Fables
Livre premier
La Cigale et la Fourmi
1La Cigale, ayant chanté
2Tout l’été,
3Se trouva fort dépourvue
4Quand la bise fut venue :
5Pas un seul petit morceau
6De mouche ou de vermisseau.
7Elle alla crier famine
8Chez la Fourmi sa voisine,
9La priant de lui prêter
10Quelque grain pour subsister
11Jusqu’à la saison nouvelle
12« Je vous paierai, lui dit-elle,
13Avant l’août, foi d’animal,
14Intérêt et principal. »
15La Fourmi n’est pas prêteuse ;
16C’est là son moindre défaut.
17« Que faisiez-vous au temps chaud ?
18Dit-elle à cette emprunteuse.
19– Nuit et jour à tout venant
20Je chantais, ne vous déplaise.
21– Vous chantiez ? j’en suis fort aise :
22Eh bien ! dansez maintenant. »
Le Corbeau et le Renard
23Maître Corbeau, sur un arbre perché,
24Tenait en son bec un fromage.
25Maître Renard, par l’odeur alléché,
26Lui tint à peu près ce langage :
27« Hé ! bonjour, monsieur du Corbeau.
28Que vous êtes joli ! que vous me semblez beau !
29Sans mentir, si votre ramage
30Se rapporte à votre plumage,
31Vous êtes le phénix des hôtes de ces bois. »
32À ces mots le Corbeau ne se sent pas de joie ;
33Et pour montrer sa belle voix
34Il ouvre un large bec, laisse tomber sa proie.
35Le Renard s’en saisit, et dit : « Mon bon monsieur,
36Apprenez que tout flatteur
37Vit aux dépens de celui qui l’écoute :
38Cette leçon vaut bien un fromage, sans doute. »
39Le Corbeau, honteux et confus,
40Jura, mais un peu tard, qu’on ne l’y prendrait plus.
La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf
41Une Grenouille vit un Bœuf
42Qui lui sembla de belle taille.
43Elle, qui n’était pas grosse en tout comme un œuf,
44Envieuse, s’étend, et s’enfle et se travaille,
45Pour égaler l’animal en grosseur ;
46Disant : « Regardez bien, ma sœur ;
47Est-ce assez ? dites-moi ; n’y suis-je point encore ?
48– Nenni. – M’y voici donc ? – Point du tout. – M’y voilà ?
49– Vous n’en approchez point. » La chétive pécore
50S’enfla si bien qu’elle creva.
51Le monde est plein de gens qui ne sont pas plus sages :
52Tout bourgeois veut bâtir comme les grands seigneurs,
53Tout petit prince a des ambassadeurs,
54Tout marquis veut avoir des pages.
Les deux Mulets
55Deux Mulets cheminaient, l’un d’avoine chargé,
56L’autre portant l’argent de la gabelle.
57Celui-ci, glorieux d’une charge si belle,
58N’eût voulu pour beaucoup en être soulagé.
59Il marchait d’un pas relevé,
60Et faisait sonner sa sonnette ;
61Quand, l’ennemi se présentant,
62Comme il en voulait à l’argent,
63Sur le Mulet du fisc une troupe se jette,
64Le saisit au frein et l’arrête.
65Le mulet, en se défendant,
66Se sent percé de coups ; il gémit, il soupire.
67« Est-ce donc là, dit-il, ce qu’on m’avait promis ?
68Ce Mulet qui me suit du danger se retire ;
69Et moi j’y tombe et je péris !
70– Ami, lui dit son camarade,
71Il n’est pas toujours bon d’avoir un haut emploi :
72Si tu n’avais servi qu’un meunier, comme moi,
73Tu ne serais pas si malade. »
Le Loup et le Chien
74Un Loup n’avait que les os et la peau,
75Tant les chiens faisaient bonne garde.
76Ce Loup rencontre un Dogue aussi puissant que beau,
77Gras, poli, qui s’était fourvoyé par mégarde.
78L’attaquer, le mettre en quartiers,
79Sire Loup l’eût fait volontiers ;
80Mais il fallait livrer bataille,
81Et le mâtin était de taille
82À se défendre hardiment.
83Le Loup donc, l’aborde humblement,
84Entre en propos, et lui fait compliment
85Sur son embonpoint, qu’il admire.
86« Il ne tiendra qu’à vous, beau sire,
87D’être aussi gras que moi, lui répartit le Chien.
88Quittez les bois, vous ferez bien :
89Vos pareils y sont misérables,
90Cancres, hères, et pauvres diables,
91Dont la condition est de mourir de faim.
92Car, quoi ? rien d’assuré ; point de franche lippée ;
93Tout à la pointe de l’épée.
94Suivez-moi, vous aurez un bien meilleur destin. »
95Le Loup reprit : « Que me faudra-t-il faire ?
96– Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
97Portant bâtons, et mendiants ;
98Flatter ceux du logis, à son maître complaire :
99Moyennant quoi votre salaire
100Sera force reliefs de toutes les façons :
101Os de poulets, os de pigeons,
102Sans parler de mainte caresse. »
103Le Loup déjà se forge une félicité
104Qui le fait pleurer de tendresse.
105Chemin faisant, il vit le cou du Chien pelé.
106« Qu’est-ce là ? lui dit-il. – Rien. – Quoi ? rien ?
107– Peu de chose.
108– Mais encore ? – Le collier dont je suis attaché
109De ce que vous voyez est peut-être la cause.
110– Attaché ? dit le Loup : vous ne courez donc pas
111Où vous voulez ? – Pas toujours ; mais qu’importe ?
112– Il importe si bien, que de tous vos repas
113Je ne veux en aucune sorte,
114Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor. »
115Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encore.
La Génisse, la Chèvre, et la Brebis en société avec le Lion
116La Génisse, la Chèvre, et leur sœur la Brebis,
117Avec un fier lion, seigneur du voisinage,
118Firent société, dit-on, au temps jadis,
119Et mirent en commun le gain et le dommage.
120Dans les lacs de la Chèvre un cerf se trouva pris.
121Vers ses associés aussitôt elle envoie.
122Eux venus, le Lion par ses ongles compta,
123Et dit : « Nous sommes quatre à partager la proie. »
124Puis, en autant de parts le cerf il dépeça ;
125Prit pour lui la première en qualité de sire :
126« Elle doit être à moi, dit-il, et la raison,
127C’est que je m’appelle Lion :
128À cela l’on n’a rien à dire.
129La seconde, par droit, me doit échoir encore :
130Ce droit, vous le savez, c’est le droit du plus fort.
131Comme le plus vaillant, je prétends la troisième.
132Si quelqu’une de vous touche à la quatrième,
133Je l’étranglerai tout d’abord. »
La Besace
134Jupiter dit un jour : « Que tout ce qui respire
135S’en vienne comparaître aux pieds de ma grandeur :
136Si dans son composé quelqu’un trouve à redire,
137Il peut le déclarer sans peur ;
138Je mettrai remède à la chose.
139Venez, Singe ; parlez le premier, et pour cause.
140Voyez ces animaux, faites comparaison
141De leurs beautés avec les vôtres.
142Êtes-vous satisfait ? – Moi ? dit-il ; pourquoi non ?
143N’ai-je pas quatre pieds aussi bien que les autres ?
144Mon portrait jusqu’ici ne m’a rien reproché ;
145Mais pour mon frère l’Ours, on ne l’a qu’ébauché ;
146Jamais, s’il me veut croire, il ne se fera peindre. »
147L’Ours venant là-dessus, on crut qu’il s’allait plaindre.
148Tant s’en faut : de sa forme il se loua très fort ;
149Glosa sur l’Éléphant, dit qu’on pourrait encore
150Ajouter à sa queue, ôter à ses oreilles ;
151Que c’était une masse informe et sans beauté.
152L’Éléphant étant écouté,
153Tout sage qu’il était, dit des choses pareilles :
154Il jugea qu’à son appétit
155Dame Baleine était trop grosse.
156Dame Fourmi trouva le Ciron trop petit,
157Se croyant, pour elle, un colosse.
158Jupin les renvoya s’étant censurés tous,
159Du reste contents d’eux. Mais parmi les plus fous
160Notre espèce excella ; car tout ce que nous sommes,
161Lynx envers nos pareils, et taupes envers nous,
162Nous nous pardonnons tout, et rien aux autres hommes :
163On se voit d’un autre œil qu’on ne voit son prochain.
164Le fabricateur souverain
165Nous créa besaciers tous de même manière,
166Tant ceux du temps passé que du temps d’aujourd’hui :
167Il fit pour nos défauts la poche de derrière,
168Et celle de devant pour les défauts d’autrui.
L’Hirondelle et les petits Oiseaux
169Une hirondelle en ses voyages
170Avait beaucoup appris. Quiconque a beaucoup vu
171Peut avoir beaucoup retenu.
172Celle-ci prévoyait jusqu’aux moindres orages,
173Et, devant qu’ils ne fussent éclos,
174Les annonçait aux matelots.
175Il arriva qu’au temps que le chanvre se sème,
176Elle vit un manant en couvrir maints sillons.
177« Ceci ne me plaît pas, dit-elle aux oisillons :
178Je vous plains, car pour moi, dans ce péril extrême,
179Je saurai m’éloigner, ou vivre en quelque coin.
180Voyez-vous cette main qui par les airs chemine ?
181Un jour viendra, qui n’est pas loin,
182Que ce qu’elle répand sera votre ruine.
183De là naîtront engins à vous envelopper,
184Et lacets pour vous attraper,
185Enfin, mainte et mainte machine
186Qui causera dans la saison
187Votre mort ou votre prison :
188Gare la cage ou le chaudron !
189C’est pourquoi, leur dit l’Hirondelle,
190Mangez ce grain et croyez-moi. »
191Les oiseaux se moquèrent d’elle :
192Ils trouvaient aux champs trop de quoi.
193Quand la chènevière fut verte,
194L’Hirondelle leur dit : « Arrachez brin à brin
195Ce qu’a produit ce mauvais grain,
196Ou soyez sûrs de votre perte.
197– Prophète de malheur, babillarde, dit-on,
198Le bel emploi que tu nous donnes !
199Il nous faudrait mille personnes
200Pour éplucher tout ce canton. »
201La chanvre étant tout à fait crue,
202L’Hirondelle ajouta : « Ceci ne va pas bien ;
203Mauvaise graine est tôt venue.
204Mais puisque jusqu’ici l’on ne m’a crue en rien,
205Dès que vous verrez que la terre
206Sera couverte, et qu’à leurs blés
207Les gens n’étant plus occupés
208Feront aux oisillons la guerre ;
209Quand reginglettes et réseaux
210Attraperont petits oiseaux,
211Ne volez plus de place en place,
212Demeurez au logis ou changez de climat :
213Imitez le Canard, la Grue ou la Bécasse.
214Mais vous n’êtes pas en état
215De passer, comme nous, les déserts et les ondes,
216Ni d’aller chercher d’autres mondes ;
217C’est pourquoi vous n’avez qu’un parti qui soit sûr,
218C’est de vous enfermer aux trous de quelque mur. »
219Les oisillons, las de l’entendre,
220Se mirent à jaser aussi confusément
221Que faisaient les Troyens quand la pauvre Cassandre
222Ouvrait la bouche seulement.
223Il en prit aux uns comme aux autres :
224Maint oisillon se vit esclave retenu.
225Nous n’écoutons d’instincts que ceux qui sont les nôtres
226Et ne croyons le mal que quand il est venu.
Le Rat de ville et le Rat des champs
227Autrefois le Rat des villes
228Invita le Rat des champs
229D’une façon fort civile,
230À des reliefs d’ortolans
231Sur un tapis de Turquie
232Le couvert se trouva mis.
233Je laisse à penser la vie
234Que firent ces deux amis.
235Le régal fut fort honnête :
236Rien ne manquait au festin ;
237Mais quelqu’un troubla la fête
238Pendant qu’ils étaient en train.
239À la porte de la salle
240Ils entendirent du bruit :
241Le Rat de ville détale,
242Son camarade le suit.
243Le bruit cesse, on se retire :
244Rats en campagne aussitôt ;
245Et le citadin de dire :
246« Achevons tout notre rôt.
247– C’est assez, dit le rustique ;
248Demain vous viendrez chez moi.
249Ce n’est pas que je me pique
250De tous vos festins de roi ;
251Mais rien ne vient m’interrompre :
252Je mange tout à loisir.
253Adieu donc : Fi du plaisir
254Que la crainte peut corrompre ! »
Le Loup et l’Agneau
255La raison du plus fort est toujours la meilleure :
256Nous l’allons montrer tout à l’heure.
257Un Agneau se désaltérait
258Dans le courant d’une onde pure ;
259Un Loup survient à jeun, qui cherchait aventure,
260Et que la faim en ces lieux attirait.
261« Qui te rend si hardi de troubler mon breuvage ?
262Dit cet animal plein de rage :
263Tu seras châtié de ta témérité.
264– Sire, répond l’Agneau, que Votre Majesté
265Ne se mette pas en colère ;
266Mais plutôt qu’elle considère
267Que je me vas désaltérant
268Dans le courant,
269Plus de vingt pas au-dessous d’elle ;
270Et que par conséquent, en aucune façon,
271Je ne puis troubler sa boisson.
272– Tu la troubles, reprit cette bête cruelle ;
273Et je sais que de moi tu médis l’an passé.
274– Comment l’aurais-je fait si je n’étais pas né ?
275Reprit l’Agneau, je tette encore ma mère
276– Si ce n’est toi, c’est donc ton frère.
277– Je n’en ai point. – C’est donc quelqu’un des tiens
278Car vous ne m’épargnez guère,
279Vous, vos bergers et vos chiens.
280On me l’a dit : il faut que je me venge. »
281Là-dessus, au fond des forêts
282Le Loup l’emporte et puis le mange,
283Sans autre forme de procès.
L’Homme et son Image
284Pour M. le Duc de La Rochefoucauld.
285Un Homme qui s’aimait sans avoir de rivaux
286Passait dans son esprit pour le plus beau du monde :
287Il accusait toujours les miroirs d’être faux,
288Vivant plus que content dans une erreur profonde.
289Afin de le guérir, le sort officieux
290Présentait partout à ses yeux
291Les conseillers muets dont se servent nos dames :
292Miroirs dans les logis, miroirs chez les marchands,
293Miroirs aux poches des galants,
294Miroirs aux ceintures des femmes.
295Que fait notre Narcisse ? Il se va confiner
296Aux lieux les plus cachés qu’il peut s’imaginer,
297N’osant plus des miroirs éprouver l’aventure.
298Mais un canal, formé par une source pure,
299Se trouve en ces lieux écartés :
300Il s’y voit, il se fâche, et ses yeux irrités
301Pensent apercevoir une chimère vaine.
302Il fait tout ce qu’il peut pour éviter cette eau ;
303Mais quoi ? le canal est si beau
304Qu’il ne le quitte qu’avec peine.
305On voit bien où je veux venir.
306Je parle à tous ; et cette erreur extrême
307Est un mal que chacun se plaît d’entretenir.
308Notre âme, c’est cet Homme amoureux de lui-même ;
309Tant de miroirs, ce sont les sottises d’autrui,
310Miroirs, de nos défauts les peintres légitimes ;
311Et quant au canal, c’est celui
312Que chacun sait, le livre des Maximes.
Le Dragon à plusieurs têtes et le Dragon à plusieurs queues
313Un envoyé du Grand Seigneur
314Préférait, dit l’histoire, un jour chez l’Empereur
315Les forces de son maître à celles de l’Empire.
316Un Allemand se mit à dire :
317« Notre prince a des dépendants
318Qui, de leur chef, sont si puissants
319Que chacun d’eux pourrait soudoyer une armée. »
320Le chiaoux, homme de sens,
321Lui dit : « Je sais, par renommée
322Ce que chaque Électeur peut de monde fournir ;
323Et cela me fait souvenir
324D’une aventure étrange, et qui pourtant est vraie.
325J’étais en un lieu sûr, lorsque je vis passer
326Les cent têtes d’une Hydre au travers d’une haie.
327Mon sang commence à se glacer ;
328Et je crois qu’à moins on s’effraie.
329Je n’en eus toutefois que la peur sans le mal :
330Jamais le corps de l’animal
331Ne put venir vers moi, ni trouver d’ouverture.
332Je rêvais à cette aventure,
333Quand un autre Dragon, qui n’avait qu’un seul chef,
334Et bien plus d’une queue, à passer se présente.
335Me voilà saisi derechef
336D’étonnement et d’épouvante.
337Ce chef passe, et le corps, et chaque queue aussi :
338Rien ne les empêcha ; l’un fit chemin à l’autre.
339Je soutiens qu’il en est ainsi
340De votre Empereur et du nôtre. »
Les voleurs et l’Âne
341Pour un Âne enlevé deux voleurs se battaient :
342L’un voulait le garder, l’autre le voulait vendre.
343Tandis que coups de poing trottaient,
344Et que nos champions songeaient à se défendre,
345Arrive un troisième larron
346Qui saisit maître Aliboron.
347L’Âne, c’est quelquefois une pauvre province :
348Les voleurs sont tel ou tel prince,
349Comme le Transylvain, le Turc et le Hongrois.
350Au lieu de deux, j’en ai rencontré trois :
351Il est assez de cette marchandise.
352De nul d’eux n’est souvent la province conquise :
353Un quart voleur survient, qui les accorde net
354En se saisissant du Baudet.
Simonide préservé par les Dieux
355On ne peut trop louer trois sortes de personnes :
356Les Dieux, sa maîtresse et son roi.
357Malherbe le disait, j’y souscris, quant à moi ;
358Ce sont maximes toujours bonnes.
359La louange chatouille et gagne les esprits :
360Voyons comme les Dieux l’ont quelquefois payée.
361Simonide avait entrepris
362L’éloge d’un Athlète, et, la chose essayée,
363Il trouva son sujet plein de récits tout nus.
364Les parents de l’Athlète étaient gens inconnus ;
365Son père, un bon bourgeois ; lui, sans autre mérite ;
366Matière infertile et petite.
367Le Poète d’abord, parla de son héros.
368Après en avoir dit ce qu’il en pouvait dire,
369Il se jette à côté, se met sur le propos
370De Castor et Pollux ; ne manque pas d’écrire
371Que leur exemple était aux lutteurs glorieux ;
372Élève leurs combats, spécifiant les lieux
373Où ces frères s’étaient signalés davantage ;
374Enfin l’éloge de ces dieux
375Faisait les deux tiers de l’ouvrage.
376L’Athlète avait promis d’en payer un talent ;
377Mais, quand il le vit, le galant
378N’en donna que le tiers ; et dit, fort franchement
379Que Castor et Pollux acquittassent le reste.
380« Faites-vous contenter par ce couple céleste.
381Je veux vous traiter cependant :
382Venez souper chez moi ; nous ferons bonne vie :
383Les conviés sont gens choisis,
384Mes parents, mes meilleurs amis,
385Soyez donc de la compagnie. »
386Simonide promit. Peut-être qu’il eut peur
387De perdre, outre son dû, le gré de sa louange.
388Il vient : l’on festine, l’on mange.
389Chacun étant en belle humeur,
390Un domestique accourt, l’avertit qu’à la porte
391Deux hommes demandaient à le voir promptement.
392Il sort de table ; et la cohorte
393N’en perd pas un seul coup de dent.
394Ces deux hommes étaient les gémeaux de l’éloge.
395Tous deux lui rendent grâce, et, pour prix de ses vers,
396Ils l’avertissent qu’il déloge,
397Et que cette maison va tomber à l’envers.
398La prédiction en fut vraie.
399Un pilier manque ; et le plafond
400Ne trouvant plus rien qui l’étaie,
401Tombe sur le festin, brise plats et flacons,
402N’en fait pas moins aux échansons.
403Ce ne fut pas le pis : car, pour rendre complète
404La vengeance due au poète,
405Une poutre cassa les jambes à l’Athlète,
406Et renvoya les conviés
407Pour la plupart estropiés.
408La Renommée eut soin de publier l’affaire :
409Chacun cria miracle. On doubla le salaire
410Que méritaient les vers d’un homme aimé des Dieux.
411Il n’était fils de bonne mère
412Qui, les payant à qui mieux mieux,
413Pour ses ancêtres n’en fit faire.
414Je reviens à mon texte, et dis premièrement
415Qu’on ne saurait manquer de louer largement
416Les Dieux et leurs pareils ; de plus, que Melpomène
417Souvent, sans déroger, trafique de sa peine ;
418Enfin, qu’on doit tenir notre art en quelque prix.
419Les grands se font honneur dès lors qu’ils nous font grâce :
420Jadis l’Olympe et le Parnasse
421Étaient frères et bons amis.
La Mort et le Malheureux
422Un Malheureux appelait tous les jours
423La Mort à son secours
424« Ô Mort ! lui disait-il, que tu me sembles belle !
425Viens vite, viens finir ma fortune cruelle ! »
426La Mort crut, en venant, l’obliger en effet.
427Elle frappe à sa porte, elle entre, elle se montre.
428« Que vois-je ? cria-t-il : ôtez-moi cet objet ;
429Qu’il est hideux ! que sa rencontre
430Me cause d’horreur et d’effroi !
431N’approche pas, ô Mort ! ô Mort, retire-toi ! »
432Mécénas fut un galant homme ;
433Il a dit quelque part : « Qu’on me rende impotent.
434Cul-de-jatte, goutteux, manchot, pourvu qu’en somme
435Je vive, c’est assez, je suis plus que content. »
436Ne viens jamais, ô Mort ! on t’en dit tout autant.
La Mort et le Bûcheron
437Un pauvre Bûcheron, tout couvert de ramée,
438Sous le faix du fagot aussi bien que des ans
439Gémissant et courbé, marchait à pas pesants,
440Et tâchait de gagner sa chaumine enfumée.
441Enfin, n’en pouvant plus d’effort et de douleur,
442Il met bas son fagot, il songe à son malheur.
443Quel plaisir a-t-il eu depuis qu’il est au monde ?
444En est-il un plus pauvre en la machine ronde ?
445Point de pain quelquefois, et jamais de repos.
446Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
447Le créancier et la corvée
448Lui font d’un malheureux la peinture achevée.
449Il appelle la Mort ; elle vient sans tarder,
450Lui demande ce qu’il faut faire.
451« C’est, dit-il, afin de m’aider
452À recharger ce bois ; tu ne tarderas guère. »
453Le trépas vient tout guérir ;
454Mais ne bougeons d’où nous sommes :
455Plutôt souffrir que mourir,
456C’est la devise des hommes.
L’Homme entre deux âges et ses deux Maîtresses
457Un Homme de moyen âge,
458Et tirant sur le grison
459Jugea qu’il était saison
460De songer au mariage.
461Il avait du comptant,
462Et partant
463De quoi choisir ; toutes voulaient lui plaire :
464En quoi notre amoureux ne se pressait pas tant ;
465Bien adresser n’est pas petite affaire.
466Deux veuves sur son cœur eurent le plus de part :
467L’une encore verte, et l’autre un peu bien mûre,
468Mais qui réparait par son art
469Ce qu’avait détruit la nature.
470Ces deux veuves, en badinant,
471En riant, en lui faisant fête,
472L’allaient quelquefois testonnant,
473C’est à dire ajustant sa tête.
474La vieille, à tous moments, de sa part emportait
475Un peu du poil noir qui restait,
476Afin que son amant en fût plus à sa guise.
477La jeune saccageait les poils blancs à son tour.
478Toutes deux firent tant, que notre tête grise
479Demeura sans cheveux, et se douta du tour.
480« Je vous rends, leur dit-il, mille grâces, les Belles,
481Qui m’avez si bien tondu :
482J’ai plus gagné que perdu ;
483Car d’hymen point de nouvelles.
484Celle que je prendrais voudrait qu’à sa façon
485Je vécusse, et non à la mienne.
486Il n’est tête chauve qui tienne :
487Je vous suis obligé, Belles, de la leçon. »
Le Renard et la Cigogne
488Compère le Renard se mit un jour en frais,
489Et retint à dîner commère la Cigogne.
490Le régal fut petit et sans beaucoup d’apprêts :
491Le galant, pour toute besogne,
492Avait un brouet clair ; il vivait chichement.
493Ce brouet fut par lui servi sur une assiette :
494La Cigogne au long bec n’en put attraper miette,
495Et le drôle eut lapé le tout en un moment.
496Pour se venger de cette tromperie,
497À quelque temps de là, la Cigogne le prie.
498« Volontiers, lui dit-il, car avec mes amis,
499Je ne fais point cérémonie. »
500À l’heure dite, il courut au logis
501De la Cigogne son hôtesse ;
502Loua très fort sa politesse ;
503Trouva le dîner cuit à point :
504Bon appétit surtout, Renards n’en manquent point.
505Il se réjouissait à l’odeur de la viande
506Mise en menus morceaux, et qu’il croyait friande.
507On servit, pour l’embarrasser,
508En un vase à long col et d’étroite embouchure.
509Le bec de la Cigogne y pouvait bien passer ;
510Mais le museau du sire était d’autre mesure.
511Il lui fallut à jeun retourner au logis,
512Honteux comme un Renard qu’une poule aurait pris,
513Serrant la queue, et portant bas l’oreille.
514Trompeurs, c’est pour vous que j’écris :
515Attendez-vous à la pareille.
L’Enfant et le Maître d’école
516Dans ce récit je prétends faire voir
517D’un certain sot la remontrance vaine.
518Un jeune Enfant dans l’eau se laissa choir
519En badinant sur les bords de la Seine.
520Le ciel permit qu’un saule se trouva,
521Dont le branchage, après Dieu, le sauva ;
522S’étant pris, dis-je, aux branches de ce saule,
523Par cet endroit passe un Maître d’école ;
524L’Enfant lui crie : « Au secours ! je péris. »
525Le Magister, se tournant à ses cris,
526D’un ton fort grave à contretemps s’avise
527De le tancer : « Ah ! le petit babouin !
528Voyez, dit-il, où l’a mis sa sottise !
529Et puis, prenez de tels fripons le soin.
530Que les parents sont malheureux qu’il faille
531Toujours veiller à semblable canaille !
532Qu’ils ont de maux ! et que je plains leur sort. »
533Ayant tout dit, il mit l’Enfant à bord.
534Je blâme ici plus de gens qu’on ne pense.
535Tout babillard, tout censeur, tout pédant,
536Se peut connaître au discours que j’avance.
537Chacun des trois fait un peuple fort grand :
538Le Créateur en a béni l’engeance.
539En toute affaire, ils ne font que songer
540Au moyen d’exercer leur langue.
541Eh ! mon ami, tire-moi du danger,
542Tu feras après ta harangue.
Le Coq et la Perle
543Un jour un Coq détourna
544Une perle, qu’il donna
545Au beau premier lapidaire.
546« Je la crois fine, dit-il ;
547Mais le moindre grain de mil
548Serait bien mieux mon affaire. »
549Un ignorant hérita
550D’un manuscrit qu’il porta
551Chez son voisin le libraire.
552« Je crois, dit-il, qu’il est bon ;
553Mais le moindre ducaton
554Serait bien mieux mon affaire. »
Les Frelons et les Mouches à miel
555À l’œuvre on connaît l’artisan.
556Quelques rayons de miel sans maître se trouvèrent :
557Des Frelons les réclamèrent ;
558Des Abeilles s’opposant,
559Devant certaine Guêpe on traduisit la cause.
560Il était malaisé de décider la chose :
561Les témoins déposaient qu’autour de ces rayons
562Des animaux ailés, bourdonnant, un peu longs,
563De couleur fort tannée, et tels que les Abeilles,
564Avaient longtemps paru. Mais quoi ! dans les Frelons
565Ces enseignes étaient pareilles.
566La Guêpe, ne sachant que dire à ces raisons,
567Fit enquête nouvelle, et pour plus de lumière,
568Entendit une fourmilière.
569Le point n’en put être éclairci.
570« De grâce, à quoi bon tout ceci ?
571Dit une Abeille fort prudente.
572Depuis tantôt six mois que la cause est pendante,
573Nous voici comme aux premiers jours.
574Pendant cela le miel se gâte.
575Il est temps désormais que le juge se hâte :
576N’a-t-il point assez léché l’ours ?
577Sans tant de contredits, et d’interlocutoires,
578Et de fatras, et de grimoires,
579Travaillons, les Frelons et nous :
580On verra qui sait faire, avec un suc si doux,
581Des cellules si bien bâties. »
582Le refus des Frelons fit voir
583Que cet art passait leur savoir ;
584Et la Guêpe adjugea le miel à leurs parties.
585Plût à Dieu qu’on réglât ainsi tous les procès !
586Que des Turcs en cela l’on suivît la méthode !
587Le simple sens commun nous tiendrait lieu de code :
588Il ne faudrait point tant de frais ;
589Au lieu qu’on nous mange, on nous gruge,
590On nous mine par des longueurs ;
591On fait tant, à la fin, que l’huître est pour le juge,
592Les écailles pour les plaideurs.
Le Chêne et le Roseau
593Le Chêne un jour dit au Roseau :
594« Vous avez bien sujet d’accuser la Nature ;
595Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;
596Le moindre vent qui d’aventure
597Fait rider la face de l’eau,
598Vous oblige à baisser la tête ;
599Cependant que mon front, au Caucase pareil,
600Non content d’arrêter les rayons du soleil,
601Brave l’effort de la tempête.
602Tout vous est aquilon, tout me semble zéphyr.
603Encor si vous naissiez à l’abri du feuillage
604Dont je couvre le voisinage,
605Vous n’auriez pas tant à souffrir ;
606Je vous défendrais de l’orage ;
607Mais vous naissez le plus souvent
608Sur les humides bords des royaumes du vent.
609La Nature envers vous me semble bien injuste.
610– Votre compassion, lui répondit l’Arbuste,
611Part d’un bon naturel ; mais quittez ce souci :
612Les vents me sont moins qu’à vous redoutables ;
613Je plie, et ne romps pas. Vous avez jusqu’ici
614Contre leurs coups épouvantables
615Résisté sans courber le dos ;
616Mais attendons la fin. » Comme il disait ces mots,
617Du bout de l’horizon accourt avec furie
618Le plus terrible des enfants
619Que le nord eût portés jusque là dans ses flancs.
620L’Arbre tient bon ; le Roseau plie.
621Le vent redouble ses efforts,
622Et fait si bien qu’il déracine
623Celui de qui la tête au ciel était voisine,
624Et dont les pieds touchaient à l’empire des morts.
Livre deuxième
Contre ceux qui ont le goût difficile
625Quand j’aurais en naissant reçu de Calliope
626Les dons qu’à ses amants cette muse a promis,
627Je les consacrerais aux mensonges d’Ésope :
628Le mensonge et les vers de tout temps sont amis.
629Mais je ne me crois pas si chéri du Parnasse
630Que de savoir orner toutes ces fictions.
631On peut donner du lustre à leurs inventions :
632On le peut, je l’essaie ; un plus savant le fasse.
633Cependant jusqu’ici d’un langage nouveau
634J’ai fait parler le Loup et répondre l’Agneau ;
635J’ai passé plus avant : les arbres et les plantes
636Sont devenus chez moi créatures parlantes.
637Qui ne prendrait ceci pour un enchantement ?
638« Vraiment, me diront nos critiques,
639Vous parlez magnifiquement
640De cinq ou six contes d’enfant. »
641Censeurs, en voulez-vous qui soient plus authentiques
642Et d’un style plus haut ? En voici : « Les Troyens,
643« Après dix ans de guerre autour de leurs murailles,
644« Avaient lassé les Grecs, qui, par mille moyens,
645« Par mille assauts, par cent batailles,
646« N’avaient pu mettre à bout cette fière cité ;
647« Quand un cheval de bois, par Minerve inventé,
648« D’un rare et nouvel artifice,
649« Dans ses énormes flancs reçut le sage Ulysse,
650« Le vaillant Diomède, Ajax l’impétueux,
651« Que ce colosse monstrueux
652« Avec leurs escadrons devait porter dans Troie,
653« Livrant à leur fureur ses dieux mêmes en proie :
654« Stratagème inouï, qui des fabricateurs
655« Paya la constance et la peine. »
656« C’est assez, me dira quelqu’un de nos auteurs :
657La période est longue, il faut reprendre haleine ;
658Et puis votre cheval de bois,
659Vos héros avec leurs phalanges,
660Ce sont des contes plus étranges
661Qu’un Renard qui cajole un corbeau sur sa voix :
662De plus il vous sied mal d’écrire en si haut style. »
663Eh bien ! baissons d’un ton. « La jalouse Amaryle
664« Songeait à son Alcippe, et croyait de ses soins
665« N’avoir que ses moutons et son chien pour témoins.
666« Tircis, qui l’aperçut, se glisse entre des saules ;
667« Il entend la bergère adressant ces paroles
668« Au doux zéphyr, et le priant
669« De les porter à son amant... »
670Je vous arrête à cette rime,
671Dira mon censeur à l’instant,
672Je ne la tiens pas légitime,
673Ni d’une assez grande vertu ;
674Remettez, pour le mieux, ces deux vers à la fonte.
675« Maudit censeur ! te tairas-tu ?
676Ne saurai-je achever mon conte ?
677C’est un dessein très dangereux
678Que d’entreprendre de te plaire. »
679Les délicats sont malheureux :
680Rien ne saurait les satisfaire.
Conseil tenu par les Rats
681Un Chat, nommé Rodilardus,
682Faisait de rats telle déconfiture
683Que l’on n’en voyait presque plus,
684Tant il en avait mis dedans la sépulture.
685Le peu qu’il en restait n’osant quitter son trou,
686Ne trouvait à manger que le quart de son soûl ;
687Et Rodilard passait, chez la gent misérable,
688Non pour un chat, mais pour un diable.
689Or, un jour qu’au haut et au loin
690Le galant alla chercher sa femme,
691Pendant tout le sabbat qu’il fit avec sa dame,
692Le demeurant des rats tint chapitre en un coin
693Sur la nécessité présente.
694Dès l’abord, leur doyen, personne fort prudente,
695Opina qu’il fallait, et plus tôt que plus tard,
696Attacher un grelot au cou de Rodilard ;
697Qu’ainsi, quand il irait en guerre,
698De sa marche avertis, ils s’enfuiraient en terre ;
699Qu’ils n’y savaient que ce moyen.
700L’un dit : « Je n’y vais point, je ne suis pas si sot » ;
701Chacun fut de l’avis de monsieur le Doyen :
702Chose ne leur parut à tous plus salutaire.
703La difficulté fut d’attacher le grelot.
704L’autre : « Je ne saurais. » Si bien que sans rien faire
705On se quitta. J’ai maints chapitres vus,
706Qui pour néant se sont ainsi tenus ;
707Chapitres, non de rats, mais chapitres de moines,
708Voire chapitres de chanoines.
709Ne faut-il que délibérer,
710La cour en conseillers foisonne :
711Est-il besoin d’exécuter,
712L’on ne rencontre plus personne.
Le Loup plaidant contre le Renard par-devant le Singe
713Un Loup disait qu’on l’avait volé :
714Un Renard, son voisin, d’assez mauvaise vie,
715Pour ce prétendu vol par lui fut appelé.
716Devant le Singe il fut plaidé,
717Non point par avocats, mais par chaque partie,
718Thémis n’avait point travaillé,
719De mémoire de singe, à fait plus embrouillé.
720Le magistrat suait en son lit de justice.
721Après qu’on eut bien contesté,
722Répliqué, crié, tempêté,
723Le juge, instruit de leur malice,
724Leur dit : « Je vous connais de longtemps, mes amis,
725Et tous deux vous paierez l’amende :
726Car toi, Loup, tu te plains, quoiqu’on ne t’ait rien pris ;
727Et toi, Renard, as pris ce que l’on te demande. »
728Le juge prétendait qu’à tort et à travers
729On ne saurait manquer, condamnant un pervers.
Les deux Taureaux et une Grenouille
730Deux Taureaux combattaient à qui posséderait
731Une Génisse avec l’empire.
732Une Grenouille en soupirait.
733« Qu’avez-vous ? » se mit à lui dire
734Quelqu’un du peuple croassant.
735« Eh ! ne voyez-vous pas, dit-elle,
736Que la fin de cette querelle
737Sera l’exil de l’un ; que l’autre, le chassant,
738Le fera renoncer aux campagnes fleuries ?
739Il ne régnera plus sur l’herbe des prairies,
740Viendra dans nos marais régner sur les roseaux ;
741Et, nous foulant aux pieds jusque au fond des eaux,
742Tantôt l’une, et puis l’autre, il faudra qu’on pâtisse
743Du combat qu’a causé madame la Génisse. »
744Cette crainte était de bon sens.
745L’un des Taureaux en leur demeure
746S’alla cacher à leurs dépens :
747Il en écrasait vingt par heure.
748Hélas, on voit que de tout temps
749Les petits ont pâti des sottises des grands.
La Chauve-souris et les deux Belettes
750Une Chauve-souris donna tête baissée
751Dans un nid de Belette ; et sitôt qu’elle y fut,
752L’autre, envers les Souris de longtemps courroucée,
753Pour la dévorer accourut.
754« Quoi ! vous osez, dit-elle, à mes yeux vous produire,
755Après que votre race a tâché de me nuire !
756N’êtes-vous pas souris ? Parlez sans fiction.
757Oui, vous l’êtes ; ou bien je ne suis pas belette.
758– Pardonnez-moi, dit la pauvrette,
759Ce n’est pas ma profession.
760Moi souris ! des méchants vous ont dit ces nouvelles.
761Grâce à l’auteur de l’Univers,
762Je suis oiseau ; voyez mes ailes :
763Vive la gent qui fend les airs ! »
764Sa raison plut, et sembla bonne.
765Elle fait si bien qu’on lui donne
766Liberté de se retirer.
767Deux jours après, notre étourdie
768Aveuglément va se fourrer
769Chez une autre Belette, aux oiseaux ennemie.
770La voilà derechef en danger de sa vie.
771La dame du logis avec son long museau
772S’en allait la croquer en qualité d’oiseau,
773Quand elle protesta qu’on lui faisait outrage :
774« Moi, pour telle passer ! Vous n’y regardez pas.
775Qui fait l’oiseau ? c’est le plumage.
776Je suis souris : vivent les Rats !
777Jupiter confonde les Chats ! »
778Par cette adroite répartie
779Elle sauva deux fois sa vie.
780Plusieurs se sont trouvés qui, d’écharpe changeant,
781Aux dangers ainsi qu’elle, ont souvent fait la figue.
782Le sage dit, selon les gens :
783Vive le roi ! vive la ligue !
L’Oiseau blessé d’une flèche
784Mortellement atteint d’une flèche empennée,
785Un oiseau déplorait sa triste destinée,
786Et disait, en souffrant un surcroît de douleur :
787« Faut-il contribuer à son propre malheur !
788Cruels humains ! Vous tirez de nos ailes
789De quoi faire voler ces machines mortelles.
790Mais ne vous moquez point, engeance sans pitié :
791Souvent il vous arrive un sort comme le nôtre.
792Des enfants de Japet toujours une moitié
793Fournira des armes à l’autre. »
La Lice et sa compagne
794Une Lice étant sur son terme,
795Et ne sachant où mettre un fardeau si pressant,
796Fait si bien qu’à la fin sa compagne consent
797De lui prêter sa hutte, où la Lice s’enferme.
798Au bout de quelque temps sa compagne revient.
799La Lice lui demande encore une quinzaine :
800Ses petits ne marchaient, disait-elle, qu’à peine.
801Pour faire court, elle l’obtient.
802Ce second terme échu, l’autre lui redemande
803Sa maison, sa chambre, son lit.
804La Lice cette fois montre les dents, et dit :
805« Je suis prête à sortir avec toute ma bande,
806Si vous pouvez nous mettre hors. »
807Ses enfants étaient déjà forts.
808Ce qu’on donne aux méchants, toujours on le regrette :
809Pour tirer d’eux ce qu’on leur prête,
810Il faut que l’on en vienne aux coups ;
811Il faut plaider, il faut combattre.
812Laissez-leur un pied chez vous,
813Ils en auront bientôt pris quatre.
L’Aigle et l’Escarbot
814L’Aigle donnait la chasse à maître Jean Lapin,
815Qui droit à son terrier s’enfuyait au plus vite.
816Le trou de l’Escarbot se rencontre en chemin.
817Je laisse à penser si ce gîte
818Était sûr ; mais où mieux ? Jean Lapin s’y blottit.
819L’Aigle fondant sur lui nonobstant cet asile,
820L’Escarbot intercède, et dit :
821« Princesse des oiseaux, il vous est fort facile
822D’enlever malgré moi ce pauvre malheureux ;
823Mais ne me faites pas cet affront, je vous prie ;
824Et puisque Jean Lapin vous demande la vie,
825Donnez-la-lui, de grâce, ou l’ôtez à tous deux :
826C’est mon voisin, c’est mon compère. »
827L’oiseau de Jupiter, sans répondre un seul mot,
828Choque de l’aile l’Escarbot,
829L’étourdit, l’oblige à se taire,
830Enlève Jean Lapin. L’Escarbot indigné
831Vole au nid de l’oiseau, fracasse, en son absence,
832Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance :
833Pas un seul ne fut épargné.
834L’Aigle étant de retour, et voyant ce ménage,
835Remplit le ciel de cris ; et, pour comble de rage,
836Ne sait sur qui venger le tort qu’elle a souffert.
837Elle gémit en vain ; sa plainte au vent se perd.
838Il fallut pour cet an vivre en mère affligée.
839L’an suivant, elle mit son nid en lieu plus haut.
840L’Escarbot prend son temps, fait faire aux œufs le saut :
841La mort de Jean Lapin derechef est vengée.
842Ce second deuil fut tel, que l’écho de ces bois
843N’en dormit de plus de six mois.
844L’oiseau qui porte Ganymède
845Du monarque des Dieux enfin implore l’aide,
846Dépose en son giron ses œufs, et croit qu’en paix
847Ils seront dans ce lieu ; que, pour ses intérêts,
848Jupiter se verra contraint de les défendre :
849Hardi qui les irait là prendre.
850Aussi ne les y prit-on pas.
851Leur ennemi changea de note,
852Sur la robe du dieu fit tomber une crotte ;
853Le dieu la secouant jeta les œufs à bas.
854Quand l’Aigle sut l’inadvertance,
855Elle menaça Jupiter
856D’abandonner sa cour, d’aller vivre au désert,
857De quitter toute dépendance,
858Avec mainte autre extravagance.
859Le pauvre Jupiter se tut :
860Devant son tribunal l’Escarbot comparut,
861Fit sa plainte, et conta l’affaire.
862On fit entendre à l’Aigle, enfin qu’elle avait tort.
863Mais les deux ennemis ne voulant point d’accord,
864Le monarque des Dieux s’avisa, pour bien faire,
865De transporter le temps où l’Aigle fait l’amour,
866En une autre saison, quand la race escarbote
867Est en quartier d’hiver, et comme la marmotte,
868Se cache et ne voit point le jour.
Le Lion et le Moucheron
869« Va-t-en, chétif insecte, excrément de la terre » :
870C’est en ces mots que le Lion
871Parlait un jour au Moucheron.
872L’autre lui déclara la guerre :
873« Penses-tu, lui dit-il, que ton titre de roi
874Me fasse peur, ni me soucie ?
875Un bœuf est plus puissant que toi ;
876Je le mène à ma fantaisie. »
877À peine il achevait ces mots,
878Que lui-même il sonna la charge,
879Fut la trompette et le héros.
880Dans l’abord il se met au large ;
881Puis prend son temps, fond sur le cou
882Du Lion, qu’il rend presque fou.
883Le quadrupède écume, et son œil étincelle ;
884Il rugit ; on se cache, on tremble à l’environ :
885Et cette alarme universelle
886Est l’ouvrage d’un Moucheron.
887Un avorton de mouche en cent lieux le harcèle ;
888Tantôt pique l’échine et tantôt le museau.
889Tantôt entre au fond du naseau.
890La rage alors se trouve à son faîte montée.
891L’invisible ennemi triomphe, et rit de voir
892Qu’il n’est griffe ni dent en la bête irritée
893Qui de la mettre en sang lui fasse son devoir.
894Le malheureux Lion se déchire lui-même,
895Fait résonner sa queue à l’entour de ses flancs,
896Bat l’air, qui n’en peut mais, et sa fureur extrême
897Le fatigue, l’abat : le voilà sur les dents.
898L’insecte du combat se retire avec gloire :
899Comme il sonna la charge, il sonne la victoire,
900Va partout l’annoncer, et rencontre en chemin
901L’embuscade d’une Araignée ;
902Il y rencontre aussi sa fin.
903Quelle chose par là nous peut être enseignée ?
904J’en vois deux, dont l’une est qu’entre nos ennemis
905Les plus à craindre sont souvent les plus petits ;
906L’autre, qu’aux grands périls tel a pu se soustraire,
907Qui périt pour la moindre affaire.
L’Âne chargé d’éponges et l’Âne chargé de sel
908Un ânier, son sceptre à la main,
909Menait, en empereur romain,
910Deux coursiers à longues oreilles.
911L’un, d’éponges chargé, marchait comme un courrier ;
912Et l’autre, se faisant prier,
913Portait, comme on dit, les bouteilles :
914Sa charge était de sel. Nos gaillards pèlerins
915Par monts, par vaux et par chemins,
916Au gué d’une rivière à la fin arrivèrent,
917Et fort empêchés se trouvèrent.
918L’ânier, qui tous les jours traversait ce gué là,
919Sur l’âne à l’éponge monta,
920Chassant devant lui l’autre bête,
921Qui, voulant en faire à sa tête,
922Dans un trou se précipita,
923Revint sur l’eau, puis échappa ;
924Car au bout de quelques nagées,
925Tout son sel se fondit si bien
926Que le Baudet ne sentit rien
927Sur ses épaules soulagées.
928Camarade épongier prit exemple sur lui,
929Comme un mouton qui va dessus la foi d’autrui.
930Voilà mon Âne à l’eau ; jusqu’au col il se plonge,
931Lui, le conducteur et l’éponge.
932Tous trois burent d’autant : l’ânier et le Grison
933Firent à l’éponge raison.
934Celle-ci devint si pesante,
935Et de tant d’eau s’emplit d’abord,
936Que l’Âne succombant ne put gagner le bord.
937L’ânier l’embrassait, dans l’attente
938D’une prompte et certaine mort.
939Quelqu’un vint au secours : qui ce fut, il n’importe ;
940C’est assez qu’on ait vu par là qu’il ne faut point
941Agir chacun de même sorte.
942J’en voulais venir à ce point.
Le Lion et le Rat
943Il faut, autant qu’on peut, obliger tout le monde :
944On a souvent besoin d’un plus petit que soi.
945De cette vérité deux fables feront foi,
946Tant la chose en preuves abonde.
947Entre les pattes d’un Lion
948Un Rat sortit de terre assez à l’étourdie.
949Le roi des animaux, en cette occasion,
950Montra ce qu’il était, et lui donna la vie.
951Ce bienfait ne fut pas perdu.
952Quelqu’un aurait-il jamais cru
953Qu’un lion d’un rat eût affaire ?
954Cependant il advint qu’au sortir des forêts
955Ce Lion fut pris dans des rets,
956Dont ses rugissements ne le purent défaire.
957Sire Rat accourut et fit tant par ses dents
958Qu’une maille rongée emporta tout l’ouvrage.
959Patience et longueur de temps
960Font plus que force ni que rage.
La Colombe et la Fourmi
961L’autre exemple est tiré d’animaux plus petits.
962Le long d’un clair ruisseau buvait une Colombe,
963Quand sur l’eau se penchant une Fourmi y tombe ;
964Et dans cet océan l’on eût vu la Fourmi
965S’efforcer, mais en vain, de regagner la rive.
966La Colombe aussitôt usa de charité :
967Un brin d’herbe dans l’eau par elle étant jeté,
968Ce fut un promontoire où la Fourmi arrive.
969Elle se sauve ; et là-dessus
970Passe un certain croquant qui marchait les pieds nus.
971Ce croquant, par hasard, avait une arbalète :
972Dès qu’il voit l’oiseau de Vénus,
973Il le croit en son pot, et déjà lui fait fête.
974Tandis qu’à le tuer mon villageois s’apprête,
975La Fourmi le pique au talon.
976Le vilain retourne la tête :
977La Colombe l’entend, part et tire de long.
978Le souper du croquant avec elle s’envole :
979Point de pigeon pour une obole.
L’Astrologue qui se laisse tomber dans un puits
980Un Astrologue un jour se laissa choir
981Au fond d’un puits. On lui dit : « Pauvre bête,
982Tandis qu’à peine à tes pieds tu peux voir,
983Penses-tu lire au-dessus de ta tête ? »
984Cette aventure en soi, sans aller plus avant,
985Peut servir de leçon à la plupart des hommes.
986Parmi ce que de gens sur la terre nous sommes
987Il en est peu qui fort souvent
988Ne se plaisent d’entendre dire
989Qu’au livre du Destin les mortels peuvent lire.
990Mais ce livre, qu’Homère et les siens ont chanté,
991Qu’est-ce, que le Hasard parmi l’antiquité,
992Et parmi nous, la Providence ?
993Or, du hasard il n’est point de science :
994S’il en était, on aurait tort
995De l’appeler hasard, ni fortune, ni sort,
996Toutes choses très incertaines.
997Quant aux volontés souveraines
998De Celui qui fait tout, et rien qu’avec dessein,
999Qui les sait, que lui seul ? Comment lire en son sein ?
1000Aurait-il imprimé sur le front des étoiles
1001Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?
1002À quelle utilité ? Pour exercer l’esprit
1003De ceux qui de la sphère et du globe ont écrit ?
1004Pour nous faire éviter des maux inévitables ?
1005Nous rendre, dans les biens, de plaisir incapable ?
1006Et, causant du dégoût pour ces biens prévenus,
1007Les convertir en maux devant qu’ils soient venus ?
1008C’est erreur, ou plutôt c’est crime de le croire.
1009Le firmament se meut, les astres font leur cours,
1010Le soleil nous fuit tous les jours,
1011Tous les jours sa clarté succède à l’ombre noire,
1012Sans que nous en puissions autre chose inférer
1013Que la nécessité de luire et d’éclairer,
1014D’amener les saisons, de mûrir les semences,
1015De verser sur les corps certaines influences.
1016Du reste, en quoi répond au sort toujours divers
1017Ce train toujours égal dont marche l’univers ?
1018Charlatans, faiseurs d’horoscopes,
1019Quittez les cours des princes de l’Europe ;
1020Emmenez avec vous les souffleurs tout d’un temps :
1021Vous ne méritez pas plus de foi que ces gens.
1022Je m’emporte un peu trop : revenons à l’histoire
1023De ce spéculateur qui fut contraint de boire.
1024Outre la vanité de son art mensonger,
1025C’est l’image de ceux qui bâillent aux chimères,
1026Cependant qu’ils sont en danger,
1027Soit pour eux, soit pour leurs affaires.
Le Lièvre et les Grenouilles
1028Un Lièvre en son gîte songeait
1029(Car que faire en un gîte, à moins que l’on ne songe ?) ;
1030Dans un profond ennui ce Lièvre se plongeait :
1031Cet animal est triste, et la crainte le ronge.
1032« Les gens de naturel peureux
1033Sont, disait-il, bien malheureux ;
1034Ils ne sauraient manger morceau qui leur profite,
1035Jamais un plaisir pur, toujours assauts divers.
1036Voilà comme je vis : cette crainte maudite
1037M’empêche de dormir, sinon les yeux ouverts.
1038– Corrigez-vous, dira quelque sage cervelle.
1039– Et la peur se corrige-t-elle ?
1040Je crois même qu’en bonne foi
1041Les hommes ont peur comme moi »
1042Ainsi raisonnait notre Lièvre,
1043Et cependant faisait le guet.
1044Il était douteux, inquiet :
1045Un souffle, une ombre, un rien, tout lui donnait la fièvre.
1046Le mélancolique animal,
1047En rêvant à cette matière,
1048Entend un léger bruit : ce lui fut un signal
1049Pour s’enfuir devers sa tanière.
1050Il s’en alla passer sur le bord d’un étang.
1051Grenouilles aussitôt de sauter dans les ondes,
1052Grenouilles de rentrer en leurs grottes profondes.
1053« Oh ! dit-il, j’en fais faire autant
1054Qu’on m’en fait faire ! Ma présence
1055Effraye aussi les gens, je mets l’alarme au camp !
1056Et d’où me vient cette vaillance ?
1057Comment ! des animaux qui tremblent devant moi !
1058Je suis donc un foudre de guerre ?
1059Il n’est, je le vois bien, si poltron sur la terre
1060Qui ne puisse trouver un plus poltron que soi. »
Le Coq et le Renard
1061Sur la branche d’un arbre était en sentinelle
1062Un vieux Coq adroit et matois.
1063« Frère, dit un Renard, adoucissant sa voix,
1064Nous ne sommes plus en querelle :
1065Paix générale cette fois.
1066Je viens te l’annoncer, descends, que je t’embrasse.
1067Ne me retarde point, de grâce ;
1068Je dois faire aujourd’hui vingt postes sans manquer.
1069Les tiens et toi pouvez vaquer,
1070Sans nulle crainte, à vos affaires ;
1071Nous vous y servirons en frères.
1072Faites-en les feux dès ce soir,
1073Et cependant, viens recevoir
1074Le baiser d’amour fraternel.
1075– Ami, reprit le Coq, je ne pouvais jamais
1076Apprendre une plus douce et meilleure nouvelle
1077Que celle
1078De cette paix ;
1079Et ce m’est une double joie
1080De la tenir de toi. Je vois deux lévriers,
1081Qui, je m’assure, sont courriers
1082Que pour ce sujet on m’envoie.
1083Ils vont vite, et seront dans un moment à nous
1084Je descends : nous pourrons nous entre-baiser tous.
1085– Adieu, dit le Renard, ma traite est longue à faire :
1086Nous nous réjouirons du succès de l’affaire
1087Une autre fois. » Le galant aussitôt
1088Tire ses grègues, gagne au haut,
1089Mal content de son stratagème.
1090Et notre vieux coq en soi-même
1091Se mit à rire de sa peur ;
1092Car c’est double plaisir de tromper le trompeur.
Le Corbeau voulant imiter l’Aigle
1093L’oiseau de Jupiter enlevant un mouton,
1094Un corbeau, témoin de l’affaire,
1095Et plus faible de reins, mais non pas moins glouton,
1096En voulant sur l’heure autant faire.
1097Il tourne à l’entour du troupeau,
1098Marque entre cent moutons le plus gras, le plus beau,
1099Un vrai mouton de sacrifice :
1100On l’avait réservé pour la bouche des Dieux.
1101Gaillard Corbeau disait, en le couvant des yeux :
1102« Je ne sais qui fut ta nourrice ;
1103Mais ton corps me paraît en merveilleux état :
1104Tu me serviras de pâture »
1105Sur l’animal bêlant à ces mots il s’abat.
1106La moutonnière créature
1107Pesait plus qu’un fromage, outre que sa toison
1108Était d’une épaisseur extrême,
1109Et mêlée à peu près de la même façon
1110Que la barbe de Polyphème.
1111Elle empêtra si bien les serres du Corbeau,
1112Que le pauvre animal ne put faire retraite.
1113Le berger vient, le prend, l’encage bien et beau
1114Le donne à ses enfants pour servir d’amusette.
1115Il faut se mesurer ; la conséquence est nette :
1116Mal prend aux volereaux de faire les voleurs.
1117L’exemple est un dangereux leurre :
1118Tous les mangeurs de gens ne sont pas grands seigneurs ;
1119Où la guêpe a passé, le moucheron demeure.
Le Paon se plaignant à Junon
1120Le Paon se plaignait à Junon.
1121« Déesse, disait-il, ce n’est pas sans raison
1122Que je me plains, que je murmure :
1123Le chant dont vous m’avez fait don
1124Déplaît à toute la nature ;
1125Au lieu qu’un rossignol, chétive créature,
1126Forme des sons aussi doux qu’éclatants,
1127Est lui seul l’honneur du printemps. »
1128Junon répondit en colère :
1129« Oiseau jaloux, et qui devrais te taire,
1130Est-ce à toi d’envier la voix du rossignol,
1131Toi que l’on voit porter à l’entour de ton col
1132Un arc-en-ciel nué de cent sortes de soies,
1133Qui te panades, qui déploies
1134Une si riche queue et qui semble à nos yeux
1135La boutique d’un lapidaire ?
1136Est-il quelque oiseau sous les cieux
1137Plus que toi capable de plaire ?
1138Tout animal n’a pas toutes propriétés.
1139Nous vous avons donné diverses qualités :
1140Les uns ont la grandeur et la force en partage ;
1141Le faucon est léger, l’aigle plein de courage ;
1142Le corbeau sert pour le présage ;
1143La corneille avertit des malheurs à venir ;
1144Tous sont contents de leur ramage.
1145Cesse donc de te plaindre ; ou bien, pour te punir,
1146Je t’ôterai ton plumage. »
La Chatte métamorphosée en Femme
1147Un homme chérissait éperdument sa Chatte ;
1148Il la trouvait mignonne, et belle, et délicate,
1149Qui miaulait d’un ton fort doux :
1150Il était plus fou que les fous.
1151Cet homme donc, par prières, par larmes,
1152Par sortilèges et par charmes,
1153Fait tant qu’il obtient du Destin
1154Que sa Chatte, en un beau matin,
1155Devient femme ; et, le matin même,
1156Maître sot en fait sa moitié.
1157Le voilà fou d’amour extrême,
1158De fou qu’il était d’amitié.
1159Jamais la dame la plus belle
1160Ne charma tant son favori
1161Que fait cette épouse nouvelle
1162Son hypocondre de mari.
1163Il l’amadoue, elle le flatte ;
1164Il n’y trouve plus rien de chatte.
1165Et, poussant l’erreur jusqu’au bout,
1166La croit femme en tout et partout ;
1167Lorsque quelques souris qui rongeaient de la natte
1168Troublèrent le repos des nouveaux mariés.
1169Aussitôt la femme est sur pieds.
1170Elle manqua son aventure.
1171Souris de revenir, femme d’être en posture :
1172Pour cette fois, elle accourut à point ;
1173Car, ayant changé de figure,
1174Les souris ne la craignaient point.
1175Ce lui fut toujours une amorce,
1176Tant le naturel a de force !
1177Il se moque de tout, certain âge accompli.
1178Le vase est imbibé, l’étoffe a pris son pli.
1179En vain de son train ordinaire
1180On le veut désaccoutumer :
1181Quelque chose qu’on puisse faire,
1182On ne saurait le réformer.
1183Coups de fourche ni d’étrivières
1184Ne lui font changer de manières ;
1185Et fussiez-vous embâtonnés,
1186Jamais vous n’en serez les maîtres.
1187Qu’on lui ferme la porte au nez,
1188Il reviendra par les fenêtres.
Le Lion et l’Âne chassant
1189Le Roi des animaux se mit un jour en tête
1190De giboyer : il célébrait sa fête.
1191Le gibier du Lion, ce ne sont pas moineaux,
1192Mais beaux et bons sangliers, daims et cerfs bons et beaux.
1193Pour réussir dans cette affaire,
1194Il se servit du ministère
1195De l’Âne à la voix de Stentor.
1196L’Âne à messer Lion fit office de cor.
1197Le Lion le posta, le couvrit de ramée,
1198Lui commanda de braire, assuré qu’à ce son
1199Les moins intimidés fuiraient de leur maison.
1200Leur troupe n’était pas encore accoutumée
1201À la tempête de sa voix ;
1202L’air en retentissait d’un bruit épouvantable :
1203La frayeur saisissait les hôtes de ces bois,
1204Tous fuyaient, tous tombaient au piège inévitable
1205Où les attendait le Lion.
1206« N’ai-je pas bien servi dans cette occasion ?
1207Dit l’Âne, en se donnant tout l’honneur de la chasse.
1208– Oui, reprit le Lion, c’est bravement crié :
1209Si je ne connaissais ta personne et ta race,
1210J’en serais moi-même effrayé. »
1211L’Âne, s’il eût osé, se fut mis en colère,
1212Encor qu’on le raillât avec juste raison ;
1213Car qui pourrait souffrir un âne fanfaron ?
1214Ce n’est pas là leur caractère.
Testament expliqué par Ésope
1215Si ce qu’on dit d’Ésope est vrai,
1216C’était l’oracle de la Grèce :
1217Lui seul avait plus de sagesse
1218Que tout l’Aréopage. En voici pour essai
1219Une histoire des plus gentilles
1220Et qui pourra plaire au lecteur.
1221Un certain homme avait trois filles,
1222Toutes trois de contraire humeur :
1223Une buveuse, une coquette,
1224La troisième, avare parfaite.
1225Cet homme, par son testament,
1226Selon les lois municipales,
1227Leur laissa tout son bien par portions égales,
1228Et donnant à leur mère tant,
1229Payable quand chacune d’elles
1230Ne posséderait plus sa contingente part.
1231Le père mort, les trois femelles
1232Courent au testament, sans attendre plus tard.
1233On le lit, on tâche d’entendre
1234La volonté du testateur ;
1235Mais en vain ; car comment comprendre
1236Qu’aussitôt que chacune sœur
1237Ne possédera plus sa part héréditaire,
1238Il lui faudra payer sa mère ?
1239Ce n’est pas un fort bon moyen
1240Pour payer, que d’être sans bien.
1241Que voulait donc dire le père ?
1242L’affaire est consultée, et tous les avocats,
1243Après avoir tourné le cas
1244En cent et cent mille manières,
1245Y jettent leur bonnet, se confessent vaincus,
1246Et conseillent aux héritières
1247De partager le bien sans songer au surplus.
