C

Les Contemplations

Les Contemplations
Préface
1Si un auteur pouvait avoir quelque droit d’influer sur la
2disposition d’esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l’auteur
3des Contemplations se bornerait à dire ceci : Ce livre doit être lu
4comme on lirait le livre d’un mort.
5Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. Grande
6mortalis ævi spatium. L’auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre
7se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les
8événements et les souffrances, l’a déposé dans son cœur. Ceux
9qui s’y pencheront retrouveront leur propre image dans cette
10eau profonde et triste, qui s’est lentement amassée là, au fond
11d’une âme.
12Qu’est-ce que les Contemplations ? C’est ce qu’on pourrait
13appeler, si le mot n’avait quelque prétention, les Mémoires
14d’une âme.
15Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs,
16toutes les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres,
17que peut contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à
18rayon, soupir à soupir, et mêlés dans la même nuée sombre.
19C’est l’existence humaine sortant de l’énigme du berceau et
20aboutissant à l’énigme du cercueil ; c’est un esprit qui marche
21de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l’amour,
22l’illusion, le combat, le désespoir, et qui s’arrête éperdu « au
23bord de l’infini ». Cela commence par un sourire, continue par
24un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l’abîme.
25Une destinée est écrite là jour à jour.
26Est-ce donc la vie d’un homme ? Oui, et la vie des autres
27hommes aussi. Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui
28soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez
29ce que je vis ; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent
30moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous
31parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous
32pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi !
33Ce livre contient, nous le répétons, autant l’individualité du
34lecteur que celle de l’auteur. Homo sum. Traverser le tumulte, la
35rumeur, le rêve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence ; se reposer dans le sacrifice, et, là, contempler Dieu ;
36commencer à Foule et finir à Solitude, n’est-ce pas, les proportions individuelles réservées, l’histoire de tous ?
37On ne s’étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces
38deux volumes s’assombrir pour arriver, cependant, à l’azur
39d’une vie meilleure. La joie, cette fleur rapide de la jeunesse,
40s’effeuille page à page dans le tome premier, qui est l’espérance,
41et disparaît dans le tome second, qui est le deuil. Quel deuil ? Le
42vrai, l’unique : la mort ; la perte des être chers.
43Nous venons de le dire, c’est une âme qui se raconte dans
44ces deux volumes. Autrefois, Aujourd’hui. Un abîme les sépare,
45le tombeau.
46V. H.
47Guernesey, mars 1856.
TOME I — AUTREFOIS (1830-1843)
Un jour…
48Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,
49Passer, gonflant ses voiles,
50Un rapide navire enveloppé de vents,
51De vagues et d’étoiles ;
52Et j’entendis, penché sur l’abîme des cieux,
53Que l’autre abîme touche,
54Me parler à l’oreille une voix dont mes yeux
55Ne voyaient pas la bouche :
56« Poëte, tu fais bien ! Poëte au triste front,
57Tu rêves près des ondes,
58Et tu tires des mers bien des choses qui sont
59Sous les vagues profondes !
60La mer, c’est le Seigneur, que, misère ou bonheur,
61Tout destin montre et nomme ;
62Le vent, c’est le Seigneur ; l’astre, c’est le Seigneur ;
63Le navire, c’est l’homme. »
64Juin 1839.
LIVRE PREMIER — AURORE
I — À ma fille
65Ô mon enfant, tu vois, je me soumets.
66Fais comme moi : vis du monde éloignée ;
67Heureuse ? non ; triomphante ? jamais.
68– Résignée ! –
69Sois bonne et douce, et lève un front pieux.
70Comme le jour dans les cieux met sa flamme,
71Toi, mon enfant, dans l’azur de tes yeux
72Mets ton âme !
73Nul n’est heureux et nul n’est triomphant.
74L’heure est pour tous une chose incomplète ;
75L’heure est une ombre, et notre vie, enfant,
76En est faite.
77Oui, de leur sort tous les hommes sont las.
78Pour être heureux, à tous, – destin morose ! –
79Tout a manqué. Tout, c’est-à-dire, hélas !
80Peu de chose.
81Ce peu de chose est ce que, pour sa part,
82Dans l’univers chacun cherche et désire :
83Un mot, un nom, un peu d’or, un regard,
84Un sourire !
85La gaîté manque au grand roi sans amours ;
86La goutte d’eau manque au désert immense.
87L’homme est un puits où le vide toujours
88Recommence.
89Vois ces penseurs que nous divinisons,
90Vois ces héros dont les fronts nous dominent,
91Noms dont toujours nos sombres horizons
92S’illuminent !
93Après avoir, comme fait un flambeau,
94Ébloui tout de leurs rayons sans nombre,
95Ils sont allés chercher dans le tombeau
96Un peu d’ombre.
97Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs,
98Prend en pitié nos jours vains et sonores.
99Chaque matin, il baigne de ses pleurs
100Nos aurores.
101Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas,
102Sur ce qu’il est et sur ce que nous sommes ;
103Une loi sort des choses d’ici-bas,
104Et des hommes !
105Cette loi sainte, il faut s’y conformer.
106Et la voici, toute âme y peut atteindre :
107Ne rien haïr, mon enfant ; tout aimer,
108Ou tout plaindre !
109Paris, octobre 1842.
II
110Le poëte s’en va dans les champs ; il admire,
111Il adore ; il écoute en lui-même une lyre ;
112Et, le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs,
113Celles qui des rubis font pâlir les couleurs,
114Celles qui des paons même éclipseraient les queues,
115Les petites fleurs d’or, les petites fleurs bleues,
116Prennent, pour l’accueillir agitant leurs bouquets,
117De petits airs penchés ou de grands airs coquets,
118Et, familièrement, car cela sied aux belles :
119« Tiens ! c’est notre amoureux qui passe ! » disent-elles.
120Et, pleins de jour et d’ombre et de confuses voix,
121Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois,
122Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables,
123Les saules tout ridés, les chênes vénérables,
124L’orme au branchage noir, de mousse appesanti,
125Comme les ulémas quand paraît le muphti,
126Lui font de grands saluts et courbent jusqu’à terre
127Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre,
128Contemplent de son front la sereine lueur,
129Et murmurent tout bas : C’est lui ! c’est le rêveur !
130Les Roches, juin 1831.
III — Mes deux filles
131Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe,
132L’une pareille au cygne et l’autre à la colombe,
133Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur !
134Voyez, la grande sœur et la petite sœur
135Sont assises au seuil du jardin, et sur elles
136Un bouquet d’œillets blancs aux longues tiges frêles,
137Dans une urne de marbre agité par le vent,
138Se penche, et les regarde, immobile et vivant,
139Et frissonne dans l’ombre, et semble, au bord du vase,
140Un vol de papillons arrêté dans l’extase.
141La Terrasse, près Enghien, juin 1842.
IV
142Le firmament est plein de la vaste clarté ;
143Tout est joie, innocence, espoir, bonheur, bonté.
144Le beau lac brille au fond du vallon qui le mure ;
145Le champ sera fécond, la vigne sera mûre ;
146Tout regorge de sève et de vie et de bruit,
147De rameaux verts, d’azur frissonnant, d’eau qui luit,
148Et de petits oiseaux qui se cherchent querelle.
149Qu’a donc le papillon ? qu’a donc la sauterelle ?
150La sauterelle a l’herbe, et le papillon l’air ;
151Et tous deux ont avril, qui rit dans le ciel clair.
152Un refrain joyeux sort de la nature entière ;
153Chanson qui doucement monte et devient prière.
154Le poussin court, l’enfant joue et danse, l’agneau
155Saute, et, laissant tomber goutte à goutte son eau,
156Le vieux antre, attendri, pleure comme un visage ;
157Le vent lit à quelqu’un d’invisible un passage
158Du poëme inouï de la création ;
159L’oiseau parle au parfum ; la fleur parle au rayon ;
160Les pins sur les étangs dressent leur verte ombelle ;
161Les nids ont chaud, l’azur trouve la terre belle,
162Onde et sphère, à la fois tous les climats flottants ;
163Ici l’automne, ici l’été ; là le printemps.
164Ô coteaux ! ô sillons ! souffles, soupirs, haleines !
165L’hosanna des forêts, des fleuves et des plaines,
166S’élève gravement vers Dieu, père du jour ;
167Et toutes les blancheurs sont des strophes d’amour ;
168Le cygne dit : Lumière ! et le lys dit : Clémence !
169Le ciel s’ouvre à ce chant comme une oreille immense.
170Le soir vient ; et le globe à son tour s’éblouit,
171Devient un œil énorme et regarde la nuit ;
172Il savoure, éperdu, l’immensité sacrée,
173La contemplation du splendide empyrée,
174Les nuages de crêpe et d’argent, le zénith,
175Qui, formidable, brille et flamboie et bénit,
176Les constellations, ces hydres étoilées,
177Les effluves du sombre et du profond, mêlées
178À vos effusions, astres de diamant,
179Et toute l’ombre avec tout le rayonnement !
180L’infini tout entier d’extase se soulève ?
181Et, pendant ce temps-là, Satan, l’envieux, rêve.
182La Terrasse, avril 1840.
V — À André Chénier
183Oui, mon vers croit pouvoir, sans se mésallier,
184Prendre à la prose un peu de son air familier.
185André, c’est vrai, je ris quelquefois sur la lyre.
186Voici pourquoi. Tout jeune encor, tâchant de lire
187Dans le livre effrayant des forêts et des eaux,
188J’habitais un parc sombre où jasaient des oiseaux,
189Où des pleurs souriaient dans l’œil bleu des pervenches ;
190Un jour que je songeais seul au milieu des branches,
191Un bouvreuil qui faisait le feuilleton du bois
192M’a dit : « Il faut marcher à terre quelquefois.
193« La nature est un peu moqueuse autour des hommes ;
194« Ô poëte, tes chants, ou ce qu’ainsi tu nommes,
195« Lui ressembleraient mieux si tu les dégonflais.
196« Les bois ont des soupirs, mais ils ont des sifflets.
197« L’azur luit, quand parfois la gaîté le déchire ;
198« L’Olympe reste grand en éclatant de rire ;
199« Ne crois pas que l’esprit du poëte descend
200« Lorsque entre deux grands vers un mot passe en dansant.
201« Ce n’est pas un pleureur que le vent en démence ;
202« Le flot profond n’est pas un chanteur de romance ;
203« Et la nature, au fond des siècles et des nuits,
204« Accouplant Rabelais à Dante plein d’ennuis,
205« Et l’Ugolin sinistre au Grandgousier difforme,
206« Près de l’immense deuil montre le rire énorme. »
207Les Roches, juillet 1830.
VI — La vie aux champs
208Le soir, à la campagne, on sort, on se promène,
209Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine ;
210Moi, je vais devant moi : le poëte en tout lieu
211Se sent chez lui, sentant qu’il est partout chez Dieu.
212Je vais volontiers seul. Je médite ou j’écoute.
213Pourtant, si quelqu’un veut m’accompagner en route,
214J’accepte. Chacun a quelque chose en l’esprit ;
215Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit.
216Chaque fois qu’en mes mains un de ces livres tombe,
217Volume où vit une âme et que scelle la tombe,
218J’y lis.
219Chaque soir donc, je m’en vais, j’ai congé,
220Je sors. J’entre en passant chez des amis que j’ai.
221On prend le frais, au fond du jardin, en famille.
222Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille ;
223N’importe : je m’assieds, et je ne sais pourquoi
224Tous les petits enfants viennent autour de moi.
225Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent.
226C’est qu’ils savent que j’ai leurs goûts ; ils se souviennent
227Que j’aime comme eux l’air, les fleurs, les papillons
228Et les bêtes qu’on voit courir dans les sillons.
229Ils savent que je suis un homme qui les aime,
230Un être auprès duquel on peut jouer, et même
231Crier, faire du bruit, parler à haute voix ;
232Que je riais comme eux et plus qu’eux autrefois.
233Et aujourd’hui, sitôt qu’à leurs ébats j’assiste,
234Je leur souris encor, bien que je sois plus triste ;
235Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais
236Me fâcher ; qu’on s’amuse avec moi ; que je fais
237Des choses en carton, des dessins à la plume ;
238Que je raconte, à l’heure où la lampe s’allume,
239Oh ! des contes charmants qui vous font peur la nuit ;
240Et qu’enfin je suis doux, pas fier et fort instruit.
241Aussi, dès qu’on m’a vu : « Le voilà ! » tous accourent.
242Ils quittent jeux, cerceaux et balles ; ils m’entourent
243Avec leurs beaux grands yeux d’enfants, sans peur, sans
244fiel,
245Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel !
246Les petits – quand on est petit, on est très brave –
247Grimpent sur mes genoux ; les grands ont un air grave ;
248Ils m’apportent des nids de merles qu’ils ont pris,
249Des albums, des crayons qui viennent de Paris ;
250On me consulte, on a cent choses à me dire,
251On parle, on cause, on rit surtout ; – j’aime le rire,
252Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs,
253Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et cœurs,
254Qui montre en même temps des âmes et des perles.
255J’admire les crayons, l’album, les nids de merles ;
256Et quelquefois on dit quand j’ai bien admiré :
257« Il est du même avis que monsieur le curé. »
258Puis, lorsqu’ils ont jasé tous ensemble à leur aise,
259Ils font soudain, les grands s’appuyant à ma chaise,
260Et les petits toujours groupés sur mes genoux,
261Un silence, et cela veut dire : « Parle-nous. »
262Je leur parle de tout. Mes discours en eux sèment
263Ou l’idée ou le fait. Comme ils m’aiment, ils aiment
264Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt
265Le ciel, Dieu qui s’y cache, et l’astre qu’on y voit.
266Tout, jusqu’à leur regard, m’écoute. Je dis comme
267Il faut penser, rêver, chercher. Dieu bénit l’homme,
268Non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché.
269Je dis : Donnez l’aumône au pauvre humble et penché ;
270Recevez doucement la leçon ou le blâme.
271Donner et recevoir, c’est faire vivre l’âme !
272Je leur conte la vie, et que, dans nos douleurs,
273Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs,
274Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos délires,
275Il faut que la bonté soit au fond de nos rires ;
276Qu’être bon, c’est bon vivre, et que l’adversité
277Peut tout chasser d’une âme, excepté la bonté ;
278Et qu’ainsi les méchants, dans leur haine profonde,
279Ont tort d’accuser Dieu. Grand Dieu ! nul homme au
280monde
281N’a droit, en choisissant sa route, en y marchant,
282De dire que c’est toi qui l’as rendu méchant ;
283Car le méchant, Seigneur, ne t’est pas nécessaire !
284Je leur raconte aussi l’histoire ; la misère
285Du peuple juif, maudit qu’il faut enfin bénir ;
286La Grèce, rayonnant jusque dans l’avenir ;
287Rome ; l’antique Égypte et ses plaines sans ombre,
288Et tout ce qu’on y voit de sinistre et de sombre.
289Lieux effrayants ! tout meurt ; le bruit humain finit.
290Tous ces démons taillés dans des blocs de granit,
291Olympe monstrueux des époques obscures,
292Les Sphinxs, les Anubis, les Ammons, les Mercures,
293Sont assis au désert depuis quatre mille ans ;
294Autour d’eux le vent souffle, et les sables brûlants
295Montent comme une mer d’où sort leur tête énorme ;
296La pierre mutilée a gardé quelque forme
297De statue ou de spectre, et rappelle d’abord
298Les plis que fait un drap sur la face d’un mort ;
299On y distingue encor le front, le nez, la bouche,
300Les yeux, je ne sais quoi d’horrible et de farouche
301Qui regarde et qui vit, masque vague et hideux.
302Le voyageur de nuit, qui passe à côté d’eux,
303S’épouvante, et croit voir, aux lueurs des étoiles,
304Des géants enchaînés et muets sous des voiles.
305La Terrasse, août 1840.
VII — Réponse à un acte d’accusation
306Donc, c’est moi qui suis l’ogre et le bouc émissaire.
307Dans ce chaos du siècle où votre cœur se serre,
308J’ai foulé le bon goût et l’ancien vers françois
309Sous mes pieds, et, hideux, j’ai dit à l’ombre : « Sois ! »
310Et l’ombre fut. – Voilà votre réquisitoire.
311Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire,
312Toute cette clarté s’est éteinte, et je suis
313Le responsable, et j’ai vidé l’urne des nuits.
314De la chute de tout je suis la pioche inepte ;
315C’est votre point de vue. Eh bien, soit, je l’accepte ;
316C’est moi que votre prose en colère a choisi ;
317Vous me criez : Racca ; moi, je vous dis : Merci !
318Cette marche du temps, qui ne sort d’une église
319Que pour entrer dans l’autre, et qui se civilise ;
320Ces grandes questions d’art et de liberté,
321Voyons-les, j’y consens, par le moindre côté,
322Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,
323J’en conviens, oui, je suis cet abominable homme ;
324Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis
325D’autres crimes encor que vous avez omis,
326Avoir un peu touché les questions obscures,
327Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,
328De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,
329Secoué le passé du haut jusques en bas,
330Et saccagé le fond tout autant que la forme,
331Je me borne à ceci : je suis ce monstre énorme
332Je suis le démagogue horrible et débordé,
333Et le dévastateur du vieil A B C D ;
334Causons.
335Quand je sortis du collège, du thème,
336Des vers latins, farouche, espèce d’enfant blême
337Et grave, au front penchant, aux membres appauvris ;
338Quand, tâchant de comprendre et de juger, j’ouvris
339Les yeux sur la nature et sur l’art, l’idiome,
340Peuple et noblesse, était l’image du royaume ;
341La poésie était la monarchie ; un mot
342Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud ;
343Les syllabes, pas plus que Paris et que Londres,
344Ne se mêlaient ; ainsi marchent sans se confondre
345Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf ;
346La langue était l’État avant quatre-vingt-neuf ;
347Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ;
348Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
349Les Méropes, ayant le décorum pour loi,
350Et montant à Versaille aux carrosses du roi ;
351Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,
352Habitant les patois ; quelques-uns aux galères
353Dans l’argot ; dévoués à tous les genres bas,
354Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,
355Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;
356Populace du style au fond de l’ombre éparse ;
357Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef
358Dans le bagne Lexique avait marqués d’une F ;
359N’exprimant que la vie abjecte et familière,
360Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
361Racine regardait ces marauds de travers ;
362Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
363Il le gardait, trop grand pour dire : Qu’il s’en aille ;
364Et Voltaire criait : Corneille s’encanaille !
365Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
366Alors, brigand, je vins ; je m’écriai : Pourquoi
367Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?
368Et sur l’Académie, aïeule et douairière,
369Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
370Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,
371Je fis souffler un vent révolutionnaire.
372Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
373Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
374Je fis une tempête au fond de l’encrier,
375Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
376Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées ;
377Et je dis : Pas de mot où l’idée au vol pur
378Ne puisse se poser, tout humide d’azur !
379Discours affreux ! – Syllepse, hypallage, litote,
380Frémirent ; je montai sur la borne Aristote,
381Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.
382Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
383Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces,
384N’étaient que des toutous auprès de mes audaces ;
385Je bondis hors du cercle et brisai le compas.
386Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?
387Guichardin a nommé le Borgia ! Tacite
388Le Vitellius ! Fauve, implacable, explicite,
389J’ôtai du cou du chien stupéfait son collier
390D’épithètes ; dans l’herbe, à l’ombre du hallier,
391Je fis fraterniser la vache et la génisse,
392L’une étant Margoton et l’autre Bérénice.
393Alors, l’ode, embrassant Rabelais, s’enivra ;
394Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira ;
395Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole ;
396L’emphase frissonna dans sa fraise espagnole ;
397Jean, l’ânier, épousa la bergère Myrtil.
398On entendit un roi dire : « Quelle heure est-il ? »
399Je massacrai l’albâtre, et la neige, et l’ivoire,
400Je retirai le jais de la prunelle noire,
401Et j’osai dire au bras : Sois blanc, tout simplement.
402Je violai du vers le cadavre fumant ;
403J’y fis entrer le chiffre ; ô terreur ! Mithridate
404Du siège de Cyzique eût pu citer la date.
405Jours d’effroi ! les Laïs devinrent des catins.
406Force mots, par Restaut peignés tous les matins,
407Et de Louis-Quatorze ayant gardé l’allure,
408Portaient encor perruque ; à cette chevelure
409La Révolution, du haut de son beffroi,
410Cria : « Transforme ! c’est l’heure. Remplis-toi
411De l’âme de ces mots que tu tiens prisonnière ! »
412Et la perruque alors rugit, et fut crinière.
413Liberté ! c’est ainsi qu’en nos rébellions,
414Avec des épagneuls nous fîmes des lions,
415Et que, sous l’ouragan maudit que nous soufflâmes,
416Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes.
417J’affichai sur Lhomond des proclamations.
418On y lisait : « Il faut que nous en finissions !
419« Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes !
420« À la pensée humaine ils ont mis les poucettes.
421« Aux armes, prose et vers ! formez vos bataillons !
422« Voyez où l’on en est : la strophe a des bâillons !
423« L’ode a les fers aux pieds, le drame est en cellule.
424« Sur le Racine mort le Campistron pullule ! »
425Boileau grinça des dents ; je lui dis : Ci-devant,
426Silence ! et je criai dans la foudre et le vent :
427Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe !
428Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe,
429On vit trembler l’athos, l’ithos et le pathos.
430Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos,
431Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue,
432Des ondes du Permesse emplirent leur seringue.
433La syllabe, enjambant la loi qui la tria,
434Le substantif manant, le verbe paria,
435Accoururent. On but l’horreur jusqu’à la lie.
436On les vit déterrer le songe d’Athalie ;
437Ils jetèrent au vent les cendres du récit
438De Théramène ; et l’astre Institut s’obscurcit.
