès arts chez la gent animale.
7877
La première leçon que donna le régent
7878
Fut celle-ci : « Grand Roi, pour régner sagement,
7879
Il faut que tout prince préfère
7880
Le zèle de l’État à certain mouvement
7881
Qu’on appelle communément
7882
Amour propre ; car c’est le père,
7883
C’est l’auteur de tous les défauts
7884
Que l’on remarque aux animaux.
7885
Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte,
7886
Ce n’est pas chose si petite
7887
Qu’on en vienne à bout en un jour :
7888
C’est beaucoup de pouvoir modérer cet amour.
7889
Par là votre personnage auguste
7890
N’admettra jamais rien en soi
7891
De ridicule ni d’injuste
7892
– Donne-moi, repartit le Roi,
7893
Des exemples de l’un et l’autre.
7894
– Toute espèce, dit le docteur,
7895
Et je commence par la nôtre,
7896
Toute profession s’estime dans son cœur,
7897
Traite les autres d’ignorantes,
7898
Les qualifie impertinentes,
7899
Et semblables discours qui ne nous coûtent rien.
7900
L’amour-propre, au rebours, fait qu’au degré suprême
7901
On porte ses pareils ; car c’est un bon moyen
7902
De s’élever aussi soi-même.
7903
De tout ce que dessus j’argumente très bien
7904
Qu’ici-bas maint talent n’est que pure grimace,
7905
Cabale, et certain art de se faire valoir,
7906
Mieux su des ignorants que des gens de savoir.
7907
L’autre jour, suivant à la trace
7908
Deux Ânes qui, prenant tour à tour l’encensoir
7909
Se louaient tour à tour, comme c’est la manière,
7910
J’ouïs que l’un des deux disait à son confrère :
7911
« Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot
7912
« L’homme, cet animal si parfait ? Il profane
7913
« Notre auguste nom, traitant d’âne
7914
« Quiconque est ignorant, d’esprit lourd, idiot.
7915
« Il abuse encore d’un mot,
7916
« Et traite notre rire et nos discours de braire.
7917
« Les humains sont plaisants de prétendre exceller
7918
« Par-dessus nous ; non, non ; c’est à vous de parler,
7919
« À leurs orateurs de se taire :
7920
« Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens :
7921
« Vous m’entendez, je vous entends ;
7922
« Il suffit. Et quant aux merveilles
7923
« Dont votre divin chant vient frapper les oreilles,
7924
« Philomèle est, au prix, novice dans cet art :
7925
« Vous surpassez Lambert. » L’autre baudet repart :
7926
« Seigneur, j’admire en vous des qualités pareilles. »
7927
Ces Ânes, non contents de s’être ainsi grattés,
7928
S’en allèrent dans les cités
7929
L’un l’autre se prôner : chacun d’eux croyait faire,
7930
En prisant ses pareils, une fort bonne affaire,
7931
Prétendant que l’honneur en reviendrait sur lui.
7932
J’en connais beaucoup aujourd’hui,
7933
Non parmi les baudets, mais parmi les puissances
7934
Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrés,
7935
Qui changeraient entre eux les simples excellences,
7936
S’ils osaient, en des majestés.
7937
J’en dis peut-être plus qu’il ne faut, et suppose
7938
Que Votre Majesté gardera le secret.
7939
Elle avait souhaité d’apprendre quelque trait
7940
Qui lui fit voir, entre autre chose,
7941
L’amour-propre donnant du ridicule aux gens.
7942
L’injuste aura son tour : il y faut plus de temps. »
7943
Ainsi parla ce Singe. On ne m’a pas su dire
7944
S’il traita l’autre point, car il est délicat ;
7945
Et notre maître ès arts, qui n’était pas un fat,
7946
Regardait ce Lion comme un terrible Sire.
Le Loup et le Renard
7947
Mais d’où vient qu’au Renard Ésope accorde un point,
7948
C’est d’exceller en tours pleins de matoiserie ?
7949
J’en cherche la raison, et ne la trouve point.
7950
Quand le Loup a besoin de défendre sa vie,
7951
Ou d’attaquer celle d’autrui,
7952
N’en sait-il pas autant que lui !
7953
Je crois qu’il en sait plus ; et j’oserais peut-être
7954
Avec quelque raison contredire mon maître.
7955
Voici pourtant un cas où tout l’honneur échut
7956
À l’hôte des terriers. Un soir il aperçut
7957
La Lune au fond d’un puits : l’orbiculaire image
7958
Lui parut un ample fromage.
7959
Deux seaux alternativement
7960
Puisaient le liquide élément :
7961
Notre Renard, pressé par une faim canine,
7962
S’accommode en celui qu’au haut de la machine
7963
L’autre seau tenait suspendu.
7964
Voilà l’animal descendu,
7965
Tiré d’erreur, mais fort en peine,
7966
Et voyant sa perte prochaine :
7967
Car comment remonter, si quelque autre affamé,
7968
De la même image charmé,
7969
Et succédant à sa misère,
7970
Par le même chemin ne le tirait d’affaire ?
7971
Deux jours s’étaient passés sans qu’aucun vînt au puits.
7972
Le temps, qui toujours marche, avait pendant deux nuits
7973
Échancré, selon l’ordinaire,
7974
De l’astre au front d’argent la face circulaire.
7975
Sire Renard était désespéré.
7976
Compère Loup, le gosier altéré,
7977
Passe par là. L’autre dit : « Camarade,
7978
Je veux vous régaler : voyez-vous cet objet ?
7979
C’est un fromage exquis. Le dieu Faune l’a fait :
7980
La vache lui donna le lait.
7981
Jupiter, s’il était malade,
7982
Reprendrait l’appétit en tâtant d’un tel mets.
7983
J’en ai mangé cette échancrure ;
7984
Le reste vous sera suffisante pâture.
7985
Descendez dans un seau que j’ai mis là exprès. »
7986
Bien qu’au moins mal qu’il pût il ajustât l’histoire,
7987
Le Loup fut un sot de le croire :
7988
Il descend ; et son poids, emportant l’autre part,
7989
Reguinde en haut maître Renard.
7990
Ne nous en moquons point : nous nous laissons séduire
7991
Sur aussi peu de fondement ;
7992
Et chacun croit fort aisément
7993
Ce qu’il craint et ce qu’il désire.
Le Paysan du Danube
7994
Il ne faut point juger des gens sur l’apparence.
7995
Le conseil en est bon ; mais il n’est pas nouveau.
7996
Jadis l’erreur du Souriceau
7997
Me servit à prouver le discours que j’avance :
7998
J’ai, pour le fonder à présent,
7999
Le bon Socrate, Ésope, et certain Paysan
8000
Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle
8001
Nous fait un portrait fort fidèle.
8002
On connaît les premiers : quant à l’autre, voici
8003
Le personnage en raccourci.
8004
Son menton nourrissait une barbe touffue ;
8005
Toute sa personne velue
8006
Représentait un ours, mais un ours mal léché :
8007
Sous un sourcil épais il avait l’œil caché,
8008
Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,
8009
Portait sayon de poil de chèvre,
8010
Et ceinture de joncs marins.
8011
Cet homme ainsi bâti fut député des villes
8012
Que lave le Danube. Il n’était point d’asiles
8013
Où l’avarice des Romains
8014
Ne pénétrât alors, et ne portât les mains.
8015
Le député vint donc, et fit cette harangue :
8016
« Romains, et vous, Sénat, assis pour m’écouter,
8017
Je supplie avant tout les Dieux de m’assister :
8018
Veuillent les Immortels, conducteurs de ma langue,
8019
Que je ne dise rien qui doive être repris !
8020
Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits
8021
Que tout mal et toute injustice :
8022
Faute d’y recourir, on viole leurs lois.
8023
Témoin nous que punit la romaine avarice :
8024
Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits,
8025
L’instrument de notre supplice.
8026
Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
8027
Ne transporte chez vous les pleurs et la misère,
8028
Et mettant en nos mains, par un juste retour,
8029
Les armes dont se sert sa vengeance sévère,
8030
Il ne vous fasse, en sa colère,
8031
Nos esclaves à votre tour.
8032
Et pourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu’on me die
8033
En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.
8034
Quel droit vous a rendus maîtres de l’Univers ?
8035
Pourquoi venir troubler une innocente vie ?
8036
Nous cultivions en paix d’heureux champs ; et nos mains
8037
Étaient propres aux arts, ainsi qu’au labourage.
8038
Qu’avez-vous appris aux Germains ?
8039
Ils ont l’adresse et le courage :
8040
S’ils avaient eu l’avidité,
8041
Comme vous, et la violence,
8042
Peut-être en votre place ils auraient la puissance,
8043
Et sauraient en user sans inhumanité.
8044
Celle que vos préteurs ont sur nous exercée
8045
N’entre qu’à peine en la pensée.
8046
La majesté de vos autels
8047
Elle-même en est offensée ;
8048
Car sachez que les Immortels
8049
Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples,
8050
Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur,
8051
De mépris d’eux, et de leurs temples,
8052
D’avarice qui va jusque à la fureur.
8053
Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :
8054
La terre et le travail de l’homme
8055
Font pour les assouvir des efforts superflus.
8056
Retirez-les : on ne veut plus
8057
Cultiver pour eux les campagnes ;
8058
Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;
8059
Nous laissons nos chères compagnes ;
8060
Nous ne conversons plus qu’avec des ours affreux,
8061
Découragés de mettre au jour des malheureux,
8062
Et de peupler pour Rome un pays qu’elle opprime.
8063
Quant à nos enfants déjà nés,
8064
Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés :
8065
Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime.
8066
Retirez-les : ils ne nous apprendront
8067
Que la mollesse et que le vice ;
8068
Les Germains comme eux deviendront
8069
Gens de rapine et d’avarice.
8070
C’est tout ce que j’ai vu dans Rome à mon abord.
8071
N’a-t-on point de présent à faire,
8072
Point de pourpre à donner ? c’est en vain qu’on espère
8073
Quelque refuge aux lois : encore leur ministère
8074
A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort,
8075
Doit commencer à vous déplaire.
8076
Je finis. Punissez de mort
8077
Une plainte un peu trop sincère. »
8078
À ces mots, il se couche : et chacun étonné
8079
Admire le grand cœur, le bon sens, l’éloquence,
8080
Du sauvage ainsi prosterné.
8081
On le créa patrice ; et ce fut la vengeance
8082
Qu’on crut qu’un tel discours méritait. On choisit
8083
D’autres préteurs ; et par écrit
8084
Le Sénat demanda ce qu’avait dit cet homme,
8085
Pour servir de modèle aux parleurs à venir.
8086
On ne sut pas longtemps à Rome
8087
Cette éloquence entretenir.
Le Vieillard et les trois jeunes Hommes
8088
Un octogénaire plantait.
8089
« Passe encore de bâtir ; mais planter à cet âge ! »
8090
Disaient trois Jouvenceaux, enfants du voisinage :
8091
Assurément il radotait.
8092
« Car, au nom des Dieux, je vous prie,
8093
Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?