1248« Quant à la somme de la veuve,
1249Voici, leur dirent-ils, ce que le conseil trouve :
1250Il faut que chaque sœur se charge par traité
1251Du tiers, payable à volonté,
1252Si mieux n’aime la mère en créer une rente,
1253Dès le décès du mort courante. »
1254La chose ainsi réglée, on composa trois lots :
1255En l’un, les maisons de bouteille,
1256Les buffets dressés sous la treille,
1257La vaisselle d’argent, les cuvettes, les brocs,
1258Les magasins de malvoisie,
1259Les esclaves de bouche, et pour dire en deux mots,
1260L’attirail de la goinfrerie ;
1261Dans un autre, celui de la coquetterie,
1262La maison de la ville et les meubles exquis,
1263Les eunuques et les coiffeuses,
1264Et les brodeuses,
1265Les joyaux, les robes de prix ;
1266Dans le troisième lot, les fermes, le ménage,
1267Les troupeaux et le pâturage,
1268Valets et bêtes de labeur.
1269Ces lots faits, on jugea que le sort pourrait faire
1270Que peut-être pas une sœur
1271N’aurait ce qui lui pourrait plaire.
1272Ainsi chacune prit son inclination,
1273Le tout à l’estimation.
1274Ce fut dans la ville d’Athènes
1275Que cette rencontre arriva.
1276Petits et grands, tout approuva
1277Le partage et le choix : Ésope seul trouva
1278Qu’après bien du temps et des peines
1279Les gens avaient pris justement
1280Le contre-pied du testament.
1281« Si le défunt vivait, disait-il, que l’Attique
1282Aurait de reproches de lui !
1283Comment ! ce peuple, qui se pique
1284D’être le plus subtil des peuples d’aujourd’hui,
1285A si mal entendu la volonté suprême
1286D’un testateur ? » Ayant ainsi parlé,
1287Il fait le partage lui-même,
1288Et donne à chaque sœur un lot contre son gré ;
1289Rien qui pût être convenable,
1290Partant rien aux sœurs d’agréable :
1291À la coquette, l’attirail
1292Qui suit les personnes buveuses ;
1293La biberonne eut le bétail ;
1294La ménagère eut les coiffeuses.
1295Tel fut l’avis du Phrygien,
1296Alléguant qu’il n’était moyen
1297Plus sûr pour obliger les filles
1298À se défaire de leur bien ;
1299Qu’elles se marieraient dans les bonnes familles,
1300Quand on leur verrait de l’argent ;
1301Paieraient leur mère tout comptant ;
1302Ne posséderaient plus les effets de leur père :
1303Ce que disait le testament.
1304Le peuple s’étonna comme il se pouvait faire
1305Qu’un homme seul eût plus de sens
1306Qu’une multitude de gens.
Livre troisième
Le Meunier, son Fils, et l’Âne
1307à A. M. de Maucroix
1308L’invention des arts étant un droit d’aînesse,
1309Nous devons l’apologue à l’ancienne Grèce.
1310Mais ce champ ne se peut tellement moissonner
1311Que les derniers venus n’y trouvent à glaner.
1312La feinte est un pays plein de terres désertes.
1313Tous les jours nos auteurs y font des découvertes.
1314Je n’en veux dire un trait assez bien inventé ;
1315Autrefois à Racan Malherbe l’a conté.
1316Ces deux rivaux d’Horace, héritiers de sa lyre,
1317Disciples d’Apollon, nos maîtres, pour mieux dire,
1318Se rencontrant un jour tout seuls et sans témoins
1319(Comme ils se confiaient leurs pensers et leurs soins),
1320Racan commence ainsi : « Dites-moi, je vous prie,
1321Vous qui devez savoir les choses de la vie,
1322Qui par tous ses degrés avez déjà passé,
1323Et que rien ne doit fuir en cet âge avancé,
1324À quoi me résoudrai-je ? Il est temps que j’y pense.
1325Vous connaissez mon bien, mon talent, ma naissance.
1326Dois-je dans la province établir mon séjour,
1327Prendre emploi dans l’armée, ou bien charge à la Cour ?
1328Tout au monde est mêlé d’amertume et de charmes :
1329La guerre a ses douceurs, l’hymen a ses alarmes.
1330Si je suivais mon goût, je saurais où buter ;
1331Mais j’ai les miens, la cour, le peuple à contenter. »
1332Malherbe là-dessus : « Contenter tout le monde !
1333Écoutez ce récit avant que je réponde.
1334J’ai lu dans quelque endroit qu’un Meunier et son Fils,
1335L’un vieillard, l’autre enfant, non pas des plus petits,
1336Mais garçon de quinze ans, si j’ai bonne mémoire,
1337Allaient vendre leur Âne, un certain jour de foire.
1338Afin qu’il fût plus frais et de meilleur débit,
1339On lui lia les pieds, on vous le suspendit ;
1340Puis cet homme et son fils le portent comme un lustre.
1341Pauvres gens, idiots, couple ignorant et rustre !
1342Le premier qui les vit de rire s’éclata :
1343« Quelle farce, dit-il, vont jouer ces gens-là ?
1344Le plus âne des trois n’est pas celui qu’on pense. »
1345Le Meunier, à ces mots, connaît son ignorance ;
1346Il met sur pieds sa bête, et la fait détaler.
1347L’Âne, qui goûtait fort l’autre façon d’aller,
1348Se plaint en son patois. Le Meunier n’en a cure ;
1349Il fait monter son fils, il suit ; et d’aventure,
1350Passent trois bons marchands. Cet objet leur déplut.
1351Le plus vieux au garçon s’écria tant qu’il put :
1352« Oh là ! oh ! descendez, que l’on ne vous le dise,
1353Jeune homme, qui menez laquais à barbe grise !
1354C’était à vous de suivre, au vieillard de monter.
1355– Messieurs, dit le Meunier, il vous faut contenter. »
1356L’enfant met pied à terre, et puis le vieillard monte ;
1357Quand trois filles passant, l’une dit : « C’est grand’honte
1358Qu’il faille voir ainsi clocher ce jeune fils,
1359Tandis que ce nigaud, comme un évêque assis,
1360Fait le veau sur son Âne, et pense être bien sage.
1361– Il n’est, dit le Meunier, plus de veau à mon âge :
1362Passez votre chemin, la fille, et m’en croyez. »
1363Après maints quolibets coup sur coup renvoyés,
1364L’homme crut avoir tort, et mit son fils en croupe.
1365Au bout de trente pas, une troisième troupe
1366Trouve encore à gloser. L’un dit : « Ces gens sont fous !
1367Le Baudet n’en peut plus ; il mourra sous leurs coups.
1368Eh quoi ! charger ainsi cette pauvre bourrique !
1369N’ont-ils point de pitié de leur vieux domestique ?
1370Sans doute qu’à la foire ils vont vendre sa peau.
1371– Parbleu, dit le Meunier, est bien fou du cerveau
1372Qui prétend contenter tout le monde et son père.
1373Essayons toutefois, si par quelque manière
1374Nous en viendrons à bout. » Ils descendent tous deux.
1375L’Âne, se prélassant, marche seul devant eux.
1376Un quidam les rencontre, et dit : « Est-ce la mode
1377Que Baudet aille à l’aise, et Meunier s’incommode ?
1378Qui de l’Âne ou du Maître est fait pour se lasser ?
1379Je conseille à ces gens de le faire enchâsser.
1380Ils usent leurs souliers, et conservent leur Âne.
1381Nicolas, au rebours : car, quand il va voir Jeanne,
1382Il monte sur sa bête ; et la chanson le dit.
1383Beau trio de baudets ! » Le Meunier repartit :
1384« Je suis âne, il est vrai, j’en conviens, je l’avoue ;
1385Mais que dorénavant on me blâme, on me loue,
1386Qu’on dise quelque chose ou qu’on ne dise rien ;
1387J’en veux faire à ma tête. » Il le fit, et fit bien.
1388Quant à vous, suivez Mars, ou l’Amour, ou le Prince ;
1389Allez, venez, courez ; demeurez en Province ;
1390Prenez femme, abbaye, emploi, gouvernement :
1391Les gens en parleront, n’en doutez nullement.
Les Membres et l’Estomac
1392Je devais par la royauté
1393Avoir commencé mon ouvrage.
1394À la voir d’un certain côté,
1395Messer Gaster en est l’image ;
1396S’il a quelque besoin, tout le corps s’en ressent,
1397De travailler pour lui les membres se lassant.
1398Chacun d’eux résolut de vivre en gentilhomme,
1399Sans rien faire, alléguant l’exemple de Gaster.
1400« Il faudrait, disaient-ils, sans nous qu’il vécût d’air.
1401Nous suons, nous peinons, comme bêtes de somme ;
1402Et pour qui ? pour lui seul ; nous n’en profitons pas,
1403Notre soin n’aboutit qu’à fournir ses repas.
1404Chômons, c’est un métier qu’il veut nous faire
1405apprendre. »
1406Ainsi dit, ainsi fait. Les mains cessent de prendre,
1407Les bras d’agir, les jambes de marcher.
1408Tous dirent à Gaster qu’il en allât chercher.
1409Ce leur fut une erreur dont ils se repentirent.
1410Bientôt les pauvres gens tombèrent en langueur ;
1411Il ne se forma plus de nouveau sang au cœur ;
1412Chaque membre en souffrit, les forces se perdirent.
1413Par ce moyen, les mutins virent
1414Que celui qu’ils croyaient oisif et paresseux,
1415À l’intérêt commun contribuait plus qu’eux.
1416Ceci peut s’appliquer à la grandeur royale.
1417Elle reçoit et donne, et la chose est égale.
1418Tout travaille pour elle, et réciproquement
1419Tout tire d’elle l’aliment.
1420Elle fait subsister l’artisan de ses peines,
1421Enrichit le marchand, gage le magistrat,
1422Maintient le laboureur, donne paie au soldat,
1423Distribue en cent lieux ses grâces souveraines,
1424Entretient seule tout l’État.
1425Ménénius le sut bien dire.
1426La commune s’allait séparer du sénat.
1427Les mécontents disaient qu’il avait tout l’empire,
1428Le pouvoir, les trésors, l’honneur, la dignité ;
1429Au lieu que tout le mal était de leur côté,
1430Les tributs, les impôts, les fatigues de guerre.
1431Le peuple hors des murs était déjà posté,
1432La plupart s’en allaient chercher une autre terre,
1433Quand Ménénius leur fit voir
1434Qu’ils étaient aux membres semblables,
1435Et par cet apologue, insigne entre les fables,
1436Les ramena dans leur devoir.
Le Loup devenu Berger
1437Un loup qui commençait d’avoir petite part
1438Aux brebis de son voisinage,
1439Crut qu’il fallait s’aider de la peau du renard
1440Et faire un nouveau personnage.
1441Il s’habille en berger, endosse un hoqueton,
1442Fait sa houlette d’un bâton,
1443Sans oublier la cornemuse.
1444Pour pousser jusqu’au bout la ruse,
1445Il aurait volontiers écrit sur son chapeau :
1446« C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau. »
1447Sa personne étant ainsi faite
1448Et ses pieds de devant posés sur sa houlette,
1449Guillot le sycophante approche doucement.
1450Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l’herbette,
1451Dormait alors profondément.
1452Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette ;
1453La plupart des brebis dormaient pareillement.
1454L’hypocrite les laissa faire,
1455Et pour pouvoir mener vers son fort les brebis
1456Il voulut ajouter la parole aux habits,
1457Chose qu’il croyait nécessaire.
1458Mais cela gâta son affaire :
1459Il ne put du pasteur contrefaire la voix.
1460Le ton dont il parla fit retentir les bois,
1461Et découvrit tout le mystère.
1462Chacun se réveille à ce son,
1463Les brebis, le chien, le garçon.
1464Le pauvre Loup, dans cet esclandre,
1465Empêché par son hoqueton,
1466Ne put ni fuir ni se défendre.
1467Toujours par quelque endroit fourbes se laissent prendre.
1468Quiconque est Loup agisse en loup ;
1469C’est le plus certain de beaucoup.
Les Grenouilles qui demandent un Roi
1470Les Grenouilles, se lassant
1471De l’état démocratique,
1472Par leurs clameurs firent tant
1473Que Jupin les soumit au pouvoir monarchique.
1474Il leur tomba du ciel un Roi tout pacifique :
1475Ce Roi fit toutefois un tel bruit en tombant,
1476Que la gent marécageuse,
1477Gent fort sotte et fort peureuse,
1478S’alla cacher sous les eaux,
1479Dans les joncs, dans les roseaux,
1480Dans les trous du marécage,
1481Sans oser de longtemps regarder au visage
1482Celui qu’elles croyaient être un géant nouveau ;
1483Or c’était un soliveau,
1484De qui la gravité fit peur à la première
1485Qui, de le voir s’aventurant,
1486Osa bien quitter sa tanière.
1487Elle approcha, mais en tremblant.
1488Une autre la suivit, une autre en fit autant,
1489Il en vint une fourmilière ;
1490Et leur troupe à la fin se rendit familière
1491Jusqu’à sauter sur l’épaule du Roi.
1492Le bon Sire le souffre, et se tient toujours coi.
1493Jupin en a bientôt la cervelle rompue.
1494« Donnez-nous, dit ce peuple, un Roi qui se remue. »
1495Le Monarque des Dieux leur envoie une Grue,
1496Qui les croque, qui les tue,
1497Qui les gobe à son plaisir,
1498Et Grenouilles de se plaindre ;
1499Et Jupin de leur dire : « Eh quoi ! votre désir
1500À ses lois croit-il nous astreindre ?
1501Vous auriez dû premièrement
1502Garder votre gouvernement ;
1503Mais, ne l’ayant pas fait, il vous devait suffire
1504Que votre premier Roi fût débonnaire et doux :
1505De celui-ci contentez-vous,
1506De peur d’en rencontrer un pire. »
Le Renard et le Bouc
1507Capitaine Renard allait de compagnie
1508Avec son ami Bouc des plus hauts encornés.
1509Celui-ci ne voyait pas plus loin que son nez ;
1510L’autre était passé maître en fait de tromperie.
1511La soif les obligea de descendre en un puits.
1512Là chacun d’eux se désaltère.
1513Après qu’abondamment tous deux en eurent pris,
1514Le Renard dit au Bouc : « Que ferons-nous, compère ?
1515Ce n’est pas tout de boire, il faut sortir d’ici.
1516Lève tes pieds en haut, et tes cornes aussi ;
1517Mets-les contre le mur. Le long de ton échine
1518Je grimperai premièrement ;
1519Puis sur tes cornes m’élevant,
1520À l’aide de cette machine,
1521De ce lieu-ci je sortirai,
1522Après quoi je t’en tirerai.
1523– Par ma barbe, dit l’autre, il est bon ; et je loue
1524Les gens bien sensés comme toi.
1525Je n’aurais jamais, quant à moi,
1526Trouvé ce secret, je l’avoue. »
1527Le Renard sort du puits, laisse son compagnon,
1528Et vous lui fait un beau sermon
1529Pour l’exhorter à patience.
1530« Si le ciel t’eût, dit-il, donné par excellence
1531Autant de jugement que de barbe au menton,
1532Tu n’aurais pas, à la légère,
1533Descendu dans ce puits. Or, adieu, j’en suis hors.
1534Tâche de t’en tirer, et fais tous tes efforts :
1535Car pour moi, j’ai certaine affaire
1536Qui ne me permet pas d’arrêter en chemin. »
1537En toute chose il faut considérer la fin.
L’Aigle, la Laie, et la Chatte
1538L’Aigle avait ses petits au haut d’un arbre creux.
1539La Laie au pied, la Chatte entre les deux ;
1540Et sans s’incommoder, moyennant ce partage,
1541Mères et nourrissons faisaient leur tripotage.
1542La Chatte détruisit par sa fourbe l’accord.
1543Elle grimpa chez l’Aigle, et lui dit : « Notre mort
1544(Au moins de nos enfants, car c’est tout un aux mères)
1545Ne tardera possible guères.
1546Voyez-vous à nos pieds fouir incessamment
1547Cette maudite Laie, et creuser une mine ?
1548C’est pour déraciner le chêne assurément,
1549Et de nos nourrissons attirer la ruine.
1550L’arbre tombant, ils seront dévorés :
1551Qu’ils s’en tiennent pour assurés.
1552S’il m’en restait un seul, j’adoucirais ma plainte. »
1553Au partir de ce lieu, qu’elle remplit de crainte,
1554La perfide descend tout droit
1555À l’endroit
1556Où la Laie était en gésine.
1557« Ma bonne amie et ma voisine,
1558Lui dit-elle tout bas, je vous donne un avis :
1559L’Aigle, si vous sortez, fondra sur vos petits :
1560Obligez-moi de n’en rien dire ;
1561Son courroux tomberait sur moi. »
1562Dans cette autre famille ayant semé l’effroi,
1563La Chatte en son trou se retire.
1564L’Aigle n’ose sortir, ni pourvoir aux besoins
1565De ses petits ; la Laie encore moins :
1566Sottes de ne pas voir que le plus grand des soins,
1567Ce doit être celui d’éviter la famine.
1568À demeurer chez soi l’une et l’autre s’obstine
1569Pour secourir les siens dedans l’occasion :
1570L’oiseau royal, en cas de mine,
1571La Laie, en cas d’irruption.
1572La faim détruisit tout : il ne resta personne.
1573De la gent marcassine et de la gent aiglonne,
1574Qui n’allât de vie à trépas :
1575Grand renfort pour messieurs les Chats.
1576Que ne sait point ourdir une langue traîtresse
1577Par sa pernicieuse adresse !
1578Des malheurs qui sont sortis
1579De la boîte de Pandore,
1580Celui qu’à meilleur droit tout l’Univers abhorre,
1581C’est la fourbe, à mon avis.
L’Ivrogne et sa Femme
1582Chacun a son défaut où toujours il revient :
1583Honte ni peur n’y remédie.
1584Sur ce propos, d’un conte il me souvient :
1585Je ne dis rien que je n’appuie
1586De quelque exemple. Un suppôt de Bacchus
1587Altérait sa santé, son esprit et sa bourse.
1588Telles gens n’ont pas fait la moitié de leur course
1589Qu’ils sont au bout de leurs écus.
1590Un jour que celui-ci, plein du jus de la treille,
1591Avait laissé ses sens au fond d’une bouteille,
1592Sa femme l’enferma dans un certain tombeau.
1593Là, les vapeurs du vin nouveau
1594Cuvèrent à loisir. À son réveil il trouve
1595L’attirail de la mort à l’entour de son corps :
1596Un luminaire, un drap des morts.
1597« Oh ! dit-il, qu’est ceci ? Ma femme est-elle veuve ? »
1598Là-dessus, son épouse, en habit d’Alecton,
1599Masquée, et de sa voix contrefaisant le ton,
1600Vient au prétendu mort, approche de sa bière,
1601Lui présente un chaudeau propre pour Lucifer.
1602L’époux alors ne doute en aucune manière
1603Qu’il ne soit citoyen d’enfer.
1604« Quelle personne es-tu ? dit-il à ce fantôme.
1605– La cellerière du royaume
1606De Satan, reprit-elle ; et je porte à manger
1607À ceux qu’enclôt la tombe noire. »
1608Le mari repart, sans songer :
1609« Tu ne leur portes point à boire ? »
La Goutte et l’Araignée
1610Quand l’Enfer eut produit la Goutte et l’Araignée,
1611« Mes filles, leur dit-il, vous pouvez vous vanter
1612D’être pour l’humaine lignée
1613Également à redouter.
1614Or, avisons aux lieux qu’il vous faut habiter.
1615Voyez-vous ces cases étroites,
1616Et ces palais si grands, si beaux, si bien dorés ?
1617Je me suis proposé d’en faire vos retraites.
1618Tenez donc, voici deux bûchettes ;
1619Accommodez-vous, ou tirez.
1620– Il n’est rien, dit l’Aragne, aux cases qui me plaise. »
1621L’autre, tout au rebours, voyant les palais pleins
1622De ces gens nommés médecins,
1623Ne crut pas y pouvoir demeurer à son aise.
1624Elle prend l’autre lot, y plante le piquet,
1625S’étend à son plaisir sur l’orteil d’un pauvre homme,
1626Disant : « Je ne crois pas qu’en ce poste je chomme,
1627Ni que d’en déloger et faire mon paquet
1628Jamais Hippocrate me somme. »
1629L’Aragne cependant se campe en un lambris,
1630Comme si de ces lieux elle eût fait bail à vie,
1631Travaille à demeurer : voilà sa toile ourdie,
1632Voilà des moucherons de pris.
1633Une servante vient balayer tout l’ouvrage.
1634Autre toile tissue, autre coup de balai.
1635Le pauvre bestion tous les jours déménage.
1636Enfin, après un vain essai,
1637Il va trouver la Goutte. Elle était en campagne,
1638Plus malheureuse mille fois
1639Que la plus malheureuse Aragne.
1640Son hôte la menait tantôt fendre du bois,
1641Tantôt fouir, houer. Goutte bien tracassée
1642Est, dit-on, à demi pansée.
1643« Oh ! je ne saurais plus, dit-elle, y résister.
1644Changeons, ma sœur l’Aragne. » Et l’autre d’écouter :
1645Elle la prend au mot, se glisse en la cabane :
1646Point de coup de balai qui l’oblige à changer.
1647La Goutte, d’autre part, va tout droit se loger
1648Chez un prélat qu’elle condamne
1649À jamais du lit ne bouger.
1650Cataplasmes, Dieu sait ! Les gens n’ont point de honte
1651De faire aller le mal toujours de pis en pis.
1652L’une et l’autre trouva de la sorte son compte,
1653Et fit très sagement de changer de logis.
Le Loup et la Cigogne
1654Les loups mangent gloutonnement.
1655Un Loup donc étant de frairie
1656Se pressa, dit-on, tellement
1657Qu’il en pensa perdre la vie :
1658Un os lui demeura bien avant au gosier.
1659De bonheur pour ce loup, qui ne pouvait crier,
1660Près de là passe une Cigogne.
1661Il lui fait signe ; elle accourt.
1662Voilà l’opératrice aussitôt en besogne.
1663Elle retira l’os ; puis, pour un si bon tour,
1664Elle demanda son salaire.
1665« Votre salaire ? dit le Loup :
1666Vous riez, ma bonne commère !
1667Quoi ! ce n’est pas encore beaucoup
1668D’avoir de mon gosier retiré votre cou ?
1669Allez, vous êtes une ingrate :
1670Ne tombez jamais sous ma patte. »
Le Lion abattu par l’homme
1671On exposait une peinture
1672Où l’artisan avait tracé
1673Un lion d’immense stature
1674Par un seul homme terrassé.
1675Les regardants en tiraient gloire.
1676Un Lion en passant rabattit leur caquet :
1677« Je vois bien, dit-il, qu’en effet
1678On vous donne ici la victoire ;
1679Mais l’ouvrier vous a déçus :
1680Il avait liberté de feindre.
1681Avec plus de raison nous aurions le dessus,
1682Si mes confrères savaient peindre. »
Le Renard et les Raisins
1683Certain Renard gascon, d’autres disent normand,
1684Mourant presque de faim, vit au haut d’une treille
1685Des raisins mûrs apparemment,
1686Et couverts d’une peau vermeille.
1687Le galant en eût fait volontiers un repas ;
1688Mais comme il n’y pouvait atteindre :
1689« Ils sont trop verts, dit-il, et bons pour des goujats. »
1690Fit-il pas mieux que de se plaindre ?
Le Cygne et le Cuisinier
1691Dans une ménagerie
1692De volatiles remplie
1693Vivaient le Cygne et l’Oison :
1694Celui-là destiné pour les regards du maître ;
1695Celui-ci, pour son goût : l’un qui se piquait d’être
1696Commensal du jardin, l’autre, de la maison.
1697Des fossés du château faisant leurs galeries,
1698Tantôt on les eût vus côte à côte nager,
1699Tantôt courir sur l’onde, et tantôt se plonger,
1700Sans pouvoir satisfaire à leurs vaines envies.
1701Un jour le Cuisinier, ayant trop bu d’un coup,
1702Prit pour oison le Cygne ; et le tenant au cou,
1703Il allait l’égorger, puis le mettre en potage.
1704L’oiseau, prêt à mourir, se plaint en son ramage.
1705Le Cuisinier fut fort surpris,
1706Et vit bien qu’il s’était mépris.
1707« Quoi ? je mettrais, dit-il, un tel chanteur en soupe !
1708Non, non, ne plaise aux Dieux que jamais ma main coupe
1709La gorge à qui s’en sert si bien ! »
1710Ainsi dans les dangers qui nous suivent en croupe
1711Le doux parler ne nuit de rien.
Les Loups et les Brebis
1712Après mille ans et plus de guerre déclarée,
1713Les Loups firent la paix avecque les Brebis.
1714C’était apparemment le bien des deux partis ;
1715Car si les Loups mangeaient mainte bête égarée,
1716Les bergers de leur peau se faisaient maints habits.
1717Jamais de liberté, ni pour les pâturages,
1718Ni d’autre part pour les carnages :
1719Ils ne pouvaient jouir qu’en tremblant de leurs biens.
1720La paix se conclut donc : on donne des otages ;
1721Les Loups, leurs louveteaux ; et les Brebis, leurs chiens.
1722L’échange en étant fait aux formes ordinaires
1723Et réglé par des commissaires,
1724Au bout de quelque temps que messieurs les louvats
1725Se virent Loups parfaits et friands de tuerie,
1726Ils vous prennent le temps que dans la bergerie
1727Messieurs les Bergers n’étaient pas,
1728Étranglent la moitié des agneaux les plus gras,
1729Les emportent aux dents, dans les bois se retirent.
1730Ils avaient averti leurs gens secrètement.
1731Les chiens, qui, sur leur foi, reposaient sûrement,
1732Furent étranglés en dormant :
1733Cela fut sitôt fait qu’à peine ils le sentirent.
1734Tout fut mis en morceaux ; un seul n’en échappa.
1735Nous pouvons conclure de là
1736Qu’il faut faire aux méchants guerre continuelle.
1737La paix est fort bonne de soi,
1738J’en conviens ; mais de quoi sert-elle
1739Avec des ennemis sans foi ?
Le Lion devenu vieux
1740Le Lion, terreur des forêts,
1741Chargé d’ans et pleurant son antique prouesse,
1742Fut enfin attaqué par ses propres sujets,
1743Devenus forts par sa faiblesse.
1744Le Cheval s’approchant lui donne un coup de pied ;
1745Le Loup, un coup de dent, le Bœuf un coup de corne.
1746Le malheureux Lion, languissant, triste, et morne,
1747Peut à peine rugir, par l’âge estropié.
1748Il attend son destin, sans faire aucunes plaintes ;
1749Quand voyant l’Âne même à son antre accourir :
1750« Ah ! c’est trop, lui dit-il ; je voulais bien mourir ;
1751Mais c’est mourir deux fois que souffrir tes atteintes. »
Philomèle et Progné
1752Autrefois Progné l’hirondelle,
1753De sa demeure s’écarta,
1754Et loin des villes s’emporta
1755Dans un bois où chantait la pauvre Philomèle.
1756« Ma sœur, lui dit Progné, comment vous portez-vous ?
1757Voici tantôt mille ans que l’on ne vous a vue :
1758Je ne me souviens point que vous soyez venue,
1759Depuis le temps de Thrace, habiter parmi nous.
1760Dites-moi, que pensez-vous faire ?
1761Ne quitterez-vous point ce séjour solitaire ?
1762– Ah ! reprit Philomèle, en est-il de plus doux ? »
1763Progné lui repartit : « Eh quoi ? cette musique,
1764Pour ne chanter qu’aux animaux,
1765Tout au plus à quelque rustique ?
1766Le désert est-il fait pour des talents si beaux ?
1767Venez faire aux cités éclater leurs merveilles.
1768Aussi bien, en voyant les bois,
1769Sans cesse il vous souvient que Térée autrefois,
1770Parmi des demeures pareilles,
1771Exerça sa fureur sur vos divins appas.
1772– Et c’est le souvenir d’un si cruel outrage
1773Qui fait, reprit sa sœur, que je ne vous suis pas.
1774En voyant les hommes, hélas !
1775Il m’en souvient bien davantage. »
La Femme noyée
1776Je ne suis pas de ceux qui disent : « Ce n’est rien :
1777C’est une femme qui se noie. »
1778Je dis que c’est beaucoup ; et ce sexe vaut bien
1779Que nous le regrettions, puisqu’il fait notre joie.
1780Ce que j’avance ici n’est point hors de propos,
1781Puisqu’il s’agit en cette fable,
1782D’une femme qui dans les flots
1783Avait fini ses jours par un sort déplorable.
1784Son époux en cherchait le corps,
1785Pour lui rendre, en cette aventure,
1786Les honneurs de la sépulture.
1787Il arriva que sur les bords
1788Du fleuve auteur de sa disgrâce,
1789Des gens se promenaient ignorant l’accident.
1790Ce mari donc leur demandant
1791S’ils n’avaient de sa femme aperçu nulle trace :
1792« Nulle, reprit l’un d’eux ; mais cherchez-la plus bas ;
1793Suivez le fil de la rivière. »
1794Un autre repartit : « Non, ne le suivez pas ;
1795Rebroussez plutôt en arrière :
1796Quelle que soit la pente et l’inclination
1797Dont l’eau par sa course l’emporte,
1798L’esprit de contradiction
1799L’aura fait flotter d’autre sorte. »
1800Cet homme se raillait assez hors de saison.
1801Quant à l’humeur contredisante,
1802Je ne sais s’il avait raison ;
1803Mais que cette humeur soit ou non
1804Le défaut du sexe et sa pente,
1805Quiconque avec elle naîtra
1806Sans faute avec elle mourra,
1807Et jusqu’au bout contredira,
1808Et, s’il peut, encor par-delà.
La Belette entrée dans un grenier
1809Damoiselle Belette, au corps long et fluet,
1810Entra dans un grenier par un trou fort étroit :
1811Elle sortait de maladie.
1812Là, vivant à discrétion,
1813La galante fit chère lie,
1814Mangea, rongea : Dieu sait la vie,
1815Et le lard qui périt en cette occasion !
1816La voilà, pour conclusion,
1817Grasse, mafflue et rebondie.
1818Au bout de la semaine, ayant dîné son soû,
1819Elle entend quelque bruit, veut sortir par le trou,
1820Ne peut plus repasser, et croit s’être méprise
1821Après avoir fait quelques tours,
1822« C’est, dit-elle, l’endroit : me voilà bien surprise ;
1823J’ai passé par ici depuis cinq ou six jours. »
1824Un Rat, qui la voyait en peine,
1825Lui dit : « Vous aviez lors la panse un peu moins pleine.
1826Vous êtes maigre entrée, il faut maigre sortir.
1827Ce que je vous dis là, l’on le dit à bien d’autres ;
1828Mais ne confondons point, par trop approfondir,
1829Leurs affaires avec les vôtres. »
Le Chat et un vieux Rat
1830J’ai lu chez un conteur de Fables,
1831Qu’un second Rodilard, l’Alexandre des Chats,
1832L’Attila, le fléau des Rats,
1833Rendait ces derniers misérables :
1834J’ai lu, dis-je, en certain auteur,
1835Que ce Chat exterminateur,
1836Vrai Cerbère, était craint une lieue à la ronde :
1837Il voulait de souris dépeupler tout le monde.
1838Les planches qu’on suspend sur un léger appui,
1839La mort-aux-rats, les souricières,
1840N’étaient que jeux au prix de lui.
1841Comme il voit que dans leurs tanières
1842Les souris étaient prisonnières,
1843Qu’elles n’osaient sortir, qu’il avait beau chercher,
1844Le galant fait le mort, et du haut d’un plancher
1845Se pend la tête en bas : la bête scélérate
1846À de certains cordons se tenait par la patte.
1847Le peuple des souris croit que c’est châtiment,
1848Qu’il a fait un larcin de rôt ou de fromage,
1849Égratigné quelqu’un, causé quelque dommage,
1850Enfin, qu’on a pendu le mauvais garnement.
1851Toutes, dis-je, unanimement
1852Se promettent de rire à son enterrement,
1853Mettent le nez en l’air, montrent un peu la tête,
1854Puis rentrent dans leurs nids à rats,
1855Puis ressortant font quatre pas,
1856Puis enfin se mettent en quête.
1857Mais voici bien une autre fête :
1858Le pendu ressuscite ; et, sur ses pieds tombant,
1859Attrape les plus paresseuses.
1860« Nous en savons plus d’un, dit-il en les gobant :
1861C’est tour de vieille guerre ; et vos cavernes creuses
1862Ne vous sauveront pas, je vous en avertis :
1863Vous viendrez toutes au logis. »
1864Il prophétisait vrai : notre maître Mitis,
1865Pour la seconde fois, les trompe et les affine,
1866Blanchit sa robe et s’enfarine,
1867Et, de la sorte déguisé,
1868Se niche et se blottit dans une huche ouverte.
1869Ce fut à lui bien avisé :
1870La gent trotte-menu s’en vient chercher sa perte.
1871Un Rat, sans plus, s’abstient d’aller flairer autour :
1872C’était un vieux routier, il savait plus d’un tour ;
1873Même il avait perdu sa queue à la bataille.
1874« Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille,
1875S’écria-t-il de loin au général des chats.
1876Je soupçonne dessous encore quelque machine.
1877Rien ne te sert d’être farine ;
1878Car, quand tu serais sac, je n’approcherais pas. »
1879C’était bien dit à lui ; j’approuve sa prudence :
1880Il était expérimenté,
1881Et savait que la méfiance
1882Est mère de la sûreté.
Livre quatrième
Le Lion amoureux
1883à Mademoiselle de Sevigné.
1884Sévigné, de qui les attraits
1885Servent aux Grâces de modèle,
1886Et qui naquîtes toute belle,
1887À votre indifférence près,
1888Pourriez-vous être favorable
1889Aux jeux innocents d’une fable,
1890Et voir, sans vous épouvanter,
1891Un Lion qu’Amour sut dompter ?
1892Amour est un étrange maître.
1893Heureux qui peut ne le connaître
1894Que par récit, lui ni ses Coups !
1895Quand on en parle devant vous,
1896Si la vérité vous offense,
1897La fable au moins se peut souffrir :
1898Celle-ci prend bien l’assurance
1899De venir à vos pieds s’offrir,
1900Par zèle et par reconnaissance.
1901Du temps que les bêtes parlaient,
1902Les lions entre autres voulaient
1903Être admis dans notre alliance.
1904Pourquoi non ? puisque leur engeance
1905Valait la nôtre en ce temps-là,
1906Ayant courage, intelligence,
1907Et belle hure outre cela.
1908Voici comment il en alla :
1909Un Lion de haut parentage,
1910En passant par un certain pré,
1911Rencontra Bergère à son gré :
1912Il la demande en mariage.
1913Le père aurait fort souhaité
1914Quelque gendre un peu moins terrible.
1915La donner lui semblait bien dur ;
1916La refuser n’était pas sûr ;
1917Même un refus eût fait, possible,
1918Qu’on eût vu quelque beau matin
1919Un mariage clandestin.
1920Car outre qu’en toute manière
1921La belle était pour les gens fiers,
1922Fille se coiffe volontiers
1923D’amoureux à longue crinière.
1924Le père donc ouvertement
1925N’osant renvoyer notre amant,
1926Lui dit : « Ma fille est délicate ;
1927Vos griffes la pourront blesser
1928Quand vous voudrez la caresser.
1929Permettez donc qu’à chaque patte
1930On vous les rogne, et pour les dents,
1931Qu’on vous les lime en même temps :
1932Vos baisers en seront moins rudes,
1933Et pour vous plus délicieux ;
1934Car ma fille y répondra mieux,
1935Étant sans ces inquiétudes. »
1936Le Lion consent à cela,
1937Tant son âme était aveuglée !
1938Sans dents ni griffes le voilà,
1939Comme place démantelée.
1940On lâcha sur lui quelques chiens :
1941Il fit fort peu de résistance.
1942Amour, Amour, quand tu nous tiens
1943On peut bien dire : « Adieu prudence. »
Le Berger et la Mer
1944Du rapport d’un troupeau, dont il vivait sans soins,
1945Se contenta longtemps un voisin :
1946Si sa fortune était petite,
1947Elle était sûre tout au moins.
1948À la fin, les trésors déchargés sur la plage
1949Le tentèrent si bien qu’il vendit son troupeau,
1950Trafiqua de l’argent, le mit entier sur l’eau.
1951Cet argent périt par naufrage.
1952Son maître fut réduit à garder les brebis,
1953Non plus berger en chef comme il était jadis,
1954Quand ses propres moutons paissaient sur le rivage :
1955Celui qui s’était vu Corydon ou Tircis
1956Fut Pierrot, et rien davantage.
1957Au bout de quelque temps il fit quelques profits,
1958Racheta des bêtes à laine ;
1959Et comme un jour les vents, retenant leur haleine,
1960Laissaient paisiblement aborder les vaisseaux :
1961« Vous voulez de l’argent, ô mesdames les Eaux,
1962Dit-il ; adressez-vous, je vous prie, à quelque autre :
1963Ma foi ! vous n’aurez pas le nôtre. »
1964Ceci n’est pas un conte à plaisir inventé.
1965Je me sers de la vérité
1966Pour montrer, par expérience,
1967Qu’un sou, quand il est assuré,
1968Vaut mieux que cinq en espérance ;
1969Qu’il se faut contenter de sa condition ;
1970Qu’aux conseils de la mer et de l’ambition
1971Nous devons fermer les oreilles.
1972Pour un qui s’en louera, dix mille s’en plaindront.
1973La mer promet monts et merveilles :
1974Fiez-vous-y, les vents et les voleurs viendront.
La Mouche et la Fourmi
1975La Mouche et la Fourmi contestaient de leur prix.
1976« Ô Jupiter ! dit la première,
1977Faut-il que l’amour-propre aveugle les esprits
1978D’une si terrible manière,
1979Qu’un vil et rampant animal
1980À la fille de l’air ose se dire égal !
1981Je hante les palais, je m’assieds à ta table :
1982Si l’on t’immole un bœuf, j’en goûte devant toi ;
1983Pendant que celle-ci, chétive et misérable,
1984Vit trois jours d’un fétu qu’elle a traîné chez soi.
1985Mais, ma mignonne, dites-moi,
1986Vous campez-vous jamais sur la tête d’un roi
1987D’un empereur, ou d’une belle ?
1988Je le fais ; et je baise un beau sein quand je veux ;
1989Je me joue entre des cheveux ;
1990Je rehausse d’un teint la blancheur naturelle ;
1991Et la dernière main que met à sa beauté
1992Une femme allant en conquête,
1993C’est un ajustement des mouches emprunté.
1994Puis allez-moi rompre la tête
1995De vos greniers ! – Avez-vous dit ?
1996Lui répliqua la ménagère.
1997Vous hantez les palais ; mais on vous y maudit.
1998Et quant à goûter la première
1999De ce qu’on sert devant les Dieux,
2000Croyez-vous qu’il en vaille mieux ?
2001Si vous entrez partout, aussi font les profanes.
2002Sur la tête des rois et sur celle des ânes
2003Vous allez vous planter, je n’en disconviens pas ;
2004Et je sais que d’un prompt trépas
2005Cette importunité bien souvent est punie.
2006Certain ajustement, dites-vous, rend jolie.
2007J’en conviens : il est noir ainsi que vous et moi.
2008Je veux qu’il ait nom mouche : est-ce un sujet pourquoi
2009Vous fassiez assez sonner vos mérites ?
2010Nomme-t-on pas aussi mouches les parasites ?
2011Cessez donc de tenir un langage si vain :
2012N’ayez plus ces hautes pensées.
2013Les mouches de cour sont chassées ;
2014Les mouchards sont pendus ; et vous mourrez de faim,
2015De froid, de langueur, de misère,
2016Quand Phébus régnera sur un autre hémisphère.
2017Alors je jouirai du fruit de mes travaux.
2018Je n’irai, par monts ni par vaux,
2019M’exposer au vent, à la pluie ;
2020Je vivrai sans mélancolie :
2021Le soin que j’aurai pris de soin m’exemptera.
2022Je vous enseignerai par là
2023Ce que c’est qu’une fausse ou véritable gloire.
2024Adieu ; je perds le temps : laissez-moi travailler ;
2025Ni mon grenier, ni mon armoire
2026Ne se remplit à babiller. »
Le Jardinier et son Seigneur
2027Un amateur du jardinage,
2028Demi-bourgeois, demi-manant,
2029Possédait en certain village
2030Un jardin assez propre, et le clos attenant.
2031Il avait de plant vif fermé cette étendue.
2032Là croissait à plaisir l’oseille et la laitue,
2033De quoi faire à Margot pour sa fête un bouquet,
2034Peu de jasmin d’Espagne, et force serpolet.
2035Cette félicité par un lièvre troublée
2036Fit qu’au Seigneur du Bourg notre homme se plaignit.
2037« Ce maudit animal vient prendre sa goulée
2038Soir et matin, dit-il, et des pièges se rit ;
2039Les pierres, les bâtons y perdent leur crédit :
2040Il est sorcier, je crois. – Sorcier ? je l’en défie,
2041Repartit le Seigneur. Fût-il diable, Miraut,
2042En dépit de ses tours, l’attrapera bientôt.
2043Je vous en déferai, bonhomme, sur ma vie.
2044– Et quand ? – Et dès demain, sans tarder plus longtemps. »
2045La partie ainsi faite, il vient avec ses gens.
2046« Çà, déjeunons, dit-il : vos poulets sont-ils tendres ?
2047La fille du logis, qu’on vous voie, approchez :
2048Quand la marierons-nous ? quand aurons-nous des gendres ?
2049Bonhomme, c’est ce coup qu’il faut, vous m’entendez
2050Qu’il faut fouiller à l’escarcelle. »
2051Disant ces mots, il fait connaissance avec elle,
2052Auprès de lui la fait asseoir,
2053Prend une main, un bras, lève un coin du mouchoir,
2054Toutes sottises dont la belle
2055Se défend avec grand respect ;
2056Tant qu’au père à la fin cela devient suspect.
2057Cependant on fricasse, on se rue en cuisine.
2058« De quand sont vos jambons ? ils ont fort bonne mine.
2059– Monsieur, ils sont à vous. – Vraiment ! dit le Seigneur,
2060Je les reçois, et de bon cœur. »
2061Il déjeune très bien ; aussi fait sa famille,
2062Chiens, chevaux, et valets, tous gens bien endentés :
2063Il commande chez l’hôte, y prend des libertés,
2064Boit son vin, caresse sa fille.
2065L’embarras des chasseurs succède au déjeuné.
2066Chacun s’anime et se prépare :
2067Les trompes et les cors font un tel tintamarre
2068Que le bonhomme est étonné.
2069Le pis fut que l’on mit en piteux équipage
2070Le pauvre potager ; adieu planches, carreaux ;
2071Adieu chicorée et poireaux ;
2072Adieu de quoi mettre au potage.
2073Le lièvre était gîté dessous un maître chou.
2074On le quête ; on le lance, il s’enfuit par un trou,
2075Non pas trou, mais trouée, horrible et large plaie
2076Que l’on fit à la pauvre haie
2077Par ordre du Seigneur ; car il eût été mal
2078Qu’on n’eût pu du jardin sortir tout à cheval.
2079Le bonhomme disait : « Ce sont là jeux de prince. »
2080Mais on le laissait dire ; et les chiens et les gens
2081Firent plus de dégât en une heure de temps
2082Que n’en auraient fait en cent ans
2083Tous les lièvres de la province.
2084Petits princes, videz vos débats entre vous :
2085De recourir aux rois vous seriez de grands fous.
2086Il ne les faut jamais engager dans vos guerres,
2087Ni les faire entrer sur vos terres.
L’Âne et le petit Chien
2088Ne forçons point notre talent,
2089Nous ne ferions rien avec grâce :
2090Jamais un lourdaud, quoi qu’il fasse,
2091Ne saurait passer pour galant.
2092Peu de gens, que le ciel chérit et gratifie,
2093Ont le don d’agréer infus avec la vie.
2094C’est un point qu’il leur faut laisser,
2095Et ne pas ressembler à l’Âne de la Fable,
2096Qui, pour se rendre plus aimable
2097Et plus cher à son maître, alla le caresser.
2098« Comment ? disait-il en son âme,
2099Ce Chien, parce qu’il est mignon,
2100Vivra de pair à compagnon
2101Avec monsieur, avec madame ;
2102Et j’aurai des coups de bâton ?
2103Que fait-il ? il donne la patte ;
2104Puis aussitôt il est baisé :
2105S’il en faut faire autant afin que l’on me flatte,
2106Cela n’est pas bien malaisé. »
2107Dans cette admirable pensée,
2108Voyant son maître en joie, il s’en vient lourdement,
2109Lève une corne toute usée,
2110La lui porte au menton fort amoureusement,
2111Non sans accompagner, pour plus grand ornement,
2112De son chant gracieux cette action hardie.
2113« Oh ! oh ! quelle caresse ! et quelle mélodie !
2114Dit le maître aussitôt. Holà, Martin-bâton ! »
2115Martin-bâton accourt ; l’Âne change de ton.
2116Ainsi finit la comédie.
Le Combat des Rats et des Belettes
2117La nation des Belettes,
2118Non plus que celle des Chats,
2119Ne veut aucun bien aux Rats ;
2120Et, sans les portes étroites
2121De leurs habitations,
2122L’animal à longue échine
2123En ferait, je m’imagine,
2124De grandes destructions.
2125Or une certaine année
2126Qu’il en était à foison,
2127Leur roi, nommé Ratapon,
2128Mit en campagne une armée.
2129Les Belettes, de leur part,
2130Déployèrent l’étendard.
2131Si l’on croit la renommée,
2132La victoire balança :
2133Plus d’un guéret s’engraissa
2134Du sang de plus d’une bande.
2135Mais la perte la plus grande
2136Tomba presque en tous endroits
2137Sur le peuple souriquois.
2138Sa déroute fut entière,
2139Quoi que pût faire Artarpax,
2140Psicarpax, Méridarpax,
2141Qui, tout couverts de poussière,
2142Soutinrent assez longtemps
2143Les efforts des combattants.
2144Leur résistance fut vaine :
2145Il fallut céder au sort :
2146Chacun s’enfuit au plus fort,
2147Tant soldat que capitaine.
2148Les princes périrent tous.
2149La racaille, dans des trous
2150Trouvant sa retraite prête,
2151Se sauva sans grand travail.
2152Mais les seigneurs sur leur tête
2153Ayant chacun un plumail,
2154Des cornes ou des aigrettes,
2155Soit comme marques d’honneur,
2156Soit afin que les Belettes
2157En conçussent plus de peur,
2158Cela causa leur malheur.
2159Trou, ni fente, ni crevasse
2160Ne fut large assez pour eux,
2161Au lieu que la populace
2162Entrait dans les moindres creux.
2163La principale jonchée
2164Fut donc des principaux Rats.
2165Une tête empanachée
2166N’est pas petit embarras.
2167Le trop superbe équipage
2168Peut souvent en un passage
2169Causer du retardement.
2170Les petits, en toute affaire
2171Esquivent fort aisément ;
2172Les grands ne le peuvent faire.
Le Singe et le Dauphin
2173C’était chez les Grecs un usage
2174Que sur la mer tous voyageurs
2175Menaient avec eux en voyage
2176Singes et chiens de bateleurs.
2177Un navire en cet équipage
2178Non loin d’Athènes fit naufrage,
2179Sans les dauphins tout eût péri.
2180Cet animal est fort ami
2181De notre espèce : en son histoire
2182Pline le dit, il le faut croire.
2183Il sauva donc tout ce qu’il put.
2184Même un Singe en cette occurrence,
2185Profitant de la ressemblance,
2186Lui pensa devoir son salut.
2187Un Dauphin le prit pour un homme,
2188Et sur son dos le fit asseoir
2189Si gravement qu’on eût cru voir
2190Ce chanteur que tant on renomme.
2191Le Dauphin l’allait mettre à bord,
2192Quand, par hasard, il lui demande :
2193« Êtes-vous d’Athènes la grande ?
2194– Oui, dit l’autre ; on m’y connaît fort :
2195S’il vous y survient quelque affaire,
2196Employez-moi ; car mes parents
2197Y tiennent tous les premiers rangs :
2198Un mien cousin est Juge-maire. »
2199Le Dauphin dit : « Bien grand merci :
2200Et le Pirée a part aussi
2201À l’honneur de votre présence ?
2202Vous le voyez souvent, je pense ?
2203– Tous les jours : il est mon ami,
2204C’est une vieille connaissance. »
2205Notre magot prit, pour ce coup,
2206Le nom d’un port pour un nom d’homme.
2207De telles gens il est beaucoup
2208Qui prendraient Vaugirard pour Rome,
2209Et qui, caquetants au plus dru,
2210Parlent de tout, et n’ont rien vu.
2211Le Dauphin rit, tourne la tête,
2212Et, le magot considéré,
2213Il s’aperçoit qu’il n’a tiré
2214Du fond des eaux rien qu’une bête.
2215Il l’y replonge, et va trouver
2216Quelque homme afin de le sauver.
L’Homme et l’Idole de bois
2217Certain Païen chez lui gardait un Dieu de bois,
2218De ces dieux qui sont sourds, bien qu’ayants des oreilles.
2219Le païen cependant s’en promettait merveilles.
2220Il lui coûtait autant que trois.
2221Ce n’étaient que vœux et qu’offrandes,
2222Sacrifices de bœufs couronnés de guirlandes.
2223Jamais Idole, quel qu’il fût,
2224N’avait eu cuisine si grasse,
2225Sans que, pour tout ce culte, à son hôte il échût
2226Succession, trésor, gain au jeu, nulle grâce.
2227Bien plus, si pour un sou d’orage en quelque endroit
2228S’amassait d’une ou d’autre sorte,
2229L’Homme en avait sa part, et sa bourse en souffrait.
2230La pitance du Dieu n’en était pas moins forte.
2231À la fin, se fâchant de n’en obtenir rien,
2232Il vous prend un levier, met en pièces l’Idole,
2233Le trouve rempli d’or : « Quand je t’ai fait du bien,
2234M’as-tu valu, dit-il, seulement une obole ?
2235Va, sors de mon logis : cherche d’autres autels.
2236Tu ressembles aux naturels
2237Malheureux, grossiers et stupides :
2238On n’en peut rien tirer qu’avec le bâton.
2239Plus je te remplissais, plus mes mains étaient vides :
2240J’ai bien fait de changer de ton. »
Le Geai paré des plumes du Paon
2241Un Paon muait ; un Geai prit son plumage ;
2242Puis après se l’accommoda ;
2243Puis parmi d’autres Paons tout fier se panada,
2244Croyant être un beau personnage.
2245Quelqu’un le reconnut : il se vit bafoué,
2246Berné, sifflé, moqué, joué,
2247Et par messieurs les Paons plumé d’étrange sorte ;
2248Même vers ses pareils s’étant réfugié,
2249Il fut par eux mis à la porte.
2250Il est assez de geais à deux pieds comme lui,
2251Qui se parent souvent des dépouilles d’autrui,
2252Et que l’on nomme plagiaires.
2253Je m’en tais ; et ne veux leur causer nul ennui :
2254Ce ne sont pas là mes affaires.
Le Chameau et les Bâtons flottants
2255Le premier qui vit un Chameau
2256S’enfuit à cet objet nouveau ;
2257Le second approcha ; le troisième osa faire
2258Un licou pour le Dromadaire.
2259L’accoutumance ainsi nous rend tout familier.
2260Ce qui nous paraissait terrible et singulier
2261S’apprivoise avec notre vue,
2262Quand ce vient à la continue.
2263Et puisque nous voici tombés sur ce sujet :
2264On avait mis des gens au guet,
2265Qui, voyant sur les eaux de loin certain objet,
2266Ne purent s’empêcher de dire
2267Que c’était un puissant navire.
2268Quelques moments après, l’objet devient brûlot,
2269Et puis nacelle, et puis ballot,
2270Enfin bâtons flottants sur l’onde.
2271J’en sais beaucoup, de par le monde
2272À qui ceci conviendrait bien :
2273De loin, c’est quelque chose, et de près, ce n’est rien.
La Grenouille et le Rat
2274Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui,
2275Qui souvent s’engeigne soi-même.
2276J’ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd’hui ;
2277Il m’a toujours semblé d’une énergie extrême.
2278Mais afin d’en venir au dessein que j’ai pris,
2279Un Rat plein d’embonpoint, gras, et des mieux nourris,
2280Et qui ne connaissait l’avent ni le carême,
2281Sur le bord d’un marais égayait ses esprits.
2282Une Grenouille approche, et lui dit en sa langue :
2283« Venez me voir chez moi, je vous ferai festin. »
2284Messire Rat promit soudain :
2285Il n’était pas besoin de plus longue harangue.
2286Elle allégua pourtant les délices du bain,
2287La curiosité, le plaisir du voyage,
2288Cent raretés à voir le long du marécage :
2289Un jour il conterait à ses petits-enfants
2290Les beautés de ces lieux, les mœurs des habitants,
2291Et le gouvernement de la chose publique
2292Aquatique.
2293Un point sans plus tenait le galant empêché :
2294Il nageait quelque peu ; mais il fallait de l’aide.
2295La Grenouille à cela trouve un très bon remède :
2296Le Rat fut à son pied par la patte attaché ;
2297Un brin de jonc en fit l’affaire.
2298Dans le marais entrés, notre bonne commère
2299S’efforce de tirer son hôte au fond de l’eau,
2300Contre le droit des gens, contre la foi jurée ;
2301Prétend qu’elle en fera gorge chaude et curée ;
2302C’était, à son avis, un excellent morceau.
2303Déjà dans son esprit la galante le croque.
2304Il atteste les Dieux ; la perfide s’en moque.
2305Il résiste ; elle tire. En ce combat nouveau,
2306Un Milan, qui dans l’air planait, faisait la ronde,
2307Voit d’en haut le pauvret se débattant sur l’onde.
2308Il fond dessus, l’enlève, et, par même moyen,
2309La Grenouille et le lien.
2310Tout en fut ; tant et si bien,
2311Que de cette double proie
2312L’oiseau se donne au cœur joie,
2313Ayant, de cette façon
2314À souper chair et poisson.
2315La ruse la mieux ourdie
2316Peut nuire à son inventeur ;
2317Et souvent la perfidie
2318Retourne sur son auteur.
Tribut envoyé par les animaux à Alexandre
2319Une fable avait cours parmi l’antiquité,
2320Et la raison ne m’en est pas connue.
2321Que le lecteur en tire une moralité.
2322Voici la fable toute nue :
2323La Renommée ayant dit en cent lieux
2324Qu’un fils de Jupiter, un certain Alexandre,
2325Ne voulant rien laisser de libre sous les cieux,
2326Commandait que, sans plus attendre,
2327Tout peuple à ses pieds s’allât rendre,
2328Quadrupèdes, humains, éléphants, vermisseaux,
2329Les républiques des oiseaux ;
2330La Déesse aux cent bouches, dis-je,
2331Ayant mis partout la terreur
2332En publiant l’édit du nouvel empereur,
2333Les animaux, et toute espèce lige
2334De son seul appétit, crurent que cette fois
2335Il fallait subir d’autres lois.
2336On s’assemble au désert. Tous quittent leur tanière.
2337Après divers avis, on résout, on conclut
2338D’envoyer hommage et tribut.
2339Pour l’hommage et pour la manière,
2340Le Singe en fut chargé : l’on lui mit par écrit
2341Ce que l’on voulait qui fût dit.
2342Le seul tribut les tint en peine.
2343Car que donner ? il fallait de l’argent.
2344On en prit d’un prince obligeant,
2345Qui possédant dans son domaine
2346Des mines d’or, fournit ce qu’on voulut.
2347Comme il fut question de porter ce tribut,
2348Le Mulet et l’Âne s’offrirent,
2349Assistés du Cheval ainsi que du Chameau.
2350Tous quatre en chemin ils se mirent,
2351Avec le Singe, ambassadeur nouveau.
2352La caravane enfin rencontre en un passage
2353Monseigneur le Lion : cela ne leur plut point.
2354« Nous nous rencontrons tout à point,
2355Dit-il, et nous voici compagnons de voyage.
2356J’allais offrir mon fait à part ;
2357Mais, bien qu’il soit léger, tout fardeau m’embarrasse.
2358Obligez-moi de me faire la grâce
2359Que d’en porter chacun un quart :
2360Ce ne vous sera pas une charge trop grande,
2361Et j’en serai plus libre et bien plus en état,
2362En cas que les voleurs attaquent notre bande,
2363Et que l’on en vienne au combat. »
2364Éconduire un Lion rarement se pratique.
2365Le voilà donc admis, soulagé, bien reçu,
2366Et, malgré le héros de Jupiter issu,
2367Faisant chère et vivant sur la bourse publique.
2368Ils arrivèrent dans un pré
2369Tout bordé de ruisseaux, de fleurs tout diapré,
2370Où maint mouton cherchait sa vie ;
2371Séjour du frais, véritable partie
2372Des zéphirs. Le Lion n’y fut pas, qu’à ces gens
2373Il se plaignit d’être malade.
2374« Continuez votre ambassade,
2375Dit-il ; je sens un feu qui me brûle au dedans,
2376Et veux chercher ici quelque herbe salutaire.
2377Pour vous, ne perdez point de temps :
2378Rendez-moi mon argent, j’en puis avoir affaire.
2379On déballe ; et d’abord le Lion s’écria,
2380D’un ton qui témoignait sa joie :
2381« Que de filles, ô Dieux, mes pièces de monnaie
2382Ont produites ! Voyez ; la plupart sont déjà
2383Aussi grandes que leurs mères.
2384Le croît m’en appartient. » Il prit tout là-dessus ;
2385Ou bien s’il ne prit tout, il n’en demeura guères.
2386Le Singe et les sommiers confus,
2387Sans oser répliquer, en chemin se remirent.
2388Au fils de Jupiter on dit qu’ils se plaignirent,
2389Et n’en eurent point de raison.
2390Qu’eût-il fait ? C’eût été lion contre lion ;
2391Et le proverbe dit : Corsaires à Corsaires,
2392L’un l’autre s’attaquant, ne font pas leurs affaires.
Le Cheval s’étant voulu venger du Cerf
2393De tout temps les Chevaux ne sont nés pour les hommes.
2394Lorsque le genre humain de gland se contentait,
2395Âne, cheval, et mule, aux forêts habitait ;
2396Et l’on ne voyait point, comme au siècle où nous sommes,
2397Tant de selles et tant de bâts,
2398Tant de harnois pour les combats,
2399Tant de chaises, tant de carrosses ;
2400Comme aussi ne voyait-on pas
2401Tant de festins et tant de noces.
2402Or, un Cheval eut alors différent
2403Avec un Cerf plein de vitesse,
2404Et, ne pouvant l’attraper en courant,
2405Il eut recours à l’homme, implora son adresse.
2406L’homme lui mit un frein, lui sauta sur le dos,
2407Ne lui donna point de repos
2408Que le Cerf ne fût pris, et n’y laissât la vie.
2409Et cela fait, le Cheval remercie
2410L’Homme son bienfaiteur, disant : « Je suis à vous ;
2411Adieu ; je m’en retourne en mon séjour sauvage.
2412– Non pas cela, dit l’Homme ; il fait meilleur chez nous :
2413Je vois trop quel est votre usage.
2414Demeurez donc ; vous serez bien traité.
2415Et jusqu’au ventre en la litière. »
2416Hélas ! que sert la bonne chère
2417Quand on n’a pas la liberté ?
2418Le Cheval s’aperçut qu’il avait fait folie ;
2419Mais il n’était plus temps : déjà son écurie
2420Était prête et toute bâtie.
2421Il y mourut en traînant son lien :
2422Sage s’il eût remis une légère offense.
2423Quel que soit le plaisir que cause la vengeance,
2424C’est l’acheter trop cher que l’acheter d’un bien
2425Sans qui les autres ne sont rien.
Le Renard et le Buste
2426Les grands, pour la plupart, sont masques de théâtre ;
2427Leur apparence impose au vulgaire idolâtre.
2428L’Âne n’en sait juger que par ce qu’il en voit.
2429Le Renard au contraire, à fond les examine,
2430Les tourne de tout sens ; et quand il s’aperçoit
2431Que leur fait n’est que bonne mine,
2432Il leur applique un mot qu’un buste de héros
2433Lui fit dire fort à propos.
2434C’était un buste creux, et plus grand que nature.
2435Le Renard, en louant l’effort de la sculpture :
2436« Belle tête, dit-il ; mais de cervelle point. »
2437Combien de grands seigneurs sont bustes en ce point ?
Le Loup, la Chèvre et le Chevreau
2438La Bique, allant remplir sa traînante mamelle,
2439Et paître l’herbe nouvelle,
2440Ferma sa porte au loquet,
2441Non sans dire à son Biquet :
2442« Gardez-vous, sur votre vie,
2443D’ouvrir que l’on ne vous die,
2444Pour enseigne et mot du guet :
2445Foin du Loup et de sa race ! »
2446Comme elle disait ces mots,
2447Le Loup, de fortune, passe ;
2448Il les recueille à propos,
2449Et les garde en sa mémoire.
2450La Bique, comme on peut croire,
2451N’avait pas vu le glouton.
2452Dès qu’il la voit partie, il contrefait son ton,
2453Et d’une voix papelarde
2454Il demande qu’on ouvre, en disant : « Foin du Loup ! »
2455Et croyant entrer tout d’un coup.
2456Le Biquet soupçonneux par la fente regarde :
2457« Montrez-moi patte blanche, ou je n’ouvrirai point »,
2458S’écria-t-il d’abord. Patte blanche est un point
2459Chez les Loups, comme on sait, rarement en usage.