439Oui, de l’ancien régime ils ont fait tables rases,
440Et j’ai battu des mains, buveur du sang des phrases,
441Quand j’ai vu par la strophe écumante et disant
442Les choses dans un style énorme et rugissant,
443L’Art poétique pris au collet dans la rue,
444Et quand j’ai vu, parmi la foule qui se rue,
445Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit,
446La lettre aristocrate à la lanterne esprit.
447Oui, je suis ce Danton ! je suis ce Robespierre !
448J’ai, contre le mot noble à la longue rapière,
449Insurgé le vocable ignoble, son valet,
450Et j’ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet.
451Oui, c’est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.
452J’ai pris et démoli la bastille des rimes.
453J’ai fait plus : j’ai brisé tous les carcans de fer
454Qui liaient le mot peuple, et tiré de l’enfer
455Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales ;
456J’ai de la périphrase écrasé les spirales,
457Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel
458L’alphabet, sombre tour qui naquit de Babel ;
459Et je n’ignorais pas que la main courroucée
460Qui délivre le mot, délivre la pensée.
461L’unité, des efforts de l’homme est l’attribut.
462Tout est la même flèche et frappe au même but.
463Donc, j’en conviens, voilà, déduits en style honnête,
464Plusieurs de mes forfaits, et j’apporte ma tête.
465Vous devez être vieux, par conséquent, papa,
466Pour la dixième fois j’en fais mea culpa.
467Oui, si Beauzée est dieu, c’est vrai, je suis athée.
468La langue était en ordre, auguste, époussetée,
469Fleurs-de-lis d’or, Tristan et Boileau, plafond bleu,
470Les quarante fauteuils et le trône au milieu ;
471Je l’ai troublée, et j’ai, dans ce salon illustre,
472Même un peu cassé tout ; le mot propre, ce rustre,
473N’était que caporal : je l’ai fait colonel ;
474J’ai fait un jacobin du pronom personnel,
475Du participe, esclave à la tête blanchie,
476Une hyène, et du verbe une hydre d’anarchie.
477Vous tenez le reum confitentem. Tonnez !
478J’ai dit à la narine : Eh mais ! tu n’es qu’un nez !
479J’ai dit au long fruit d’or : Mais tu n’es qu’une poire !
480J’ai dit à Vaugelas : Tu n’es qu’une mâchoire !
481J’ai dit aux mots : Soyez république ! soyez
482La fourmilière immense, et travaillez ! Croyez,
483Aimez, vivez ! – J’ai mis tout en branle, et, morose,
484J’ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose.
485Et, ce que je faisais, d’autres l’ont fait aussi ;
486Mieux que moi. Calliope, Euterpe au ton transi,
487Polymnie, ont perdu leur gravité postiche.
488Nous faisons basculer la balance hémistiche.
489C’est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui, sur son front
490Jadis portait toujours douze plumes en rond,
491Et sans cesse sautait sur la double raquette
492Qu’on nomme prosodie et qu’on nomme étiquette,
493Rompt désormais la règle et trompe le ciseau,
494Et s’échappe, volant qui se change en oiseau,
495De la cage césure, et fuit vers la ravine,
496Et vole dans les cieux, alouette divine.
497Tous les mots à présent planent dans la clarté.
498Les écrivains ont mis la langue en liberté.
499Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes,
500Le vrai, chassant l’essaim des pédagogues tristes,
501L’imagination, tapageuse aux cent voix,
502Qui casse des carreaux dans l’esprit des bourgeois ;
503La poésie au front triple, qui rit, soupire
504Et chante ; raille et croit ; que Plaute et que Shakspeare
505Semaient, l’un sur la plèbe, et l’autre sur le mob ;
506Qui verse aux nations la sagesse de Job
507Et la raison d’Horace à travers sa démence ;
508Qu’enivre de l’azur la frénésie immense,
509Et qui, folle sacrée aux regards éclatants,
510Monte à l’éternité par les degrés du temps,
511La muse reparaît, nous reprend, nous ramène,
512Se remet à pleurer sur la misère humaine,
513Frappe et console, va du zénith au nadir,
514Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir
515Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d’étincelles,
516Et ses millions d’yeux sur ses millions d’ailes.
517Le mouvement complète ainsi son action.
518Grâce à toi, progrès saint, la Révolution
519Vibre aujourd’hui dans l’air, dans la voix, dans le livre ;
520Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre ;
521Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit.
522Sa langue est déliée ainsi que son esprit.
523Elle est dans le roman, parlant tout bas aux femmes.
524Elle ouvre maintenant deux yeux où sont deux flammes,
525L’un sur le citoyen, l’autre sur le penseur.
526Elle prend par la main la Liberté, sa sœur,
527Et la fait dans tout homme entrer par tous les pores.
528Les préjugés, formés, comme les madrépores,
529Du sombre entassement des abus sous les temps,
530Se dissolvent au choc de tous les mots flottants,
531Pleins de sa volonté, de son but, de son âme.
532Elle est la prose, elle est le vers, elle est le drame ;
533Elle est l’expression, elle est le sentiment,
534Lanterne dans la rue, étoile au firmament.
535Elle entre aux profondeurs du langage insondable ;
536Elle souffle dans l’art, porte-voix formidable ;
537Et, c’est Dieu qui le veut, après avoir rempli
538De ses fiertés le peuple, effacé le vieux pli
539Des fronts, et relevé la foule dégradée,
540Et s’être faite droit, elle se fait idée !
541Paris, janvier 1834.
VIII — Suite
542Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant.
543La main du songeur vibre et tremble en l’écrivant ;
544La plume, qui d’une aile allongeait l’envergure,
545Frémit sur le papier quand sort cette figure,
546Le mot, le terme, type on ne sait d’où venu,
547Face de l’invisible, aspect de l’inconnu ;
548Créé, par qui ? forgé, par qui ? jailli de l’ombre ;
549Montant et descendant dans notre tête sombre,
550Trouvant toujours le sens comme l’eau le niveau ;
551Formule des lueurs flottantes du cerveau.
552Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses.
553Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses,
554Ou font gronder le vers, orageuse forêt.
555Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret.
556Le mot veut, ne veut pas, accourt, fée ou bacchante,
557S’offre, se donne ou fuit ; devant Néron qui chante
558Ou Charles-Neuf qui rime, il recule hagard ;
559Tel mot est un sourire, et tel autre un regard ;
560De quelque mot profond tout homme est le disciple ;
561Toute force ici-bas a le mot pour multiple ;
562Moulé sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref,
563Le creux du crâne humain lui donne son relief ;
564La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle ;
565Ce qu’un mot ne sait pas, un autre le révèle ;
566Les mots heurtent le front comme l’eau le récif ;
567Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif
568Des griffes ou des mains, et quelques-uns des ailes ;
569Comme en un âtre noir errent des étincelles,
570Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux,
571Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous ;
572Les mots sont les passants mystérieux de l’âme.
573Chacun d’eux porte une ombre ou secoue une flamme ;
574Chacun d’eux du cerveau garde une région ;
575Pourquoi ? c’est que le mot s’appelle Légion,
576C’est que chacun, selon l’éclair qui le traverse,
577Dans le labeur commun fait une œuvre diverse ;
578C’est que de ce troupeau de signes et de sons
579Qu’écrivant ou parlant, devant nous nous chassons,
580Naissent les cris, les chants, les soupirs, les harangues ;
581C’est que, présent partout, nain caché sous les langues,
582Le mot tient sous ses pieds le globe et l’asservit ;
583Et, de même que l’homme est l’animal où vit
584L’âme, clarté d’en haut par le corps possédée,
585C’est que Dieu fait du mot la bête de l’idée.
586Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits.
587Il remue, en disant : Béatrix, Lycoris,
588Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe.
589De l’océan pensée il est noir polype.
590Quand un livre jaillit d’Eschyle ou de Manou,
591Quand saint Jean à Patmos écrit sur son genou,
592On voit, parmi leurs vers pleins d’hydres et de stryges
593Des mots monstres ramper dans ces œuvres prodiges.
594Ô main de l’impalpable ! ô pouvoir surprenant !
595Mets un mot sur un homme, et l’homme frissonnant
596Sèche et meurt, pénétré par la force profonde ;
597Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde,
598Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud,
599Ses lois, ses mœurs, ses dieux, s’écroule sous le mot.
600Cette toute-puissance immense sort des bouches.
601La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches
602Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent.
603À son haleine, l’âme et la lumière aidant,
604L’obscure énormité lentement s’exfolie.
605Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie ;
606Caton a dans les reins cette syllabe : NON.
607Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon,
608Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupière :
609ESPÉRANCE ! – Il entr’ouvre une bouche de pierre
610Dans l’enclos formidable où les morts ont leur lit,
611Et voilà que don Juan pétrifié pâlit !
612Il fait le marbre spectre, il fait l’homme statue.
613Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue ;
614Nemrod dit : « Guerre ! » alors, du Gange à l’Illissus,
615Le fer luit, le sang coule. « Aimez-vous ! » dit Jésus.
616Et ce mot à jamais brille et se réverbère
617Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère,
618Dans les cieux, sur les fleurs, sur l’homme rajeuni,
619Comme le flamboiement d’amour de l’infini !
620Quand, aux jours où la terre entr’ouvrait sa corolle,
621Le premier homme dit la première parole,
622Le mot né de sa lèvre, et que tout entendit,
623Rencontra dans les cieux la lumière, et lui dit :
624« Ma sœur !
625« Envole-toi ! plane ! sois éternelle !
626« Allume l’astre ! emplis à jamais la prunelle !
627« Échauffe éthers, azurs, sphères, globes ardents ;
628« Claire le dehors, j’éclaire le dedans.
629« Tu vas être une vie, et je vais être l’autre.
630« Sois la langue de feu, ma sœur, je suis l’apôtre.
631« Surgis, effare l’ombre, éblouis l’horizon,
632« Sois l’aube ; je te vaux, car je suis la raison ;
633« À toi les yeux, à moi les fronts. Ô ma sœur blonde,
634« Sous le réseau Clarté tu vas saisir le monde ;
635« Avec tes rayons d’or, tu vas lier entre eux
636« Les terres, les soleils, les fleurs, les flots vitreux,
637« Les champs, les cieux ; et moi, je vais lier les bouches ;
638« Et sur l’homme, emporté par mille essors farouches,
639« Tisser, avec des fils d’harmonie et de jour,
640« Pour prendre tous les cœurs, l’immense toile Amour.
641« J’existais avant l’âme, Adam n’est pas mon père.
642« J’étais même avant toi ; tu n’aurais pu, lumière,
643« Sortir sans moi du gouffre où tout rampe enchaîné ;
644« Mon nom est FIAT LUX, et je suis ton aîné ! »
645Oui, tout-puissant ! tel est le mot. Fou qui s’en joue !
646Quand l’erreur fait un nœud dans l’homme, il le dénoue.
647Il est foudre dans l’ombre et ver dans le fruit mûr.
648Il sort d’une trompette, il tremble sur un mur,
649Et Balthazar chancelle, et Jéricho s’écoule.
650Il s’incorpore au peuple, étant lui-même foule.
651Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu ;
652Car le mot, c’est le Verbe, et le Verbe, c’est Dieu.
653Jersey, juin 1855.
IX
654Le poëme éploré se lamente ; le drame
655Souffre, et par vingt acteurs répand à flots son âme ;
656Et la foule accoudée un moment s’attendrit,
657Puis reprend : « Bah ! l’auteur est un homme d’esprit,
658« Qui, sur de faux héros lançant de faux tonnerres,
659« Rit de nous voir pleurer leurs maux imaginaires.
660« Ma femme, calme-toi ; sèche tes yeux, ma sœur. »
661La foule a tort : l’esprit, c’est le cœur ; le penseur
662Souffre de sa pensée et se brûle à sa flamme.
663Le poëte a saigné le sang qui sort du drame ;
664Tous ces êtres qu’il fait l’étreignent de leurs nœuds ;
665Il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux ;
666Dans sa création le poëte tressaille ;
667Il est elle, elle est lui ; quand dans l’ombre il travaille,
668Il pleure, et s’arrachant les entrailles, les met
669Dans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommet
670Pétrit sa propre chair dans l’argile sacrée ;
671Il y renaît sans cesse, et ce songeur qui crée
672Othello d’une larme, Alceste d’un sanglot,
673Avec eux pêle-mêle en ses œuvres éclôt.
674Dans sa genèse immense et vraie, une et diverse,
675Lui, le souffrant du mal éternel, il se verse,
676Sans épuiser son flanc d’où sort une clarté.
677Ce qui fait qu’il est dieu, c’est plus d’humanité.
678Il est génie, étant, plus que les autres, homme.
679Corneille est à Rouen, mais son âme est à Rome ;
680Son front des vieux Catons porte le mâle ennui.
681Comme Shakspeare est pâle ! avant Hamlet, c’est lui
682Que le fantôme attend sur l’âpre plate-forme,
683Pendant qu’à l’horizon surgit la lune énorme.
684Du mal dont rêve Argan, Poquelin est mourant ;
685Il rit : oui, peuple, il râle ! Avec Ulysse errant,
686Homère éperdu fuit dans la brume marine.
687Saint Jean frissonne : au fond de sa sombre poitrine,
688L’Apocalypse horrible agite son tocsin.
689Eschyle ! Oreste marche et rugit dans ton sein,
690Et c’est, ô noir poëte à la lèvre irritée,
691Sur ton crâne géant qu’est cloué Prométhée.
692Paris, janvier 1834.
X — À Madame D. G. de G.
693Jadis je vous disais : – Vivez, régnez, Madame !
694Le salon vous attend ! le succès vous réclame !
695Le bal éblouissant pâlit quand vous partez !
696Soyez illustre et belle ! aimez ! riez ! chantez !
697Vous avez la splendeur des astres et des roses !
698Votre regard charmant, où je lis tant de choses,
699Commente vos discours légers et gracieux.
700Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.
701Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,
702Qu’ils versent une perle et non pas une larme.
703Même quand vous rêvez, vous souriez encor.
704Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d’or !
705Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,
706Morte, et transfigurée, et je vous dis : – Poëte !
707Viens me chercher ! Archange ! être mystérieux !
708Fais pour moi transparents et la terre et les cieux !
709Révèle-moi, d’un mot de ta bouche profonde,
710La grande énigme humaine et le secret du monde !
711Confirme en mon esprit Descartes ou Spinosa !
712Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,
713Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,
714Ces trous du noir plafond qu’on nomme les étoiles !
715Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants ;
716Car ta lyre invisible a de sublimes chants !
717Car mon sombre océan, où l’esquif s’aventure,
718T’épouvante et te plaît ; car la sainte nature,
719La nature éternelle, et les champs, et les bois,
720Parlent à ta grande âme avec leur grande voix !
721Paris, 1840. – Jersey, 1855.
XI — Lise
722J’avais douze ans ; elle en avait bien seize.
723Elle était grande, et, moi, j’étais petit.
724Pour lui parler le soir plus à mon aise,
725Moi, j’attendais que sa mère sortît ;
726Puis je venais m’asseoir près de sa chaise
727Pour lui parler le soir plus à mon aise.
728Que de printemps passés avec leurs fleurs !
729Que de feux morts, et que de tombes closes !
730Se souvient-on qu’il fut jadis des cœurs ?
731Se souvient-on qu’il fut jadis des roses ?
732Elle m’aimait. Je l’aimais. Nous étions
733Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons.
734Dieu l’avait faite ange, fée et princesse.
735Comme elle était bien plus grande que moi,
736Je lui faisais des questions sans cesse
737Pour le plaisir de lui dire : Pourquoi ?
738Et, par moments, elle évitait, craintive,
739Mon œil rêveur qui la rendait pensive.
740Puis j’étalais mon savoir enfantin,
741Mes jeux, la balle et la toupie agile ;
742J’étais tout fier d’apprendre le latin ;
743Je lui montrais mon Phèdre et mon Virgile ;
744Je bravais tout ; rien ne me faisait mal ;
745Je lui disais : Mon père est général.
746Quoiqu’on soit femme, il faut parfois qu’on lise
747Dans le latin, qu’on épèle en rêvant ;
748Pour lui traduire un verset, à l’église,
749Je me penchais sur son livre souvent.
750Un ange ouvrait sur nous son aile blanche
751Quand nous étions à vêpres le dimanche.
752Elle disait de moi : C’est un enfant !
753Je l’appelais mademoiselle Lise ;
754Pour lui traduire un psaume, bien souvent,
755Je me penchais sur son livre à l’église ;
756Si bien qu’un jour, vous le vîtes, mon Dieu !
757Sa joue en fleur toucha ma lèvre en feu.
758Jeunes amours, si vite épanouies,
759Vous êtes l’aube et le matin du cœur.
760Charmez l’enfant, extases inouïes !
761Et, quand le soir vient avec la douleur,
762Charmez encor nos âmes éblouies,
763Jeunes amours, si vite évanouies !
764Mai 1843.
XII — Vere novo
765Comme le matin rit sur les roses en pleurs !
766Oh ! les charmants petits amoureux qu’ont les fleurs !
767Ce n’est dans les jasmins, ce n’est dans les pervenches
768Qu’un éblouissement de folles ailes blanches
769Qui vont, viennent, s’en vont, reviennent, se fermant,
770Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement.
771Ô printemps ! quand on songe à toutes les missives
772Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives,
773À ces cœurs confiés au papier, à ce tas
774De lettres que le feutre écrit au taffetas,
775Aux messages d’amour, d’ivresse et de délire
776Qu’on reçoit en avril et qu’en mai l’on déchire,
777On croit voir s’envoler, au gré du vent joyeux,
778Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux,
779Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme,
780Et courir à la fleur en sortant de la femme,
781Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons,
782De tous les billets doux, devenus papillons.
783Mai 1831.
XIII — À propos d’Horace
784Marchands de grec ! marchands de latin ! cuistres ! dogues !
785Philistins ! magisters ! je vous hais, pédagogues !
786Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété,
787Vous niez l’idéal, la grâce et la beauté !
788Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles !
789Car, avec l’air profond, vous êtes imbéciles !
790Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout !
791Car vous êtes mauvais et méchants ! – Mon sang bout
792Rien qu’à songer au temps où, rêveuse bourrique,
793Grand diable de seize ans, j’étais en rhétorique !
794Que d’ennuis ! de fureurs ! de bêtises ! – gredins ! –
795Que de froids châtiments et que de chocs soudains !
796« Dimanche en retenue et cinq cents vers d’Horace ! »
797Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse,
798Et je balbutiais : « Monsieur… – Pas de raisons !
799« Vingt fois l’ode à Plancus et l’épître aux Pisons ! »
800Or, j’avais justement, ce jour-là, – douce idée
801Qui me faisait rêver d’Armide et d’Haydée, –
802Un rendez-vous avec la fille du portier.
803Grand Dieu ! perdre un tel jour ! le perdre tout entier !
804Je devais, en parlant d’amour, extase pure !
805En l’enivrant avec le ciel et la nature,
806La mener, si le temps n’était pas trop mauvais,
807Manger de la galette aux buttes Saint-Gervais !
808Rêve heureux ! je voyais, dans ma colère bleue,
809Tout cet Eden, congé, les lilas, la banlieue,
810Et j’entendais, parmi le thym et le muguet,
811Les vagues violons de la mère Saguet !
812Ô douleur ! furieux, je montais à ma chambre,
813Fournaise au mois de juin, et glacière en décembre ;
814Et, là, je m’écriais :
815– Horace ! ô bon garçon !
816Qui vivais dans le calme et selon la raison,
817Et qui t’allais poser, dans ta sagesse franche,
818Sur tout, comme l’oiseau se pose sur la branche,
819Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieux
820Que le temps de chanter ton chant libre et joyeux !
821Tu marchais, écoutant le soir, sous les charmilles,
822Les rires étouffés des folles jeunes filles,
823Les doux chuchotements dans l’angle obscur du bois ;
824Tu courtisais ta belle esclave quelquefois,
825Myrtale aux blonds cheveux, qui s’irrite et se cabre
826Comme la mer creusant les golfes de Calabre,
827Ou bien tu t’accoudais à table, buvant sec
828Ton vin que tu mettais toi-même en un pot grec.
829Pégase te soufflait des vers de sa narine ;
830Tu songeais ; tu faisais des odes à Barine,
831À Mécène, à Virgile, à ton champ de Tibur,
832À Chloë, qui passait le long de ton vieux mur,
833Portant sur son beau front l’amphore délicate.
834La nuit, lorsque Phœbé devient la sombre Hécate,
835Les halliers s’emplissaient pour toi de visions ;
836Tu voyais des lueurs, des formes, des rayons,
837Cerbère se frotter, la queue entre les jambes,
838À Bacchus, dieu des vins et père des ïambes ;
839Silène digérer dans sa grotte, pensif ;
840Et se glisser dans l’ombre, et s’enivrer, lascif,
841Aux blanches nudités des nymphes peu vêtues,
842Le faune aux pieds de chèvre, aux oreilles pointues !
843Horace, quand grisé d’un petit vin sabin,
844Tu surprenais Glycère ou Lycoris au bain,
845Qui t’eût dit, ô Flaccus ! quand tu peignais à Rome
846Les jeunes chevaliers courant dans l’hippodrome,
847Comme Molière a peint en France les marquis,
848Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis,
849Pour servir, dans le siècle odieux où nous sommes,
850D’instruments de torture à d’horribles bonshommes,
851Mal peignés, mal vêtus, qui mâchent, lourds pédants,
852Comme un singe une fleur, ton nom entre leurs dents !
853Grimauds hideux qui n’ont, tant leur tête est vidée,
854Jamais eu de maîtresse et jamais eu d’idée !
855Puis j’ajoutais, farouche :
856– Ô cancres ! qui mettez
857Une soutane aux dieux de l’éther irrités,
858Un béguin à Diane, et qui de vos tricornes
859Coiffez sinistrement les olympiens mornes,
860Eunuques, tourmenteurs, crétins, soyez maudits !