8094
Autant qu’un patriarche il vous faudrait vieillir.
8095
À quoi bon charger votre vie
8096
Des soins d’un avenir qui n’est pas fait pour vous ?
8097
Ne songez désormais qu’à vos erreurs passées ;
8098
Quittez le long espoir et les vastes pensées ;
8099
Tout cela ne convient qu’à nous.
8100
– Il ne convient pas à vous-mêmes,
8101
Repartit le Vieillard. Tout établissement
8102
Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes
8103
De vos jours et des miens se joue également.
8104
Nos termes sont pareils par leur courte durée.
8105
Qui de nous des clartés de la voûte azurée
8106
Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment
8107
Qui vous puisse assurer d’un second seulement ?
8108
Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :
8109
Eh bien ! défendez-vous au sage
8110
De se donner des soins pour le plaisir d’autrui ?
8111
Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui :
8112
J’en puis jouir demain, et quelques jours encore ;
8113
Je puis enfin compter l’aurore
8114
Plus d’une fois sur vos tombeaux. »
8115
Le Vieillard eut raison ; l’un des trois Jouvenceaux
8116
Se noya dès le port, allant à l’Amérique ;
8117
L’autre, afin de monter aux grandes dignités,
8118
Dans les emplois de Mars servant la République
8119
Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;
8120
Le troisième tomba d’un arbre
8121
Que lui-même il voulut enter ;
8122
Et, pleurés du Vieillard, il grava sur leur marbre
8123
Ce que je viens de raconter.
Les Souris et le Chat-Huant
8124
Il ne faut jamais dire aux gens :
8125
« Écoutez un bon mot, oyez une merveille. »
8126
Savez-vous si les écoutants
8127
En feront une estime à la vôtre pareille ?
8128
Voici pourtant un cas qui peut être excepté :
8129
Je le maintiens prodige et tel que d’une fable
8130
Il a l’air et les traits encore que véritable.
8131
On abattit un pin pour son antiquité,
8132
Vieux palais d’un Hibou, triste et sombre retraite
8133
De l’oiseau qu’Atropos prend pour son interprète.
8134
Dans son tronc caverneux et miné par le temps,
8135
Logeaient, entre autres habitants,
8136
Force Souris sans pieds, toutes rondes de graisse.
8137
L’oiseau les nourrissait parmi des tas de blé,
8138
Et de son bec avait leur troupeau mutilé.
8139
Cet oiseau raisonnait, il faut qu’on le confesse.
8140
En son temps, aux Souris le compagnon chassa :
8141
Les premières qu’il prit du logis échappées,
8142
Pour y remédier, le drôle estropia
8143
Tout ce qu’il prit ensuite ; et leurs jambes coupées
8144
Firent qu’il les mangeait à sa commodité,
8145
Aujourd’hui l’une et demain l’autre.
8146
Tout manger à la fois, l’impossibilité
8147
S’y trouvait, joint aussi le soin de sa santé.
8148
Sa prévoyance allait aussi loin que la nôtre :
8149
Elle allait jusqu’à leur porter
8150
Vivres et grains pour subsister.
8151
Puis, qu’un Cartésien s’obstine
8152
À traiter ce Hibou de montre et de machine !
8153
Quel ressort lui pouvait donner
8154
Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ?
8155
Si ce n’est pas là raisonner,
8156
La raison m’est chose inconnue.
8157
Voyez que d’arguments il fit :
8158
« Quand ce peuple est pris, il s’enfuit ;
8159
Donc il faut le croquer aussitôt qu’on le happe.
8160
Tout ? il est impossible. Et puis, pour le besoin
8161
N’en dois-je pas garder ? Donc il faut avoir soin
8162
De le nourrir sans qu’il échappe.
8163
Mais comment ? Ôtons-lui les pieds. » Or, trouvez-moi
8164
Chose par les humains à sa fin mieux conduite.
8165
Quel autre art de penser Aristote et sa suite
8166
Enseignent-ils, par votre foi ?
Épilogue
8167
C’est ainsi que ma Muse, aux bords d’une onde pure,
8168
Traduisait en langue des Dieux
8169
Tout ce que disent sous les cieux
8170
Tant d’êtres empruntant la voix de la nature.
8171
Truchement de peuples divers,
8172
Je les faisais servir d’acteurs en mon ouvrage :
8173
Car tout parle dans l’Univers :
8174
Il n’est rien qui n’ait son langage.
8175
Plus éloquents chez eux qu’ils ne sont dans mes vers,
8176
Si ceux que j’introduis me trouvent peu fidèle,
8177
Si mon œuvre n’est pas un assez bon modèle,
8178
J’ai du moins ouvert le chemin :
8179
D’autres pourront y mettre une dernière main.
8180
Favoris des neuf Sœurs, achevez l’entreprise :
8181
Donnez mainte leçon que j’ai sans doute omise ;
8182
Sous ces inventions il faut l’envelopper.
8183
Mais vous n’avez que trop de quoi vous occuper :
8184
Pendant le doux emploi de ma Muse innocente,
8185
Louis dompte l’Europe ; et, d’une main puissante
8186
Il conduit à leur fin les plus nobles projets
8187
Qu’ait jamais formés un monarque.
8188
Favoris des neuf Sœurs, ce sont là des sujets
8189
Vainqueurs du Temps et de la Parque.
Livre douzième
Les Compagnons d’Ulysse
8190
À Monseigneur Le Duc de Bourgogne
8191
Prince, l’unique objet du soin des Immortels,
8192
Souffrez que mon encens parfume vos Autels.
8193
Je vous offre un peu tard ces présents de ma Muse ;
8194
Les ans et les travaux me serviront d’excuse :
8195
Mon esprit diminue, au lieu qu’à chaque instant
8196
On aperçoit le vôtre aller en augmentant :
8197
Il ne va pas ; il court, il semble avoir des ailes.
8198
Le héros dont il tient des qualités si belles
8199
Dans le métier de Mars brûle d’en faire autant :
8200
Il ne tient pas à lui que, forçant la victoire,
8201
Il ne marche à pas de géant
8202
Dans la carrière de la gloire.
8203
Quelque dieu le retient : c’est notre Souverain,
8204
Lui qu’un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin.
8205
Cette rapidité fut alors nécessaire ;
8206
Peut-être elle serait aujourd’hui téméraire.
8207
Je m’en tais ; aussi bien les Ris et les Amours
8208
Ne sont pas soupçonnés d’aimer les longs discours.
8209
De ces sortes de dieux votre cour se compose :
8210
Ils ne vous quittent point. Ce n’est pas qu’après tout
8211
D’autres divinités n’y tiennent le haut bout :
8212
Le Sens et la Raison y règlent toute chose.
8213
Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs,
8214
Imprudents et peu circonspects,
8215
S’abandonnèrent à des charmes
8216
Qui métamorphosaient en bêtes les humains.
8217
Les Compagnons d’Ulysse, après dix ans d’alarmes,
8218
Erraient au gré du vent, de leur sort incertain.
8219
Ils abordèrent un rivage
8220
Où la fille du Dieu du jour,
8221
Circé, tenait alors sa Cour.
8222
Elle leur fit prendre un breuvage
8223
Délicieux, mais plein d’un funeste poison.
8224
D’abord ils perdent la raison ;
8225
Quelques moments après leur corps et leur visage
8226
Prennent l’air et les traits d’animaux différents :
8227
Les voilà devenus ours, lions, éléphants ;
8228
Les uns sous une masse énorme,
8229
Les autres sous une autre forme :
8230
Il s’en vit de petits ;
exemplum, ut talpa.
8231
Le seul Ulysse en échappa ;
8232
Il sut se défier de la liqueur traîtresse.
8233
Comme il joignait à la sagesse
8234
La mine d’un héros et le doux entretien,
8235
Il fit tant que l’enchanteresse
8236
Prit un autre poison peu différent du sien.
8237
Une déesse dit tout ce qu’elle a dans l’âme :
8238
Celle-ci déclara sa flamme.
8239
Ulysse était trop fin pour ne pas profiter
8240
D’une pareille conjoncture :
8241
Il obtint qu’on rendrait à ces Grecs leur figure.
8242
« Mais la voudront-ils bien, dit la Nymphe, accepter ?
8243
Allez le proposer de ce pas à la troupe. »
8244
Ulysse y court, et dit : « L’empoisonneuse coupe
8245
À son remède encore ; et je viens vous l’offrir :
8246
Chers amis, voulez-vous hommes redevenir ?
8247
On vous rend déjà la parole. »
8248
Le Lion dit, pensant rugir :
8249
« Je n’ai pas la tête si folle ;
8250
Moi renoncer aux dons que je viens d’acquérir ?
8251
J’ai griffe et dent, et mets en pièces qui m’attaque.
8252
Je suis roi : deviendrai-je un citadin d’Ithaque ?
8253
Tu me rendras peut-être encore simple soldat :
8254
Je ne veux point changer d’état. »
8255
Ulysse du Lion court à l’Ours : « Eh ! mon frère,
8256
Comme te voilà fait ! je t’ai vu si joli !
8257
– Ah ! vraiment nous y voici !
8258
Reprit l’Ours à sa manière.
8259
Comme me voilà fait ! comme doit être un ours.
8260
Qui t’a dit qu’une forme est plus belle qu’une autre ?
8261
Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ?
8262
Je me rapporte aux yeux d’une Ourse mes amours.
8263
Te déplaisais-je ? va-t’en, suis ta route et me laisse.
8264
Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse ;
8265
Et te dis tout net et tout plat :
8266
Je ne veux point changer d’état. »
8267
Le prince grec au Loup va proposer l’affaire ;
8268
Il lui dit, au hasard d’un semblable refus :
8269
« Camarade, je suis confus
8270
Qu’une jeune et belle bergère
8271
Conte aux échos les appétits gloutons
8272
Qui t’ont fait manger ses moutons.
8273
Autrefois on t’eût vu sauver sa bergerie :
8274
Tu menais une honnête vie.
8275
Quitte ces bois, et redeviens,
8276
Au lieu de loup, homme de bien.
8277
– En est-il ? dit le Loup : pour moi, je n’en vois guère.
8278
Tu t’en viens me traiter de bête carnassière ;
8279
Toi qui parles, qu’es-tu ? N’auriez-vous pas, sans moi,
8280
Mangé ces animaux que plaint tout le village ?
8281
Si j’étais homme, par ta foi,
8282
Aimerais-je moins le carnage ?
8283
Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous :
8284
Ne vous êtes-vous pas l’un à l’autre des loups ?
8285
Tout bien considéré, je te soutiens en somme
8286
Que, scélérat pour scélérat,
8287
Il vaut mieux être un loup qu’un homme :
8288
Je ne veux point changer d’état. »
8289
Ulysse fit à tous une même semonce :
8290
Chacun d’eux fit même réponse,
8291
Autant le grand que le petit.
8292
La liberté, les bois, suivre leur appétit,
8293
C’était leurs délices suprêmes ;
8294
Tous renonçaient au Lois des belles actions.
8295
Ils croyaient s’affranchir, suivants leurs passions :
8296
Ils étaient esclaves d’eux-mêmes.