2460Celui-ci, fort surpris d’entendre ce langage,
2461Comme il était venu s’en retourna chez soi.
2462Où serait le Biquet s’il eût ajouté foi
2463Au mot du guet que, de fortune,
2464Notre Loup avait entendu ?
2465Deux sûretés valent mieux qu’une,
2466Et le trop en cela ne fut jamais perdu.
Le Loup, la Mère et l’Enfant
2467Ce Loup me remet en mémoire
2468Un de ses compagnons qui fut encore mieux pris :
2469Il y périt. Voici l’histoire :
2470Un villageois avait à l’écart son logis.
2471Messire Loup attendait chape-chute à la porte ;
2472Il avait vu sortir gibier de toute sorte,
2473Veaux de lait, agneaux et brebis,
2474Régiments de dindons, enfin bonne provende.
2475Le larron commençait pourtant à s’ennuyer.
2476Il entend un enfant crier :
2477La mère aussitôt le gourmande,
2478Le menace, s’il ne se tait,
2479De le donner au loup. L’animal se tient prêt,
2480Remerciant les Dieux d’une telle aventure,
2481Quand la mère, apaisant sa chère géniture,
2482Lui dit : « Ne criez point ; s’il vient, nous le tuerons.
2483– Qu’est ceci ? s’écria le mangeur de moutons.
2484Dire d’un, puis d’un autre ? Est-ce ainsi que l’on traite
2485Les gens faits comme moi ? me prend-on pour un sot ?
2486Que quelque jour ce beau marmot
2487Vienne au bois cueillir la noisette !... »
2488Comme il disait ces mots, on sort de la maison :
2489Un chien de cour l’arrête ; épieux et fourches-fières
2490L’ajustent de toutes manières.
2491« Que veniez-vous chercher en ce lieu ? » lui dit-on.
2492Aussitôt il conta l’affaire.
2493« Merci de moi, lui dit la mère ;
2494Tu mangeras mon fils ! L’ai-je fait à dessein
2495Qu’il assouvisse un jour ta faim ? »
2496On assomma la pauvre bête.
2497Un manant lui coupa le pied droit et la tête :
2498Le seigneur du village à sa porte les mit ;
2499Et ce dicton picard à l’entour fut écrit :
2500« Biaux chires leups, n’écoutez mie
2501« Mère tenchent chen fieux qui crie. »
Parole de Socrate
2502Socrate un jour faisant bâtir,
2503Chacun censurait son ouvrage :
2504L’un trouvait les dedans, pour ne lui point mentir,
2505Indignes d’un tel personnage ;
2506L’autre blâmait la face, et tous étaient d’avis
2507Que les appartements en étaient trop petits.
2508Quelle maison pour lui ! l’on y tournait à peine.
2509« Plût au ciel que de vrais amis,
2510Telle qu’elle est, dit-il, elle pût être pleine ! »
2511Le bon Socrate avait raison
2512De trouver pour ceux-là trop grande sa maison.
2513Chacun se dit ami ; mais fou qui s’y repose :
2514Rien n’est plus commun que ce nom,
2515Rien n’est plus rare que la chose.
Le Vieillard et ses Enfants
2516Toute puissance est faible, à moins que d’être unie.
2517Écoutez là-dessus l’esclave de Phrygie.
2518Si j’ajoute du mien à son invention,
2519C’est pour peindre nos mœurs, et non point par envie ;
2520Je suis trop au-dessous de cette ambition.
2521Phèdre enchérit souvent par un motif de gloire ;
2522Pour moi, de tels pensers me seraient mal séants.
2523Mais venons à la fable ou plutôt à l’histoire
2524De celui qui tâcha d’unir tous ses enfants.
2525Un Vieillard prêt d’aller où la mort l’appelait :
2526« Mes chers enfants, dit-il (à ses fils, il parlait),
2527Voyez si vous romprez ces dards liés ensemble ;
2528Je vous expliquerai le nœud qui les assemble. »
2529L’aîné les ayant pris, et fait tous ses efforts,
2530Les rendit, en disant : « Je le donne aux plus forts. »
2531Un second lui succède, et se met en posture ;
2532Mais en vain. Un cadet tente aussi l’aventure.
2533Tous perdirent leur temps ; le faisceau résista ;
2534De ces dards joints ensemble un seul ne s’éclata.
2535« Faibles gens ! dit le père, il faut que je vous montre
2536Ce que ma force peut en semblable rencontre. »
2537On crut qu’il se moquait ; on sourit, mais à tort.
2538Il sépare les dards, et les rompt sans effort.
2539« Vous voyez, reprit-il, l’effet de la concorde :
2540Soyez joints, mes enfants, que l’amour vous accorde. »
2541Tant que dura son mal, il n’eut autre discours.
2542Enfin se sentant prêt de terminer ses jours :
2543« Mes chers enfants, dit-il, je vais où sont nos pères.
2544Adieu, promettez-moi de vivre comme frères ;
2545Que j’obtienne de vous cette grâce en mourant. »
2546Chacun de ses trois fils l’en assure en pleurant.
2547Il prend à tous les mains ; il meurt ; et les trois frères
2548Trouvent un bien fort grand, mais fort mêlé d’affaires.
2549Un créancier saisit, un voisin fait procès.
2550D’abord notre trio s’en tire avec succès.
2551Leur amitié fut courte autant qu’elle était rare.
2552Le sang les avait joints, l’intérêt les sépare.
2553L’ambition, l’envie, avec les consultants,
2554Dans la succession entrent en même temps.
2555On en vient au partage, on conteste, on chicane ;
2556Le juge sur cent points tour à tour les condamne.
2557Créanciers et voisins reviennent aussitôt ;
2558Ceux-là sur une erreur, ceux-ci sur un défaut.
2559Les frères désunis sont tous d’avis contraire :
2560L’un veut s’accommoder, l’autre n’en veut rien faire.
2561Tous perdirent leur bien, et voulurent trop tard
2562Profiter de ces dards unis et pris à part.
L’Oracle et l’Impie
2563Vouloir tromper le ciel, c’est folie à la terre ;
2564Le dédale des cœurs en ses détours n’enserre
2565Rien qui ne soit d’abord éclairé par les Dieux.
2566Tout ce que l’homme fait, il le fait à leurs yeux
2567Même les actions que dans l’ombre il croit faire.
2568Un païen qui sentait quelque peu le fagot,
2569Et qui croyait en Dieu, pour user de ce mot,
2570Par bénéfice d’inventaire,
2571Alla consulter Apollon.
2572Dès qu’il fut en son sanctuaire :
2573« Ce que je tiens, dit-il, est-il en vie ou non ? »
2574Il tenait un moineau, dit-on,
2575Prêt d’étouffer la pauvre bête,
2576Ou de la lâcher aussitôt,
2577Pour mettre Apollon en défaut.
2578Apollon reconnut ce qu’il avait en tête :
2579« Mort ou vif, lui dit-il, montre-moi ton moineau,
2580Et ne me tends plus de panneau ;
2581Tu te trouverais mal d’un pareil stratagème.
2582Je vois de loin, j’atteins de même. »
L’Avare qui a perdu son trésor
2583L’usage seulement fait la possession.
2584Je demande à ces gens de qui la passion
2585Est d’entasser toujours, mettre somme sur somme,
2586Quel avantage ils ont que n’ait pas un autre homme.
2587Diogène là-bas est aussi riche qu’eux,
2588Et l’avare ici-haut comme lui vit en gueux.
2589L’homme au trésor caché qu’Ésope nous propose,
2590Servira d’exemple à la chose.
2591Ce malheureux attendait ;
2592Pour jouir de son bien, une seconde vie ;
2593Ne possédait pas l’or, mais l’or le possédait.
2594Il avait dans la terre une somme enfouie,
2595Son cœur avec, n’ayant autre déduit
2596Que d’y ruminer jour et nuit,
2597Et rendre sa chevance à lui-même sacrée.
2598Qu’il allât ou qu’il vînt, qu’il bût ou qu’il mangeât,
2599On l’eût pris de bien court, à moins qu’il ne songeât
2600À l’endroit où gisait cette somme enterrée.
2601Il y fit tant de tours qu’un fossoyeur le vit,
2602Se douta du dépôt, l’enleva sans rien dire.
2603Notre Avare un beau jour ne trouva que le nid.
2604Voilà mon homme aux pleurs ; il gémit, il soupire.
2605Il se tourmente, il se déchire.
2606Un passant lui demande à quel sujet ses cris.
2607« C’est mon Trésor que l’on m’a pris.
2608– Votre trésor ? où pris ? – Tout joignant cette pierre.
2609– Eh ! sommes-nous en temps de guerre,
2610Pour l’apporter si loin ? N’eussiez-vous pas mieux fait
2611De le laisser chez vous en votre cabinet,
2612Que de le changer de demeure ?
2613Vous auriez pu sans peine y puiser à toute heure.
2614– À toute heure, bons Dieux ! ne tient-il qu’à cela ?
2615L’argent vient-il comme il s’en va ?
2616Je n’y touchais jamais. – Dites-moi donc, de grâce,
2617Reprit l’autre, pourquoi vous vous affligez tant,
2618Puisque vous ne touchiez jamais à cet argent :
2619Mettez une pierre à la place,
2620Elle vous vaudra tout autant. »
L’Œil du Maître
2621Un cerf s’étant sauvé dans une étable à bœufs
2622Fut d’abord averti par eux
2623Qu’il cherchât un meilleur asile.
2624« Mes frères, leur dit-il, ne me décelez pas :
2625Je vous enseignerai les pâtis les plus gras ;
2626Ce service vous peut quelque jour être utile,
2627Et vous n’en aurez point regret. »
2628Les Bœufs à toutes fins promirent le secret.
2629Il se cache en un coin, respire, et prend courage.
2630Sur le soir on apporte herbe fraîche et fourrage
2631Comme l’on faisait tous les jours.
2632L’on va, l’on vient, les valets font cent tours.
2633L’intendant même ; et pas un d’aventure
2634N’aperçut ni corps, ni ramure,
2635Ni cerf enfin. L’habitant des forêts
2636Rend déjà grâce aux Bœufs, attend dans cette étable
2637Que chacun retournant au travail de Cérès,
2638Il trouve pour sortir un moment favorable.
2639L’un des Bœufs ruminant lui dit : « Cela va bien ;
2640Mais quoi ! l’homme aux cent yeux n’a pas fait sa revue.
2641Je crains fort pour toi sa venue.
2642Jusque-là, pauvre Cerf, ne te vante de rien. »
2643Là-dessus le maître entre et vient faire sa ronde.
2644« Qu’est ceci ? dit-il à son monde.
2645Je trouve bien peu d’herbe en tous ces râteliers.
2646Cette litière est vieille : allez vite aux greniers ;
2647Je veux voir désormais vos bêtes mieux soignées.
2648Que coûte-t-il d’ôter toutes ces araignées ?
2649Ne saurait-on ranger ces jougs et ces colliers ? »
2650En regardant à tout, il voit une autre tête
2651Que celles qu’il voyait d’ordinaire en ce lieu.
2652Le cerf est reconnu ; chacun prend un épieu ;
2653Chacun donne un coup à la bête.
2654Ses larmes ne sauraient la sauver du trépas.
2655On l’emporte, on la sale, on en fait maint repas,
2656Dont maint voisin s’éjouit d’être.
2657Phèdre sur ce sujet dit fort élégamment :
2658« Il n’est, pour voir, que l’œil du maître. »
2659Quant à moi, j’y mettrais encore l’œil de l’amant.
L’Alouette et ses Petits, avec le maître d’un champ
2660Ne t’attends qu’à toi seul, c’est un commun proverbe.
2661Voici comme Ésope le mit
2662En crédit :
2663Les alouettes font leur nid
2664Dans les blés quand ils sont en herbe,
2665C’est-à-dire environ le temps
2666Que tout aime et que tout pullule dans le monde :
2667Monstres marins au fond de l’onde,
2668Tigres dans les forêts, alouettes aux champs.
2669Une pourtant de ces dernières
2670Avait laissé passer la moitié d’un printemps
2671Sans goûter le plaisir des amours printanières.
2672À toute force enfin elle se résolut
2673D’imiter la nature, et d’être mère encore.
2674Elle bâtit un nid, pond, couve, et fait éclore
2675À la hâte ; le tout alla du mieux qu’il put.
2676Les blés d’alentour mûrs avant que la nitée
2677Se trouvât assez forte encore
2678Pour voler et prendre l’essor,
2679De mille soins divers l’Alouette agitée
2680S’en va chercher pâture, avertit ses enfants
2681D’être toujours au guet et faire sentinelle.
2682« Si le possesseur de ces champs
2683Vient avecque son fils, comme il viendra, dit-elle,
2684Écoutez bien ; selon ce qu’il dira,
2685Chacun de nous décampera. »
2686Sitôt que l’Alouette eut quitté sa famille,
2687Le possesseur du champ vient avecque son fils.
2688« Ces blés sont mûrs, dit-il : allez chez nos amis
2689Les prier que chacun, apportant sa faucille,
2690Nous vienne aider demain dès la pointe du jour. »
2691Notre Alouette de retour
2692Trouve en alarme sa couvée.
2693L’un commence : « Il a dit que, l’aurore levée,
2694L’on fit venir demain ses amis pour l’aider...
2695– S’il n’a dit que cela, repartit l’Alouette,
2696Rien ne nous presse encor de changer de retraite ;
2697Mais c’est demain qu’il faut tout de bon écouter.
2698Cependant soyez gais ; voilà de quoi manger. »
2699Eux repus, tout s’endort, les petits et la mère.
2700L’aube du jour arrive, et d’amis point du tout.
2701L’Alouette à l’essor, le maître s’en vient faire
2702Sa ronde ainsi qu’à l’ordinaire.
2703« Ces blés ne devraient pas, dit-il, être debout. »
2704Nos amis ont grand tort, et tort qui se repose
2705Sur de tels paresseux à servir ainsi lents.
2706« Mon fils, allez chez nos parents
2707Les prier de la même chose.
2708L’épouvante est au nid plus forte que jamais.
2709« Il a dit ses parents, mère, c’est à cette heure...
2710– Non, mes enfants dormez en paix ;
2711Ne bougeons de notre demeure. »
2712L’Alouette eut raison, car personne ne vint.
2713Pour la troisième fois le maître se souvint
2714De visiter ses blés. « Notre erreur est extrême,
2715Dit-il, de nous attendre à d’autres gens que nous.
2716Il n’est meilleur ami ni parent que soi-même.
2717Retenez bien cela, mon fils. Et savez-vous
2718Ce qu’il faut faire ? Il faut qu’avec notre famille
2719Nous prenions dès demain chacun une faucille :
2720C’est là notre plus court, et nous achèverons
2721Notre moisson quand nous pourrons. »
2722Dès lors que ce dessein fut su de l’Alouette :
2723« C’est ce coup qu’il est bon de partir, mes enfants. »
2724Et les petits, en même temps,
2725Voletants, se culbutants,
2726Délogèrent tous sans trompette.
Livre cinquième
Le Bûcheron et Mercure
2727À M. le C.D.B.
2728Votre goût a servi de règle à mon ouvrage.
2729J’ai tenté les moyens d’acquérir son suffrage.
2730Vous voulez qu’on évite un soin trop curieux,
2731Et des vains ornements l’effort ambitieux ;
2732Je le veux comme vous : cet effort ne peut plaire.
2733Un auteur gâte tout quand il veut trop bien faire.
2734Non qu’il faille bannir certains traits délicats :
2735Vous les aimez, ces traits, et je ne les hais pas.
2736Quant au principal but qu’Ésope se propose,
2737J’y tombe au moins mal que je puis.
2738Enfin, si dans ces vers, je ne plais et n’instruis,
2739Il ne tient pas à moi ; c’est toujours quelque chose.
2740Comme la force est un point
2741Dont je ne me pique point,
2742Je tâche d’y tourner le vice en ridicule,
2743Ne pouvant l’attaquer avec des bras d’Hercule.
2744C’est là tout mon talent ; je ne sais s’il suffit.
2745Tantôt je peins en un récit
2746La sotte vanité jointe avecque l’envie,
2747Deux pivots sur qui roule aujourd’hui notre vie :
2748Tel est ce chétif animal
2749Qui voulut en grosseur au bœuf se rendre égal.
2750J’oppose quelquefois, par une double image,
2751Le vice à la vertu, la sottise au bon sens,
2752Les agneaux aux loups ravissants,
2753La mouche à la fourmi, faisant de cet ouvrage
2754Une ample comédie à cent actes divers,
2755Et dont la scène est l’Univers.
2756Hommes, dieux, animaux, tout y fait quelque rôle,
2757Jupiter comme un autre. Introduisons celui
2758Qui porte de sa part aux belles la parole :
2759Ce n’est pas de cela qu’il s’agit aujourd’hui.
2760Un bûcheron perdit son gagne-pain,
2761C’est sa cognée ; et la cherchant en vain,
2762Ce fut pitié là-dessus de l’entendre.
2763Il n’avait pas des outils à revendre :
2764Sur celui-ci roulait tout son avoir.
2765Ne sachant donc où mettre son espoir,
2766Sa face était de pleurs toute baignée :
2767« Ô ma cognée ! ô ma pauvre cognée !
2768S’écriait-il, Jupiter, rends-la-moi ;
2769Je tiendrai l’être encore un coup de toi. »
2770Sa plainte fut de l’Olympe entendue.
2771Mercure vient. « Elle n’est pas perdue,
2772Lui dit ce dieu, la connaîtrais-tu bien ?
2773Je crois l’avoir près d’ici rencontrée. »
2774Lors une d’or à l’homme étant montrée,
2775Il répondit : « Je n’y demande rien. »
2776Une d’argent succède à la première,
2777Il la refuse. Enfin une de bois :
2778« Voilà, dit-il, la mienne cette fois ;
2779Je suis content si j’ai cette dernière.
2780– Tu les auras, dit le Dieu, toutes trois.
2781Ta bonne foi sera récompensée.
2782– En ce cas-là je les prendrai », dit-il.
2783L’histoire en est aussitôt dispersée ;
2784Et boquillons de perdre leur outil,
2785Et de crier pour se le faire rendre.
2786Le roi des Dieux ne sait auquel entendre.
2787Son fils Mercure aux criards vient encore ;
2788À chacun d’eux il en montre une d’or.
2789Chacun eût cru passer pour une bête
2790De ne pas dire aussitôt : « La voilà ! »
2791Mercure, au lieu de donner celle-là,
2792Leur en décharge un grand coup sur la tête.
2793Ne point mentir, être content du sien,
2794C’est le plus sûr : cependant on s’occupe
2795À dire faux pour attraper du bien.
2796Que sert cela ? Jupiter n’est pas dupe.
Le Pot de terre et le Pot de fer
2797Le Pot de fer proposa
2798Au Pot de terre un voyage.
2799Celui-ci s’en excusa,
2800Disant qu’il ferait que sage
2801De garder le coin du feu :
2802Car il lui fallait si peu,
2803Si peu, que la moindre chose
2804De son débris serait cause :
2805Il n’en reviendrait morceau.
2806« Pour vous, dit-il, dont la peau
2807Est plus dure que la mienne,
2808Je ne vois rien qui vous tienne.
2809– Nous vous mettrons à couvert,
2810Repartit le Pot de fer :
2811Si quelque matière dure
2812Vous menace, d’aventure,
2813Entre deux je passerai,
2814Et du coup vous sauverai. »
2815Cette offre le persuade.
2816Pot de fer son camarade
2817Se met droit à ses côtés.
2818Mes gens s’en vont à trois pieds,
2819Clopin-clopant, comme ils peuvent,
2820L’un contre l’autre jetés
2821Au moindre hoquet qu’ils trouvent.
2822Le Pot de terre en souffre ; il n’eut pas fait cent pas
2823Que par son compagnon il fut mis en éclats,
2824Sans qu’il eût lieu de se plaindre.
2825Ne nous associons qu’avecque nos égaux ;
2826Ou bien il nous faudra craindre
2827Le destin d’un de ces pots.
Le petit Poisson et le Pêcheur
2828Petit poisson deviendra grand,
2829Pourvu que Dieu lui prête vie ;
2830Mais le lâcher en attendant,
2831Je tiens pour moi que c’est folie :
2832Car de le rattraper il n’est pas trop certain.
2833Un Carpeau qui n’était encore que fretin
2834Fut pris par un Pêcheur au bord d’une rivière.
2835« Tout fait nombre, dit l’homme en voyant son butin ;
2836Voilà commencement de chère et de festin :
2837Mettons-le en notre gibecière. »
2838Le pauvre Carpillon lui dit en sa manière :
2839« Que ferez-vous de moi ? je ne saurais fournir
2840Au plus qu’une demi-bouchée ;
2841Laissez-moi Carpe devenir :
2842Je serai par vous repêchée ;
2843Quelque gros partisan m’achètera bien cher :
2844Au lieu qu’il vous en faut chercher
2845Peut-être encore cent de ma taille
2846Pour faire un plat : quel plat ? croyez-moi, rien qui vaille.
2847– Rien qui vaille ? eh bien ! soit, repartit le Pêcheur :
2848Poisson, mon bel ami, qui faites le prêcheur,
2849Vous irez dans la poêle, et vous avez beau dire,
2850Dès ce soir on vous fera frire. »
2851Un Tiens vaut, ce dit-on, mieux que deux Tu l’auras :
2852L’un est sûr, l’autre ne l’est pas.
Les oreilles du Lièvre
2853Un animal cornu blessa de quelques coups
2854Le Lion, qui plein de courroux,
2855Pour ne plus tomber en la peine,
2856Bannit des lieux de son domaine
2857Toute bête portant des cornes à son front.
2858Chèvres, béliers, taureaux, aussitôt délogèrent ;
2859Daims et cerfs de climat changèrent :
2860Chacun à s’en aller fut prompt.
2861Un lièvre, apercevant l’ombre de ses oreilles,
2862Craignit que quelque inquisiteur
2863N’allât interpréter à cornes leur longueur,
2864Ne les soutînt en tout à des cornes pareilles.
2865« Adieu, voisin Grillon, dit-il ; je pars d’ici :
2866Mes oreilles enfin seraient cornes aussi,
2867Et quand je les aurais plus courtes qu’une autruche,
2868Je craindrais même encore. Le Grillon repartit :
2869« Cornes cela ? Vous me prenez pour cruche ;
2870Ce sont oreilles que Dieu fit.
2871– On les fera passer pour cornes,
2872Dit l’animal craintif, et cornes de licornes.
2873J’aurai beau protester ; mon dire et mes raisons
2874Iront aux Petites-Maisons. »
Le Renard ayant la queue coupée
2875Un vieux Renard, mais des plus fins,
2876Grand croqueur de poulets, grand preneur de lapins,
2877Sentant son renard d’une lieue,
2878Fut enfin au piège attrapé.
2879Par grand hasard en étant échappé,
2880Non pas franc, car pour gage il y laissa sa queue ;
2881S’étant, dis-je, sauvé, sans queue et tout honteux,
2882Pour avoir des pareils (comme il était habile),
2883Un jour que les Renards tenaient conseil entre eux :
2884« Que faisons-nous, dit-il, de ce poids inutile,
2885Et qui va balayant tous les sentiers fangeux ?
2886Que nous sert cette queue ? Il faut qu’on se la coupe :
2887Si l’on me croit, chacun s’y résoudra.
2888– Votre avis est fort bon, dit quelqu’un de la troupe :
2889Mais tournez-vous, de grâce, et l’on vous répondra. »
2890À ces mots il se fit une telle huée,
2891Que le pauvre écourté ne put être entendu.
2892Prétendre ôter la queue eût été temps perdu :
2893La mode en fut continuée.
La Vieille et les deux Servantes
2894Il était une Vieille ayant deux chambrières :
2895Elles filaient si bien que les sœurs filandières
2896Ne faisaient que brouiller au prix de celles-ci.
2897La Vieille n’avait point de plus pressant souci
2898Que de distribuer aux Servantes leur tâche.
2899Dès que Téthys chassait Phébus aux crins dorés,
2900Tourets entraient en jeu, fuseaux étaient tirés ;
2901Deçà, delà, vous en aurez ;
2902Point de cesse, point de relâche.
2903Dès que l’Aurore, dis-je, en son char remontait,
2904Un misérable Coq à point nommé chantait ;
2905Aussitôt notre Vieille, encore plus misérable,
2906S’affublait d’un jupon crasseux et détestable,
2907Allumait une lampe, et courait droit au lit
2908Où, de tout leur pouvoir, de tout leur appétit,
2909Dormaient les deux pauvres Servantes.
2910L’une entrouvrait un œil, l’autre étendait un bras ;
2911Et toutes deux, très mal contentes,
2912Disaient entre leurs dents : « Maudit Coq, tu mourras ! »
2913Comme elles l’avaient dit, la bête fut grippée :
2914Le réveille-matin eut la gorge coupée.
2915Ce meurtre n’amenda nullement leur marché :
2916Notre couple, au contraire, à peine était couché,
2917Que la Vieille, craignant de laisser passer l’heure,
2918Courait comme un lutin par toute sa demeure.
2919C’est ainsi que, le plus souvent,
2920Quand on pense sortir d’une mauvaise affaire,
2921On s’enfonce encore plus avant :
2922Témoin ce couple et son salaire,
2923La Vieille, au lieu du Coq, les fit tomber par là
2924De Charybde en Scylla.
Le Satyre et le Passant
2925Au fond d’un antre sauvage,
2926Un Satyre et ses enfants
2927Allaient manger leur potage
2928Et prendre l’écuelle aux dents.
2929On les eût vus sur la mousse
2930Lui, sa femme, et maint petit :
2931Ils n’avaient tapis ni housse,
2932Mais tous fort bon appétit.
2933Pour se sauver de la pluie,
2934Entre un Passant morfondu.
2935Au brouet on le convie :
2936Il n’était pas attendu.
2937Son hôte n’eut pas la peine
2938De le semondre deux fois.
2939D’abord avec son haleine
2940Il se réchauffe les doigts ;
2941Puis sur le mets qu’on lui donne,
2942Délicat, il souffle aussi.
2943Le Satyre s’en étonne :
2944« Notre hôte, à quoi bon ceci ?
2945– L’un refroidit mon potage ;
2946L’autre réchauffe ma main.
2947– Vous pouvez, dit le Sauvage,
2948Reprendre votre chemin.
2949Ne plaise aux Dieux que je couche
2950Avec vous sous même toit !
2951Arrière ceux dont la bouche
2952Souffle le chaud et le froid !
Le Cheval et le Loup
2953Un certain Loup, dans la saison
2954Que les tièdes zéphyrs ont l’herbe rajeunie,
2955Et que les animaux quittent tous la maison
2956Pour s’en aller chercher leur vie ;
2957Un Loup, dis-je, au sortir des rigueurs de l’hiver,
2958Aperçut un Cheval qu’on avait mis au vert.
2959Je laisse à penser quelle joie.
2960« Bonne chasse, dit-il, qui l’aurait à son croc.
2961Eh ! que n’es-tu mouton ? car tu me serais hoc ;
2962Au lieu qu’il faut ruser pour avoir cette proie.
2963Rusons donc. » Ainsi dit, il vient à pas comptés ;
2964Se dit écolier d’Hippocrate ;
2965Qu’il connaît les vertus et les propriétés
2966De tous les simples de ces prés ?
2967Qu’il sait guérir, sans qu’il se flatte.
2968Toutes sortes de maux. Si dom Coursier voulait
2969Ne point celer sa maladie,
2970Lui Loup, gratis, le guérirait ;
2971Car le voir en cette prairie
2972Paître ainsi, sans être lié,
2973Témoignait quelque mal, selon la médecine.
2974« J’ai, dit la bête chevaline,
2975Une apostume sous le pied.
2976– Mon fils, dit le docteur ; il n’est point de partie
2977Susceptible de tant de maux.
2978J’ai l’honneur de servir nos seigneurs les Chevaux,
2979Et fais aussi la Chirurgie. »
2980Mon galant ne songeait qu’à bien prendre son temps,
2981Afin de happer son malade.
2982L’autre, qui s’en doutait, lui lâche une ruade,
2983Qui vous lui met en marmelade
2984Les mandibules et les dents.
2985« C’est bien fait, dit le Loup en soi-même fort triste ;
2986Chacun à son métier doit toujours s’attacher.
2987Tu veux faire ici l’herboriste,
2988Et ne fus jamais que boucher. »
Le Laboureur et ses Enfants
2989Travaillez, prenez de la peine :
2990C’est le fonds qui manque le moins.
2991Un riche Laboureur, sentant sa mort prochaine,
2992Fit venir ses enfants, leur parla sans témoins.
2993« Gardez-vous, leur dit-il, de vendre l’héritage
2994Que nous ont laissé nos parents :
2995Un trésor est caché dedans.
2996Je ne sais pas l’endroit ; mais un peu de courage
2997Vous le fera trouver : vous en viendrez à bout.
2998Remuez votre champ dès qu’on aura fait l’août :
2999Creusez, fouillez, bêchez ; ne laissez nulle place
3000Où la main ne passe et repasse. »
3001Le père mort, les fils vous retournent le champ,
3002Deçà, delà, partout ; si bien qu’au bout de l’an
3003Il en rapporta davantage.
3004D’argent, point de caché. Mais le père fut sage
3005De leur montrer, avant sa mort,
3006Que le travail est un trésor.
La Montagne qui accouche
3007Une montagne en mal d’enfant
3008Jetait une clameur si haute,
3009Que chacun, au bruit accourant,
3010Crut qu’elle accoucherait sans faute
3011D’une cité plus grosse que Paris :
3012Elle accoucha d’une souris.
3013Quand je songe à cette fable,
3014Dont le récit est menteur
3015Et le sens est véritable,
3016Je me figure un auteur
3017Qui dit : « Je chanterai la guerre
3018Que firent les Titans au Maître du tonnerre. »
3019C’est promettre beaucoup : mais qu’en sort-il souvent ?
3020Du vent.
La Fortune et le jeune Enfant
3021Sur le bord d’un puits très profond
3022Dormait, étendu de son long,
3023Un Enfant alors dans ses classes.
3024Tout est aux écoliers couchette et matelas.
3025Un honnête homme, en pareil cas,
3026Aurait fait un saut de vingt brasses.
3027Près de là tout heureusement
3028La Fortune passa, l’éveilla doucement,
3029Lui disant : « Mon mignon, je vous sauve la vie ;
3030Soyez une autre fois plus sage, je vous prie.
3031Si vous fussiez tombé, l’on s’en fût pris à moi,
3032Cependant c’était votre faute.
3033Je vous demande, en bonne foi,
3034Si cette imprudence si haute
3035Provient de mon caprice. » Elle part à ces mots.
3036Pour moi, j’approuve son propos.
3037Il n’arrive rien dans le monde
3038Qu’il ne faille qu’elle en réponde :
3039Nous la faisons de tous écots ;
3040Elle est prise à garant de toutes aventures.
3041Est-on sot, étourdi, prend-on mal ses mesures ;
3042On pense en être quitte en accusant son sort :
3043Bref, la Fortune a toujours tort.
Les Médecins
3044Le médecin Tant-Pis allait voir un malade
3045Que visitait aussi son confrère Tant-Mieux.
3046Ce dernier espérait, quoique son camarade
3047Soutînt que le gisant irait voir ses aïeux.
3048Tous deux s’étant trouvés différents pour la cure
3049Leur malade paya le tribut à nature,
3050Après qu’en ses conseils Tant-Pis eut été cru.
3051Ils triomphaient encore sur cette maladie.
3052L’un disait : « Il est mort ; je l’avais bien prévu.
3053– S’il m’eût cru, disait l’autre, il serait plein de vie. »
La Poule aux œufs d’or
3054L’avarice perd tout en voulant tout gagner.
3055Je ne veux, pour le témoigner,
3056Que celui dont la poule, à ce que dit la fable,
3057Pondait tous les jours un œuf d’or.
3058Il crut que dans son corps elle avait un trésor :
3059Il la tua, l’ouvrit, et la trouva semblable
3060À celles dont les œufs ne lui rapportaient rien,
3061S’étant lui-même ôté le plus beau de son bien.
3062Belle leçon pour les gens chiches !
3063Pendant ces derniers temps, combien en a-t-on vus
3064Qui du soir au matin sont pauvres devenus,
3065Pour vouloir trop tôt être riches !
L’Âne portant des reliques
3066Un Baudet, chargé de reliques,
3067S’imagina qu’on l’adorait :
3068Dans ce penser il se carrait,
3069Recevant comme siens l’encens et les cantiques.
3070Quelqu’un vit l’erreur, et lui dit :
3071« Maître Baudet, ôtez-vous de l’esprit
3072Une vanité si folle.
3073Ce n’est pas vous, c’est l’Idole
3074À qui cet honneur se rend,
3075Et que la gloire en est due. »
3076D’un magister ignorant
3077C’est la robe qu’on salue.
Le Cerf et la Vigne
3078Un Cerf, à la faveur d’une vigne fort haute,
3079Et telle qu’on en voit en de certains climats,
3080S’étant mis à couvert et sauvé du trépas,
3081Les veneurs, pour ce coup, croyaient leurs chiens en faute ;
3082Ils les rappellent donc. Le Cerf, hors de danger,
3083Broute sa bienfaitrice : ingratitude extrême !
3084On l’entend, on retourne, on le fait déloger :
3085Il vient mourir en ce lieu même.
3086« J’ai mérité, dit-il, ce juste châtiment :
3087Profitez-en, ingrats. » Il tombe en ce moment.
3088La meute en fait curée : il lui fut inutile
3089De pleurer aux veneurs à sa mort arrivés.
3090Vraie image de ceux qui profanent l’asile
3091Qui les a conservés.
Le Serpent et la Lime
3092On conte qu’un Serpent, voisin d’un horloger
3093(C’était pour l’horloger un mauvais voisinage),
3094Entra dans sa boutique, et, cherchant à manger,
3095N’y rencontra pour tout potage
3096Qu’une Lime d’acier qu’il se mit à ronger.
3097Cette Lime lui dit, sans se mettre en colère :
3098« Pauvre ignorant ! eh ! que prétends-tu faire ?
3099Tu te prends à plus dur que toi.
3100Petit serpent à tête folle :
3101Plutôt que d’emporter de moi
3102Seulement le quart d’une obole,
3103Tu te romprais toutes les dents.
3104Je ne crains que celles du temps. »
3105Ceci s’adresse à vous, esprits du dernier ordre,
3106Qui, n’étant bons à rien, cherchez sur tout à mordre.
3107Vous vous tourmentez vainement.
3108Croyez-vous que vos dents impriment leurs outrages
3109Sur tant de beaux ouvrages ?
3110Ils sont pour vous d’airain, d’acier, de diamant.
Le Lièvre et la Perdrix
3111Il ne se faut jamais moquer des misérables :
3112Car qui peut s’assurer d’être toujours heureux ?
3113Le sage Ésope dans ses fables
3114Nous en donne un exemple ou deux.
3115Celui qu’en ces vers je propose,
3116Et les siens, ce sont même chose.
3117Le Lièvre et la Perdrix, concitoyens d’un champ,
3118Vivaient dans un état, ce semble, assez tranquille,
3119Quand une meute s’approchant
3120Oblige le premier à chercher un asile :
3121Il s’enfuit dans son fort, met les chiens en défaut,
3122Sans même en excepter Brifaut.
3123Enfin il se trahit lui-même.
3124Par les esprits sortant de son corps échauffé.
3125Miraut, sur leur odeur ayant philosophé,
3126Conclut que c’est son Lièvre, et d’une ardeur extrême
3127Il le pousse ; et Rustaut, qui n’a jamais menti,
3128Dit que le Lièvre est reparti.
3129Le pauvre malheureux vient mourir à son gîte.
3130La Perdrix le raille et lui dit :
3131« Tu te vantais d’être si vite !
3132Qu’as-tu fait de tes pieds ? » Au moment qu’elle rit,
3133Son tour vient ; on la trouve. Elle croit que ses ailes
3134La sauront garantir à toute extrémité ;
3135Mais la pauvrette avait compté
3136Sans l’autour aux serres cruelles.
L’Aigle et le Hibou
3137L’Aigle et le Chat-Huant leurs querelles cessèrent,
3138Et firent tant qu’ils s’embrassèrent.
3139L’un jura foi de roi, l’autre foi de hibou,
3140Qu’ils ne se goberaient leurs petits peu ni prou.
3141« Connaissez-vous les miens ? dit l’oiseau de Minerve.
3142– Non, dit l’Aigle. – Tant pis, reprit le triste oiseau :
3143Je crains en ce cas pour leur peau :
3144C’est hasard si je les conserve.
3145Comme vous êtes roi, vous ne considérez
3146Qui ni quoi : rois et dieux mettent, quoi qu’on leur die,
3147Tout en même catégorie.
3148Adieu mes nourrissons, si vous les rencontrez.
3149– Peignez-les-moi, dit l’Aigle, ou bien me les montrez ;
3150Je n’y toucherai de ma vie. »
3151Le Hibou repartit : « Mes petits sont mignons,
3152Beaux, bien faits, et jolis sur tous leurs compagnons :
3153Vous les reconnaîtrez sans peine à cette marque.
3154N’allez pas l’oublier ; retenez-la si bien
3155Que chez moi la maudite Parque
3156N’entre point par votre moyen. »
3157Il advint qu’au Hibou Dieu donna géniture ;
3158De façon qu’un beau soir qu’il était en pâture,
3159Notre Aigle aperçut, d’aventure,
3160Dans les coins d’une roche dure,
3161Ou dans les trous d’une masure
3162(Je ne sais pas lequel des deux),
3163De petits monstres fort hideux,
3164Rechignés, un air triste, une voix de Mégère.
3165« Ces enfants ne sont pas, dit l’Aigle, à notre ami.
3166Croquons-les. » Le galant n’en fit pas à demi :
3167Ses repas ne sont point repas à la légère.
3168Le Hibou, de retour, ne trouve que les pieds
3169De ses chers nourrissons, hélas ! pour toute chose.
3170Il se plaint ; et les Dieux sont par lui suppliés
3171De punir le brigand qui de son deuil est cause.
3172Quelqu’un lui dit alors : « N’en accuse que toi,
3173Ou plutôt la commune loi
3174Qui veut qu’on trouve son semblable
3175Beau, bien fait, et sur tous aimable.
3176Tu fis de tes enfants à l’Aigle ce portrait :
3177En avaient-ils le moindre trait ? »
Le Lion s’en allant en guerre
3178Le Lion dans sa tête avait une entreprise :
3179Il tint conseil de guerre, envoya ses prévôts,
3180Fit avertir les animaux.
3181Tous furent du dessein, chacun selon sa guise :
3182L’Éléphant devait sur son dos
3183Porter l’attirail nécessaire,
3184Et combattre à son ordinaire ;
3185L’Ours, s’apprêter pour les assauts ;
3186Le Renard, ménager de secrètes pratiques,
3187Et le Singe, amuser l’ennemi par ses tours.
3188« Renvoyez, dit quelqu’un, les Ânes qui sont lourds,
3189Et les Lièvres, sujets à des terreurs paniques.
3190– Point du tout, dit le roi, je les veux employer :
3191Notre troupe sans eux ne serait pas complète.
3192L’Âne effraiera les gens, nous servant de trompette ;
3193Et le Lièvre pourra nous servir de courrier. »
3194Le monarque prudent et sage
3195De ses moindres sujets sait tirer quelque usage,
3196Et connaît les divers talents.
3197Il n’est rien d’inutile aux personnes de sens.
L’Ours et les deux compagnons
3198Deux compagnons pressés d’argent,
3199À leur voisin fourreur vendirent
3200La peau d’un Ours encore vivant,
3201Mais qu’ils tueraient bientôt ; du moins à ce qu’ils dirent.
3202C’était le roi des Ours au compte de ces gens.
3203Le marchand à sa peau devait faire fortune ;
3204Elle garantirait des froids les plus cuisants ;
3205On en pourrait fourrer plutôt deux robes qu’une.
3206Dindenaut prisait moins ses moutons qu’eux leur ours :
3207Leur, à leur compte, et non à celui de la bête.
3208S’offrant de la livrer au plus tard dans deux jours,
3209Ils conviennent de prix, et se mettent en quête,
3210Trouvent l’Ours qui s’avance et vient vers eux au trot.
3211Voilà mes gens frappés comme d’un coup de foudre.
3212Le marché ne tint pas ; il fallut le résoudre :
3213D’intérêts contre l’Ours, on n’en dit pas un mot.
3214L’un des deux compagnons grimpe au faîte d’un arbre ;
3215L’autre, plus froid que n’est un marbre,
3216Se couche sur le nez, fait le mort, tient son vent,
3217Ayant quelque part ouï dire
3218Que l’ours s’acharne peu souvent
3219Sur un corps qui ne vit, ne meut, ni ne respire.
3220Seigneur Ours, comme un sot, donna dans ce panneau :
3221Il voit ce corps gisant, le croit privé de vie,
3222Et, de peur de supercherie,
3223Le tourne, le retourne, approche son museau,
3224Flaire aux passages de l’haleine.
3225« C’est, dit-il, un cadavre, ôtons-nous, car il sent. »
3226À ces mots, l’Ours s’en va dans la forêt prochaine.
3227L’un de nos deux marchands de son arbre descend,
3228Court à son compagnon, lui dit que c’est merveille
3229Qu’il n’ait eu seulement que la peur pour tout mal.
3230« Eh bien, ajouta-t-il, la peau de l’animal ?
3231Mais que t’a-t-il dit à l’oreille ?
3232Car il s’approchait de bien près,
3233Te retournant avec sa serre.
3234– Il m’a dit qu’il ne faut jamais
3235Vendre la peau de l’ours qu’on ne l’ait mis par terre. »
L’Âne vêtu de la peau du Lion
3236De la peau du Lion l’Âne s’étant vêtu,
3237Était craint partout à la ronde ;
3238Et, bien qu’animal sans vertu,
3239Il faisait trembler tout le monde.
3240Un petit bout d’oreille échappé par malheur
3241Découvrit la fourbe et l’erreur :
3242Martin fit alors son office.
3243Ceux qui ne savaient pas la ruse et la malice
3244S’étonnaient de voir que Martin
3245Chassât les lions au moulin.
3246Force gens font du bruit en France
3247Par qui cet apologue est rendu familier.
3248Un équipage cavalier
3249Fait les trois quarts de leur vaillance.
Livre sixième
Le Pâtre et le Lion
3250Les fables ne sont pas ce qu’elles semblent être ;
3251Le plus simple animal nous y tient lieu de maître.
3252Une morale nue apporte de l’ennui :
3253Le conte fait passer le précepte avec lui.
3254En ces sortes de feinte il faut instruire et plaire ;
3255Et conter pour conter me semble peu d’affaire.
3256C’est par cette raison qu’égayant leur esprit,
3257Nombre de gens fameux en ce genre ont écrit.
3258Tous ont fui l’ornement et le trop d’étendue.
3259On ne voit point chez eux de parole perdue.
3260Phèdre était si succinct qu’aucuns l’en ont blâmé ;
3261Ésope en moins de mots s’est encore exprimé.
3262Mais sur tous certain Grec renchérit, et se pique
3263D’une élégance laconique ;
3264Il renferme toujours son conte en quatre vers ;
3265Bien ou mal, je le laisse à juger aux experts.
3266Voyons-le avec Ésope en un sujet semblable.
3267L’un amène un chasseur, l’autre un pâtre, en sa fable.
3268J’ai suivi leur projet quant à l’événement,
3269Y cousant en chemin quelque trait seulement.
3270Voici comme, à peu près, Ésope le raconte :
3271Un pâtre, à ses brebis trouvant quelque mécompte,
3272Voulut à toute force attraper le larron.
3273Il s’en va près d’un antre, et tend à l’environ
3274Des lacs à prendre loups, soupçonnant cette engeance.
3275Avant que partir de ces lieux :
3276« Si tu fais, disait-il, ô monarque des Dieux,
3277Que le drôle à ces lacs se prenne en ma présence,
3278Et que je goûte ce plaisir,
3279Parmi vingt veaux je veux choisir
3280Le plus gras, et t’en faire offrande. »
3281À ces mots sort de l’antre un Lion grand et fort ;
3282Le Pâtre se tapit, et dit à demi mort :
3283« Que l’homme ne sait guère, hélas ! ce qu’il demande !
3284Pour trouver le larron qui détruit mon troupeau,
3285Et le voir en ces lacs pris avant que je parte,
3286Ô monarque des Dieux, je t’ai promis un veau :
3287Je te promets un bœuf si tu fais qu’il s’écarte.
3288C’est ainsi que l’a dit le principal auteur :
3289Passons à son imitateur.
Le Lion et le Chasseur
3290Un fanfaron, amateur de la chasse,
3291Venant de perdre un chien de bonne race
3292Qu’il soupçonnait dans le corps d’un Lion,
3293Vit un berger. « Enseigne-moi, de grâce,
3294De mon voleur, lui dit-il, la maison,
3295Que de ce pas je me fasse raison. »
3296Le berger dit : « C’est vers cette montagne.
3297En lui payant de tribut un mouton
3298Par chaque mois, j’erre dans la campagne
3299Comme il me plaît ; et je suis en repos. »
3300Dans le moment qu’ils tenaient ces propos,
3301Le Lion sort, et vient d’un pas agile.
3302Le fanfaron aussitôt d’esquiver :
3303« Ô Jupiter, montre-moi quelque asile,
3304S’écria-t-il, qui me puisse sauver ! »
3305La vraie épreuve de courage
3306N’est que dans le danger que l’on touche du doigt :
3307Tel le cherchait, dit-il, qui, changeant de langage,
3308S’enfuit aussitôt qu’il le voit.
Phébus et Borée
3309Borée et le Soleil virent un voyageur
3310Qui s’était muni par bonheur
3311Contre le mauvais temps. On entrait dans l’automne,
3312Quand la précaution aux voyageurs est bonne :
3313Il pleut ; le soleil luit ; et l’écharpe d’Iris
3314Rend ceux qui sortent avertis
3315Qu’en ces mois le manteau leur est fort nécessaire :
3316Les Latins les nommaient douteux, pour cette affaire.
3317Notre homme s’était donc à la pluie attendu :
3318Bon manteau bien doublé, bonne étoffe bien forte.
3319« Celui-ci, dit le Vent, prétend avoir pourvu
3320À tous les accidents ; mais il n’a pas prévu
3321Que je saurai souffler de sorte
3322Qu’il n’est bouton qui tienne : il faudra, si je veux,
3323Que le manteau s’en aille au diable.
3324L’ébattement pourrait nous en être agréable :
3325Vous plaît-il de l’avoir ? – Eh bien ! gageons nous deux,
3326Dit Phébus, sans tant de paroles,
3327À qui plus tôt aura dégarni les épaules
3328Du cavalier que nous voyons.
3329Commencez : je vous laisse obscurcir mes rayons. »
3330Il n’en fallut pas plus. Notre souffleur à gage
3331Se gorge de vapeurs, s’enfle comme un ballon,
3332Fait un vacarme de démon,
3333Siffle, souffle, tempête, et brise en son passage
3334Maint toit qui n’en peut mais, fait périr maint bateau :
3335Le tout au sujet d’un manteau.
3336Le cavalier eut soin d’empêcher que l’orage
3337Ne se pût engouffrer dedans.
3338Cela le préserva. Le Vent perdit son temps ;
3339Plus il se tourmentait, plus l’autre tenait ferme :
3340Il eut beau faire agir le collet et les plis.
3341Sitôt qu’il fut au bout du terme
3342Qu’à la gageure on avait mis,
3343Le Soleil dissipe la nue,
3344Récrée et puis pénètre enfin le cavalier,
3345Sous son balandras fait qu’il sue,
3346Le contraint de s’en dépouiller :
3347Encore n’usa-t-il pas de toute sa puissance.
3348Plus fait douceur que violence.
Jupiter et le Métayer
3349Jupiter eut jadis une ferme à donner.
3350Mercure en fit l’annonce, et gens se présentèrent,
3351Firent des offres, écoutèrent :
3352Ce ne fut pas sans bien tourner ;
3353L’un alléguait que l’héritage
3354Était frayant et rude, et l’autre un autre si.
3355Pendant qu’ils marchandaient ainsi,
3356Un d’eux, le plus hardi, mais non pas le plus sage,
3357Promit d’en rendre tant, pourvu que Jupiter
3358Le laissât disposer de l’air,
3359Lui donnât saison à sa guise,
3360Qu’il eût du chaud, du froid, du beau temps, de la bise,
3361Enfin du sec et du mouillé,
3362Aussitôt qu’il aurait bâillé.
3363Jupiter y consent. Contrat passé, notre homme
3364Tranche du roi des airs, pleut, vente, et fait en somme
3365Un climat pour lui seul : ses plus proches voisins
3366Ne s’en sentaient non plus que les Américains.
3367Ce fut leur avantage ; ils eurent bonne année,
3368Pleine moisson, pleine vinée.
3369Monsieur le receveur fut très mal partagé.
3370L’an suivant, voilà tout changé :
3371Il ajuste d’une autre sorte
3372La température des cieux.
3373Son champ ne s’en trouve pas mieux ;
3374Celui de ses voisins fructifie et rapporte.
3375Que fait-il ? Il recourt au monarque des Dieux.
3376Il confesse son imprudence.
3377Jupiter en usa comme un maître fort doux.
3378Concluons que la Providence
3379Sait ce qu’il nous faut mieux que nous.
Le Cochet, le Chat et le Souriceau
3380Un Souriceau tout jeune, et qui n’avait rien vu,
3381Fut presque pris au dépourvu.
3382Voici comme il conta l’aventure à sa mère :
3383« J’avais franchi les monts qui bornent cet État,
3384Et trottais comme un jeune Rat
3385Qui cherche à se donner carrière,
3386Lorsque deux animaux m’ont arrêté les yeux :
3387L’un doux, bénin et gracieux,
3388Et l’autre turbulent, et plein d’inquiétude ;
3389Il a la voix perçante et rude,
3390Sur la tête un morceau de chair,
3391Une sorte de bras dont il s’élève en l’air
3392Comme pour prendre sa volée,
3393La queue en panache étalée. »
3394Or c’était un Cochet, dont notre Souriceau
3395Fit à sa mère le tableau,
3396Comme d’un animal venu de l’Amérique.
3397« Il se battait, dit-il, les flancs avec ses bras,
3398Faisant tel bruit et tel fracas,
3399Que moi, qui grâce aux dieux de courage me pique,
3400Quant au Chat, c’est sur nous qu’il fonde sa cuisine.
3401En ai pris la fuite de peur,
3402Le maudissant de très bon cœur.
3403Sans lui j’aurais fait connaissance
3404Avec cet animal qui m’a semblé si doux ;
3405Il est velouté comme nous,
3406Marqueté, longue queue, une humble contenance,
3407Un modeste regard, et pourtant l’œil luisant.
3408Je le crois fort sympathisant
3409Avec messieurs les Rats ; car il a des oreilles
3410En figure aux nôtres pareilles.
3411Je l’allais aborder, quand d’un son plein d’éclat
3412L’autre m’a fait prendre la fuite.
3413– Mon fils, dit la Souris, ce doucet est un Chat,
3414Qui, sous son minois hypocrite,
3415Contre toute ta parenté
3416D’un malin vouloir est porté.
3417L’autre animal, tout au contraire.
3418Bien éloigné de nous mal faire,
3419Servira quelque jour peut-être à nos repas.
3420Garde-toi, tant que tu vivras,
3421De juger les gens sur la mine. »
Le Renard, le Singe, et les Animaux
3422Les Animaux, au décès d’un Lion,
3423En son vivant prince de la contrée,
3424Pour faire un roi s’assemblèrent, dit-on.
3425De son étui la couronne est tirée :
3426Dans une chartre un dragon la gardait.
3427Il se trouva que, sur tous essayée,
3428À pas un d’eux elle ne convenait :
3429Plusieurs avaient la tête trop menue,
3430Aucuns trop grosse, aucuns même cornue.
3431Le Singe aussi fit l’épreuve en riant ;
3432Et, par plaisir la tiare essayant,
3433Il fit autour force grimaceries,
3434Tours de souplesse, et mille singeries,
3435Passa dedans ainsi qu’en un cerceau.
3436Aux animaux cela sembla si beau
3437Qu’il fut élu : chacun lui fit hommage.
3438Le Renard seul regretta son suffrage,
3439Sans toutefois montrer son sentiment.
3440Quand il eut fait son petit compliment,
3441Il dit au Roi : « Je sais, Sire, une cache,
3442Et ne crois pas qu’autre que moi la sache.
3443Or tout trésor, par droit de royauté,
3444Appartient, Sire, à Votre Majesté.
3445Le nouveau roi bâille après la finance ;
3446Lui-même y court pour n’être pas trompé.
3447C’était un piège : il y fut attrapé.
3448Le Renard dit, au nom de l’assistance :
3449« Prétendrais-tu nous gouverner encore,
3450Ne sachant pas te conduire toi-même ? »
3451Il fut démis ; et l’on tomba d’accord
3452Qu’à peu de gens convient le diadème.
Le Mulet se vantant de sa généalogie
3453Le Mulet d’un prélat se piquait de noblesse,
3454Et ne parlait incessamment
3455Que de sa mère la Jument,
3456Dont il contait mainte prouesse.
3457Elle avait fait ceci, puis avait été là.
3458Son fils prétendait pour cela
3459Qu’on le dût mettre dans l’Histoire.
3460Il eût cru s’abaisser servant un médecin.
3461Étant devenu vieux, on le mit au moulin ;
3462Son père l’Âne alors lui revint en mémoire.
3463Quand le malheur ne serait bon
3464Qu’à mettre un sot à la raison,
3465Toujours serait-ce à juste cause
3466Qu’on le dit bon à quelque chose.
Le Vieillard et l’Âne
3467Un Vieillard sur son Âne aperçut en passant
3468Un pré plein d’herbe et fleurissant :
3469Il y lâche sa bête, et le grison se rue
3470Au travers de l’herbe menue,
3471Se vautrant, grattant, et frottant,
3472Gambadant, chantant, et broutant,
3473Et faisant mainte place nette.
3474L’ennemi vient sur l’entrefaite :
3475« Fuyons, dit alors le Vieillard.
3476– Pourquoi ? répondit le paillard ;
3477Me fera-t-on porter double bât, double charge ?
3478– Non pas ? dit le Vieillard, qui prit d’abord le large.
3479– Et que m’importe donc, dit l’Âne, à qui je sois ?
3480Sauvez-vous, et me laissez paître.
3481Notre ennemi, c’est notre maître :
3482Je vous le dis en bon français. »
Le Cerf se voyant dans l’eau
3483Dans le cristal d’une fontaine
3484Un Cerf se mirant autrefois
3485Louait la beauté de son bois,
3486Et ne pouvait qu’avecque peine
3487Souffrir ses jambes de fuseaux,
3488Dont il voyait l’objet se perdre dans les eaux.
3489« Quelle proportion de mes pieds à ma tête !
3490Disait-il en voyant leur ombre avec douleur :
3491Des taillis les plus hauts mon front atteint le faîte ;
3492Mes pieds ne me font point d’honneur. »
3493Tout en parlant de la sorte,
3494Un limier le fait partir.
3495Il tâche à se garantir ;
3496Dans les forêts il s’emporte :
3497Son bois, dommageable ornement,
3498L’arrêtant à chaque moment,
3499Nuit à l’office que lui rendent
3500Ses pieds, de qui ses jours dépendent.
3501Il se dédit alors, et maudit les présents
3502Que le Ciel lui fait tous les ans.
3503Nous faisons cas du beau, nous méprisons l’utile ;
3504Et le beau souvent nous détruit.
3505Ce Cerf blâme ses pieds qui le rendent agile ;
3506Il estime un bois qui lui nuit.
Le Lièvre et la Tortue
3507Rien ne sert de courir ; il faut partir à point :
3508Le Lièvre et la Tortue en sont un témoignage.
3509« Gageons, dit celle-ci, que vous n’atteindrez point
3510Sitôt que moi ce but. – Sitôt ! êtes-vous sage ?
3511Repartit l’animal léger :
3512Ma commère, il vous faut purger
3513Avec quatre grains d’ellébore.
3514– Sage ou non, je parie encore. »
3515Ainsi fut fait ; et de tous deux
3516On mit près du but les enjeux ;
3517Savoir quoi, ce n’est pas l’affaire,
3518Ni de quel juge l’on convint.
3519Notre Lièvre n’avait que quatre pas à faire ;
3520J’entends de ceux qu’il fait lorsque, prêt d’être atteint,
3521Il s’éloigne des chiens, les renvoie aux calendes,
3522Et leur fait arpenter les landes.
3523Ayant, dis-je, du temps de reste pour brouter,
3524Pour dormir, et pour écouter
3525D’où vient le vent, il laisse la Tortue
3526Aller son train de sénateur.
3527Elle part, elle s’évertue ;
3528Elle se hâte avec lenteur.
3529Lui cependant méprise une telle victoire,
3530Tient la gageure à peu de gloire,
3531Croit qu’il y va de son honneur
3532De partir tard. Il broute, il se repose ;
3533Il s’amuse à toute autre chose
3534Qu’à la gageure. À la fin, quand il vit
3535Que l’autre touchait presque au bout de la carrière,
3536Il partit comme un trait ; mais les élans qu’il fit
3537Furent vains : la Tortue arriva la première.
3538« Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ?
3539De quoi vous sert votre vitesse ?
3540Moi l’emporter ! et que serait-ce
3541Si vous portiez une maison ?
L’Âne et ses Maîtres
3542L’Âne d’un jardinier se plaignait au Destin
3543De ce qu’on le faisait lever devant l’aurore.
3544« Les coqs, lui disait-il, ont beau chanter matin ;
3545Je suis plus matineux encore.
3546Et pourquoi ? pour porter des herbes au marché.
3547Belle nécessité d’interrompre mon somme ! »
3548Le Sort, de sa plainte touché,
3549Lui donne un autre maître ; et l’animal de somme
3550Passe du jardinier aux mains d’un corroyeur.
3551La pesanteur des peaux et leur mauvaise odeur
3552Eurent bientôt choqué l’impertinente bête.
3553« J’ai regret, disait-il, à mon premier seigneur.
3554Encore, quand il tournait la tête,
3555J’attrapais, s’il m’en souvient bien,
3556Quelque morceau de chou qui ne me coûtait rien :
3557Mais ici point d’aubaine, ou, si j’en ai quelqu’une,
3558C’est de coups. » Il obtint changement de fortune ;
3559Et sur l’état d’un charbonnier
3560Il fut couché tout le dernier.
3561Autre plainte. « Quoi donc ! dit le Sort en colère,
3562Ce baudet-ci m’occupe autant
3563Que cent monarques pourraient faire !
3564Croit-il être le seul qui ne soit pas content ?
3565N’ai-je en l’esprit que son affaire ? »
3566Le Sort avait raison. Tous gens sont ainsi faits :
3567Notre condition jamais ne nous contente ;
3568La pire est toujours la présente.
3569Nous fatiguons le Ciel à force de placets.
3570Qu’à chacun Jupiter accorde sa requête,
3571Nous lui romprons encore la tête.
Le Soleil et les Grenouilles
3572Aux noces d’un tyran tout le peuple en liesse
3573Noyait son souci dans les pots.
3574Ésope seul trouvait que les gens étaient sots
3575De témoigner tant d’allégresse.
3576Le Soleil, disait-il, eut dessein autrefois
3577De songer à l’hyménée.
3578Aussitôt on ouït, d’une commune voix
3579Se plaindre de leur destinée
3580Les citoyennes des étangs.
3581« Que ferons-nous, s’il lui vient des enfants ?
3582Dirent-elles au Sort : un seul Soleil à peine
3583Se peut souffrir ; une demi-douzaine
3584Mettra la mer à sec et tous ses habitants.
3585Adieu joncs et marais : notre race est détruite ;
3586Bientôt on la verra réduite
3587À l’eau du Styx. » Pour un pauvre animal,
3588Grenouilles, à mon sens, ne raisonnaient pas mal.
Le Villageois et le Serpent
3589Ésope conte qu’un manant,
3590Charitable autant que peu sage,
3591Un jour d’hiver se promenant
3592À l’entour de son héritage,
3593Aperçut un Serpent sur la neige étendu,
3594Transi, gelé, perclus, immobile rendu,
3595N’ayant pas à vivre un quart d’heure.
3596Le Villageois le prend, l’emporte en sa demeure,
3597Et, sans considérer quel sera le loyer
3598D’une action de ce mérite,
3599Il l’étend le long du foyer,
3600Le réchauffe, le ressuscite.
3601L’animal engourdi sent à peine le chaud,
3602Que l’âme lui revient avecque la colère.
3603Il lève un peu la tête, et puis siffle aussitôt ;
3604Puis fait un long repli, puis tâche à faire un saut
3605Contre son bienfaiteur, son sauveur et son père.
3606« Ingrat, dit le Manant, voilà donc mon salaire ?
3607Tu mourras. » À ces mots, plein d’un juste courroux,
3608Il vous prend sa cognée, il vous tranche la bête ;
3609Il fait trois serpents de deux coups,
3610Un tronçon, la queue, et la tête.
3611L’insecte, sautillant, cherche à se réunir ;
3612Mais il ne put y parvenir.
3613Il est bon d’être charitable :
3614Mais envers qui ? c’est là le point.
3615Quant aux ingrats, il n’en est point
3616Qui ne meure enfin misérable.