861Car vous êtes les vieux, les noirs, les engourdis,
862Car vous êtes l’hiver ; car vous êtes, ô cruches !
863L’ours qui va dans les bois cherchant un arbre à ruches,
864L’ombre, le plomb, la mort, la tombe, le néant !
865Nul ne vit près de vous dressé sur son séant ;
866Et vous pétrifiez d’une haleine sordide
867Le jeune homme naïf, étincelant, splendide ;
868Et vous vous approchez de l’aurore, endormeurs !
869À Pindare serein plein d’épiques rumeurs,
870À Sophocle, à Térence, à Plaute, à l’ambroisie,
871Ô traîtres, vous mêlez l’antique hypocrisie,
872Vos ténèbres, vos mœurs, vos jougs, vos exeats,
873Et l’assoupissement des noirs couvents béats ;
874Vos coups d’ongle rayant tous les sublimes livres,
875Vos préjugés qui font vos yeux de brouillard ivres,
876L’horreur de l’avenir, la haine du progrès ;
877Et vous faites, sans peur, sans pitié, sans regrets,
878À la jeunesse, aux cœurs vierges, à l’espérance,
879Boire dans votre nuit ce vieil opium rance !
880Ô fermoirs de la bible humaine ! sacristains
881De l’art, de la science, et des maîtres lointains,
882Et de la vérité que l’homme aux cieux épèle,
883Vous changez ce grand temple en petite chapelle !
884Guichetiers de l’esprit, faquins dont le goût sûr
885Mène en laisse le beau ; porte-clefs de l’azur,
886Vous prenez Théocrite, Eschyle aux sacrés voiles,
887Tibulle plein d’amour, Virgile plein d’étoiles ;
888Vous faites de l’enfer avec ces paradis !
889Et, ma rage croissant, je reprenais :
890– Maudits,
891Ces monastères sourds ! bouges ! prisons haïes !
892Oh ! comme on fit jadis au pédant de Veïes,
893Culotte bas, vieux tigre ! Écoliers ! écoliers !
894Accourez par essaims, par bandes, par milliers,
895Du gamin de Paris au grœculus de Rome,
896Et coupez du bois vert, et fouaillez-moi cet homme !
897Jeunes bouches, mordez le metteur de bâillons !
898Le mannequin sur qui l’on drape des haillons
899A tout autant d’esprit que ce cuistre en son antre,
900Et tout autant de cœur ; et l’un a dans le ventre
901Du latin et du grec comme l’autre a du foin.
902Ah ! je prends Phyllodoce et Xanthis à témoin
903Que je suis amoureux de leurs claires tuniques ;
904Mais je hais l’affreux tas des vils pédants iniques !
905Confier un enfant, je vous demande un peu,
906À tous ces êtres noirs ! autant mettre, morbleu !
907La mouche en pension chez une tarentule !
908Ces moines, expliquer Platon, lire Catulle,
909Tacite racontant le grand Agricola,
910Lucrèce ! eux, déchiffrer Homère, ces gens-là !
911Ces diacres ! ces bedeaux dont le groin renifle !
912Crânes d’où sort la nuit, pattes d’où sort la gifle,
913Vieux dadais à l’air rogue, au sourcil triomphant,
914Qui ne savent pas même épeler un enfant !
915Ils ignorent comment l’âme naît et veut croître.
916Cela vous a Laharpe et Nonotte pour cloître !
917Ils en sont à l’A, B, C, D, du cœur humain ;
918Ils sont l’horrible Hier qui veut tuer Demain ;
919Ils offrent à l’aiglon leurs règles d’écrevisses.
920Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices.
921Ô vieux pots égueulés des soifs qu’on ne dit pas !
922Le pluriel met une S à leurs meas culpas,
923Les boucs mystérieux, en les voyant, s’indignent,
924Et, quand on dit : « Amour ! » terre et cieux ! ils se signent.
925Leur vieux viscère mort insulte au cœur naissant.
926Ils le prennent de haut avec l’adolescent,
927Et ne tolèrent pas le jour entrant dans l’âme
928Sous la forme pensée ou sous la forme femme.
929Quand la muse apparaît, ces hurleurs de holà
930Disent : « Qu’est-ce que c’est que cette folle-là ? »
931Et, devant ses beautés, de ses rayons accrues,
932Ils reprennent : « Couleurs dures, nuances crues ;
933Vapeurs, illusions, rêves ; et quel travers
934Avez-vous de fourrer l’arc-en-ciel dans vos vers ? »
935Ils raillent les enfants, ils raillent les poëtes ;
936Ils font aux rossignols leurs gros yeux de chouettes ;
937L’enfant est l’ignorant, ils sont l’ignorantin ;
938Ils raturent l’esprit, la splendeur, le matin ;
939Ils sarclent l’idéal ainsi qu’un barbarisme,
940Et ces culs de bouteille ont le dédain du prisme !
941Ainsi l’on m’entendait dans ma geôle crier.
942Le monologue avait le temps de varier.
943Et je m’exaspérais, faisant la faute énorme,
944Ayant raison au fond, d’avoir tort dans la forme.
945Après l’abbé Tuet, je maudissais Bezout ;
946Car, outre les pensums où l’esprit se dissout,
947J’étais alors en proie à la mathématique.
948Temps sombre ! enfant ému du frisson poétique,
949Pauvre oiseau qui heurtais du crâne mes barreaux,
950On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux ;
951On me faisait de force ingurgiter l’algèbre ;
952On me liait au fond d’un Boisbertrand funèbre ;
953On me tordait, depuis les ailes jusqu’au bec,
954Sur l’affreux chevalet des X et des Y ;
955Hélas ! on me fourrait sous les os maxillaires
956Le théorème orné de tous ses corollaires ;
957Et je me débattais, lugubre patient
958Du diviseur prêtant main-forte au quotient.
959De là mes cris.
960Un jour, quand l’homme sera sage,
961Lorsqu’on n’instruira plus les oiseaux par la cage,
962Quand les sociétés difformes sentiront
963Dans l’enfant mieux compris se redresser leur front,
964Que, des libres essors ayant sondé les règles,
965On connaîtra la loi de croissance des aigles,
966Et que le plein midi rayonnera pour tous,
967Savoir étant sublime, apprendre sera doux.
968Alors, tout en laissant au sommet des études
969Les grands livres latins et grecs, ces solitudes
970Où l’éclair gronde, où luit la mer, où l’astre rit,
971Et qu’emplissent les vents immenses de l’esprit,
972C’est en les pénétrant d’explication tendre,
973En les faisant aimer, qu’on les fera comprendre.
974Homère emportera dans son vaste reflux
975L’écolier ébloui ; l’enfant ne sera plus
976Une bête de somme attelée à Virgile ;
977Et l’on ne verra plus ce vif esprit agile
978Devenir, sous le fouet d’un cuistre ou d’un abbé,
979Le lourd cheval poussif du pensum embourbé.
980Chaque village aura, dans un temple rustique,
981Dans la lumière, au lieu du magister antique,
982Trop noir pour que jamais le jour y pénétrât,
983L’instituteur lucide et grave, magistrat
984Du progrès, médecin de l’ignorance, et prêtre
985De l’idée ; et dans l’ombre on verra disparaître
986L’éternel écolier et l’éternel pédant.
987L’aube vient en chantant, et non pas en grondant.
988Nos fils riront de nous dans cette blanche sphère ;
989Ils se demanderont ce que nous pouvions faire
990Enseigner au moineau par le hibou hagard.
991Alors, le jeune esprit et le jeune regard
992Se lèveront avec une clarté sereine
993Vers la science auguste, aimable et souveraine ;
994Alors, plus de grimoire obscur, fade, étouffant ;
995Le maître, doux apôtre incliné sur l’enfant,
996Fera, lui versant Dieu, l’azur et l’harmonie,
997Boire la petite âme à la coupe infinie.
998Alors, tout sera vrai, lois, dogmes, droits, devoirs.
999Tu laisseras passer dans tes jambages noirs
1000Une pure lueur, de jour en jour moins sombre,
1001Ô nature, alphabet des grandes lettres d’ombre !
1002Paris, mai 1831.
XIV — À Granville, en 1836
1003Voici juin. Le moineau raille
1004Dans les champs les amoureux ;
1005Le rossignol de muraille
1006Chante dans son nid pierreux.
1007Les herbes et les branchages,
1008Pleins de soupirs et d’abois,
1009Font de charmants rabâchages
1010Dans la profondeur des bois.
1011La grive et la tourterelle
1012Prolongent, dans les nids sourds,
1013La ravissante querelle
1014Des baisers et des amours.
1015Sous les treilles de la plaine,
1016Dans l’antre où verdit l’osier,
1017Virgile enivre Silène,
1018Et Rabelais Grandgousier.
1019Ô Virgile, verse à boire !
1020Verse à boire, ô Rabelais !
1021La forêt est une gloire ;
1022La caverne est un palais !
1023Il n’est pas de lac ni d’île
1024Qui ne nous prenne au gluau,
1025Qui n’improvise une idylle,
1026Ou qui ne chante un duo.
1027Car l’amour chasse aux bocages,
1028Et l’amour pêche aux ruisseaux,
1029Car les belles sont les cages
1030Dont nos cœurs sont les oiseaux.
1031De la source, sa cuvette,
1032La fleur, faisant son miroir,
1033Dit : « Bonjour », à la fauvette,
1034Et dit au hibou : « Bonsoir. »
1035Le toit espère la gerbe,
1036Pain d’abord et chaume après ;
1037La croupe du bœuf dans l’herbe
1038Semble un mont dans les forêts.
1039L’étang rit à la macreuse,
1040Le pré rit au loriot,
1041Pendant que l’ornière creuse
1042Gronde le lourd chariot.
1043L’or fleurit en giroflée ;
1044L’ancien zéphyr fabuleux
1045Souffle avec sa joue enflée
1046Au fond des nuages bleus.
1047Jersey, sur l’onde docile,
1048Se drape d’un beau ciel pur,
1049Et prend des airs de Sicile
1050Dans un grand haillon d’azur.
1051Partout l’églogue est écrite ;
1052Même en la froide Albion,
1053L’air est plein de Théocrite,
1054Le vent sait par cœur Bion ;
1055Et redit, mélancolique,
1056La chanson que fredonna
1057Moschus, grillon bucolique
1058De la cheminée Etna.
1059L’hiver tousse, vieux phthisique,
1060Et s’en va ; la brume fond ;
1061Les vagues font la musique
1062Des vers que les arbres font.
1063Toute la nature sombre
1064Verse un mystérieux jour ;
1065L’âme qui rêve a plus d’ombre
1066Et la fleur a plus d’amour.
1067L’herbe éclate en pâquerettes ;
1068Les parfums, qu’on croit muets,
1069Content les peines secrètes
1070Des liserons aux bleuets.
1071Les petites ailes blanches
1072Sur les eaux et les sillons
1073S’abattent en avalanches ;
1074Il neige des papillons.
1075Et sur la mer, qui reflète
1076L’aube au sourire d’émail,
1077La bruyère violette
1078Met au vieux mont un camail ;
1079Afin qu’il puisse, à l’abîme
1080Qu’il contient et qu’il bénit,
1081Dire sa messe sublime
1082Sous sa mitre de granit.
1083Granville, juin 1836.
XV — La coccinelle
1084Elle me dit : « Quelque chose
1085Me tourmente. » Et j’aperçus
1086Son cou de neige, et, dessus,
1087Un petit insecte rose.
1088J’aurais dû – mais, sage ou fou,
1089À seize ans, on est farouche, –
1090Voir le baiser sur sa bouche
1091Plus que l’insecte à son cou.
1092On eût dit un coquillage ;
1093Dos rose et taché de noir.
1094Les fauvettes pour nous voir
1095Se penchaient dans le feuillage.
1096Sa bouche fraîche était là :
1097Je me courbai sur la belle,
1098Et je pris la coccinelle ;
1099Mais le baiser s’envola.
1100« Fils, apprends comme on me nomme »,
1101Dit l’insecte du ciel bleu,
1102« Les bêtes sont au bon Dieu ;
1103Mais la bêtise est à l’homme. »
1104Paris, mai 1830.
XVI — Vers 1820
1105Denise, ton mari, notre vieux pédagogue,
1106Se promène ; il s’en va troubler la fraîche églogue
1107Du bel adolescent Avril dans la forêt ;
1108Tout tremble et tout devient pédant, dès qu’il paraît :
1109L’âne bougonne un thème au bœuf son camarade ;
1110Le vent fait sa tartine, et l’arbre sa tirade ;
1111L’églantier verdissant, doux garçon qui grandit,
1112Déclame le récit de Théramène, et dit :
1113Son front large est armé de cornes menaçantes.
1114Denise, cependant, tu rêves et tu chantes,
1115À l’âge où l’innocence ouvre sa vague fleur ;
1116Et, d’un œil ignorant, sans joie et sans douleur,
1117Sans crainte et sans désir, tu vois, à l’heure où rentre
1118L’étudiant en classe et le docteur dans l’antre,
1119Venir à toi, montant ensemble l’escalier,
1120L’ennui, maître d’école, et l’amour, écolier.
XVII — À M. Froment Meurice
1121Nous sommes frères : la fleur
1122Par deux arts peut être faite.
1123Le poëte est ciseleur ;
1124Le ciseleur est poëte.
1125Poëtes ou ciseleurs,
1126Par nous l’esprit se révèle.
1127Nous rendons les bons meilleurs,
1128Tu rends la beauté plus belle.
1129Sur son bras ou sur son cou,
1130Tu fais de tes rêveries,
1131Statuaire du bijou,
1132Des palais de pierreries !
1133Ne dis pas : « Mon art n’est rien… »
1134Sors de la route tracée,
1135Ouvrier magicien,
1136Et mêle à l’or la pensée !
1137Tous les penseurs, sans chercher
1138Qui finit ou qui commence,
1139Sculptent le même rocher :
1140Ce rocher, c’est l’art immense.
1141Michel-Ange, grand vieillard,
1142En larges blocs qu’il nous jette,
1143Le fait jaillir au hasard ;
1144Benvenuto nous l’émiette.
1145Et, devant l’art infini,
1146Dont jamais la loi ne change,
1147La miette de Cellini
1148Vaut le bloc de Michel-Ange
1149Tout est grand ; sombre ou vermeil,
1150Tout feu qui brille est une âme.
1151L’étoile vaut le soleil ;
1152L’étincelle vaut la flamme.
1153Paris, octobre 1841.
XVIII — Les oiseaux
1154Je rêvais dans un grand cimetière désert ;
1155De mon âme et des morts j’écoutais le concert,
1156Parmi les fleurs de l’herbe et les croix de la tombe.
1157Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe.
1158Et l’ombre m’emplissait.
1159Autour de moi, nombreux,
1160Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux,
1161Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière,
1162Des moineaux francs faisaient l’école buissonnière.
1163C’était l’éternité que taquine l’instant.
1164Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant,
1165Égratignant la mort de leurs griffes pointues,
1166Lissant leur bec au nez lugubre des statues,
1167Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux.
1168Je pris ces tapageurs ailés au sérieux ;
1169Je criai : – Paix aux morts ! vous êtes des harpies.
1170– Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies.
1171– Silence ! allez-vous-en ! repris-je, peu clément.
1172Ils s’enfuirent ; j’étais le plus fort. Seulement,
1173Un d’eux resta derrière, et, pour toute musique,
1174Dressa la queue, et dit : – Quel est ce vieux classique ?
1175Comme ils s’en allaient tous, furieux, maugréant,
1176Criant, et regardant de travers le géant,
1177Un houx noir qui songeait près d’une tombe, un sage,
1178M’arrêta brusquement par la manche au passage,
1179Et me dit : – Ces oiseaux sont dans leur fonction.
1180Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon.
1181Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière.
1182Homme, ils sont la gaîté de la nature entière ;
1183Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté
1184À l’astre, son sourire au matin enchanté ;
1185Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie,
1186Et nous l’apportent ; l’ombre en les voyant flamboie ;
1187Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers ;
1188À travers l’homme et l’herbe, et l’onde, et les halliers,
1189Ils vont pillant la joie en l’univers immense.
1190Ils ont cette raison qui te semble démence.
1191Ils ont pitié de nous qui loin d’eux languissons ;
1192Et, lorsqu’ils sont bien pleins de jeux et de chansons,
1193D’églogues, de baisers, de tous les commérages
1194Que les nids en avril font sous les verts ombrages,
1195Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants,
1196Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants ;
1197Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière,
1198Vider dans notre nuit toute cette lumière !
1199Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons :
1200« Les voilà ! » tout s’émeut, pierres, tertres, gazons ;
1201Le moindre arbrisseau parle, et l’herbe est en extase ;
1202Le saule pleureur chante en achevant sa phrase ;
1203Ils confessent les ifs, devenus babillards ;
1204Ils jasent de la vie avec les corbillards ;
1205Des linceuls trop pompeux ils décrochent l’agrafe ;
1206Ils se moquent du marbre ; ils savent l’orthographe ;
1207Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur,
1208Devant qui le mensonge étale sa laideur,
1209Et ne se gêne pas, me traitant comme un hôte,
1210Je trouve juste, ami, qu’en lisant à voix haute
1211L’épitaphe où le mort est toujours bon et beau,
1212Ils fassent éclater de rire le tombeau.
1213Paris, mai 1835.
XIX — Vieille chanson du jeune temps
1214Je ne songeais pas à Rose ;
1215Rose au bois vint avec moi ;
1216Nous parlions de quelque chose,
1217Mais je ne sais plus de quoi.
1218J’étais froid comme les marbres ;
1219Je marchais à pas distraits ;
1220Je parlais des fleurs, des arbres ;
1221Son œil semblait dire : « Après ? »
1222La rosée offrait ses perles,
1223Le taillis ses parasols ;
1224J’allais ; j’écoutais les merles,
1225Et Rose les rossignols.
1226Moi, seize ans, et l’air morose ;
1227Elle, vingt ; ses yeux brillaient.
1228Les rossignols chantaient Rose,
1229Et les merles me sifflaient.
1230Rose, droite sur ses hanches,
1231Leva son beau bras tremblant
1232Pour prendre une mûre aux branches ;
1233Je ne vis pas son bras blanc.
1234Une eau courait, fraîche et creuse
1235Sur les mousses de velours ;
1236Et la nature amoureuse
1237Dormait dans les grands bois sourds.
1238Rose défit sa chaussure,
1239Et mit, d’un air ingénu,
1240Son petit pied dans l’eau pure ;
1241Je ne vis pas son pied nu.
1242Je ne savais que lui dire ;
1243Je la suivais dans le bois,
1244La voyant parfois sourire
1245Et soupirer quelquefois.
1246Je ne vis qu’elle était belle
1247Qu’en sortant des grands bois sourds.
1248« Soit ; n’y pensons plus ! » dit-elle.
1249Depuis, j’y pense toujours.
1250Paris, juin 1831.
XX — À un poëte aveugle
1251Merci, poëte ! – au seuil de mes lares pieux,
1252Comme un hôte divin, tu viens et te dévoiles ;
1253Et l’auréole d’or de tes vers radieux
1254Brille autour de mon nom comme un cercle d’étoiles.
1255Chante ! Milton chantait ; chante ! Homère a chanté.
1256Le poëte des sens perce la triste brume ;
1257L’aveugle voit dans l’ombre un monde de clarté.
1258Quand l’œil du corps s’éteint, l’œil de l’esprit s’allume.
1259Paris, mai 1842.
XXI
1260Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
1261Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;
1262Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
1263Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs ?
1264Elle me regarda de ce regard suprême
1265Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
1266Et je lui dis : Veux-tu, c’est le mois où l’on aime,
1267Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?
1268Elle essuya ses pieds à l’herbe de la rive ;
1269Elle me regarda pour la seconde fois,
1270Et la belle folâtre alors devint pensive.
1271Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !
1272Comme l’eau caressait doucement le rivage !
1273Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
1274La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
1275Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.
1276Mont.-l’Am., juin 183…
XXII — La fête chez Thérèse
1277La chose fut exquise et fort bien ordonnée.
1278C’était au mois d’avril, et dans une journée
1279Si douce, qu’on eût dit qu’amour l’eût faite exprès.
1280Thérèse la duchesse à qui je donnerais,
1281Si j’étais roi, Paris, si j’étais Dieu, le monde,
1282Quand elle ne serait que Thérèse la blonde ;
1283Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant,
1284Nous avait conviés dans son jardin charmant.
1285On était peu nombreux. Le choix faisait la fête.
1286Nous étions tous ensemble et chacun tête à tête.
1287Des couples pas à pas erraient de tous côtés.
1288C’étaient les fiers seigneurs et les rares beautés,
1289Les Amyntas rêvant auprès des Léonores,
1290Les marquises riant avec les monsignores ;
1291Et l’on voyait rôder dans les grands escaliers
1292Un nain qui dérobait leur bourse aux cavaliers.
1293À midi, le spectacle avec la mélodie.
1294Pourquoi jouer Plautus la nuit ? La comédie
1295Est une belle fille, et rit mieux au grand jour.
1296Or, on avait bâti, comme un temple d’amour,
1297Près d’un bassin dans l’ombre habité par un cygne,
1298Un théâtre en treillage où grimpait une vigne.
1299Un cintre à claire-voie en anse de panier,
1300Cage verte où sifflait un bouvreuil prisonnier,
1301Couvrait toute la scène, et, sur leurs gorges blanches,
1302Les actrices sentaient errer l’ombre des branches.
1303On entendait au loin de magiques accords ;
1304Et, tout en haut, sortant de la frise à mi-corps,
1305Pour attirer la foule aux lazzis qu’il répète,
1306Le blanc Pulcinella sonnait de la trompette.
1307Deux faunes soutenaient le manteau d’Arlequin ;
1308Trivelin leur riait au nez comme un faquin.