8297
Prince, j’aurais voulu vous choisir un sujet
8298
Où je pusse mêler le plaisant à l’utile :
8299
C’était sans doute un beau projet
8300
Si ce choix eût été facile.
8301
Les Compagnons d’Ulysse enfin se sont offerts ;
8302
Ils ont force pareils en ce bas Univers :
8303
Gens à qui j’impose pour peine
8304
Votre censure et votre haine.
Le Chat et les deux Moineaux
8305
À Monseigneur le duc de Bourgogne
8306
Un Chat, contemporain d’un fort jeune Moineau,
8307
Fut logé près de lui dès l’âge du berceau :
8308
La cage et le panier avaient mêmes pénates.
8309
Le Chat était souvent agacé par l’oiseau :
8310
L’un s’escrimait du bec, l’autre jouait des pattes.
8311
Ce dernier toutefois épargnait son ami,
8312
Ne le corrigeant qu’à demi :
8313
Il se fût fait un grand scrupule
8314
D’armer de pointes sa férule.
8315
Le Passereau, moins circonspect,
8316
Lui donnait force coups de bec.
8317
En sage et discrète personne,
8318
Maître Chat excusait ces jeux :
8319
Entre amis, il ne faut jamais qu’on s’abandonne
8320
Aux traits d’un courroux sérieux.
8321
Comme ils se connaissaient tous deux dès leur bas âge,
8322
Une longue habitude en paix les maintenait ;
8323
Jamais en vrai combat le jeu ne se tournait :
8324
Quand un Moineau du voisinage
8325
S’en vint les visiter, et se fit compagnon
8326
Du pétulant Pierrot et du sage Raton.
8327
Entre les deux oiseaux il arriva querelle ;
8328
Et Raton de prendre parti.
8329
« Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle,
8330
D’insulter ainsi notre ami !
8331
Le Moineau du voisin viendra manger le nôtre ?
8332
Non, de par tous les chats ! » Entrant lors au combat,
8333
Il croque l’étranger. « Vraiment, dit maître Chat,
8334
Les Moineaux ont un goût exquis et délicat ! »
8335
Cette réflexion fit aussi croquer l’autre.
8336
Quelle Morale puis-je inférer de ce fait ?
8337
Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait.
8338
J’en crois voir quelques traits ; mais leur ombre m’abuse.
8339
Prince, vous les aurez incontinent trouvés :
8340
Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma Muse :
8341
Elle et ses sœurs n’ont pas l’esprit que vous avez.
Le Thésauriseur et le Singe
8342
Un Homme accumulait. On sait que cette erreur
8343
Va souvent jusqu’à la fureur.
8344
Celui-ci ne songeait que ducats et pistoles.
8345
Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu’ils sont frivoles.
8346
Pour sûreté de son trésor,
8347
Notre avare habitait un lieu dont Amphitrite
8348
Défendait aux voleurs de toutes parts l’abord.
8349
Là, d’une volupté selon moi fort petite,
8350
Et selon lui fort grande, il entassait toujours :
8351
Il passait les nuits et les jours
8352
À compter, calculer, supputer sans relâche,
8353
Calculant, supputant, comptant comme à la tâche ;
8354
Car il trouvait toujours du mécompte à son fait.
8355
Un gros Singe plus sage, à mon sens, que son maître,
8356
Jetait quelque doublon toujours par la fenêtre
8357
Et rendait le compte imparfait :
8358
La chambre, bien cadenassée,
8359
Permettait de laisser l’argent sur le comptoir.
8360
Un beau jour dom Bertrand se mit dans la pensée
8361
D’en faire un sacrifice au liquide manoir.
8362
Quant à moi, lorsque je compare
8363
Les plaisirs de ce Singe à ceux de cet avare,
8364
Je ne sais bonnement auquel donner le prix :
8365
Dom Bertrand gagnerait près de certains esprits ;
8366
Les raisons en seraient trop longues à déduire.
8367
Un jour donc l’animal, qui ne songeait qu’à nuire,
8368
Détachait du monceau, tantôt quelque doublon,
8369
Un jacobus, un ducaton ;
8370
Et puis quelque noble à la rose
8371
Éprouvait son adresse et sa force à jeter
8372
Ces morceaux de métal, qui se font souhaiter
8373
Par les humains sur toute chose.
8374
S’il n’avait entendu son compteur à la fin
8375
Mettre la clef dans la serrure,
8376
Les ducats auraient tous pris le même chemin,
8377
Et couru la même aventure ;
8378
Il les aurait fait tous voler jusqu’au dernier
8379
Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage.
8380
Dieu veuille préserver maint et maint financier
8381
Qui n’en fait pas meilleur usage !
Les deux Chèvres
8382
Dès que les chèvres ont brouté,
8383
Certain esprit de liberté
8384
Leur fait chercher fortune : elles vont en voyage
8385
Vers les endroits du pâturage
8386
Les moins fréquentés des humains :
8387
Là, s’il est quelque lieu sans route et sans chemins,
8388
Un rocher, quelque mont pendant en précipices,
8389
C’est où ces dames vont promener leurs caprices.
8390
Rien ne peut arrêter cet animal grimpant.
8391
Deux Chèvres donc s’émancipant,
8392
Toutes deux ayant patte blanche,
8393
Quittèrent les bas prés, chacune de sa part :
8394
L’une vers l’autre allait pour quelque bon hasard.
8395
Un ruisseau se rencontre, et pour pont une planche.
8396
Deux belettes à peine auraient passé de front
8397
Sur ce pont :
8398
D’ailleurs, l’onde rapide et le ruisseau profond
8399
Devaient faire trembler de peur ces amazones.
8400
Malgré tant de dangers, l’une de ces personnes
8401
Pose un pied sur la planche, et l’autre en fait autant.
8402
Je m’imagine voir, avec Louis le Grand,
8403
Philippe Quatre qui s’avance
8404
Dans l’île de la Conférence.
8405
Ainsi s’avançaient pas à pas,
8406
Nez à nez, nos aventurières,
8407
Qui, toutes deux étant fort fières,
8408
Vers le milieu du pont ne se voulurent pas
8409
L’une à l’autre céder. Elles avaient la gloire
8410
De compter dans leur race, à ce que dit l’histoire,
8411
L’une, certaine Chèvre, au mérite sans pair,
8412
Dont Polyphème fit présent à Galatée,
8413
Et l’autre la chèvre Amalthée,
8414
Par qui fut nourri Jupiter.
8415
Faute de reculer, leur chute fut commune :
8416
Toutes deux tombèrent dans l’eau.
8417
Cet accident n’est pas nouveau
8418
Dans le chemin de la fortune.
À Monseigneur le Duc de Bourgogne
8419
qui avait demandé à M. de la Fontaine
8420
une fable qui fût nommée
Le Chat et la Souris.
8421
Pour plaire au jeune prince à qui la Renommée
8422
Destine un temple en mes écrits,
8423
Comment composerai-je une fable nommée
8424
Le Chat et la Souris ?
8425
Dois-je représenter dans ces vers une belle
8426
Qui, douce en apparence, et toutefois cruelle,
8427
Va se jouant des cœurs que ses charmes ont pris
8428
Comme le Chat et la Souris ?
8429
Prendrai-je pour sujet les jeux de la Fortune ?
8430
Rien ne lui convient mieux : et c’est chose commune
8431
Que de lui voir traiter ceux qu’on croit ses amis
8432
Comme le Chat fait la Souris.
8433
Introduirai-je un roi qu’entre ses favoris
8434
Elle respecte seul, roi qui fixe sa roue,
8435
Qui n’est point empêché d’un monde d’ennemis,
8436
Et qui des plus puissants, quand il lui plaît, se joue
8437
Comme le Chat de la Souris ?
8438
Mais insensiblement, dans le tour que j’ai pris,
8439
Mon dessein se rencontre ; et, si je ne m’abuse,
8440
Je pourrais tout gâter par de plus longs récits.
8441
Le jeune prince alors se jouerait de ma Muse,
8442
Comme le Chat de la Souris.
Le vieux Chat et la jeune Souris
8443
Une jeune Souris, de peu d’expérience,
8444
Crut fléchir un vieux Chat, implorant sa clémence,
8445
Et payant de raisons le Raminagrobis :
8446
« Laissez-moi vivre : une souris
8447
De ma taille et de ma dépense
8448
Est-elle à charge en ce logis ?
8449
Affamerais-je, à votre avis,
8450
L’hôte et l’hôtesse, et tout leur monde ?
8451
D’un grain de blé je me nourris :
8452
Une noix me rend toute ronde.
8453
À présent je suis maigre ; attendez quelque temps :
8454
Réservez ce repas à messieurs vos enfants. »
8455
Ainsi parlait au Chat la Souris attrapée.
8456
L’autre lui dit : « Tu t’es trompée :
8457
Est-ce à moi que l’on tient de semblables discours ?
8458
Tu gagnerais autant de parler à des sourds.
8459
Chat, et vieux, pardonner ? cela n’arrive guères.
8460
Selon ces lois, descends là-bas,
8461
Meurs, et va-t’en, tout de ce pas,
8462
Haranguer les sœurs filandières :
8463
Mes enfants trouveront assez d’autres repas. »
8464
Il tint parole. Et pour ma fable
8465
Voici le sens moral qui peut y convenir :
8466
La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir :
8467
La vieillesse est impitoyable.
Le Cerf malade
8468
En pays pleins de cerfs, un cerf tomba malade.
8469
Incontinent maint camarade
8470
Accourt à son grabat le voir, le secourir,
8471
Le consoler du moins : multitude importune.
8472
« Eh ! messieurs, laissez-moi mourir :
8473
Permettez qu’en forme commune
8474
La Parque m’expédie, et finissez vos pleurs. »
8475
Point du tout : les consolateurs
8476
De ce triste devoir tout au long s’acquittèrent,
8477
Quand il plut à Dieu s’en allèrent :
8478
Ce ne fut pas sans boire un coup,
8479
C’est-à-dire sans prendre un droit de pâturage.
8480
Tout se mit à brouter les bois du voisinage.
8481
La pitance du Cerf en déchut de beaucoup ;
8482
Il ne trouva plus rien à frire :
8483
D’un mal il tomba dans un pire,
8484
Et se vit réduit à la fin
8485
À jeûner et mourir de faim.
8486
Il en coûte à qui vous réclame,
8487
Médecins du corps et de l’âme.
8488
Ô temps, ô mœurs ! j’ai beau crier,
8489
Tout le monde se fait payer.
La Chauve-Souris, le Buisson et le Canard
8490
Le Buisson, le Canard, et la Chauve-Souris,
8491
Voyant tous trois qu’en leur pays
8492
Ils faisaient petite fortune,
8493
Vont trafiquer au loin, et font bourse commune.
8494
Ils avaient des comptoirs, des facteurs, des agents
8495
Non moins soigneux qu’intelligents,
8496
Des registres exacts de mise et de recette.