Le Lion malade et le Renard
3617De par le Roi des animaux,
3618Qui dans son antre était malade,
3619Fut fait savoir à ses vassaux
3620Que chaque espèce en ambassade
3621Envoyât gens le visiter ;
3622Sous promesse de bien traiter
3623Les députés, eux et leur suite,
3624Foi de Lion, très bien écrite :
3625Bon passeport contre la dent,
3626Contre la griffe tout autant.
3627L’édit du prince s’exécute :
3628De chaque espèce on lui députe.
3629Les Renards gardant la maison,
3630Un d’eux en dit cette raison :
3631« Les pas empreints sur la poussière
3632Par ceux qui s’en vont faire au malade leur cour,
3633Tous, sans exception, regardent sa tanière ;
3634Pas un ne marque de retour :
3635Cela nous met en méfiance.
3636Que Sa Majesté nous dispense :
3637Grand merci de son passeport.
3638Je le crois bon : mais dans cet antre
3639Je vois fort bien comme l’on entre,
3640Et ne vois pas comme on en sort. »
L’oiseleur, l’Autour et l’Alouette
3641Les injustices des pervers
3642Servent souvent d’excuse aux nôtres.
3643Telle est la loi de l’Univers :
3644Si tu veux qu’on t’épargne, épargne aussi les autres.
3645Un manant au miroir prenait des oisillons.
3646Le fantôme brillant attire une Alouette :
3647Aussitôt un Autour, planant sur les sillons,
3648Descend des airs, fond et se jette
3649Sur celle qui chantait, quoique près du tombeau.
3650Elle avait évité la fatale machine,
3651Lorsque, se rencontrant sous la main de l’oiseau,
3652Elle sent son ongle maline.
3653Pendant qu’à la plumer l’Autour est occupé,
3654Lui-même sous les rets demeure enveloppé ;
3655« Oiseleur, laisse-moi, dit-il en son langage ;
3656Je ne t’ai jamais fait de mal. »
3657L’Oiseleur repartit : « Ce petit animal
3658T’en avait-il fait davantage ? »
Le Cheval et l’Âne
3659En ce monde il se faut l’un l’autre secourir :
3660Si ton voisin vient à mourir,
3661C’est sur toi que le fardeau tombe.
3662Un Âne accompagnait un Cheval peu courtois,
3663Celui-ci ne portant que son simple harnois,
3664Et le pauvre baudet si chargé qu’il succombe.
3665Il pria le Cheval de l’aider quelque peu ;
3666Autrement il mourrait devant qu’être à la ville.
3667« La prière, dit-il, n’en est pas incivile :
3668Moitié de ce fardeau ne vous sera que jeu. »
3669Le Cheval refusa, fit une pétarade ;
3670Tant qu’il vit sous le faix mourir son camarade,
3671Et reconnut qu’il avait tort.
3672Du baudet en cette aventure
3673On lui fit porter la voiture,
3674Et la peau par-dessus encore.
Le Chien qui lâche sa proie pour l’ombre
3675Chacun se trompe ici-bas :
3676On voit courir après l’ombre
3677Tant de fous qu’on n’en sait pas
3678La plupart du temps le nombre.
3679Au Chien dont parle Ésope il faut les renvoyer.
3680Ce Chien, voyant sa proie en l’eau représentée,
3681La quitta pour l’image, et pensa se noyer.
3682La rivière devint tout d’un coup agitée ;
3683À toute peine il regagna les bords,
3684Et n’eut ni l’ombre ni le corps.
Le Chartier embourbé
3685Le Phaéton d’une voiture à foin
3686Vit son char embourbé. Le pauvre homme était loin
3687De tout humain secours : c’était à la campagne
3688Près d’un certain canton de la Basse-Bretagne,
3689Appelé Quimper-Corentin.
3690On sait assez que le Destin
3691Adresse là les gens quand il veut qu’on enrage.
3692Dieu nous préserve du voyage !
3693Pour venir au Chartier embourbé dans ces lieux,
3694Le voilà qui déteste et jure de son mieux,
3695Pestant en sa fureur extrême,
3696Tantôt contre les trous, puis contre ses chevaux,
3697Contre son char, contre lui-même.
3698Il invoque à la fin le dieu dont les travaux
3699Sont si célèbres dans le monde :
3700« Hercule, lui dit-il, aide-moi ; si ton dos
3701A porté la machine ronde,
3702Ton bras peut me tirer d’ici. »
3703Sa prière étant faite, il entend dans la nue
3704Une voix qui lui parle ainsi :
3705« Hercule veut qu’on se remue,
3706Puis il aide les gens. Regarde d’où provient
3707L’achoppement qui te retient.
3708Ôte d’autour de chaque roue
3709Ce malheureux mortier, cette maudite boue
3710Qui jusqu’à l’essieu les enduit ;
3711Prends ton pic, et me romps ce caillou qui te nuit ;
3712Comble-moi cette ornière. As-tu fait ? – Oui, dit l’homme.
3713– Or bien je vais t’aider, dit la voix ; prends ton fouet.
3714– Je l’ai pris... Qu’est ceci ? mon char marche à souhait.
3715Hercule en soit loué ! » Lors la voix : « Tu vois comme
3716Tes chevaux aisément se sont tirés de là.
3717Aide-toi, le Ciel t’aidera. »
Le Charlatan
3718Le Monde n’a jamais manqué de charlatans :
3719Cette science, de tout temps
3720Fut en professeurs très fertile.
3721Tantôt l’un en théâtre affronte l’Achéron,
3722Et l’autre affiche par la ville
3723Qu’il est un passe-Cicéron.
3724Un des derniers se vantait d’être
3725En éloquence si grand maître,
3726Qu’il rendrait disert un badaud,
3727Un manant, un rustre, un lourdaud ;
3728« Oui, messieurs, un lourdaud, un animal, un âne :
3729Que l’on amène un âne, un âne renforcé,
3730Je le rendrai maître passé ;
3731Et veux qu’il porte la soutane. »
3732Le prince sut la chose ; il manda le rhéteur.
3733« J’ai, dit-il, en mon écurie
3734Un fort beau roussin d’Arcadie ;
3735J’en voudrais faire un orateur.
3736– Sire, vous pouvez tout », reprit d’abord notre homme,
3737On lui donna certaine somme.
3738Il devait, au bout de dix ans,
3739Mettre son âne sur les bancs ;
3740Sinon, il consentait d’être en place publique
3741Guindé la hart au col, étranglé court et net,
3742Ayant au dos sa rhétorique,
3743Et les oreilles d’un baudet.
3744Quelqu’un des courtisans lui dit qu’à la potence
3745Il voulait l’aller voir, et que, pour un pendu,
3746Il aurait bonne grâce et beaucoup de prestance :
3747Surtout qu’il se souvînt de faire à l’assistance
3748Un discours où son art fût au long étendu ;
3749Un discours pathétique, et dont le formulaire
3750Servît à certains Cicérons
3751Vulgairement nommés larrons.
3752L’autre reprit : « Avant l’affaire,
3753Le roi, l’âne, ou moi, nous mourrons. »
3754Il avait raison. C’est folie
3755De compter sur dix ans de vie.
3756Soyons bien buvants, bien mangeants,
3757Nous devons à la mort de trois l’un en dix ans.
La Discorde
3758La déesse Discorde ayant brouillé les Dieux,
3759Et fait un grand procès là-haut pour une pomme,
3760On la fit déloger des cieux.
3761Chez l’animal qu’on appelle homme
3762On la reçut à bras ouverts,
3763Elle et Que-si-que-non, son frère,
3764Avecque Tien-et-mien, son père.
3765Elle nous fit l’honneur en ce bas univers
3766De préférer notre hémisphère
3767À celui des mortels qui nous sont opposés,
3768Gens grossiers, peu civilisés,
3769Et qui, se mariant sans prêtre et sans notaire,
3770De la Discorde n’ont que faire.
3771Pour la faire trouver aux lieux où le besoin
3772Demandait qu’elle fût présente,
3773La Renommée avait le soin
3774De l’avertir ; et l’autre, diligente,
3775Courait vite aux débats, et prévenait la Paix ;
3776Faisait d’une étincelle un feu long à s’éteindre.
3777La Renommée enfin commença de se plaindre
3778Que l’on ne lui trouvait jamais
3779De demeure fixe et certaine ;
3780Bien souvent l’on perdait, à la chercher, sa peine :
3781Il fallait donc qu’elle eût un séjour affecté,
3782Un séjour d’où l’on pût en toutes les familles
3783L’envoyer à jour arrêté.
3784Comme il n’était alors aucun couvent de filles,
3785On y trouva difficulté.
3786L’auberge enfin de l’hyménée
3787Lui fut pour maison assignée.
La jeune Veuve
3788La perte d’un époux ne va point sans soupirs :
3789On fait beaucoup de bruit, et puis on se console.
3790Sur les ailes du Temps la tristesse s’envole ;
3791Le Temps ramène les plaisirs.
3792Entre la Veuve d’une année
3793Et la Veuve d’une journée
3794La différence est grande : on ne croirait jamais
3795Que ce fût la même personne ;
3796L’une fait fuir les gens, et l’autre a mille attraits :
3797Aux soupirs vrais ou faux celle-là s’abandonne ;
3798C’est toujours même note et pareil entretien.
3799On dit qu’on est inconsolable :
3800On le dit ; il n’en est rien,
3801Comme on verra par cette fable,
3802Ou plutôt par la vérité.
3803L’époux d’une jeune beauté
3804Partait pour l’autre monde. À ses côtés sa femme
3805Lui criait : « Attends-moi, je te suis ; et mon âme,
3806Aussi bien que la tienne, est prête à s’envoler. »
3807Le mari fait seul le voyage.
3808La belle avait un père, homme prudent et sage ;
3809Il laissa le torrent couler.
3810À la fin, pour la consoler :
3811« Ma fille, lui dit-il, c’est trop verser de larmes :
3812Qu’a besoin le défunt que vous noyiez vos charmes ?
3813Puisqu’il est des vivants, ne songez plus aux morts.
3814Je ne dis pas que tout à l’heure
3815Une condition meilleure
3816Change en des noces ces transports ;
3817Mais après certain temps souffrez qu’on vous propose
3818Un époux beau, bien fait, jeune, et tout autre chose
3819Que le défunt. – Ah ! dit-elle aussitôt,
3820Un cloître est l’époux qu’il me faut. »
3821Le père lui laissa digérer sa disgrâce.
3822Un mois de la sorte se passe ;
3823L’autre mois, on l’emploie à changer tous les jours
3824Quelque chose à l’habit, au linge, à la coiffure :
3825Le deuil enfin sert de parure,
3826En attendant d’autres atours.
3827Toute la bande des Amours
3828Revient au colombier ; les jeux, les ris, la danse
3829Ont aussi leur tour à la fin :
3830On se plonge soir et matin
3831Dans la fontaine de Jouvence.
3832Le père ne craint plus ce défunt tant chéri ;
3833Mais comme il ne parlait de rien à notre belle :
3834« Où donc est le jeune mari
3835Que vous m’avez promis ? » dit-elle.
Épilogue
3836Bornons ici cette carrière :
3837Les longs ouvrages me font peur.
3838Loin d’épuiser une matière,
3839On n’en doit prendre que la fleur.
3840Il s’en va temps que je reprenne
3841Un peu de forces et d’haleine
3842Pour fournir à d’autres projets.
3843Amour, ce tyran de ma vie,
3844Veut que je change de sujets :
3845Il faut contenter son envie.
3846Retournons à Psyché. Damon, vous m’exhortez
3847À peindre ses malheurs et ses félicités :
3848J’y consens ; peut-être ma veine
3849En sa faveur s’échauffera.
3850Heureux si ce travail est la dernière peine
3851Que son époux me causera !
Livre septième
À Madame de Montespan
3852L’apologue est un don qui vient des immortels ;
3853Ou, si c’est un présent des hommes,
3854Quiconque nous l’a fait mérite des autels :
3855Nous devons tous tant que nous sommes
3856Ériger en divinité
3857Le sage par qui fut ce bel art inventé.
3858C’est proprement un charme : il rend l’âme attentive,
3859Ou plutôt il la tient captive,
3860Nous attachant à des récits
3861Qui mènent à son gré les cœurs et les esprits.
3862Ô vous qui l’imitez, Olympe, si ma muse
3863A quelquefois pris place à la table des Dieux,
3864Sur ses dons aujourd’hui daignez porter les yeux ;
3865Favorisez les jeux où mon esprit s’amuse.
3866Le temps, qui détruit tout, respectant votre appui,
3867Me laissera franchir les ans dans cet ouvrage :
3868Tout auteur qui voudra vivre encore après lui
3869Doit s’acquérir votre suffrage.
3870C’est de vous que mes vers attendent tout leur prix :
3871Il n’est beauté dans nos écrits
3872Dont vous ne connaissiez jusque aux moindres traces.
3873Eh ! qui connaît que vous les beautés et les grâces ?
3874Paroles et regards, tout est charme dans vous.
3875Ma muse, en un sujet si doux,
3876Voudrait s’étendre davantage ;
3877Mais il faut réserver à d’autres cet emploi ;
3878Et d’un plus grand maître que moi
3879Votre louange est le partage.
3880Olympe, c’est assez qu’à mon dernier ouvrage
3881Votre nom serve un jour de rempart et d’abri ;
3882Protégez désormais le livre favori
3883Par qui j’ose espérer une seconde vie ;
3884Sous vos seuls auspices ces vers
3885Seront jugés, malgré l’envie,
3886Dignes des yeux de l’Univers.
3887Je ne mérite pas une faveur si grande ;
3888La fable en son nom la demande :
3889Vous savez quel crédit ce mensonge a sur nous.
3890S’il procure à mes vers le bonheur de vous plaire,
3891Je croirai lui devoir un temple pour salaire :
3892Mais je ne veux bâtir des temples que pour vous.
Les Animaux malades de la peste
3893Un mal qui répand la terreur,
3894Mal que le Ciel en sa fureur
3895Inventa pour punir les crimes de la terre,
3896La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom),
3897Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
3898Faisait aux Animaux la guerre.
3899Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
3900On n’en voyait point d’occupés
3901À chercher le soutien d’une mourante vie ;
3902Nul mets n’excitait leur envie ;
3903Ni Loups ni Renards n’épiaient
3904La douce et l’innocente proie ;
3905Les Tourterelles se fuyaient :
3906Plus d’amour, partant plus de joie.
3907Le Lion tint conseil, et dit : « Mes chers amis,
3908Je crois que le Ciel a permis
3909Pour nos péchés cette infortune.
3910Que le plus coupable de nous
3911Se sacrifie aux traits du céleste courroux ;
3912Peut-être il obtiendra la guérison commune.
3913L’histoire nous apprend qu’en de tels accidents
3914On fait de pareils dévouements.
3915Ne nous flattons donc point, voyons sans indulgence
3916L’état de notre conscience.
3917Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons,
3918J’ai dévoré force moutons.
3919Que m’avaient-ils fait ? nulle offense ;
3920Même il m’est arrivé quelquefois de manger
3921Le berger.
3922Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
3923Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi ;
3924Car on doit souhaiter, selon toute justice,
3925Que le plus coupable périsse.
3926– Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon roi ;
3927Vos scrupules font voir trop de délicatesse.
3928Et bien ! manger moutons, canaille, sotte espèce,
3929Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes, Seigneur,
3930En les croquant, beaucoup d’honneur ;
3931Et quant au berger, l’on peut dire
3932Qu’il était digne de tous maux,
3933Étant de ces gens-là qui sur les animaux
3934Se font un chimérique empire. »
3935Ainsi dit le Renard ; et flatteurs d’applaudir.
3936On n’osa trop approfondir
3937Du Tigre, ni de l’Ours, ni des autres puissances,
3938Les moins pardonnables offenses.
3939Tous les gens querelleurs, jusqu’aux simples Mâtins,
3940Au dire de chacun, étaient de petits saints.
3941L’Âne vint à son tour, et dit : « J’ai souvenance
3942Qu’en un pré de moines passant,
3943La faim, l’occasion, l’herbe tendre, et je pense
3944Quelque diable aussi me poussant,
3945Je tondis de ce pré la largeur de ma langue ;
3946Je n’en avais nul droit, puisqu’il faut parler net. »
3947À ces mots, on cria haro sur le baudet.
3948Un Loup quelque peu clerc, prouva par sa harangue
3949Qu’il fallait dévouer ce maudit animal,
3950Ce pelé, ce galeux, d’où venait tout leur mal.
3951Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
3952Manger l’herbe d’autrui ! quel crime abominable !
3953Rien que la mort n’était capable
3954D’expier son forfait. On le lui fit bien voir.
3955Selon que vous serez puissant ou misérable,
3956Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Le mal Marié
3957Que le bon soit toujours camarade du beau,
3958Dès demain je chercherai femme ;
3959Mais comme le divorce entre eux n’est pas nouveau,
3960Et que peu de beaux corps, hôtes d’une belle âme,
3961Assemblent l’un et l’autre point,
3962Ne trouvez pas mauvais que je ne cherche point.
3963J’ai vu beaucoup d’hymens ; aucuns d’eux ne me tentent :
3964Cependant des humains presque les quatre parts
3965S’exposent hardiment au plus grand des hasards ;
3966Les quatre parts aussi des humains se repentent.
3967J’en vais alléguer un qui, s’étant repenti,
3968Ne put trouver d’autre parti,
3969Que de renvoyer son épouse,
3970Querelleuse, avare, et jalouse.
3971Rien ne la contentait, rien n’était comme il faut :
3972On se levait trop tard, on se couchait trop tôt ;
3973Puis du blanc, puis du noir, puis encore autre chose.
3974Les valets enrageaient, l’époux était à bout :
3975« Monsieur ne songe à rien, monsieur dépense tout,
3976Monsieur court, monsieur se repose. »
3977Elle en dit tant que monsieur, à la fin,
3978Lassé d’entendre un tel lutin,
3979Vous la renvoie à la campagne
3980Chez ses parents. La voilà donc compagne
3981De certaines Philis qui gardent les dindons
3982Avec les gardeurs de cochons.
3983Au bout de quelque temps qu’on la crut adoucie,
3984Le mari la reprend. « Eh bien ! qu’avez-vous fait ?
3985Comment passiez-vous votre vie ?
3986L’innocence des champs est-elle votre fait ?
3987– Assez, dit-elle : mais ma peine
3988Était de voir les gens plus paresseux qu’ici ;
3989Ils n’ont des troupeaux nul souci.
3990Je leur savais bien dire, et m’attirais la haine
3991De tous ces gens si peu soigneux.
3992– Eh ! madame, reprit son époux tout à l’heure,
3993Si votre esprit est si hargneux
3994Que le monde qui ne demeure
3995Qu’un moment avec vous, et ne revient qu’au soir,
3996Est déjà lassé de vous voir,
3997Que feront des valets qui, toute la journée,
3998Vous verront contre eux déchaînée ?
3999Et que pourra faire un époux
4000Que vous voulez qui soit jour et nuit avec vous ?
4001Retournez au village : adieu. Si de ma vie
4002Je vous rappelle et qu’il m’en prenne envie,
4003Puissé-je chez les morts avoir, pour mes péchés,
4004Deux femmes comme vous sans cesse à mes côtés ! »
Le Rat qui s’est retiré du monde
4005Les Levantins en leur légende
4006Disent qu’un certain Rat, las des soins d’ici-bas,
4007Dans un fromage de Hollande
4008Se retira loin du tracas.
4009La solitude était profonde,
4010S’étendant partout à la ronde.
4011Notre ermite nouveau subsistait là-dedans.
4012Il fit tant, de pieds et de dents,
4013Qu’en peu de jours il eut au fond de l’ermitage
4014Le vivre et le couvert : que faut-il davantage ?
4015Il devint gros et gras : Dieu prodigue ses biens
4016À ceux qui font vœu d’être siens.
4017Un jour, au dévot personnage
4018Des députés du peuple rat
4019S’en vinrent demander quelque aumône légère :
4020Ils allaient en terre étrangère
4021Chercher quelque secours contre le peuple chat ;
4022Ratopolis était bloquée :
4023On les avait contraints de partir sans argent,
4024Attendu l’état indigent
4025De la république attaquée.
4026Ils demandaient fort peu, certains que le secours
4027Serait prêt dans quatre ou cinq jours.
4028« Mes amis, dit le solitaire,
4029Les choses d’ici-bas ne me regardent plus :
4030En quoi peut un pauvre reclus
4031Vous assister ? que peut-il faire,
4032Que de prier le Ciel qu’il vous aide en ceci ?
4033J’espère qu’il aura de vous quelque souci. »
4034Ayant parlé de cette sorte,
4035Le nouveau saint ferma sa porte.
4036Qui désigné-je, à votre avis,
4037Par ce rat si peu secourable ?
4038Un moine ? Non, mais un dervis :
4039Je suppose qu’un moine est toujours charitable.
Le Héron
4040Un jour, sur ses longs pieds, allait, je ne sais où,
4041Le Héron au long bec emmanché d’un long cou :
4042Il côtoyait une rivière.
4043L’onde était transparente ainsi qu’aux plus beaux jours ;
4044Ma commère la Carpe y faisait mille tours
4045Avec le Brochet son compère.
4046Le Héron en eût fait aisément son profit :
4047Tous approchaient du bord ; l’oiseau n’avait qu’à prendre.
4048Mais il crut mieux faire d’attendre
4049Qu’il eût un peu plus d’appétit :
4050Il vivait de régime, et mangeait à ses heures.
4051Après quelques moments l’appétit vint : l’oiseau,
4052S’approchant du bord, vit sur l’eau
4053Des tanches qui sortaient du fond de ces demeures.
4054Le mets ne lui plut pas ; il s’attendait à mieux,
4055Et montrait un goût dédaigneux,
4056Comme le rat du bon Horace.
4057« Moi, des tanches ! dit-il ; moi, Héron, que je fasse
4058Une si pauvre chère ! et pour qui me prend-on ? »
4059La tanche rebutée, il trouva du goujon.
4060« Du goujon ! c’est bien là le dîner d’un Héron !
4061J’ouvrirais pour si peu le bec ! aux Dieux ne plaise ! »
4062Il l’ouvrit pour bien moins : tout alla de façon
4063Qu’il ne vit plus aucun poisson.
4064La faim le prit : il fut tout heureux et tout aise
4065De rencontrer un limaçon.
4066Ne soyons pas si difficiles :
4067Les plus accommodants, ce sont les plus habiles ;
4068On hasarde de perdre en voulant trop gagner.
4069Gardez-vous de rien dédaigner ;
4070Surtout quand vous avez à peu près votre compte.
4071Bien des gens y sont pris. Ce n’est pas aux hérons
4072Que je parle : écoutez, humains, un autre conte ;
4073Vous verrez que chez vous j’ai puisé ces leçons.
La Fille
4074Certaine fille, un peu trop fière
4075Prétendait trouver un mari
4076Jeune, bien fait et beau, d’agréable manière,
4077Point froid et point jaloux : notez ces deux points-ci.
4078Cette fille voulait aussi
4079Qu’il eût du bien, de la naissance,
4080De l’esprit, enfin tout. Mais qui peut tout avoir ?
4081Le Destin se montra soigneux de la pourvoir :
4082Il vint des partis d’importance.
4083La belle les trouva trop chétifs de moitié :
4084« Quoi ! moi ? quoi ! ces gens-là ? l’on radote, je pense.
4085À moi les proposer ! hélas ! ils font pitié :
4086Voyez un peu la belle espèce ! »
4087L’un n’avait en l’esprit nulle délicatesse ;
4088L’autre avait le nez fait de cette façon-là :
4089C’était ceci, c’était cela ;
4090C’était tout ; car les précieuses
4091Font dessus tout les dédaigneuses.
4092Après les bons partis, les médiocres gens
4093Vinrent se mettre sur les rangs.
4094Elle de se moquer. « Ah ! vraiment je suis bonne
4095De leur ouvrir la porte ! Ils pensent que je suis
4096Fort en peine de ma personne :
4097Grâce à Dieu, je passe les nuits
4098Sans chagrin, quoique en solitude. »
4099La belle se sut gré de tous ces sentiments.
4100L’âge la fit déchoir : adieu tous les amants.
4101Un an se passe, et deux, avec inquiétude :
4102Le chagrin vient ensuite ; elle sent chaque jour
4103Déloger quelques Ris, quelques Jeux, puis l’Amour ;
4104Puis ses traits choquer et déplaire ;
4105Puis cent sortes de fards. Ses soins ne purent faire
4106Qu’elle échappât au Temps, cet insigne larron.
4107Les ruines d’une maison
4108Se peuvent réparer : que n’est cet avantage
4109Pour les ruines du visage !
4110Sa préciosité changea lors de langage.
4111Son miroir lui disait : « Prenez vite un mari. »
4112Je ne sais quel désir le lui disait aussi :
4113Le désir peut loger chez une précieuse.
4114Celle-ci fit un choix qu’on n’aurait jamais cru,
4115Se trouvant à la fin tout aise et tout heureuse
4116De rencontrer un malotru.
Les Souhaits
4117Il est au Mogol des follets
4118Qui font office de valets,
4119Tiennent la maison propre, ont soin de l’équipage,
4120Et quelquefois du jardinage.
4121Si vous touchez à leur ouvrage,
4122Vous gâtez tout. Un d’eux près du Gange autrefois
4123Cultivait le jardin d’un assez bon bourgeois.
4124Il travaillait sans bruit, avait beaucoup d’adresse,
4125Aimait le maître et la maîtresse,
4126Et le jardin surtout. Dieu sait si les Zéphyrs,
4127Peuple ami du Démon, l’assistaient dans sa tâche !
4128Le follet, de sa part, travaillant sans relâche,
4129Comblait ses hôtes de plaisirs.
4130Pour plus de marques de son zèle,
4131Chez ces gens pour toujours il se fût arrêté,
4132Nonobstant la légèreté
4133À ses pareils si naturelle ;
4134Mais ses confrères les esprits
4135Firent tant que le chef de cette république,
4136Par caprice ou par politique,
4137Le changea bientôt de logis.
4138Ordre lui vient d’aller au fond de la Norvège
4139Prendre le soin d’une maison
4140En tout temps couverte de neige ;
4141Et d’Indou qu’il était on vous le fait Lapon.
4142Avant que de partir, l’esprit dit à ses hôtes :
4143« On m’oblige de vous quitter ;
4144Je ne sais pas pour quelles fautes :
4145Mais enfin il le faut. Je ne puis arrêter
4146Qu’un temps fort court, un mois, peut-être une semaine :
4147Employez-la ; formez trois souhaits : car je puis
4148Rendre trois souhaits accomplis ;
4149Trois, sans plus. » Souhaiter, ce n’est pas une peine
4150Étrange et nouvelle aux humains.
4151Ceux-ci, pour premier vœu, demandent l’abondance ;
4152Et l’Abondance à pleines mains,
4153Verse en leur coffre la finance,
4154En leurs greniers le blé, dans leurs caves les vins ;
4155Tout en crève. Comment ranger cette chevance ?
4156Quels registres, quels soins, quel temps il leur fallut !
4157Tous deux sont empêchés si jamais on le fut.
4158Les voleurs contre eux complotèrent ;
4159Les grands seigneurs leur empruntèrent ;
4160Le prince les taxa. Voilà les pauvres gens
4161Malheureux par trop de fortune.
4162« Ôtez-nous de ces biens l’affluence importune,
4163Dirent-ils l’un et l’autre : heureux les indigents !
4164La pauvreté vaut mieux qu’une telle richesse.
4165Retirez-vous, trésors ; fuyez : et toi, déesse,
4166Mère du bon esprit, compagne du repos,
4167Ô médiocrité, reviens vite. » À ces mots
4168La Médiocrité revient ; on lui fait place :
4169Avec elle ils rentrent en grâce,
4170Au bout de deux souhaits étant aussi chanceux
4171Qu’ils étaient, et que sont tous ceux
4172Qui souhaitent toujours et perdent en chimères
4173Le temps qu’ils feraient mieux de mettre à leurs affaires.
4174Le follet en rit avec eux.
4175Pour profiter de sa largesse,
4176Quand il voulut partir et qu’il fut sur le point,
4177Ils demandèrent la Sagesse :
4178C’est un trésor qui n’embarrasse point.
La cour du Lion
4179Sa Majesté Lionne un jour voulut connaître
4180De quelles nations le Ciel l’avait fait maître.
4181Il manda donc par députés
4182Ses vassaux de toute nature,
4183Envoyant de tous les côtés
4184Une circulaire écriture,
4185Avec son sceau. L’écrit portait
4186Qu’un mois durant le Roi tiendrait
4187Cour plénière, dont l’ouverture
4188Devait être un fort grand festin,
4189Suivi des tours de Fagotin.
4190Par ce trait de magnificence
4191Le prince à ses sujets étalait sa puissance.
4192En son Louvre il les invita.
4193Quel Louvre ! un vrai charnier, dont l’odeur se porta
4194D’abord au nez des gens. L’Ours boucha sa narine :
4195Il se fût bien passé de faire cette mine,
4196Sa grimace déplut : le monarque irrité
4197L’envoya chez Pluton faire le dégoûté.
4198Le Singe approuva fort cette sévérité ;
4199Et, flatteur excessif, il loua la colère
4200Et la griffe du prince, et l’antre, et cette odeur :
4201Il n’était ambre, il n’était fleur,
4202Qui ne fût ail au prix. Sa sotte flatterie
4203Eut un mauvais succès, et fut encore punie :
4204Ce monseigneur du Lion-là
4205Fut parent de Caligula.
4206Le Renard étant proche : « Or çà, lui dit le sire,
4207Que sens-tu ? dis-le-moi : parle sans déguiser. »
4208L’autre aussitôt de s’excuser,
4209Alléguant un grand rhume : il ne pouvait que dire
4210Sans odorat. Bref, il s’en tire.
4211Ceci vous sert d’enseignement :
4212Ne soyez à la cour, si vous voulez y plaire,
4213Ni fade adulateur, ni parleur trop sincère,
4214Et tâchez quelquefois de répondre en Normand.
Les Vautours et les Pigeons
4215Mars autrefois mit tout l’air en émute.
4216Certain sujet fit naître la dispute
4217Chez les oiseaux, non ceux que le Printemps
4218Mène à sa cour, et qui, sous la feuillée,
4219Par leur exemple et leurs sons éclatants
4220Font que Vénus est en nous réveillée ;
4221Ni ceux encore que la mère d’Amour
4222Met à son char ; mais le peuple vautour,
4223Au bec retors, à la tranchante serre,
4224Pour un chien mort se fit, dit-on, la guerre.
4225Il plut du sang : je n’exagère point.
4226Si je voulais conter de point en point
4227Tout le détail, je manquerais d’haleine.
4228Maint chef périt, maint héros expira ;
4229Et sur son roc Prométhée espéra
4230De voir bientôt une fin à sa peine.
4231C’était plaisir d’observer leurs efforts ;
4232C’était pitié de voir tomber les morts.
4233Valeur, adresse, et ruses, et surprises,
4234Tout s’employa. Les deux troupes, éprises
4235D’ardent courroux, n’épargnaient nuls moyens
4236De peupler l’air que respirent les ombres :
4237Tout élément remplit de citoyens
4238Le vaste enclos qu’ont les royaumes sombres.
4239Cette fureur mit la compassion
4240Dans les esprits d’une autre nation
4241Au col changeant, au cœur tendre et fidèle.
4242Elle employa sa médiation
4243Pour accorder une telle querelle :
4244Ambassadeurs par le peuple pigeon
4245Furent choisis, et si bien travaillèrent,
4246Que les Vautours plus ne se chamaillèrent.
4247Ils firent trêve, et la paix s’ensuivit.
4248Hélas ! ce fut aux dépens de la race
4249À qui la leur aurait dû rendre grâce.
4250La gent maudite aussitôt poursuivit
4251Tous les Pigeons, en fit ample carnage,
4252En dépeupla les bourgades, les champs.
4253Peu de prudence eurent les pauvres gens,
4254D’accommoder un peuple si sauvage.
4255Tenez toujours divisés les méchants :
4256La sûreté du reste de la terre
4257Dépend de là. Semez entre eux la guerre,
4258Ou vous n’aurez avec eux nulle paix.
4259Ceci soit dit en passant : je me tais.
Le Coche et la Mouche
4260Dans un chemin montant, sablonneux, malaisé,
4261Et de tous les côtés au soleil exposé,
4262Six forts chevaux tiraient un coche.
4263Femmes, moine, vieillards, tout était descendu :
4264L’attelage suait, soufflait, était rendu.
4265Une Mouche survient, et des chevaux s’approche,
4266Prétend les animer par son bourdonnement,
4267Pique l’un, pique l’autre, et pense à tout moment
4268Qu’elle fait aller la machine,
4269S’assied sur le timon, sur le nez du cocher ;
4270Aussitôt que le char chemine,
4271Et qu’elle voit les gens marcher,
4272Elle s’en attribue uniquement la gloire,
4273Va, vient, fait l’empressée : il semble que ce soit
4274Un sergent de bataille allant en chaque endroit
4275Faire avancer ses gens et hâter la victoire.
4276La Mouche, en ce commun besoin,
4277Se plaint qu’elle agit seule, et qu’elle a tout le soin ;
4278Qu’aucun n’aide aux chevaux à se tirer d’affaire.
4279Le moine disait son bréviaire :
4280Il prenait bien son temps ! Une femme chantait :
4281C’était bien de chansons qu’alors il s’agissait !
4282Dame Mouche s’en va chanter à leurs oreilles,
4283Et fait cent sottises pareilles.
4284Après bien du travail, le coche arrive au haut :
4285« Respirons maintenant, dit la Mouche aussitôt :
4286J’ai tant fait que nos gens sont enfin dans la plaine.
4287Çà, messieurs les chevaux, payez-moi de ma peine. »
4288Ainsi certaines gens, faisant les empressés,
4289S’introduisent dans les affaires :
4290Ils font partout les nécessaires,
4291Et, partout importuns, devraient être chassés.
La Laitière et le Pot au lait
4292Perrette, sur sa tête ayant un pot au lait
4293Bien posé sur un coussinet,
4294Prétendait arriver sans encombre à la ville.
4295Légère et court vêtue, elle allait à grands pas ;
4296Ayant mis ce jour-là, pour être plus agile,
4297Cotillon simple et souliers plats.
4298Notre laitière ainsi troussée
4299Comptait déjà dans sa pensée
4300Tout le prix de son lait ; en employait l’argent ;
4301Achetait un cent d’œufs, faisait triple couvée :
4302La chose allait à bien par son soin diligent.
4303« Il m’est, disait-elle, facile,
4304D’élever des poulets autour de ma maison ;
4305Le renard sera bien habile,
4306S’il ne m’en laisse assez pour avoir un cochon.
4307Le porc à s’engraisser coûtera peu de son ;
4308Il était, quand je l’eus, de grosseur raisonnable :
4309J’aurai, le revendant, de l’argent bel et bon.
4310Et qui m’empêchera de mettre en notre étable,
4311Vu le prix dont il est, une vache et son veau,
4312Que je verrai sauter au milieu du troupeau ? »
4313Perrette là-dessus saute aussi, transportée :
4314Le lait tombe : adieu veau, vache, cochon, couvée.
4315La dame de ces biens, quittant d’un œil marri
4316Sa fortune ainsi répandue,
4317Va s’excuser à son mari,
4318En grand danger d’être battue.
4319Le récit en farce en fut fait ;
4320On l’appela le Pot au lait.
4321Quel esprit ne bat la campagne ?
4322Qui ne fait châteaux en Espagne ?
4323Picrochole, Pyrrhus, la laitière, enfin tous,
4324Autant les sages que les fous.
4325Chacun songe en veillant ; il n’est rien de plus doux :
4326Une flatteuse erreur emporte alors nos âmes ;
4327Tout le bien du monde est à nous,
4328Tous les honneurs, toutes les femmes.
4329Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
4330Je m’écarte, je vais détrôner le sophi ;
4331On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
4332Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
4333Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
4334Je suis Gros-Jean comme devant.
Le Curé et le Mort
4335Un Mort s’en allait tristement
4336S’emparer de son dernier gîte ;
4337Un Curé s’en allait gaiement
4338Enterrer ce mort au plus vite.
4339Notre défunt était en carrosse porté,
4340Bien et dûment empaqueté ;
4341Et vêtu d’une robe, hélas ! qu’on nomme bière,
4342Robe d’hiver, robe d’été,
4343Que les morts ne dépouillent guère.
4344Le pasteur était à côté ;
4345Et récitait, à l’ordinaire,
4346Maintes dévotes oraisons,
4347Et des psaumes et des leçons,
4348Et des versets et des répons :
4349« Monsieur le Mort, laissez-nous faire,
4350On vous en donnera de toutes les façons ;
4351Il ne s’agit que du salaire. »
4352Messire Jean Chouart couvait des yeux son mort,
4353Comme si l’on eût dû lui ravir ce trésor ;
4354Et des regards semblait lui dire :
4355« Monsieur le Mort, j’aurai de vous
4356Tant en argent, et tant en cire,
4357Et tant en autres menus coûts. »
4358Il fondait là-dessus l’achat d’une feuillette
4359Du meilleur vin des environs ;
4360Certaine nièce assez propette
4361Et sa chambrière Pâquette
4362Devaient avoir des cotillons.
4363Sur cette agréable pensée
4364Un heurt survient : adieu le char.
4365Voilà messire Jean Chouart
4366Qui du choc de son mort a la tête cassée.
4367Le paroissien en plomb entraîne son pasteur ;
4368Notre Curé suit son seigneur ;
4369Tous deux s’en vont de compagnie.
4370Proprement toute notre vie
4371Est le curé Chouart qui sur son mort comptait,
4372Et la fable du Pot au lait.
L’Homme qui court après la Fortune et l’Homme qui l’attend dans son lit
4373Qui ne court après la Fortune ?
4374Je voudrais être en lieu d’où je pusse aisément
4375Contempler la foule importune
4376De ceux qui cherchent vainement
4377Cette fille du Sort, de royaume en royaume,
4378Fidèles courtisans d’un volage fantôme.
4379Quand ils sont près du bon moment,
4380L’inconstante aussitôt à leurs désirs échappe.
4381Pauvres gens ! Je les plains ; car on a pour les fous
4382Plus de pitié que de courroux.
4383« Cet homme, disent-ils, était planteur de choux ;
4384Et le voilà devenu pape !
4385Ne le valons-nous pas ? » Vous valez cent fois mieux :
4386Mais que vous sert votre mérite ?
4387La Fortune a-t-elle des yeux ?
4388Et puis la papauté vaut-elle ce qu’on quitte,
4389Le repos ? le repos, trésor si précieux
4390Qu’on en faisait jadis le partage des Dieux ?
4391Rarement la Fortune à ses hôtes le laisse.
4392Ne cherchez point cette Déesse,
4393Elle vous cherchera ; son sexe en use ainsi.
4394Certain couple d’amis, en un bourg établi,
4395Possédait quelque bien. L’un soupirait sans cesse
4396Pour la Fortune ; il dit à l’autre un jour :
4397« Si nous quittions notre séjour ?
4398Vous savez que nul n’est prophète
4399En son pays : cherchons notre aventure ailleurs.
4400– Cherchez, dit l’autre ami ; pour moi, je ne souhaite
4401Ni climats ni destins meilleurs.
4402Contentez-vous, suivez votre humeur inquiète :
4403Vous reviendrez bientôt. Je fais vœu cependant
4404De dormir en vous attendant. »
4405L’ambitieux, ou, si l’on veut, l’avare,
4406S’en va par voie et par chemin.
4407Il arriva le lendemain
4408En un lieu que devait la Déesse bizarre
4409Fréquenter sur tout autre ; et ce lieu, c’est la cour.
4410Là donc pour quelque temps il fixe son séjour,
4411Se trouvant au coucher, au lever, à ces heures
4412Que l’on sait être les meilleures ;
4413Bref, se trouvant à tout, et n’arrivant à rien.
4414« Qu’est ceci ? se dit-il, cherchons ailleurs du bien.
4415La Fortune pourtant habite ces demeures ;
4416Je la vois tous les jours entrer chez celui-ci,
4417Chez celui-là : d’où vient qu’aussi
4418Je ne puis héberger cette capricieuse ?
4419On me l’avait bien dit, que des gens de ce lieu
4420L’on n’aime pas toujours l’humeur ambitieuse.
4421Adieu, messieurs de cour ; messieurs de cour, adieu :
4422Suivez jusqu’au bout une ombre qui vous flatte.
4423La Fortune a, dit-on, des temples à Surate ;
4424Allons là. » Ce fut un de dire et s’embarquer.
4425Âmes de bronze, humains, celui-là fut sans doute
4426Armé de diamant, qui tenta cette route,
4427Et le premier osa l’abîme défier.
4428Celui-ci, pendant son voyage,
4429Tourna les yeux vers son village
4430Plus d’une fois, essuyant les dangers
4431Des pirates, des vents, du calme et des rochers,
4432Ministres de la Mort : avec beaucoup de peines
4433On s’en va la chercher en des rives lointaines,
4434La trouvant assez tôt sans quitter la maison.
4435L’homme arrive au Mogol ; on lui dit qu’au Japon
4436La Fortune pour lors distribuait ses grâces.
4437Il y court. Les mers étaient lasses
4438De le porter ; et tout le fruit
4439Qu’il tira de ses longs voyages,
4440Ce fut cette leçon que donnent les sauvages :
4441« Demeure en ton pays, par la nature instruit. »
4442Le Japon ne fut pas plus heureux à cet homme
4443Que le Mogol l’avait été :
4444Ce qui lui fit conclure en somme,
4445Qu’il avait à grand tort son village quitté.
4446Il renonce aux courses ingrates,
4447Revient en son pays, voit de loin ses pénates,
4448Pleure de joie, et dit : « Heureux qui vit chez soi,
4449De régler ses désirs faisant tout son emploi !
4450Il ne sait que par ouïr dire
4451Ce que c’est que la cour, la mer et ton empire,
4452Fortune, qui nous fais passer devant les yeux
4453Des dignités, des biens que jusqu’au bout du monde
4454On suit, sans que l’effet aux promesses réponde.
4455Désormais je ne bouge, et ferai cent fois mieux. »
4456En raisonnant de cette sorte,
4457Et contre la Fortune ayant pris ce conseil,
4458Il la trouve assise à la porte
4459De son ami plongé dans un profond sommeil.
Les deux Coqs
4460Deux Coqs vivaient en paix : une Poule survint,
4461Et voilà la guerre allumée.
4462Amour, tu perdis Troie ; et c’est de toi que vint
4463Cette querelle envenimée
4464Où du sang des Dieux même on vit le Xanthe teint !
4465Longtemps entre nos Coqs le combat se maintint ;
4466Le bruit s’en répandit par tout le voisinage :
4467La gent qui porte crête au spectacle accourut.
4468Plus d’une Hélène au beau plumage
4469Fut le prix du vainqueur. Le vaincu disparut :
4470Il alla se cacher au fond de sa retraite,
4471Pleura sa gloire et ses amours,
4472Ses amours qu’un rival, tout fier de sa défaite
4473Possédait à ses yeux. Il voyait tous les jours
4474Cet objet rallumer sa haine et son courage ;
4475Il aiguisait son bec, battait l’air et ses flancs,
4476Et, s’exerçant contre les vents,
4477S’armait d’une jalouse rage.
4478Il n’en eut pas besoin. Son vainqueur sur les toits
4479S’alla percher, et chanter sa victoire.
4480Un Vautour entendit sa voix :
4481Adieu les amours et la gloire ;
4482Tout cet orgueil périt sous l’ongle du Vautour.
4483Enfin, par un fatal retour,
4484Son rival autour de la Poule
4485S’en revint faire le coquet.
4486Je laisse à penser quel caquet ;
4487Car il eut des femmes en foule.
4488La Fortune se plaît à faire de ces coups :
4489Tout vainqueur insolent à sa perte travaille.
4490Défions-nous du Sort, et prenons garde à nous
4491Après le gain d’une bataille.
L’ingratitude et l’injustice des Hommes envers la Fortune
4492Un trafiquant sur mer, par bonheur, s’enrichit.
4493Il triompha des vents pendant plus d’un voyage :
4494Gouffre, banc, ni rocher, n’exigea de péage
4495D’aucun de ses ballots ; le Sort l’en affranchit.
4496Sur tous ses compagnons Atropos et Neptune
4497Recueillirent leur droit, tandis que la Fortune
4498Prenait soin d’amener son marchand à bon port.
4499Facteurs, associés, chacun lui fut fidèle.
4500Il vendit son tabac, son sucre, sa canelle,
4501Ce qu’il voulut, sa porcelaine encore :
4502Le luxe et la folie enflèrent son trésor ;
4503Bref, il plut dans son escarcelle.
4504On ne parlait chez lui que par doubles ducats ;
4505Et mon homme d’avoir chiens, chevaux et carrosses :
4506Ses jours de jeûne étaient des noces.
4507Un sien ami, voyant ces somptueux repas,
4508Lui dit : « Et d’où vient donc un si bon ordinaire ?
4509– Et d’où me viendrait-il que de mon savoir-faire ?
4510Je n’en dois rien qu’à moi, qu’à mes soins, qu’au talent
4511De risquer à propos, et bien placer l’argent. »
4512Le profit lui semblant une fort douce chose,
4513Il risqua de nouveau le gain qu’il avait fait ;
4514Mais rien, pour cette fois, ne lui vint à souhait.
4515Son imprudence en fut la cause :
4516Un vaisseau mal frété périt au premier vent ;
4517Un autre, mal pourvu des armes nécessaires,
4518Fut enlevé par les corsaires ;
4519Un troisième au port arrivant,
4520Rien n’eut cours ni débit : le luxe et la folie
4521N’étaient plus tels qu’auparavant.
4522Enfin ses facteurs le trompant,
4523Et lui-même ayant fait grand fracas, chère lie,
4524Mis beaucoup en plaisirs, en bâtiments beaucoup,
4525Il devint pauvre tout d’un coup.
4526Son ami, le voyant en mauvais équipage,
4527Lui dit : « D’où vient cela ? – De la fortune, hélas !
4528– Consolez-vous, dit l’autre ; et s’il ne lui plaît pas
4529Que vous soyez heureux, tout au moins soyez sage. »
4530Je ne sais s’il crut ce conseil ;
4531Mais je sais que chacun impute, en cas pareil,
4532Son bonheur à son industrie ;
4533Et, si de quelque échec notre faute est suivie,
4534Nous disons injures au Sort.
4535Chose n’est ici plus commune.
4536Le bien, nous le faisons ; le mal, c’est la Fortune :
4537On a toujours raison, le Destin toujours tort.
Les Devineresses
4538C’est souvent du hasard que naît l’opinion,
4539Et c’est l’opinion qui fait toujours la vogue.
4540Je pourrais fonder ce prologue
4541Sur gens de tous états : tout est prévention,
4542Cabale, entêtement ; point ou peu de justice :
4543C’est un torrent ; qu’y faire ? Il faut qu’il ait son cours :
4544Cela fut et sera toujours.
4545Une femme, à Paris, faisait la pythonisse :
4546On l’allait consulter sur chaque événement ;
4547Perdait-on un chiffon, avait-on un amant,
4548Un mari vivant trop au gré de son épouse,
4549Une mère fâcheuse, une femme jalouse ;
4550Chez la Devineuse on courait,
4551Pour se faire annoncer ce que l’on désirait.
4552Son fait consistait en adresse :
4553Quelques termes de l’art, beaucoup de hardiesse,
4554Du hasard quelquefois, tout cela concourait,
4555Tout cela bien souvent faisait crier miracle.
4556Enfin, quoique ignorante à vingt et trois carats,
4557Elle passait pour un oracle.
4558L’oracle était logé dedans un galetas :
4559Là, cette femme emplit sa bourse,
4560Et, sans avoir d’autre ressource,
4561Gagne de quoi donner un rang à son mari ;
4562Elle achète un office, une maison aussi.
4563Voilà le galetas rempli
4564D’une nouvelle hôtesse, à qui toute la ville,
4565Femmes, filles, valets, gros messieurs, tout enfin,
4566Allait, comme autrefois, demander son destin ;
4567Le galetas devint l’antre de la Sibylle.
4568L’autre femelle avait achalandé ce lieu.
4569Cette femme eut beau faire, eut beau dire :
4570« Moi Devine ! on se moque : eh ! messieurs, sais-je lire ?
4571Je n’ai jamais appris que ma croix de par Dieu. »
4572Point de raison : fallut deviner et prédire,
4573Mettre à part force bons ducats,
4574Et gagner malgré soi plus que deux avocats.
4575Le meuble et l’équipage aidaient fort à la chose :
4576Quatre sièges boiteux, un manche de balai,
4577Tout sentait son sabbat et sa métamorphose.
4578Quand cette femme aurait dit vrai
4579Dans une chambre tapissée,
4580On s’en serait moqué : la vogue était passée
4581Au galetas ; il avait le crédit.
4582L’autre femme se morfondit.
4583L’enseigne fait la chalandise.
4584J’ai vu dans le palais une robe mal mise
4585Gagner gros : les gens l’avaient prise
4586Pour maître tel, qui traînait après soi
4587Force écoutants. Demandez-moi pourquoi.
Le Chat, la Belette, et le petit Lapin
4588Du palais d’un jeune Lapin
4589Dame Belette, un beau matin,
4590S’empara : c’est une rusée.
4591Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
4592Elle porta chez lui ses pénates, un jour
4593Qu’il était allé faire à l’Aurore sa cour,
4594Parmi le thym et la rosée.
4595Après qu’il eut brouté, trotté, fait tous ses tours,
4596Jeannot Lapin retourne aux souterrains séjours.
4597La Belette avait mis le nez à la fenêtre.
4598« Ô Dieux hospitaliers ! que vois-je ici paraître ?
4599Dit l’animal chassé du paternel logis.
4600Holà ! madame la Belette,
4601Que l’on déloge sans trompette,
4602Ou je vais avertir tous les rats du pays. »
4603La dame au nez pointu répondit que la terre
4604Était au premier occupant.
4605C’était un beau sujet de guerre,
4606Qu’un logis où lui-même il n’entrait qu’en rampant !
4607« Et quand ce serait un royaume,
4608Je voudrais bien savoir, dit-elle, quelle loi
4609En a pour toujours fait l’octroi
4610À Jean, fils ou neveu de Pierre ou de Guillaume,
4611Plutôt qu’à Paul, plutôt qu’à moi. »
4612Jean Lapin allégua la coutume et l’usage.
4613« Ce sont, dit-il, leurs lois qui m’ont de ce logis
4614Rendu maître et seigneur, et qui, de père en fils,
4615L’ont de Pierre à Simon, puis à moi Jean, transmis.
4616Le premier occupant, est-ce une loi plus sage ?
4617– Or bien, sans crier davantage,
4618Rapportons-nous, dit-elle, à Raminagrobis. »
4619C’était un Chat vivant comme un dévot ermite,
4620Un Chat faisant la chattemite,
4621Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras,
4622Arbitre expert sur tous les cas.
4623Jean Lapin pour juge l’agrée.
4624Les voilà tous deux arrivés
4625Devant Sa Majesté fourrée.
4626Grippeminaud leur dit : « Mes enfants, approchez,
4627Approchez, je suis sourd, les ans en sont la cause. »
4628L’un et l’autre approcha, ne craignant nulle chose.
4629Aussitôt qu’à portée il vit les contestants,
4630Grippeminaud, le bon apôtre,
4631Jetant des deux côtés la griffe en même temps,
4632Mit les plaideurs d’accord en croquant l’un et l’autre.
4633Ceci ressemble fort aux débats qu’ont parfois
4634Les petits souverains se rapportant aux rois.
La Tête et la Queue du Serpent
4635Le Serpent a deux parties
4636Du genre humain ennemies,
4637Tête et Queue ; et toutes deux
4638Ont acquis un nom fameux
4639Auprès des Parques cruelles :
4640Si bien qu’autrefois entre elles
4641Il survint de grands débats
4642Pour le pas.
4643La Tête avait toujours marché devant la Queue.
4644La Queue au Ciel se plaignit,
4645Et lui dit :
4646« Je fais mainte et mainte lieue,
4647Comme il plaît à celle-ci :
4648Croit-elle que toujours j’en veuille user ainsi ?
4649Je suis son humble servante.
4650On m’a faite, Dieu merci,
4651Sa sœur et non sa suivante.
4652Toutes deux de même sang,
4653Traitez-nous de même sorte
4654Aussi bien qu’elle je porte
4655Un poison prompt et puissant.
4656Enfin, voilà ma requête :
4657C’est à vous de commander
4658Qu’on me laisse précéder
4659À mon tour ma sœur la Tête.
4660Je la conduirai si bien,
4661Qu’on ne se plaindra de rien. »
4662Le Ciel eut pour ses vœux une bonté cruelle.
4663Souvent sa complaisance a de méchants effets.
4664Il devrait être sourd aux aveugles souhaits.
4665Il ne le fut pas lors ; et la guide nouvelle,
4666Qui ne voyait, au grand jour,
4667Pas plus clair que dans un four,
4668Donnait tantôt contre un marbre,
4669Contre un passant, contre un arbre :
4670Droit aux ondes du Styx elle mena sa sœur.
4671Malheureux les États tombés dans son erreur !
Un Animal dans la Lune
4672Pendant qu’un philosophe assure,
4673Que toujours par leurs sens les hommes sont dupés,
4674Un autre philosophe jure,
4675Qu’ils ne nous ont jamais trompés.
4676Tous les deux ont raison ; et la philosophie
4677Dit vrai, quand elle dit que les sens tromperont,
4678Tant que sur leur rapport les hommes jugeront ;
4679Mais aussi si l’on rectifie
4680L’image de l’objet sur son éloignement,
4681Sur le milieu qui l’environne,
4682Sur l’organe et sur l’instrument,
4683Les sens ne tromperont personne.
4684La nature ordonna ces choses sagement :
4685J’en dirai quelque jour les raisons amplement.
4686J’aperçois le soleil : quelle en est la figure ?
4687Ici-bas ce grand corps n’a que trois pieds de tour :
4688Mais si je le voyais là-haut dans son séjour,
4689Que serait-ce à mes yeux que l’œil de la nature ?
4690Sa distance me fait juger de sa grandeur ;
4691Sur l’angle et les côtés ma main la détermine.
4692L’ignorant le croit plat ; j’épaissis sa rondeur :
4693Je le rends immobile ; et la terre chemine.
4694Bref, je démens mes yeux en toute sa machine :
4695Ce sens ne me nuit point par son illusion.
4696Mon âme, en toute occasion,
4697Développe le vrai caché sous l’apparence ;
4698Je ne suis point d’intelligence
4699Avecque mes regards, peut-être un peu trop prompts,
4700Ni mon oreille, lente à m’apporter les sons.
4701Quand l’eau courbe un bâton, ma raison le redresse :
4702La raison décide en maîtresse.
4703Mes yeux, moyennant ce secours,
4704Ne me trompent jamais en me mentant toujours.
4705Si je crois leur rapport, erreur assez commune,
4706Une tête de femme est au corps de la lune.
4707Y peut-elle être ? Non. D’où vient donc cet objet ?
4708Quelques lieux inégaux font de loin cet effet.
4709La lune nulle part n’a sa surface unie :
4710Montueuse en des lieux, en d’autres aplanie,
4711L’ombre avec la lumière y peut tracer souvent,
4712Un homme, un bœuf, un éléphant.
4713Naguère l’Angleterre y vit chose pareille,
4714La lunette placée, un animal nouveau
4715Parut dans cet astre si beau ;
4716Et chacun de crier merveille.
4717Il était arrivé là-haut un changement
4718Qui présageait sans doute un grand événement.
4719Savait-on si la guerre entre tant de puissances
4720N’en était point l’effet ? Le Monarque accourut :
4721Il favorise en roi ces hautes connaissances.
4722Le monstre dans la lune à son tour lui parut.
4723C’était une souris cachée entre les verres ;
4724Dans la lunette était la source de ces guerres.
4725On en rit. Peuple heureux ! quand pourront les François
4726Se donner, comme vous, entiers à ces emplois ?
4727Mars nous fait recueillir d’amples moissons de gloire :
4728C’est à nos ennemis de craindre les combats,
4729À nous de les chercher, certains que la Victoire,
4730Amante de Louis, suivra partout ses pas.
4731Ses lauriers nous rendront célèbres dans l’histoire.
4732Même les Filles de Mémoire
4733Ne nous ont point quittés ; nous goûtons des plaisirs :
4734La paix fait nos souhaits et non point nos soupirs.
4735Charles en sait jouir : il saurait dans la guerre
4736Signaler sa valeur, et mener l’Angleterre
4737À ces jeux qu’en repos elle voit aujourd’hui.
4738Cependant s’il pouvait apaiser la querelle,
4739Que d’encens ! est-il rien de plus digne de lui ?
4740La carrière d’Auguste a-t-elle été moins belle
4741Que les fameux exploits du premier des Césars ?
4742Ô peuple trop heureux ! quand la paix viendra-t-elle
4743Nous rendre, comme vous, tout entiers aux beaux-arts ?
Livre huitième
La Mort et le Mourant
4744La Mort ne surprend point le sage :
4745Il est toujours prêt à partir,
4746S’étant su lui-même avertir
4747Du temps où l’on se doit résoudre à ce passage.
4748Ce temps, hélas ! embrasse tous les temps :
4749Qu’on le partage en jours, en heures, en moments,
4750Il n’en est point qu’il ne comprenne
4751Dans le fatal tribut ; tous sont de son domaine ;
4752Et le premier instant où les enfants des rois
4753Ouvrent les yeux à la lumière,
4754Est celui qui vient quelquefois
4755Fermer pour toujours leur paupière.
4756Défendez-vous par la grandeur ;
4757Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse ;
4758La mort ravit tout sans pudeur :
4759Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.
4760Il n’est rien de moins ignoré ;
4761Et puisqu’il faut que je le die,
4762Rien où l’on soit moins préparé.
4763Un Mourant, qui comptait plus de cent ans de vie,
4764Se plaignait à la Mort que précipitamment
4765Elle le contraignait de partir tout à l’heure,
4766Sans qu’il eût fait son testament,
4767Sans l’avertir au moins. « Est-il juste qu’on meure
4768Au pied levé ? dit-il ; attendez quelque peu ;
4769Ma femme ne veut pas que je parte sans elle ;
4770Il me reste à pourvoir un arrière-neveu ;
4771Souffrez qu’à mon logis j’ajoute encore une aile.
4772Que vous êtes pressante, ô déesse cruelle !
4773– Vieillard, lui dit la mort, je ne t’ai point surpris ;
4774Tu te plains sans raison de mon impatience :
4775Eh ! n’as-tu pas cent ans ? Trouve-moi dans Paris
4776Deux mortels aussi vieux ; trouve-m’en dix en France.
4777Je devais, ce dis-tu, te donner quelque avis
4778Qui te disposât à la chose :
4779J’aurais trouvé ton testament tout fait,
4780Ton petit-fils pourvu, ton bâtiment parfait.
4781Ne te donna-t-on pas des avis, quand la cause
4782Du marcher et du mouvement,
4783Quand les esprits, le sentiment,
4784Quand tout faillit en toi ? Plus de goût, plus d’ouïe ;
4785Toute chose pour toi semble être évanouie ;
4786Pour toi l’astre du jour prend des soins superflus :
4787Tu regrettes des biens qui ne te touchent plus.
4788Je t’ai fait voir tes camarades,
4789Ou morts, ou mourants, ou malades ;
4790Qu’est-ce que tout cela, qu’un avertissement ?
4791Allons, vieillard, et sans réplique.
4792Il n’importe à la république
4793Que tu fasses ton testament. »
4794La Mort avait raison : je voudrais qu’à cet âge
4795On sortît de la vie ainsi que d’un banquet,
4796Remerciant son hôte ; et qu’on fit son paquet :
4797Car de combien peut-on retarder le voyage ?
4798Tu murmures, vieillard ; vois ces jeunes mourir,
4799Vois-les marcher, vois-les courir
4800À des morts, il est vrai, glorieuses et belles,
4801Mais sûres cependant, et quelquefois cruelles.
4802J’ai beau te le crier ; mon zèle est indiscret :
4803Le plus semblable aux morts meurt le plus à regret.
Le Savetier et le Financier
4804Un Savetier chantait du matin jusqu’au soir :
4805C’était merveilles de le voir,
4806Merveilles de l’ouïr ; il faisait des passages,
4807Plus content qu’aucun des Sept Sages.
4808Son voisin, au contraire, étant tout cousu d’or,
4809Chantait peu, dormait moins encore :
4810C’était un homme de finance.
4811Si sur le point du jour parfois il sommeillait,
4812Le Savetier alors en chantant l’éveillait ;
4813Et le Financier se plaignait,
4814Que les soins de la Providence
4815N’eussent pas au marché fait vendre le dormir,
4816Comme le manger et le boire.
4817En son hôtel il fait venir
4818Le chanteur, et lui dit : « Or çà, sire Grégoire,
4819Que gagnez-vous par an ? – Par an ? ma foi, monsieur,
4820Dit avec un ton de rieur,
4821Le gaillard Savetier, ce n’est point ma manière
4822De compter de la sorte ; et je n’entasse guère
4823Un jour sur l’autre : il suffit qu’à la fin
4824J’attrape le bout de l’année :
4825Chaque jour amène son pain.
4826– Eh bien ! que gagnez-vous, dites-moi, par journée ?
4827– Tantôt plus, tantôt moins : le mal est que toujours
4828(Et sans cela nos gains seraient assez honnêtes),
4829Le mal est que dans l’an s’entremêlent des jours
4830Qu’il faut chômer ; on nous ruine en fêtes :
4831L’une fait tort à l’autre ; et monsieur le curé
4832De quelque nouveau saint charge toujours son prône. »
4833Le Financier, riant de sa naïveté,
4834Lui dit : « Je vous veux mettre aujourd’hui sur le trône.