1309Parmi les ornements sculptés dans le treillage,
1310Colombine dormait dans un gros coquillage,
1311Et, quand elle montrait son sein et ses bras nus,
1312On eût cru voir la conque, et l’on eût dit Vénus.
1313Le seigneur Pantalon, dans une niche, à droite,
1314Vendait des limons doux sur une table étroite,
1315Et criait par instants : « Seigneurs, l’homme est divin.
1316Dieu n’avait fait que l’eau, mais l’homme a fait le vin ! »
1317Scaramouche en un coin harcelait de sa batte
1318Le tragique Alcantor, suivi du triste Arbate ;
1319Crispin, vêtu de noir, jouait de l’éventail ;
1320Perché, jambe pendante, au sommet du portail,
1321Carlino se penchait, écoutant les aubades,
1322Et son pied ébauchait de rêveuses gambades.
1323Le soleil tenait lieu de lustre ; la saison
1324Avait brodé de fleurs un immense gazon,
1325Vert tapis déroulé sous maint groupe folâtre.
1326Rangés des deux côtés de l’agreste théâtre,
1327Les vrais arbres du parc, les sorbiers, les lilas,
1328Les ébéniers qu’avril charge de falbalas,
1329De leur sève embaumée exhalant les délices,
1330Semblaient se divertir à faire les coulisses,
1331Et, pour nous voir, ouvrant leurs fleurs comme des yeux,
1332Joignaient aux violons leur murmure joyeux ;
1333Si bien qu’à ce concert gracieux et classique,
1334La nature mêlait un peu de sa musique.
1335Tout nous charmait, les bois, le jour serein, l’air pur,
1336Les femmes tout amour, et le ciel tout azur.
1337Pour la pièce, elle était fort bonne, quoique ancienne.
1338C’était, nonchalamment assis sur l’avant-scène,
1339Pierrot, qui haranguait, dans un grave entretien,
1340Un singe timbalier à cheval sur un chien.
1341Rien de plus. C’était simple et beau. – Par intervalles,
1342Le singe faisait rage et cognait ses timbales ;
1343Puis Pierrot répliquait. – Écoutait qui voulait.
1344L’un faisait apporter des glaces au valet ;
1345L’autre, galant drapé d’une cape fantasque,
1346Parlait bas à sa dame en lui nouant son masque ;
1347Trois marquis attablés chantaient une chanson ;
1348Thérèse était assise à l’ombre d’un buisson :
1349Les roses pâlissaient à côté de sa joue,
1350Et, la voyant si belle, un paon faisait la roue.
1351Moi, j’écoutais, pensif, un profane couplet
1352Que fredonnait dans l’ombre un abbé violet.
1353La nuit vint, tout se tut ; les flambeaux s’éteignirent ;
1354Dans les bois assombris les sources se plaignirent ;
1355Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,
1356Chanta comme un poëte et comme un amoureux.
1357Chacun se dispersa sous les profonds feuillages ;
1358Les folles en riant entraînèrent les sages ;
1359L’amante s’en alla dans l’ombre avec l’amant ;
1360Et, troublés comme on l’est en songe, vaguement,
1361Ils sentaient par degrés se mêler à leur âme,
1362À leurs discours secrets, à leurs regards de flamme ;
1363À leur cœur, à leurs sens, à leur molle raison,
1364Le clair de lune bleu qui baignait l’horizon.
1365Avril 18…
XXIII — L’enfance
1366L’enfant chantait ; la mère au lit, exténuée,
1367Agonisait, beau front dans l’ombre se penchant ;
1368La mort au-dessus d’elle errait dans la nuée ;
1369Et j’écoutais ce râle, et j’entendais ce chant.
1370L’enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre,
1371Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit ;
1372Et la mère, à côté de ce pauvre doux être
1373Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.
1374La mère alla dormir sous les dalles du cloître ;
1375Et le petit enfant se remit à chanter…
1376La douleur est un fruit : Dieu ne le fait pas croître
1377Sur la branche trop faible encor pour le porter.
1378Paris, janvier 1835.
XXIV
1379Heureux l’homme, occupé de l’éternel destin,
1380Qui, tel qu’un voyageur qui part de grand matin,
1381Se réveille, l’esprit rempli de rêverie,
1382Et, dès l’aube du jour, se met à lire et prie !
1383À mesure qu’il lit, le jour vient lentement
1384Et se fait dans son âme ainsi qu’au firmament.
1385Il voit distinctement, à cette clarté blême,
1386Des choses dans sa chambre et d’autres en lui-même ;
1387Tout dort dans la maison ; il est seul, il le croit ;
1388Et, cependant, fermant leur bouche de leur doigt,
1389Derrière lui, tandis que l’extase l’enivre,
1390Les anges souriants se penchent sur son livre.
1391Paris, septembre 1842.
XXV — Unité
1392Par-dessus l’horizon aux collines brunies,
1393Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,
1394Se penchait sur la terre à l’heure du couchant ;
1395Une humble marguerite, éclose au bord d’un champ,
1396Sur un mur gris, croulant parmi l’avoine folle,
1397Blanche, épanouissait sa candide auréole ;
1398Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,
1399Regardait fixement, dans l’éternel azur,
1400Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.
1401« Et, moi, j’ai des rayons aussi ! » lui disait-elle.
1402Granville, juillet 1836
XXVI — Quelques mots à un autre
1403On y revient ; il faut y revenir moi-même.
1404Ce qu’on attaque en moi, c’est mon temps, et je l’aime.
1405Certe, on me laisserait en paix, passant obscur,
1406Si je ne contenais, atome de l’azur,
1407Un peu du grand rayon dont notre époque est faite.
1408Hier le citoyen, aujourd’hui le poëte ;
1409Le « romantique » après le « libéral ». – Allons,
1410Soit ; dans mes deux sentiers mordez mes deux talons.
1411Je suis le ténébreux par qui tout dégénère.
1412Sur mon autre côté lancez l’autre tonnerre.
1413Vous aussi, vous m’avez vu tout jeune, et voici
1414Que vous me dénoncez, bonhomme, vous aussi ;
1415Me déchirant le plus allégrement du monde,
1416Par attendrissement pour mon enfance blonde.
1417Vous me criez : « Comment, Monsieur ! qu’est-ce que c’est ?
1418« La stance va nu-pieds ! le drame est sans corset !
1419« La muse jette au vent sa robe d’innocence !
1420« Et l’art crève la règle et dit : C’est la croissance ! »
1421Géronte littéraire aux aboiements plaintifs,
1422Vous vous ébahissez, en vers rétrospectifs,
1423Que ma voix trouble l’ordre, et que ce romantique
1424Vive, et que ce petit, à qui l’Art Poétique
1425Avec tant de bonté donna le pain et l’eau,
1426Devienne si pesant aux genoux de Boileau !
1427Vous regardez mes vers, pourvus d’ongles et d’ailes,
1428Refusant de marcher derrière les modèles,
1429Comme après les doyens marchent les petits clercs ;
1430Vous en voyez sortir de sinistres éclairs ;
1431Horreur ! et vous voilà poussant des cris d’hyène
1432À travers les barreaux de la Quotidienne.
1433Vous épuisez sur moi tout votre calepin,
1434Et le père Bouhours et le père Rapin ;
1435Et, m’écrasant avec tous les noms qu’on vénère,
1436Vous lâchez le grand mot : Révolutionnaire.
1437Et, sur ce, les pédants en chœur disent : Amen !
1438On m’empoigne ; on me fait passer mon examen ;
1439La Sorbonne bredouille et l’école griffonne ;
1440De vingt plumes jaillit la colère bouffonne :
1441« Que veulent ces affreux novateurs ? ça, des vers ?
1442« Devant leurs livres noirs, la nuit, dans l’ombre ouverts,
1443« Les lectrices ont peur au fond de leurs alcôves.
1444« Le Pinde entend rugir leurs rimes bêtes fauves,
1445« Et frémit. Par leur faute, aujourd’hui tout est mort ;
1446« L’alexandrin saisit la césure, et la mord ;
1447« Comme le sanglier dans l’herbe et dans la sauge,
1448« Au beau milieu du vers l’enjambement patauge ;
1449« Que va-t-on devenir ? Richelet s’obscurcit.
1450« Il faut à toute chose un magister dixit.
1451« Revenons à la règle, et sortons de l’opprobre ;
1452« L’Hippocrène est de l’eau ; donc, le beau, c’est le sobre.
1453« Les vrais sages, ayant la raison pour lien,
1454« Ont toujours consulté, sur l’art, Quintilien ;
1455« Sur l’algèbre, Leibnitz ; sur la guerre, Végèce. »
1456Quand l’impuissance écrit, elle signe : Sagesse.
1457Je ne vois pas pourquoi je ne vous dirais point
1458Ce qu’à d’autres j’ai dit sans leur montrer le poing.
1459Eh bien, démasquons-nous ! c’est vrai, notre âme est noire.
1460Sortons du domino nommé forme oratoire.
1461On nous a vus, poussant vers un autre horizon
1462La langue, avec la rime entraînant la raison,
1463Lancer au pas de charge, en batailles rangées,
1464Sur Laharpe éperdu, toutes ces insurgées.
1465Nous avons au vieux style attaché ce brûlot :
1466Liberté ! Nous avons, dans le même complot,
1467Mis l’esprit, pauvre diable, et le mot, pauvre hère ;
1468Nous avons déchiré le capuchon, la haire,
1469Le froc, dont on couvrait l’Idée aux yeux divins.
1470Tous ont fait rage en foule. Orateurs, écrivains,
1471Poëtes, nous avons, du doigt avançant l’heure,
1472Dit à la rhétorique : – Allons, fille majeure ;
1473Lève les yeux ! – et j’ai, chantant, luttant, bravant,
1474Tordu plus d’une grille au parloir du couvent ;
1475J’ai, torche en main, ouvert les deux battants du drame :
1476Pirates, nous avons, à la voile, à la rame,
1477De la triple unité pris l’aride archipel ;
1478Sur l’Hélicon tremblant j’ai battu le rappel.
1479Tout est perdu ! le vers vague sans muselière !
1480À Racine effaré nous préférons Molière ;
1481Ô pédants ! à Ducis nous préférons Rotrou.
1482Lucrèce Borgia sort brusquement d’un trou,
1483Et mêle des poisons hideux à vos guimauves ;
1484Le drame échevelé fait peur à vos fronts chauves ;
1485C’est horrible ! oui, brigand, jacobin, malandrin,
1486J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin ;
1487Les mots de qualité, les syllabes marquises,
1488Vivaient ensemble au fond de leurs grottes exquises,
1489Faisant la bouche en cœur et ne parlant qu’entre eux,
1490J’ai dit aux mots d’en bas : Manchots, boiteux, goitreux,
1491Redressez-vous ! planez, et mêlez-vous, sans règles,
1492Dans la caverne immense et farouche des aigles !
1493J’ai déjà confessé ce tas de crimes-là ;
1494Oui, je suis Papavoine, Erostrate, Attila :
1495Après ?
1496Emportez-vous, et criez à la garde,
1497Brave homme ! tempêtez, tonnez ! je vous regarde.
1498Nos progrès prétendus vous semblent outrageants ;
1499Vous détestez ce siècle où, quand il parle aux gens,
1500Le vers des trois saluts d’usage se dispense ;
1501Temps sombre où, sans pudeur, on écrit comme on pense,
1502Où l’on est philosophe et poëte crûment,
1503Où de ton vin sincère, adorable, écumant,
1504Ô sévère idéal, tous les songeurs sont ivres.
1505Vous couvrez d’abat-jour, quand vous ouvrez nos livres,
1506Vos yeux, par la clarté du mot propre brûlés ;
1507Vous exécrez nos vers francs et vrais ; vous hurlez
1508De fureur en voyant nos strophes toutes nues.
1509Mais où donc est le temps des nymphes ingénues,
1510Qui couraient dans les bois, et dont la nudité
1511Dansait dans la lueur des vagues soirs d’été ?
1512Sur l’aube nue et blanche, entr’ouvrant sa fenêtre,
1513Faut-il plisser la brume honnête et prude, et mettre
1514Une feuille de vigne à l’astre dans l’azur ?
1515Le flot, conque d’amour, est-il d’un goût peu sûr ?
1516Ô Virgile, Pindare, Orphée ! est-ce qu’on gaze,
1517Comme une obscénité, les ailes de Pégase,
1518Qui semble, les ouvrant au haut du mont béni,
1519L’immense papillon du baiser infini ?
1520Est-ce que le soleil splendide est un cynique ?
1521La fleur a-t-elle tort d’écarter sa tunique ?
1522Calliope, planant derrière un pan des cieux,
1523Fait donc mal de montrer à Dante soucieux
1524Ses seins éblouissants à travers les étoiles ?
1525Vous êtes un ancien d’hier. Libre et sans voiles,
1526Le grand Olympe nu vous ferait dire : Fi !
1527Vous mettez une jupe au Cupidon bouffi ;
1528Au clinquant, aux neuf sœurs en atours, au Parnasse
1529De Titon du Tillet, votre goût est tenace ;
1530Les Ménades pour vous danseraient le cancan ;
1531Apollon vous ferait l’effet d’un Mohican ;
1532Vous prendriez Vénus pour une sauvagesse.
1533L’âge – c’est là souvent toute notre sagesse –
1534A beau vous bougonner tout bas : « Vous avez tort,
1535« Vous vous ferez tousser si vous criez si fort ;
1536« Pour quelques nouveautés sauvages et fortuites,
1537« Monsieur, ne troublez pas la paix de vos pituites.
1538« Ces gens-ci vont leur train ; qu’est-ce que ça vous fait ?
1539« Ils ne trouvent que cendre au feu qui vous chauffait.
1540« Pourquoi déclarez-vous la guerre à leur tapage ?
1541« Ce siècle est libéral comme vous fûtes page.
1542« Fermez bien vos volets, tirez bien vos rideaux,
1543« Soufflez votre chandelle, et tournez-lui le dos !
1544« Qu’est l’âme du vrai sage ? Une sourde-muette.
1545« Que vous importe, à vous, que tel ou tel poëte,
1546« Comme l’oiseau des cieux, veuille avoir sa chanson ;
1547« Et que tel garnement du Pinde, nourrisson
1548« Des Muses, au milieu d’un bruit de corybante,
1549« Marmot sombre, ait mordu leur gorge un peu tombante ? »
1550Vous n’en tenez nul compte, et vous n’écoutez rien.
1551Voltaire, en vain, grand homme et peu voltairien,
1552Vous murmure à l’oreille : « Ami, tu nous assommes ! »
1553– Vous écumez ! – partant de ceci : que nous, hommes
1554De ce temps d’anarchie et d’enfer, nous donnons
1555L’assaut au grand Louis juché sur vingt grands noms ;
1556Vous dites qu’après tout nous perdons notre peine,
1557Que haute est l’escalade et courte notre haleine ;
1558Que c’est dit, que jamais nous ne réussirons ;
1559Que Batteux nous regarde avec ses gros yeux ronds,
1560Que Tancrède est de bronze et qu’Hamlet est de sable.
1561Vous déclarez Boileau perruque indéfrisable ;
1562Et, coiffé de lauriers, d’un coup d’œil de travers,
1563Vous indiquez le tas d’ordures de nos vers,
1564Fumier où la laideur de ce siècle se guinde
1565Au pauvre vieux bon goût, ce balayeur du Pinde ;
1566Et même, allant plus loin, vaillant, vous nous criez :
1567« Je vais vous balayer moi-même ! »
1568Balayez.
1569Paris, novembre 1834.
XXVII
1570Oui, je suis le rêveur ; je suis le camarade
1571Des petites fleurs d’or du mur qui se dégrade,
1572Et l’interlocuteur des arbres et du vent.
1573Tout cela me connaît, voyez-vous. J’ai souvent,
1574En mai, quand de parfums les branches sont gonflées,
1575Des conversations avec les giroflées ;
1576Je reçois des conseils du lierre et du bleuet.
1577L’être mystérieux, que vous croyez muet,
1578Sur moi se penche, et vient avec ma plume écrire.
1579J’entends ce qu’entendit Rabelais ; je vois rire
1580Et pleurer ; et j’entends ce qu’Orphée entendit.
1581Ne vous étonnez pas de tout ce que me dit
1582La nature aux soupirs ineffables. Je cause
1583Avec toutes les voix de la métempsycose.
1584Avant de commencer le grand concert sacré,
1585Le moineau, le buisson, l’eau vive dans le pré,
1586La forêt, basse énorme, et l’aile et la corolle,
1587Tous ces doux instruments, m’adressent la parole ;
1588Je suis l’habitué de l’orchestre divin ;
1589Si je n’étais songeur, j’aurais été sylvain.
1590J’ai fini, grâce au calme en qui je me recueille,
1591À force de parler doucement à la feuille,
1592À la goutte de pluie, à la plume, au rayon,
1593Par descendre à ce point dans la création,
1594Cet abîme où frissonne un tremblement farouche,
1595Que je ne fais plus même envoler une mouche !
1596Le brin d’herbe, vibrant d’un éternel émoi,
1597S’apprivoise et devient familier avec moi,
1598Et, sans s’apercevoir que je suis là, les roses
1599Font avec les bourdons toutes sortes de choses ;
1600Quelquefois, à travers les doux rameaux bénis,
1601J’avance largement ma face sur les nids,
1602Et le petit oiseau, mère inquiète et sainte,
1603N’a pas plus peur de moi que nous n’aurions de crainte,
1604Nous, si l’œil du bon Dieu regardait dans nos trous ;
1605Le lis prude me voit approcher sans courroux,
1606Quand il s’ouvre aux baisers du jour ; la violette
1607La plus pudique fait devant moi sa toilette ;
1608Je suis pour ces beautés l’ami discret et sûr ;
1609Et le frais papillon, libertin de l’azur,
1610Qui chiffonne gaîment une fleur demi-nue,
1611Si je viens à passer dans l’ombre, continue,
1612Et, si la fleur se veut cacher dans le gazon,
1613Il lui dit : « Es-tu bête ! Il est de la maison. »
1614Les Roches, août 1835.
XXVIII
1615Il faut que le poëte, épris d’ombre et d’azur,
1616Esprit doux et splendide, au rayonnement pur,
1617Qui marche devant tous, éclairant ceux qui doutent,
1618Chanteur mystérieux qu’en tressaillant écoutent
1619Les femmes, les songeurs, les sages, les amants,
1620Devienne formidable à de certains moments.
1621Parfois, lorsqu’on se met à rêver sur son livre,
1622Où tout berce, éblouit, calme, caresse, enivre,
1623Où l’âme, à chaque pas, trouve à faire son miel,
1624Où les coins les plus noirs ont des lueurs du ciel ;
1625Au milieu de cette humble et haute poésie,
1626Dans cette paix sacrée où croît la fleur choisie,
1627Où l’on entend couler les sources et les pleurs,
1628Où les strophes, oiseaux peints de mille couleurs,
1629Volent chantant l’amour, l’espérance et la joie ;
1630Il faut que, par instants, on frissonne, et qu’on voie
1631Tout à coup, sombre, grave et terrible au passant,
1632Un vers fauve sortir de l’ombre en rugissant !
1633Il faut que le poëte, aux semences fécondes,
1634Soit comme ces forêts vertes, fraîches, profondes,
1635Pleines de chants, amour du vent et du rayon,
1636Charmantes, où, soudain, l’on rencontre un lion.
1637Paris, mai 1842.
XXIX — Halte en marchant
1638Une brume couvrait l’horizon ; maintenant,
1639Voici le clair midi qui surgit rayonnant ;
1640Le brouillard se dissout en perles sur les branches,
1641Et brille, diamant, au collier des pervenches.
1642Le vent souffle à travers les arbres, sur les toits
1643Du hameau noir cachant ses chaumes dans les bois ;
1644Et l’on voit tressaillir, épars dans les ramées,
1645Le vague arrachement des tremblantes fumées ;
1646Un ruisseau court dans l’herbe, entre deux hauts talus,
1647Sous l’agitation des saules chevelus ;
1648Un orme, un hêtre, anciens du vallon, arbres frères
1649Qui se donnent la main des deux rives contraires,
1650Semblent, sous le ciel bleu, dire : À la bonne foi !
1651L’oiseau chante son chant plein d’amour et d’effroi,
1652Et du frémissement des feuilles et des ailes ;
1653L’étang luit sous le vol des vertes demoiselles.
1654Un bouge est là, montrant, dans la sauge et le thym,
1655Un vieux saint souriant parmi des brocs d’étain,
1656Avec tant de rayons et de fleurs sur la berge,
1657Que c’est peut-être un temple ou peut-être une auberge.
1658Que notre bouche ait soif, ou que ce soit le cœur,
1659Gloire au Dieu bon qui tend la coupe au voyageur !
1660Nous entrons. « Qu’avez-vous ? – Des œufs frais, de l’eau fraîche. »
1661On croit voir l’humble toit effondré d’une crèche.
1662À la source du pré, qu’abrite un vert rideau,
1663Une enfant blonde alla remplir sa jarre d’eau,
1664Joyeuse et soulevant son jupon de futaine.
1665Pendant qu’elle plongeait sa cruche à la fontaine,
1666L’eau semblait admirer, gazouillant doucement,
1667Cette belle petite aux yeux de firmament.
1668Et moi, près du grand lit drapé de vieilles serges,
1669Pensif, je regardais un Christ battu de verges.
1670Eh ! qu’importe l’outrage aux martyrs éclatants,
1671Affront de tous les lieux, crachat de tous les temps,
1672Vaine clameur d’aveugle, éternelle huée
1673Où la foule toujours s’est follement ruée !
1674Plus tard, le vagabond flagellé devient Dieu.
1675Ce front noir et saignant semble fait de ciel bleu,
1676Et, dans l’ombre, éclairant palais, temple, masure,
1677Le crucifix blanchit et Jésus-Christ s’azure.