8497
Tout allait bien, quand leur emplette,
8498
En passant par certains endroits
8499
Remplis d’écueils et fort étroits,
8500
Et de trajet très difficile,
8501
Alla tout emballée au fond des magasins
8502
Qui du Tartare sont voisins.
8503
Notre trio poussa maint regret inutile ;
8504
Ou plutôt il n’en poussa point :
8505
Le plus petit marchand est savant sur ce point.
8506
Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte.
8507
Celle que, par malheur, nos gens avaient soufferte
8508
Ne put se réparer : le cas fut découvert.
8509
Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource,
8510
Prêts à porter le bonnet vert.
8511
Aucun ne leur ouvrit sa bourse.
8512
Et le sort principal, et les gros intérêts,
8513
Et les sergents, et les procès,
8514
Et le créancier à la porte,
8515
Dès devant la pointe du jour
8516
N’occupaient le trio qu’à chercher maint détour
8517
Pour contenter cette cohorte.
8518
Le Buisson accrochait les passants à tous coups.
8519
« Messieurs, leur disait-il, de grâce, apprenez-nous
8520
En quel lieu sont les marchandises
8521
Que certains gouffres nous ont prises. »
8522
Le Plongeon sous les eaux s’en allait les chercher.
8523
L’oiseau Chauve-souris n’osait plus approcher
8524
Pendant le jour nulle demeure :
8525
Suivi de sergents à toute heure,
8526
En des trous il s’allait cacher.
8527
Je connais maint detteur qui n’est ni souris-chauve,
8528
Ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé,
8529
Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve
8530
Par un escalier dérobé.
La querelle des Chiens et des Chats et celle des Chats et des Souris
8531
La Discorde a toujours régné dans l’Univers,
8532
Notre monde en fournit mille exemples divers :
8533
Chez nous cette déesse a plus d’un tributaire.
8534
Commençons par les éléments :
8535
Vous serez étonnés de voir qu’à tous moments
8536
Ils seront appointés contraire.
8537
Outre ces quatre potentats,
8538
Combien d’êtres de tous états
8539
Se font une guerre éternelle !
8540
Autrefois un logis plein de Chiens et de Chats,
8541
Par cent arrêts rendus en forme solennelle,
8542
Vit terminer tous leurs débats.
8543
Le maître ayant réglé leurs emplois, leurs repas,
8544
Et menacé du fouet quiconque aurait querelle,
8545
Ces animaux vivaient entre eux comme cousins.
8546
Cette union si douce, et presque fraternelle,
8547
Édifiait tous les voisins.
8548
Enfin elle cessa. Quelque plat de potage,
8549
Quelque os, par préférence, à quelqu’un d’eux donné,
8550
Fit que l’autre parti s’en vint tout forcené
8551
Représenter un tel outrage.
8552
J’ai vu des chroniqueurs attribuer le cas
8553
Aux passe-droits qu’avait une chienne en gésine.
8554
Quoi qu’il en soit, cet altercas
8555
Mit en combustion la salle et la cuisine ;
8556
Chacun se déclara pour son chat, pour son chien.
8557
On fit un règlement dont les Chats se plaignirent,
8558
Et tout le quartier étourdirent.
8559
Leur avocat disait qu’il fallait bel et bien
8560
Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent.
8561
Dans un coin, où d’abord leurs agents les cachèrent ;
8562
Les Souris enfin les mangèrent.
8563
Autre procès nouveau. Le peuple souriquois
8564
En pâtit : maint vieux Chat, fin, subtil, et narquois,
8565
Et d’ailleurs en voulant à toute cette race,
8566
Les guetta, les prit, fit main basse.
8567
Le maître du logis ne s’en trouva que mieux.
8568
J’en reviens à mon dire. On ne voit, sous les Cieux
8569
Nul animal, nul être, aucune créature,
8570
Qui n’ait son opposé : c’est la loi de nature.
8571
D’en chercher la raison, ce sont soins superflus.
8572
Dieu fit bien ce qu’il fit, et je n’en sais pas plus.
8573
Ce que je sais, c’est qu’aux grosses paroles
8574
On en vient, sur un rien, plus des trois quarts du temps.
8575
Humains, il vous faudrait encore à soixante ans
8576
Renvoyer chez les barbacoles.
Le Loup et le Renard
8577
D’où vient que personne en la vie
8578
N’est satisfait de son état ?
8579
Tel voudrait bien être soldat
8580
À qui le soldat porte envie.
8581
Certain Renard voulut, dit-on,
8582
Se faire loup. Eh ! qui peut dire
8583
Que pour le métier de mouton
8584
Jamais aucun loup ne soupire ?
8585
Ce qui m’étonne est qu’à huit ans
8586
Un prince en fable ait mis la chose,
8587
Pendant que sous mes cheveux blancs
8588
Je fabrique à force de temps
8589
Des vers moins sensés que sa prose.
8590
Les traits dans sa fable semés
8591
Ne sont en l’ouvrage du poète
8592
Ni tous ni si bien exprimés :
8593
Sa louange en est plus complète.
8594
De la chanter sur la musette,
8595
C’est mon talent ; mais je m’attends
8596
Que mon héros, dans peu de temps,
8597
Me fera prendre la trompette.
8598
Je ne suis pas un grand prophète :
8599
Cependant je lis dans les cieux
8600
Que bientôt ses faits glorieux
8601
Demanderont plusieurs Homères ;
8602
Et ce temps-ci n’en produit guères.
8603
Laissant à part tous ces mystères,
8604
Essayons de conter la fable avec succès.
8605
Le Renard dit au Loup : « Notre cher, pour tous mets
8606
J’ai souvent un vieux coq, ou de maigres poulets :
8607
C’est une viande qui me lasse.
8608
Tu fais meilleure chère avec moins de hasard :
8609
J’approche des maisons ; tu te tiens à l’écart.
8610
Apprends-moi ton métier, camarade, de grâce ;
8611
Rends-moi le premier de ma race
8612
Qui fournisse son croc de quelque mouton gras :
8613
Tu ne me mettras point au nombre des ingrats.
8614
– Je le veux, dit le Loup : il m’est mort un mien frère,
8615
Allons prendre sa peau, tu t’en revêtiras. »
8616
Il vint ; et le Loup dit : « Voici comme il faut faire,
8617
Si tu veux écarter les mâtins du troupeau. »
8618
Le Renard, ayant mis la peau,
8619
Répétait les leçons que lui donnait son maître.
8620
D’abord il s’y prit mal, puis un peu mieux, puis bien.
8621
Puis enfin il n’y manqua rien.
8622
À peine il fut instruit autant qu’il pouvait l’être,
8623
Qu’un troupeau s’approcha. Le nouveau loup y court
8624
Et répand la terreur dans les lieux d’alentour.
8625
Tel, vêtu des armes d’Achille,
8626
Patrocle mit l’alarme au camp et dans la ville :
8627
Mères, brus et vieillards, au temple couraient tous.
8628
L’ost au peuple bêlant crut voir cinquante loups :
8629
Chien, berger et troupeau, tout fuit vers le village,
8630
Et laisse seulement une brebis pour gage.
8631
Le larron s’en saisit. À quelque pas de là
8632
Il entendit chanter un coq du voisinage.
8633
Le disciple aussitôt droit au coq s’en alla,
8634
Jetant bas sa robe de classe,
8635
Oubliant les brebis, les leçons, le régent,
8636
Et courant d’un pas diligent.
8637
Que sert-il qu’on se contrefasse ?
8638
Prétendre ainsi changer est une illusion :
8639
L’on reprend sa première trace
8640
À la première occasion.
8641
De votre esprit, que nul autre n’égale,
8642
Prince, ma Muse tient tout entier ce projet :
8643
Vous m’avez donné le sujet,
8644
Le dialogue, et la morale.
L’Écrevisse et sa Fille
8645
Les Sages quelquefois, ainsi que l’Écrevisse,
8646
Marchent à reculons, tournent le dos au port.
8647
C’est l’art des matelots : c’est aussi l’artifice
8648
De ceux qui, pour couvrir quelque puissant effort,
8649
Envisagent un point directement contraire,
8650
Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire.
8651
Mon sujet est petit, cet accessoire est grand :
8652
Je pourrais l’appliquer à certain conquérant
8653
Qui tout seul déconcerte une ligue à cent têtes.
8654
Ce qu’il n’entreprend pas, et ce qu’il entreprend,
8655
N’est d’abord qu’un secret, puis devient des conquêtes.
8656
En vain l’on a les yeux sur ce qu’il veut cacher,
8657
Ce sont arrêts du Sort qu’on ne peut empêcher :
8658
Le torrent à la fin devient insurmontable.
8659
Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter.
8660
Louis et le Destin me semblent de concert
8661
Entraîner l’Univers. Venons à notre fable.
8662
Mère Écrevisse un jour à sa fille disait :
8663
« Comme tu vas, bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit ?
8664
– Et comme vous allez vous-même ! dit la fille :
8665
Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille ?
8666
Veut-on que j’aille droit quand on y va tortu ? »
8667
Elle avait raison : la vertu
8668
De tout exemple domestique
8669
Est universelle, et s’applique
8670
En bien, en mal, en tout ; fait des sages, des sots ;
8671
Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos
8672
À son but, j’y reviens ; la méthode en est bonne,
8673
Surtout au métier de Bellone :
8674
Mais il faut le faire à propos.
L’Aigle et la Pie
8675
L’Aigle, reine des airs, avec Margot la pie,
8676
Différentes d’humeur, de langage, et d’esprit
8677
Et d’habit,
8678
Traversaient un bout de prairie.
8679
Le hasard les assemble en un coin détourné.
8680
L’Agasse eut peur, mais l’Aigle, ayant fort bien dîné,
8681
La rassure, et lui dit : « Allons de compagnie :
8682
Si le maître des Dieux assez souvent s’ennuie,
8683
Lui qui gouverne l’Univers,
8684
J’en puis bien faire autant, moi qu’on sait qui le sers.
8685
Entretenez-moi donc, et sans cérémonie. »
8686
Caquet-bon-bec alors de jaser au plus dru,
8687
Sur ceci, sur cela, sur tout. L’homme d’Horace,
8688
Disant le bien, le mal, à travers champs, n’eût su
8689
Ce qu’en fait de babil y savait notre Agasse.
8690
Elle offre d’avertir de tout ce qui se passe,
8691
Sautant, allant de place en place,
8692
Bon espion, Dieu sait. Son offre ayant déplu,
8693
L’Aigle lui dit tout en colère :
8694
« Ne quittez point votre séjour,
8695
Caquet-bon-bec, ma mie : adieu ; je n’ai que faire
8696
D’une babillarde à ma cour :
8697
C’est un fort méchant caractère. »
8698
Margot ne demandait pas mieux.
8699
Ce n’est pas ce qu’on croit que d’entrer chez les Dieux :
8700
Cet honneur a souvent de mortelles angoisses.
8701
Rediseurs, espions, gens à l’air gracieux,
8702
Au cœur tout différent, s’y rendent odieux,
8703
Quoiqu’ainsi que la Pie il faille dans ces lieux
8704
Porter habit de deux paroisses.