4835Prenez ces cent écus ; gardez-les avec soin,
4836Pour vous en servir au besoin. »
4837Le Savetier crut voir tout l’argent que la terre
4838Avait, depuis plus de cent ans,
4839Produit pour l’usage des gens.
4840Il retourne chez lui : dans sa cave il enserre
4841L’argent, et sa joie à la fois.
4842Plus de chant : il perdit la voix
4843Du moment qu’il gagna ce qui cause nos peines.
4844Le sommeil quitta son logis :
4845Il eut pour hôtes les soucis,
4846Les soupçons, les alarmes vaines.
4847Tout le jour il avait l’œil au guet ; et la nuit,
4848Si quelque chat faisait du bruit,
4849Le chat prenait l’argent. À la fin le pauvre homme
4850S’en courut chez celui qu’il ne réveillait plus :
4851« Rendez-moi, lui dit-il, mes chansons et mon somme,
4852Et reprenez vos cent écus. »
Le Lion, le Loup, et le Renard
4853Un Lion, décrépit, goutteux, n’en pouvant plus,
4854Voulait que l’on trouvât remède à la vieillesse.
4855Alléguer l’impossible aux rois, c’est un abus.
4856Celui-ci parmi chaque espèce
4857Manda des médecins : il en est de tous arts.
4858Médecins au Lion viennent de toutes parts ;
4859De tous côtés lui vient des donneurs de recettes.
4860Dans les visites qui sont faites,
4861Le Renard se dispense, et se tient clos et coi.
4862Le Loup en fait sa cour, daube, au coucher du Roi
4863Son camarade absent. Le Prince tout à l’heure
4864Veut qu’on aille enfumer Renard dans sa demeure,
4865Qu’on le fasse venir. Il vient, est présenté ;
4866Et, sachant que le Loup lui faisait cette affaire :
4867« Je crains, sire, dit-il, qu’un rapport peu sincère,
4868Ne m’ait à mépris imputé
4869D’avoir différé cet hommage ;
4870Mais j’étais en pèlerinage,
4871Et m’acquittais d’un vœu fait pour votre santé.
4872Même j’ai vu dans mon voyage
4873Gens experts et savants ; leur ai dit la langueur
4874Dont votre Majesté craint à bon droit la suite.
4875Vous ne manquez que de chaleur ;
4876Le long âge en vous l’a détruite :
4877D’un loup écorché vif appliquez-vous la peau
4878Toute chaude et toute fumante :
4879Le secret sans doute en est beau
4880Pour la nature défaillante.
4881Messire Loup vous servira,
4882S’il vous plaît, de robe de chambre. »
4883Le Roi goûte cet avis-là.
4884On écorche, on taille, on démembre
4885Messire Loup. Le Monarque en soupa,
4886Et de sa peau s’enveloppa.
4887Messieurs les courtisans, cessez de vous détruire ;
4888Faites, si vous pouvez, votre cour sans vous nuire :
4889Le mal se rend chez vous au quadruple du bien.
4890Les daubeurs ont leur tour d’une ou d’autre manière :
4891Vous êtes dans une carrière
4892Où l’on ne se pardonne rien.
Le Pouvoir des Fables
4893À M. de Barillon
4894La qualité d’ambassadeur
4895Peut-elle s’abaisser à des contes vulgaires ?
4896Vous puis-je offrir mes vers et leurs grâces légères ?
4897S’ils osent quelquefois prendre un air de grandeur,
4898Seront-ils point traités par vous de téméraires ?
4899Vous avez bien d’autres affaires
4900À démêler que les débats
4901Du Lapin et de la Belette.
4902Lisez-les, ne les lisez pas :
4903Mais empêchez qu’on ne nous mette
4904Toute l’Europe sur les bras.
4905Que de mille endroits de la terre
4906Il nous vienne des ennemis,
4907J’y consens ; mais que l’Angleterre
4908Veuille que nos deux rois se lassent d’être amis,
4909J’ai peine à digérer la chose.
4910N’est-il point encore temps que Louis se repose ?
4911Quel autre Hercule enfin ne se trouverait las
4912De combattre cette hydre ? et faut-il qu’elle oppose
4913Une nouvelle tête aux efforts de son bras ?
4914Si votre esprit plein de souplesse,
4915Par éloquence et par adresse,
4916Peut adoucir les cœurs et détourner ce coup,
4917Je vous sacrifierai cent moutons : c’est beaucoup
4918Pour un habitant du Parnasse.
4919Cependant faites-moi la grâce
4920De prendre en don ce peu d’encens.
4921Prenez en gré mes vœux ardents,
4922Et le récit en vers qu’ici je vous dédie.
4923Son sujet vous convient, je n’en dirai pas plus :
4924Sur les éloges que l’envie
4925Doit avouer qui vous sont dus,
4926Vous ne voulez pas qu’on appuie.
4927Dans Athènes autrefois, peuple vain et léger,
4928Un orateur, voyant sa patrie en danger,
4929Courut à la tribune ; et, d’un art tyrannique,
4930Voulant forcer les cœurs dans une république,
4931Il parla fortement sur le commun salut.
4932On ne l’écoutait pas. L’orateur recourut
4933À ces figures violentes
4934Qui savent exciter les âmes les plus lentes :
4935Il fit parler les morts, tonna, dit ce qu’il put :
4936Le vent emporta tout, personne ne s’émut.
4937L’animal aux têtes frivoles
4938Étant fait à ces traits, ne daignait l’écouter ;
4939Tous regardaient ailleurs : il en vit s’arrêter
4940À des combats d’enfants, et point à ses paroles.
4941Que fit le harangueur ? Il prit un autre tour.
4942« Cérès, commença-t-il, faisait voyage un jour
4943Avec l’Anguille et l’Hirondelle :
4944Un fleuve les arrête, et l’Anguille en nageant,
4945Comme l’Hirondelle en volant,
4946Le traversa bientôt. » L’assemblée à l’instant
4947Cria tout d’une voix : « Et Cérès, que fit-elle ?
4948– Ce qu’elle fit ? un prompt courroux
4949L’anima d’abord contre vous.
4950Quoi ! de contes d’enfants son peuple s’embarrasse ;
4951Et du péril qui le menace
4952Lui seul entre les Grecs il néglige l’effet !
4953Que ne demandez-vous ce que Philippe fait ? »
4954À ce reproche l’assemblée,
4955Par l’apologue réveillée,
4956Se donne entière à l’orateur.
4957Un trait de fable en eut l’honneur.
4958Nous sommes tous d’Athènes en ce point, et moi-même
4959Au moment que je fais cette moralité,
4960Si Peau d’âne m’était conté,
4961J’y prendrais un plaisir extrême.
4962Le monde est vieux, dit-on : je le crois ; cependant
4963Il le faut amuser encore comme un enfant.
L’Homme et la Puce
4964Par des vœux importuns nous fatiguons les Dieux,
4965Souvent pour des sujets même indignes des hommes.
4966Il semble que le Ciel sur tous tant que nous sommes
4967Soit obligé d’avoir incessamment les yeux,
4968Et que le plus petit de la race mortelle,
4969À chaque pas qu’il fait, à chaque bagatelle,
4970Doive intriguer l’Olympe et tous ses citoyens,
4971Comme s’il s’agissait des Grecs et des Troyens.
4972Un sot par une Puce eut l’épaule mordue.
4973Dans les plis de ses draps elle alla se loger.
4974« Hercule, se dit-il, tu devais bien purger
4975La terre de cette hydre au printemps revenue !
4976Que fais-tu, Jupiter, que du haut de la nue
4977Tu n’en perdes la race afin de me venger ? »
4978Pour tuer une Puce, il voulait obliger
4979Ces Dieux à lui prêter leur foudre et leur massue.
Les Femmes et le Secret
4980Rien ne pèse tant qu’un secret ;
4981Le porter loin est difficile aux dames ;
4982Et je sais même sur ce fait
4983Bon nombre d’hommes qui sont femmes.
4984Pour éprouver la sienne un mari s’écria,
4985La nuit, étant près d’elle : « Ô Dieux ! qu’est-ce cela ?
4986Je n’en puis plus ; on me déchire ;
4987Quoi j’accouche d’un œuf ! – D’un œuf ? – Oui, le voilà,
4988Frais et nouveau pondu : gardez bien de le dire ;
4989On m’appellerait poule. Enfin n’en parlez pas. »
4990La Femme, neuve sur ce cas,
4991Ainsi que sur mainte autre affaire,
4992Crut la chose, et promit ses grands dieux de se taire ;
4993Mais ce serment s’évanouit
4994Avec les ombres de la nuit.
4995L’épouse, indiscrète et peu fine,
4996Sort du lit quand le jour fut à peine levé ;
4997Et de courir chez sa voisine :
4998« Ma commère, dit-elle, un cas est arrivé ;
4999N’en dites rien surtout, car vous me feriez battre :
5000Mon mari vient de pondre un œuf gros comme quatre.
5001Au nom de Dieu, gardez-vous bien
5002D’aller publier ce mystère.
5003– Vous moquez-vous ? dit l’autre : ah ! vous ne savez guère
5004Quelle je suis. Allez, ne craignez rien. »
5005La femme du pondeur s’en retourne chez elle.
5006L’autre grille déjà de conter la nouvelle :
5007Elle va la répandre en plus de dix endroits :
5008Au lieu d’un œuf elle en dit trois.
5009Ce n’est pas encore tout ; car une autre commère
5010En dit quatre, et raconte à l’oreille le fait :
5011Précaution peu nécessaire ;
5012Car ce n’était plus secret.
5013Comme le nombre d’œufs, grâce à la Renommée,
5014De bouche en bouche allait croissant,
5015Avant la fin de la journée
5016Ils se montaient à plus d’un cent.
Le Chien qui porte à son cou le dîner de son Maître
5017Nous n’avons pas les yeux à l’épreuve des belles,
5018Ni les mains à celle de l’or :
5019Peu de gens gardent un trésor
5020Avec des soins assez fidèles.
5021Certain Chien, qui portait la pitance au logis,
5022S’était fait un collier du dîner de son maître.
5023Il était tempérant, plus qu’il n’eût voulu l’être
5024Quand il voyait un mets exquis ;
5025Mais enfin il l’était : et, tous tant que nous sommes,
5026Nous nous laissons tenter à l’approche des biens.
5027Chose étrange ! on apprend la tempérance aux chiens,
5028Et l’on ne peut l’apprendre aux hommes !
5029Ce chien-ci donc étant de la sorte atourné,
5030Un Mâtin passe, et veut lui prendre le dîner.
5031Il n’en eut pas toute la joie
5032Qu’il espérait d’abord : le Chien mit bas la proie,
5033Pour la défendre mieux, n’en étant plus chargé.
5034Grand combat. D’autres chiens arrivent :
5035Ils étaient de ceux-là qui vivent
5036Sur le public, et craignent peu les coups.
5037Notre Chien, se voyant trop faible contre eux tous,
5038Et que la chair courait un danger manifeste,
5039Voulut avoir sa part ; et lui sage, il leur dit :
5040« Point de courroux, messieurs ; mon lopin me suffit :
5041Faites votre profit du reste. »
5042À ces mots, le premier, il vous happe un morceau ;
5043Et chacun de tirer, le Mâtin, la canaille,
5044À qui mieux mieux : ils firent tous ripaille ;
5045Chacun d’eux eut part au gâteau.
5046Je crois voir en ceci l’image d’une ville,
5047Où l’on met les deniers à la merci des gens.
5048Échevins, prévôt des marchands,
5049Tout fait sa main : le plus habile
5050Donne aux autres l’exemple, et c’est un passe-temps
5051De leur voir nettoyer un monceau de pistoles.
5052Si quelque scrupuleux, par des raisons frivoles,
5053Veut défendre l’argent et dit le moindre mot,
5054On lui fait voir qu’il est un sot.
5055Il n’a pas de peine à se rendre :
5056C’est bientôt le premier à prendre.
Le Rieur et les Poissons
5057On cherche les rieurs ; et moi je les évite.
5058Cet art veut, sur tout autre, un suprême mérite :
5059Dieu ne créa que pour les sots
5060Les méchants diseurs de bons mots.
5061J’en vais peut-être en une fable
5062Introduire un ; peut-être aussi
5063Que quelqu’un trouvera que j’aurai réussi.
5064Un Rieur était à la table
5065D’un financier, et n’avait en son coin
5066Que de petits poissons : tous les gros étaient loin.
5067Il prend donc les menus, puis leur parle à l’oreille,
5068Et puis il feint, à la pareille,
5069D’écouter leur réponse. On demeura surpris :
5070Cela suspendit les esprits.
5071Le Rieur alors, d’un ton sage,
5072Dit qu’il craignait qu’un sien ami
5073Pour les grandes Indes parti,
5074N’eût depuis un an fait naufrage.
5075Il s’en informait donc à ce menu fretin :
5076Mais tous lui répondaient qu’ils n’étaient pas d’un âge
5077À savoir au vrai son destin ;
5078Les gros en sauraient davantage.
5079« N’en puis-je donc, messieurs, un gros interroger ? »
5080De dire si la compagnie
5081Prit goût à sa plaisanterie,
5082J’en doute ; mais enfin il les sut engager
5083À lui servir d’un monstre assez vieux pour lui dire
5084Tous les noms des chercheurs de mondes inconnus
5085Qui n’en étaient pas revenus,
5086Et que depuis cent ans sous l’abîme avaient vus
5087Les Anciens du vaste Empire.
Le Rat et l’Huître
5088Un Rat, hôte d’un champ, rat de peu de cervelle,
5089Des lares paternels un jour se trouva sou.
5090Il laisse là le champ, le grain, et la javelle,
5091Va courir le pays, abandonne son trou.
5092Sitôt qu’il fut hors de la case :
5093« Que le monde, dit-il, est grand et spacieux !
5094Voilà les Apennins, et voici le Caucase. »
5095La moindre taupinée était mont à ses yeux.
5096Au bout de quelques jours, le voyageur arrive
5097En un certain canton où Thétys sur la rive
5098Avait laissé mainte huître ; et notre Rat d’abord
5099Crut voir, en les voyant, des vaisseaux de haut bord.
5100« Certes, dit-il, mon père était un pauvre sire :
5101Il n’osait voyager, craintif au dernier point :
5102Pour moi, j’ai déjà vu le maritime empire ;
5103J’ai passé les déserts ; mais nous n’y bûmes point. »
5104D’un certain magister le Rat tenait ces choses,
5105Et les disait à travers champs,
5106N’étant pas de ces Rats qui, les livres rongeants,
5107Se font savants jusqu’aux dents.
5108Parmi tant d’huîtres toutes closes,
5109Une s’était ouverte ; et, bâillant au soleil,
5110Par un doux zéphyr réjouie,
5111Humait l’air, respirait, était épanouie,
5112Blanche, grasse, et d’un goût, à la voir, nompareil.
5113D’aussi loin que le Rat voit cette Huître qui bâille :
5114« Qu’aperçois-je ? dit-il, c’est quelque victuaille ;
5115Et, si je ne me trompe à la couleur du mets,
5116Je dois faire aujourd’hui bonne chère, ou jamais. »
5117Là-dessus, maître Rat, plein de belle espérance,
5118Approche de l’écaille, allonge un peu le cou,
5119Se sent pris comme aux lacs ; car l’huître tout d’un coup
5120Se referme. Et voilà ce que fait l’ignorance.
5121Cette fable contient plus d’un enseignement :
5122Nous y voyons premièrement :
5123Que ceux qui n’ont du monde aucune expérience
5124Sont, aux moindres objets, frappés d’étonnement ;
5125Et puis nous y pouvons apprendre
5126Que tel est pris qui croyait prendre.
L’Ours et l’Amateur des jardins
5127Certain Ours montagnard, ours à demi léché,
5128Confiné par le Sort dans un bois solitaire,
5129Nouveau Bellérophon, vivait seul et caché.
5130Il fût devenu fou : la raison d’ordinaire
5131N’habite pas longtemps chez les gens séquestrés.
5132Il est bon de parler, et meilleur de se taire ;
5133Mais tous deux sont mauvais alors qu’ils sont outrés.
5134Nul animal n’avait affaire
5135Dans les lieux que l’Ours habitait ;
5136Si bien que tout Ours qu’il était,
5137Il vint à s’ennuyer de cette triste vie.
5138Pendant qu’il se livrait à la mélancolie,
5139Non loin de là certain Vieillard
5140S’ennuyait aussi de sa part.
5141Il aimait les jardins, était prêtre de Flore,
5142Il l’était de Pomone encore.
5143Ces deux emplois sont beaux ; mais je voudrais parmi
5144Quelque doux et discret ami.
5145Les jardins parlent peu, si ce n’est dans mon livre :
5146De façon que, lassé de vivre
5147Avec des gens muets, notre homme, un beau matin,
5148Va chercher compagnie, et se met en campagne.
5149L’Ours, porté d’un même dessein,
5150Venait de quitter sa montagne.
5151Tous deux, par un cas surprenant,
5152Se rencontrent en un tournant.
5153L’Homme eut peur : mais comment esquiver ; et que faire ?
5154Se tirer en Gascon d’une semblable affaire
5155Est le mieux : il sut donc dissimuler sa peur.
5156L’Ours, très mauvais complimenteur,
5157Lui dit : « Viens-t’en me voir. » L’autre reprit : « Seigneur,
5158Vous voyez mon logis ; si vous me vouliez faire
5159Tant d’honneur que d’y prendre un champêtre repas,
5160J’ai des fruits, j’ai du lait : ce n’est peut-être pas
5161De nos seigneurs les Ours le manger ordinaire ;
5162Mais j’offre ce que j’ai. » L’Ours l’accepte et d’aller.
5163Les voilà bons amis avant que d’arriver ;
5164Arrivés, les voilà se trouvant bien ensemble :
5165Et bien qu’on soit, à ce qu’il semble,
5166Beaucoup mieux seul qu’avec des sots,
5167Comme l’Ours en un jour ne disait pas deux mots,
5168L’Homme pouvait sans bruit vaquer à son ouvrage.
5169L’Ours allait à la chasse, apportait du gibier ;
5170Faisait son principal métier
5171D’être bon émoucheur ; écartait du visage
5172De son ami dormant ce parasite ailé,
5173Que nous avons mouche appelé.
5174Un jour que le Vieillard dormait d’un profond somme,
5175Sur le bout de son nez une allant se placer
5176Mit l’Ours au désespoir ; il eut beau la chasser.
5177« Je t’attraperai bien, dit-il, et voici comme. »
5178Aussitôt fait que dit : le fidèle émoucheur
5179Vous empoigne un pavé, le lance avec raideur,
5180Casse la tête à l’Homme en écrasant la mouche ;
5181Et non moins bon archer que mauvais raisonneur,
5182Raide mort étendu sur la place il le couche.
5183Rien n’est si dangereux qu’un ignorant ami ;
5184Mieux vaudrait un sage ennemi.
Les deux Amis
5185Deux vrais Amis vivaient au Monomotapa :
5186L’un ne possédait rien qui n’appartînt à l’autre :
5187Les amis de ce pays-là
5188Valent bien, dit-on, ceux du nôtre.
5189Une nuit que chacun s’occupait au sommeil,
5190Et mettait à profit l’absence du soleil,
5191Un de nos deux Amis sort du lit en alarme ;
5192Il court chez son intime, éveille les valets :
5193Morphée avait touché le seuil de ce palais.
5194L’Ami couché s’étonne ; il prend sa bourse, il s’arme,
5195Vient trouver l’autre, et dit : « Il vous arrive peu
5196De courir quand on dort ; vous me paraissiez homme
5197À mieux user du temps destiné pour le somme :
5198N’auriez-vous point perdu tout votre argent au jeu ?
5199En voici. S’il vous est venu quelque querelle,
5200J’ai mon épée ; allons. Vous ennuyez-vous point
5201De coucher toujours seul ? une esclave assez belle
5202Était à mes côtés ; voulez-vous qu’on l’appelle ?
5203– Non, dit l’Ami, ce n’est ni l’un ni l’autre point :
5204Je vous rends grâce de ce zèle.
5205Vous m’êtes, en dormant, un peu triste apparu ;
5206J’ai craint qu’il ne fût vrai ; je suis vite accouru.
5207Ce maudit songe en est la cause. »
5208Qui d’eux aimait le mieux ? Que t’en semble, lecteur ?
5209Cette difficulté vaut bien qu’on la propose.
5210Qu’un ami véritable est une douce chose.
5211Il cherche vos besoins au fond de votre cœur ;
5212Il vous épargne la pudeur
5213De les lui découvrir vous-même :
5214Un songe, un rien, tout lui fait peur
5215Quand il s’agit de ce qu’il aime.
Le Cochon, la Chèvre et le Mouton
5216Une Chèvre, un Mouton, avec un Cochon gras,
5217Montés sur même char, s’en allaient à la foire.
5218Leur divertissement ne les y portait pas ;
5219On s’en allait les vendre, à ce que dit l’histoire :
5220Le charton n’avait pas dessein
5221De les mener voir Tabarin,
5222Dom Pourceau criait en chemin
5223Comme s’il avait eu cent bouchers à ses trousses :
5224C’était une clameur à rendre les gens sourds.
5225Les autres animaux, créatures plus douces,
5226Bonnes gens, s’étonnaient qu’il criât au secours ;
5227Ils ne voyaient nul mal à craindre.
5228Le charton dit au Porc : « Qu’as-tu tant à te plaindre ?
5229Tu nous étourdis tous : que ne te tiens-tu coi ?
5230Ces deux personnes-ci, plus honnêtes que toi,
5231Devraient t’apprendre à vivre ou du moins à te taire :
5232Regarde ce Mouton ; a-t-il dit un seul mot ?
5233Il est sage. – Il est un sot,
5234Repartit le Cochon : s’il savait son affaire,
5235Il crierait, comme moi, du haut de son gosier ;
5236Et cette autre personne honnête
5237Crierait tout du haut de sa tête.
5238Ils pensent qu’on les veut seulement décharger,
5239La Chèvre de son lait, le Mouton de sa laine :
5240Je ne sais pas s’ils ont raison ;
5241Mais quant à moi qui ne suis bon
5242Qu’à manger, ma mort est certaine.
5243Adieu mon toit et ma maison. »
5244Dom Pourceau raisonnait en subtil personnage :
5245Mais que lui servait-il ? Quand le mal est certain,
5246La plainte ni la peur ne changent le destin ;
5247Et le moins prévoyant est toujours le plus sage.
Tircis et Amarante
5248Pour Mademoiselle de Sillery
5249J’avais Ésope quitté
5250Pour être tout à Boccace ;
5251Mais une divinité
5252Veut revoir sur le Parnasse
5253Des fables de ma façon ;
5254Or, d’aller lui dire : Non,
5255Sans quelque valable excuse,
5256Ce n’est pas comme on en use
5257Avec des Divinités,
5258Surtout quand ce sont de celles
5259Que la qualité de belles
5260Fait reines des volontés.
5261Car, afin que l’on le sache,
5262C’est Sillery qui s’attache
5263À vouloir que, de nouveau,
5264Sire Loup, Sire Corbeau
5265Chez moi se parlent en rime.
5266Qui dit Sillery dit tout ;
5267Peu de gens en leur estime
5268Lui refusent le haut bout ;
5269Comment le pourrait-on faire ?
5270Pour venir à notre affaire,
5271Mes contes, à son avis,
5272Sont obscurs : les beaux esprits
5273N’entendent pas toute chose.
5274Faisons donc quelques récits
5275Qu’elle déchiffre sans glose :
5276Amenons des Bergers ; et puis nous rimerons
5277Ce que disent entre eux les loups et les moutons.
5278Tircis disait un jour à la jeune Amarante :
5279« Ah ! si vous connaissiez comme moi certain mal
5280Qui nous plaît et qui nous enchante,
5281Il n’est bien sous le ciel qui vous parût égal !
5282Souffrez qu’on vous le communique ;
5283Croyez-moi, n’ayez point de peur :
5284Voudrais-je vous tromper, vous, pour qui je me pique
5285Des plus doux sentiments que puisse avoir un cœur ? »
5286Amarante aussitôt réplique :
5287« Comment l’appelez-vous, ce mal ? quel est son nom ?
5288– L’amour. – Ce mot est beau : dites-moi quelques marques
5289À quoi je le pourrai connaître : que sent-on ?
5290– Des peines près de qui le plaisir des monarques
5291Est ennuyeux et fade : on s’oublie, on se plaît
5292Toute seule en une forêt.
5293Se mire-t-on près un rivage,
5294Ce n’est pas soi qu’on voit ; on ne voit qu’une image
5295Qui sans cesse revient, et qui suit en tous lieux :
5296Pour tout le reste on est sans yeux.
5297Il est un berger du village
5298Dont l’abord, dont la voix, dont le nom fait rougir :
5299On soupire à son souvenir ;
5300On ne sait pas pourquoi, cependant on soupire,
5301On a peur de le voir, encore qu’on le désire. »
5302Amarante dit à l’instant :
5303« Oh ! oh ! c’est là ce mal que vous me prêchez tant ?
5304Il ne m’est pas nouveau : je pense le connaître. »
5305Tircis à son but croyait être,
5306Quand la belle ajouta : « Voilà tout justement
5307Ce que je sens pour Clidamant. »
5308L’autre pensa mourir de dépit et de honte.
5309Il est force gens comme lui,
5310Qui prétendent n’agir que pour leur propre compte,
5311Et qui font le marché d’autrui.
Les Obsèques de la Lionne
5312La femme du Lion mourut ;
5313Aussitôt chacun accourut
5314Pour s’acquitter envers le Prince
5315De certains compliments de consolation,
5316Qui sont surcroît d’affliction.
5317Il fit avertir sa province
5318Que les obsèques se feraient
5319Un tel jour, en tel lieu ; ses prévôts y seraient
5320Pour régler la cérémonie,
5321Et pour placer la compagnie.
5322Jugez si chacun s’y trouva.
5323Le Prince aux cris s’abandonna,
5324Et tout son antre en résonna :
5325Les lions n’ont point d’autre temple.
5326On entendit, à son exemple,
5327Rugir en leurs patois messieurs les Courtisans.
5328Je définis la cour un pays où les gens
5329Tristes, gais, prêts à tout, à tout indifférents,
5330Sont ce qu’il plaît au prince, ou, s’ils ne peuvent l’être,
5331Tâchent au moins de le paraître.
5332Peuple caméléon, peuple singe du maître ;
5333On dirait qu’un esprit anime mille corps ;
5334C’est bien là que les gens sont de simples ressorts.
5335Pour revenir à notre affaire,
5336Le Cerf ne pleura point. Comment eût-il pu faire ?
5337Cette mort le vengeait : la reine avait jadis
5338Étranglé sa femme et son fils.
5339Bref, il ne pleura point. Un flatteur l’alla dire,
5340Et soutint qu’il l’avait vu rire.
5341La colère du Roi, comme dit Salomon,
5342Est terrible, et surtout celle du Roi Lion ;
5343Mais ce Cerf n’avait pas accoutumé de lire.
5344Le Monarque lui dit : « Chétif hôte des bois
5345Tu ris, tu ne suis pas ces gémissantes voix.
5346Nous n’appliquerons point sur tes membres profanes
5347Nos sacrés ongles ; venez, Loups,
5348Vengez la Reine ; immolez tous
5349Ce traître à ses augustes mânes.
5350Le Cerf reprit alors : « Sire, le temps de pleurs
5351Est passé ; la douleur est ici superflue.
5352Votre digne moitié, couchée entre des fleurs,
5353Tout près d’ici m’est apparue ;
5354Et je l’ai d’abord reconnue.
5355« Ami, m’a-t-elle dit, garde que ce convoi,
5356« Quand je vais chez les Dieux, ne t’oblige à des larmes.
5357« Aux Champs-Élysiens j’ai goûté mille charmes,
5358« Conversant avec ceux qui sont saints comme moi.
5359« Laisse agir quelque temps le désespoir du Roi :
5360« J’y prends plaisir. » À peine on eut ouï la chose,
5361Qu’on se mit à crier : Miracle ! Apothéose !
5362Le Cerf eut un présent, bien loin d’être puni.
5363Amusez les rois par des songes,
5364Flattez-les, payez-les d’agréables mensonges :
5365Quelque indignation dont leur cœur soit rempli,
5366Ils goberont l’appât ; vous serez leur ami.
Le Rat et l’Éléphant
5367Se croire un personnage est fort commun en France :
5368On y fait l’homme d’importance,
5369Et l’on n’est souvent qu’un bourgeois.
5370C’est proprement le mal français.
5371La sotte vanité nous est particulière.
5372Les Espagnols sont vains, mais d’une autre manière :
5373Leur orgueil me semble, en un mot,
5374Beaucoup plus fou, mais pas si sot.
5375Donnons quelque image du nôtre
5376Qui sans doute en vaut bien un autre.
5377Un Rat des plus petits voyait un Éléphant
5378Des plus gros, et raillait le marcher un peu lent
5379De la bête de haut parage,
5380Qui marchait à gros équipage.
5381Sur l’animal à triple étage
5382Une sultane de renom,
5383Son Chien, son Chat et sa Guenon,
5384Son Perroquet, sa Vieille et toute sa maison,
5385S’en allait en pèlerinage.
5386Le Rat s’étonnait que les gens
5387Fussent touchés de voir cette pesante masse :
5388« Comme si d’occuper ou plus ou moins de place
5389Nous rendait, disait-il, plus ou moins importants !
5390Mais qu’admirez-vous tant en lui, vous autres hommes ?
5391Serait-ce ce grand corps qui fait peur aux enfants ?
5392Nous ne nous prisons pas, tout petits que nous sommes,
5393D’un grain moins que les éléphants. »
5394Il en aurait dit davantage ;
5395Mais le Chat, sortant de sa cage,
5396Lui fit voir en moins d’un instant
5397Qu’un rat n’est pas un éléphant.
L’Horoscope
5398On rencontre sa destinée
5399Souvent par des chemins qu’on prend pour l’éviter.
5400Un père eut pour toute lignée
5401Un fils qu’il aima trop, jusque à consulter
5402Sur le sort de sa géniture
5403Les diseurs de bonne aventure.
5404Un de ces gens lui dit que des lions surtout
5405Il éloignât l’enfant jusque à certain âge ;
5406Jusqu’à vingt ans, point davantage.
5407Le père, pour venir à bout
5408D’une précaution sur qui roulait la vie
5409De celui qu’il aimait, défendit que jamais
5410On lui laissât passer le seuil de son palais.
5411Il pouvait, sans sortir, contenter son envie,
5412Avec ses compagnons tout le jour badiner,
5413Sauter, courir, se promener.
5414Quand il fut en l’âge où la chasse
5415Plaît le plus aux jeunes esprits,
5416Cet exercice avec mépris
5417Lui fut dépeint : mais, quoi qu’on fasse,
5418Propos, conseil, enseignement,
5419Rien ne change un tempérament.
5420Le jeune homme, inquiet, ardent, plein de courage,
5421À peine se sentit des bouillons d’un tel âge,
5422Qu’il soupira pour ce plaisir.
5423Plus l’obstacle était grand, plus fort fut le désir.
5424Il savait le sujet des fatales défenses,
5425Et comme ce logis, plein de magnificences,
5426Abondait partout en tableaux,
5427Et que la laine et les pinceaux
5428Traçaient de tous côtés chasses et paysages,
5429En cet endroit des animaux,
5430En cet autre des personnages,
5431Le jeune homme s’émut, voyant peint un lion :
5432« Ah ! monstre, cria-t-il, c’est toi qui me fais vivre
5433Dans l’ombre et dans les fers ! » À ces mots, il se livre
5434Aux transports violents de l’indignation,
5435Porte le poing sur l’innocente bête.
5436Sous la tapisserie un clou se rencontra :
5437Ce clou le blesse, il pénétra
5438Jusqu’aux ressorts de l’âme ; et cette chère tête
5439Pour qui l’art d’Esculape en vain fit ce qu’il put,
5440Dut sa perte à ces soins qu’on prit pour son salut.
5441Même précaution nuisit au poète Eschyle.
5442Quelque devin le menaça, dit-on,
5443De la chute d’une maison.
5444Aussitôt il quitta la ville,
5445Mit son lit en plein champ, loin des toits, sous les cieux.
5446Un aigle, qui portait en l’air une tortue,
5447Passa par là, vit l’homme, et sur sa tête nue,
5448Qui parut un morceau de rocher à ses yeux,
5449Étant de cheveux dépourvue,
5450Laissa tomber sa proie, afin de la casser :
5451Le pauvre Eschyle ainsi sut ses jours avancer.
5452De ces exemples il résulte
5453Que cet art, s’il est vrai, fait tomber dans les maux
5454Que craint celui qui le consulte ;
5455Mais je l’en justifie, et maintiens qu’il est faux.
5456Je ne crois point que la Nature
5457Se soit lié les mains, et nous les lie encore,
5458Jusqu’au point de marquer dans les cieux notre sort :
5459Il dépend d’une conjoncture
5460De lieux, de personnes, de temps ;
5461Non des conjonctions de tous ces charlatans.
5462Ce berger et ce roi sont sous même planète ;
5463L’un d’eux porte le sceptre, et l’autre la houlette.
5464Jupiter le voulait ainsi.
5465Qu’est-ce que Jupiter ? un corps sans connaissance.
5466D’où vient donc que son influence
5467Agit différemment sur ces deux hommes-ci ?
5468Puis comment pénétrer jusque à notre monde ?
5469Comment percer des airs la campagne profonde ?
5470Percer Mars, le Soleil, et des vides sans fin ?
5471Un atome la peut détourner en chemin :
5472Où l’iront retrouver les faiseurs d’horoscope ?
5473L’état où nous voyons l’Europe
5474Mérite que du moins quelqu’un d’eux l’ait prévu :
5475Que ne l’a-t-il donc dit ? Mais nul d’eux ne l’a su.
5476L’immense éloignement, le point, et sa vitesse,
5477Celle aussi de nos passions,
5478Permettent-ils à leur faiblesse
5479De suivre pas à pas toutes nos actions ?
5480Notre sort en dépend : sa course entre-suivie,
5481Ne va, non plus que nous, jamais d’un même pas,
5482Et ces gens veulent au compas,
5483Tracer les cours de notre vie !
5484Il ne se faut point arrêter
5485Aux deux faits ambigus que je viens de conter.
5486Ce fils par trop chéri, ni le bonhomme Eschyle,
5487N’y font rien : tout aveugle et menteur qu’est cet art,
5488Il peut frapper au but une fois entre mille ;
5489Ce sont des effets du hasard.
L’Âne et le Chien
5490Il se faut entraider, c’est la loi de nature.
5491L’Âne un jour pourtant s’en moqua :
5492Et ne sais comme il y manqua ;
5493Car il est bonne créature.
5494Il allait par pays, accompagné du Chien,
5495Gravement, sans songer à rien ;
5496Tous deux suivis d’un commun maître.
5497Ce maître s’endormit. L’Âne se mit à paître :
5498Il était alors dans un pré
5499Dont l’herbe était fort à son gré.
5500Point de chardons pourtant ; il s’en passa pour l’heure :
5501Il ne faut pas toujours être si délicat ;
5502Et, faute de servir ce plat,
5503Rarement un festin demeure.
5504Notre baudet s’en sut enfin
5505Passer pour cette fois. Le Chien, mourant de faim
5506Lui dit : « Cher compagnon, baisse-toi, je te prie :
5507Je prendrai mon dîner dans le panier au pain. »
5508Point de réponse, mot ; le roussin d’Arcadie
5509Craignit qu’en perdant un moment,
5510Il ne perdît un coup de dent.
5511Il fit longtemps la sourde oreille :
5512Enfin il répondit : « Ami, je te conseille
5513D’attendre que ton maître ait fini son sommeil ;
5514Car il te donnera sans faute, à son réveil,
5515Ta portion accoutumée :
5516Il ne saurait tarder beaucoup. »
5517Sur ces entrefaites un Loup
5518Sort du bois, et s’en vient : autre bête affamée.
5519L’Âne appelle aussitôt le Chien à son secours.
5520Le Chien ne bouge, et dit : « Ami, je te conseille
5521De fuir en attendant que ton maître s’éveille ;
5522Il ne saurait tarder : détale vite, et cours.
5523Que si ce Loup t’atteint, casse-lui la mâchoire :
5524On t’a ferré de neuf ; et, si tu veux m’en croire,
5525Tu l’étendras tout plat. » Pendant ce beau discours,
5526Seigneur Loup étrangla le Baudet sans remède.
5527Je conclus qu’il faut qu’on s’entraide.
Le Bassa et le Marchand
5528Un marchand grec en certaine contrée
5529Faisait trafic. Un Bassa l’appuyait ;
5530De quoi le Grec en bassa le payait,
5531Non en marchand : tant c’est chère denrée
5532Qu’un protecteur ! Celui-ci coûtait tant,
5533Que notre Grec s’allait partout plaignant.
5534Trois autres Turcs, d’un rang moindre en puissance,
5535Lui vont offrir leur support en commun.
5536Eux trois voulaient moins de reconnaissance
5537Qu’à ce Marchand il n’en coûtait pour un.
5538Le Grec écoute ; avec eux il s’engage ;
5539Et le Bassa du tout est averti :
5540Même on lui dit qu’il jouera, s’il est sage,
5541À ces gens-là quelque méchant parti,
5542Les prévenant, les chargeant d’un message
5543Pour Mahomet, droit en son paradis,
5544Et sans tarder ; sinon, ces gens unis
5545Le préviendront, bien certains qu’à la ronde
5546Il a des gens tout prêts pour le venger :
5547Quelque poison l’enverra protéger
5548Les trafiquants qui sont en l’autre monde.
5549Sur cet avis le Turc se comporta
5550Comme Alexandre ; et, plein de confiance,
5551Chez le marchand tout droit il s’en alla,
5552Se mit à table. On vit tant d’assurance
5553En ces discours et dans tout son maintien,
5554Qu’on ne crut point qu’il se doutât de rien.
5555« Ami, dit-il, je sais que tu me quittes ;
5556Même l’on veut que j’en craigne les suites ;
5557Mais je te crois un trop homme de bien ;
5558Tu n’as point l’air d’un donneur de breuvage.
5559Je n’en dis pas là-dessus davantage.
5560Quant à ces gens qui pensent t’appuyer,
5561Écoute-moi : sans tant de dialogue,
5562Et de raisons qui pourraient t’ennuyer,
5563Je ne te veux conter qu’un apologue.
5564Il était un Berger, son Chien, et son troupeau.
5565Quelqu’un lui demanda ce qu’il prétendait faire
5566D’un dogue de qui l’ordinaire
5567Était un pain entier. Il fallait bien et beau
5568Donner cet animal au seigneur du village.
5569Lui, berger, pour plus de ménage
5570Aurait deux ou trois mâtineaux ;
5571Qui, lui dépensant moins, veilleraient aux troupeaux
5572Bien mieux que cette bête seule.
5573Il mangeait plus que trois ; mais on ne disait pas
5574Qu’il avait aussi triple gueule
5575Quand les loups livraient des combats.
5576Le Berger s’en défait ; il prend trois chiens de taille
5577À lui dépenser moins, mais à fuir la bataille.
5578Le troupeau s’en sentit, et tu te sentiras
5579Du choix de semblable canaille.
5580Si tu fais bien, tu reviendras à moi. »
5581Le Grec le crut. Ceci montre aux provinces
5582Que, tout compté, mieux vaut en bonne foi,
5583S’abandonner à quelque puissant roi,
5584Que s’appuyer de plusieurs petits princes.
L’avantage de la science
5585Entre deux bourgeois d’une ville
5586S’émut jadis un différend :
5587L’un était pauvre, mais habile ;
5588L’autre, riche, mais ignorant.
5589Celui-ci sur son concurrent
5590Voulait emporter l’avantage ;
5591Prétendait que tout homme sage
5592Était tenu de l’honorer.
5593C’était tout homme sot ; car pourquoi révérer
5594Des biens dépourvus de mérite ?
5595La raison m’en semble petite.
5596« Mon ami, disait-il souvent
5597Au savant,
5598Vous vous croyez considérable ;
5599Mais, dites-moi, tenez-vous table ?
5600Que sert à vos pareils de lire incessamment ?
5601Ils sont toujours logés à la troisième chambre,
5602Vêtus au mois de juin comme au mois de décembre,
5603Ayant pour tout laquais leur ombre seulement.
5604La République a bien affaire
5605De gens qui ne dépensent rien !
5606Je ne sais d’homme nécessaire
5607Que celui dont le luxe épand beaucoup de bien.
5608Nous en usons, Dieu sait ! notre plaisir occupe
5609L’artisan, le vendeur, celui qui fait la jupe,
5610Et celle qui la porte, et vous, qui dédiez
5611À messieurs les gens de finance
5612De méchants livres bien payés. »
5613Ces mots remplis d’impertinence
5614Eurent le sort qu’ils méritaient.
5615L’homme lettré se tut, il avait trop à dire.
5616La guerre le vengea bien mieux qu’une satire.
5617Mars détruisit le lieu que nos gens habitaient :
5618L’un et l’autre quitta sa ville.
5619L’ignorant resta sans asile ;
5620Il reçut partout des mépris :
5621L’autre reçut partout quelque faveur nouvelle :
5622Cela décida leur querelle.
5623Laissez dire les sots ; le savoir a son prix.
Jupiter et les tonnerres
5624Jupiter voyant nos fautes,
5625Dit un jour du haut des airs :
5626« Remplissons de nouveaux hôtes
5627Les cantons de l’Univers
5628Habités par cette race
5629Qui m’importune et me lasse.
5630Va-t’en, Mercure, aux Enfers,
5631Amène-moi la Furie
5632La plus cruelle des trois.
5633Race que j’ai trop chérie,
5634Tu périras cette fois ! »
5635Jupiter ne tarda guère
5636À modérer son transport.
5637Ô vous, rois, qu’il voulut faire
5638Arbitres de notre sort,
5639Laissez, entre la colère
5640Et l’orage qui la suit,
5641L’intervalle d’une nuit.
5642Le Dieu dont l’aile est légère,
5643Et la langue a des douceurs,
5644Alla voir les noires sœurs.
5645À Tisiphone et Mégère
5646Il préféra, ce dit-on,
5647L’impitoyable Alecton.
5648Ce choix la rendit si fière,
5649Qu’elle jura par Pluton
5650Que toute l’engeance humaine
5651Serait bientôt du domaine
5652Des Déités de là-bas.
5653Jupiter n’approuva pas
5654Le serment de l’Euménide.
5655Il la renvoie ; et pourtant
5656Il lance un foudre à l’instant
5657Sur certain peuple perfide.
5658Le tonnerre, ayant pour guide
5659Le père même de ceux
5660Qu’il menaçait de ses feux,
5661Se contenta de leur crainte ;
5662Il n’embrasa que l’enceinte
5663D’un désert inhabité :
5664Tout père frappe à côté.
5665Qu’arriva-t-il ? Notre engeance
5666Prit pied sur cette indulgence.
5667Tout l’Olympe s’en plaignit ;
5668Et l’assembleur de nuages
5669Jura le Styx, et promit
5670De former d’autres orages :
5671Ils seraient sûrs. On sourit ;
5672On lui dit qu’il était père,
5673Et qu’il laissât, pour le mieux,
5674À quelqu’un des autres Dieux
5675D’autres tonnerres à faire.
5676Vulcan entreprit l’affaire.
5677Ce Dieu remplit ses fourneaux
5678De deux sortes de carreaux.
5679L’un jamais ne se fourvoie ;
5680Et c’est celui que toujours
5681L’Olympe en corps nous envoie :
5682L’autre s’écarte en son cours ;
5683Ce n’est qu’aux monts qu’il en coûte ;
5684Bien souvent même il se perd,
5685Et ce dernier en sa route
5686Nous vient du seul Jupiter.
Le Faucon et le Chapon
5687Une traîtresse voix bien souvent vous appelle ;
5688Ne vous pressez donc nullement :
5689Ce n’était pas un sot, non, non, et croyez-m’en,
5690Que le Chien de Jean de Nivelle.
5691Un citoyen du Mans, chapon de son métier
5692Était sommé de comparaître
5693Par-devant les lares du maître,
5694Au pied d’un tribunal que nous nommons foyer.
5695Tous les gens lui criaient, pour déguiser la chose :
5696« Petit, petit, petit ! » Mais, loin de s’y fier,
5697Le Normand et demi laissait les gens crier.
5698« Serviteur, disait-il ; votre appât est grossier :
5699On ne m’y tient pas ; et pour cause. »
5700Cependant un Faucon sur sa perche voyait
5701Notre Manceau qui s’enfuyait.
5702Les chapons ont en nous fort peu de confiance,
5703Soit instinct, soit expérience.
5704Celui-ci, qui ne fut qu’avec peine attrapé,
5705Devait, le lendemain, être d’un grand souper,
5706Fort à l’aise en un plat, honneur dont la volaille
5707Se serait passée aisément.
5708L’oiseau chasseur lui dit : « Ton peu d’entendement
5709Me rend tout étonné. Vous n’êtes que racaille,
5710Gens grossiers, sans esprit, à qui l’on n’apprend rien.
5711Pour moi, je sais chasser, et revenir au maître.
5712Le vois-tu pas à la fenêtre ?
5713Il t’attend : es-tu sourd ? – Je n’entends que trop bien,
5714Repartit le chapon ; mais que me veut-il dire,
5715Et ce beau cuisinier armé d’un grand couteau ?
5716Reviendrais-tu pour cet appeau :
5717Laisse-moi fuir ; cesse de rire
5718De l’indocilité qui me fait envoler,
5719Lorsque d’un ton si doux on s’en vient m’appeler.
5720Si tu voyais mettre à la broche
5721Tous les jours autant de faucons
5722Que j’y vois mettre de chapons,
5723Tu ne me ferais pas un semblable reproche. »
Le Chat et le Rat
5724Quatre animaux divers, le Chat grippe-fromage,
5725Triste-oiseau le Hibou, ronge-maille le Rat,
5726Dame Belette au long corsage,
5727Toutes gens d’esprit scélérat,
5728Hantaient le tronc pourri d’un pin vieux et sauvage.
5729Tant y furent, qu’un soir à l’entour de ce pin
5730L’homme tendit ses rets. Le Chat, de grand matin
5731Sort pour aller chercher sa proie.
5732Les derniers traits de l’ombre empêchent qu’il ne voie
5733Le filet : il y tombe en danger de mourir ;
5734Et mon Chat de crier, et le Rat d’accourir,
5735L’un plein de désespoir, et l’autre plein de joie :
5736Il voyait dans les lacs son mortel ennemi.
5737Le pauvre Chat dit : « Cher ami,
5738Les marques de ta bienveillance
5739Sont communes en mon endroit ;
5740Viens m’aider à sortir du piège où l’ignorance
5741M’a fait tomber. C’est à bon droit
5742Que seul entre les tiens, par amour singulière,
5743Je t’ai toujours choyé, t’aimant comme mes yeux.
5744Je n’en ai point regret, et j’en rends grâce aux Dieux.
5745J’allais leur faire ma prière ;
5746Comme tout dévot Chat en use les matins,
5747Ce réseau me retient : ma vie est en tes mains ;
5748Viens dissoudre ces nœuds. – Et quelle récompense
5749En aurai-je ? reprit le Rat.
5750– Je jure éternelle alliance
5751Avec toi, repartit le Chat.
5752Dispose de ma griffe, et sois en assurance :
5753Envers et contre tous je te protégerai ;
5754Et la Belette mangerai
5755Avec l’époux de la Chouette :
5756Ils t’en veulent tous deux. » Le Rat dit : « Idiot !
5757Moi ton libérateur ? je ne suis pas si sot. »
5758Puis il s’en va vers sa retraite.
5759La Belette était près du trou.
5760Le Rat grimpe plus haut ; il y voit le Hibou.
5761Dangers de toutes parts : le plus pressant l’emporte.
5762Ronge-maille retourne au Chat, et fait en sorte
5763Qu’il détache un chaînon, puis un autre, et puis tant,
5764Qu’il dégage enfin l’hypocrite.
5765L’homme paraît en cet instant ;
5766Les nouveaux alliés prennent tous deux la fuite.
5767À quelque temps de là, notre Chat vit de loin
5768Son Rat qui se tenait en alerte et sur ses gardes :
5769« Ah ! mon frère, dit-il, viens m’embrasser ; ton soin
5770Me fait injure ; tu regardes
5771Comme ennemi ton allié.
5772Penses-tu que j’aie oublié
5773Qu’après Dieu je te dois la vie ?
5774– Et moi, reprit le Rat, penses-tu que j’oublie
5775Ton naturel ? Aucun traité
5776Peut-il forcer un chat à la reconnaissance ?
5777S’assure-t-on sur l’alliance
5778Qu’a faite la nécessité ?
Le Torrent et la Rivière
5779Avec grand bruit et grand fracas
5780Un torrent tombait des montagnes :
5781Tout fuyait devant lui ; l’horreur suivait ses pas ;
5782Il faisait trembler les campagnes.
5783Nul voyageur n’osait passer
5784Une barrière si puissante ;
5785Un seul vit des voleurs ; et se sentant presser,
5786Il mit entre eux et lui cette onde menaçante.
5787Ce n’était que menace et bruit sans profondeur :
5788Notre homme enfin n’eut que la peur.
5789Ce succès lui donnant courage,
5790Et les mêmes voleurs le poursuivant toujours,
5791Il rencontra sur son passage
5792Une rivière dont le cours
5793Image d’un sommeil doux, paisible, et tranquille,
5794Lui fit croire d’abord ce trajet fort facile :
5795Point de bords escarpés, un sable pur et net.
5796Il entre ; et son cheval le met
5797À couvert des voleurs, mais non de l’onde noire :
5798Tous deux au Styx allèrent boire ;
5799Tous deux, à nager malheureux,
5800Allèrent traverser, au séjour ténébreux,
5801Bien d’autres fleuves que les nôtres.
5802Les gens sans bruit sont dangereux :
5803Il n’en est pas ainsi des autres.
L’éducation
5804Laridon et César, frères dont l’origine
5805Venait de chiens fameux, beaux, bien faits et hardis,
5806À deux maîtres divers échus au temps jadis,
5807Hantaient, l’un les forêts, et l’autre la cuisine.
5808Ils avaient eu d’abord chacun un autre nom ;
5809Mais la diverse nourriture
5810Fortifiant en l’un cette heureuse nature,
5811En l’autre l’altérant, un certain marmiton
5812Nomma celui-ci Laridon.
5813Son frère, ayant couru mainte haute aventure,
5814Mis maint cerf aux abois, maint sanglier abattu,
5815Fut le premier César que la gent chienne ait eu.
5816On eut soin d’empêcher qu’une indigne maîtresse
5817Ne fit en ses enfants dégénérer son sang.
5818Laridon négligé témoignait sa tendresse
5819À l’objet le premier passant.
5820Il peupla tout de son engeance :
5821Tournebroches par lui rendus communs en France
5822Y font un corps à part, gens fuyants les hasards,
5823Peuple antipode des Césars.
5824On ne suit pas toujours ses aïeux ni son père :
5825Le peu de soin, le temps, tout fait qu’on dégénère.
5826Faute de cultiver la nature et ses dons,
5827Oh ! combien de Césars deviendront Laridons !
Les deux Chiens et l’Âne mort
5828Les vertus devraient être sœurs,
5829Ainsi que les vices sont frères.
5830Dès que l’un de ceux-ci s’empare de nos cœurs,
5831Tous viennent à la file ; il ne s’en manque guères :
5832J’entends de ceux qui, n’étant pas contraires,
5833Peuvent loger sous même toit.
5834À l’égard des vertus, rarement on les voit
5835Toutes en un sujet éminemment placées
5836Se tenir par la main sans être dispersées.
5837L’un est vaillant, mais prompt ; l’autre est prudent, mais froid.
5838Parmi les animaux, le Chien se pique d’être
5839Soigneux et fidèle à son maître ;
5840Mais il est sot, il est gourmand :
5841Témoin ces deux mâtins qui, dans l’éloignement,
5842Virent un Âne mort qui flottait sur les ondes.
5843Le vent de plus en plus l’éloignait de nos Chiens.
5844« Ami, dit l’un, tes yeux sont meilleurs que les miens :
5845Porte un peu tes regards sur ces plaines profondes ;
5846J’y crois voir quelque chose. Est-ce un bœuf, un cheval ?
5847– Eh ! qu’importe quel animal ?
5848Dit l’un de ces mâtins ; voilà toujours curée.
5849Le point est de l’avoir ; car le trajet est grand ;
5850Et de plus il nous faut nager contre le vent.
5851Buvons toute cette eau ; notre gorge altérée
5852En viendra bien à bout : ce corps demeurera
5853Bientôt à sec, et ce sera
5854Provision pour la semaine. »
5855Voilà mes Chiens à boire ; ils perdirent l’haleine,
5856Et puis la vie ; ils firent tant
5857Qu’on les vit crever à l’instant.
5858L’homme est ainsi bâti : quand un sujet l’enflamme,
5859L’impossibilité disparaît à son âme.
5860Combien fait-il de vœux, combien perd-il de pas,
5861S’outrant pour acquérir des biens ou de la gloire !
5862Si j’arrondissais mes états !
5863Si je pouvais remplir mes coffres de ducats !
5864Si j’apprenais l’hébreu, les sciences, l’histoire !
5865Tout cela, c’est la mer à boire ;
5866Mais rien à l’homme ne suffit.
5867Pour fournir aux projets que forme un seul esprit,
5868Il faudrait quatre corps ; encore, loin d’y suffire,
5869À mi-chemin je crois que tous demeureraient :
5870Quatre Mathusalems bout à bout ne pourraient
5871Mettre à fin ce qu’un seul désire.
Démocrite et les Abdéritains
5872Que j’ai toujours haï les pensées du vulgaire !
5873Qu’il me semble profane, injuste, et téméraire,
5874Mettant de faux milieux entre la chose et lui,
5875Et mesurant par soi ce qu’il voit en autrui !
5876Le maître d’Épicure en fit l’apprentissage.
5877Son pays le crut fou. Petits esprits ! Mais quoi ?
5878Aucun n’est prophète chez soi.
5879Ces gens étaient les fous, Démocrite, le sage.
5880L’erreur alla si loin qu’Abdère députa
5881Vers Hippocrate, et l’invita,
5882Par lettres et par ambassade,
5883À venir rétablir la raison du malade.
5884« Notre concitoyen, disaient-ils en pleurant,
5885Perd l’esprit : la lecture a gâté Démocrite.
5886Nous l’estimerions plus s’il était ignorant.
5887« Aucun nombre, dit-il, les mondes ne limite :
5888« Peut-être même ils sont remplis
5889« De Démocrites infinis. »
5890Non content de ce songe, il y joint les atomes,
5891Enfants d’un cerveau creux, invisibles fantômes ;
5892Et, mesurant les cieux sans bouger d’ici-bas,
5893Il connaît l’Univers, et ne se connaît pas.
5894Un temps fut qu’il savait accorder les débats :
5895Maintenant il parle à lui-même.
5896Venez, divin mortel ; sa folie est extrême. »
5897Hippocrate n’eut pas trop de foi pour ces gens ;
5898Cependant il partit. Et voyez, je vous prie,
5899Quelles rencontres dans la vie
5900Le sort cause ! Hippocrate arriva dans le temps
5901Que celui qu’on disait n’avoir raison ni sens
5902Cherchait dans l’homme et dans la bête
5903Quel siège a la raison, soit le cœur, soit la tête.
5904Sous un ombrage épais, assis près d’un ruisseau,
5905Les labyrinthes d’un cerveau
5906L’occupaient. Il avait à ses pieds maint volume,
5907Et ne vit presque pas son ami s’avancer,
5908Attaché selon sa coutume.
5909Leur compliment fut court, ainsi qu’on peut penser :
5910Le sage est ménager du temps et des paroles.
5911Ayant donc mis à part les entretiens frivoles,
5912Et beaucoup raisonné sur l’homme et sur l’esprit,
5913Ils tombèrent sur la morale.
5914Il n’est pas besoin que j’étale
5915Tout ce que l’un et l’autre dit.
5916Le récit précédent suffit
5917Pour montrer que le peuple est juge récusable.
5918En quel sens est donc véritable
5919Ce que j’ai lu dans certain lieu,
5920Que sa voix est la voix de Dieu ?
Le Loup et le Chasseur
5921Fureur d’accumuler, monstre de qui les yeux
5922Regardent comme un point tous les bienfaits des Dieux,
5923Te combattrai-je en vain sans cesse en cet ouvrage ?
5924Quel temps demandes-tu pour suivre mes leçons ?
5925L’homme, sourd à ma voix comme à celle du sage,
5926Ne dira-t-il jamais : « C’est assez, jouissons » ?
5927– Hâte-toi, mon ami, tu n’as pas tant à vivre.
5928Je te rebats ce mot, car il vaut tout un livre :
5929Jouis. – Je le ferai. – Mais quand donc ? – Dès demain.
5930– Eh ! mon ami, la mort te peut prendre en chemin :
5931Jouis dès aujourd’hui ; redoute un sort semblable
5932À celui du Chasseur et du Loup de ma fable. »
5933Le premier de son arc avait mis bas un daim.
5934Un faon de biche passe, et le voilà soudain
5935Compagnon du défunt : tous deux gisent sur l’herbe.
5936La proie était honnête, un daim avec un faon ;
5937Tout modeste chasseur en eût été content :
5938Cependant un sanglier, monstre énorme et superbe,
5939Tente encore notre archer, friand de tels morceaux.
5940Autre habitant du Styx : la Parque et ses ciseaux
5941Avec peine y mordaient ; la Déesse infernale
5942Reprit à plusieurs fois l’heure au monstre fatale.
5943De la force du coup pourtant il s’abattit.
5944C’était assez de biens. Mais quoi ! rien ne remplit
5945Les vastes appétits d’un faiseur de conquêtes.
5946Dans le temps que le porc revient à soi, l’Archer
5947Voit le long d’un sillon une perdrix marcher ;
5948Surcroît chétif aux autres têtes :
5949De son arc toutefois il bande les ressorts.
5950Le sanglier, rappelant les restes de sa vie,
5951Vient à lui, le découd, meurt vengé sur son corps ;
5952Et la perdrix le remercie.
5953Cette part du récit s’adresse au Convoiteux ;
5954L’Avare aura pour lui le reste de l’exemple.
5955Un Loup vit, en passant, ce spectacle piteux :
5956« Ô fortune, dit-il, je te promets un temple.
5957Quatre corps étendus ! que de biens ! mais pourtant
5958Il faut les ménager, ces rencontres sont rares.
5959(Ainsi s’excusent les avares.)
5960J’en aurai, dit le Loup, pour un mois, pour autant :
5961Un, deux, trois, quatre corps ; ce sont quatre semaines,
5962Si je sais compter, toutes pleines.
5963Commençons dans deux jours ; et mangeons cependant
5964La corde de cet arc : il faut que l’on l’ait faite
5965De vrai boyau ; l’odeur me le témoigne assez. »
5966En disant ces mots, il se jette
5967Sur l’arc qui se détend, et fait de la sagette
5968Un nouveau mort : mon Loup a les boyaux percés.
5969Je reviens à mon texte. Il faut que l’on jouisse ;
5970Témoin ces deux gloutons punis d’un sort commun :
5971La convoitise perdit l’un ;
5972L’autre périt par l’avarice.
Livre neuvième
Le Dépositaire infidèle
5973Grâce aux filles de Mémoire,
5974J’ai chanté des animaux ;
5975Peut-être d’autres héros
5976M’auraient acquis moins de gloire.
5977Le Loup, en langue des Dieux,
5978Parle au Chien dans mes ouvrages :
5979Les bêtes, à qui mieux mieux,
5980Y font divers personnages :
5981Les uns fous, les autres sages,
5982De telle sorte pourtant
5983Que les fous vont l’emportant :
5984La mesure en est plus pleine.
5985Je mets aussi sur la scène
5986Des trompeurs, des scélérats,
5987Des tyrans, et des ingrats,
5988Mainte imprudence pécore,
5989Force sots, force flatteurs ;
5990Je pourrais y joindre encore
5991Des légions de menteurs :
5992« Tout homme ment », dit le sage.
5993S’il n’y mettait seulement
5994Que les gens du bas étage,
5995On pourrait aucunement
5996Souffrir ce défaut aux hommes ;
5997Mais que tous tant que nous sommes
5998Nous mentions, grand et petit,
5999Si quelque autre l’avait dit,
6000Je soutiendrais le contraire ;
6001Et même qui mentirait
6002Comme Ésope et comme Homère,
6003Un vrai menteur ne serait :
6004Le doux charme de maint songe
6005Par leur bel art inventé,
6006Sous les habits du mensonge
6007Nous offre la vérité.
6008L’un et l’autre a fait un livre
6009Que je tiens digne de vivre
6010Sans fin, et plus, s’il se peut.
6011Comme eux ne ment pas qui veut.
6012Mais mentir comme sut faire
6013Un certain dépositaire,
6014Payé par son propre mot,
6015Est d’un méchant et d’un sot.
6016Voici le fait : Un trafiquant de Perse,
6017Chez son voisin, s’en allant en commerce,
6018Mit en dépôt un cent de fer un jour.
6019« Mon fer, dit-il, quand il fut de retour.
6020– Votre fer ? il n’est plus : j’ai regret de vous dire
6021Qu’un rat l’a mangé tout entier.
6022J’en ai grondé mes gens ; mais qu’y faire ? un grenier
6023A toujours quelque trou. » Le trafiquant admire
6024Un tel prodige, et feint de le croire pourtant.