1678La foule un jour suivra vos pas ; allez, saignez,
1679Souffrez, penseurs, des pleurs de vos bourreaux baignés !
1680Le deuil sacre les saints, les sages, les génies ;
1681La tremblante auréole éclôt aux gémonies,
1682Et, sur ce vil marais, flotte, lueur du ciel,
1683Du cloaque de sang feu follet éternel.
1684Toujours au même but le même sort ramène :
1685Il est, au plus profond de notre histoire humaine,
1686Une sorte de gouffre, où viennent, tour à tour,
1687Tomber tous ceux qui sont de la vie et du jour,
1688Les bons, les purs, les grands, les divins, les célèbres,
1689Flambeaux échevelés au souffle des ténèbres ;
1690Là se sont engloutis les Dantes disparus,
1691Socrate, Scipion, Milton, Thomas Morus,
1692Eschyle, ayant aux mains des palmes frissonnantes.
1693Nuit d’où l’on voit sortir leurs mémoires planantes !
1694Car ils ne sont complets qu’après qu’ils sont déchus.
1695De l’exil d’Aristide au bûcher de Jean Huss,
1696Le genre humain pensif – c’est ainsi que nous sommes –
1697Rêve ébloui devant l’abîme des grands hommes.
1698Ils sont, telle est la loi des hauts destins penchant,
1699Tes semblables, soleil ! leur gloire est leur couchant ;
1700Et, fier Niagara dont le flot gronde et lutte,
1701Tes pareils : ce qu’ils ont de plus beau, c’est leur chute.
1702Un de ceux qui liaient Jésus-Christ au poteau,
1703Et qui, sur son dos nu, jetaient un vil manteau,
1704Arracha de ce front tranquille une poignée
1705De cheveux qu’inondait la sueur résignée,
1706Et dit : « Je vais montrer à Caïphe cela ! »
1707Et, crispant son poing noir, cet homme s’en alla.
1708La nuit était venue et la rue était sombre ;
1709L’homme marchait ; soudain, il s’arrêta dans l’ombre,
1710Stupéfait, pâle, et comme en proie aux visions,
1711Frémissant ! – Il avait dans la main des rayons.
1712Forêt de Compiègne, juin 1837.
LIVRE DEUXIÈME — L’ÂME EN FLEUR
I — Premier Mai
1713Tout conjugue le verbe aimer. Voici les roses.
1714Je ne suis pas en train de parler d’autres choses ;
1715Premier mai ! l’amour gai, triste, brûlant, jaloux,
1716Fait soupirer les bois, les nids, les fleurs, les loups ;
1717L’arbre où j’ai, l’autre automne, écrit une devise,
1718La redit pour son compte, et croit qu’il l’improvise ;
1719Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur,
1720Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en cœur ;
1721L’atmosphère, embaumée et tendre, semble pleine
1722Des déclarations qu’au Printemps fait la plaine,
1723Et que l’herbe amoureuse adresse au ciel charmant.
1724À chaque pas du jour dans le bleu firmament,
1725La campagne éperdue, et toujours plus éprise,
1726Prodigue les senteurs, et, dans la tiède brise,
1727Envoie au renouveau ses baisers odorants ;
1728Tous ses bouquets, azurs, carmins, pourpres, safrans,
1729Dont l’haleine s’envole en murmurant : Je t’aime !
1730Sur le ravin, l’étang, le pré, le sillon même,
1731Font des taches partout de toutes les couleurs ;
1732Et, donnant les parfums, elle a gardé les fleurs ;
1733Comme si ses soupirs et ses tendres missives
1734Au mois de mai, qui rit dans les branches lascives,
1735Et tous les billets doux de son amour bavard,
1736Avaient laissé leur trace aux pages du buvard !
1737Les oiseaux dans les bois, molles voix étouffées,
1738Chantent des triolets et des rondeaux aux fées ;
1739Tout semble confier à l’ombre un doux secret ;
1740Tout aime, et tout l’avoue à voix basse ; on dirait
1741Qu’au nord, au sud brûlant, au couchant, à l’aurore,
1742La haie en fleur, le lierre et la source sonore,
1743Les monts, les champs, les lacs et les chênes mouvants,
1744Répètent un quatrain fait par les quatre vents.
1745Saint-Germain, 1er mai 18…
II
1746Mes vers fuiraient, doux et frêles,
1747Vers votre jardin si beau,
1748Si mes vers avaient des ailes,
1749Des ailes comme l’oiseau.
1750Ils voleraient, étincelles,
1751Vers votre foyer qui rit,
1752Si mes vers avaient des ailes,
1753Des ailes comme l’esprit.
1754Près de vous, purs et fidèles,
1755Ils accourraient nuit et jour,
1756Si mes vers avaient des ailes,
1757Des ailes comme l’amour.
1758Paris, mars 18…
III — Le rouet d’Omphale
1759Il est dans l’atrium, le beau rouet d’ivoire.
1760La roue agile est blanche, et la quenouille est noire ;
1761La quenouille est d’ébène incrusté de lapis.
1762Il est dans l’atrium sur un riche tapis.
1763Un ouvrier d’Égine a sculpté sur la plinthe
1764Europe, dont un dieu n’écoute pas la plainte.
1765Le taureau blanc l’emporte. Europe, sans espoir,
1766Crie, et baissant les yeux, s’épouvante de voir
1767L’Océan monstrueux qui baise ses pieds roses.
1768Des aiguilles, du fil, des boîtes demi-closes,
1769Les laines de Milet, peintes de pourpre et d’or,
1770Emplissent un panier près du rouet qui dort.
1771Cependant, odieux, effroyables, énormes,
1772Dans le fond du palais, vingt fantômes difformes,
1773Vingt monstres tout sanglants, qu’on ne voit qu’à demi,
1774Errent en foule autour du rouet endormi :
1775Le lion néméen, l’hydre affreuse de Lerne,
1776Cacus, le noir brigand de la noire caverne,
1777Le triple Géryon, et les typhons des eaux,
1778Qui, le soir, à grand bruit, soufflent dans les roseaux ;
1779De la massue au front tous ont l’empreinte horrible
1780Et tous, sans approcher, rôdant d’un air terrible,
1781Sur le rouet, où pend un fil souple et lié,
1782Fixent de loin, dans l’ombre, un œil humilié.
1783Juin, 18…
IV — Chanson
1784Si vous n’avez rien à me dire,
1785Pourquoi venir auprès de moi ?
1786Pourquoi me faire ce sourire
1787Qui tournerait la tête au roi ?
1788Si vous n’avez rien à me dire,
1789Pourquoi venir auprès de moi ?
1790Si vous n’avez rien à m’apprendre,
1791Pourquoi me pressez-vous la main ?
1792Sur le rêve angélique et tendre,
1793Auquel vous songez en chemin,
1794Si vous n’avez rien à m’apprendre,
1795Pourquoi me pressez-vous la main ?
1796Si vous voulez que je m’en aille,
1797Pourquoi passez-vous par ici ?
1798Lorsque je vous vois, je tressaille :
1799C’est ma joie et c’est mon souci.
1800Si vous voulez que je m’en aille,
1801Pourquoi passez-vous par ici ?
1802Mai, 18…
V — Hier au soir
1803Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse,
1804Nous apportait l’odeur des fleurs qui s’ouvrent tard ;
1805La nuit tombait ; l’oiseau dormait dans l’ombre épaisse.
1806Le printemps embaumait, moins que votre jeunesse ;
1807Les astres rayonnaient, moins que votre regard.
1808Moi, je parlais tout bas. C’est l’heure solennelle
1809Où l’âme aime à chanter son hymne le plus doux.
1810Voyant la nuit si pure, et vous voyant si belle,
1811J’ai dit aux astres d’or : Versez le ciel sur elle !
1812Et j’ai dit à vos yeux : Versez l’amour sur nous !
1813Mai 18…
VI — Lettre
1814Tu vois cela d’ici. Des ocres et des craies ;
1815Plaines où les sillons croisent leurs mille raies,
1816Chaumes à fleur de terre et que masque un buisson ;
1817Quelques meules de foin debout sur le gazon ;
1818De vieux toits enfumant le paysage bistre ;
1819Un fleuve qui n’est pas le Gange ou le Caystre,
1820Pauvre cours d’eau normand troublé de sels marins ;
1821À droite, vers le nord, de bizarres terrains
1822Pleins d’angles qu’on dirait façonnés à la pelle ;
1823Voilà les premiers plans ; une ancienne chapelle
1824Y mêle son aiguille, et range à ses côtés
1825Quelques ormes tortus, aux profils irrités,
1826Qui semblent, fatigués du Zéphyr qui s’en joue,
1827Faire une remontrance au vent qui les secoue.
1828Une grosse charrette, au coin de ma maison,
1829Se rouille ; et, devant moi, j’ai le vaste horizon,
1830Dont la mer bleue emplit toutes les échancrures ;
1831Des poules et des coqs, étalant leurs dorures,
1832Causent sous ma fenêtre, et les greniers des toits
1833Me jettent, par instants, des chansons en patois.
1834Dans mon allée habite un cordier patriarche,
1835Vieux qui fait bruyamment tourner sa roue, et marche
1836À reculons, son chanvre autour des reins tordu.
1837J’aime ces flots où court le grand vent éperdu ;
1838Les champs à promener tout le jour me convient ;
1839Les petits villageois, leur livre en main, m’envient,
1840Chez le maître d’école où je me suis logé,
1841Comme un grand écolier abusant d’un congé.
1842Le ciel rit, l’air est pur ; tout le jour, chez mon hôte,
1843C’est un doux bruit d’enfants épelant à voix haute ;
1844L’eau coule, un verdier passe ; et moi, je dis : Merci !
1845Merci, Dieu tout-puissant ! – Ainsi je vis ; ainsi,
1846Paisible, heure par heure, à petit bruit, j’épanche
1847Mes jours, tout en songeant à vous, ma beauté blanche !
1848J’écoute les enfants jaser, et, par moment,
1849Je vois en pleine mer, passer superbement,
1850Au-dessus des pignons du tranquille village,
1851Quelque navire ailé qui fait un long voyage,
1852Et fuit, sur l’Océan, par tous les vents traqué,
1853Qui, naguère, dormait au port, le long du quai,
1854Et que n’ont retenu, loin des vagues jalouses,
1855Ni les pleurs des parents, ni l’effroi des épouses,
1856Ni le sombre reflet des écueils dans les eaux,
1857Ni l’importunité des sinistres oiseaux.
1858Près le Tréport, juin 18…
VII
1859Nous allions au verger cueillir des bigarreaux.
1860Avec ses beaux bras blancs en marbre de Paros,
1861Elle montait dans l’arbre et courbait une branche ;
1862Les feuilles frissonnaient au vent ; sa gorge blanche,
1863Ô Virgile, ondoyait dans l’ombre et le soleil ;
1864Ses petits doigts allaient chercher le fruit vermeil,
1865Semblable au feu qu’on voit dans le buisson qui flambe.
1866Je montais derrière elle ; elle montrait sa jambe,
1867Et disait : « Taisez-vous ! » à mes regards ardents ;
1868Et chantait. Par moments, entre ses belles dents,
1869Pareille, aux chansons près, à Diane farouche,
1870Penchée, elle m’offrait la cerise à sa bouche ;
1871Et ma bouche riait, et venait s’y poser,
1872Et laissait la cerise et prenait le baiser.
1873Triel, juillet 18…
VIII
1874Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux.
1875Comme le soleil fait serein ou pluvieux
1876L’azur dont il est l’âme et que sa clarté dore,
1877Tu peux m’emplir de brume ou m’inonder d’aurore,
1878Du haut de ta splendeur, si pure qu’en ses plis,
1879Tu sembles une femme enfermée en un lis,
1880Et qu’à d’autres moments, l’œil qu’éblouit ton âme
1881Croit voir, en te voyant, un lis dans une femme.
1882Si tu m’as souri, Dieu ! tout mon être bondit !
1883Si, Madame, au milieu de tous, vous m’avez dit,
1884À haute voix : « Bonjour, Monsieur », et bas : « Je t’aime ! »
1885Si tu m’as caressé de ton regard suprême,
1886Je vis ! je suis léger, je suis fier, je suis grand ;
1887Ta prunelle m’éclaire en me transfigurant ;
1888J’ai le reflet charmant des yeux dont tu m’accueilles ;
1889Comme on sent dans un bois des ailes sous les feuilles,
1890On sent de la gaîté sous chacun de mes mots ;
1891Je cours, je vais, je ris ; plus d’ennuis, plus de maux ;
1892Et je chante, et voilà sur mon front la jeunesse !
1893Mais que ton cœur injuste, un jour, me méconnaisse ;
1894Qu’il me faille porter en moi, jusqu’à demain,
1895L’énigme de ta main retirée à ma main ;
1896– Qu’ai-je fait ? qu’avait-elle ? Elle avait quelque chose.
1897Pourquoi, dans la rumeur du salon où l’on cause,
1898Personne n’entendant, me disait-elle vous ? –
1899Si je ne sais quel froid dans ton regard si doux
1900A passé comme passe au ciel une nuée,
1901Je sens mon âme en moi toute diminuée ;
1902Je m’en vais, courbé, las, sombre comme un aïeul ;
1903Il semble que sur moi, secouant son linceul,
1904Se soit soudain penché le noir vieillard Décembre ;
1905Comme un loup dans son trou, je rentre dans ma chambre :
1906Le chagrin – âge et deuil, hélas ! ont le même air, –
1907Assombrit chaque trait de mon visage amer,
1908Et m’y creuse une ride avec sa main pesante.
1909Joyeux, j’ai vingt-cinq ans ; triste, j’en ai soixante.
1910Paris, juin 18…
IX — En écoutant les oiseaux
1911Oh ! quand donc aurez-vous fini, petits oiseaux,
1912De jaser au milieu des branches et des eaux,
1913Que nous nous expliquions et que je vous querelle ?
1914Rouge-gorge, verdier, fauvette, tourterelle,
1915Oiseaux, je vous entends, je vous connais. Sachez
1916Que je ne suis pas dupe, ô doux ténors cachés,
1917De votre mélodie et de votre langage.
1918Celle que j’aime est loin et pense à moi : je gage,
1919Ô rossignol dont l’hymne, exquis et gracieux,
1920Donne un frémissement à l’astre dans les cieux,
1921Que ce que tu dis là, c’est le chant de son âme.
1922Vous guettez les soupirs de l’homme et de la femme,
1923Oiseaux ; quand nous aimons et quand nous triomphons,
1924Quand notre être, tout bas, s’exhale en chants profonds,
1925Vous, attentifs, parmi les bois inaccessibles,
1926Vous saisissez au vol ces strophes invisibles,
1927Et vous les répétez tout haut, comme de vous ;
1928Et vous mêlez, pour rendre encor l’hymne plus doux,
1929À la chanson des cœurs, le battement des ailes ;
1930Si bien qu’on vous admire, écouteurs infidèles,
1931Et que le noir sapin murmure aux vieux tilleuls :
1932« Sont-ils charmants d’avoir trouvé cela tout seuls ! »
1933Et que l’eau, palpitant sous le chant qui l’effleure,
1934Baise avec un sanglot le beau saule qui pleure ;
1935Et que le dur tronc d’arbre a des airs attendris ;
1936Et que l’épervier rêve, oubliant la perdrix ;
1937Et que les loups s’en vont songer auprès des louves !
1938« Divin ! » dit le hibou ; le moineau dit : « Tu trouves ? »
1939Amour, lorsqu’en nos cœurs tu te réfugias,
1940L’oiseau vint y puiser ; ce sont ces plagiats,
1941Ces chants qu’un rossignol, belles, prend sur vos bouches
1942Qui font que les grands bois courbent leurs fronts farouches
1943Et que les lourds rochers, stupides et ravis,
1944Se penchent, les laissant piller le chènevis,
1945Et ne distinguent plus, dans leurs rêves étranges,
1946La langue des oiseaux de la langue des anges.
1947Caudebec, septembre 183.
X
1948Mon bras pressait ta taille frêle
1949Et souple comme le roseau ;
1950Ton sein palpitait comme l’aile
1951D’un jeune oiseau.
1952Longtemps muets, nous contemplâmes
1953Le ciel où s’éteignait le jour.
1954Que se passait-il dans nos âmes ?
1955Amour ! amour !
1956Comme un ange qui se dévoile,
1957Tu me regardais, dans ma nuit,
1958Avec ton beau regard d’étoile,
1959Qui m’éblouit.
1960Forêt de Fontainebleau, juillet 18…
XI
1961Les femmes sont sur la terre
1962Pour tout idéaliser ;
1963L’univers est un mystère
1964Que commente leur baiser.
1965C’est l’amour qui, pour ceinture,
1966À l’onde et le firmament,
1967Et dont toute la nature,
1968N’est, au fond, que l’ornement.
1969Tout ce qui brille offre à l’âme
1970Son parfum ou sa couleur ;
1971Si Dieu n’avait fait la femme,
1972Il n’aurait pas fait la fleur.
1973À quoi bon vos étincelles,
1974Bleus saphirs, sans les yeux doux ?
1975Les diamants, sans les belles,
1976Ne sont plus que des cailloux ;
1977Et, dans les charmilles vertes,
1978Les roses dorment debout,
1979Et sont des bouches ouvertes
1980Pour ne rien dire du tout.
1981Tout objet qui charme ou rêve
1982Tient des femmes sa clarté ;
1983La perle blanche, sans Ève,
1984Sans toi, ma fière beauté,
1985Ressemblant, tout enlaidie,
1986À mon amour qui te fuit,
1987N’est plus que la maladie
1988D’une bête dans la nuit.
1989Paris, avril 18…
XII — Églogue
1990Nous errions ; elle et moi, dans les monts de Sicile.
1991Elle est fière pour tous et pour moi seul docile.
1992Les cieux et nos pensers rayonnaient à la fois.
1993Oh ! comme aux lieux déserts les cœurs sont peu farouches !
1994Que de fleurs aux buissons, que de baisers aux bouches,
1995Quand on est dans l’ombre des bois !
1996Pareils à deux oiseaux qui vont de cime en cime,
1997Nous parvînmes enfin tout au bord d’un abîme.
1998Elle osa s’approcher de ce sombre entonnoir ;
1999Et, quoique mainte épine offensât ses mains blanches,
2000Nous tâchâmes, penchés et nous tenant aux branches,
2001D’en voir le fond lugubre et noir.
2002En ce même moment, un titan centenaire,
2003Qui venait d’y rouler sous vingt coups de tonnerre,
2004Se tordait dans ce gouffre où le jour n’ose entrer ;
2005Et d’horribles vautours au bec impitoyable,
2006Attirés par le bruit de sa chute effroyable,
2007Commençaient à le dévorer.
2008Alors, elle me dit : « J’ai peur qu’on ne nous voie !
2009Cherchons un autre afin d’y cacher notre joie !
2010Vois ce pauvre géant ! nous aurions notre tour !
2011Car les dieux envieux qui l’ont fait disparaître,
2012Et qui furent jaloux de sa grandeur, peut-être
2013Seraient jaloux de notre amour ! »
2014Septembre 18…
XIII
2015Viens ! – une flûte invisible
2016Soupire dans les vergers. –
2017La chanson la plus paisible.
2018Est la chanson des bergers.
2019Le vent ride, sous l’yeuse,
2020Le sombre miroir des eaux. –
2021La chanson la plus joyeuse
2022Est la chanson des oiseaux.
2023Que nul soin ne te tourmente.
2024Aimons-nous ! aimons toujours ! –
2025La chanson la plus charmante
2026Est la chanson des amours.
2027Les Metz, août 18…
XIV — Billet du matin
2028Si les liens des cœurs ne sont pas des mensonges,
2029Oh ! dites, vous devez avoir eu de doux songes,
2030Je n’ai fait que rêver de vous toute la nuit.
2031Et nous nous aimions tant ! vous me disiez : « Tout fuit,
2032Tout s’éteint, tout s’en va ; ta seule image reste. »
2033Nous devions être morts dans ce rêve céleste ;
2034Il semblait que c’était déjà le paradis.
2035Oh ! oui, nous étions morts, bien sûr ; je vous le dis.
2036Nous avions tous les deux la forme de nos âmes.
2037Tout ce que, l’un de l’autre, ici-bas nous aimâmes
2038Composait notre corps de flamme et de rayons,
2039Et, naturellement, nous nous reconnaissions.
2040Il nous apparaissait des visages d’aurore
2041Qui nous disaient : « C’est moi ! » la lumière sonore
2042Chantait ; et nous étions des frissons et des voix.
2043Vous me disiez : « Écoute ! » et je répondais : « Vois ! »
2044Je disais : « Viens-nous-en dans les profondeurs sombres,
2045Vivons ; c’est autrefois que nous étions des ombres. »
2046Et, mêlant nos appels et nos cris : « Viens ! oh ! viens !
2047Et moi, je me rappelle, et toi, tu te souviens. »
2048Éblouis, nous chantions : – C’est nous-mêmes qui sommes
2049Tout ce qui nous semblait, sur la terre des hommes,
2050Bon, juste, grand, sublime, ineffable et charmant ;
2051Nous sommes le regard et le rayonnement ;
2052Le sourire de l’aube et l’odeur de la rose,
2053C’est nous ; l’astre est le nid où notre aile se pose ;
2054Nous avons l’infini pour sphère et pour milieu,
2055L’éternité pour âge ; et, notre amour, c’est Dieu.
2056Paris, juin 18…
XV — Paroles dans l’ombre
2057Elle disait : C’est vrai, j’ai tort de vouloir mieux ;
2058Les heures sont ainsi très doucement passées ;
2059Vous êtes là ; mes yeux ne quittent pas vos yeux,
2060Où je regarde aller et venir vos pensées.
2061Vous voir est un bonheur ; je ne l’ai pas complet.