Le Milan, le Roi, et le Chasseur
8705
À son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince de Conti
8706
Comme les Dieux sont bons, ils veulent que les Rois
8707
Le soient aussi : c’est l’indulgence
8708
Qui fait le plus beau de leurs droits,
8709
Non les douceurs de la vengeance :
8710
Prince, c’est votre avis. On sait que le courroux
8711
S’éteint en votre cœur sitôt qu’on l’y voit naître.
8712
Achille, qui du sien ne put se rendre maître,
8713
Fut par là moins Héros que vous.
8714
Ce titre n’appartient qu’à ceux d’entre les hommes
8715
Qui, comme en l’âge d’or, font cent biens ici-bas.
8716
Peu de grands sont nés tels en cet âge où nous sommes :
8717
L’Univers leur sait gré du mal qu’ils ne font pas.
8718
Loin que vous suiviez ces exemples,
8719
Mille actes généreux vous promettent des temples.
8720
Apollon, citoyen de ces augustes lieux,
8721
Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre.
8722
Je sais qu’on vous attend dans le palais des Dieux :
8723
Un siècle de séjour doit ici vous suffire.
8724
Hymen veut séjourner tout un siècle chez vous.
8725
Puissent ses plaisirs les plus doux
8726
Vous composer des destinées
8727
Par ce temps à peine bornées !
8728
Et la Princesse et vous n’en méritez pas moins.
8729
J’en prends ses charmes pour témoins ;
8730
Pour témoins j’en prends les merveilles
8731
Par qui le Ciel, pour vous prodigue en ses présents,
8732
De qualités qui n’ont qu’en vous seuls leurs pareilles
8733
Voulut orner vos jeunes ans.
8734
Bourbon de son esprit ces grâces assaisonne,
8735
Le Ciel joignit en sa personne
8736
Ce qui sait se faire estimer
8737
À ce qui sait se faire aimer :
8738
Il ne m’appartient pas d’étaler votre joie ;
8739
Je me tais donc, et vais rimer
8740
Ce que fit un oiseau de proie.
8741
Un Milan, de son nid antique possesseur,
8742
Étant pris vif par un Chasseur,
8743
D’en faire au Prince un don cet homme se propose.
8744
La rareté du fait donnait prix à la chose,
8745
L’oiseau, par le Chasseur humblement présenté,
8746
Si ce conte n’est apocryphe,
8747
Va tout droit imprimer sa griffe
8748
Sur le nez de Sa Majesté.
8749
– Quoi ! sur le nez du Roi ? – Du Roi même en personne.
8750
– Il n’avait donc alors ni sceptre ni couronne ?
8751
– Quand il en aurait eu, ç’aurait été tout un :
8752
Le nez royal fut pris comme un nez du commun.
8753
Dire des courtisans les clameurs et la peine
8754
Serait se consumer en efforts impuissants.
8755
Le Roi n’éclata point : les cris sont indécents
8756
À la Majesté souveraine.
8757
L’oiseau garda son poste : on ne put seulement
8758
Hâter son départ d’un moment.
8759
Son maître le rappelle, et crie, et se tourmente,
8760
Lui présente le leurre, et le poing ; mais en vain.
8761
On crut que jusqu’au lendemain
8762
Le maudit animal à la serre insolente
8763
Nicherait là malgré le bruit,
8764
Et sur le nez sacré voudrait passer la nuit.
8765
Tâcher de l’en tirer irritait son caprice.
8766
Il quitte enfin le Roi, qui dit : « Laissez aller
8767
Ce Milan, et celui qui m’a cru régaler.
8768
Ils se sont acquittés tous deux de leur office,
8769
L’un en milan, et l’autre en citoyen des bois :
8770
Pour moi, qui sais comment doivent agir les Rois,
8771
Je les affranchis du supplice. »
8772
Et la cour d’admirer. Les courtisans ravis,
8773
Élèvent de tels faits, par eux si mal suivis :
8774
Bien peu, même des Rois, prendraient un tel modèle ;
8775
Et le veneur l’échappa belle,
8776
Coupable seulement, tant lui que l’animal,
8777
D’ignorer le danger d’approcher trop du maître.
8778
Ils n’avaient appris à connaître
8779
Que les hôtes des bois : était-ce un si grand mal ?
8780
Pilpay fait près du Gange arriver l’aventure.
8781
Là, nulle humaine Créature
8782
Ne touche aux animaux pour leur sang épancher :
8783
Le Roi même ferait scrupule d’y toucher.
8784
« Savons-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie
8785
N’était point au siège de Troie ?
8786
Peut-être y tint-il lieu d’un prince ou d’un héros
8787
Des plus huppés et des plus hauts :
8788
Ce qu’il fut autrefois il pourra l’être encore.
8789
Nous croyons, après Pythagore,
8790
Qu’avec les animaux de forme nous changeons :
8791
Tantôt milans, tantôt pigeons,
8792
Tantôt humains, puis volatiles
8793
Ayant dans les airs leurs familles. »
8794
Comme l’on conte en deux façons
8795
L’accident du Chasseur, voici l’autre manière.
8796
Un certain fauconnier ayant pris, ce dit-on,
8797
À la chasse un Milan (ce qui n’arrive guère),
8798
En voulut au Roi faire un don,
8799
Comme de chose singulière :
8800
Ce cas n’arrive pas quelquefois en cent ans ;
8801
C’est le non plus ultra de la fauconnerie.
8802
Ce Chasseur perce donc un gros de courtisans,
8803
Plein de zèle, échauffé, s’il le fut de sa vie.
8804
Par ce parangon des présents
8805
Il croyait sa fortune faite :
8806
Quand l’animal porte-sonnette,
8807
Sauvage encore et tout grossier,
8808
Avec ses ongles tout d’acier,
8809
Prend le nez du Chasseur, happe le pauvre sire.
8810
Lui de crier ; chacun de rire,
8811
Monarque et courtisans. Qui n’eût ri ? Quant à moi,
8812
Je n’en eusse quitté ma part pour un empire.
8813
Qu’un pape rie, en bonne foi
8814
Je ne l’ose assurer ; mais je tiendrais un roi
8815
Bien malheureux, s’il n’osait rire :
8816
C’est le plaisir des Dieux. Malgré son noir souci,
8817
Jupiter et le peuple immortel rit aussi.
8818
Il en fit des éclats, à ce que dit l’histoire,
8819
Quand Vulcain, clopinant, lui vint donner à boire.
8820
Que le peuple immortel se montrât sage, ou non,
8821
J’ai changé mon sujet avec juste raison ;
8822
Car, puisqu’il s’agit de morale,
8823
Que nous eût du Chasseur l’aventure fatale
8824
Enseigné de nouveau ? L’on a vu de tout temps
8825
Plus de sots fauconniers que de rois indulgents.
Le Renard, les Mouches, et le Hérisson
8826
Aux traces de son sang un vieux hôte des bois,
8827
Renard fin, subtil et matois,
8828
Blessé par des chasseurs et tombé dans la fange,
8829
Autrefois attira ce parasite ailé
8830
Que nous avons mouche appelé.
8831
Il accusait les Dieux, et trouvait fort étrange
8832
Que le Sort à tel point le voulût affliger,
8833
Et le fit aux mouches manger.
8834
« Quoi ! se jeter sur moi, sur moi le plus habile
8835
De tous les hôtes des forêts !
8836
Depuis quand les renards sont-ils un si bon mets ?
8837
Et que me sert ma queue ? est-ce un poids inutile ?
8838
Va ! le Ciel te confonde, animal importun !
8839
Que ne vis-tu sur le commun ? »
8840
Un Hérisson du voisinage,
8841
Dans mes vers nouveau personnage,
8842
Voulut le délivrer de l’importunité
8843
Du peuple plein d’avidité.
8844
« Je les vais de mes dards enfiler par centaines,
8845
Voisin Renard, dit-il, et terminer tes peines.
8846
– Garde-t’en bien, dit l’autre ; ami, ne le fais pas.
8847
Laisse-les, je te prie, achever leurs repas.
8848
Ces animaux sont soûls ; une troupe nouvelle
8849
Viendrait fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle. »
8850
Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas :
8851
Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats.
8852
Aristote appliquait cet apologue aux hommes.
8853
Les exemples en sont communs,
8854
Surtout au pays où nous sommes.
8855
Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.
L’Amour et la Folie
8856
Tout est mystère dans l’Amour,
8857
Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance :
8858
Ce n’est pas l’ouvrage d’un jour
8859
Que d’épuiser cette science.
8860
Je ne prétends donc point tout expliquer ici :
8861
Mon but est seulement de dire, à ma manière,
8862
Comment l’aveugle que voici
8863
(C’est un Dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière :
8864
Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien ;
8865
J’en fais juge un amant, et ne décide rien.
8866
La Folie et l’Amour jouaient un jour ensemble :
8867
Celui-ci n’était pas encore privé des yeux.
8868
Une dispute vint : l’Amour veut qu’on assemble
8869
Là-dessus le conseil des Dieux ;
8870
L’autre n’eut pas la patience ;
8871
Elle lui donne un coup si furieux,
8872
Qu’il en perd la clarté des cieux.
8873
Vénus en demande vengeance.
8874
Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris :
8875
Les Dieux en furent étourdis,
8876
Et Jupiter, et Némésis,
8877
Et les Juges d’Enfer ; enfin toute la bande.
8878
Elle représenta l’énormité du cas ;
8879
Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas :
8880
Nulle peine n’était pour ce crime assez grande :
8881
Le dommage devait être aussi réparé.
8882
Quand on eut bien considéré
8883
L’intérêt du public, celui de la patrie,
8884
Le résultat enfin de la suprême cour
8885
Fut de condamner la Folie
8886
À servir de guide à l’Amour.
Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat
8887
À Madame de la Sablière
8888
Je vous gardais un temple dans mes vers :
8889
Il n’eût fini qu’avecque l’Univers.
8890
Déjà ma main en fondait la durée
8891
Sur ce bel Art qu’ont les Dieux inventé,
8892
Et sur le nom de la Divinité
8893
Que dans ce temple on aurait adorée.
8894
Sur le portail j’aurais ces mots écrits
8895
Palais sacré de la déesse Iris ;
8896
Non celle-là qu’a Junon à ses gages ;
8897
Car Junon même et le maître des Dieux
8898
Serviraient l’autre, et seraient glorieux
8899
Du seul honneur de porter ses messages.
8900
L’apothéose à la voûte eût paru ;
8901
Là, tout l’Olympe en pompe eût été vu
8902
Plaçant Iris sous un dais de lumière.
8903
Les murs auraient amplement contenu
8904
Toute sa vie ; agréable matière,
8905
Mais peu féconde en ces événements
8906
Qui des États font les renversements.
8907
Au fond du temple eût été son image :
8908
Avec ses traits, son souris, ses appas,
8909
Son art de plaire et de n’y penser pas,
8910
Ses agréments à qui tout rend hommage.