6025Au bout de quelques jours, il détourne l’enfant
6026Du perfide voisin ; puis à souper convie
6027Le père, qui s’excuse, et lui dit en pleurant :
6028« Dispensez-moi, je vous supplie ;
6029Tous plaisirs pour moi sont perdus.
6030J’aimais un fils plus que ma vie :
6031Je n’ai que lui ; que dis-je ? hélas ! je ne l’ai plus.
6032On me l’a dérobé : plaignez mon infortune. »
6033Le marchand repartit : « Hier au soir, sur la brune,
6034Un chat-huant s’en vint votre fils enlever ;
6035Vers un vieux bâtiment je le lui vis porter. »
6036Le père dit : « Comment voulez-vous que je croie
6037Qu’un hibou pût jamais emporter cette proie ?
6038Mon fils en un besoin eût pris le chat-huant.
6039– Je ne vous dirai point, reprit l’autre, comment :
6040Mais enfin je l’ai vu, vu de mes yeux, vous dis-je ;
6041Et ne vois rien qui vous oblige
6042D’en douter un moment après ce que je dis.
6043Faut-il que vous trouviez étrange
6044Que les chats-huants d’un pays
6045Où le quintal de fer par un seul rat se mange,
6046Enlèvent un garçon qui pèse un demi-cent ? »
6047L’autre vit où tendait cette feinte aventure :
6048Il rendit le fer au marchand,
6049Qui lui rendit sa géniture.
6050Même dispute advint entre deux voyageurs.
6051L’un d’eux était de ces conteurs
6052Qui n’ont jamais rien vu qu’avec un microscope ;
6053Tout est géant chez eux : écoutez-les, l’Europe,
6054Comme l’Afrique, aura des monstres à foison.
6055Celui-ci se croyait l’hyperbole permise.
6056« J’ai vu, dit-il, un chou plus grand qu’une maison.
6057– Et moi, dit l’autre, un pot aussi grand qu’une église. »
6058Le premier se moquant, l’autre reprit : « Tout doux ;
6059On le fit pour cuire vos choux. »
6060L’homme au pot fut plaisant ; l’homme au fer fut habile.
6061Quand l’absurde est outré, l’on lui fait trop d’honneur
6062De vouloir par raison combattre son erreur ;
6063Enchérir est plus court, sans s’échauffer la bile.
Les deux Pigeons
6064Deux Pigeons s’aimaient d’amour tendre :
6065L’un d’eux, s’ennuyant au logis,
6066Fut assez fou pour entreprendre
6067Un voyage en lointain pays.
6068L’autre lui dit : « Qu’allez-vous faire ?
6069Voulez-vous quitter votre frère ?
6070L’absence est le plus grand des maux :
6071Non pas pour vous, cruel ! Au moins, que les travaux,
6072Les dangers, les soins du voyage,
6073Changent un peu votre courage.
6074Encore, si la saison s’avançait davantage !
6075Attendez les zéphyrs : qui vous presse ? un corbeau
6076Tout à l’heure annonçait malheur à quelque oiseau.
6077Je ne songerai plus que rencontre funeste,
6078Que faucons, que réseaux. Hélas, dirai-je, il pleut :
6079Mon frère a-t-il tout ce qu’il veut,
6080Bon soupé, bon gîte, et le reste ? »
6081Ce discours ébranla le cœur
6082De notre imprudent voyageur ;
6083Mais le désir de voir et l’humeur inquiète
6084L’emportèrent enfin. Il dit : « Ne pleurez point ;
6085Trois jours au plus rendront mon âme satisfaite :
6086Je reviendrai dans peu conter de point en point
6087Mes aventures à mon frère ;
6088Je le désennuierai. Quiconque ne voit guère
6089N’a guère à dire aussi. Mon voyage dépeint
6090Vous sera d’un plaisir extrême.
6091Je dirai : J’étais là ; telle chose m’advint :
6092Vous y croirez être vous-même. »
6093À ces mots, en pleurant, ils se dirent adieu.
6094Le voyageur s’éloigne : et voilà qu’un nuage
6095L’oblige de chercher retraite en quelque lieu.
6096Un seul arbre s’offrit, tel encore que l’orage
6097Maltraita le Pigeon en dépit du feuillage.
6098L’air devenu serein, il part tout morfondu,
6099Sèche du mieux qu’il peut son corps chargé de pluie ;
6100Dans un champ à l’écart voit du blé répandu,
6101Voit un pigeon auprès : cela lui donne envie ;
6102Il y vole, il est pris : ce blé couvrait d’un lacs,
6103Les menteurs et traîtres appas.
6104Le lacs était usé ; si bien que, de son aile,
6105De ses pieds, de son bec, l’oiseau le rompt enfin :
6106Quelque plume y périt, et le pis du destin
6107Fut qu’un certain vautour, à la serre cruelle,
6108Vit notre malheureux, qui, traînant la ficelle
6109Et les morceaux du lacs qui l’avait attrapé,
6110Semblait un forçat échappé.
6111Le vautour s’en allait le lier, quand des nues
6112Fond à son tour un aigle aux ailes étendues.
6113Le Pigeon profita du conflit des voleurs,
6114S’envola, s’abattit auprès d’une masure,
6115Crut, pour ce coup, que ses malheurs
6116Finiraient par cette aventure ;
6117Mais un fripon d’enfant (cet âge est sans pitié)
6118Prit sa fronde, et du coup tua plus d’à moitié
6119La volatile malheureuse,
6120Qui, maudissant sa curiosité,
6121Traînant l’aile et tirant le pied,
6122Demi-morte et demi-boiteuse,
6123Droit au logis s’en retourna :
6124Que bien, que mal, elle arriva,
6125Sans autre aventure fâcheuse.
6126Voilà nos gens rejoints ; et je laisse à juger
6127De combien de plaisirs ils payèrent leurs peines.
6128Amants, heureux amants, voulez-vous voyager ?
6129Que ce soit aux rives prochaines.
6130Soyez-vous l’un à l’autre un monde toujours beau,
6131Toujours divers, toujours nouveau ;
6132Tenez-vous lieu de tout, comptez pour rien le reste.
6133J’ai quelquefois aimé : je n’aurais pas alors,
6134Contre le Louvre et ses trésors,
6135Contre le firmament et sa voûte céleste,
6136Changé les bois, changé les lieux
6137Honorés par les pas, éclairés par les yeux
6138De l’aimable et jeune bergère
6139Pour qui, sous le fils de Cythère,
6140Je servis, engagé par mes premiers serments.
6141Hélas ! quand reviendront de semblables moments ?
6142Faut-il que tant d’objets si doux et si charmants
6143Me laissent vivre au gré de mon âme inquiète ?
6144Ah ! si mon cœur osait encore se renflammer !
6145Ne sentirai-je plus de charme qui m’arrête ?
6146Ai-je passé le temps d’aimer ?
Le Singe et le Léopard
6147Le Singe avec le Léopard
6148Gagnaient de l’argent à la foire.
6149Ils affichaient chacun à part.
6150L’un d’eux disait : « Messieurs, mon mérite et ma gloire
6151Sont connus en bon lieu. Le Roi m’a voulu voir ;
6152Et, si je meurs, il veut avoir
6153Un manchon de ma peau : tant elle est bigarrée,
6154Pleine de taches, marquetée,
6155Et vergetée, et mouchetée ! »
6156La bigarrure plaît : partant chacun le vit.
6157Mais ce fut bientôt fait ; bientôt chacun sortit.
6158Le Singe de sa part disait : « Venez de grâce,
6159Venez, messieurs, je fais cent tours de passe-passe,
6160Cette diversité dont on vous parle tant,
6161Mon voisin Léopard l’a sur soi seulement :
6162Moi je l’ai dans l’esprit. Votre serviteur Gille,
6163Cousin et gendre de Bertrand,
6164Singe du Pape en son vivant,
6165Tout fraîchement en cette ville
6166Arrive en trois bateaux, exprès pour vous parler ;
6167Car il parle, on l’entend : il sait danser, baller,
6168Faire des tours de toute sorte,
6169Passer en des cerceaux ; et le tout pour six blancs ;
6170Non, messieurs, pour un sou ; si vous n’êtes pas contents,
6171Nous rendrons à chacun son argent à la porte. »
6172Le Singe avait raison : ce n’est pas sur l’habit
6173Que la diversité me plaît ; c’est dans l’esprit :
6174L’une fournit toujours des choses agréables ;
6175L’autre, en moins d’un moment, lasse les regardants.
6176Oh ! que de grands seigneurs, au Léopard semblables,
6177N’ont que l’habit pour tous talents !
Le Gland et la Citrouille
6178Dieu fait bien ce qu’il fait. Sans en chercher la preuve
6179En tout cet Univers, et l’aller parcourant,
6180Dans les citrouilles je la treuve.
6181Un villageois, considérant
6182Combien ce fruit est gros et sa tige menue :
6183« À quoi songeait-il, dit-il, l’Auteur de tout cela ?
6184Il a bien mal placé cette citrouille-là.
6185Eh parbleu ! je l’aurais pendue
6186À l’un des chênes que voilà ;
6187C’eût été justement l’affaire :
6188Tel fruit, tel arbre, pour bien faire.
6189C’est dommage, Garo, que tu n’es point entré
6190Au conseil de Celui que prêche ton curé ;
6191Tout en eût été mieux : car pourquoi, par exemple,
6192Le gland, qui n’est pas gros comme mon petit doigt,
6193Ne pend-il pas en cet endroit ?
6194Dieu s’est mépris : plus je contemple
6195Ces fruits ainsi placés, plus il semble à Garo
6196Que l’on a fait un quiproquo. »
6197Cette réflexion embarrassant notre homme :
6198« On ne dort point, dit-il, quand on a tant d’esprit. »
6199Sous un chêne aussitôt il va prendre son somme.
6200Un gland tombe : le nez du dormeur en pâtit.
6201Il s’éveille ; et portant la main sur son visage,
6202Il trouve encore le gland pris au poil du menton.
6203Son nez meurtri le force à changer de langage.
6204« Oh, oh, dit-il, je saigne ! et que serait-ce donc
6205S’il fût tombé de l’arbre une masse plus lourde,
6206Et que ce gland eût été gourde ?
6207Dieu ne l’a pas voulu : sans doute il eut raison ;
6208J’en vois bien à présent la cause. »
6209En louant Dieu de toute chose,
6210Garo retourne à la maison.
L’Écolier, le Pédant, et le Maître d’un jardin
6211Certain Enfant qui sentait son collège,
6212Doublement sot et doublement fripon
6213Par le jeune âge, et par le privilège
6214Qu’ont les pédants de gâter la raison,
6215Chez un voisin dérobait, ce dit-on,
6216Et fleurs et fruits. Ce voisin, en automne,
6217Des plus beaux dons que nous offre Pomone
6218Avait la fleur, les autres le rebut.
6219Chaque saison apportait son tribut :
6220Car au printemps il jouissait encore
6221Des plus beaux dons que nous présente Flore.
6222Un jour dans son jardin il vit notre écolier,
6223Qui, grimpant sans égard sur un arbre fruitier,
6224Gâtait jusqu’aux boutons, douce et frêle espérance,
6225Avant-coureurs des biens que promet l’abondance :
6226Même il ébranchait l’arbre, et fit tant à la fin
6227Que le possesseur du jardin
6228Envoya faire plainte au Maître de la classe.
6229Celui-ci vint suivi d’un cortège d’enfants :
6230Voilà le verger plein de gens
6231Pires que le premier. Le Pédant, de sa grâce,
6232Accrut le mal en amenant
6233Cette jeunesse mal instruite :
6234Le tout, à ce qu’il dit, pour faire un châtiment
6235Qui pût servir d’exemple, et dont toute sa suite
6236Se souvînt à jamais comme d’une leçon.
6237Là-dessus il cita Virgile et Cicéron,
6238Avec force traits de science.
6239Son discours dura tant, que la maudite engeance
6240Eut le temps de gâter en cent lieux le jardin.
6241Je hais les pièces d’éloquence
6242Hors de leur place, et qui n’ont point de fin ;
6243Et ne sais bête au monde pire
6244Que l’Écolier, si ce n’est le Pédant.
6245Le meilleur de ces deux pour voisin, à vrai dire,
6246Ne me plairait aucunement.
Le Statuaire et la Statue de Jupiter
6247Un bloc de marbre était si beau
6248Qu’un statuaire en fit l’emplette.
6249« Qu’en fera, dit-il, mon ciseau ?
6250Sera-t-il Dieu, table ou cuvette ?
6251Il sera Dieu ; même je veux
6252Qu’il ait en sa main un tonnerre.
6253Tremblez, humains. Faites des vœux ;
6254Voilà le Maître de la terre. »
6255L’artisan exprima si bien
6256Le caractère de l’idole,
6257Qu’on trouva qu’il ne manquait rien
6258À Jupiter que la parole :
6259Même l’on dit que l’ouvrier
6260Eut à peine achevé l’image,
6261Qu’on le vit frémir le premier,
6262Et redouter son propre ouvrage.
6263À la faiblesse du sculpteur
6264Le poète autrefois n’en dut guère,
6265Des dieux dont il fut l’inventeur
6266Craignant la haine et la colère.
6267Il était enfant en ceci ;
6268Les enfants n’ont l’âme occupée
6269Que du continuel souci
6270Qu’on ne fâche point leur poupée.
6271Le cœur suit aisément l’esprit :
6272De cette source est descendue
6273L’erreur païenne, qui se vit
6274Chez tant de peuples répandue.
6275Ils embrassaient violemment
6276Les intérêts de leur chimère :
6277Pygmalion devint amant
6278De la Vénus dont il fut père.
6279Chacun tourne en réalités,
6280Autant qu’il peut, ses propres songes :
6281L’homme est de glace aux vérités ;
6282Il est de feu pour les mensonges.
La Souris métamorphosée en fille
6283Une Souris tomba du bec d’un Chat-Huant :
6284Je ne l’eusse pas ramassée ;
6285Mais un Bramin le fit : je le crois aisément ;
6286Chaque pays a sa pensée.
6287La Souris était fort froissée.
6288De cette sorte de prochain
6289Nous nous soucions peu ; mais le peuple bramin
6290Le traite en frère. Ils ont en tête
6291Que notre âme, au sortir d’un roi,
6292Entre dans un ciron, ou dans telle autre bête
6293Qu’il plaît au Sort : c’est là l’un des points de loi.
6294Pythagore chez eux a puisé ce mystère.
6295Sur un tel fondement, le Bramin crut bien faire
6296De prier un Sorcier qu’il logeât la Souris
6297Dans un corps qu’elle eût eu pour hôte au temps jadis.
6298Le sorcier en fit une fille
6299De l’âge de quinze ans, et telle et si gentille,
6300Que le fils de Priam pour elle aurait tenté
6301Plus encore qu’il ne fit pour la grecque beauté.
6302Le Bramin fut surpris de chose si nouvelle.
6303Il dit à cet objet si doux :
6304« Vous n’avez qu’à choisir, car chacun est jaloux
6305De l’honneur d’être votre époux.
6306– En ce cas je donne, dit-elle,
6307Ma voix au plus puissant de tous.
6308– Soleil, s’écria lors le Bramin à genoux,
6309C’est toi qui seras notre gendre.
6310– Non, dit-il, ce nuage épais
6311Est plus puissant que moi, puisqu’il cache mes traits ;
6312Je vous conseille de le prendre.
6313– Hé bien ! dit le Bramin au nuage volant,
6314Es-tu né pour ma fille ? – Hélas ! non ; car le vent
6315Me chasse à son plaisir de contrée en contrée :
6316Je n’entreprendrai point sur les droits de Borée. »
6317Le Bramin fâché s’écria :
6318« Ô vent donc, puisque vent y a,
6319Viens dans les bras de notre belle. »
6320Il accourait ; un mont en chemin l’arrêta.
6321L’éteuf passant à celui-là,
6322Il le renvoie, et dit : « J’aurais une querelle
6323Avec le Rat ; et l’offenser
6324Ce serait être fou, lui qui peut me percer. »
6325Au mot de Rat, la damoiselle
6326Ouvrit l’oreille : il fut l’époux.
6327Un rat ! – Un rat : c’est de ces coups
6328Qu’Amour fait, témoin telle et telle.
6329Mais ceci soit dit entre nous.
6330On tient toujours du lieu dont on vient. Cette fable
6331Prouve assez bien ce point ; mais, à la voir de près,
6332Quelque peu de sophisme entre parmi ses traits :
6333Car quel époux n’est point au Soleil préférable,
6334En s’y prenant ainsi ? Dirai-je qu’un géant
6335Est moins fort qu’une puce ? Elle le mord pourtant.
6336Le Rat devait aussi renvoyer, pour bien faire,
6337La belle au Chat, le Chat au Chien,
6338Le Chien au Loup. Par le moyen
6339De cet argument circulaire,
6340Pilpay jusqu’au Soleil eût enfin remonté ;
6341Le Soleil eût joui de la jeune beauté.
6342Revenons, s’il se peut, à la métempsycose :
6343Le sorcier du Bramin fit sans doute une chose
6344Qui, loin de la prouver, fait voir sa fausseté.
6345Je prends droit là-dessus contre le Bramin même ;
6346Car il faut, selon son système,
6347Que l’Homme, la Souris, le Ver, enfin chacun
6348Aille puiser son âme en un trésor commun :
6349Toutes sont donc de même trempe ;
6350Mais, agissant diversement
6351Selon l’organe seulement,
6352L’une s’élève et l’autre rampe.
6353D’où vient donc que ce corps si bien organisé
6354Ne put obliger son hôtesse
6355De s’unir au Soleil ? Un Rat eut sa tendresse !
6356Tout débattu, tout bien pesé,
6357Les âmes des souris et les âmes des belles
6358Sont très différentes entre elles ;
6359Il faut en revenir toujours à son destin,
6360C’est-à-dire, à la loi par le Ciel établie :
6361Parlez au diable, employez la magie,
6362Vous ne détournerez nul être de sa fin.
Le Fou qui vend la Sagesse
6363Jamais auprès des fous ne te mets à portée :
6364Je ne te puis donner un plus sage conseil.
6365Il n’est enseignement pareil
6366À celui-là de fuir une tête éventée.
6367On en voit souvent dans les cours :
6368Le prince y prend plaisir ; car ils donnent toujours
6369Quelque trait aux fripons, aux sots, aux ridicules.
6370Un Fol allait criant par tous les carrefours
6371Qu’il vendait la sagesse ; et les mortels crédules
6372De courir à l’achat ; chacun fut diligent.
6373On essuyait force grimaces ;
6374Puis on avait pour son argent,
6375Avec un bon soufflet, un fil long de deux brasses.
6376La plupart s’en fâchaient ; mais que leur servait-il ?
6377C’étaient les plus moqués : le mieux était de rire,
6378Ou de s’en aller, sans rien dire
6379Avec son soufflet et son fil.
6380De chercher du sens à la chose
6381On se fût fait siffler ainsi qu’un ignorant.
6382La raison est-elle garant
6383De ce que fait un fou ? Le hasard est la cause
6384De tout ce qui se passe en un cerveau blessé.
6385Du fil et du soufflet pourtant embarrassé,
6386Un des dupes un jour alla trouver un sage,
6387Qui, sans hésiter davantage,
6388Lui dit : « Ce sont ici hiéroglyphes tout purs.
6389Les gens bien conseillés, et qui voudront bien faire,
6390Entre eux et les gens fous mettront pour l’ordinaire,
6391La longueur de ce fil ; sinon je les tiens sûrs
6392De quelque semblable caresse.
6393Vous n’êtes point trompé ; ce Fou vend la sagesse. »
L’Huître et les Plaideurs
6394Un jour deux pèlerins sur le sable rencontrent
6395Une Huître, que le flot y venait d’apporter :
6396Ils l’avalent des yeux, du doigt ils se la montrent ;
6397À l’égard de la dent il fallut contester.
6398L’un se baissait déjà pour amasser la proie ;
6399L’autre le pousse, et dit : « Il est bon de savoir
6400Qui de nous en aura la joie.
6401Celui qui le premier a pu l’apercevoir
6402En sera le gobeur ; l’autre le verra faire.
6403– Si par là l’on juge l’affaire,
6404Reprit son compagnon, j’ai l’œil bon, Dieu merci.
6405– Je ne l’ai pas mauvais aussi,
6406Dit l’autre ; et je l’ai vue avant vous, sur ma vie.
6407– Hé bien ! vous l’avez vue ; et moi je l’ai sentie. »
6408Pendant tout ce bel incident,
6409Perrin Dandin arrive : ils le prennent pour juge.
6410Perrin, fort gravement, ouvre l’Huître, et la gruge,
6411Nos deux messieurs le regardant.
6412Ce repas fait, il dit d’un ton de président :
6413« Tenez, la cour vous donne à chacun une écaille
6414Sans dépens ; et qu’en paix chacun chez soi s’en aille. »
6415Mettez ce qu’il en coûte à plaider aujourd’hui ;
6416Comptez ce qu’il en reste à beaucoup de familles ;
6417Vous verrez que Perrin tire l’argent à lui,
6418Et ne laisse aux plaideurs que le sac et les quilles.
Le Loup et le Chien maigre
6419Autrefois Carpillon fretin
6420Eut beau prêcher, il eut beau dire,
6421On le mit dans la poêle à frire.
6422Je fis voir que lâcher ce qu’on a dans la main,
6423Sous espoir de grosse aventure,
6424Est imprudence toute pure.
6425Le pêcheur eut raison ; Carpillon n’eut pas tort :
6426Chacun dit ce qu’il peut pour défendre sa vie.
6427Maintenant il faut que j’appuie
6428Ce que j’avançais lors, de quelque trait encore.
6429Certain Loup, aussi sot que le pêcheur fut sage,
6430Trouvant un Chien hors du village,
6431S’en allait l’emporter. Le Chien représenta
6432Sa maigreur : « Là ne plaise à Votre Seigneurie
6433De me prendre en cet état-là ;
6434Attendez : mon maître marie
6435Sa fille unique, et vous jugez
6436Qu’étant de noce, il faut, malgré moi, que j’engraisse. »
6437Le Loup le croit, le Loup le laisse.
6438Le Loup, quelques jours écoulés,
6439Revient voir si son Chien n’est point meilleur à prendre ;
6440Mais le drôle était au logis.
6441Il dit au Loup par un treillis :
6442« Ami, je vais sortir ; et, si tu veux attendre,
6443Le portier du logis et moi
6444Nous serons tout à l’heure à toi. »
6445Ce portier du logis était un chien énorme,
6446Expédiant les loups en forme.
6447Celui-ci s’en douta. « Serviteur au portier »,
6448Dit-il ; et de courir. Il était fort agile ;
6449Mais il n’était pas fort habile :
6450Ce loup ne savait pas encore bien son métier.
Rien de trop
6451Je ne vois point de créature
6452Se comporter modérément.
6453Il est certain tempérament
6454Que le Maître de la nature
6455Veut que l’on garde en tout. Le fait-on ? nullement :
6456Soit en bien, soit en mal, cela n’arrive guère,
6457Le blé, riche présent de la blonde Cérès,
6458Trop touffu bien souvent épuise les guérets :
6459En superfluités s’épandant d’ordinaire,
6460Et poussant trop abondamment,
6461Il ôte à son fruit l’aliment.
6462L’arbre n’en fait pas moins ; tant le luxe sait plaire !
6463Pour corriger le blé, Dieu permit aux moutons
6464De retrancher l’excès des prodigues moissons :
6465Tout au travers ils se jetèrent,
6466Gâtèrent tout, et tout broutèrent ;
6467Tant que le Ciel permit aux loups
6468D’en croquer quelques-uns : ils les croquèrent tous ;
6469S’ils ne le firent pas, du moins ils y tâchèrent.
6470Puis le Ciel permit aux humains
6471De punir ces derniers : les humains abusèrent
6472À leur tour des ordres divins.
6473De tous les animaux l’homme a le plus de pente
6474À se porter dedans l’excès.
6475Il faudrait faire le procès
6476Aux petits comme aux grands. Il n’est âme vivante
6477Qui ne pèche en ceci. Rien de trop est un point
6478Dont on parle sans cesse, et qu’on n’observe point.
Le Cierge
6479C’est du séjour des Dieux que les abeilles viennent.
6480Les premières, dit-on, s’en allèrent loger
6481Au mont Hymette, et se gorger
6482Des trésors qu’en ces lieux les zéphyrs entretiennent.
6483Quand on eut des palais de ces filles du Ciel
6484Enlevé l’ambroisie en leurs chambres enclose,
6485Ou, pour dire en français la chose,
6486Après que les ruches sans miel
6487N’eurent plus que la cire, on fit mainte bougie,
6488Maint cierge aussi fut façonné.
6489Un d’eux voyant la terre en brique au feu durcie
6490Vaincre l’effort des ans, il eut la même envie ;
6491Et, nouvel Empédocle aux flammes condamné
6492Par sa propre et pure folie,
6493Il se lança dedans. Ce fut mal raisonné :
6494Ce Cierge ne savait grain de philosophie.
6495Tout en tout est divers : ôtez-vous de l’esprit
6496Qu’aucun être ait été composé sur le vôtre.
6497L’Empédocle de cire au brasier se fondit :
6498Il n’était pas plus fou que l’autre.
Jupiter et le Passager
6499Oh ! combien le péril enrichirait les Dieux,
6500Si nous nous souvenions des vœux qu’il nous fait faire !
6501Mais, le péril passé, l’on ne se souvient guère
6502De ce qu’on a promis aux Cieux ;
6503On compte seulement ce qu’on doit à la terre.
6504« Jupiter, dit l’impie, est un bon créancier :
6505Il ne se sert jamais d’huissier.
6506– Eh ! qu’est-ce donc que le tonnerre ?
6507Comment appelez-vous ces avertissements ? »
6508Un Passager, pendant l’orage,
6509Avait voué cent bœufs au vainqueur des Titans.
6510Il n’en avait pas un : vouer cent éléphants
6511N’aurait pas coûté davantage.
6512Il brûla quelques os quand il fut au rivage :
6513Au nez de Jupiter la fumée en monta.
6514« Sire Jupin, dit-il, prends mon vœu ; le voilà :
6515C’est un parfum de bœuf que Ta Grandeur respire.
6516La fumée est ta part : je ne te dois plus rien. »
6517Jupiter fit semblant de rire ;
6518Mais, après quelques jours, le dieu l’attrapa bien,
6519Envoyant un songe lui dire
6520Qu’un tel trésor était en tel lieu. L’homme au vœu
6521Courut au trésor comme au feu.
6522Il trouva des voleurs ; et, n’ayant dans sa bourse
6523Qu’un écu pour toute ressource,
6524Il leur promit cent talents d’or,
6525Bien comptés, et d’un tel trésor :
6526On l’avait enterré dedans telle bourgade.
6527L’endroit parut suspect aux voleurs ; de façon
6528Qu’à notre prometteur l’un dit : « Mon camarade,
6529Tu te moques de nous ; meurs, et va chez Pluton
6530Porter tes cent talents en don. »
Le Chat et le Renard
6531Le Chat et le Renard, comme beaux petits saints,
6532S’en allaient en pèlerinage.
6533C’étaient deux vrais Tartufes, deux Archipatelins,
6534Deux francs Patte-pelus qui des frais du voyage,
6535Croquant mainte volaille, escroquant maint fromage,
6536S’indemnisaient à qui mieux mieux.
6537Le chemin était long, et partant ennuyeux,
6538Pour l’accourcir ils disputèrent.
6539La dispute est d’un grand secours ;
6540Sans elle on dormirait toujours.
6541Nos pèlerins s’égosillèrent.
6542Ayant bien disputé, l’on parla du prochain.
6543Le Renard au Chat dit enfin :
6544« Tu prétends être fort habile ;
6545En sais-tu tant que moi ? J’ai cent ruses au sac.
6546– Non, dit l’autre : je n’ai qu’un tour dans mon bissac,
6547Mais je soutiens qu’il en vaut mille. »
6548Eux de recommencer la dispute à l’envi.
6549Sur le que si, que non, tous deux étant ainsi,
6550Une meute apaisa la noise.
6551Le Chat dit au Renard : « Fouille en ton sac, ami ;
6552Cherche en ta cervelle matoise
6553Un stratagème sûr : pour moi, voici le mien. »
6554À ces mots, sur un arbre il grimpa bel et bien.
6555L’autre fit cent tours inutiles,
6556Entra dans cent terriers, mit cent fois en défaut
6557Tous les confrères de Brifaut.
6558Partout il tenta des asiles,
6559Et ce fut partout sans succès ;
6560La fumée y pourvut, ainsi que les bassets.
6561Au sortir d’un terrier deux chiens aux pieds agiles
6562L’étranglèrent du premier bond.
6563Le trop d’expédients peut gâter une affaire :
6564On perd du temps au choix, on tente, on veut tout faire.
6565N’en ayons qu’un, mais qu’il soit bon.
Le Mari, la Femme, et le Voleur
6566Un mari fort amoureux,
6567Fort amoureux de sa femme,
6568Bien qu’il fût jouissant se croyait malheureux.
6569Jamais œillade de la dame,
6570Propos flatteur et gracieux,
6571Mot d’amitié, ni doux sourire,
6572Déifiant le pauvre sire,
6573N’avaient fait soupçonner qu’il fût vraiment chéri.
6574Je le crois ; c’était un mari.
6575Il ne tint point à l’hyménée
6576Que, content de sa destinée,
6577Il n’en remerciât les Dieux.
6578Mais quoi ? si l’amour n’assaisonne
6579Les plaisirs que l’hymen nous donne,
6580Je ne vois pas qu’on en soit mieux.
6581Notre épouse étant donc de la sorte bâtie,
6582Et n’ayant caressé son mari de sa vie,
6583Il en faisait sa plainte une nuit. Un Voleur
6584Interrompit la doléance.
6585La pauvre Femme eut si grand’peur
6586Qu’elle chercha quelque assurance
6587Entre les bras de son époux.
6588« Ami Voleur, dit-il, sans toi ce bien si doux
6589Me serait inconnu. Prends donc en récompense
6590Tout ce qui peut chez nous être à ta bienséance ;
6591Prends le logis aussi. » Les voleurs ne sont pas
6592Gens honteux, ni fort délicats :
6593Celui-ci fit sa main. J’infère de ce conte
6594Que la plus forte passion
6595C’est la peur ; elle fait vaincre l’aversion,
6596Et l’amour quelquefois ; quelquefois il la dompte :
6597J’en ai pour preuve cet amant
6598Qui brûla sa maison pour embrasser sa dame,
6599L’emportant à travers la flamme.
6600J’aime assez cet emportement ;
6601Le conte m’en a plu toujours infiniment :
6602Il est bien d’une âme espagnole,
6603Et plus grande encore que folle.
Le Trésor et les deux Hommes
6604Un Homme n’ayant plus ni crédit, ni ressource,
6605Et logeant le diable en sa bourse,
6606C’est-à-dire n’y logeant rien,
6607S’imagina qu’il ferait bien
6608De se pendre, et finir lui-même sa misère,
6609Puisqu’aussi bien sans lui la faim le viendrait faire :
6610Genre de mort qui ne duit pas
6611À gens peu curieux de goûter le trépas.
6612Dans cette intention, une vieille masure
6613Fut la scène où devait se passer l’aventure.
6614Il y porte une corde, et veut avec un clou
6615Au haut d’un certain mur attacher le licou.
6616La muraille, vieille et peu forte,
6617S’ébranle aux premiers coups, tombe avec un trésor.
6618Notre désespéré le ramasse, et l’emporte,
6619Laisse là le licou, s’en retourne avec l’or,
6620Sans compter : ronde ou non, la somme plut au sire.
6621Tandis que le galant à grands pas se retire,
6622L’Homme au trésor arrive, et trouve son argent
6623Absent.
6624« Quoi, dit-il, sans mourir je perdrai cette somme ?
6625Je ne me pendrai pas ? Et vraiment si ferai,
6626Ou de corde je manquerai. »
6627Le lacs était tout prêt ; il n’y manquait qu’un homme :
6628Celui-ci se l’attache, et se pend bien et beau.
6629Ce qui le consola peut-être
6630Fut qu’un autre eût, pour lui, fait les frais du cordeau.
6631Aussi bien que l’argent le licou trouva maître.
6632L’avare rarement finit ses jours sans pleurs ;
6633Il a le moins de part au trésor qu’il enserre,
6634Thésaurisant pour les voleurs,
6635Pour ses parents, ou pour la terre.
6636Mais que dire du troc que la fortune fit ?
6637Ce sont là de ses traits ; elle s’en divertit :
6638Plus le tour est bizarre, et plus elle est contente.
6639Cette déesse inconstante
6640Se mit alors en l’esprit
6641De voir un homme se pendre ;
6642Et celui qui se pendit
6643S’y devait le moins attendre.
Le Singe et le Chat
6644Bertrand avec Raton, l’un singe et l’autre chat,
6645Commensaux d’un logis, avaient un commun maître.
6646D’animaux malfaisants c’était un très bon plat :
6647Ils n’y craignaient tous deux aucun, quel qu’il pût être.
6648Trouvait-on quelque chose au logis de gâté ?
6649L’on ne s’en prenait point aux gens du voisinage :
6650Bertrand dérobait tout ; Raton, de son côté,
6651Était moins attentif aux souris qu’au fromage.
6652Un jour, au coin du feu, nos deux maîtres fripons
6653Regardaient rôtir des marrons.
6654Les escroquer était une très bonne affaire :
6655Nos galants y voyaient double profit à faire ;
6656Leur bien premièrement, et puis le mal d’autrui.
6657Bertrand dit à Raton : « Frère, il faut aujourd’hui
6658Que tu fasses un coup de maître ;
6659Tire-moi ces marrons. Si Dieu m’avait fait naître
6660Propre à tirer marrons du feu,
6661Certes marrons verraient beau jeu. »
6662Aussitôt fait que dit : Raton, avec sa patte,
6663D’une manière délicate,
6664Écarte un peu la cendre, et retire les doigts,
6665Puis les reporte à plusieurs fois,
6666Tire un marron, puis deux, et puis trois en escroque ;
6667Et cependant Bertrand les croque,
6668Une servante vient : adieu mes gens. Raton
6669N’était pas content, ce dit-on.
6670Aussi ne le sont pas la plupart de ces princes
6671Qui, flattés d’un pareil emploi,
6672Vont s’échauder en des provinces
6673Pour le profit de quelque roi.
Le Milan et le Rossignol
6674Après que le Milan, manifeste voleur,
6675Eut répandu l’alarme en tout le voisinage
6676Et fait crier sur lui les enfants du village,
6677Un Rossignol tomba dans ses mains, par malheur.
6678Le héraut du Printemps lui demande la vie :
6679« Aussi bien, que manger en qui n’a que le son ?
6680Écoutez plutôt ma chanson ;
6681Je vous raconterai Térée et son envie.
6682– Qui, Térée ? est-ce un mets propre pour les Milans ?
6683– Non pas ; c’était un roi dont les feux violents
6684Me firent ressentir leur ardeur criminelle.
6685Je m’en vais vous en dire une chanson si belle
6686Qu’elle vous ravira : mon chant plaît à chacun. »
6687Le Milan alors lui réplique :
6688« Vraiment ; nous voici bien ! lorsque je suis à jeun,
6689Tu me viens parler de musique.
6690– J’en parle bien aux rois. – Quand un roi te prendra,
6691Tu peux lui conter ces merveilles.
6692Pour un milan, il s’en rira.
6693Ventre affamé n’a point d’oreilles. »
Le Berger et son troupeau
6694Quoi ? toujours il me manquera
6695Quelqu’un de ce peuple imbécile !
6696Toujours le loup m’en gobera !
6697J’aurai beau les compter. Ils étaient plus de mille,
6698Et m’ont laissé ravir notre pauvre Robin ;
6699Robin mouton, qui par la ville
6700Me suivait pour un peu de pain,
6701Et qui m’aurait suivi jusque au bout du monde.
6702Hélas ! de ma musette il entendait le son ;
6703Il me sentait venir de cent pas à la ronde.
6704Ah ! le pauvre Robin mouton ! »
6705Quand Guillot eut fini cette oraison funèbre
6706Et rendu de Robin la mémoire célèbre.
6707Il harangua tout le troupeau,
6708Les chefs, la multitude, et jusqu’au moindre agneau,
6709Les conjurant de tenir ferme :
6710Cela seul suffirait pour écarter les loups.
6711Foi de peuple d’honneur, ils lui promirent tous
6712De ne bouger non plus qu’un terme.
6713« Nous voulons, dirent-ils, étouffer le glouton
6714Qui nous a pris Robin mouton. »
6715Chacun en répond sur sa tête.
6716Guillot les crut, et leur fit fête.
6717Cependant, devant qu’il fût nuit,
6718Il arriva nouvel encombre :
6719Un loup parut ; tout le troupeau s’enfuit.
6720Ce n’était pas un loup, ce n’en était que l’ombre.
6721Haranguez de méchants soldats,
6722Ils promettront de faire rage :
6723Mais, au moindre danger, adieu tout leur courage !
6724Votre exemple et vos cris ne les retiendront pas.
Livre dixième
Discours à Madame de la Sablière
6725Iris, je vous louerais, il n’est que trop aisé ;
6726Mais vous avez cent fois notre encens refusé,
6727En cela peu semblable au reste des mortelles,
6728Qui veulent tous les jours des louanges nouvelles.
6729Pas une ne s’endort à ce bruit si flatteur.
6730Je ne les blâme point ; je souffre cette humeur :
6731Elle est commune aux Dieux, aux Monarques, aux belles.
6732Ce breuvage vanté par le peuple rimeur,
6733Le nectar, que l’on sert au Maître du tonnerre,
6734Et dont nous enivrons tous les dieux de la terre,
6735C’est la louange, Iris. Vous ne la goûtez point ;
6736D’autres propos chez vous récompensent ce point ;
6737Propos, agréables commerces,
6738Où le hasard fournit cent matières diverses,
6739Jusque-là qu’en votre entretien
6740La bagatelle a part : le monde n’en croit rien.
6741Laissons le monde et sa croyance.
6742La bagatelle, la science,
6743Les chimères, le rien, tout est bon ; je soutiens
6744Qu’il faut de tout aux entretiens :
6745C’est un parterre où Flore épand ses biens
6746Sur différentes fleurs l’abeille s’y repose,
6747Et fait du miel de toute chose.
6748Ce fondement posé, ne trouvez pas mauvais
6749Qu’en ces fables aussi j’entremêle des traits
6750De certaine philosophie,
6751Subtile, engageante et hardie.
6752On l’appelle nouvelle : en avez-vous ou non
6753Ouï parler ? Ils disent donc
6754Que la bête est une machine ;
6755Qu’en elle tout se fait sans choix et par ressorts :
6756Nul sentiment, point d’âme ; en elle tout est corps.
6757Telle est la montre qui chemine
6758À pas toujours égaux, aveugle et sans dessein.
6759Ouvrez-la, lisez dans son sein ;
6760Mainte roue y tient lieu de tout l’esprit du monde,
6761La première y meut la seconde,
6762Une troisième suit : elle sonne à la fin.
6763Au dire de ces gens, la bête est toute telle.
6764L’objet la frappe en un endroit ;
6765Ce lieu frappé s’en va tout droit,
6766Selon nous, au voisin en porter la nouvelle ;
6767Le sens de proche en proche aussitôt la reçoit ;
6768L’impression se fait : mais comment se fait-elle ?
6769Selon eux, par nécessité,
6770Sans passion, sans volonté :
6771L’animal se sent agité
6772De mouvements que le vulgaire appelle
6773Tristesse, joie, amour, plaisir, douleur cruelle,
6774Ou quelque autre de ces états.
6775Mais ce n’est point cela : ne vous y trompez pas.
6776Qu’est-ce donc ? Une montre. Et nous ? C’est autre chose.
6777Voici de la façon que Descartes l’expose ;
6778Descartes, ce mortel dont on eût fait un dieu
6779Chez les païens, et qui tient le milieu
6780Entre l’homme et l’esprit ; comme entre l’huître et l’homme
6781Le tient tel de nos gens, franche bête de somme ;
6782Voici, dis-je, comment raisonne cet auteur :
6783Sur tous les animaux, enfants du Créateur,
6784J’ai le don de penser ; et je sais que je pense.
6785Or, vous savez, Iris, de certaine science,
6786Que, quand la bête penserait,
6787La bête ne réfléchirait,
6788Sur l’objet ni sur sa pensée.
6789Descartes va plus loin, et soutient nettement
6790Qu’elle ne pense nullement.
6791Vous n’êtes point embarrassée
6792De le croire ; ni moi. Cependant, quand aux bois
6793Le bruit des cors, celui des voix,
6794N’a donné nul relâche à la fuyante proie,
6795Qu’en vain elle a mis ses efforts
6796À confondre et brouiller la voie,
6797L’animal chargé d’ans, vieux cerf, et de dix cors,
6798En suppose un plus jeune, et l’oblige, par force
6799À présenter aux chiens une nouvelle amorce.
6800Que de raisonnements pour conserver ses jours !
6801Le retour sur ses pas, les malices, les tours,
6802Et le change, et cent stratagèmes
6803Dignes des plus grands chefs, dignes d’un meilleur sort.
6804On le déchire après sa mort :
6805Ce sont tous ses honneurs suprêmes.
6806Quand la Perdrix
6807Voit ses petits
6808En danger, et n’ayant qu’une plume nouvelle,
6809Qui ne peut fuir encore par les airs le trépas,
6810Elle fait la blessée, et va traînant de l’aile,
6811Attirant le chasseur et le chien sur ses pas,
6812Détourne le danger, sauve ainsi sa famille.
6813Et puis, quand le chasseur croit que son chien la pille,
6814Elle lui dit adieu, prend sa volée, et rit
6815De l’homme, qui, confus, des yeux en vain la suit.
6816Non loin du Nord il est un monde
6817Où l’on sait que les habitants
6818Vivent, ainsi qu’aux premiers temps
6819Dans une ignorance profonde :
6820Je parle des humains ; car, quant aux animaux,
6821Ils y construisent des travaux
6822Qui des torrents grossis arrêtent le ravage,
6823Et font communiquer l’un et l’autre rivage.
6824L’édifice résiste, et dure en son entier :
6825Après un lit de bois est un lit de mortier.
6826Chaque castor agit : commune en est la tâche ;
6827Le vieux y fait marcher le jeune sans relâche,
6828Maint maître d’œuvre y court, et tient haut le bâton.
6829La République de Platon
6830Ne serait rien que l’apprentie
6831De cette famille amphibie.
6832Ils savent en hiver élever leurs maisons,
6833Passent les étangs sur des ponts,
6834Fruit de leur art, savant ouvrage ;
6835Et nos pareils ont beau le voir,
6836Jusqu’à présent tout leur savoir
6837Est de passer l’onde à la nage.
6838Que ces Castors ne soient qu’un corps vide d’esprit,
6839Jamais on ne pourra m’obliger à le croire :
6840Mais voici beaucoup plus ; écoutez ce récit,
6841Que je tiens d’un roi plein de gloire.
6842Le défenseur du Nord vous sera mon garant :
6843Je vais citer un prince aimé de la Victoire ;
6844Son nom seul est un mur à l’Empire ottoman :
6845C’est le roi polonais ; jamais un roi ne ment.
6846Il dit donc que, sur sa frontière,
6847Des animaux entre eux ont guerre de tout temps :
6848Le sang qui se transmet des pères aux enfants
6849En renouvelle la matière.
6850Ces animaux, dit-il, sont germains du renard.
6851Jamais la guerre avec tant d’art
6852Ne s’est faite parmi les hommes,
6853Non pas même au siècle où nous sommes.
6854Corps de garde avancé, vedettes, espions,
6855Embuscades, partis, et mille inventions
6856D’une pernicieuse et maudite science,
6857Fille du Styx, et mère des héros,
6858Exercent de ces animaux
6859Le bon sens et l’expérience.
6860Pour chanter leurs combats, l’Achéron nous devrait
6861Rendre Homère. Ah ! s’il le rendait,
6862Et qu’il rendît aussi le rival d’Épicure !
6863Que dirait ce dernier sur ces exemples-ci ?
6864Ce que j’ai déjà dit : qu’aux bêtes la nature
6865Peut par les seuls ressorts opérer tout ceci ;
6866Que la mémoire est corporelle ;
6867Et que, pour en venir aux exemples divers
6868Que j’ai mis en jour dans ces vers,
6869L’animal n’a besoin que d’elle.
6870L’objet, lorsqu’il revient, va dans son magasin
6871Chercher, par le même chemin,
6872L’image auparavant tracée,
6873Qui, sur les mêmes pas revient pareillement,
6874Sans le secours de la pensée,
6875Causer un même événement.
6876Nous agissons tout autrement :
6877La volonté nous détermine,
6878Non l’objet, ni l’instinct. Je parle, je chemine :
6879Je sens en moi certain agent ;
6880Tout obéit dans ma machine
6881À ce principe intelligent.
6882Il est distinct du corps, se conçoit nettement,
6883Se conçoit mieux que le corps même :
6884De tous nos mouvements c’est l’arbitre suprême.
6885Mais comment le corps l’entend-il ?
6886C’est là le point. Je vois l’outil
6887Obéir à la main : mais la main, qui la guide ?
6888Eh ! qui guide les cieux et leur course rapide !
6889Quelque ange est attaché peut-être à ces grands corps.
6890Un esprit vit en nous, et meut tous nos ressorts ;
6891L’impression se fait : le moyen, je l’ignore :
6892On ne l’apprend qu’au sein de la Divinité ;
6893Et, s’il faut en parler avec sincérité,
6894Descartes l’ignorait encore.
6895Nous et lui là-dessus nous sommes tous égaux :
6896Ce que je sais, Iris, c’est qu’en ces animaux
6897Dont je viens de citer l’exemple,
6898Cet esprit n’agit pas : l’homme seul est son temple.
6899Aussi faut-il donner à l’animal un point
6900Que la plante après tout n’a point :
6901Cependant la plante respire.
6902Mais que répondra-t-on à ce que je vais dire ?
Les deux Rats, le Renard et l’Œuf
6903Deux Rats cherchaient leur vie ; ils trouvèrent un œuf.
6904Le dîner suffisait à gens de cette espèce :
6905Il n’était pas besoin qu’ils trouvassent un bœuf.
6906Pleins d’appétit et d’allégresse,
6907Ils allaient de leur œuf manger chacun sa part,
6908Quand un quidam parut : c’était maître Renard ;
6909Rencontre incommode et fâcheuse :
6910Car comment sauver l’œuf ? Le bien empaqueter,
6911Puis des pieds de devant ensemble le porter,
6912Ou le rouler, ou le traîner,
6913C’était chose impossible autant que hasardeuse.
6914Nécessité l’ingénieuse
6915Leur fournit une invention.
6916Comme ils pouvaient gagner leur habitation,
6917L’écornifleur étant à demi-quart de lieue,
6918L’un se mit sur le dos, prit l’œuf entre ses bras,
6919Puis, malgré quelques heurts et quelques mauvais pas,
6920L’autre le traîna par la queue.
6921Qu’on m’aille soutenir, après un tel récit,
6922Que les bêtes n’ont point d’esprit.
6923Pour moi, si j’en étais le maître,
6924Je leur en donnerais aussi bien qu’aux enfants.
6925Ceux-ci pensent-ils pas dès leurs plus jeunes ans ?
6926Quelqu’un peut donc penser ne se pouvant connaître.
6927Par un exemple tout égal,
6928J’attribuerais à l’animal
6929Non point une raison selon notre manière,
6930Mais beaucoup plus aussi qu’un aveugle ressort :
6931Je subtiliserais un morceau de matière,
6932Que l’on ne pourrait plus concevoir sans effort,
6933Quintessence d’atome, extrait de la lumière,
6934Je ne sais quoi plus vif et plus mobile encore
6935Que le feu ; car enfin, si le bois fait la flamme,
6936La flamme, en s’épurant, peut-elle pas de l’âme
6937Nous donner quelque idée ? et sort-il pas de l’or
6938Des entrailles du plomb ? Je rendrais mon ouvrage
6939Capable de sentir, juger, rien davantage,
6940Et juger imparfaitement ;
6941Sans qu’un singe jamais fît le moindre argument.
6942À l’égard de nous autres hommes,
6943Je ferais notre lot infiniment plus fort ;
6944Nous aurions un double trésor :
6945L’un, cette âme pareille en tous tant que nous sommes,
6946Sages, fous, enfants, idiots,
6947Hôtes de l’Univers, sous le nom d’animaux ;
6948L’autre, encore une autre âme, entre nous et les anges
6949Commune en un certain degré ;
6950Et ce trésor à part créé
6951Suivrait parmi les airs les célestes phalanges,
6952Entrerait dans un point sans en être pressé,
6953Ne finirait jamais, quoique ayant commencé :
6954Choses réelles, quoique étranges.
6955Tant que l’enfance durerait,
6956Cette fille du Ciel en nous ne paraîtrait
6957Qu’une tendre et faible lumière :
6958L’organe étant plus fort, la raison percerait
6959Les ténèbres de la matière,
6960Qui toujours envelopperait
6961L’autre âme imparfaite et grossière.
L’Homme et la Couleuvre
6962Un Homme vit une Couleuvre :
6963« Ah ! méchante, dit-il, je m’en vais faire une œuvre
6964Agréable à tout l’Univers. »
6965À ces mots l’animal pervers
6966(C’est le Serpent que je veux dire,
6967Et non l’Homme : on pourrait aisément s’y tromper),
6968À ces mots le Serpent, se laissant attraper,
6969Est pris, mis en un sac ; et, ce qui fut le pire,
6970On résolut sa mort, fût-il coupable ou non.
6971Afin de le payer toutefois de raison,
6972L’autre lui fit cette harangue :
6973« Symbole des ingrats, être bon aux méchants,
6974C’est être sot ; meurs donc : ta colère et tes dents
6975Ne me nuiront jamais. » Le Serpent, en sa langue,
6976Reprit du mieux qu’il put : « S’il fallait condamner
6977Tous les ingrats qui sont au monde,
6978À qui pourrait-on pardonner ?
6979Toi-même tu te fais ton procès : je me fonde
6980Sur tes propres leçons ; jette les yeux sur toi.
6981Mes jours sont en tes mains, tranche-les ; ta justice,
6982C’est ton utilité, ton plaisir, ton caprice :
6983Selon ces lois, condamne-moi :
6984Mais trouve bon qu’avec franchise
6985En mourant au moins je te dise
6986Que le symbole des ingrats
6987Ce n’est point le serpent, c’est l’homme. » Ces paroles
6988Firent arrêter l’autre ; il recula d’un pas.
6989Enfin il repartit : « Tes raisons sont frivoles :
6990Je pourrais décider, car ce droit m’appartient ;
6991Mais rapportons-nous-en. – Soit fait », dit le reptile.
6992Une Vache était là ; l’on l’appelle, elle vient :
6993Le cas est proposé. « C’était chose facile :
6994Fallait-il pour cela, dit-elle, m’appeler ?
6995La Couleuvre a raison : pourquoi dissimuler ?
6996Je nourris celui-ci depuis longues années ;
6997Il n’a sans mes bienfaits passé nulles journées ;
6998Tout n’est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants
6999Le font à la maison revenir les mains pleines :
7000Même j’ai rétabli sa santé, que les ans
7001Avaient altérée ; et mes peines
7002Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin.
7003Enfin me voilà vieille : il me laisse en un coin
7004Sans herbe : s’il voulait encore me laisser paître !
7005Mais je suis attachée : et, si j’eusse eu pour maître
7006Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin
7007L’ingratitude ? Adieu : j’ai dit ce que je pense. »
7008L’Homme, tout étonné d’une telle sentence,
7009Dit au Serpent : « Faut-il croire ce qu’elle dit ?
7010C’est une radoteuse ; elle a perdu l’esprit.
7011Croyons ce Bœuf. – Croyons », dit la rampante bête.
7012Ainsi dit, ainsi fait. Le Bœuf vient à pas lents.
7013Quand il eut ruminé tout le cas en sa tête,
7014Il dit « que du labeur des ans
7015Pour nous seuls il portait les soins les plus pesants,
7016Parcourant sans cesser ce long cercle de peines
7017Qui, revenant sur soi, ramenait dans nos plaines
7018Ce que Cérès nous donne, et vend aux animaux ;
7019Que cette suite de travaux
7020Pour récompense avait, de tous tant que nous sommes,
7021Force coups, peu de gré : puis, quand il était vieux,
7022On croyait l’honorer chaque fois que les hommes
7023Achetaient de son sang l’indulgence des Dieux. »
7024Ainsi parla le Bœuf. L’Homme dit : « Faisons taire
7025Cet ennuyeux déclamateur :
7026Il cherche de grands mots, et vient ici se faire,
7027Au lieu d’arbitre, accusateur.
7028Je le récuse aussi. » L’Arbre étant pris pour juge,
7029Ce fut bien pis encore. « Il servait de refuge
7030Contre le chaud, la pluie, et la fureur des vents ;
7031Pour nous seuls il ornait les jardins et les champs :
7032L’ombrage n’était pas le seul bien qu’il sût faire ;
7033Il courbait sous les fruits. Cependant pour salaire
7034Un rustre l’abattait : c’était là son loyer ;
7035Quoique, pendant tout l’an, libéral il nous donne
7036Ou des fleurs au printemps, ou du fruit en automne ;
7037L’ombre l’été, l’hiver les plaisirs du foyer.
7038Que ne l’émondait-on, sans prendre la cognée ?
7039De son tempérament il eût encore vécu. »
7040L’Homme, trouvant mauvais que l’on l’eût convaincu,
7041Voulut à toute force avoir cause gagnée.
7042« Je suis bien bon, dit-il, d’écouter ces gens-là ! »
7043Du sac et du Serpent aussitôt il donna
7044Contre les murs, tant qu’il tua la bête.
7045On en use ainsi chez les grands :
7046La raison les offense ; ils se mettent en tête
7047Que tout est né pour eux, quadrupèdes, et gens,
7048Et serpents.
7049Si quelqu’un desserre les dents,
7050C’est un sot. J’en conviens : mais que faut-il donc faire ?
7051Parler de loin ou bien se taire.
La Tortue et les deux Canards
7052Une Tortue était, à la tête légère,
7053Qui, lasse de son trou, voulut voir le pays,
7054Volontiers on fait cas d’une terre étrangère ;
7055Volontiers gens boiteux haïssent le logis.
7056Deux Canards, à qui la commère
7057Communiqua ce beau dessein,
7058Lui dirent qu’ils avaient de quoi la satisfaire :
7059« Voyez-vous ce large chemin ?
7060Nous vous voiturerons, par l’air, en Amérique :
7061Vous verrez mainte république,
7062Maint royaume, maint peuple : et vous profiterez
7063Des différentes mœurs que vous remarquerez.
7064Ulysse en fit autant. » On ne s’attendait guère
7065De voir Ulysse en cette affaire.
7066La Tortue écouta la proposition.
7067Marché fait, les oiseaux forgent une machine
7068Pour transporter la pèlerine.
7069Dans la gueule, en travers, on lui passe un bâton.
7070« Serrez bien, dirent-ils ; gardez de lâcher prise. »
7071Puis chaque Canard prend ce bâton par un bout.
7072La Tortue enlevée, on s’étonne partout
7073De voir aller en cette guise
7074L’animal lent et sa maison,
7075Justement au milieu de l’un et l’autre oison.
7076« Miracle ! criait-on : venez voir dans les nues
7077Passer la reine des tortues.
7078– La reine ! vraiment oui : je la suis en effet ;
7079Ne vous en moquez point. » Elle eût beaucoup mieux fait
7080De passer son chemin sans dire aucune chose ;
7081Car, lâchant le bâton en desserrant les dents,
7082Elle tombe, elle crève aux pieds des regardants.
7083Son indiscrétion de sa perte fut cause.
7084Imprudence, babil, et sotte vanité,
7085Et vaine curiosité,
7086Ont ensemble étroit parentage.
7087Ce sont enfants tous d’un lignage.
Les Poissons et le Cormoran
7088Il n’était point d’étang dans tout le voisinage
7089Qu’un Cormoran n’eût mis à contribution :
7090Viviers et réservoirs lui payaient pension.
7091Sa cuisine allait bien : mais, lorsque le long âge
7092Eut glacé le pauvre animal,
7093La même cuisine alla mal.
7094Tout Cormoran se sert de pourvoyeur lui-même.
7095Le nôtre, un peu trop vieux pour voir au fond des eaux,
7096N’ayant ni filets ni réseaux,
7097Souffrait une disette extrême.
7098Que fit-il ? Le besoin, docteur en stratagème,
7099Lui fournit celui-ci. Sur le bord d’un étang
7100Cormoran vit une écrevisse.
7101« Ma commère, dit-il, allez tout à l’instant
7102Porter un avis important
7103À ce peuple : il faut qu’il périsse ;
7104Le maître de ce lieu dans huit jours pêchera. »
7105L’Écrevisse en hâte s’en va
7106Conter le cas. Grande est l’émeute.
7107On court, on s’assemble, on députe
7108À l’oiseau : « Seigneur Cormoran,
7109D’où vous vient cet avis ? Quel est votre garant ?
7110Êtes-vous sûr de cette affaire ?
7111N’y savez-vous remède ? Et qu’est-il bon de faire ?
7112– Changer de lieu, dit-il. – Comment le ferons-nous ?
7113– N’en soyez point en soin : je vous porterai tous,
7114L’un après l’autre, en ma retraite.
7115Nul que Dieu seul et moi n’en connaît les chemins :
7116Il n’est demeure plus secrète.
7117Un vivier que Nature y creusa de ses mains,
7118Inconnu des traîtres humains,
7119Sauvera votre république. »
7120On le crut. Le peuple aquatique
7121L’un après l’autre fut porté
7122Sous ce rocher peu fréquenté.
7123Là, Cormoran le bon apôtre,
7124Les ayant mis en un endroit
7125Transparent, peu creux, fort étroit,
7126Vous les prenait sans peine, un jour l’un, un jour l’autre ;
7127Il leur apprit à leurs dépens
7128Que l’on ne doit jamais avoir de confiance
7129En ceux qui sont mangeurs de gens.
7130Ils y perdirent peu, puisque l’humaine engeance
7131En aurait aussi bien croqué sa bonne part.
7132Qu’importe qui vous mange, homme ou loup ; toute panse
7133Me paraît une à cet égard :
7134Un jour plus tôt, un jour plus tard,
7135Ce n’est pas grande différence.
L’Enfouisseur et son Compère
7136Un pince-maille avait tant amassé
7137Qu’il ne savait où loger sa finance.
7138L’avarice, compagne et sœur de l’ignorance,
7139Le rendait fort embarrassé
7140Dans le choix d’un dépositaire ;
7141Car il en voulait un, et voici sa raison :
7142« L’objet tente ; il faudra que ce monceau s’altère,
7143Si je le laisse à la maison :
7144Moi-même de mon bien je serai le larron.
7145– Le larron ? Quoi ? jouir, c’est se voler soi-même !
7146Mon ami, j’ai pitié de ton erreur extrême ;
7147Apprends de moi cette leçon :
7148Le bien n’est bien qu’en tant que l’on s’en peut défaire ;
7149Sans cela c’est un mal. Veux-tu le réserver
7150Pour un âge et des temps qui n’en ont plus que faire ?
7151La peine d’acquérir, le soin de conserver,
7152Ôtent le prix à l’or, qu’on croit si nécessaire. »
7153Pour se décharger d’un tel soin,
7154Notre homme eût pu trouver des gens sûrs au besoin.
7155Il aima mieux la terre ; et, prenant son compère,
7156Celui-ci l’aide. Ils vont enfouir le trésor.
7157Au bout de quelque temps l’homme va voir son or ;
7158Il ne retrouva que le gîte.
7159Soupçonnant à bon droit le compère, il va vite
7160Lui dire : « Apprêtez-vous ; car il me reste encore
7161Quelques deniers : je veux les joindre à l’autre masse. »
7162Le compère aussitôt va remettre en sa place
7163L’argent volé, prétendant bien
7164Tout reprendre à la fois sans qu’il y manquât rien.
7165Mais, pour ce coup, l’autre fut sage :
7166Il retint tout chez lui, résolu de jouir,
7167Plus n’entasser, plus n’enfouir ;
7168Et le pauvre voleur, ne trouvant plus son gage,
7169Pensa tomber de sa hauteur.
7170Il n’est pas malaisé de tromper un trompeur.
Le Loup et les Bergers
7171Un Loup rempli d’humanité
7172(S’il en est de tels dans le monde)
7173Fit un jour sur sa cruauté,
7174Quoiqu’il ne l’exerçât que par nécessité,
7175Une réflexion profonde.
7176« Je suis haï, dit-il ; et de qui ? de chacun.
7177Le loup est l’ennemi commun :
7178Chiens, chasseurs, villageois, s’assemblent pour sa perte ;
7179Jupiter est là-haut étourdi de leurs cris :
7180C’est par là que de loups l’Angleterre est déserte :
7181On y mit notre tête à prix.
7182Il n’est hobereau qui ne fasse
7183Contre nous tels bans publier ;
7184Il n’est marmot osant crier
7185Que du Loup aussitôt sa mère ne menace.
7186Le tout pour un âne rogneux,
7187Pour un mouton pourri, pour quelque chien hargneux,
7188Dont j’aurai passé mon envie.
7189Et bien ! ne mangeons plus de chose ayant eu vie ;
7190Paissons l’herbe, broutons, mourons de faim plutôt.
7191Est-ce une chose si cruelle ?