2062Sans doute, c’est encor bien charmant de la sorte !
2063Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît,
2064À ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir la porte ;
2065Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous ;
2066Vous êtes mon lion, je suis votre colombe ;
2067J’entends de vos papiers le bruit paisible et doux ;
2068Je ramasse parfois votre plume qui tombe ;
2069Sans doute, je vous ai ; sans doute, je vous voi.
2070La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres,
2071Je le sais ; mais, pourtant, je veux qu’on songe à moi.
2072Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres,
2073Sans relever la tête et sans me dire un mot,
2074Une ombre reste au fond de mon cœur qui vous aime ;
2075Et, pour que je vous voie entièrement, il faut
2076Me regarder un peu, de temps en temps, vous-même.
2077Paris, octobre 18…
XVI
2078L’hirondelle au printemps cherche les vieilles tours,
2079Débris où n’est plus l’homme, où la vie est toujours ;
2080La fauvette en avril cherche, ô ma bien-aimée,
2081La forêt sombre et fraîche et l’épaisse ramée,
2082La mousse, et, dans les nœuds des branches, les doux toits
2083Qu’en se superposant font les feuilles des bois.
2084Ainsi fait l’oiseau. Nous, nous cherchons, dans la ville,
2085Le coin désert, l’abri solitaire et tranquille,
2086Le seuil qui n’a pas d’yeux obliques et méchants,
2087La rue où les volets sont fermés ; dans les champs,
2088Nous cherchons le sentier du pâtre et du poëte ;
2089Dans les bois, la clairière inconnue et muette
2090Où le silence éteint les bruits lointains et sourds.
2091L’oiseau cache son nid, nous cachons nos amours.
2092Fontainebleau, juin 18…
XVII — Sous les arbres
2093Ils marchaient à côté l’un de l’autre ; des danses
2094Troublaient le bois joyeux ; ils marchaient, s’arrêtaient,
2095Parlaient, s’interrompaient, et, pendant les silences,
2096Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient.
2097Ils songeaient ; ces deux cœurs, que le mystère écoute,
2098Sur la création au sourire innocent
2099Penchés, et s’y versant dans l’ombre goutte à goutte,
2100Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.
2101Elle sait tous les noms des fleurs qu’en sa corbeille
2102Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours ;
2103Elle les lui nommait comme eût fait une abeille,
2104Puis elle reprenait : « Parlons de nos amours.
2105Je suis en haut, je suis en bas », lui disait-elle,
2106« Et je veille sur vous, d’en bas comme d’en haut. »
2107Il demandait comment chaque plante s’appelle,
2108Se faisant expliquer le printemps mot à mot.
2109Ô champs ! il savourait ces fleurs et cette femme.
2110Ô bois ! ô prés ! nature où tout s’absorbe en un,
2111Le parfum de la fleur est votre petite âme,
2112Et l’âme de la femme est votre grand parfum !
2113La nuit tombait ; au tronc d’un chêne, noir pilastre,
2114Il s’adossait pensif ; elle disait : « Voyez
2115Ma prière toujours dans vos cieux comme un astre,
2116Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds. »
2117Juin 18…
XVIII
2118Je sais bien qu’il est d’usage
2119D’aller en tous lieux criant
2120Que l’homme est d’autant plus sage
2121Qu’il rêve plus de néant ;
2122D’applaudir la grandeur noire,
2123Les héros, le fer qui luit,
2124Et la guerre, cette gloire
2125Qu’on fait avec de la nuit ;
2126D’admirer les coups d’épée,
2127Et la fortune, ce char
2128Dont une roue est Pompée,
2129Dont l’autre roue est César ;
2130Et Pharsale et Trasimène,
2131Et tout ce que les Nérons
2132Font voler de cendre humaine
2133Dans le souffle des clairons !
2134Je sais que c’est la coutume
2135D’adorer ces nains géants
2136Qui, parce qu’ils sont écume,
2137Se supposent océans ;
2138Et de croire à la poussière,
2139À la fanfare qui fuit,
2140Aux pyramides de pierre,
2141Aux avalanches de bruit.
2142Moi, je préfère, ô fontaines !
2143Moi, je préfère, ô ruisseaux !
2144Au Dieu des grands capitaines,
2145Le Dieu des petits oiseaux !
2146Ô mon doux ange, en ces ombres
2147Où, nous aimant, nous brillons,
2148Au Dieu des ouragans sombres
2149Qui poussent les bataillons,
2150Au Dieu des vastes armées,
2151Des canons au lourd essieu,
2152Des flammes et des fumées,
2153Je préfère le bon Dieu !
2154Le bon Dieu, qui veut qu’on aime,
2155Qui met au cœur de l’amant
2156Le premier vers du poëme,
2157Le dernier au firmament !
2158Qui songe à l’aile qui pousse,
2159Aux œufs blancs, au nid troublé,
2160Si la caille a de la mousse,
2161Et si la grive a du blé ;
2162Et qui fait, pour les Orphées,
2163Tenir, immense et subtil,
2164Tout le doux monde des fées
2165Dans le vert bourgeon d’avril !
2166Si bien, que cela s’envole
2167Et se disperse au printemps,
2168Et qu’une vague auréole
2169Sort de tous les nids chantants !
2170Vois-tu, quoique notre gloire
2171Brille en ce que nous créons,
2172Et dans notre grande histoire
2173Pleine de grands panthéons ;
2174Quoique nous ayons des glaives,
2175Des temples, Chéops, Babel,
2176Des tours, des palais, des rêves,
2177Et des tombeaux jusqu’au ciel ;
2178Il resterait peu de choses
2179À l’homme, qui vit un jour,
2180Si Dieu nous ôtait les roses,
2181Si Dieu nous ôtait l’amour !
2182Chelles, septembre 18…
XIX — N’envions rien
2183Ô femme, pensée aimante
2184Et cœur souffrant,
2185Vous trouvez la fleur charmante
2186Et l’oiseau grand ;
2187Vous enviez la pelouse
2188Aux fleurs de miel ;
2189Vous voulez que je jalouse
2190L’oiseau du ciel.
2191Vous dites, beauté superbe
2192Au front terni,
2193Regardant tour à tour l’herbe
2194Et l’infini :
2195« Leur existence est la bonne ;
2196« Là, tout est beau ;
2197« Là, sur la fleur qui rayonne,
2198« Plane l’oiseau !
2199« Près de vous, aile bénie,
2200« Lis enchanté,
2201« Qu’est-ce, hélas ! que le génie
2202« Et la beauté ?
2203« Fleur pure, alouette agile,
2204« À vous le prix !
2205« Toi, tu dépasses Virgile ;
2206« Toi, Lycoris !
2207« Quel vol profond dans l’air sombre !
2208« Quels doux parfums ! – »
2209Et des pleurs brillent sous l’ombre
2210De vos cils bruns.
2211Oui, contemplez l’hirondelle,
2212Les liserons ;
2213Mais ne vous plaignez pas, belle,
2214Car nous mourrons !
2215Car nous irons dans la sphère
2216De l’éther pur ;
2217La femme y sera lumière,
2218Et l’homme azur ;
2219Et les roses sont moins belles
2220Que les houris ;
2221Et les oiseaux ont moins d’ailes
2222Que les esprits !
2223Août 18…
XX — Il fait froid
2224L’hiver blanchit le dur chemin.
2225Tes jours aux méchants sont en proie.
2226La bise mord ta douce main ;
2227La haine souffle sur ta joie.
2228La neige emplit le noir sillon.
2229La lumière est diminuée… –
2230Ferme ta porte à l’aquilon !
2231Ferme ta vitre à la nuée !
2232Et puis laisse ton cœur ouvert !
2233Le cœur, c’est la sainte fenêtre.
2234Le soleil de brume est couvert ;
2235Mais Dieu va rayonner peut-être !
2236Doute du bonheur, fruit mortel ;
2237Doute de l’homme plein d’envie ;
2238Doute du prêtre et de l’autel ;
2239Mais crois à l’amour, ô ma vie !
2240Crois à l’amour, toujours entier,
2241Toujours brillant sous tous les voiles !
2242À l’amour, tison du foyer !
2243À l’amour, rayon des étoiles !
2244Aime et ne désespère pas.
2245Dans ton âme où parfois je passe,
2246Où mes vers chuchotent tout bas,
2247Laisse chaque chose à sa place.
2248La fidélité sans ennui,
2249La paix des vertus élevées,
2250Et l’indulgence pour autrui,
2251Éponge des fautes lavées.
2252Dans ta pensée où tout est beau,
2253Que rien ne tombe ou ne recule.
2254Fais de ton amour ton flambeau.
2255On s’éclaire de ce qui brûle.
2256À ces démons d’inimitié,
2257Oppose ta douceur sereine,
2258Et reverse-leur en pitié
2259Tout ce qu’ils t’ont vomi de haine.
2260La haine, c’est l’hiver du cœur.
2261Plains-les ! mais garde ton courage.
2262Garde ton sourire vainqueur ;
2263Bel arc-en-ciel, sors de l’orage !
2264Garde ton amour éternel.
2265L’hiver, l’astre éteint-il sa flamme ?
2266Dieu ne retire rien du ciel ;
2267Ne retire rien de ton âme !
2268Décembre 18…
XXI
2269Il lui disait : « Vois-tu, si tous deux nous pouvions,
2270« L’âme pleine de foi, le cœur plein de rayons,
2271« Ivres de douce extase et de mélancolie,
2272« Rompre les mille nœuds dont la ville nous lie ;
2273« Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou,
2274« Nous fuirions ; nous irions quelque part, n’importe où,
2275« Chercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses,
2276« Un coin où aurions des arbres, des pelouses,
2277« Une maison petite avec des fleurs, un peu
2278« De solitude, un peu de silence, un ciel bleu,
2279« La chanson d’un oiseau qui sur le toit se pose,
2280« De l’ombre ; – et quel besoin avons-nous d’autre
2281chose ? »
2282Juillet 18…
XXII
2283– Aimons toujours ! aimons encore !
2284Quand l’amour s’en va, l’espoir fuit.
2285L’amour, c’est le cri de l’aurore,
2286L’amour, c’est l’hymne de la nuit.
2287Ce que le flot dit aux rivages,
2288Ce que le vent dit aux vieux monts,
2289Ce que l’astre dit aux nuages,
2290C’est le mot ineffable : Aimons !
2291L’amour fait songer, vivre et croire.
2292Il a, pour réchauffer le cœur,
2293Un rayon de plus que la gloire,
2294Et ce rayon, c’est le bonheur !
2295Aime ! qu’on les loue ou les blâme,
2296Toujours les grands cœurs aimeront :
2297Joins cette jeunesse de l’âme
2298À la jeunesse de ton front !
2299Aime, afin de charmer tes heures !
2300Afin qu’on voie en tes beaux yeux
2301Des voluptés intérieures
2302Le sourire mystérieux !
2303Aimons-nous toujours davantage !
2304Unissons-nous mieux chaque jour.
2305Les arbres croissent en feuillage ;
2306Que notre âme croisse en amour !
2307Soyons le miroir et l’image !
2308Soyons la fleur et le parfum !
2309Les amants, qui, seuls sous l’ombrage,
2310Se sentent deux et ne sont qu’un !
2311Les poëtes cherchent les belles.
2312La femme, ange aux chastes faveurs,
2313Aime à rafraîchir sous ses ailes
2314Ces grands fronts brûlants et rêveurs.
2315Venez à nous, beautés touchantes !
2316Viens à moi, toi, mon bien, ma loi !
2317Ange ! viens à moi quand tu chantes,
2318Et, quand tu pleures, viens à moi !
2319Nous seuls comprenons vos extases ;
2320Car notre esprit n’est point moqueur ;
2321Car les poëtes sont les vases
2322Où les femmes versent leur cœur.
2323Moi qui ne cherche dans ce monde
2324Que la seule réalité,
2325Moi qui laisse fuir comme l’onde
2326Tout ce qui n’est que vanité,
2327Je préfère, aux biens dont s’enivre
2328L’orgueil du soldat ou du roi,
2329L’ombre que tu fais sur mon livre
2330Quand ton front se penche sur moi.
2331Toute ambition allumée
2332Dans notre esprit, brasier subtil,
2333Tombe en cendre ou vole en fumée,
2334Et l’on se dit : « Qu’en reste-t-il ? »
2335Tout plaisir, fleur à peine éclose
2336Dans notre avril sombre et terni,
2337S’effeuille et meurt, lis, myrte ou rose,
2338Et l’on se dit : « C’est donc fini ! »
2339L’amour seul reste. Ô noble femme,
2340Si tu veux, dans ce vil séjour,
2341Garder ta foi, garder ton âme,
2342Garder ton Dieu, garde l’amour !
2343Conserve en ton cœur, sans rien craindre,
2344Dusses-tu pleurer et souffrir,
2345La flamme qui ne peut s’éteindre
2346Et la fleur qui ne peut mourir !
2347Mai 18…
XXIII — Après l’hiver
2348Tout revit, ma bien-aimée !
2349Le ciel gris perd sa pâleur ;
2350Quand la terre est embaumée,
2351Le cœur de l’homme est meilleur.
2352En haut, d’où l’amour ruisselle,
2353En bas, où meurt la douleur,
2354La même immense étincelle
2355Allume l’astre et la fleur.
2356L’hiver fuit, saison d’alarmes,
2357Noir avril mystérieux
2358Où l’âpre sève des larmes
2359Coule, et du cœur monte aux yeux.
2360Ô douce désuétude
2361De souffrir et de pleurer !
2362Veux-tu, dans la solitude,
2363Nous mettre à nous adorer ?
2364La branche au soleil se dore
2365Et penche, pour l’abriter,
2366Ses boutons qui vont éclore
2367Sur l’oiseau qui va chanter.
2368L’aurore où nous nous aimâmes
2369Semble renaître à nos yeux ;
2370Et mai sourit dans nos âmes
2371Comme il sourit dans les cieux.
2372On entend rire, on voit luire
2373Tous les êtres tour à tour,
2374La nuit, les astres bruire,
2375Et les abeilles, le jour.
2376Et partout nos regards lisent,
2377Et, dans l’herbe et dans les nids,
2378De petites voix nous disent :
2379« Les aimants sont les bénis ! »
2380L’air enivre ; tu reposes
2381À mon cou tes bras vainqueurs. –
2382Sur les rosiers que de roses !
2383Que de soupirs dans nos cœurs !
2384Comme l’aube, tu me charmes ;
2385Ta bouche et tes yeux chéris
2386Ont, quand tu pleures, ses larmes,
2387Et ses perles quand tu ris.
2388La nature, sœur jumelle
2389Ève et d’Adam et du jour,
2390Nous aime, nous berce et mêle
2391Son mystère à notre amour.
2392Il suffit que tu paraisses
2393Pour que le ciel, t’adorant,
2394Te contemple ; et, nos caresses,
2395Toute l’ombre nous les rend !
2396Clartés et parfums nous-mêmes,
2397Nous baignons nos cœurs heureux
2398Dans les effluves suprêmes
2399Des éléments amoureux.
2400Et, sans qu’un souci t’oppresse,
2401Sans que ce soit mon tourment,
2402J’ai l’étoile pour maîtresse ;
2403Le soleil est ton amant ;
2404Et nous donnons notre fièvre
2405Aux fleurs où nous appuyons
2406Nos bouches, et notre lèvre
2407Sent le baiser des rayons.
2408Juin 18…
XXIV
2409Que le sort, quel qu’il soit, vous trouve toujours grande !
2410Que demain soit doux comme hier !
2411Qu’en vous, ô ma beauté, jamais ne se répande
2412Le découragement amer,
2413Ni le fiel, ni l’ennui des cœurs qui se dénouent,
2414Ni cette cendre, hélas ! que sur un front pâli,
2415Dans l’ombre, à petit bruit secouent
2416Les froides ailes de l’oubli !
2417Laissez, laissez brûler pour vous, ô vous que j’aime !
2418Mes chants dans mon âme allumés !
2419Vivez pour la nature, et le ciel, et moi-même !
2420Après avoir souffert, aimez !
2421Laissez entrer en vous, après nos deuils funèbres,
2422L’aube, fille des nuits, l’amour, fils des douleurs,
2423Tout ce qui luit dans les ténèbres,
2424Tout ce qui sourit dans les pleurs !
2425Octobre 18…
XXV
2426Je respire où tu palpites,
2427Tu sais ; à quoi bon, hélas !
2428Rester là si tu me quittes,
2429Et vivre si tu t’en vas ?
2430À quoi bon vivre, étant l’ombre
2431De cet ange qui s’enfuit ?
2432À quoi bon, sous le ciel sombre,
2433N’être plus que de la nuit ?
2434Je suis la fleur des murailles,
2435Dont avril est le seul bien.
2436Il suffit que tu t’en ailles
2437Pour qu’il ne reste plus rien.
2438Tu m’entoures d’auréoles ;
2439Te voir est mon seul souci.
2440Il suffit que tu t’envoles
2441Pour que je m’envole aussi.
2442Si tu pars, mon front se penche ;
2443Mon âme au ciel, son berceau,
2444Fuira, car dans ta main blanche
2445Tu tiens ce sauvage oiseau.
2446Que veux-tu que je devienne,
2447Si je n’entends plus ton pas ?
2448Est-ce ta vie ou la mienne
2449Qui s’en va ? Je ne sais pas.
2450Quand mon courage succombe,
2451J’en reprends dans ton cœur pur ;
2452Je suis comme la colombe
2453Qui vient boire au lac d’azur.
2454L’amour fait comprendre à l’âme
2455L’univers, sombre et béni ;
2456Et cette petite flamme
2457Seule éclaire l’infini.
2458Sans toi, toute la nature
2459N’est plus qu’un cachot fermé,
2460Où je vais à l’aventure,
2461Pâle et n’étant plus aimé.
2462Sans toi, tout s’effeuille et tombe ;
2463L’ombre emplit mon noir sourcil ;
2464Une fête est une tombe,
2465La patrie est un exil.
2466Je t’implore et te réclame ;
2467Ne fuis pas loin de mes maux,
2468Ô fauvette de mon âme
2469Qui chantes dans mes rameaux !
2470De quoi puis-je avoir envie,
2471De quoi puis-je avoir effroi,
2472Que ferai-je de la vie,
2473Si tu n’es plus près de moi ?
2474Tu portes dans la lumière,
2475Tu portes dans les buissons,
2476Sur une aile ma prière,
2477Et sur l’autre mes chansons.
2478Que dirai-je aux champs que voile
2479L’inconsolable douleur ?
2480Que ferai-je de l’étoile ?
2481Que ferai-je de la fleur ?
2482Que dirai-je au bois morose
2483Qu’illuminait ta douceur ?
2484Que répondrai-je à la rose
2485Disant : « Où donc est ma sœur ? »
2486J’en mourrai ; fuis, si tu l’oses.
2487À quoi bon, jours révolus !
2488Regarder toutes ces choses
2489Qu’elle ne regarde plus ?
2490Que ferai-je de la lyre,
2491De la vertu, du destin ?
2492Hélas ! et, sans ton sourire,
2493Que ferai-je du matin ?
2494Que ferai-je, seul, farouche,
2495Sans toi, du jour et des cieux,
2496De mes baisers sans ta bouche,
2497Et de mes pleurs sans tes yeux !
2498Août 18…
XXVI — Crépuscule
2499L’étang mystérieux, suaire aux blanches moires,
2500Frissonne ; au fond du bois, la clairière apparaît ;
2501Les arbres sont profonds et les branches sont noires ;
2502Avez-vous vu Vénus à travers la forêt ?
2503Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ?
2504Vous qui passez dans l’ombre, êtes-vous des amants ?
2505Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines ;
2506L’herbe s’éveille et parle aux sépulcres dormants.
2507Que dit-il, le brin d’herbe ? et que répond la tombe ?
2508Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs.
2509Lèvre, cherche la bouche ! aimez-vous ! la nuit tombe ;
2510Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.
2511Dieu veut qu’on ait aimé. Vivez ! faites envie,
2512Ô couples qui passez sous le vert coudrier.
2513Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,
2514On emporta d’amour, on l’emploie à prier.
2515Les mortes d’aujourd’hui furent jadis les belles.
2516Le ver luisant dans l’ombre erre avec son flambeau.
2517Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,
2518Le brin d’herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.
2519La forme d’un toit noir dessine une chaumière ;
2520On entend dans les prés le pas lourd du faucheur ;
2521L’étoile aux cieux, ainsi qu’une fleur de lumière,
2522Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.
2523Aimez-vous ! c’est le mois où les fraises sont mûres.
2524L’ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,
2525Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,
2526Les prières des morts aux baisers des vivants.
2527Chelles, août 18…
XXVII — La nichée sous le portail
2528Oui, va prier à l’église,
2529Va ; mais regarde en passant,
2530Sous la vieille voûte grise,
2531Ce petit nid innocent.
2532Aux grands temples où l’on prie,
2533Le martinet, frais et pur,
2534Suspend la maçonnerie
2535Qui contient le plus d’azur.
2536La couvée est dans la mousse
2537Du portail qui s’attendrit ;
2538Elle sent la chaleur douce
2539Des ailes de Jésus-Christ.
2540L’église, où l’ombre flamboie,
2541Vibre, émue à ce doux bruit ;
2542Les oiseaux sont pleins de joie,
2543La pierre est pleine de nuit.
2544Les saints, graves personnages
2545Sous les porches palpitants,
2546Aiment ces doux voisinages
2547Du baiser et du printemps.
2548Les vierges et les prophètes
2549Se penchent dans l’âpre tour,
2550Sur ces ruches d’oiseaux faites
2551Pour le divin miel amour.
2552L’oiseau se perche sur l’ange ;
2553L’apôtre rit sous l’arceau.
2554« Bonjour, saint ! » dit la mésange.