8911
J’aurais fait voir à ses pieds des mortels
8912
Et des héros, des demi-dieux encore,
8913
Même des dieux : ce que le monde adore
8914
Vient quelquefois parfumer ses autels.
8915
J’eusse en ses yeux fait briller de son âme
8916
Tous les trésors, quoique imparfaitement :
8917
Car ce cœur vif et tendre infiniment,
8918
Pour ses amis, et non point autrement ;
8919
Car cet esprit, qui, né du firmament,
8920
A beauté d’homme avec grâces de femme,
8921
Ne se peut pas, comme on veut exprimer.
8922
Ô vous, Iris, qui savez tout charmer,
8923
Qui savez plaire en un degré suprême,
8924
Vous que l’on aime à l’égal de soi-même
8925
(Ceci soit dit sans nul soupçon d’amour ;
8926
Car c’est un mot banni de votre cour,
8927
Laissons-le donc), agréez que ma Muse
8928
Ce que chez vous nous voyons estimer
8929
Achève un jour cette ébauche confuse.
8930
J’en ai placé l’idée et le projet,
8931
Pour plus de grâce, au devant d’un sujet
8932
Où l’amitié donne de telles marques,
8933
Et d’un tel prix, que leur simple récit
8934
Peut quelque temps amuser votre esprit.
8935
Non que ceci se passe entre monarques :
8936
N’est pas un roi qui ne sait point aimer :
8937
C’est un mortel qui sait mettre sa vie
8938
Pour son ami. J’en vois peu de si bons.
8939
Quatre animaux, vivants de compagnie,
8940
Vont aux humains en donner des leçons.
8941
La Gazelle, le Rat, le Corbeau, la Tortue,
8942
Vivaient ensemble unis : douce société.
8943
Le choix d’une demeure aux humains inconnue
8944
Assurait leur félicité.
8945
Mais quoi ! l’homme découvre enfin toutes retraites.
8946
Soyez au milieu des déserts,
8947
Au fond des eaux, en haut des airs,
8948
Vous n’éviterez point ses embûches secrètes.
8949
La Gazelle s’allait ébattre innocemment,
8950
Quand un chien, maudit instrument
8951
Du plaisir barbare des hommes,
8952
Vint sur l’herbe éventer les traces de ses pas.
8953
Elle fuit. Et le Rat, à l’heure du repas
8954
Dit aux amis restants : « D’où vient que nous ne sommes
8955
Aujourd’hui que trois conviés ?
8956
La Gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ? »
8957
À ces paroles, la Tortue
8958
S’écrie, et dit : « Ah ! si j’étais
8959
Comme un corbeau d’ailes pourvue,
8960
Tout de ce pas je m’en irais
8961
Apprendre au moins quelle contrée,
8962
Quel accident tient arrêtée
8963
Notre compagne au pied léger ;
8964
Car, à l’égard du cœur, il en faut mieux juger. »
8965
Le Corbeau part à tire d’aile :
8966
Il aperçoit de loin l’imprudente Gazelle
8967
Prise au piège, et se tourmentant.
8968
Il retourne avertir les autres à l’instant ;
8969
Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment
8970
Ce malheur est tombé sur elle,
8971
Et perdre en vains discours cet utile moment,
8972
Comme eût fait un maître d’école,
8973
Il avait trop de jugement.
8974
Le Corbeau donc vole et revole.
8975
Sur son rapport les trois amis
8976
Tiennent conseil. Deux sont d’avis
8977
De se transporter sans remise
8978
Aux lieux où la Gazelle est prise.
8979
« L’autre, dit le Corbeau, gardera le logis :
8980
Avec son marcher lent, quand arriverait-elle ?
8981
Après la mort de la Gazelle. »
8982
Ces mots à peine dits, ils s’en vont secourir
8983
Leur chère et fidèle compagne,
8984
Pauvre chevrette de montagne.
8985
La Tortue y voulut courir :
8986
La voilà comme eux en campagne,
8987
Maudissant ses pieds courts avec juste raison,
8988
Et la nécessité de porter sa maison.
8989
Rongemaille (le Rat eut à bon droit ce nom)
8990
Coupe les nœuds du lacs : on peut penser la joie.
8991
Le chasseur vient, et dit : « Qui m’a ravi ma proie ? »
8992
Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou,
8993
Le Corbeau sur un arbre, en un bois la Gazelle :
8994
Et le chasseur à demi fou
8995
De n’en avoir nulle nouvelle,
8996
Aperçoit la Tortue, et retient son courroux.
8997
« D’où vient, dit-il, que je m’effraie ?
8998
Je veux qu’à mon souper celle-ci me défraie. »
8999
Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous,
9000
Si le Corbeau n’en eût averti la Chevrette.
9001
Celle-ci, quittant sa retraite,
9002
Contrefait la boiteuse, et vient se présenter.
9003
L’homme de suivre, et de jeter
9004
Tout ce qui lui pesait : si bien que Rongemaille
9005
Autour des nœuds du sac tant opère et travaille
9006
Qu’il délivre encore l’autre sœur,
9007
Sur qui s’était fondé le souper du chasseur.
9008
Pilpay conte qu’ainsi la chose s’est passée.
9009
Pour peu que je voulusse invoquer Apollon,
9010
J’en ferais, pour vous plaire, un ouvrage aussi long
9011
Que l’Iliade ou l’Odyssée.
9012
Rongemaille ferait le principal héros,
9013
Quoique à vrai dire ici chacun soit nécessaire.
9014
Porte-maison l’Infante y tient de tels propos,
9015
Que Monsieur du Corbeau va faire
9016
Office d’espion, et puis de messager.
9017
La Gazelle a d’ailleurs l’adresse d’engager
9018
Le chasseur à donner du temps à Rongemaille.
9019
Ainsi chacun en son endroit
9020
S’entremet, agite, et travaille.
9021
À qui donner le prix ? Au cœur si l’on m’en croit.
9022
Que n’ose et que ne peut l’amitié violente !
9023
Cet autre sentiment que l’on appelle amour
9024
Mérite moins d’honneurs ; cependant chaque jour
9025
Je le célèbre et je le chante.
9026
Hélas ! il n’en rend pas mon âme plus contente.
9027
Vous protégez sa sœur, il suffit ; et mes vers
9028
Vont s’engager pour elle à des tons tout divers.
9029
Mon maître était l’Amour : j’en vais servir un autre,
9030
Et porter par tout l’Univers
9031
Sa gloire aussi bien que la vôtre.
La Forêt et le Bûcheron
9032
Un Bûcheron venait de rompre ou d’égarer
9033
Le bois dont il avait emmanché sa cognée.
9034
Cette perte ne put sitôt se réparer
9035
Que la Forêt n’en fût quelque temps épargnée.
9036
L’Homme enfin la prie humblement
9037
De lui laisser tout doucement
9038
Emporter une unique branche,
9039
Afin de faire un autre manche :
9040
Il irait employer ailleurs son gagne-pain ;
9041
Il laisserait debout maint chêne et maint sapin
9042
Dont chacun respectait la vieillesse et les charmes.
9043
L’innocente forêt lui fournit d’autres armes.
9044
Elle en eut du regret. Il emmanche son fer :
9045
Le misérable ne s’en sert
9046
Qu’à dépouiller sa bienfaitrice
9047
De ses principaux ornements.
9048
Elle gémit à tous moments :
9049
Son propre don fait son supplice.
9050
Voilà le train du monde et de ses sectateurs :
9051
On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs.
9052
Je suis las d’en parler. Mais que de doux ombrages
9053
Soient exposés à ces outrages,
9054
Qui ne se plaindrait là-dessus ?
9055
Hélas ! j’ai beau crier et me rendre incommode,
9056
L’ingratitude et les abus
9057
N’en seront pas moins à la mode.
Le Renard, le Loup, et le Cheval
9058
Un Renard, jeune encore, quoique des plus madrés,
9059
Vit le premier cheval qu’il eût vu de sa vie.
9060
Il dit à certain Loup, franc novice : « Accourez,
9061
Un animal paît dans nos prés,
9062
Beau, grand ; j’en ai la vue encore toute ravie.
9063
– Est-il plus fort que nous ? dit le Loup en riant :
9064
Fais-moi son portrait, je te prie.
9065
– Si j’étais quelque peintre ou quelque étudiant,
9066
Repartit le Renard, j’avancerais la joie
9067
Que vous aurez en le voyant.
9068
Mais venez, que sait-on ? peut-être est-ce une proie
9069
Que la Fortune nous envoie. »
9070
Ils vont ; et le Cheval, qu’à l’herbe on avait mis,
9071
Assez peu curieux de semblables amis,
9072
Fut presque sur le point d’enfiler la venelle.
9073
« Seigneur, dit le Renard, vos humbles serviteurs
9074
Apprendraient volontiers comment on vous appelle. »
9075
Le Cheval, qui n’était dépourvu de cervelle,
9076
Leur dit : « Lisez mon nom, vous le pouvez, messieurs :
9077
Mon cordonnier l’a mis autour de ma semelle. »
9078
Le Renard s’excusa sur son peu de savoir.
9079
« Mes parents, reprit-il, ne m’ont point fait instruire ;
9080
Ils sont pauvres ; et n’ont qu’un trou pour tout avoir ;
9081
Ceux du Loup, gros messieurs, l’ont fait apprendre à lire
9082
Le Loup, par ce discours flatté,
9083
S’approcha. Mais sa vanité
9084
Lui coûta quatre dents : le Cheval lui desserre
9085
Un coup ; et haut le pied. Voilà mon Loup par terre
9086
Mal en point, sanglant, et gâté.
9087
« Frère, dit le Renard, ceci nous justifie
9088
Ce que m’ont dit des gens d’esprit :
9089
Cet animal vous a sur la mâchoire écrit
9090
Que de tout inconnu le Sage se méfie. »
Le Renard et les Poulets d’Inde
9091
Contre les assauts d’un Renard
9092
Un arbre à des Dindons servait de citadelle.
9093
Le perfide ayant fait tout le tour du rempart,
9094
Et vu chacun en sentinelle,
9095
S’écria : « Quoi ! ces gens se moqueront de moi !
9096
Eux seuls seront exempts de la commune loi !
9097
Non, par tous les Dieux, non. » Il accomplit son dire.
9098
La lune, alors luisant, semblait contre le Sire
9099
Vouloir favoriser la dindonnière gent.
9100
Lui, qui n’était novice au métier d’assiégeant,
9101
Eut recours à son sac de ruses scélérates,
9102
Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes,
9103
Puis contrefit le mort, puis le ressuscité.
9104
Arlequin n’eût exécuté
9105
Tant de différents personnages.
9106
Il élevait sa queue, il la faisait briller,
9107
Et cent mille autres badinages.
9108
Pendant quoi nul dindon n’eût osé sommeiller
9109
L’ennemi les lassait en leur tenant la vue
9110
Sur même objet toujours tendue.
9111
Les pauvres gens étant à la longue éblouis,
9112
Toujours il en tombait quelqu’un : autant de pris
9113
Autant de mis à part : près de moitié succombe.
9114
Le compagnon les porte en son garde-manger.