7192Vaut-il mieux s’attirer la haine universelle ? »
7193Disant ces mots, il vit des Bergers, pour leur rôt,
7194Mangeant un agneau cuit en broche.
7195« Oh ! oh ! dit-il, je me reproche
7196Le sang de cette gent : voilà ses gardiens
7197S’en repaissant eux et leurs chiens ;
7198Et moi, Loup, j’en ferai scrupule ?
7199Non ; par tous les Dieux ! non ; je serais ridicule :
7200Thibaut l’agnelet passera
7201Sans qu’à la broche je le mette,
7202Et non seulement lui, mais la mère qu’il tette,
7203Et le père qui l’engendra. »
7204Ce Loup avait raison. Est-il dit qu’on nous voie
7205Faire festin de toute proie,
7206Manger les animaux ; et nous les réduirons
7207Aux mets de l’âge d’or autant que nous pourrons ?
7208Ils n’auront ni croc ni marmite ?
7209Bergers, Bergers, le Loup n’a tort
7210Que quand il n’est pas le plus fort :
7211Voulez-vous qu’il vive en ermite ?
L’Araignée et l’Hirondelle
7212Ô Jupiter, qui sus de ton cerveau,
7213Par un secret d’accouchement nouveau,
7214Tirer Pallas, jadis, mon ennemie,
7215Entends ma plainte une fois en ta vie.
7216Progné me vient enlever les morceaux ;
7217Caracolant, frisant l’air et les eaux,
7218Elle me prend mes mouches à ma porte :
7219Miennes je puis les dire ; et mon réseau
7220En serait plein sans ce maudit oiseau :
7221Je l’ai tissu de matière assez forte. »
7222Ainsi, d’un discours insolent,
7223Se plaignait l’Araignée, autrefois tapissière,
7224Et qui lors étant filandière,
7225Prétendait enlacer tout insecte volant.
7226La sœur de Philomèle, attentive à sa proie,
7227Malgré le bestion, happait mouches dans l’air,
7228Pour ses petits, pour elle, impitoyable joie,
7229Que ses enfants gloutons, d’un bec toujours ouvert,
7230D’un ton demi-formé, bégayante couvée,
7231Demandaient par des cris encore mal entendus.
7232La pauvre Aragne, n’ayant plus
7233Que la tête et les pieds, artisans superflus,
7234Se vit elle-même enlevée :
7235L’Hirondelle, en passant, emporta toile, et tout,
7236Et l’animal pendant au bout.
7237Jupin pour chaque état mit deux tables au monde :
7238L’adroit, le vigilant, et le fort sont assis
7239À la première ; et les petits
7240Mangent leur reste à la seconde.
La Perdrix et les Coqs
7241Parmi de certains Coqs, incivils, peu galants,
7242Toujours en noise, et turbulents,
7243Une Perdrix était nourrie.
7244Son sexe, et l’hospitalité,
7245De la part de ces Coqs, peuple à l’amour porté
7246Lui faisaient espérer beaucoup d’honnêteté :
7247Ils feraient les honneurs de la ménagerie.
7248Ce peuple cependant, fort souvent en furie,
7249Pour la dame étrangère ayant peu de respect,
7250Lui donnait fort souvent d’horribles coups de bec.
7251D’abord elle en fut affligée ;
7252Mais, sitôt qu’elle eut vu cette troupe enragée
7253S’entre-battre elle-même et se percer les flancs,
7254Elle se consola. « Ce sont leurs mœurs, dit-elle ;
7255Ne les accusons point, plaignons plutôt ces gens :
7256Jupiter sur un seul modèle
7257N’a pas formé tous les esprits ;
7258Il est des naturels de coqs et de perdrix.
7259S’il dépendait de moi, je passerais ma vie
7260En plus honnête compagnie.
7261Le maître de ces lieux en ordonne autrement ;
7262Il nous prend avec des tonnelles,
7263Nous loge avec des coqs, et nous coupe les ailes :
7264C’est de l’homme qu’il faut se plaindre seulement.
Le Chien à qui on a coupé les oreilles
7265« Qu’ai-je fait pour me voir ainsi
7266Mutilé par mon propre Maître ?
7267Le bel état où me voici !
7268Devant les autres chiens oserai-je paraître ?
7269Ô rois des animaux, ou plutôt leurs tyrans,
7270Qui vous ferait choses pareilles ? »
7271Ainsi criait Mouflar, jeune dogue ; et les gens
7272Peu touchés de ses cris douloureux et perçants,
7273Venaient de lui couper sans pitié les oreilles.
7274Mouflar y croyait perdre. Il vit avec le temps
7275Qu’il y gagnait beaucoup ; car étant de nature
7276À piller ses pareils, mainte mésaventure
7277L’aurait fait retourner chez lui
7278Avec cette partie en cent lieues altérée :
7279Chien hargneux a toujours l’oreille déchirée.
7280Le moins qu’on peut laisser de prise aux dents d’autrui,
7281C’est le mieux. Quand on n’a qu’un endroit à défendre,
7282On le munit, de peur d’esclandre.
7283Témoin maître Mouflar armé d’un gorgerin,
7284Du reste ayant d’oreille autant que sur ma main ;
7285Un loup n’eût su par où le prendre.
Le Berger et le Roi
7286Deux démons à leur gré partagent notre vie,
7287Et de son patrimoine ont chassé la raison ;
7288Je ne vois point de cœur qui ne leur sacrifie :
7289Si vous me demandez leur état et leur nom,
7290J’appelle l’un, Amour, et l’autre Ambition.
7291Cette dernière étend le plus loin son empire ;
7292Car même elle entre dans l’amour.
7293Je le ferais bien voir ; mais mon but est de dire
7294Comme un Roi fit venir un Berger à sa cour.
7295Le conte est du bon temps, non du siècle où nous sommes.
7296Ce Roi vit un troupeau qui couvrait tous les champs,
7297Bien broutant, en bon corps, rapportant tous les ans,
7298Grâce aux soins du Berger, de très notables sommes.
7299Le Berger plut au Roi par ces soins diligents.
7300« Tu mérites, dit-il, d’être pasteur de gens :
7301Laisse là tes moutons, viens conduire des hommes ;
7302Je te fais juge souverain. »
7303Voilà notre Berger la balance à la main.
7304Quoiqu’il n’eût guère vu d’autres gens qu’un ermite,
7305Son troupeau, ses mâtins, le loup, et puis c’est tout,
7306Il avait du bon sens ; le reste vient ensuite :
7307Bref, il en vint fort bien à bout.
7308L’ermite son voisin accourut pour lui dire :
7309« Veillé-je ? et n’est-ce point un songe que je vois ?
7310Vous, favori ! vous, grand ! Défiez-vous des rois ;
7311Leur faveur est glissante : on s’y trompe ; et le pire
7312C’est qu’il en coûte cher : de pareilles erreurs
7313Ne produisent jamais que d’illustres malheurs.
7314Vous ne connaissez pas l’attrait qui vous engage :
7315Je vous parle en ami, craignez tout. » L’autre rit,
7316Et notre ermite poursuivit :
7317« Voyez combien déjà la cour vous rend peu sage.
7318Je crois voir cet aveugle à qui, dans un voyage,
7319Un serpent engourdi de froid
7320Vint s’offrir sous la main : il le prit pour un fouet ;
7321Le sien s’était perdu, tombant de sa ceinture.
7322Il rendait grâce au Ciel de l’heureuse aventure,
7323Quand un passant cria : « Que tenez-vous ! ô Dieux !
7324« Jetez cet animal traître et pernicieux,
7325« Ce serpent. – C’est un fouet. – C’est un serpent, vous dis-je.
7326« À me tant tourmenter quel intérêt m’oblige ?
7327« Prétendez-vous garder ce trésor ? – Pourquoi non ?
7328« Mon fouet était usé ; j’en retrouve un fort bon :
7329Vous n’en parlez que par envie. »
7330L’aveugle enfin ne le crut pas,
7331Il en perdit bientôt la vie :
7332L’animal dégourdi piqua son homme au bras.
7333Quant à vous, j’ose vous prédire
7334Qu’il vous arrivera quelque chose de pire.
7335– Eh ! que me saurait-il arriver que la mort ?
7336– Mille dégoûts viendront », dit le prophète ermite.
7337Il en vint en effet ; l’ermite n’eut pas tort.
7338Mainte peste de cour fit tant, par maint ressort,
7339Que la candeur du juge, ainsi que son mérite,
7340Furent suspects au Prince. On cabale, on suscite
7341Accusateurs, et gens grevés par ses arrêts.
7342« De nos biens, dirent-ils, il s’est fait un palais. »
7343Le Prince voulut voir ces richesses immenses.
7344Il ne trouva partout que médiocrité,
7345Louanges du désert et de la pauvreté ;
7346C’étaient là ses magnificences.
7347« Son fait, dit-on, consiste en des pierres de prix :
7348Un grand coffre en est plein, fermé de dix serrures. »
7349Lui-même ouvrit ce coffre, et rendit bien surpris
7350Tous les machineurs d’impostures.
7351Le coffre étant ouvert, on y vit des lambeaux,
7352L’habit d’un gardeur de troupeaux,
7353Petit chapeau, jupon, panetière, houlette,
7354Et, je pense aussi sa musette.
7355« Doux trésors, ce dit-il, chers gages, qui jamais
7356N’attirâtes sur vous l’envie et le mensonge,
7357Je vous reprends : sortons de ces riches palais
7358Comme l’on sortirait d’un songe.
7359Sire, pardonnez-moi cette exclamation :
7360J’avais prévu ma chute en montant sur le faîte.
7361Je m’y suis trop complu : mais qui n’a dans la tête
7362Un petit grain d’ambition ? »
Les Poissons et le Berger qui joue de la flûte
7363Tircis, qui pour la seule Annette
7364Faisait résonner les accords
7365D’une voix et d’une musette
7366Capables de toucher les morts,
7367Chantait un jour le long des bords
7368D’une onde arrosant des prairies,
7369Dont Zéphyr habitait les campagnes fleuries.
7370Annette cependant à la ligne pêchait ;
7371Mais nul poisson ne s’approchait ;
7372La Bergère perdait ses peines.
7373Le Berger, qui, par ses chansons,
7374Eût attiré des inhumaines,
7375Crut, et crut mal, attirer des poissons.
7376Il leur chanta ceci : « Citoyens de cette onde,
7377Laissez votre Naïade en sa grotte profonde.
7378Venez voir un objet mille fois plus charmant.
7379Ne craignez point d’entrer aux prisons de la Belle ;
7380Ce n’est qu’à nous qu’elle est cruelle.
7381Vous serez traités doucement,
7382On n’en veut point à votre vie :
7383Un vivier vous attend, plus clair que fin cristal ;
7384Et, quand à quelques-uns l’appât serait fatal,
7385Mourir des mains d’Annette est un sort que j’envie. »
7386Ce discours éloquent ne fit pas grand effet ;
7387L’auditoire était sourd aussi bien que muet :
7388Tircis eut beau prêcher. Ses paroles miellées
7389S’en étant aux vents envolées,
7390Il tendit un long rets. Voilà les poissons pris ;
7391Voilà les poissons mis aux pieds de la Bergère.
7392Ô vous, pasteurs d’humains et non pas de brebis,
7393Rois, qui croyez gagner par raisons les esprits
7394D’une multitude étrangère,
7395Ce n’est jamais par là que l’on en vient à bout ;
7396Il y faut une autre manière :
7397Servez-vous de vos rets, la puissance fait tout.
Les deux Perroquets, le Roi et son fils
7398Deux perroquets, l’un père et l’autre fils,
7399Du rôt d’un Roi faisaient leur ordinaire ;
7400Deux demi-dieux, l’un fils et l’autre père,
7401De ces oiseaux faisaient leurs favoris.
7402L’âge liait une amitié sincère
7403Entre ces gens : les deux pères s’aimaient ;
7404Les deux enfants, malgré leur cœur frivole,
7405L’un avec l’autre aussi s’accoutumaient,
7406Nourris ensemble, et compagnons d’école.
7407C’était beaucoup d’honneur au jeune Perroquet ;
7408Car l’enfant était prince, et son père monarque.
7409Par le tempérament que lui donna la Parque,
7410Il aimait les oiseaux. Un moineau fort coquet,
7411Et le plus amoureux de toute la province,
7412Faisait aussi sa part des délices du Prince.
7413Ces deux rivaux un jour ensemble se jouant,
7414Comme il arrive aux jeunes gens,
7415Le jeu devint une querelle.
7416Le passereau, peu circonspect,
7417S’attira de tels coups de bec,
7418Que demi-mort et traînant l’aile,
7419On crut qu’il n’en pourrait guérir
7420Le Prince indigné fit mourir
7421Son Perroquet. Le bruit en vint au père.
7422L’infortuné vieillard crie et se désespère,
7423Le tout en vain ; ses cris sont superflus ;
7424L’oiseau parleur est déjà dans la barque ;
7425Pour dire mieux, l’oiseau ne parlant plus
7426Fait qu’en fureur sur le Fils du Monarque
7427Son père s’en va fondre, et lui crève les yeux.
7428Il se sauve aussitôt, et choisit pour asile
7429Le haut d’un pin : là, dans le sein des Dieux,
7430Il goûte sa vengeance en lieu sûr et tranquille.
7431Le Roi lui-même y court, et dit pour l’attirer :
7432« Ami, reviens chez moi ; que nous sert de pleurer ?
7433Haine, vengeance, et deuil, laissons tout à la porte.
7434Je suis contraint de déclarer,
7435Encor que ma douleur soit forte,
7436Que le tort vient de nous ; mon fils fut l’agresseur ;
7437Mon fils ! non ; c’est le Sort qui du coup est l’auteur.
7438La Parque avait écrit de tout temps en son livre,
7439Que l’un de nos enfants devait cesser de vivre,
7440L’autre de voir, par ce malheur.
7441Consolons-nous tous deux, et reviens dans ta cage. »
7442Le Perroquet dit : « Sire Roi,
7443Crois-tu qu’après un tel outrage
7444Je me doive fier à toi ?
7445Tu m’allègues le Sort : prétends-tu, par ta foi,
7446Me leurrer de l’appât d’un profane langage ?
7447Mais que la Providence, ou bien que le Destin,
7448Règle les affaires du monde,
7449Il est écrit là-haut qu’au faîte de ce pin
7450Ou dans quelque forêt profonde,
7451J’achèverai mes jours loin du fatal objet
7452Qui doit t’être un juste sujet
7453De haine et de fureur. Je sais que la vengeance
7454Est un morceau de roi ; car vous vivez en dieux.
7455Tu veux oublier cette offense ;
7456Je le crois : cependant il me faut, pour le mieux,
7457Éviter ta main et tes yeux.
7458Sire Roi mon ami ; va-t’en, tu perds ta peine :
7459Ne me parle point de retour ;
7460L’absence est aussi bien un remède à la haine
7461Qu’un appareil contre l’amour. »
La Lionne et l’Ourse
7462Mère Lionne avait perdu son faon :
7463Un chasseur l’avait pris. La pauvre infortunée
7464Poussait un tel rugissement
7465Que toute la forêt était importunée.
7466La nuit ni son obscurité,
7467Son silence, et ses autres charmes,
7468De la reine des bois n’arrêtait les vacarmes :
7469Nul animal n’était du sommeil visité.
7470L’Ourse enfin lui dit : « Ma commère,
7471Un mot sans plus : tous les enfants
7472Qui sont passés entre vos dents
7473N’avaient-ils ni père ni mère ?
7474– Ils en avaient. – S’il est ainsi,
7475Et qu’aucun de leur mort n’ait nos têtes rompues,
7476Si tant de mères se sont tues,
7477Que ne vous taisez-vous aussi ?
7478– Moi, me taire ! moi, malheureuse !
7479Ah ! j’ai perdu mon fils ? il me faudra traîner
7480Une vieillesse douloureuse !
7481– Dites-moi, qui vous force à vous y condamner ?
7482– Hélas ! c’est le Destin qui me hait. – Ces paroles
7483Ont été de tout temps en la bouche de tous. »
7484Misérables humains, ceci s’adresse à vous.
7485Je n’entends résonner que des plaintes frivoles.
7486Quiconque, en pareil cas se croit haï des Cieux,
7487Qu’il considère Hécube, il rendra grâce aux Dieux.
Les deux Aventuriers et le Talisman
7488Aucun chemin de fleurs ne conduit à la gloire.
7489Je n’en veux pour témoin qu’Hercule et ses travaux :
7490Ce dieu n’a guère de rivaux :
7491J’en vois peu dans la fable, encore moins dans l’histoire.
7492En voici pourtant un, que de vieux talismans
7493Firent chercher fortune au pays des romans.
7494Il voyageait de compagnie ;
7495Son camarade et lui trouvèrent un poteau
7496Ayant au haut cet écriteau :
7497« Seigneur Aventurier, s’il te prend quelque envie
7498« De voir ce que n’a vu nul chevalier errant,
7499« Tu n’as qu’à passer ce torrent ;
7500« Puis, prenant dans tes bras un éléphant de pierre
7501« Que tu verras couché par terre,
7502« Le porter, d’une haleine, au sommet de ce mont
7503« Qui menace les cieux de son superbe front. »
7504L’un des deux chevaliers saigna du nez. « Si l’onde
7505Est rapide autant que profonde,
7506Dit-il, et supposé qu’on la puisse passer,
7507Pourquoi de l’éléphant s’aller embarrasser ?
7508Quelle ridicule entreprise !
7509Le sage l’aura fait par tel art et de guise
7510Qu’on le pourra porter peut-être quatre pas :
7511Mais jusqu’au haut du mont, d’une haleine, il n’est pas
7512Au pouvoir d’un mortel ; à moins que la figure
7513Ne soit d’un éléphant nain, pygmée, avorton,
7514Propre à mettre au bout d’un bâton :
7515Auquel cas, où l’honneur d’une telle aventure ?
7516On nous veut attraper dedans cette écriture ;
7517Ce sera quelque énigme à tromper un enfant :
7518C’est pourquoi je vous laisse avec votre enfant. »
7519Le raisonneur parti, l’aventureux se lance,
7520Les yeux clos, à travers cette eau.
7521Ni profondeur ni violence
7522Ne purent l’arrêter ; et, selon l’écriteau,
7523Il vit son éléphant couché sur l’autre rive.
7524Il le prend, il l’emporte, au haut du mont arrive,
7525Rencontre une esplanade, et puis une cité.
7526Un cri par l’éléphant est aussitôt jeté :
7527Le peuple aussitôt sort en armes.
7528Tout autre aventurier au bruit de ces alarmes,
7529Aurait fui : celui-ci, loin de tourner le dos
7530Veut vendre au moins sa vie, et mourir en héros.
7531Il fut tout étonné d’ouïr cette cohorte
7532Le proclamer monarque au lieu de son roi mort.
7533Il ne se fit prier que de la bonne sorte ;
7534Encore que le fardeau fût, dit-il, un peu fort.
7535Sixte en disait autant quand on le fit saint Père :
7536(Serait-ce bien une misère
7537Que d’être pape ou d’être roi ?)
7538On reconnut bientôt son peu de bonne foi.
7539Fortune aveugle suit aveugle hardiesse.
7540Le sage quelquefois fait bien d’exécuter
7541Avant que de donner le temps à la sagesse
7542D’envisager le fait, et sans la consulter.
Les Lapins
7543Discours à M. le Duc de la Rochefoucault
7544Je me suis souvent dit, voyant de quelle sorte
7545L’homme agit, et qu’il se comporte
7546En mille occasions, comme les animaux :
7547« Le roi de ces gens-là n’a pas moins de défauts
7548Que ses sujets ; et la Nature
7549A mis dans chaque créature
7550Quelque grain d’une masse où puisent les esprits :
7551J’entends les esprits corps, et pétris de matière.
7552Je vais prouver ce que je dis. »
7553À l’heure de l’affût, soit lorsque la lumière
7554Précipite ses traits dans l’humide séjour,
7555Soit lorsque le soleil rentre dans sa carrière,
7556Et que, n’étant plus nuit, il n’est pas encore jour,
7557Au bord de quelque bois sur un arbre je grimpe ;
7558Et nouveau Jupiter, du haut de cet olympe,
7559Je foudroie à discrétion,
7560Un lapin qui n’y pensait guère.
7561Je vois fuir aussitôt toute la nation
7562Des lapins, qui, sur la bruyère,
7563L’œil éveillé, l’oreille au guet,
7564S’égayaient, et de thym parfumaient leur banquet.
7565Le bruit du coup fait que la bande
7566S’en va chercher sa sûreté
7567Dans la souterraine cité :
7568Mais le danger s’oublie, et cette peur si grande
7569S’évanouit bientôt. Je revois les lapins
7570Plus gais qu’auparavant, revenir sous mes mains.
7571Ne reconnaît-on pas en cela les humains ?
7572Dispersés par quelque orage,
7573À peine ils touchent le port,
7574Qu’ils vont hasarder encore
7575Même vent, même naufrage ;
7576Vrais lapins, on les revoit
7577Sous les mains de la Fortune.
7578Joignons à cet exemple une chose commune.
7579Quand des chiens étrangers passent par quelque endroit
7580Qui n’est pas de leur détroit,
7581Je laisse à penser quelle fête !
7582Les chiens du lieu, n’ayants en tête
7583Qu’un intérêt de gueule, à cris, à coups de dents,
7584Vous accompagnent ces passants
7585Jusqu’aux confins du territoire.
7586Un intérêt de biens, de grandeur, et de gloire,
7587Aux gouverneurs d’États, à certains courtisans,
7588À gens de tous métiers en fait tout autant faire.
7589On nous voit tous, pour l’ordinaire,
7590Piller le survenant, nous jeter sur sa peau.
7591La coquette et l’auteur sont de ce caractère :
7592Malheur à l’écrivain nouveau !
7593Le moins de gens qu’on peut à l’entour du gâteau,
7594C’est le droit du jeu, c’est l’affaire.
7595Cent exemples pourraient appuyer mon discours ;
7596Mais les ouvrages les plus courts
7597Sont toujours les meilleurs. En cela j’ai pour guide
7598Tous les maîtres de l’art, et tiens qu’il faut laisser
7599Dans les plus beaux sujets quelque chose à penser :
7600Ainsi ce discours doit cesser.
7601Vous qui m’avez donné ce qu’il a de solide,
7602Et dont la modestie égale la grandeur,
7603Qui ne pûtes jamais écouter sans pudeur
7604La louange la plus permise,
7605La plus juste et la mieux acquise,
7606Vous enfin, dont à peine ai-je encore obtenu
7607Que votre nom reçût ici quelques hommages,
7608Du temps et des censeurs défendant mes ouvrages,
7609Comme un nom qui, des ans et des peuples connu,
7610Fait honneur à la France, en grands noms plus féconde
7611Qu’aucun climat de l’Univers,
7612Permettez-moi du moins d’apprendre à tout le monde
7613Que vous m’avez donné le sujet de ces vers.
Le Marchand, le Gentilhomme, le Pâtre, et le Fils de roi
7614Quatre chercheurs de nouveaux mondes,
7615Presque nus échappés à la fureur des ondes,
7616Un Trafiquant, un Noble, un Pâtre, un Fils de Roi,
7617Réduits au sort de Bélisaire,
7618Demandaient aux passants de quoi
7619Pouvoir soulager leur misère.
7620De raconter quel sort les avait assemblés,
7621Quoique sous divers points tous quatre ils fussent nés,
7622C’est un récit de longue haleine.
7623Ils s’assirent enfin au bord d’une fontaine :
7624Là le conseil se tint entre les pauvres gens.
7625Le Prince s’étendit sur le malheur des grands.
7626Le Pâtre fut d’avis qu’éloignant la pensée
7627De leur aventure passée,
7628Chacun fit de son mieux, et s’appliquât au soin
7629De pourvoir au commun besoin.
7630« La plainte, ajouta-t-il, guérit-elle son homme ?
7631Travaillons : c’est de quoi nous mener jusqu’à Rome. »
7632Un Pâtre ainsi parler ! Ainsi parler ; croit-on
7633Que le Ciel n’ait donné qu’aux têtes couronnées
7634De l’esprit et de la raison,
7635Et que de tout berger, comme de tout mouton,
7636Les connaissances soient bornées ?
7637L’avis de celui-ci fut d’abord trouvé bon
7638Par les trois échoués au bord de l’Amérique.
7639L’un, c’était le Marchand, savait l’arithmétique :
7640« À tant par mois, dit-il, j’en donnerai leçon.
7641– J’enseignerai la politique »,
7642Reprit le Fils de roi. Le Noble poursuivit :
7643« Moi, je sais le blason ; j’en veux tenir école. »
7644Comme si, devers l’Inde, on eût eu dans l’esprit,
7645La sotte vanité de ce jargon frivole !
7646Le Pâtre dit : « Amis, vous parlez bien ; mais quoi !
7647Le mois a trente jours ; jusqu’à cette échéance
7648Jeûnerons-nous, par votre foi ?
7649Vous me donnez une espérance
7650Belle, mais éloignée ; et cependant j’ai faim.
7651Qui pourvoira de nous au dîner de demain ?
7652Ou plutôt sur quelle assurance
7653Fondez-vous, dites-moi, le souper d’aujourd’hui ?
7654Avant tout autre, c’est celui
7655Dont il s’agit. Votre science
7656Est courte là-dessus : ma main y suppléera. »
7657À ces mots, le Pâtre s’en va
7658Dans un bois : il y fit des fagots, dont la vente,
7659Pendant cette journée et pendant la suivante,
7660Empêcha qu’un long jeûne à la fin ne fit tant
7661Qu’ils allassent là-bas exercer leur talent.
7662Je conclus de cette aventure,
7663Qu’il ne faut pas tant d’art pour conserver ses jours,
7664Et grâce aux dons de la Nature,
7665La main est le plus sûr et le plus prompt secours.
Livre onzième
Le Lion
7666Sultan Léopard autrefois
7667Eut, ce dit-on, par mainte aubaine,
7668Force bœufs dans ses prés, force cerfs dans ses bois,
7669Force moutons parmi la plaine.
7670Il naquit un Lion dans la forêt prochaine.
7671Après les compliments et d’une et d’autre part,
7672Comme entre grands il se pratique,
7673Le Sultan fit venir son vizir le Renard,
7674Vieux routier, et bon politique.
7675« Tu crains, ce lui dit-il, Lionceau mon voisin ;
7676Son père est mort ; que peut-il faire ?
7677Plains plutôt le pauvre orphelin.
7678Il a chez lui plus d’une affaire,
7679Et devra beaucoup au Destin,
7680S’il garde ce qu’il a, sans tenter de conquête. »
7681Le Renard dit, branlant la tête :
7682« Tels orphelins, Seigneur, ne me font point pitié ;
7683Il faut de celui-ci conserver l’amitié,
7684Ou s’efforcer de le détruire
7685Avant que la griffe et la dent
7686Lui soit crue, et qu’il soit en état de nous nuire.
7687N’y perdez pas un seul moment.
7688J’ai fait son horoscope : il croîtra par la guerre ;
7689Ce sera le meilleur lion
7690Pour ses amis, qui soit sur terre :
7691Tâchez donc d’en être ; sinon
7692Tâchez de l’affaiblir. » La harangue fut vaine.
7693Le Sultan dormait lors ; et dedans son domaine
7694Chacun dormait aussi, bêtes, gens : tant qu’enfin
7695Le Lionceau devient vrai Lion. Le tocsin
7696Sonne aussitôt sur lui ; l’alarme se promène
7697De toutes parts ; et le vizir,
7698Consulté là-dessus, dit avec un soupir :
7699« Pourquoi l’irritez-vous ? La chose est sans remède.
7700En vain nous appelons mille gens à notre aide :
7701Plus ils sont, plus il coûte ; et je ne les tiens bons
7702Qu’à manger leur part des moutons.
7703Apaisez le Lion : seul il passe en puissance
7704Ce monde d’alliés vivants sur notre bien.
7705Le Lion en a trois qui ne lui coûtent rien,
7706Son courage, sa force, avec sa vigilance.
7707Jetez-lui promptement sous la griffe un mouton ;
7708S’il n’en est pas content, jetez-en davantage :
7709Joignez-y quelque bœuf ; choisissez, pour ce don,
7710Tout le plus gras du pâturage.
7711Sauvez le reste ainsi. » Ce conseil ne plut pas ;
7712Il en prit mal ; et force États
7713Voisins du Sultan en pâtirent :
7714Nul n’y gagna, tous y perdirent.
7715Quoi que fit ce monde ennemi,
7716Celui qu’ils craignaient fut le maître.
7717Proposez-vous d’avoir le Lion pour ami,
7718Si vous voulez le laisser croître.
Les Dieux voulant instruire un fils de Jupiter
7719Pour Monseigneur le Duc de Maine
7720Jupiter eut un fils, qui, se sentant du lieu
7721Dont il tirait son origine,
7722Avait l’âme toute divine.
7723L’enfance n’aime rien : celle du jeune Dieu
7724Faisait sa principale affaire
7725Des doux soins d’aimer et de plaire.
7726En lui l’amour et la raison
7727Devancèrent le temps, dont les ailes légères
7728N’amènent que trop tôt, hélas ! chaque saison.
7729Flore aux regards riants, aux charmantes manières,
7730Toucha d’abord le cœur du jeune Olympien.
7731Ce que la passion peut inspirer d’adresse,
7732Sentiments délicats et remplis de tendresse,
7733Pleurs, soupirs, tout en fut : bref, il n’oublia rien.
7734Le fils de Jupiter devait, par sa naissance,
7735Avoir un autre esprit, et d’autres dons des cieux,
7736Que les enfants des autres Dieux :
7737Il semblait qu’il n’agît que par réminiscence,
7738Et qu’il eût autrefois fait le métier d’amant,
7739Tant il le fit parfaitement !
7740Jupiter cependant voulut le faire instruire.
7741Il assembla les Dieux, et dit : « J’ai su conduire
7742Seul et sans compagnon, jusqu’ici l’Univers :
7743Mais il est des emplois divers
7744Qu’aux nouveaux Dieux je distribue.
7745Sur cet enfant chéri j’ai donc jeté la vue :
7746C’est mon sang ; tout est plein déjà de ses autels.
7747Afin de mériter le sang des immortels,
7748Il faut qu’il sache tout. » Le maître du tonnerre
7749Eut à peine achevé, que chacun applaudit.
7750Pour savoir tout, l’enfant n’avait que trop d’esprit.
7751« Je veux, dit le Dieu de la guerre,
7752Lui montrer moi-même cet art
7753Par qui maints héros ont eu part
7754Aux honneurs de l’Olympe, et grossi cet empire.
7755– Je serai son maître de lyre,
7756Dit le blond et docte Apollon.
7757– Et moi, reprit Hercule à la peau de lion,
7758Son maître à surmonter les vices,
7759À dompter les transports, monstres empoisonneurs,
7760Comme hydres renaissants sans cesse dans les cœurs :
7761Ennemi des molles délices,
7762Il apprendra de moi les sentiers peu battus
7763Qui mènent aux honneurs sur les pas des vertus. »
7764Quand ce vint au Dieu de Cythère,
7765Il dit qu’il lui montrerait tout.
7766L’Amour avait raison : de quoi ne vient à bout
7767L’esprit joint au désir de plaire ?
Le Fermier, le Chien, et le Renard
7768Le Loup et le Renard sont d’étranges voisins :
7769Je ne bâtirai point autour de leur demeure.
7770Ce dernier guettait à toute heure
7771Les poules d’un Fermier ; et, quoique des plus fins,
7772Il n’avait pu donner d’atteinte à la volaille.
7773D’une part l’appétit, de l’autre le danger,
7774N’étaient pas au compère un embarras léger.
7775« Hé quoi ! dit-il, cette canaille
7776Se moque impunément de moi ?
7777Je vais, je viens, je me travaille,
7778J’imagine cent tours : le rustre, en paix chez soi,
7779Vous fait argent de tout, convertit en monnaie
7780Ses chapons, sa poulaille ; il en a même au croc ;
7781Et moi, maître passé, quand j’attrape un vieux coq,
7782Je suis au comble de la joie !
7783Pourquoi sire Jupin m’a-t-il donc appelé
7784Au métier de renard ? Je jure les puissances
7785De l’Olympe et du Styx, il en sera parlé. »
7786Roulant en son cœur ces vengeances,
7787Il choisit une nuit libérale en pavots :
7788Chacun était plongé dans un profond repos ;
7789Le maître du logis, les valets, le Chien même,
7790Poules, poulets, chapons, tout dormait. Le Fermier,
7791Laissant ouvert son poulailler,
7792Commit une sottise extrême.
7793Le voleur tourne tant qu’il entre au lieu guetté,
7794Le dépeuple, remplit de meurtres la cité.
7795Les marques de sa cruauté
7796Parurent avec l’aube ; on vit un étalage
7797De corps sanglants et de carnage.
7798Peu s’en fallut que le Soleil
7799Ne rebroussât d’horreur vers le manoir liquide.
7800Tel, et d’un spectacle pareil,
7801Apollon irrité contre le fier Atride
7802Joncha son camp de morts : on vit presque détruit
7803L’ost des Grecs, et ce fut l’ouvrage d’une nuit.
7804Tel encore, autour de sa tente,
7805Ajax, à l’âme impatiente,
7806De moutons et de boucs fit un vaste débris,
7807Croyant tuer en eux son concurrent Ulysse,
7808Et les auteurs de l’injustice
7809Par qui l’autre emporta le prix.
7810Le Renard, autre Ajax aux volailles funeste,
7811Emporte ce qu’il peut, laisse étendu le reste.
7812Le maître ne trouva de recours qu’à crier
7813Contre ses gens, son Chien : c’est l’ordinaire usage.
7814« Ah ! maudit animal, qui n’es bon qu’à noyer,
7815Que n’avertissais-tu dès l’abord du carnage ?
7816– Que ne l’évitiez-vous ? c’eût été plus tôt fait :
7817Si vous, maître et fermier, à qui touche le fait,
7818Dormez sans avoir soin que la porte soit close,
7819Voulez-vous que moi, Chien, qui n’ai rien à la chose,
7820Sans aucun intérêt je perde le repos ? »
7821Ce Chien parlait très à propos :
7822Son raisonnement pouvait être
7823Fort bon dans la bouche d’un maître ;
7824Mais, n’étant que d’un simple chien,
7825On trouva qu’il ne valait rien :
7826On vous sangla le pauvre drille.
7827Toi donc, qui que tu sois, ô père de famille
7828(Et je ne t’ai jamais envié cet honneur),
7829T’attendre aux yeux d’autrui quand tu dors, c’est erreur.
7830Couche-toi le dernier, et vois fermer ta porte.
7831Que si quelque affaire t’importe,
7832Ne la fais point par procureur.
Le Songe d’un habitant du Mogol
7833Jadis certain Mogol vit en songe un vizir
7834Aux Champs Élysiens possesseur d’un plaisir
7835Aussi pur qu’infini, tant en prix qu’en durée :
7836Le même songeur vit en une autre contrée
7837Un ermite entouré de feux,
7838Qui touchait de pitié même les malheureux.
7839Le cas parut étrange, et contre l’ordinaire :
7840Minos en ces deux morts semblait s’être mépris.
7841Le dormeur s’éveilla, tant il en fut surpris.
7842Dans ce songe pourtant soupçonnant du mystère,
7843Il se fit expliquer l’affaire.
7844L’interprète lui dit : « Ne vous étonnez point ;
7845Votre songe a du sens ; et, si j’ai sur ce point
7846Acquis tant soit peu d’habitude,
7847C’est un avis des Dieux. Pendant l’humain séjour,
7848Ce vizir quelquefois cherchait la solitude ;
7849Cet ermite aux vizirs allait faire sa cour. »
7850Si j’osais ajouter au mot de l’interprète,
7851J’inspirerais ici l’amour de la retraite :
7852Elle offre à ses amants des biens sans embarras,
7853Biens purs, présents du Ciel, qui naissent sous les pas.
7854Solitude, où je trouve une douceur secrète,
7855Lieux que j’aime toujours, ne pourrai-je jamais,
7856Loin du monde et du bruit, goûter l’ombre et le frais ?
7857Oh ! qui m’arrêtera sous vos sombres asiles !
7858Quand pourront les neuf Sœurs, loin des cours et des villes,
7859M’occuper tout entier, et m’apprendre des Cieux
7860Les divers mouvements inconnus à nos yeux,
7861Les noms et les vertus de ces clartés errantes
7862Par qui sont nos destins et nos mœurs différentes ?
7863Que si je ne suis né pour de si grands projets,
7864Du moins que les ruisseaux m’offrent de doux objets !
7865Que je peigne en mes vers quelque rive fleurie !
7866La Parque à filets d’or n’ourdira point ma vie ;
7867Je ne dormirai point sous de riches lambris :
7868Mais voit-on que le somme en perde de son prix ?
7869En est-il moins profond, et moins plein de délices ?
7870Je lui voue au désert de nouveaux sacrifices.
7871Quand le moment viendra d’aller trouver les morts,
7872J’aurai vécu sans soins, et mourrai sans remords.
Le Lion, le Singe, et les deux Ânes
7873Le Lion, pour bien gouverner,
7874Voulant apprendre la morale,
7875Se fit, un beau jour, amener
7876Le Singe, maître ès arts chez la gent animale.
7877La première leçon que donna le régent
7878Fut celle-ci : « Grand Roi, pour régner sagement,
7879Il faut que tout prince préfère
7880Le zèle de l’État à certain mouvement
7881Qu’on appelle communément
7882Amour propre ; car c’est le père,
7883C’est l’auteur de tous les défauts
7884Que l’on remarque aux animaux.
7885Vouloir que de tout point ce sentiment vous quitte,
7886Ce n’est pas chose si petite
7887Qu’on en vienne à bout en un jour :
7888C’est beaucoup de pouvoir modérer cet amour.
7889Par là votre personnage auguste
7890N’admettra jamais rien en soi
7891De ridicule ni d’injuste
7892– Donne-moi, repartit le Roi,
7893Des exemples de l’un et l’autre.
7894– Toute espèce, dit le docteur,
7895Et je commence par la nôtre,
7896Toute profession s’estime dans son cœur,
7897Traite les autres d’ignorantes,
7898Les qualifie impertinentes,
7899Et semblables discours qui ne nous coûtent rien.
7900L’amour-propre, au rebours, fait qu’au degré suprême
7901On porte ses pareils ; car c’est un bon moyen
7902De s’élever aussi soi-même.
7903De tout ce que dessus j’argumente très bien
7904Qu’ici-bas maint talent n’est que pure grimace,
7905Cabale, et certain art de se faire valoir,
7906Mieux su des ignorants que des gens de savoir.
7907L’autre jour, suivant à la trace
7908Deux Ânes qui, prenant tour à tour l’encensoir
7909Se louaient tour à tour, comme c’est la manière,
7910J’ouïs que l’un des deux disait à son confrère :
7911« Seigneur, trouvez-vous pas bien injuste et bien sot
7912« L’homme, cet animal si parfait ? Il profane
7913« Notre auguste nom, traitant d’âne
7914« Quiconque est ignorant, d’esprit lourd, idiot.
7915« Il abuse encore d’un mot,
7916« Et traite notre rire et nos discours de braire.
7917« Les humains sont plaisants de prétendre exceller
7918« Par-dessus nous ; non, non ; c’est à vous de parler,
7919« À leurs orateurs de se taire :
7920« Voilà les vrais braillards. Mais laissons là ces gens :
7921« Vous m’entendez, je vous entends ;
7922« Il suffit. Et quant aux merveilles
7923« Dont votre divin chant vient frapper les oreilles,
7924« Philomèle est, au prix, novice dans cet art :
7925« Vous surpassez Lambert. » L’autre baudet repart :
7926« Seigneur, j’admire en vous des qualités pareilles. »
7927Ces Ânes, non contents de s’être ainsi grattés,
7928S’en allèrent dans les cités
7929L’un l’autre se prôner : chacun d’eux croyait faire,
7930En prisant ses pareils, une fort bonne affaire,
7931Prétendant que l’honneur en reviendrait sur lui.
7932J’en connais beaucoup aujourd’hui,
7933Non parmi les baudets, mais parmi les puissances
7934Que le Ciel voulut mettre en de plus hauts degrés,
7935Qui changeraient entre eux les simples excellences,
7936S’ils osaient, en des majestés.
7937J’en dis peut-être plus qu’il ne faut, et suppose
7938Que Votre Majesté gardera le secret.
7939Elle avait souhaité d’apprendre quelque trait
7940Qui lui fit voir, entre autre chose,
7941L’amour-propre donnant du ridicule aux gens.
7942L’injuste aura son tour : il y faut plus de temps. »
7943Ainsi parla ce Singe. On ne m’a pas su dire
7944S’il traita l’autre point, car il est délicat ;
7945Et notre maître ès arts, qui n’était pas un fat,
7946Regardait ce Lion comme un terrible Sire.
Le Loup et le Renard
7947Mais d’où vient qu’au Renard Ésope accorde un point,
7948C’est d’exceller en tours pleins de matoiserie ?
7949J’en cherche la raison, et ne la trouve point.
7950Quand le Loup a besoin de défendre sa vie,
7951Ou d’attaquer celle d’autrui,
7952N’en sait-il pas autant que lui !
7953Je crois qu’il en sait plus ; et j’oserais peut-être
7954Avec quelque raison contredire mon maître.
7955Voici pourtant un cas où tout l’honneur échut
7956À l’hôte des terriers. Un soir il aperçut
7957La Lune au fond d’un puits : l’orbiculaire image
7958Lui parut un ample fromage.
7959Deux seaux alternativement
7960Puisaient le liquide élément :
7961Notre Renard, pressé par une faim canine,
7962S’accommode en celui qu’au haut de la machine
7963L’autre seau tenait suspendu.
7964Voilà l’animal descendu,
7965Tiré d’erreur, mais fort en peine,
7966Et voyant sa perte prochaine :
7967Car comment remonter, si quelque autre affamé,
7968De la même image charmé,
7969Et succédant à sa misère,
7970Par le même chemin ne le tirait d’affaire ?
7971Deux jours s’étaient passés sans qu’aucun vînt au puits.
7972Le temps, qui toujours marche, avait pendant deux nuits
7973Échancré, selon l’ordinaire,
7974De l’astre au front d’argent la face circulaire.
7975Sire Renard était désespéré.
7976Compère Loup, le gosier altéré,
7977Passe par là. L’autre dit : « Camarade,
7978Je veux vous régaler : voyez-vous cet objet ?
7979C’est un fromage exquis. Le dieu Faune l’a fait :
7980La vache lui donna le lait.
7981Jupiter, s’il était malade,
7982Reprendrait l’appétit en tâtant d’un tel mets.
7983J’en ai mangé cette échancrure ;
7984Le reste vous sera suffisante pâture.
7985Descendez dans un seau que j’ai mis là exprès. »
7986Bien qu’au moins mal qu’il pût il ajustât l’histoire,
7987Le Loup fut un sot de le croire :
7988Il descend ; et son poids, emportant l’autre part,
7989Reguinde en haut maître Renard.
7990Ne nous en moquons point : nous nous laissons séduire
7991Sur aussi peu de fondement ;
7992Et chacun croit fort aisément
7993Ce qu’il craint et ce qu’il désire.
Le Paysan du Danube
7994Il ne faut point juger des gens sur l’apparence.
7995Le conseil en est bon ; mais il n’est pas nouveau.
7996Jadis l’erreur du Souriceau
7997Me servit à prouver le discours que j’avance :
7998J’ai, pour le fonder à présent,
7999Le bon Socrate, Ésope, et certain Paysan
8000Des rives du Danube, homme dont Marc-Aurèle
8001Nous fait un portrait fort fidèle.
8002On connaît les premiers : quant à l’autre, voici
8003Le personnage en raccourci.
8004Son menton nourrissait une barbe touffue ;
8005Toute sa personne velue
8006Représentait un ours, mais un ours mal léché :
8007Sous un sourcil épais il avait l’œil caché,
8008Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,
8009Portait sayon de poil de chèvre,
8010Et ceinture de joncs marins.
8011Cet homme ainsi bâti fut député des villes
8012Que lave le Danube. Il n’était point d’asiles
8013Où l’avarice des Romains
8014Ne pénétrât alors, et ne portât les mains.
8015Le député vint donc, et fit cette harangue :
8016« Romains, et vous, Sénat, assis pour m’écouter,
8017Je supplie avant tout les Dieux de m’assister :
8018Veuillent les Immortels, conducteurs de ma langue,
8019Que je ne dise rien qui doive être repris !
8020Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits
8021Que tout mal et toute injustice :
8022Faute d’y recourir, on viole leurs lois.
8023Témoin nous que punit la romaine avarice :
8024Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits,
8025L’instrument de notre supplice.
8026Craignez, Romains, craignez que le Ciel quelque jour
8027Ne transporte chez vous les pleurs et la misère,
8028Et mettant en nos mains, par un juste retour,
8029Les armes dont se sert sa vengeance sévère,
8030Il ne vous fasse, en sa colère,
8031Nos esclaves à votre tour.
8032Et pourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu’on me die
8033En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.
8034Quel droit vous a rendus maîtres de l’Univers ?
8035Pourquoi venir troubler une innocente vie ?
8036Nous cultivions en paix d’heureux champs ; et nos mains
8037Étaient propres aux arts, ainsi qu’au labourage.
8038Qu’avez-vous appris aux Germains ?
8039Ils ont l’adresse et le courage :
8040S’ils avaient eu l’avidité,
8041Comme vous, et la violence,
8042Peut-être en votre place ils auraient la puissance,
8043Et sauraient en user sans inhumanité.
8044Celle que vos préteurs ont sur nous exercée
8045N’entre qu’à peine en la pensée.
8046La majesté de vos autels
8047Elle-même en est offensée ;
8048Car sachez que les Immortels
8049Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples,
8050Ils n’ont devant les yeux que des objets d’horreur,
8051De mépris d’eux, et de leurs temples,
8052D’avarice qui va jusque à la fureur.
8053Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :
8054La terre et le travail de l’homme
8055Font pour les assouvir des efforts superflus.
8056Retirez-les : on ne veut plus
8057Cultiver pour eux les campagnes ;
8058Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;
8059Nous laissons nos chères compagnes ;
8060Nous ne conversons plus qu’avec des ours affreux,
8061Découragés de mettre au jour des malheureux,
8062Et de peupler pour Rome un pays qu’elle opprime.
8063Quant à nos enfants déjà nés,
8064Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés :
8065Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime.
8066Retirez-les : ils ne nous apprendront
8067Que la mollesse et que le vice ;
8068Les Germains comme eux deviendront
8069Gens de rapine et d’avarice.
8070C’est tout ce que j’ai vu dans Rome à mon abord.
8071N’a-t-on point de présent à faire,
8072Point de pourpre à donner ? c’est en vain qu’on espère
8073Quelque refuge aux lois : encore leur ministère
8074A-t-il mille longueurs. Ce discours, un peu fort,
8075Doit commencer à vous déplaire.
8076Je finis. Punissez de mort
8077Une plainte un peu trop sincère. »
8078À ces mots, il se couche : et chacun étonné
8079Admire le grand cœur, le bon sens, l’éloquence,
8080Du sauvage ainsi prosterné.
8081On le créa patrice ; et ce fut la vengeance
8082Qu’on crut qu’un tel discours méritait. On choisit
8083D’autres préteurs ; et par écrit
8084Le Sénat demanda ce qu’avait dit cet homme,
8085Pour servir de modèle aux parleurs à venir.
8086On ne sut pas longtemps à Rome
8087Cette éloquence entretenir.
Le Vieillard et les trois jeunes Hommes
8088Un octogénaire plantait.
8089« Passe encore de bâtir ; mais planter à cet âge ! »
8090Disaient trois Jouvenceaux, enfants du voisinage :
8091Assurément il radotait.
8092« Car, au nom des Dieux, je vous prie,
8093Quel fruit de ce labeur pouvez-vous recueillir ?
8094Autant qu’un patriarche il vous faudrait vieillir.
8095À quoi bon charger votre vie
8096Des soins d’un avenir qui n’est pas fait pour vous ?
8097Ne songez désormais qu’à vos erreurs passées ;
8098Quittez le long espoir et les vastes pensées ;
8099Tout cela ne convient qu’à nous.
8100– Il ne convient pas à vous-mêmes,
8101Repartit le Vieillard. Tout établissement
8102Vient tard, et dure peu. La main des Parques blêmes
8103De vos jours et des miens se joue également.
8104Nos termes sont pareils par leur courte durée.
8105Qui de nous des clartés de la voûte azurée
8106Doit jouir le dernier ? Est-il aucun moment
8107Qui vous puisse assurer d’un second seulement ?
8108Mes arrière-neveux me devront cet ombrage :
8109Eh bien ! défendez-vous au sage
8110De se donner des soins pour le plaisir d’autrui ?
8111Cela même est un fruit que je goûte aujourd’hui :
8112J’en puis jouir demain, et quelques jours encore ;
8113Je puis enfin compter l’aurore
8114Plus d’une fois sur vos tombeaux. »
8115Le Vieillard eut raison ; l’un des trois Jouvenceaux
8116Se noya dès le port, allant à l’Amérique ;
8117L’autre, afin de monter aux grandes dignités,
8118Dans les emplois de Mars servant la République
8119Par un coup imprévu vit ses jours emportés ;
8120Le troisième tomba d’un arbre
8121Que lui-même il voulut enter ;
8122Et, pleurés du Vieillard, il grava sur leur marbre
8123Ce que je viens de raconter.
Les Souris et le Chat-Huant
8124Il ne faut jamais dire aux gens :
8125« Écoutez un bon mot, oyez une merveille. »
8126Savez-vous si les écoutants
8127En feront une estime à la vôtre pareille ?
8128Voici pourtant un cas qui peut être excepté :
8129Je le maintiens prodige et tel que d’une fable
8130Il a l’air et les traits encore que véritable.
8131On abattit un pin pour son antiquité,
8132Vieux palais d’un Hibou, triste et sombre retraite
8133De l’oiseau qu’Atropos prend pour son interprète.
8134Dans son tronc caverneux et miné par le temps,
8135Logeaient, entre autres habitants,
8136Force Souris sans pieds, toutes rondes de graisse.
8137L’oiseau les nourrissait parmi des tas de blé,
8138Et de son bec avait leur troupeau mutilé.
8139Cet oiseau raisonnait, il faut qu’on le confesse.
8140En son temps, aux Souris le compagnon chassa :
8141Les premières qu’il prit du logis échappées,
8142Pour y remédier, le drôle estropia
8143Tout ce qu’il prit ensuite ; et leurs jambes coupées
8144Firent qu’il les mangeait à sa commodité,
8145Aujourd’hui l’une et demain l’autre.
8146Tout manger à la fois, l’impossibilité
8147S’y trouvait, joint aussi le soin de sa santé.
8148Sa prévoyance allait aussi loin que la nôtre :
8149Elle allait jusqu’à leur porter
8150Vivres et grains pour subsister.
8151Puis, qu’un Cartésien s’obstine
8152À traiter ce Hibou de montre et de machine !
8153Quel ressort lui pouvait donner
8154Le conseil de tronquer un peuple mis en mue ?
8155Si ce n’est pas là raisonner,
8156La raison m’est chose inconnue.
8157Voyez que d’arguments il fit :
8158« Quand ce peuple est pris, il s’enfuit ;
8159Donc il faut le croquer aussitôt qu’on le happe.
8160Tout ? il est impossible. Et puis, pour le besoin
8161N’en dois-je pas garder ? Donc il faut avoir soin
8162De le nourrir sans qu’il échappe.
8163Mais comment ? Ôtons-lui les pieds. » Or, trouvez-moi
8164Chose par les humains à sa fin mieux conduite.
8165Quel autre art de penser Aristote et sa suite
8166Enseignent-ils, par votre foi ?
Épilogue
8167C’est ainsi que ma Muse, aux bords d’une onde pure,
8168Traduisait en langue des Dieux
8169Tout ce que disent sous les cieux
8170Tant d’êtres empruntant la voix de la nature.
8171Truchement de peuples divers,
8172Je les faisais servir d’acteurs en mon ouvrage :
8173Car tout parle dans l’Univers :
8174Il n’est rien qui n’ait son langage.
8175Plus éloquents chez eux qu’ils ne sont dans mes vers,
8176Si ceux que j’introduis me trouvent peu fidèle,
8177Si mon œuvre n’est pas un assez bon modèle,
8178J’ai du moins ouvert le chemin :
8179D’autres pourront y mettre une dernière main.
8180Favoris des neuf Sœurs, achevez l’entreprise :
8181Donnez mainte leçon que j’ai sans doute omise ;
8182Sous ces inventions il faut l’envelopper.
8183Mais vous n’avez que trop de quoi vous occuper :
8184Pendant le doux emploi de ma Muse innocente,
8185Louis dompte l’Europe ; et, d’une main puissante
8186Il conduit à leur fin les plus nobles projets
8187Qu’ait jamais formés un monarque.
8188Favoris des neuf Sœurs, ce sont là des sujets
8189Vainqueurs du Temps et de la Parque.
Livre douzième
Les Compagnons d’Ulysse
8190À Monseigneur Le Duc de Bourgogne
8191Prince, l’unique objet du soin des Immortels,
8192Souffrez que mon encens parfume vos Autels.
8193Je vous offre un peu tard ces présents de ma Muse ;
8194Les ans et les travaux me serviront d’excuse :
8195Mon esprit diminue, au lieu qu’à chaque instant
8196On aperçoit le vôtre aller en augmentant :
8197Il ne va pas ; il court, il semble avoir des ailes.
8198Le héros dont il tient des qualités si belles
8199Dans le métier de Mars brûle d’en faire autant :
8200Il ne tient pas à lui que, forçant la victoire,
8201Il ne marche à pas de géant
8202Dans la carrière de la gloire.
8203Quelque dieu le retient : c’est notre Souverain,
8204Lui qu’un mois a rendu maître et vainqueur du Rhin.
8205Cette rapidité fut alors nécessaire ;
8206Peut-être elle serait aujourd’hui téméraire.
8207Je m’en tais ; aussi bien les Ris et les Amours
8208Ne sont pas soupçonnés d’aimer les longs discours.
8209De ces sortes de dieux votre cour se compose :
8210Ils ne vous quittent point. Ce n’est pas qu’après tout
8211D’autres divinités n’y tiennent le haut bout :
8212Le Sens et la Raison y règlent toute chose.
8213Consultez ces derniers sur un fait où les Grecs,
8214Imprudents et peu circonspects,
8215S’abandonnèrent à des charmes
8216Qui métamorphosaient en bêtes les humains.
8217Les Compagnons d’Ulysse, après dix ans d’alarmes,
8218Erraient au gré du vent, de leur sort incertain.
8219Ils abordèrent un rivage
8220Où la fille du Dieu du jour,
8221Circé, tenait alors sa Cour.
8222Elle leur fit prendre un breuvage
8223Délicieux, mais plein d’un funeste poison.
8224D’abord ils perdent la raison ;
8225Quelques moments après leur corps et leur visage
8226Prennent l’air et les traits d’animaux différents :
8227Les voilà devenus ours, lions, éléphants ;
8228Les uns sous une masse énorme,
8229Les autres sous une autre forme :
8230Il s’en vit de petits ; exemplum, ut talpa.
8231Le seul Ulysse en échappa ;
8232Il sut se défier de la liqueur traîtresse.
8233Comme il joignait à la sagesse
8234La mine d’un héros et le doux entretien,
8235Il fit tant que l’enchanteresse
8236Prit un autre poison peu différent du sien.
8237Une déesse dit tout ce qu’elle a dans l’âme :
8238Celle-ci déclara sa flamme.
8239Ulysse était trop fin pour ne pas profiter
8240D’une pareille conjoncture :
8241Il obtint qu’on rendrait à ces Grecs leur figure.
8242« Mais la voudront-ils bien, dit la Nymphe, accepter ?
8243Allez le proposer de ce pas à la troupe. »
8244Ulysse y court, et dit : « L’empoisonneuse coupe
8245À son remède encore ; et je viens vous l’offrir :
8246Chers amis, voulez-vous hommes redevenir ?
8247On vous rend déjà la parole. »
8248Le Lion dit, pensant rugir :
8249« Je n’ai pas la tête si folle ;
8250Moi renoncer aux dons que je viens d’acquérir ?
8251J’ai griffe et dent, et mets en pièces qui m’attaque.
8252Je suis roi : deviendrai-je un citadin d’Ithaque ?
8253Tu me rendras peut-être encore simple soldat :
8254Je ne veux point changer d’état. »
8255Ulysse du Lion court à l’Ours : « Eh ! mon frère,
8256Comme te voilà fait ! je t’ai vu si joli !
8257– Ah ! vraiment nous y voici !
8258Reprit l’Ours à sa manière.
8259Comme me voilà fait ! comme doit être un ours.
8260Qui t’a dit qu’une forme est plus belle qu’une autre ?
8261Est-ce à la tienne à juger de la nôtre ?
8262Je me rapporte aux yeux d’une Ourse mes amours.
8263Te déplaisais-je ? va-t’en, suis ta route et me laisse.
8264Je vis libre, content, sans nul soin qui me presse ;
8265Et te dis tout net et tout plat :
8266Je ne veux point changer d’état. »
8267Le prince grec au Loup va proposer l’affaire ;
8268Il lui dit, au hasard d’un semblable refus :
8269« Camarade, je suis confus
8270Qu’une jeune et belle bergère
8271Conte aux échos les appétits gloutons
8272Qui t’ont fait manger ses moutons.
8273Autrefois on t’eût vu sauver sa bergerie :
8274Tu menais une honnête vie.
8275Quitte ces bois, et redeviens,
8276Au lieu de loup, homme de bien.
8277– En est-il ? dit le Loup : pour moi, je n’en vois guère.
8278Tu t’en viens me traiter de bête carnassière ;
8279Toi qui parles, qu’es-tu ? N’auriez-vous pas, sans moi,
8280Mangé ces animaux que plaint tout le village ?
8281Si j’étais homme, par ta foi,
8282Aimerais-je moins le carnage ?
8283Pour un mot quelquefois vous vous étranglez tous :
8284Ne vous êtes-vous pas l’un à l’autre des loups ?
8285Tout bien considéré, je te soutiens en somme
8286Que, scélérat pour scélérat,
8287Il vaut mieux être un loup qu’un homme :
8288Je ne veux point changer d’état. »
8289Ulysse fit à tous une même semonce :
8290Chacun d’eux fit même réponse,
8291Autant le grand que le petit.
8292La liberté, les bois, suivre leur appétit,
8293C’était leurs délices suprêmes ;
8294Tous renonçaient au Lois des belles actions.
8295Ils croyaient s’affranchir, suivants leurs passions :
8296Ils étaient esclaves d’eux-mêmes.
8297Prince, j’aurais voulu vous choisir un sujet
8298Où je pusse mêler le plaisant à l’utile :
8299C’était sans doute un beau projet
8300Si ce choix eût été facile.
8301Les Compagnons d’Ulysse enfin se sont offerts ;
8302Ils ont force pareils en ce bas Univers :
8303Gens à qui j’impose pour peine
8304Votre censure et votre haine.
Le Chat et les deux Moineaux
8305À Monseigneur le duc de Bourgogne
8306Un Chat, contemporain d’un fort jeune Moineau,
8307Fut logé près de lui dès l’âge du berceau :
8308La cage et le panier avaient mêmes pénates.
8309Le Chat était souvent agacé par l’oiseau :
8310L’un s’escrimait du bec, l’autre jouait des pattes.
8311Ce dernier toutefois épargnait son ami,
8312Ne le corrigeant qu’à demi :
8313Il se fût fait un grand scrupule
8314D’armer de pointes sa férule.
8315Le Passereau, moins circonspect,
8316Lui donnait force coups de bec.
8317En sage et discrète personne,
8318Maître Chat excusait ces jeux :
8319Entre amis, il ne faut jamais qu’on s’abandonne
8320Aux traits d’un courroux sérieux.
8321Comme ils se connaissaient tous deux dès leur bas âge,
8322Une longue habitude en paix les maintenait ;
8323Jamais en vrai combat le jeu ne se tournait :
8324Quand un Moineau du voisinage
8325S’en vint les visiter, et se fit compagnon
8326Du pétulant Pierrot et du sage Raton.
8327Entre les deux oiseaux il arriva querelle ;
8328Et Raton de prendre parti.
8329« Cet inconnu, dit-il, nous la vient donner belle,
8330D’insulter ainsi notre ami !
8331Le Moineau du voisin viendra manger le nôtre ?
8332Non, de par tous les chats ! » Entrant lors au combat,
8333Il croque l’étranger. « Vraiment, dit maître Chat,
8334Les Moineaux ont un goût exquis et délicat ! »
8335Cette réflexion fit aussi croquer l’autre.
8336Quelle Morale puis-je inférer de ce fait ?
8337Sans cela, toute fable est un œuvre imparfait.
8338J’en crois voir quelques traits ; mais leur ombre m’abuse.
8339Prince, vous les aurez incontinent trouvés :
8340Ce sont des jeux pour vous, et non point pour ma Muse :
8341Elle et ses sœurs n’ont pas l’esprit que vous avez.
Le Thésauriseur et le Singe
8342Un Homme accumulait. On sait que cette erreur
8343Va souvent jusqu’à la fureur.
8344Celui-ci ne songeait que ducats et pistoles.
8345Quand ces biens sont oisifs, je tiens qu’ils sont frivoles.
8346Pour sûreté de son trésor,
8347Notre avare habitait un lieu dont Amphitrite
8348Défendait aux voleurs de toutes parts l’abord.
8349Là, d’une volupté selon moi fort petite,
8350Et selon lui fort grande, il entassait toujours :
8351Il passait les nuits et les jours
8352À compter, calculer, supputer sans relâche,
8353Calculant, supputant, comptant comme à la tâche ;
8354Car il trouvait toujours du mécompte à son fait.