2555Le saint dit : « Bonjour, oiseau ! »
2556Les cathédrales sont belles
2557Et hautes sous le ciel bleu ;
2558Mais le nid des hirondelles
2559Est l’édifice de Dieu.
2560Lagny, juin 18…
XXVIII — Un soir que je regardais le ciel
2561Elle me dit, un soir, en souriant :
2562– Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse
2563Le jour qui fuit, ou l’ombre qui s’abaisse,
2564Ou l’astre d’or qui monte à l’orient ?
2565Que font vos yeux là-haut ? je les réclame.
2566Quittez le ciel ; regardez dans mon âme !
2567Dans ce ciel vaste, ombre où vous vous plaisez,
2568Où vos regards démesurés vont lire,
2569Qu’apprendrez-vous qui vaille mon sourire ?
2570Qu’apprendras-tu qui vaille nos baisers ?
2571Oh ! de mon cœur lève les chastes voiles.
2572Si tu savais comme il est plein d’étoiles !
2573Que de soleils ! vois-tu, quand nous aimons,
2574Tout est en nous un radieux spectacle.
2575Le dévouement, rayonnant sur l’obstacle,
2576Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.
2577Le vaste azur n’est rien, je te l’atteste ;
2578Le ciel que j’ai dans l’âme est plus céleste !
2579C’est beau de voir un astre s’allumer.
2580Le monde est plein de merveilleuses choses.
2581Douce est l’aurore, et douces sont les roses.
2582Rien n’est si doux que le charme d’aimer !
2583La clarté vraie et la meilleure flamme,
2584C’est le rayon qui va de l’âme à l’âme !
2585L’amour vaut mieux, au fond des antres frais,
2586Que ces soleils qu’on ignore et qu’on nomme.
2587Dieu mit, sachant ce qui convient à l’homme,
2588Le ciel bien loin et la femme tout près.
2589Il dit à ceux qui scrutent l’azur sombre :
2590« Vivez ! aimez ! le reste, c’est mon ombre ! »
2591Aimons ! c’est tout. Et Dieu le veut ainsi.
2592Laisse ton ciel que de froids rayons dorent !
2593Tu trouveras, dans deux yeux qui t’adorent,
2594Plus de beauté, plus de lumière aussi !
2595Aimer, c’est voir, sentir, rêver, comprendre.
2596L’esprit plus grand s’ajoute au cœur plus tendre.
2597Viens, bien-aimé ! n’entends-tu pas toujours
2598Dans nos transports une harmonie étrange ?
2599Autour de nous la nature se change
2600En une lyre et chante nos amours !
2601Viens ! aimons-nous ! errons sur la pelouse.
2602Ne songe plus au ciel ! j’en suis jalouse ! –
2603Ma bien-aimée ainsi tout bas parlait,
2604Avec son front posé sur sa main blanche,
2605Et l’œil rêveur d’un ange qui se penche,
2606Et sa voix grave, et cet air qui me plaît ;
2607Belle et tranquille, et de me voir charmée,
2608Ainsi tout bas parlait ma bien-aimée.
2609Nos cœurs battaient ; l’extase m’étouffait ;
2610Les fleurs du soir entr’ouvraient leurs corolles…
2611Qu’avez-vous fait, arbres, de nos paroles ?
2612De nos soupirs, rochers, qu’avez-vous fait ?
2613C’est un destin bien triste que le nôtre,
2614Puisqu’un tel jour s’envole comme un autre !
2615Ô souvenir ! trésor dans l’ombre accru !
2616Sombre horizon des anciennes pensées !
2617Chère lueur des choses éclipsées !
2618Rayonnement du passé disparu !
2619Comme du seuil et du dehors d’un temple,
2620L’œil de l’esprit en rêvant vous contemple !
2621Quand les beaux jours font place aux jours amers,
2622De tout bonheur il faut quitter l’idée ;
2623Quand l’espérance est tout à fait vidée,
2624Laissons tomber la coupe au fond des mers.
2625L’oubli ! l’oubli ! c’est l’onde où tout se noie ;
2626C’est la mer sombre où l’on jette sa joie.
2627Montf., septembre 18… – Brux…, janvier 18…
LIVRE TROISIÈME — LES LUTTES ET LES RÊVES
I
2628Écrit sur un exemplaire de la Divina
2629Commedia
2630Un soir, dans le chemin je vis passer un homme
2631Vêtu d’un grand manteau comme un consul de Rome,
2632Et qui me semblait noir sur la clarté des cieux.
2633Ce passant s’arrêta, fixant sur moi ses yeux
2634Brillants, et si profonds, qu’ils en étaient sauvages,
2635Et me dit : « J’ai d’abord été, dans les vieux âges,
2636« Une haute montagne emplissant l’horizon ;
2637« Puis, âme encore aveugle et brisant ma prison,
2638« Je montai d’un degré dans l’échelle des êtres,
2639« Je fus un chêne, et j’eus des autels et des prêtres,
2640« Et je jetai des bruits étranges dans les airs ;
2641« Puis je fus un lion rêvant dans les déserts,
2642« Parlant à la nuit sombre avec sa voix grondante ;
2643« Maintenant, je suis homme, et je m’appelle Dante. »
2644Juillet 1843.
II — Melancholia
2645Écoutez. Une femme au profil décharné,
2646Maigre, blême, portant un enfant étonné,
2647Est là qui se lamente au milieu de la rue.
2648La foule, pour l’entendre, autour d’elle se rue.
2649Elle accuse quelqu’un, une autre femme, ou bien
2650Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n’a rien ;
2651Pas d’argent ; pas de pain ; à peine un lit de paille.
2652L’homme est au cabaret pendant qu’elle travaille.
2653Elle pleure, et s’en va. Quand ce spectre a passé,
2654Ô penseurs, au milieu de ce groupe amassé,
2655Qui vient de voir le fond d’un cœur qui se déchire,
2656Qu’entendez-vous toujours ? Un long éclat de rire.
2657Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour,
2658Avoir droit au bonheur, à la joie, à l’amour.
2659Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille !
2660Seule ! – n’importe ! elle a du courage, une aiguille,
2661Elle travaille, et peut gagner dans son réduit,
2662En travaillant le jour, en travaillant la nuit,
2663Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile.
2664Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile,
2665Et chante au bord du toit tant que dure l’été.
2666Mais l’hiver vient. Il fait bien froid, en vérité,
2667Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe ;
2668Les jours sont courts, il faut allumer une lampe ;
2669L’huile est chère, le bois est cher, le pain est cher.
2670Ô jeunesse ! printemps ! aube ! en proie à l’hiver !
2671La faim passe bientôt sa griffe sous la porte,
2672Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporte
2673Les meubles, prend enfin quelque humble bague d’or ;
2674Tout est vendu ! L’enfant travaille et lutte encor ;
2675Elle est honnête ; mais elle a, quand elle veille,
2676La misère, démon, qui lui parle à l’oreille.
2677L’ouvrage manque, hélas ! cela se voit souvent.
2678Que devenir ! Un jour, ô jour sombre ! elle vend
2679La pauvre croix d’honneur de son vieux père, et pleure ;
2680Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu’elle meure !
2681À dix-sept ans ! grand Dieu ! mais que faire ?… – Voilà
2682Ce qui fait qu’un matin la douce fille alla
2683Droit au gouffre, et qu’enfin, à présent, ce qui monte
2684À son front, ce n’est plus la pudeur, c’est la honte.
2685Hélas ! et maintenant, deuil et pleurs éternels !
2686C’est fini. Les enfants, ces innocents cruels,
2687La suivent dans la rue avec des cris de joie.
2688Malheureuse ! elle traîne une robe de soie,
2689Elle chante, elle rit… ah ! pauvre âme aux abois !
2690Et le peuple sévère, avec sa grande voix,
2691Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme,
2692Lui dit quand elle vient : « C’est toi ? Va-t’en, infâme ! »
2693Un homme s’est fait riche en vendant à faux poids ;
2694La loi le fait juré. L’hiver, dans les temps froids ;
2695Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille.
2696Regardez cette salle où le peuple fourmille ;
2697Ce riche y vient juger ce pauvre. Écoutez bien.
2698C’est juste, puisque l’un a tout et l’autre rien.
2699Ce juge, – ce marchand, – fâché de perdre une heure,
2700Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure,
2701L’envoie au bagne, et part pour sa maison des champs.
2702Tous s’en vont en disant : « C’est bien ! » bons et méchants ;
2703Et rien ne reste là qu’un Christ pensif et pâle,
2704Levant les bras au ciel dans le fond de la salle.
2705Un homme de génie apparaît. Il est doux,
2706Il est fort, il est grand ; il est utile à tous ;
2707Comme l’aube au-dessus de l’océan qui roule,
2708Il dore d’un rayon tous les fronts de la foule ;
2709Il luit ; le jour qu’il jette est un jour éclatant ;
2710Il apporte une idée au siècle qui l’attend ;
2711Il fait son œuvre ; il veut des choses nécessaires,
2712Agrandir les esprits, amoindrir les misères ;
2713Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins,
2714Si l’on pense un peu plus, si l’on souffre un peu moins !
2715Il vient. – Certe, on le va couronner ! – On le hue !
2716Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue,
2717Ceux qui n’ignorent rien, ceux qui doutent de tout,
2718Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l’égout,
2719Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre.
2720Si c’est un orateur ou si c’est un ministre,
2721On le siffle. Si c’est un poëte, il entend
2722Ce chœur : « Absurde ! faux ! monstrueux ! révoltant ! »
2723Lui, cependant, tandis qu’on bave sur sa palme,
2724Debout, les bras croisés, le front levé, l’œil calme,
2725Il contemple, serein, l’idéal et le beau ;
2726Il rêve ; et, par moments, il secoue un flambeau
2727Qui, sous ses pieds, dans l’ombre, éblouissant la haine,
2728Éclaire tout à coup le fond de l’âme humaine ;
2729Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours ;
2730Orateur, il entasse efforts, travaux, discours ;
2731Il marche, il lutte ! Hélas ! l’injure ardente et triste,
2732À chaque pas qu’il fait, se transforme et persiste.
2733Nul abri. Ce serait un ennemi public,
2734Un monstre fabuleux, dragon ou basilic,
2735Qu’il serait moins traqué de toutes les manières,
2736Moins entouré de gens armés de grosses pierres,
2737Moins haï ! – Pour eux tous et pour ceux qui viendront,
2738Il va semant la gloire, il recueille l’affront.
2739Le progrès est son but, le bien est sa boussole ;
2740Pilote, sur l’avant du navire il s’isole ;
2741Tout marin, pour dompter les vents et les courants,
2742Met tour à tour le cap sur des points différents,
2743Et, pour mieux arriver, dévie en apparence ;
2744Il fait de même ; aussi blâme et cris ; l’ignorance
2745Sait tout, dénonce tout ; il allait vers le nord,
2746Il avait tort ; il va vers le sud, il a tort ;
2747Si le temps devient noir, que de rage et de joie !
2748Cependant, sous le faix sa tête à la fin ploie,
2749L’âge vient, il couvait un mal profond et lent,
2750Il meurt. L’envie alors, ce démon vigilant,
2751Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière,
2752Prend soin de le clouer de ses mains dans la bière,
2753Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit
2754S’il est vraiment bien mort, s’il ne fait pas de bruit,
2755S’il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme,
2756Et, s’essuyant les yeux, dit : « C’était un grand homme ! »
2757Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
2758Ces doux êtres pensifs, que la fièvre maigrit ?
2759Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
2760Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules ;
2761Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
2762Dans la même prison le même mouvement.
2763Accroupis sous les dents d’une machine sombre,
2764Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
2765Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
2766Ils travaillent. Tout est d’airain, tout est de fer.
2767Jamais on ne s’arrête et jamais on ne joue.
2768Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
2769Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
2770Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
2771Ils semblent dire à Dieu : « Petits comme nous sommes,
2772Notre père, voyez ce que nous font les hommes ! »
2773Ô servitude infâme imposée à l’enfant !
2774Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
2775Défait ce qu’a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,
2776La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,
2777Et qui ferait – c’est là son fruit le plus certain –
2778D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
2779Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre,
2780Qui produit la richesse en créant la misère,
2781Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil !
2782Progrès dont on demande : « Où va-t-il ? que veut-il ? »
2783Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
2784Une âme à la machine et la retire à l’homme !
2785Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
2786Maudit comme le vice où l’on s’abâtardit,
2787Maudit comme l’opprobre et comme le blasphème !
2788Ô Dieu ! qu’il soit maudit au nom du travail même,
2789Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux,
2790Qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heureux !
2791Le pesant chariot porte une énorme pierre ;
2792Le limonier, suant du mors à la croupière,
2793Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissant
2794Monte, et le cheval triste a le poitrail en sang.
2795Il tire, traîne, geint, tire encore et s’arrête ;
2796Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tête ;
2797C’est lundi ; l’homme hier buvait aux Porcherons
2798Un vin plein de fureur, de cris et de jurons ;
2799Oh ! quelle est donc la loi formidable qui livre
2800L’être à l’être, et la bête effarée à l’homme ivre !
2801L’animal éperdu ne peut plus faire un pas ;
2802Il sent l’ombre sur lui peser ; il ne sait pas,
2803Sous le bloc qui l’écrase et le fouet qui l’assomme,
2804Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l’homme.
2805Et le roulier n’est plus qu’un orage de coups
2806Tombant sur ce forçat qui traîne les licous,
2807Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche.
2808Si la corde se casse, il frappe avec le manche,
2809Et, si le fouet se casse, il frappe avec le pied ;
2810Et le cheval, tremblant, hagard, estropié,
2811Baisse son cou lugubre et sa tête égarée ;
2812On entend, sous les coups de la botte ferrée,
2813Sonner le ventre nu du pauvre être muet !
2814Il râle ; tout à l’heure encore il remuait ;
2815Mais il ne bouge plus, et sa force est finie ;
2816Et les coups furieux pleuvent ; son agonie
2817Tente un dernier effort ; son pied fait un écart,
2818Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard ;
2819Et, dans l’ombre, pendant que son bourreau redouble,
2820Il regarde Quelqu’un de sa prunelle trouble ;
2821Et l’on voit lentement s’éteindre, humble et terni,
2822Son œil plein des stupeurs sombres de l’infini,
2823Où luit vaguement l’âme effrayante des choses.
2824Hélas !
2825Cet avocat plaide toutes les causes ;
2826Il rit des généreux qui désirent savoir
2827Si blanc n’a pas raison, avant de dire noir ;
2828Calme, en sa conscience il met ce qu’il rencontre,
2829Ou le sac d’argent Pour, ou le sac d’argent Contre ;
2830Le sac pèse pour lui ce que la cause vaut.
2831Embusqué, plume au poing, dans un journal dévot,
2832Comme un bandit tuerait, cet écrivain diffame.
2833La foule hait cet homme et proscrit cette femme ;
2834Ils sont maudits. Quel est leur crime ? Ils ont aimé.
2835L’opinion rampante accable l’opprimé,
2836Et, chatte aux pieds des forts, pour le faible est tigresse.
2837De l’inventeur mourant le parasite engraisse.
2838Le monde parle, assure, affirme, jure, ment,
2839Triche, et rit d’escroquer la dupe Dévouement.
2840Le puissant resplendit et du destin se joue ;
2841Derrière lui, tandis qu’il marche et fait la roue,
2842Sa fiente épanouie engendre son flatteur.
2843Les nains sont dédaigneux de toute leur hauteur.
2844Ô hideux coins de rue où le chiffonnier morne
2845Va, tenant à la main sa lanterne de corne,
2846Vos tas d’ordures sont moins noirs que les vivants !
2847Qui, des vents ou des cœurs, est le plus sûr ? Les vents.
2848Cet homme ne croit rien et fait semblant de croire ;
2849Il a l’œil clair, le front gracieux, l’âme noire ;
2850Il se courbe ; il sera votre maître demain.
2851Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin ;
2852Ton feutre humble et troué s’ouvre à l’air qui le mouille ;
2853Sous la pluie et le temps ton crâne nu se rouille ;
2854Le chaud est ton tyran, le froid est ton bourreau ;
2855Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau ;
2856Ta cahute, au niveau du fossé de la route,
2857Offre son toit de mousse à la chèvre qui broute ;
2858Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noir
2859Pour manger le matin et pour jeûner le soir ;
2860Et, fantôme suspect devant qui l’on recule,
2861Regardé de travers quand vient le crépuscule,
2862Pauvre au point d’alarmer les allants et venants,
2863Frère sombre et pensif des arbres frissonnants,
2864Tu laisses choir tes ans ainsi qu’eux leur feuillage ;
2865Autrefois, homme alors dans la force de l’âge,
2866Quand tu vis que l’Europe implacable venait,
2867Et menaçait Paris et notre aube qui naît,
2868Et, mer d’hommes, roulait vers la France effarée,
2869Et le Russe et le Hun sur la terre sacrée
2870Se ruer, et le nord revomir Attila,
2871Tu te levas, tu pris ta fourche ; en ces temps-là,
2872Tu fus, devant les rois qui tenaient la campagne,
2873Un des grands paysans de la grande Champagne.
2874C’est bien. Mais, vois, là-bas, le long du vert sillon,
2875Une calèche arrive, et, comme un tourbillon,
2876Dans la poudre du soir qu’à ton front tu secoues,
2877Mêle l’éclair du fouet au tonnerre des roues.
2878Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas ! Ce passant
2879Fit sa fortune à l’heure où tu versais ton sang ;
2880Il jouait à la baisse, et montait à mesure
2881Que notre chute était plus profonde et plus sûre ;
2882Il fallait un vautour à nos morts ; il le fut ;
2883Il fit, travailleur âpre et toujours à l’affût,
2884Suer à nos malheurs des châteaux et des rentes ;
2885Moscou remplit ses prés de meules odorantes ;
2886Pour lui, Leipsick payait des chiens et des valets,
2887Et la Bérésina charriait un palais ;
2888Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles,
2889Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles,
2890Des jardins où l’on voit le cygne errer sur l’eau,
2891Un million joyeux sortit de Waterloo ;
2892Si bien que du désastre il a fait sa victoire,
2893Et que, pour la manger, et la tordre, et la boire,
2894Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher,
2895A coupé sur la France une livre de chair.
2896Or, de vous deux, c’est toi qu’on hait, lui qu’on vénère ;
2897Vieillard, tu n’es qu’un gueux, et ce millionnaire,
2898C’est l’honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas !
2899Les carrefours sont pleins de chocs et de combats.
2900Les multitudes vont et viennent dans les rues.
2901Foules ! sillons creusés par ces mornes charrues :
2902Nuit, douleur, deuil ! champ triste où souvent a germé
2903Un épi qui fait peur à ceux qui l’ont semé !
2904Vie et mort ! onde où l’hydre à l’infini s’enlace !
2905Peuple océan jetant l’écume populace !
2906Là sont tous les chaos et toutes les grandeurs ;
2907Là, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses laideurs,
2908Ses larves, désespoirs, haines, désirs, souffrances,
2909Qu’on distingue à travers de vagues transparences,
2910Ses rudes appétits, redoutables aimants,
2911Ses prostitutions, ses avilissements,
2912Et la fatalité de ses mœurs imperdables,
2913La misère épaissit ses couches formidables.
2914Les malheureux sont là, dans le malheur reclus.
2915L’indigence, flux noir, l’ignorance, reflux,
2916Montent, marée affreuse, et, parmi les décombres,
2917Roulent l’obscur filet des pénalités sombres.
2918Le besoin fuit le mal qui le tente et le suit,
2919Et l’homme cherche l’homme à tâtons ; il fait nuit ;
2920Les petits enfants nus tendent leurs mains funèbres ;
2921Le crime, antre béant, s’ouvre dans ces ténèbres ;
2922Le vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons,
2923Les âmes en lambeaux dans les corps en haillons ;
2924Pas de cœur où ne croisse une aveugle chimère.
2925Qui grince des dents ? L’homme. Et qui pleure ? La mère.
2926Qui sanglote ? La vierge aux yeux hagards et doux.
2927Qui dit : « J’ai froid ? » L’aïeule. Et qui dit : « J’ai faim ? »
2928Tous !
2929Et le fond est horreur, et la surface est joie.
2930Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie,
2931Et sur le pâle amas des cris et des douleurs,
2932Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs !
2933Ceux-là sont les heureux. Ils n’ont qu’une pensée :
2934À quel néant jeter la journée insensée ?
2935Chiens, voitures, chevaux ! cendre au reflet vermeil !
2936Poussière dont les grains semblent d’or au soleil !
2937Leur vie est aux plaisirs sans fin, sans but, sans trêve,
2938Et se passe à tâcher d’oublier dans un rêve
2939L’enfer au-dessous d’eux et le ciel au-dessus.
2940Quand on voile Lazare, on efface Jésus.
2941Ils ne regardent pas dans les ombres moroses.
2942Ils n’admettent que l’air tout parfumé de roses,
2943La volupté, l’orgueil, l’ivresse, et le laquais,
2944Ce spectre galonné du pauvre, à leurs banquets.
2945Les fleurs couvrent les seins et débordent des vases.
2946Le bal, tout frissonnant de souffles et d’extases,
2947Rayonne, étourdissant ce qui s’évanouit ;
2948Eden étrange fait de lumière et de nuit.
2949Les lustres aux plafonds laissent pendre leurs flammes,
2950Et semblent la racine ardente et pleine d’âmes
2951De quelque arbre céleste épanoui plus haut.
2952Noir paradis dansant sur l’immense cachot !
2953Ils savourent, ravis, l’éblouissement sombre
2954Des beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre,
2955Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs.
2956Les valses, visions, passent dans les miroirs.
2957Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales,
2958Les galops effrénés courent ; par intervalles,
2959Le bal reprend haleine ; on s’interrompt, on fuit,
2960On erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit ;
2961Puis, folle, et rappelant les ombres éloignées,
2962La musique, jetant les notes à poignées,
2963Revient, et les regards s’allument, et l’archet,
2964Bondissant, ressaisit la foule qui marchait.