9115
Le trop d’attention qu’on a pour le danger
9116
Fait le plus souvent qu’on y tombe.
Le Singe
9117
Il est un Singe dans Paris
9118
À qui l’on avait donné femme :
9119
Singe en effet d’aucuns maris,
9120
Il la battait. La pauvre dame
9121
En a tant soupiré, qu’enfin elle n’est plus.
9122
Leur fils se plaint d’étrange sorte,
9123
Il éclate en cris superflus :
9124
Le père en rit, sa femme est morte ;
9125
Il a déjà d’autres amours
9126
Que l’on croit qu’il battra toujours ;
9127
Il hante la taverne, et souvent il s’enivre.
9128
N’attendez rien de bon du peuple imitateur,
9129
Qu’il soit singe ou qu’il fasse un livre :
9130
La pire espèce, c’est l’auteur.
Le Philosophe scythe
9131
Un Philosophe austère, et né dans la Scythie,
9132
Se proposant de suivre une plus douce vie,
9133
Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux
9134
Un Sage assez semblable au vieillard de Virgile,
9135
Homme égalant les Rois, homme approchant des Dieux,
9136
Et, comme ces derniers satisfait et tranquille.
9137
Son bonheur consistait aux beautés d’un jardin.
9138
Le Scythe l’y trouva qui, la serpe à la main,
9139
De ses arbres à fruit retranchait l’inutile,
9140
Ébranchait, émondait, ôtait ceci, cela,
9141
Corrigeant partout la Nature,
9142
Excessive à payer ses soins avec usure.
9143
Le Scythe alors lui demanda :
9144
Pourquoi cette ruine. Était-il d’homme sage
9145
De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?
9146
« Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage ;
9147
Laissez agir la faux du Temps :
9148
Ils iront assez tôt border le noir rivage.
9149
– J’ôte le superflu, dit l’autre ; et l’abattant,
9150
Le reste en profite d’autant. »
9151
Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,
9152
Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure ;
9153
Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis
9154
Un universel abatis.
9155
Il ôte de chez lui les branches les plus belles,
9156
Il tronque son verger contre toute raison,
9157
Sans observer temps ni saison,
9158
Lunes ni vieilles ni nouvelles.
9159
Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien
9160
Un indiscret stoïcien :
9161
Celui-ci retranche de l’âme
9162
Désirs et passions, le bon et le mauvais,
9163
Jusqu’aux plus innocents souhaits.
9164
Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.
9165
Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort ;
9166
Ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort.
L’Éléphant et le Singe de Jupiter
9167
Autrefois l’Éléphant et le Rhinocéros,
9168
En dispute du pas et des droits de l’Empire,
9169
Voulurent terminer la querelle en champ clos.
9170
Le jour en était pris, quand quelqu’un vint leur dire
9171
Que le Singe de Jupiter,
9172
Portant un caducée, avait paru dans l’air.
9173
Ce Singe avait nom Gille, à ce que dit l’histoire.
9174
Aussitôt l’Éléphant de croire
9175
Qu’en qualité d’ambassadeur
9176
Il venait trouver Sa Grandeur.
9177
Tout fier de ce sujet de gloire,
9178
Il attend maître Gille, et le trouve un peu lent
9179
À lui présenter sa créance.
9180
Maître Gille enfin, en passant,
9181
Va saluer son Excellence.
9182
L’autre était préparé sur la légation ;
9183
Mais pas un mot. L’attention
9184
Qu’il croyait que les Dieux eussent à sa querelle
9185
N’agitait pas encore chez eux cette nouvelle.
9186
Qu’importe à ceux du firmament
9187
Qu’on soit mouche ou bien éléphant ?
9188
Il se vit donc réduit à commencer lui-même.
9189
« Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu
9190
Un assez beau combat, de son trône suprême ;
9191
Toute sa cour verra beau jeu.
9192
– Quel combat ? » dit le Singe avec un front sévère.
9193
L’Éléphant repartit : « Quoi ! vous ne savez pas
9194
Que le Rhinocéros me dispute le pas ;
9195
Qu’Éléphantide a guerre avecque Rhinocère ?
9196
Vous connaissez ces lieux, ils ont quelque renom.
9197
– Vraiment je suis ravi d’en apprendre le nom,
9198
Repartit maître Gille : on ne s’entretient guère
9199
De semblables sujets dans nos vastes lambris. »
9200
L’Éléphant, honteux et surpris,
9201
Lui dit : « Et parmi nous que venez-vous donc faire ?
9202
– Partager un brin d’herbe entre quelques fourmis :
9203
Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire,
9204
On n’en dit rien encore dans le conseil des Dieux :
9205
Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux. »
Un Fou et un Sage
9206
Certain Fou poursuivait à coups de pierre un Sage.
9207
Le Sage se retourne, et lui dit : « Mon ami,
9208
C’est fort bien fait à toi, reçois cet écu-ci.
9209
Tu fatigues assez pour gagner davantage ;
9210
Toute peine, dit-on, est digne de loyer :
9211
Vois cet homme qui passe, il a de quoi payer ;
9212
Adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire. »
9213
Amorcé par le gain, notre Fou s’en va faire
9214
Même insulte à l’autre bourgeois.
9215
On ne le paya pas en argent cette fois.
9216
Maint estafier accourt : on vous happe notre homme,
9217
On vous l’échine, on vous l’assomme.
9218
Auprès des Rois il est de pareils fous :
9219
À vos dépens ils font rire le maître.
9220
Pour réprimer leur babil, irez-vous
9221
Les maltraiter ? Vous n’êtes pas peut-être
9222
Assez puissant. Il faut les engager
9223
À s’adresser à qui peut se venger.
Le Renard anglais
9224
À Madame Harvey
9225
Le bon cœur est chez vous compagnon du bon sens
9226
Avec cent qualités trop longues à déduire,
9227
Une noblesse d’âme, un talent pour conduire
9228
Et les affaires et les gens,
9229
Une humeur franche et libre, et le don d’être amie
9230
Malgré Jupiter même et les temps orageux.
9231
Tout cela méritait un éloge pompeux :
9232
Il en eût été moins selon votre génie ;
9233
La pompe vous déplaît, l’éloge vous ennuie.
9234
J’ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux
9235
Y coudre encore un mot ou deux
9236
En faveur de votre patrie :
9237
Vous l’aimez. Les Anglais pensent profondément ;
9238
Leur esprit, en cela, suit leur tempérament.
9239
Creusant dans les sujets, et forts d’expériences,
9240
Ils étendent partout l’empire des sciences.
9241
Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour :
9242
Vos gens à pénétrer l’emportent sur les autres ;
9243
Même les chiens de leur séjour
9244
Ont meilleur nez que n’ont les nôtres.
9245
Vos renards sont plus fins ; je m’en vais le prouver.
9246
Par un d’eux, qui, pour se sauver
9247
Mit en usage un stratagème
9248
Non encore pratiqué, des mieux imaginés.
9249
Le scélérat, réduit en un péril extrême,
9250
Et presque mis à bout par ces chiens au bon nez,
9251
Passa près d’un patibulaire :
9252
Là, des animaux ravissants,
9253
Blaireaux, renards, hiboux, race encline à mal faire,
9254
Pour l’exemple pendus, instruisaient les passants.
9255
Leur confrère, aux abois, entre ces morts s’arrange.
9256
Je crois voir Annibal qui, pressé des Romains
9257
Met leurs chefs en défaut, ou leur donne le change,
9258
Et sait, en vieux Renard, s’échapper de leurs mains.
9259
Les chefs de meute, parvenues
9260
À l’endroit où pour mort le traître se pendit,
9261
Remplirent l’air de cris : leur maître les rompit,
9262
Bien que de leurs abois ils perçassent les nues.
9263
Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant.
9264
« Quelque terrier, dit-il, a sauvé mon galant ;
9265
Mes chiens n’appellent point au-delà des colonnes
9266
Où sont tant d’honnêtes personnes.
9267
Il y viendra, le drôle ! » Il y vint, à son dam.
9268
Voilà maint basset clabaudant ;
9269
Voilà notre Renard au charnier se guindant.
9270
Maître pendu croyait qu’il en irait de même
9271
Que le jour qu’il tendit de semblables panneaux ;
9272
Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux.
9273
Tant il est vrai qu’il faut changer de stratagème !
9274
Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté,
9275
N’aurait pas cependant un tel tour inventé,
9276
Non point par peu d’esprit : est-il quelqu’un qui nie
9277
Que tout Anglais n’en ait bonne provision ?
9278
Mais le peu d’amour pour la vie
9279
Leur nuit en mainte occasion.
9280
Je reviens à vous, non pour dire
9281
D’autres traits sur votre sujet ;
9282
Tout long éloge est un projet
9283
Peu favorable pour ma lyre.
9284
Peu de nos chants, peu de nos vers,
9285
Par un encens flatteur amusent l’Univers,
9286
Et se font écouter des nations étranges.
9287
Votre Prince vous dit un jour
9288
Qu’il aimait mieux un trait d’amour
9289
Que quatre pages de louanges.
9290
Agréez seulement le don que je vous fais
9291
Des derniers efforts de ma Muse.
9292
C’est peu de chose ; elle est confuse
9293
De ces ouvrages imparfaits.
9294
Cependant ne pourriez-vous faire
9295
Que le même hommage pût plaire
9296
À celle qui remplit vos climats d’habitants
9297
Tirés de l’île de Cythère ?
9298
Vous voyez par là que j’entends
9299
Mazarin, des Amours Déesse tutélaire.
Le Soleil et les Grenouilles
9300
Les filles du limon tiraient du Roi des astres
9301
Assistance et protection :
9302
Guerre ni pauvreté, ni semblables désastres
9303
Ne pouvaient approcher de cette nation :
9304
Elle faisait valoir en cent lieux son empire.
9305
Les reines des étangs, grenouilles, veux-je dire,
9306
(Car que coûte-t-il d’appeler
9307
Les choses par noms honorables ?)
9308
Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler,
9309
Et devinrent insupportables.
9310
L’imprudence, l’orgueil, et l’oubli des bienfaits,
9311
Enfants de la bonne fortune,
9312
Firent bientôt crier cette troupe importune :
9313
On ne pouvait dormir en paix.
9314
Si l’on eût cru leur murmure,
9315
Elles auraient, par leurs cris
9316
Soulevé grands et petits
9317
Contre l’œil de la nature.
9318
Le Soleil, à leur dire, allait tout consumer ;
9319
Il fallait promptement s’armer,
9320
Et lever des troupes puissantes.
9321
Aussitôt qu’il faisait un pas,
9322
Ambassades coassantes
9323
Allaient dans tous les États :
9324
À les ouïr, tout le Monde,
9325
Toute la machine ronde
9326
Roulait sur les intérêts
9327
De quatre méchants marais.
9328
Cette plainte téméraire
9329
Dure toujours ; et pourtant
9330
Grenouilles doivent se taire,
9331
Et ne murmurer pas tant :
9332
Car si le Soleil se pique,
9333
Il le leur fera sentir ;
9334
La République aquatique
9335
Pourrait bien s’en repentir.