8355Un gros Singe plus sage, à mon sens, que son maître,
8356Jetait quelque doublon toujours par la fenêtre
8357Et rendait le compte imparfait :
8358La chambre, bien cadenassée,
8359Permettait de laisser l’argent sur le comptoir.
8360Un beau jour dom Bertrand se mit dans la pensée
8361D’en faire un sacrifice au liquide manoir.
8362Quant à moi, lorsque je compare
8363Les plaisirs de ce Singe à ceux de cet avare,
8364Je ne sais bonnement auquel donner le prix :
8365Dom Bertrand gagnerait près de certains esprits ;
8366Les raisons en seraient trop longues à déduire.
8367Un jour donc l’animal, qui ne songeait qu’à nuire,
8368Détachait du monceau, tantôt quelque doublon,
8369Un jacobus, un ducaton ;
8370Et puis quelque noble à la rose
8371Éprouvait son adresse et sa force à jeter
8372Ces morceaux de métal, qui se font souhaiter
8373Par les humains sur toute chose.
8374S’il n’avait entendu son compteur à la fin
8375Mettre la clef dans la serrure,
8376Les ducats auraient tous pris le même chemin,
8377Et couru la même aventure ;
8378Il les aurait fait tous voler jusqu’au dernier
8379Dans le gouffre enrichi par maint et maint naufrage.
8380Dieu veuille préserver maint et maint financier
8381Qui n’en fait pas meilleur usage !
Les deux Chèvres
8382Dès que les chèvres ont brouté,
8383Certain esprit de liberté
8384Leur fait chercher fortune : elles vont en voyage
8385Vers les endroits du pâturage
8386Les moins fréquentés des humains :
8387Là, s’il est quelque lieu sans route et sans chemins,
8388Un rocher, quelque mont pendant en précipices,
8389C’est où ces dames vont promener leurs caprices.
8390Rien ne peut arrêter cet animal grimpant.
8391Deux Chèvres donc s’émancipant,
8392Toutes deux ayant patte blanche,
8393Quittèrent les bas prés, chacune de sa part :
8394L’une vers l’autre allait pour quelque bon hasard.
8395Un ruisseau se rencontre, et pour pont une planche.
8396Deux belettes à peine auraient passé de front
8397Sur ce pont :
8398D’ailleurs, l’onde rapide et le ruisseau profond
8399Devaient faire trembler de peur ces amazones.
8400Malgré tant de dangers, l’une de ces personnes
8401Pose un pied sur la planche, et l’autre en fait autant.
8402Je m’imagine voir, avec Louis le Grand,
8403Philippe Quatre qui s’avance
8404Dans l’île de la Conférence.
8405Ainsi s’avançaient pas à pas,
8406Nez à nez, nos aventurières,
8407Qui, toutes deux étant fort fières,
8408Vers le milieu du pont ne se voulurent pas
8409L’une à l’autre céder. Elles avaient la gloire
8410De compter dans leur race, à ce que dit l’histoire,
8411L’une, certaine Chèvre, au mérite sans pair,
8412Dont Polyphème fit présent à Galatée,
8413Et l’autre la chèvre Amalthée,
8414Par qui fut nourri Jupiter.
8415Faute de reculer, leur chute fut commune :
8416Toutes deux tombèrent dans l’eau.
8417Cet accident n’est pas nouveau
8418Dans le chemin de la fortune.
À Monseigneur le Duc de Bourgogne
8419qui avait demandé à M. de la Fontaine
8420une fable qui fût nommée Le Chat et la Souris.
8421Pour plaire au jeune prince à qui la Renommée
8422Destine un temple en mes écrits,
8423Comment composerai-je une fable nommée
8424Le Chat et la Souris ?
8425Dois-je représenter dans ces vers une belle
8426Qui, douce en apparence, et toutefois cruelle,
8427Va se jouant des cœurs que ses charmes ont pris
8428Comme le Chat et la Souris ?
8429Prendrai-je pour sujet les jeux de la Fortune ?
8430Rien ne lui convient mieux : et c’est chose commune
8431Que de lui voir traiter ceux qu’on croit ses amis
8432Comme le Chat fait la Souris.
8433Introduirai-je un roi qu’entre ses favoris
8434Elle respecte seul, roi qui fixe sa roue,
8435Qui n’est point empêché d’un monde d’ennemis,
8436Et qui des plus puissants, quand il lui plaît, se joue
8437Comme le Chat de la Souris ?
8438Mais insensiblement, dans le tour que j’ai pris,
8439Mon dessein se rencontre ; et, si je ne m’abuse,
8440Je pourrais tout gâter par de plus longs récits.
8441Le jeune prince alors se jouerait de ma Muse,
8442Comme le Chat de la Souris.
Le vieux Chat et la jeune Souris
8443Une jeune Souris, de peu d’expérience,
8444Crut fléchir un vieux Chat, implorant sa clémence,
8445Et payant de raisons le Raminagrobis :
8446« Laissez-moi vivre : une souris
8447De ma taille et de ma dépense
8448Est-elle à charge en ce logis ?
8449Affamerais-je, à votre avis,
8450L’hôte et l’hôtesse, et tout leur monde ?
8451D’un grain de blé je me nourris :
8452Une noix me rend toute ronde.
8453À présent je suis maigre ; attendez quelque temps :
8454Réservez ce repas à messieurs vos enfants. »
8455Ainsi parlait au Chat la Souris attrapée.
8456L’autre lui dit : « Tu t’es trompée :
8457Est-ce à moi que l’on tient de semblables discours ?
8458Tu gagnerais autant de parler à des sourds.
8459Chat, et vieux, pardonner ? cela n’arrive guères.
8460Selon ces lois, descends là-bas,
8461Meurs, et va-t’en, tout de ce pas,
8462Haranguer les sœurs filandières :
8463Mes enfants trouveront assez d’autres repas. »
8464Il tint parole. Et pour ma fable
8465Voici le sens moral qui peut y convenir :
8466La jeunesse se flatte, et croit tout obtenir :
8467La vieillesse est impitoyable.
Le Cerf malade
8468En pays pleins de cerfs, un cerf tomba malade.
8469Incontinent maint camarade
8470Accourt à son grabat le voir, le secourir,
8471Le consoler du moins : multitude importune.
8472« Eh ! messieurs, laissez-moi mourir :
8473Permettez qu’en forme commune
8474La Parque m’expédie, et finissez vos pleurs. »
8475Point du tout : les consolateurs
8476De ce triste devoir tout au long s’acquittèrent,
8477Quand il plut à Dieu s’en allèrent :
8478Ce ne fut pas sans boire un coup,
8479C’est-à-dire sans prendre un droit de pâturage.
8480Tout se mit à brouter les bois du voisinage.
8481La pitance du Cerf en déchut de beaucoup ;
8482Il ne trouva plus rien à frire :
8483D’un mal il tomba dans un pire,
8484Et se vit réduit à la fin
8485À jeûner et mourir de faim.
8486Il en coûte à qui vous réclame,
8487Médecins du corps et de l’âme.
8488Ô temps, ô mœurs ! j’ai beau crier,
8489Tout le monde se fait payer.
La Chauve-Souris, le Buisson et le Canard
8490Le Buisson, le Canard, et la Chauve-Souris,
8491Voyant tous trois qu’en leur pays
8492Ils faisaient petite fortune,
8493Vont trafiquer au loin, et font bourse commune.
8494Ils avaient des comptoirs, des facteurs, des agents
8495Non moins soigneux qu’intelligents,
8496Des registres exacts de mise et de recette.
8497Tout allait bien, quand leur emplette,
8498En passant par certains endroits
8499Remplis d’écueils et fort étroits,
8500Et de trajet très difficile,
8501Alla tout emballée au fond des magasins
8502Qui du Tartare sont voisins.
8503Notre trio poussa maint regret inutile ;
8504Ou plutôt il n’en poussa point :
8505Le plus petit marchand est savant sur ce point.
8506Pour sauver son crédit, il faut cacher sa perte.
8507Celle que, par malheur, nos gens avaient soufferte
8508Ne put se réparer : le cas fut découvert.
8509Les voilà sans crédit, sans argent, sans ressource,
8510Prêts à porter le bonnet vert.
8511Aucun ne leur ouvrit sa bourse.
8512Et le sort principal, et les gros intérêts,
8513Et les sergents, et les procès,
8514Et le créancier à la porte,
8515Dès devant la pointe du jour
8516N’occupaient le trio qu’à chercher maint détour
8517Pour contenter cette cohorte.
8518Le Buisson accrochait les passants à tous coups.
8519« Messieurs, leur disait-il, de grâce, apprenez-nous
8520En quel lieu sont les marchandises
8521Que certains gouffres nous ont prises. »
8522Le Plongeon sous les eaux s’en allait les chercher.
8523L’oiseau Chauve-souris n’osait plus approcher
8524Pendant le jour nulle demeure :
8525Suivi de sergents à toute heure,
8526En des trous il s’allait cacher.
8527Je connais maint detteur qui n’est ni souris-chauve,
8528Ni buisson, ni canard, ni dans tel cas tombé,
8529Mais simple grand seigneur, qui tous les jours se sauve
8530Par un escalier dérobé.
La querelle des Chiens et des Chats et celle des Chats et des Souris
8531La Discorde a toujours régné dans l’Univers,
8532Notre monde en fournit mille exemples divers :
8533Chez nous cette déesse a plus d’un tributaire.
8534Commençons par les éléments :
8535Vous serez étonnés de voir qu’à tous moments
8536Ils seront appointés contraire.
8537Outre ces quatre potentats,
8538Combien d’êtres de tous états
8539Se font une guerre éternelle !
8540Autrefois un logis plein de Chiens et de Chats,
8541Par cent arrêts rendus en forme solennelle,
8542Vit terminer tous leurs débats.
8543Le maître ayant réglé leurs emplois, leurs repas,
8544Et menacé du fouet quiconque aurait querelle,
8545Ces animaux vivaient entre eux comme cousins.
8546Cette union si douce, et presque fraternelle,
8547Édifiait tous les voisins.
8548Enfin elle cessa. Quelque plat de potage,
8549Quelque os, par préférence, à quelqu’un d’eux donné,
8550Fit que l’autre parti s’en vint tout forcené
8551Représenter un tel outrage.
8552J’ai vu des chroniqueurs attribuer le cas
8553Aux passe-droits qu’avait une chienne en gésine.
8554Quoi qu’il en soit, cet altercas
8555Mit en combustion la salle et la cuisine ;
8556Chacun se déclara pour son chat, pour son chien.
8557On fit un règlement dont les Chats se plaignirent,
8558Et tout le quartier étourdirent.
8559Leur avocat disait qu’il fallait bel et bien
8560Recourir aux arrêts. En vain ils les cherchèrent.
8561Dans un coin, où d’abord leurs agents les cachèrent ;
8562Les Souris enfin les mangèrent.
8563Autre procès nouveau. Le peuple souriquois
8564En pâtit : maint vieux Chat, fin, subtil, et narquois,
8565Et d’ailleurs en voulant à toute cette race,
8566Les guetta, les prit, fit main basse.
8567Le maître du logis ne s’en trouva que mieux.
8568J’en reviens à mon dire. On ne voit, sous les Cieux
8569Nul animal, nul être, aucune créature,
8570Qui n’ait son opposé : c’est la loi de nature.
8571D’en chercher la raison, ce sont soins superflus.
8572Dieu fit bien ce qu’il fit, et je n’en sais pas plus.
8573Ce que je sais, c’est qu’aux grosses paroles
8574On en vient, sur un rien, plus des trois quarts du temps.
8575Humains, il vous faudrait encore à soixante ans
8576Renvoyer chez les barbacoles.
Le Loup et le Renard
8577D’où vient que personne en la vie
8578N’est satisfait de son état ?
8579Tel voudrait bien être soldat
8580À qui le soldat porte envie.
8581Certain Renard voulut, dit-on,
8582Se faire loup. Eh ! qui peut dire
8583Que pour le métier de mouton
8584Jamais aucun loup ne soupire ?
8585Ce qui m’étonne est qu’à huit ans
8586Un prince en fable ait mis la chose,
8587Pendant que sous mes cheveux blancs
8588Je fabrique à force de temps
8589Des vers moins sensés que sa prose.
8590Les traits dans sa fable semés
8591Ne sont en l’ouvrage du poète
8592Ni tous ni si bien exprimés :
8593Sa louange en est plus complète.
8594De la chanter sur la musette,
8595C’est mon talent ; mais je m’attends
8596Que mon héros, dans peu de temps,
8597Me fera prendre la trompette.
8598Je ne suis pas un grand prophète :
8599Cependant je lis dans les cieux
8600Que bientôt ses faits glorieux
8601Demanderont plusieurs Homères ;
8602Et ce temps-ci n’en produit guères.
8603Laissant à part tous ces mystères,
8604Essayons de conter la fable avec succès.
8605Le Renard dit au Loup : « Notre cher, pour tous mets
8606J’ai souvent un vieux coq, ou de maigres poulets :
8607C’est une viande qui me lasse.
8608Tu fais meilleure chère avec moins de hasard :
8609J’approche des maisons ; tu te tiens à l’écart.
8610Apprends-moi ton métier, camarade, de grâce ;
8611Rends-moi le premier de ma race
8612Qui fournisse son croc de quelque mouton gras :
8613Tu ne me mettras point au nombre des ingrats.
8614– Je le veux, dit le Loup : il m’est mort un mien frère,
8615Allons prendre sa peau, tu t’en revêtiras. »
8616Il vint ; et le Loup dit : « Voici comme il faut faire,
8617Si tu veux écarter les mâtins du troupeau. »
8618Le Renard, ayant mis la peau,
8619Répétait les leçons que lui donnait son maître.
8620D’abord il s’y prit mal, puis un peu mieux, puis bien.
8621Puis enfin il n’y manqua rien.
8622À peine il fut instruit autant qu’il pouvait l’être,
8623Qu’un troupeau s’approcha. Le nouveau loup y court
8624Et répand la terreur dans les lieux d’alentour.
8625Tel, vêtu des armes d’Achille,
8626Patrocle mit l’alarme au camp et dans la ville :
8627Mères, brus et vieillards, au temple couraient tous.
8628L’ost au peuple bêlant crut voir cinquante loups :
8629Chien, berger et troupeau, tout fuit vers le village,
8630Et laisse seulement une brebis pour gage.
8631Le larron s’en saisit. À quelque pas de là
8632Il entendit chanter un coq du voisinage.
8633Le disciple aussitôt droit au coq s’en alla,
8634Jetant bas sa robe de classe,
8635Oubliant les brebis, les leçons, le régent,
8636Et courant d’un pas diligent.
8637Que sert-il qu’on se contrefasse ?
8638Prétendre ainsi changer est une illusion :
8639L’on reprend sa première trace
8640À la première occasion.
8641De votre esprit, que nul autre n’égale,
8642Prince, ma Muse tient tout entier ce projet :
8643Vous m’avez donné le sujet,
8644Le dialogue, et la morale.
L’Écrevisse et sa Fille
8645Les Sages quelquefois, ainsi que l’Écrevisse,
8646Marchent à reculons, tournent le dos au port.
8647C’est l’art des matelots : c’est aussi l’artifice
8648De ceux qui, pour couvrir quelque puissant effort,
8649Envisagent un point directement contraire,
8650Et font vers ce lieu-là courir leur adversaire.
8651Mon sujet est petit, cet accessoire est grand :
8652Je pourrais l’appliquer à certain conquérant
8653Qui tout seul déconcerte une ligue à cent têtes.
8654Ce qu’il n’entreprend pas, et ce qu’il entreprend,
8655N’est d’abord qu’un secret, puis devient des conquêtes.
8656En vain l’on a les yeux sur ce qu’il veut cacher,
8657Ce sont arrêts du Sort qu’on ne peut empêcher :
8658Le torrent à la fin devient insurmontable.
8659Cent dieux sont impuissants contre un seul Jupiter.
8660Louis et le Destin me semblent de concert
8661Entraîner l’Univers. Venons à notre fable.
8662Mère Écrevisse un jour à sa fille disait :
8663« Comme tu vas, bon Dieu ! ne peux-tu marcher droit ?
8664– Et comme vous allez vous-même ! dit la fille :
8665Puis-je autrement marcher que ne fait ma famille ?
8666Veut-on que j’aille droit quand on y va tortu ? »
8667Elle avait raison : la vertu
8668De tout exemple domestique
8669Est universelle, et s’applique
8670En bien, en mal, en tout ; fait des sages, des sots ;
8671Beaucoup plus de ceux-ci. Quant à tourner le dos
8672À son but, j’y reviens ; la méthode en est bonne,
8673Surtout au métier de Bellone :
8674Mais il faut le faire à propos.
L’Aigle et la Pie
8675L’Aigle, reine des airs, avec Margot la pie,
8676Différentes d’humeur, de langage, et d’esprit
8677Et d’habit,
8678Traversaient un bout de prairie.
8679Le hasard les assemble en un coin détourné.
8680L’Agasse eut peur, mais l’Aigle, ayant fort bien dîné,
8681La rassure, et lui dit : « Allons de compagnie :
8682Si le maître des Dieux assez souvent s’ennuie,
8683Lui qui gouverne l’Univers,
8684J’en puis bien faire autant, moi qu’on sait qui le sers.
8685Entretenez-moi donc, et sans cérémonie. »
8686Caquet-bon-bec alors de jaser au plus dru,
8687Sur ceci, sur cela, sur tout. L’homme d’Horace,
8688Disant le bien, le mal, à travers champs, n’eût su
8689Ce qu’en fait de babil y savait notre Agasse.
8690Elle offre d’avertir de tout ce qui se passe,
8691Sautant, allant de place en place,
8692Bon espion, Dieu sait. Son offre ayant déplu,
8693L’Aigle lui dit tout en colère :
8694« Ne quittez point votre séjour,
8695Caquet-bon-bec, ma mie : adieu ; je n’ai que faire
8696D’une babillarde à ma cour :
8697C’est un fort méchant caractère. »
8698Margot ne demandait pas mieux.
8699Ce n’est pas ce qu’on croit que d’entrer chez les Dieux :
8700Cet honneur a souvent de mortelles angoisses.
8701Rediseurs, espions, gens à l’air gracieux,
8702Au cœur tout différent, s’y rendent odieux,
8703Quoiqu’ainsi que la Pie il faille dans ces lieux
8704Porter habit de deux paroisses.
Le Milan, le Roi, et le Chasseur
8705À son Altesse Sérénissime Monseigneur le Prince de Conti
8706Comme les Dieux sont bons, ils veulent que les Rois
8707Le soient aussi : c’est l’indulgence
8708Qui fait le plus beau de leurs droits,
8709Non les douceurs de la vengeance :
8710Prince, c’est votre avis. On sait que le courroux
8711S’éteint en votre cœur sitôt qu’on l’y voit naître.
8712Achille, qui du sien ne put se rendre maître,
8713Fut par là moins Héros que vous.
8714Ce titre n’appartient qu’à ceux d’entre les hommes
8715Qui, comme en l’âge d’or, font cent biens ici-bas.
8716Peu de grands sont nés tels en cet âge où nous sommes :
8717L’Univers leur sait gré du mal qu’ils ne font pas.
8718Loin que vous suiviez ces exemples,
8719Mille actes généreux vous promettent des temples.
8720Apollon, citoyen de ces augustes lieux,
8721Prétend y célébrer votre nom sur sa lyre.
8722Je sais qu’on vous attend dans le palais des Dieux :
8723Un siècle de séjour doit ici vous suffire.
8724Hymen veut séjourner tout un siècle chez vous.
8725Puissent ses plaisirs les plus doux
8726Vous composer des destinées
8727Par ce temps à peine bornées !
8728Et la Princesse et vous n’en méritez pas moins.
8729J’en prends ses charmes pour témoins ;
8730Pour témoins j’en prends les merveilles
8731Par qui le Ciel, pour vous prodigue en ses présents,
8732De qualités qui n’ont qu’en vous seuls leurs pareilles
8733Voulut orner vos jeunes ans.
8734Bourbon de son esprit ces grâces assaisonne,
8735Le Ciel joignit en sa personne
8736Ce qui sait se faire estimer
8737À ce qui sait se faire aimer :
8738Il ne m’appartient pas d’étaler votre joie ;
8739Je me tais donc, et vais rimer
8740Ce que fit un oiseau de proie.
8741Un Milan, de son nid antique possesseur,
8742Étant pris vif par un Chasseur,
8743D’en faire au Prince un don cet homme se propose.
8744La rareté du fait donnait prix à la chose,
8745L’oiseau, par le Chasseur humblement présenté,
8746Si ce conte n’est apocryphe,
8747Va tout droit imprimer sa griffe
8748Sur le nez de Sa Majesté.
8749– Quoi ! sur le nez du Roi ? – Du Roi même en personne.
8750– Il n’avait donc alors ni sceptre ni couronne ?
8751– Quand il en aurait eu, ç’aurait été tout un :
8752Le nez royal fut pris comme un nez du commun.
8753Dire des courtisans les clameurs et la peine
8754Serait se consumer en efforts impuissants.
8755Le Roi n’éclata point : les cris sont indécents
8756À la Majesté souveraine.
8757L’oiseau garda son poste : on ne put seulement
8758Hâter son départ d’un moment.
8759Son maître le rappelle, et crie, et se tourmente,
8760Lui présente le leurre, et le poing ; mais en vain.
8761On crut que jusqu’au lendemain
8762Le maudit animal à la serre insolente
8763Nicherait là malgré le bruit,
8764Et sur le nez sacré voudrait passer la nuit.
8765Tâcher de l’en tirer irritait son caprice.
8766Il quitte enfin le Roi, qui dit : « Laissez aller
8767Ce Milan, et celui qui m’a cru régaler.
8768Ils se sont acquittés tous deux de leur office,
8769L’un en milan, et l’autre en citoyen des bois :
8770Pour moi, qui sais comment doivent agir les Rois,
8771Je les affranchis du supplice. »
8772Et la cour d’admirer. Les courtisans ravis,
8773Élèvent de tels faits, par eux si mal suivis :
8774Bien peu, même des Rois, prendraient un tel modèle ;
8775Et le veneur l’échappa belle,
8776Coupable seulement, tant lui que l’animal,
8777D’ignorer le danger d’approcher trop du maître.
8778Ils n’avaient appris à connaître
8779Que les hôtes des bois : était-ce un si grand mal ?
8780Pilpay fait près du Gange arriver l’aventure.
8781Là, nulle humaine Créature
8782Ne touche aux animaux pour leur sang épancher :
8783Le Roi même ferait scrupule d’y toucher.
8784« Savons-nous, disent-ils, si cet oiseau de proie
8785N’était point au siège de Troie ?
8786Peut-être y tint-il lieu d’un prince ou d’un héros
8787Des plus huppés et des plus hauts :
8788Ce qu’il fut autrefois il pourra l’être encore.
8789Nous croyons, après Pythagore,
8790Qu’avec les animaux de forme nous changeons :
8791Tantôt milans, tantôt pigeons,
8792Tantôt humains, puis volatiles
8793Ayant dans les airs leurs familles. »
8794Comme l’on conte en deux façons
8795L’accident du Chasseur, voici l’autre manière.
8796Un certain fauconnier ayant pris, ce dit-on,
8797À la chasse un Milan (ce qui n’arrive guère),
8798En voulut au Roi faire un don,
8799Comme de chose singulière :
8800Ce cas n’arrive pas quelquefois en cent ans ;
8801C’est le non plus ultra de la fauconnerie.
8802Ce Chasseur perce donc un gros de courtisans,
8803Plein de zèle, échauffé, s’il le fut de sa vie.
8804Par ce parangon des présents
8805Il croyait sa fortune faite :
8806Quand l’animal porte-sonnette,
8807Sauvage encore et tout grossier,
8808Avec ses ongles tout d’acier,
8809Prend le nez du Chasseur, happe le pauvre sire.
8810Lui de crier ; chacun de rire,
8811Monarque et courtisans. Qui n’eût ri ? Quant à moi,
8812Je n’en eusse quitté ma part pour un empire.
8813Qu’un pape rie, en bonne foi
8814Je ne l’ose assurer ; mais je tiendrais un roi
8815Bien malheureux, s’il n’osait rire :
8816C’est le plaisir des Dieux. Malgré son noir souci,
8817Jupiter et le peuple immortel rit aussi.
8818Il en fit des éclats, à ce que dit l’histoire,
8819Quand Vulcain, clopinant, lui vint donner à boire.
8820Que le peuple immortel se montrât sage, ou non,
8821J’ai changé mon sujet avec juste raison ;
8822Car, puisqu’il s’agit de morale,
8823Que nous eût du Chasseur l’aventure fatale
8824Enseigné de nouveau ? L’on a vu de tout temps
8825Plus de sots fauconniers que de rois indulgents.
Le Renard, les Mouches, et le Hérisson
8826Aux traces de son sang un vieux hôte des bois,
8827Renard fin, subtil et matois,
8828Blessé par des chasseurs et tombé dans la fange,
8829Autrefois attira ce parasite ailé
8830Que nous avons mouche appelé.
8831Il accusait les Dieux, et trouvait fort étrange
8832Que le Sort à tel point le voulût affliger,
8833Et le fit aux mouches manger.
8834« Quoi ! se jeter sur moi, sur moi le plus habile
8835De tous les hôtes des forêts !
8836Depuis quand les renards sont-ils un si bon mets ?
8837Et que me sert ma queue ? est-ce un poids inutile ?
8838Va ! le Ciel te confonde, animal importun !
8839Que ne vis-tu sur le commun ? »
8840Un Hérisson du voisinage,
8841Dans mes vers nouveau personnage,
8842Voulut le délivrer de l’importunité
8843Du peuple plein d’avidité.
8844« Je les vais de mes dards enfiler par centaines,
8845Voisin Renard, dit-il, et terminer tes peines.
8846– Garde-t’en bien, dit l’autre ; ami, ne le fais pas.
8847Laisse-les, je te prie, achever leurs repas.
8848Ces animaux sont soûls ; une troupe nouvelle
8849Viendrait fondre sur moi, plus âpre et plus cruelle. »
8850Nous ne trouvons que trop de mangeurs ici-bas :
8851Ceux-ci sont courtisans, ceux-là sont magistrats.
8852Aristote appliquait cet apologue aux hommes.
8853Les exemples en sont communs,
8854Surtout au pays où nous sommes.
8855Plus telles gens sont pleins, moins ils sont importuns.
L’Amour et la Folie
8856Tout est mystère dans l’Amour,
8857Ses flèches, son carquois, son flambeau, son enfance :
8858Ce n’est pas l’ouvrage d’un jour
8859Que d’épuiser cette science.
8860Je ne prétends donc point tout expliquer ici :
8861Mon but est seulement de dire, à ma manière,
8862Comment l’aveugle que voici
8863(C’est un Dieu), comment, dis-je, il perdit la lumière :
8864Quelle suite eut ce mal, qui peut-être est un bien ;
8865J’en fais juge un amant, et ne décide rien.
8866La Folie et l’Amour jouaient un jour ensemble :
8867Celui-ci n’était pas encore privé des yeux.
8868Une dispute vint : l’Amour veut qu’on assemble
8869Là-dessus le conseil des Dieux ;
8870L’autre n’eut pas la patience ;
8871Elle lui donne un coup si furieux,
8872Qu’il en perd la clarté des cieux.
8873Vénus en demande vengeance.
8874Femme et mère, il suffit pour juger de ses cris :
8875Les Dieux en furent étourdis,
8876Et Jupiter, et Némésis,
8877Et les Juges d’Enfer ; enfin toute la bande.
8878Elle représenta l’énormité du cas ;
8879Son fils, sans un bâton, ne pouvait faire un pas :
8880Nulle peine n’était pour ce crime assez grande :
8881Le dommage devait être aussi réparé.
8882Quand on eut bien considéré
8883L’intérêt du public, celui de la patrie,
8884Le résultat enfin de la suprême cour
8885Fut de condamner la Folie
8886À servir de guide à l’Amour.
Le Corbeau, la Gazelle, la Tortue et le Rat
8887À Madame de la Sablière
8888Je vous gardais un temple dans mes vers :
8889Il n’eût fini qu’avecque l’Univers.
8890Déjà ma main en fondait la durée
8891Sur ce bel Art qu’ont les Dieux inventé,
8892Et sur le nom de la Divinité
8893Que dans ce temple on aurait adorée.
8894Sur le portail j’aurais ces mots écrits
8895Palais sacré de la déesse Iris ;
8896Non celle-là qu’a Junon à ses gages ;
8897Car Junon même et le maître des Dieux
8898Serviraient l’autre, et seraient glorieux
8899Du seul honneur de porter ses messages.
8900L’apothéose à la voûte eût paru ;
8901Là, tout l’Olympe en pompe eût été vu
8902Plaçant Iris sous un dais de lumière.
8903Les murs auraient amplement contenu
8904Toute sa vie ; agréable matière,
8905Mais peu féconde en ces événements
8906Qui des États font les renversements.
8907Au fond du temple eût été son image :
8908Avec ses traits, son souris, ses appas,
8909Son art de plaire et de n’y penser pas,
8910Ses agréments à qui tout rend hommage.
8911J’aurais fait voir à ses pieds des mortels
8912Et des héros, des demi-dieux encore,
8913Même des dieux : ce que le monde adore
8914Vient quelquefois parfumer ses autels.
8915J’eusse en ses yeux fait briller de son âme
8916Tous les trésors, quoique imparfaitement :
8917Car ce cœur vif et tendre infiniment,
8918Pour ses amis, et non point autrement ;
8919Car cet esprit, qui, né du firmament,
8920A beauté d’homme avec grâces de femme,
8921Ne se peut pas, comme on veut exprimer.
8922Ô vous, Iris, qui savez tout charmer,
8923Qui savez plaire en un degré suprême,
8924Vous que l’on aime à l’égal de soi-même
8925(Ceci soit dit sans nul soupçon d’amour ;
8926Car c’est un mot banni de votre cour,
8927Laissons-le donc), agréez que ma Muse
8928Ce que chez vous nous voyons estimer
8929Achève un jour cette ébauche confuse.
8930J’en ai placé l’idée et le projet,
8931Pour plus de grâce, au devant d’un sujet
8932Où l’amitié donne de telles marques,
8933Et d’un tel prix, que leur simple récit
8934Peut quelque temps amuser votre esprit.
8935Non que ceci se passe entre monarques :
8936N’est pas un roi qui ne sait point aimer :
8937C’est un mortel qui sait mettre sa vie
8938Pour son ami. J’en vois peu de si bons.
8939Quatre animaux, vivants de compagnie,
8940Vont aux humains en donner des leçons.
8941La Gazelle, le Rat, le Corbeau, la Tortue,
8942Vivaient ensemble unis : douce société.
8943Le choix d’une demeure aux humains inconnue
8944Assurait leur félicité.
8945Mais quoi ! l’homme découvre enfin toutes retraites.
8946Soyez au milieu des déserts,
8947Au fond des eaux, en haut des airs,
8948Vous n’éviterez point ses embûches secrètes.
8949La Gazelle s’allait ébattre innocemment,
8950Quand un chien, maudit instrument
8951Du plaisir barbare des hommes,
8952Vint sur l’herbe éventer les traces de ses pas.
8953Elle fuit. Et le Rat, à l’heure du repas
8954Dit aux amis restants : « D’où vient que nous ne sommes
8955Aujourd’hui que trois conviés ?
8956La Gazelle déjà nous a-t-elle oubliés ? »
8957À ces paroles, la Tortue
8958S’écrie, et dit : « Ah ! si j’étais
8959Comme un corbeau d’ailes pourvue,
8960Tout de ce pas je m’en irais
8961Apprendre au moins quelle contrée,
8962Quel accident tient arrêtée
8963Notre compagne au pied léger ;
8964Car, à l’égard du cœur, il en faut mieux juger. »
8965Le Corbeau part à tire d’aile :
8966Il aperçoit de loin l’imprudente Gazelle
8967Prise au piège, et se tourmentant.
8968Il retourne avertir les autres à l’instant ;
8969Car, de lui demander quand, pourquoi, ni comment
8970Ce malheur est tombé sur elle,
8971Et perdre en vains discours cet utile moment,
8972Comme eût fait un maître d’école,
8973Il avait trop de jugement.
8974Le Corbeau donc vole et revole.
8975Sur son rapport les trois amis
8976Tiennent conseil. Deux sont d’avis
8977De se transporter sans remise
8978Aux lieux où la Gazelle est prise.
8979« L’autre, dit le Corbeau, gardera le logis :
8980Avec son marcher lent, quand arriverait-elle ?
8981Après la mort de la Gazelle. »
8982Ces mots à peine dits, ils s’en vont secourir
8983Leur chère et fidèle compagne,
8984Pauvre chevrette de montagne.
8985La Tortue y voulut courir :
8986La voilà comme eux en campagne,
8987Maudissant ses pieds courts avec juste raison,
8988Et la nécessité de porter sa maison.
8989Rongemaille (le Rat eut à bon droit ce nom)
8990Coupe les nœuds du lacs : on peut penser la joie.
8991Le chasseur vient, et dit : « Qui m’a ravi ma proie ? »
8992Rongemaille, à ces mots, se retire en un trou,
8993Le Corbeau sur un arbre, en un bois la Gazelle :
8994Et le chasseur à demi fou
8995De n’en avoir nulle nouvelle,
8996Aperçoit la Tortue, et retient son courroux.
8997« D’où vient, dit-il, que je m’effraie ?
8998Je veux qu’à mon souper celle-ci me défraie. »
8999Il la mit dans son sac. Elle eût payé pour tous,
9000Si le Corbeau n’en eût averti la Chevrette.
9001Celle-ci, quittant sa retraite,
9002Contrefait la boiteuse, et vient se présenter.
9003L’homme de suivre, et de jeter
9004Tout ce qui lui pesait : si bien que Rongemaille
9005Autour des nœuds du sac tant opère et travaille
9006Qu’il délivre encore l’autre sœur,
9007Sur qui s’était fondé le souper du chasseur.
9008Pilpay conte qu’ainsi la chose s’est passée.
9009Pour peu que je voulusse invoquer Apollon,
9010J’en ferais, pour vous plaire, un ouvrage aussi long
9011Que l’Iliade ou l’Odyssée.
9012Rongemaille ferait le principal héros,
9013Quoique à vrai dire ici chacun soit nécessaire.
9014Porte-maison l’Infante y tient de tels propos,
9015Que Monsieur du Corbeau va faire
9016Office d’espion, et puis de messager.
9017La Gazelle a d’ailleurs l’adresse d’engager
9018Le chasseur à donner du temps à Rongemaille.
9019Ainsi chacun en son endroit
9020S’entremet, agite, et travaille.
9021À qui donner le prix ? Au cœur si l’on m’en croit.
9022Que n’ose et que ne peut l’amitié violente !
9023Cet autre sentiment que l’on appelle amour
9024Mérite moins d’honneurs ; cependant chaque jour
9025Je le célèbre et je le chante.
9026Hélas ! il n’en rend pas mon âme plus contente.
9027Vous protégez sa sœur, il suffit ; et mes vers
9028Vont s’engager pour elle à des tons tout divers.
9029Mon maître était l’Amour : j’en vais servir un autre,
9030Et porter par tout l’Univers
9031Sa gloire aussi bien que la vôtre.
La Forêt et le Bûcheron
9032Un Bûcheron venait de rompre ou d’égarer
9033Le bois dont il avait emmanché sa cognée.
9034Cette perte ne put sitôt se réparer
9035Que la Forêt n’en fût quelque temps épargnée.
9036L’Homme enfin la prie humblement
9037De lui laisser tout doucement
9038Emporter une unique branche,
9039Afin de faire un autre manche :
9040Il irait employer ailleurs son gagne-pain ;
9041Il laisserait debout maint chêne et maint sapin
9042Dont chacun respectait la vieillesse et les charmes.
9043L’innocente forêt lui fournit d’autres armes.
9044Elle en eut du regret. Il emmanche son fer :
9045Le misérable ne s’en sert
9046Qu’à dépouiller sa bienfaitrice
9047De ses principaux ornements.
9048Elle gémit à tous moments :
9049Son propre don fait son supplice.
9050Voilà le train du monde et de ses sectateurs :
9051On s’y sert du bienfait contre les bienfaiteurs.
9052Je suis las d’en parler. Mais que de doux ombrages
9053Soient exposés à ces outrages,
9054Qui ne se plaindrait là-dessus ?
9055Hélas ! j’ai beau crier et me rendre incommode,
9056L’ingratitude et les abus
9057N’en seront pas moins à la mode.
Le Renard, le Loup, et le Cheval
9058Un Renard, jeune encore, quoique des plus madrés,
9059Vit le premier cheval qu’il eût vu de sa vie.
9060Il dit à certain Loup, franc novice : « Accourez,
9061Un animal paît dans nos prés,
9062Beau, grand ; j’en ai la vue encore toute ravie.
9063– Est-il plus fort que nous ? dit le Loup en riant :
9064Fais-moi son portrait, je te prie.
9065– Si j’étais quelque peintre ou quelque étudiant,
9066Repartit le Renard, j’avancerais la joie
9067Que vous aurez en le voyant.
9068Mais venez, que sait-on ? peut-être est-ce une proie
9069Que la Fortune nous envoie. »
9070Ils vont ; et le Cheval, qu’à l’herbe on avait mis,
9071Assez peu curieux de semblables amis,
9072Fut presque sur le point d’enfiler la venelle.
9073« Seigneur, dit le Renard, vos humbles serviteurs
9074Apprendraient volontiers comment on vous appelle. »
9075Le Cheval, qui n’était dépourvu de cervelle,
9076Leur dit : « Lisez mon nom, vous le pouvez, messieurs :
9077Mon cordonnier l’a mis autour de ma semelle. »
9078Le Renard s’excusa sur son peu de savoir.
9079« Mes parents, reprit-il, ne m’ont point fait instruire ;
9080Ils sont pauvres ; et n’ont qu’un trou pour tout avoir ;
9081Ceux du Loup, gros messieurs, l’ont fait apprendre à lire
9082Le Loup, par ce discours flatté,
9083S’approcha. Mais sa vanité
9084Lui coûta quatre dents : le Cheval lui desserre
9085Un coup ; et haut le pied. Voilà mon Loup par terre
9086Mal en point, sanglant, et gâté.
9087« Frère, dit le Renard, ceci nous justifie
9088Ce que m’ont dit des gens d’esprit :
9089Cet animal vous a sur la mâchoire écrit
9090Que de tout inconnu le Sage se méfie. »
Le Renard et les Poulets d’Inde
9091Contre les assauts d’un Renard
9092Un arbre à des Dindons servait de citadelle.
9093Le perfide ayant fait tout le tour du rempart,
9094Et vu chacun en sentinelle,
9095S’écria : « Quoi ! ces gens se moqueront de moi !
9096Eux seuls seront exempts de la commune loi !
9097Non, par tous les Dieux, non. » Il accomplit son dire.
9098La lune, alors luisant, semblait contre le Sire
9099Vouloir favoriser la dindonnière gent.
9100Lui, qui n’était novice au métier d’assiégeant,
9101Eut recours à son sac de ruses scélérates,
9102Feignit vouloir gravir, se guinda sur ses pattes,
9103Puis contrefit le mort, puis le ressuscité.
9104Arlequin n’eût exécuté
9105Tant de différents personnages.
9106Il élevait sa queue, il la faisait briller,
9107Et cent mille autres badinages.
9108Pendant quoi nul dindon n’eût osé sommeiller
9109L’ennemi les lassait en leur tenant la vue
9110Sur même objet toujours tendue.
9111Les pauvres gens étant à la longue éblouis,
9112Toujours il en tombait quelqu’un : autant de pris
9113Autant de mis à part : près de moitié succombe.
9114Le compagnon les porte en son garde-manger.
9115Le trop d’attention qu’on a pour le danger
9116Fait le plus souvent qu’on y tombe.
Le Singe
9117Il est un Singe dans Paris
9118À qui l’on avait donné femme :
9119Singe en effet d’aucuns maris,
9120Il la battait. La pauvre dame
9121En a tant soupiré, qu’enfin elle n’est plus.
9122Leur fils se plaint d’étrange sorte,
9123Il éclate en cris superflus :
9124Le père en rit, sa femme est morte ;
9125Il a déjà d’autres amours
9126Que l’on croit qu’il battra toujours ;
9127Il hante la taverne, et souvent il s’enivre.
9128N’attendez rien de bon du peuple imitateur,
9129Qu’il soit singe ou qu’il fasse un livre :
9130La pire espèce, c’est l’auteur.
Le Philosophe scythe
9131Un Philosophe austère, et né dans la Scythie,
9132Se proposant de suivre une plus douce vie,
9133Voyagea chez les Grecs, et vit en certains lieux
9134Un Sage assez semblable au vieillard de Virgile,
9135Homme égalant les Rois, homme approchant des Dieux,
9136Et, comme ces derniers satisfait et tranquille.
9137Son bonheur consistait aux beautés d’un jardin.
9138Le Scythe l’y trouva qui, la serpe à la main,
9139De ses arbres à fruit retranchait l’inutile,
9140Ébranchait, émondait, ôtait ceci, cela,
9141Corrigeant partout la Nature,
9142Excessive à payer ses soins avec usure.
9143Le Scythe alors lui demanda :
9144Pourquoi cette ruine. Était-il d’homme sage
9145De mutiler ainsi ces pauvres habitants ?
9146« Quittez-moi votre serpe, instrument de dommage ;
9147Laissez agir la faux du Temps :
9148Ils iront assez tôt border le noir rivage.
9149– J’ôte le superflu, dit l’autre ; et l’abattant,
9150Le reste en profite d’autant. »
9151Le Scythe, retourné dans sa triste demeure,
9152Prend la serpe à son tour, coupe et taille à toute heure ;
9153Conseille à ses voisins, prescrit à ses amis
9154Un universel abatis.
9155Il ôte de chez lui les branches les plus belles,
9156Il tronque son verger contre toute raison,
9157Sans observer temps ni saison,
9158Lunes ni vieilles ni nouvelles.
9159Tout languit et tout meurt. Ce Scythe exprime bien
9160Un indiscret stoïcien :
9161Celui-ci retranche de l’âme
9162Désirs et passions, le bon et le mauvais,
9163Jusqu’aux plus innocents souhaits.
9164Contre de telles gens, quant à moi, je réclame.
9165Ils ôtent à nos cœurs le principal ressort ;
9166Ils font cesser de vivre avant que l’on soit mort.
L’Éléphant et le Singe de Jupiter
9167Autrefois l’Éléphant et le Rhinocéros,
9168En dispute du pas et des droits de l’Empire,
9169Voulurent terminer la querelle en champ clos.
9170Le jour en était pris, quand quelqu’un vint leur dire
9171Que le Singe de Jupiter,
9172Portant un caducée, avait paru dans l’air.
9173Ce Singe avait nom Gille, à ce que dit l’histoire.
9174Aussitôt l’Éléphant de croire
9175Qu’en qualité d’ambassadeur
9176Il venait trouver Sa Grandeur.
9177Tout fier de ce sujet de gloire,
9178Il attend maître Gille, et le trouve un peu lent
9179À lui présenter sa créance.
9180Maître Gille enfin, en passant,
9181Va saluer son Excellence.
9182L’autre était préparé sur la légation ;
9183Mais pas un mot. L’attention
9184Qu’il croyait que les Dieux eussent à sa querelle
9185N’agitait pas encore chez eux cette nouvelle.
9186Qu’importe à ceux du firmament
9187Qu’on soit mouche ou bien éléphant ?
9188Il se vit donc réduit à commencer lui-même.
9189« Mon cousin Jupiter, dit-il, verra dans peu
9190Un assez beau combat, de son trône suprême ;
9191Toute sa cour verra beau jeu.
9192– Quel combat ? » dit le Singe avec un front sévère.
9193L’Éléphant repartit : « Quoi ! vous ne savez pas
9194Que le Rhinocéros me dispute le pas ;
9195Qu’Éléphantide a guerre avecque Rhinocère ?
9196Vous connaissez ces lieux, ils ont quelque renom.
9197– Vraiment je suis ravi d’en apprendre le nom,
9198Repartit maître Gille : on ne s’entretient guère
9199De semblables sujets dans nos vastes lambris. »
9200L’Éléphant, honteux et surpris,
9201Lui dit : « Et parmi nous que venez-vous donc faire ?
9202– Partager un brin d’herbe entre quelques fourmis :
9203Nous avons soin de tout. Et quant à votre affaire,
9204On n’en dit rien encore dans le conseil des Dieux :
9205Les petits et les grands sont égaux à leurs yeux. »
Un Fou et un Sage
9206Certain Fou poursuivait à coups de pierre un Sage.
9207Le Sage se retourne, et lui dit : « Mon ami,
9208C’est fort bien fait à toi, reçois cet écu-ci.
9209Tu fatigues assez pour gagner davantage ;
9210Toute peine, dit-on, est digne de loyer :
9211Vois cet homme qui passe, il a de quoi payer ;
9212Adresse-lui tes dons, ils auront leur salaire. »
9213Amorcé par le gain, notre Fou s’en va faire
9214Même insulte à l’autre bourgeois.
9215On ne le paya pas en argent cette fois.
9216Maint estafier accourt : on vous happe notre homme,
9217On vous l’échine, on vous l’assomme.
9218Auprès des Rois il est de pareils fous :
9219À vos dépens ils font rire le maître.
9220Pour réprimer leur babil, irez-vous
9221Les maltraiter ? Vous n’êtes pas peut-être
9222Assez puissant. Il faut les engager
9223À s’adresser à qui peut se venger.
Le Renard anglais
9224À Madame Harvey
9225Le bon cœur est chez vous compagnon du bon sens
9226Avec cent qualités trop longues à déduire,
9227Une noblesse d’âme, un talent pour conduire
9228Et les affaires et les gens,
9229Une humeur franche et libre, et le don d’être amie
9230Malgré Jupiter même et les temps orageux.
9231Tout cela méritait un éloge pompeux :
9232Il en eût été moins selon votre génie ;
9233La pompe vous déplaît, l’éloge vous ennuie.
9234J’ai donc fait celui-ci court et simple. Je veux
9235Y coudre encore un mot ou deux
9236En faveur de votre patrie :
9237Vous l’aimez. Les Anglais pensent profondément ;
9238Leur esprit, en cela, suit leur tempérament.
9239Creusant dans les sujets, et forts d’expériences,
9240Ils étendent partout l’empire des sciences.
9241Je ne dis point ceci pour vous faire ma cour :
9242Vos gens à pénétrer l’emportent sur les autres ;
9243Même les chiens de leur séjour
9244Ont meilleur nez que n’ont les nôtres.
9245Vos renards sont plus fins ; je m’en vais le prouver.
9246Par un d’eux, qui, pour se sauver
9247Mit en usage un stratagème
9248Non encore pratiqué, des mieux imaginés.
9249Le scélérat, réduit en un péril extrême,
9250Et presque mis à bout par ces chiens au bon nez,
9251Passa près d’un patibulaire :
9252Là, des animaux ravissants,
9253Blaireaux, renards, hiboux, race encline à mal faire,
9254Pour l’exemple pendus, instruisaient les passants.
9255Leur confrère, aux abois, entre ces morts s’arrange.
9256Je crois voir Annibal qui, pressé des Romains
9257Met leurs chefs en défaut, ou leur donne le change,
9258Et sait, en vieux Renard, s’échapper de leurs mains.
9259Les chefs de meute, parvenues
9260À l’endroit où pour mort le traître se pendit,
9261Remplirent l’air de cris : leur maître les rompit,
9262Bien que de leurs abois ils perçassent les nues.
9263Il ne put soupçonner ce tour assez plaisant.
9264« Quelque terrier, dit-il, a sauvé mon galant ;
9265Mes chiens n’appellent point au-delà des colonnes
9266Où sont tant d’honnêtes personnes.
9267Il y viendra, le drôle ! » Il y vint, à son dam.
9268Voilà maint basset clabaudant ;
9269Voilà notre Renard au charnier se guindant.
9270Maître pendu croyait qu’il en irait de même
9271Que le jour qu’il tendit de semblables panneaux ;
9272Mais le pauvret, ce coup, y laissa ses houseaux.
9273Tant il est vrai qu’il faut changer de stratagème !
9274Le chasseur, pour trouver sa propre sûreté,
9275N’aurait pas cependant un tel tour inventé,
9276Non point par peu d’esprit : est-il quelqu’un qui nie
9277Que tout Anglais n’en ait bonne provision ?
9278Mais le peu d’amour pour la vie
9279Leur nuit en mainte occasion.
9280Je reviens à vous, non pour dire
9281D’autres traits sur votre sujet ;
9282Tout long éloge est un projet
9283Peu favorable pour ma lyre.
9284Peu de nos chants, peu de nos vers,
9285Par un encens flatteur amusent l’Univers,
9286Et se font écouter des nations étranges.
9287Votre Prince vous dit un jour
9288Qu’il aimait mieux un trait d’amour
9289Que quatre pages de louanges.
9290Agréez seulement le don que je vous fais
9291Des derniers efforts de ma Muse.
9292C’est peu de chose ; elle est confuse
9293De ces ouvrages imparfaits.
9294Cependant ne pourriez-vous faire
9295Que le même hommage pût plaire
9296À celle qui remplit vos climats d’habitants
9297Tirés de l’île de Cythère ?
9298Vous voyez par là que j’entends
9299Mazarin, des Amours Déesse tutélaire.
Le Soleil et les Grenouilles
9300Les filles du limon tiraient du Roi des astres
9301Assistance et protection :
9302Guerre ni pauvreté, ni semblables désastres
9303Ne pouvaient approcher de cette nation :
9304Elle faisait valoir en cent lieux son empire.
9305Les reines des étangs, grenouilles, veux-je dire,
9306(Car que coûte-t-il d’appeler
9307Les choses par noms honorables ?)
9308Contre leur bienfaiteur osèrent cabaler,
9309Et devinrent insupportables.
9310L’imprudence, l’orgueil, et l’oubli des bienfaits,
9311Enfants de la bonne fortune,
9312Firent bientôt crier cette troupe importune :
9313On ne pouvait dormir en paix.
9314Si l’on eût cru leur murmure,
9315Elles auraient, par leurs cris
9316Soulevé grands et petits
9317Contre l’œil de la nature.
9318Le Soleil, à leur dire, allait tout consumer ;
9319Il fallait promptement s’armer,
9320Et lever des troupes puissantes.
9321Aussitôt qu’il faisait un pas,
9322Ambassades coassantes
9323Allaient dans tous les États :
9324À les ouïr, tout le Monde,
9325Toute la machine ronde
9326Roulait sur les intérêts
9327De quatre méchants marais.
9328Cette plainte téméraire
9329Dure toujours ; et pourtant
9330Grenouilles doivent se taire,
9331Et ne murmurer pas tant :
9332Car si le Soleil se pique,
9333Il le leur fera sentir ;
9334La République aquatique
9335Pourrait bien s’en repentir.
La Ligue des Rats
9336Une Souris craignait un Chat
9337Qui dès longtemps la guettait au passage.
9338Que faire en cet état ? Elle, prudente et sage,
9339Consulte son voisin ; c’était un maître Rat,
9340Dont la rateuse seigneurie
9341S’était logée en bonne hôtellerie,
9342Et qui cent fois s’était vanté, dit-on,
9343De ne craindre ni chat, ni chatte
9344Ni coup de dent, ni coup de patte.
9345« Dame Souris, lui dit ce fanfaron,
9346Ma foi ! quoi que je fasse,
9347Seul, je ne puis chasser le Chat qui vous menace :
9348Mais assemblons tous les Rats d’alentour,
9349Je lui pourrai jouer d’un mauvais tour. »
9350La Souris fait une humble révérence ;
9351Et le Rat court en diligence
9352À l’office, qu’on nomme autrement la dépense,
9353Où maints Rats assemblés
9354Faisaient, aux frais de l’hôte, une entière bombance.
9355Il arrive, les sens troublés,
9356Et les poumons tout essoufflés.
9357« Qu’avez-vous donc ? lui dit un de ces rats ; parlez.
9358– En deux mots, répondit-il, ce qui fait mon voyage,
9359C’est qu’il faut promptement secourir la Souris ;
9360Car Raminagrobis
9361Fait en tous lieux un étrange carnage.
9362Ce chat, le plus diable des chats,
9363S’il manque de souris, voudra manger des rats. »
9364Chacun dit : « Il est vrai. Sus ! sus ! courons aux armes ! »
9365Quelques rates, dit-on, répandirent des larmes.
9366N’importe, rien n’arrête un si noble projet ;
9367Chacun se met en équipage ;
9368Chacun met dans son sac un morceau de fromage ;
9369Chacun promet enfin de risquer le paquet,
9370Ils allaient tous comme à la fête,
9371L’esprit content, le cœur joyeux.
9372Cependant le Chat, plus fin qu’eux,
9373Tenait déjà la Souris par la tête.
9374Ils s’avancèrent à grands pas
9375Pour secourir leur bonne amie :
9376Mais le Chat, qui n’en démord pas,
9377Gronde et marche au-devant de la troupe ennemie.
9378À ce bruit, nos très prudents Rats,
9379Craignant mauvaise destinée,
9380Font, sans pousser plus loin leur prétendu fracas,
9381Une retraite fortunée.
9382Chaque Rat rentre dans son trou ;
9383Et si quelqu’un en sort, gare encore le matou !
Daphnis et Alcimadure
9384Imitation de Théocrite À Madame de la Mésangère
9385Aimable fille d’une mère
9386À qui seule aujourd’hui mille cœurs font la cour,
9387Sans ceux que l’amitié rend soigneux de vous plaire,
9388Et quelques-uns encore que vous garde l’amour ;
9389Je ne puis qu’en cette préface
9390Je ne partage entre elle et vous
9391Un peu de cet encens qu’on recueille au Parnasse,
9392Et que j’ai le secret de rendre exquis et doux.
9393Je vous dirai donc... Mais tout dire,
9394Ce serait trop ; il faut choisir,
9395Ménageant ma voix et ma lyre,
9396Qui bientôt vont manquer de force et de loisir.
9397Je louerai seulement un cœur plein de tendresse,
9398Ces nobles sentiments, ces grâces, cet esprit ;
9399Vous n’auriez en cela ni maître ni maîtresse,
9400Sans celle dont sur vous l’éloge rejaillit.
9401Gardez d’environner ces roses
9402De trop d’épines, si jamais
9403L’Amour vous dit les mêmes choses :
9404Il les dit mieux que je ne fais ;
9405Aussi sait-il punir ceux qui ferment l’oreille
9406À ses conseils. Vous l’allez voir.
9407Jadis une jeune merveille
9408Méprisait de ce dieu le souverain pouvoir :
9409On l’appelait Alcimadure :
9410Fier et farouche objet, toujours courant aux bois,
9411Toujours sautant aux prés, dansant sur la verdure
9412Et ne connaissant autres lois
9413Que son caprice ; au reste, égalant les plus belles,
9414Et surpassant les plus cruelles ;
9415N’ayant trait qui ne plût, pas même en ses rigueurs :
9416Quelle l’eût-on trouvée au fort de ses faveurs !
9417Le jeune et beau Daphnis, berger de noble race,
9418L’aima pour son malheur : jamais la moindre grâce
9419Ni le moindre regard, le moindre mot enfin,
9420Ne lui fut accordé par ce cœur inhumain.
9421Las de continuer une poursuite vaine,
9422Il ne songea plus qu’à mourir.
9423Le désespoir le fit courir
9424À la porte de l’inhumaine.
9425Hélas ! ce fut aux vents qu’il raconta sa peine ;
9426On ne daigna lui faire ouvrir
9427Cette maison fatale, où, parmi ses compagnes,
9428L’ingrate, pour le jour de sa nativité,
9429Joignait aux fleurs de sa beauté
9430Les trésors des jardins et des vertes campagnes.
9431« J’espérais, cria-t-il, expirer à vos yeux ;
9432Mais je vous suis trop odieux,
9433Et ne m’étonne pas qu’ainsi que tout le reste
9434Vous me refusiez même un plaisir si funeste.
9435Mon père, après ma mort (et je l’en ai chargé),
9436Doit mettre à vos pieds l’héritage
9437Que votre cœur a négligé.
9438Je veux que l’on y joigne aussi le pâturage,
9439Tous mes troupeaux, avec mon chien ;
9440Et que du reste de mon bien
9441Mes compagnons fondent un temple
9442Où votre image se contemple,
9443Renouvelants de fleurs l’autel à tout moment.
9444J’aurai près de ce temple un simple monument :
9445On gravera sur la bordure :
9446« Daphnis mourut d’amour. Passant, arrête-toi,
9447« Pleure, et dis : Celui-ci succomba sous la loi
9448« De la cruelle Alcimadure. »
9449À ces mots, par la Parque il se sentit atteint :
9450Il aurait poursuivi ; la douleur le prévint.
9451Son ingrate sortit triomphante et parée.
9452On voulut, mais en vain, l’arrêter un moment
9453Pour donner quelques pleurs au sort de son amant ;
9454Elle insulta toujours au fils de Cythérée,
9455Menant dès ce soir même au mépris de ses lois,
9456Ses compagnes danser autour de sa statue.
9457Le Dieu tomba sur elle, et l’accabla du poids :
9458Une voix sortit de la nue,
9459Écho redit ces mots dans les airs épandus :
9460« Que tout aime à présent : l’insensible n’est plus. »
9461Cependant de Daphnis l’Ombre au Styx descendue
9462Frémit et s’étonna la voyant accourir.
9463Tout l’Érèbe entendit cette belle homicide
9464S’excuser au berger, qui ne daigna l’ouïr
9465Non plus qu’Ajax, Ulysse, et Didon, son perfide.
Le Juge arbitre, l’Hospitalier, et le Solitaire
9466Trois Saints, également jaloux de leur salut,
9467Portés d’un même esprit, tendaient à même but.
9468Ils s’y prirent tous trois par des routes diverses :
9469Tous chemins vont à Rome ; ainsi nos concurrents
9470Crurent pouvoir choisir des sentiers différents.
9471L’un, touché des soucis, des longueurs, des traverses
9472Qu’en apanage on voit aux procès attachés,
9473S’offrit de les juger sans récompense aucune,
9474Peu soigneux d’établir ici-bas sa fortune.
9475Depuis qu’il est des lois, l’homme, pour ses péchés,
9476Se condamne à plaider la moitié de sa vie :
9477La moitié ? les trois quarts, et bien souvent le tout.
9478Le conciliateur crut qu’il viendrait à bout
9479De guérir cette folle et détestable envie.
9480Le second de nos Saints choisit les hôpitaux.
9481Je le loue ; et le soin de soulager ces maux
9482Est une charité que je préfère aux autres.
9483Les malades d’alors, étant tels que les nôtres,
9484Donnaient de l’exercice au pauvre hospitalier ;
9485Chagrins, impatients, et se plaignant sans cesse :
9486« Il a pour tels et tels un soin particulier ;
9487Ce sont ses amis ; il nous laisse. »
9488Ces plaintes n’étaient rien auprès de l’embarras
9489Où se trouva réduit l’appointeur de débats :
9490Aucun n’était content ; la sentence arbitrale
9491À nul des deux ne convenait :
9492Jamais le Juge ne tenait
9493À leur gré la balance égale.
9494De semblables discours rebutaient l’appointeur :
9495Il court aux hôpitaux, va voir leur directeur.
9496Tous deux ne recueillant que plainte et que murmure,
9497Affligés, et contraints de quitter ces emplois,
9498Vont confier leur peine au silence des bois.
9499Là, sous d’âpres rochers, près d’une source pure,
9500Lieu respecté des vents, ignoré du soleil,
9501Ils trouvent l’autre Saint, lui demandent conseil.
9502« Il faut, dit leur ami, le prendre de soi-même.
9503Qui mieux que vous, sait vos besoins ?
9504Apprendre à se connaître est le premier des soins
9505Qu’impose à tous mortels la Majesté suprême.
9506Vous êtes-vous connus dans le monde habité ?
9507L’on ne le peut qu’aux lieux pleins de tranquillité :
9508Chercher ailleurs ce bien est une erreur extrême.
9509Troublez l’eau : vous y voyez-vous ?
9510Agitez celle-ci. – Comment nous verrions-nous ?
9511La vase est un épais nuage
9512Qu’aux effets du cristal nous venons d’opposer.
9513– Mes frères, dit le Saint, laissez-la reposer,
9514Vous verrez alors votre image.
9515Pour vous mieux contempler demeurez au désert. »
9516Ainsi parla le Solitaire.
9517Il fut cru ; l’on suivit ce conseil salutaire.
9518Ce n’est pas qu’un emploi ne doive être souffert.
9519Puisqu’on plaide, et qu’on meurt, et qu’on devient malade,
9520Il faut des médecins, il faut des avocats ;
9521Ces secours, grâce à Dieu, ne nous manqueront pas :
9522Les honneurs et le gain, tout me le persuade.
9523Cependant on s’oublie en ces communs besoins.
9524Ô vous, dont le public emporte tous les soins,
9525Magistrats, princes et ministres,
9526Vous que doivent troubler mille accidents sinistres,
9527Que le malheur abat, que le bonheur corrompt,
9528Vous ne vous voyez point, vous ne voyez personne.
9529Si quelque bon moment à ces pensées vous donne,
9530Quelque flatteur vous interrompt.
9531Cette leçon sera la fin de ces ouvrages :
9532Puisse-t-elle être utile aux siècles à venir !
9533Je la présente aux Rois, je la propose aux Sages :
9534Par où saurais-je mieux finir ?