La Ligue des Rats
9336
Une Souris craignait un Chat
9337
Qui dès longtemps la guettait au passage.
9338
Que faire en cet état ? Elle, prudente et sage,
9339
Consulte son voisin ; c’était un maître Rat,
9340
Dont la rateuse seigneurie
9341
S’était logée en bonne hôtellerie,
9342
Et qui cent fois s’était vanté, dit-on,
9343
De ne craindre ni chat, ni chatte
9344
Ni coup de dent, ni coup de patte.
9345
« Dame Souris, lui dit ce fanfaron,
9346
Ma foi ! quoi que je fasse,
9347
Seul, je ne puis chasser le Chat qui vous menace :
9348
Mais assemblons tous les Rats d’alentour,
9349
Je lui pourrai jouer d’un mauvais tour. »
9350
La Souris fait une humble révérence ;
9351
Et le Rat court en diligence
9352
À l’office, qu’on nomme autrement la dépense,
9353
Où maints Rats assemblés
9354
Faisaient, aux frais de l’hôte, une entière bombance.
9355
Il arrive, les sens troublés,
9356
Et les poumons tout essoufflés.
9357
« Qu’avez-vous donc ? lui dit un de ces rats ; parlez.
9358
– En deux mots, répondit-il, ce qui fait mon voyage,
9359
C’est qu’il faut promptement secourir la Souris ;
9360
Car Raminagrobis
9361
Fait en tous lieux un étrange carnage.
9362
Ce chat, le plus diable des chats,
9363
S’il manque de souris, voudra manger des rats. »
9364
Chacun dit : « Il est vrai. Sus ! sus ! courons aux armes ! »
9365
Quelques rates, dit-on, répandirent des larmes.
9366
N’importe, rien n’arrête un si noble projet ;
9367
Chacun se met en équipage ;
9368
Chacun met dans son sac un morceau de fromage ;
9369
Chacun promet enfin de risquer le paquet,
9370
Ils allaient tous comme à la fête,
9371
L’esprit content, le cœur joyeux.
9372
Cependant le Chat, plus fin qu’eux,
9373
Tenait déjà la Souris par la tête.
9374
Ils s’avancèrent à grands pas
9375
Pour secourir leur bonne amie :
9376
Mais le Chat, qui n’en démord pas,
9377
Gronde et marche au-devant de la troupe ennemie.
9378
À ce bruit, nos très prudents Rats,
9379
Craignant mauvaise destinée,
9380
Font, sans pousser plus loin leur prétendu fracas,
9381
Une retraite fortunée.
9382
Chaque Rat rentre dans son trou ;
9383
Et si quelqu’un en sort, gare encore le matou !
Daphnis et Alcimadure
9384
Imitation de Théocrite À Madame de la Mésangère
9385
Aimable fille d’une mère
9386
À qui seule aujourd’hui mille cœurs font la cour,
9387
Sans ceux que l’amitié rend soigneux de vous plaire,
9388
Et quelques-uns encore que vous garde l’amour ;
9389
Je ne puis qu’en cette préface
9390
Je ne partage entre elle et vous
9391
Un peu de cet encens qu’on recueille au Parnasse,
9392
Et que j’ai le secret de rendre exquis et doux.
9393
Je vous dirai donc... Mais tout dire,
9394
Ce serait trop ; il faut choisir,
9395
Ménageant ma voix et ma lyre,
9396
Qui bientôt vont manquer de force et de loisir.
9397
Je louerai seulement un cœur plein de tendresse,
9398
Ces nobles sentiments, ces grâces, cet esprit ;
9399
Vous n’auriez en cela ni maître ni maîtresse,
9400
Sans celle dont sur vous l’éloge rejaillit.
9401
Gardez d’environner ces roses
9402
De trop d’épines, si jamais
9403
L’Amour vous dit les mêmes choses :
9404
Il les dit mieux que je ne fais ;
9405
Aussi sait-il punir ceux qui ferment l’oreille
9406
À ses conseils. Vous l’allez voir.
9407
Jadis une jeune merveille
9408
Méprisait de ce dieu le souverain pouvoir :
9409
On l’appelait Alcimadure :
9410
Fier et farouche objet, toujours courant aux bois,
9411
Toujours sautant aux prés, dansant sur la verdure
9412
Et ne connaissant autres lois
9413
Que son caprice ; au reste, égalant les plus belles,
9414
Et surpassant les plus cruelles ;
9415
N’ayant trait qui ne plût, pas même en ses rigueurs :
9416
Quelle l’eût-on trouvée au fort de ses faveurs !
9417
Le jeune et beau Daphnis, berger de noble race,
9418
L’aima pour son malheur : jamais la moindre grâce
9419
Ni le moindre regard, le moindre mot enfin,
9420
Ne lui fut accordé par ce cœur inhumain.
9421
Las de continuer une poursuite vaine,
9422
Il ne songea plus qu’à mourir.
9423
Le désespoir le fit courir
9424
À la porte de l’inhumaine.
9425
Hélas ! ce fut aux vents qu’il raconta sa peine ;
9426
On ne daigna lui faire ouvrir
9427
Cette maison fatale, où, parmi ses compagnes,
9428
L’ingrate, pour le jour de sa nativité,
9429
Joignait aux fleurs de sa beauté
9430
Les trésors des jardins et des vertes campagnes.
9431
« J’espérais, cria-t-il, expirer à vos yeux ;
9432
Mais je vous suis trop odieux,
9433
Et ne m’étonne pas qu’ainsi que tout le reste
9434
Vous me refusiez même un plaisir si funeste.
9435
Mon père, après ma mort (et je l’en ai chargé),
9436
Doit mettre à vos pieds l’héritage
9437
Que votre cœur a négligé.
9438
Je veux que l’on y joigne aussi le pâturage,
9439
Tous mes troupeaux, avec mon chien ;
9440
Et que du reste de mon bien
9441
Mes compagnons fondent un temple
9442
Où votre image se contemple,
9443
Renouvelants de fleurs l’autel à tout moment.
9444
J’aurai près de ce temple un simple monument :
9445
On gravera sur la bordure :
9446
« Daphnis mourut d’amour. Passant, arrête-toi,
9447
« Pleure, et dis : Celui-ci succomba sous la loi
9448
« De la cruelle Alcimadure. »
9449
À ces mots, par la Parque il se sentit atteint :
9450
Il aurait poursuivi ; la douleur le prévint.
9451
Son ingrate sortit triomphante et parée.
9452
On voulut, mais en vain, l’arrêter un moment
9453
Pour donner quelques pleurs au sort de son amant ;
9454
Elle insulta toujours au fils de Cythérée,
9455
Menant dès ce soir même au mépris de ses lois,
9456
Ses compagnes danser autour de sa statue.
9457
Le Dieu tomba sur elle, et l’accabla du poids :
9458
Une voix sortit de la nue,
9459
Écho redit ces mots dans les airs épandus :
9460
« Que tout aime à présent : l’insensible n’est plus. »
9461
Cependant de Daphnis l’Ombre au Styx descendue
9462
Frémit et s’étonna la voyant accourir.
9463
Tout l’Érèbe entendit cette belle homicide
9464
S’excuser au berger, qui ne daigna l’ouïr
9465
Non plus qu’Ajax, Ulysse, et Didon, son perfide.
Le Juge arbitre, l’Hospitalier, et le Solitaire
9466
Trois Saints, également jaloux de leur salut,
9467
Portés d’un même esprit, tendaient à même but.
9468
Ils s’y prirent tous trois par des routes diverses :
9469
Tous chemins vont à Rome ; ainsi nos concurrents
9470
Crurent pouvoir choisir des sentiers différents.
9471
L’un, touché des soucis, des longueurs, des traverses
9472
Qu’en apanage on voit aux procès attachés,
9473
S’offrit de les juger sans récompense aucune,
9474
Peu soigneux d’établir ici-bas sa fortune.
9475
Depuis qu’il est des lois, l’homme, pour ses péchés,
9476
Se condamne à plaider la moitié de sa vie :
9477
La moitié ? les trois quarts, et bien souvent le tout.
9478
Le conciliateur crut qu’il viendrait à bout
9479
De guérir cette folle et détestable envie.
9480
Le second de nos Saints choisit les hôpitaux.
9481
Je le loue ; et le soin de soulager ces maux
9482
Est une charité que je préfère aux autres.
9483
Les malades d’alors, étant tels que les nôtres,
9484
Donnaient de l’exercice au pauvre hospitalier ;
9485
Chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse :
9486
« Il a pour tels et tels un soin particulier ;
9487
Ce sont ses amis ; il nous laisse. »
9488
Ces plaintes n’étaient rien auprès de l’embarras
9489
Où se trouva réduit l’appointeur de débats :
9490
Aucun n’était content ; la sentence arbitrale
9491
À nul des deux ne convenait :
9492
Jamais le Juge ne tenait
9493
À leur gré la balance égale.
9494
De semblables discours rebutaient l’appointeur :
9495
Il court aux hôpitaux, va voir leur directeur.
9496
Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure,
9497
Affligés, et contraints de quitter ces emplois,
9498
Vont confier leur peine au silence des bois.
9499
Là, sous d’âpres rochers, près d’une source pure,
9500
Lieu respecté des vents, ignoré du soleil,
9501
Ils trouvent l’autre Saint, lui demandent conseil.
9502
« Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même.
9503
Qui mieux que vous, sait vos besoins ?
9504
Apprendre à se connaître est le premier des soins
9505
Qu’impose à tous mortels la Majesté suprême.
9506
Vous êtes-vous connus dans le monde habité ?
9507
L’on ne le peut qu’aux lieux pleins de tranquillité :
9508
Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
9509
Troublez l’eau : vous y voyez-vous ?
9510
Agitez celle-ci. – Comment nous verrions-nous ?
9511
La vase est un épais nuage
9512
Qu’aux effets du cristal nous venons d’opposer.
9513
– Mes frères, dit le Saint, laissez-la reposer,
9514
Vous verrez alors votre image.
9515
Pour vous mieux contempler demeurez au désert. »
9516
Ainsi parla le Solitaire.
9517
Il fut cru ; l’on suivit ce conseil salutaire.
9518
Ce n’est pas qu’un emploi ne doive être souffert.
9519
Puisqu’on plaide, et qu’on meurt, et qu’on devient malade,
9520
Il faut des médecins, il faut des avocats ;
9521
Ces secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas :
9522
Les honneurs et le gain, tout me le persuade.
9523
Cependant on s’oublie en ces communs besoins.
9524
Ô vous, dont le public emporte tous les soins,
9525
Magistrats, princes et ministres,
9526
Vous que doivent troubler mille accidents sinistres,
9527
Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,
9528
Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.
9529
Si quelque bon moment à ces pensées vous donne,
9530
Quelque flatteur vous interrompt.
9531
Cette leçon sera la fin de ces ouvrages :
9532
Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir !
9533
Je la présente aux Rois, je la propose aux Sages :
9534
Par où saurais-je mieux finir ?