2965Ô délire ! et, d’encens et de bruit enivrées,
2966L’heure emporte en riant les rapides soirées.
2967Et les nuits et les jours, feuilles mortes des cieux.
2968D’autres, toute la nuit, roulent les dés joyeux,
2969Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu’ils caressent,
2970Où des spectres riants ou sanglants apparaissent,
2971Leur soif de l’or, penchée autour d’un tapis vert,
2972Jusqu’à ce qu’au volet le jour bâille entr’ouvert,
2973Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l’hombre ;
2974Et, pendant qu’on gémit et qu’on frémit dans l’ombre,
2975Pendant que les greniers grelottent sous les toits,
2976Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix,
2977Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu’ils charrient,
2978Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient,
2979Chantent ; et, par moments, on voit, au-dessus d’eux,
2980Deux poteaux soutenant un triangle hideux,
2981Qui sortent lentement du noir pavé des villes… –
2982Ô forêts ! bois profonds ! solitudes ! asiles !
2983Paris, juillet 1838.
III — Saturne
2984I
2985Il est des jours de brume et de lumière vague,
2986Où l’homme, que la vie à chaque instant confond,
2987Étudiant la plante, ou l’étoile, ou la vague,
2988S’accoude au bord croulant du problème sans fond ;
2989Où le songeur, pareil aux antiques augures,
2990Cherchant Dieu, que jadis plus d’un voyant surprit,
2991Médite en regardant fixement les figures
2992Qu’on a dans l’ombre de l’esprit ;
2993Où, comme en s’éveillant on voit, en reflets sombres,
2994Des spectres du dehors errer sur le plafond,
2995Il sonde le destin, et contemple les ombres
2996Que nos rêves jetés parmi les choses font !
2997Des heures où, pourvu qu’on ait à sa fenêtre
2998Une montagne, un bois, l’océan qui dit tout,
2999Le jour prêt à mourir ou l’aube prête à naître,
3000En soi-même on voit tout à coup
3001Sur l’amour, sur les biens qui tous nous abandonnent,
3002Sur l’homme, masque vide et fantôme rieur,
3003Éclore des clartés effrayantes qui donnent
3004Des éblouissements à l’œil intérieur ;
3005De sorte qu’une fois que ces visions glissent
3006Devant notre paupière en ce vallon d’exil,
3007Elles n’en sortent plus et pour jamais emplissent
3008L’arcade sombre du sourcil !
3009II
3010Donc, puisque j’ai parlé de ces heures de doute
3011Où l’un trouve le calme et l’autre le remords.
3012Je ne cacherai pas au peuple qui m’écoute
3013Que je songe souvent à ce que font les morts ;
3014Et que j’en suis venu – tant la nuit étoilée
3015A fatigué de fois mes regards et mes vœux,
3016Et tant une pensée inquiète est mêlée
3017Aux racines de mes cheveux ! –
3018À croire qu’à la mort, continuant sa route,
3019L’âme, se souvenant de son humanité,
3020Envolée à jamais sous la céleste voûte,
3021À franchir l’infini passait l’éternité !
3022Et que les morts voyaient l’extase et la prière,
3023Nos deux rayons, pour eux grandir bien plus encor,
3024Et qu’ils étaient pareils à la mouche ouvrière,
3025Au vol rayonnant, aux pieds d’or,
3026Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes,
3027Semble une âme visible en ce monde réel,
3028Et, leur disant tout bas quelque mystère à toutes,
3029Leur laisse le parfum en leur prenant le miel !
3030Et qu’ainsi, faits vivants par le sépulcre même,
3031Nous irons tous un jour, dans l’espace vermeil,
3032Lire l’œuvre infinie et l’éternel poëme,
3033Vers à vers, soleil à soleil !
3034Admirer tout système en ses formes fécondes,
3035Toute création dans sa variété,
3036Et comparant à Dieu chaque face des mondes,
3037Avec l’âme de tout confronter leur beauté !
3038Et que chacun ferait ce voyage des âmes,
3039Pourvu qu’il ait souffert, pourvu qu’il ait pleuré.
3040Tous ! hormis les méchants, dont les esprits infâmes
3041Sont comme un livre déchiré.
3042Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,
3043Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir,
3044Châtiés à la fois par le ciel et la terre,
3045Par l’aspiration et par le souvenir !
3046III
3047Saturne ! sphère énorme ! astre aux aspects funèbres !
3048Bagne du ciel ! prison dont le soupirail luit !
3049Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres !
3050Enfer fait d’hiver et de nuit !
3051Son atmosphère flotte en zones tortueuses.
3052Deux anneaux flamboyants, tournant avec fureur,
3053Font, dans son ciel d’airain, deux arches monstrueuses
3054D’où tombe une éternelle et profonde terreur.
3055Ainsi qu’une araignée au centre de sa toile,
3056Il tient sept lunes d’or qu’il lie à ses essieux ;
3057Pour lui, notre soleil, qui n’est plus qu’une étoile,
3058Se perd, sinistre, au fond des cieux !
3059Les autres univers, l’entrevoyant dans l’ombre,
3060Se sont épouvantés de ce globe hideux.
3061Tremblants, ils l’ont peuplé de chimères sans nombre,
3062En le voyant errer formidable autour d’eux !
3063IV
3064Oh ! ce serait vraiment un mystère sublime
3065Que ce ciel si profond, si lumineux, si beau,
3066Qui flamboie à nos yeux ouvert comme un abîme,
3067Fût l’intérieur du tombeau !
3068Que tout se révélât à nos paupières closes !
3069Que, morts, ces grands destins nous fussent réservés !…
3070Qu’en est-il de ce rêve et de bien d’autres choses ?
3071Il est certain, Seigneur, que seul vous le savez.
3072V
3073Il est certain aussi que, jadis, sur la terre,
3074Le patriarche, ému d’un redoutable effroi,
3075Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austère
3076Ont fait des songes comme moi ;
3077Que, dans sa solitude auguste, le prophète
3078Voyait, pour son regard plein d’étranges rayons,
3079Par la même fêlure aux réalités faite,
3080S’ouvrir le monde obscur des pâles visions ;
3081Et qu’à l’heure où le jour devant la nuit recule,
3082Ces sages que jamais l’homme, hélas ! ne comprit,
3083Mêlaient, silencieux, au morne crépuscule
3084Le trouble de leur sombre esprit ;
3085Tandis que l’eau sortait des sources cristallines,
3086Et que les grands lions, de moments en moments,
3087Vaguement apparus au sommet des collines,
3088Poussaient dans le désert de longs rugissements !
3089Avril 1839.
IV — Écrit au bas d’un crucifix
3090Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure.
3091Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit.
3092Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit.
3093Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.
3094Mars 1842.
V — Quia pulvis es
3095Ceux-ci partent, ceux-là demeurent.
3096Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent,
3097Poussière et genre humain, tout s’envole à la fois.
3098Hélas ! le même vent souffle, en l’ombre où nous sommes,
3099Sur toutes les têtes des hommes,
3100Sur toutes les feuilles des bois.
3101Ceux qui restent à ceux qui passent
3102Disent : – Infortunés ! déjà vos fronts s’effacent.
3103Quoi ! vous n’entendrez plus la parole et le bruit !
3104Quoi ! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres !
3105Vous allez dormir sous les marbres !
3106Vous allez tomber dans la nuit ! –
3107Ceux qui passent à ceux qui restent
3108Disent : – Vous n’avez rien à vous ! vos pleurs l’attestent !
3109Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants.
3110Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes.
3111Vivants ! vous êtes des fantômes ;
3112C’est nous qui sommes les vivants ! –
3113Février 1843.
VI — La source
3114Un lion habitait près d’une source ; un aigle
3115Y venait boire aussi.
3116Or, deux héros un jour, deux rois – souvent Dieu règle
3117La destinée ainsi –
3118Vinrent à cette source, où des palmiers attirent
3119Le passant hasardeux,
3120Et, s’étant reconnus, ces hommes se battirent
3121Et tombèrent tous deux.
3122L’aigle, comme ils mouraient, vint planer sur leurs têtes,
3123Et leur dit, rayonnant :
3124– Vous trouviez l’univers trop petit, et vous n’êtes
3125Qu’une ombre maintenant !
3126Ô princes ! et vos os, hier pleins de jeunesse,
3127Ne seront plus demain
3128Que des cailloux mêlés, sans qu’on les reconnaisse,
3129Aux pierres du chemin !
3130Insensés ! à quoi bon cette guerre âpre et rude,
3131Ce duel, ce talion ?… –
3132Je vis en paix, moi, l’aigle, en cette solitude
3133Avec lui, le lion.
3134Nous venons tous deux boire à la même fontaine,
3135Rois dans les mêmes lieux ;
3136Je lui laisse le bois, la montagne et la plaine,
3137Et je garde les cieux.
3138Octobre 1846.
VII — La statue
3139Quand l’Empire romain tomba désespéré,
3140– Car, ô Rome, l’abîme où Carthage a sombré
3141Attendait que tu la suivisses ! –
3142Quand, n’ayant rien en lui de grand qu’il n’eût brisé,
3143Ce monde agonisa, triste, ayant épuisé
3144Tous les Césars et tous les vices ;
3145Quand il expira, vide et riche comme Tyr ;
3146Tas d’esclaves ayant pour gloire de sentir
3147Le pied du maître sur leurs nuques ;
3148Ivre de vin, de sang et d’or ; continuant
3149Caton par Tigellin, l’astre par le néant,
3150Et les géants par les eunuques ;
3151Ce fut un noir spectacle et dont on s’enfuyait.
3152Le pâle cénobite y songeait, inquiet,
3153Dans les antres visionnaires ;
3154Et, pendant trois cents ans, dans l’ombre on entendit
3155Sur ce monde damné, sur ce festin maudit,
3156Un écroulement de tonnerres.
3157Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil,
3158Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil,
3159Planèrent avec des huées ;
3160Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs,
3161Les glaives monstrueux des sept archanges noirs
3162Flamboyèrent dans les nuées.
3163Juvénal, qui peignit ce gouffre universel,
3164Est statue aujourd’hui ; la statue est de sel,
3165Seule sous le nocturne dôme ;
3166Pas un arbre à ses pieds ; pas d’herbe et de rameaux ;
3167Et dans son œil sinistre on lit ces sombres mots :
3168Pour avoir regardé Sodome.
3169Février 1843.
VIII
3170Je lisais. Que lisais-je ? Oh ! le vieux livre austère,
3171Le poëme éternel ! – La Bible ? – Non, la terre.
3172Platon, tous les matins, quand revit le ciel bleu,
3173Lisait les vers d’Homère, et moi les fleurs de Dieu.
3174J’épelle les buissons, les brins d’herbe, les sources ;
3175Et je n’ai pas besoin d’emporter dans mes courses
3176Mon livre sous mon bras, car je l’ai sous mes pieds.
3177Je m’en vais devant moi dans les lieux non frayés,
3178Et j’étudie à fond le texte, et je me penche,
3179Cherchant à déchiffrer la corolle et la branche.
3180Donc, courbé, – c’est ainsi qu’en marchant je traduis
3181La lumière en idée, en syllabes les bruits, –
3182J’étais en train de lire un champ, page fleurie.
3183Je fus interrompu dans cette rêverie ;
3184Un doux martinet noir avec un ventre blanc
3185Me parlait ; il disait : – Ô pauvre homme, tremblant
3186Entre le doute morne et la foi qui délivre,
3187Je t’approuve. Il est bon de lire dans ce livre.
3188Lis toujours, lis sans cesse, ô penseur agité,
3189Et que les champs profonds t’emplissent de clarté !
3190Il est sain de toujours feuilleter la nature,
3191Car c’est la grande lettre et la grande écriture ;
3192Car la terre, cantique où nous nous abîmons,
3193A pour versets les bois et pour strophes les monts !
3194Lis. Il n’est rien dans tout ce que peut sonder l’homme
3195Qui, bien questionné par l’âme, ne se nomme.
3196Médite. Tout est plein de jour, même la nuit ;
3197Et tout ce qui travaille, éclaire, aime ou détruit,
3198A des rayons : la roue au dur moyeu, l’étoile,
3199La fleur, et l’araignée au centre de sa toile.
3200Rends-toi compte de Dieu. Comprendre, c’est aimer.
3201Les plaines où le ciel aide l’herbe à germer,
3202L’eau, les prés, sont autant de phrases où le sage
3203Voit serpenter des sens qu’il saisit au passage.
3204Marche au vrai. Le réel, c’est le juste, vois-tu ;
3205Et voir la vérité, c’est trouver la vertu.
3206Bien lire l’univers, c’est bien lire la vie.
3207Le monde est l’œuvre où rien ne ment et ne dévie,
3208Et dont les mots sacrés répandent de l’encens.
3209L’homme injuste est celui qui fait des contre-sens.
3210Oui, la création tout entière, les choses,
3211Les êtres, les rapports, les éléments, les causes,
3212Rameaux dont le ciel clair perce le réseau noir,
3213L’arabesque des bois sur les cuivres du soir,
3214La bête, le rocher, l’épi d’or, l’aile peinte,
3215Tout cet ensemble obscur, végétation sainte,
3216Compose en se croisant ce chiffre énorme : DIEU.
3217L’éternel est écrit dans ce qui dure peu ;
3218Toute l’immensité, sombre, bleue, étoilée,
3219Traverse l’humble fleur, du penseur contemplée ;
3220On voit les champs, mais c’est de Dieu qu’on s’éblouit.
3221Le lys que tu comprends en toi s’épanouit ;
3222Les roses que tu lis s’ajoutent à ton âme.
3223Les fleurs chastes, d’où sort une invisible flamme,
3224Sont les conseils que Dieu sème sur le chemin ;
3225C’est l’âme qui les doit cueillir, et non la main.
3226Ainsi tu fais ; aussi l’aube est sur ton front sombre ;
3227Aussi tu deviens bon, juste et sage ; et dans l’ombre
3228Tu reprends la candeur sublime du berceau. –
3229Je répondis : – Hélas ! tu te trompes, oiseau.
3230Ma chair, faite de cendre, à chaque instant succombe ;
3231Mon âme ne sera blanche que dans la tombe ;
3232Car l’homme, quoi qu’il fasse, est aveugle ou méchant.
3233Et je continuai la lecture du champ.
3234Juillet 1843.
IX
3235Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans.
3236Ton regard dit : Matin, et ton front dit : Printemps.
3237Il semble que ta main porte un lys invisible.
3238Don Juan te voit passer et murmure : « Impossible ! »
3239Sois belle. Sois bénie, enfant, dans ta beauté.
3240La nature s’égaye à toute ta clarté ;
3241Tu fais une lueur sous les arbres ; la guêpe
3242Touche ta joue en fleur de son aile de crêpe ;
3243La mouche à tes yeux vole ainsi qu’à des flambeaux.
3244Ton souffle est un encens qui monte au ciel. Lesbos
3245Et les marins d’Hydra, s’ils te voyaient sans voiles,
3246Te prendraient pour l’Aurore aux cheveux pleins d’étoiles.
3247Les êtres de l’azur froncent leur pur sourcil,
3248Quand l’homme, spectre obscur du mal et de l’exil,
3249Ose approcher ton âme, aux rayons fiancée.
3250Sois belle. Tu te sens par l’ombre caressée,
3251Un ange vient baiser ton pied quand il est nu,
3252Et c’est ce qui te fait ton sourire ingénu.
3253Février 1843.
X — Amour
3254Amour ! « Loi », dit Jésus. « Mystère », dit Platon.
3255Sait-on quel fil nous lie au firmament ? Sait-on
3256Ce que les mains de Dieu dans l’immensité sèment ?
3257Est-on maître d’aimer ? Pourquoi deux êtres s’aiment,
3258Demande à l’eau qui court, demande à l’air qui fuit,
3259Au moucheron qui vole à la flamme la nuit,
3260Au rayon d’or qui vient baiser la grappe mûre !
3261Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure !
3262Demande aux nids profonds qu’avril met en émoi !
3263Le cœur éperdu crie : Est-ce que je sais, moi ?
3264Cette femme a passé : je suis fou. C’est l’histoire.
3265Ses cheveux étaient blonds, sa prunelle était noire ;
3266En plein midi, joyeuse, une fleur au corset,
3267Illumination du jour, elle passait ;
3268Elle allait, la charmante, et riait, la superbe ;
3269Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l’herbe ;
3270Un oiseau bleu volait dans l’air, et me parla ;
3271Et comment voulez-vous que j’échappe à cela ?
3272Est-ce que je sais, moi ? C’était au temps des roses ;
3273Les arbres se disaient tout bas de douces choses ;
3274Les ruisseaux l’ont voulu, les fleurs l’ont comploté.
3275J’aime ! – Ô Bodin, Vouglans, Delancre ! prévôté,
3276Bailliage, châtelet, grand’chambre, saint-office,
3277Demandez le secret de ce doux maléfice
3278Aux vents, au frais printemps chassant l’hiver hagard,
3279Au philtre qu’un regard boit dans l’autre regard,
3280Au sourire qui rêve, à la voix qui caresse,
3281À ce magicien, à cette charmeresse !
3282Demandez aux sentiers traîtres qui, dans les bois,
3283Vous font recommencer les mêmes pas cent fois,
3284À la branche de mai, cette Armide qui guette,
3285Et fait tourner sur nous en cercle sa baguette !
3286Demandez à la vie, à la nature, aux cieux,
3287Au vague enchantement des champs mystérieux !
3288Exorcisez le pré tentateur, l’antre, l’orme !
3289Faites, Cujas au poing, un bon procès en forme
3290Aux sources dont le cœur écoute les sanglots,
3291Au soupir éternel des forêts et des flots.
3292Dressez procès-verbal contre les pâquerettes
3293Qui laissent les bourdons froisser leurs collerettes ;
3294Instrumentez ; tonnez. Prouvez que deux amants
3295Livraient leur âme aux fleurs, aux bois, aux lacs dormants,
3296Et qu’ils ont fait un pacte avec la lune sombre,
3297Avec l’illusion, l’espérance aux yeux d’ombre,
3298Et l’extase chantant des hymnes inconnus,
3299Et qu’ils allaient tous deux, dès que brillait Vénus,
3300Sur l’herbe que la brise agite par bouffées,
3301Danser au bleu sabbat de ces nocturnes fées,
3302Éperdus, possédés d’un adorable ennui,
3303Elle n’étant plus elle et lui n’étant plus lui !
3304Quoi ! nous sommes encore aux temps où la Tournelle,
3305Déclarant la magie impie et criminelle,
3306Lui dressait un bûcher par arrêt de la cour,
3307Et le dernier sorcier qu’on brûle, c’est l’Amour !
3308Juillet 1843.
XI — ?
3309Une terre au flanc maigre, âpre, avare, inclément,
3310Où les vivants pensifs travaillent tristement,
3311Et qui donne à regret à cette race humaine
3312Un peu de pain pour tant de labeur et de peine ;
3313Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats ;
3314Des cités d’où s’en vont, en se tordant les bras,
3315La charité, la paix, la foi, sœurs vénérables ;
3316L’orgueil chez les puissants et chez les misérables ;
3317La haine au cœur de tous ; la mort, spectre sans yeux,
3318Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux ;
3319Sur tous les hauts sommets des brumes répandues ;
3320Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues ;
3321Toutes les passions engendrant tous les maux ;
3322Des forêts abritant des loups sous leurs rameaux ;
3323Là le désert torride, ici les froids polaires ;
3324Des océans émus de subites colères,
3325Pleins de mâts frissonnants qui sombrent dans la nuit ;
3326Des continents couverts de fumée et de bruit,
3327Où, deux torches aux mains, rugit la guerre infâme,
3328Où toujours quelque part fume une ville en flamme,
3329Où se heurtent sanglants les peuples furieux ; –
3330Et que tout cela fasse un astre dans les cieux !
3331Octobre 1840.
XII — Explication
3332La terre est au soleil ce que l’homme est à l’ange.
3333L’un est fait de splendeur ; l’autre est pétri de fange.
3334Toute étoile est soleil ; tout astre est paradis.
3335Autour des globes purs sont les mondes maudits ;
3336Et dans l’ombre, où l’esprit voit mieux que la lunette,
3337Le soleil paradis traîne l’enfer planète.
3338L’ange habitant de l’astre est faillible ; et, séduit,
3339Il peut devenir l’homme habitant de la nuit.
3340Voilà ce que le vent m’a dit sur la montagne.
3341Tout globe obscur gémit ; toute terre est un bagne
3342Où la vie en pleurant, jusqu’au jour du réveil,
3343Vient écrouer l’esprit qui tombe du soleil.
3344Plus le globe est lointain, plus le bagne est terrible.
3345La mort est là, vannant les âmes dans un crible,
3346Qui juge, et, de la vie invisible témoin,
3347Rapporte l’ange à l’astre ou le jette plus loin.
3348Ô globes sans rayons et presque sans aurores !
3349Énorme Jupiter fouetté de météores,
3350Mars qui semble de loin la bouche d’un volcan,
3351Ô nocturne Uranus, ô Saturne au carcan !
3352Châtiments inconnus ! rédemptions ! mystères !
3353Deuils ! ô lunes encor plus mortes que les terres !
3354Ils souffrent ; ils sont noirs ; et qui sait ce qu’ils font ?
3355L’ombre entend par moments leur cri rauque et profond,
3356Comme on entend, le soir, la plainte des cigales.
3357Mondes spectres, tirant des chaînes inégales,
3358Ils vont, blêmes, pareils au rêve qui s’enfuit.
3359Rougis confusément d’un reflet dans la nuit,
3360Implorant un messie, espérant des apôtres,
3361Seuls, séparés, les uns en arrière des autres,
3362Tristes, échevelés par des souffles hagards,
3363Jetant à la clarté de farouches regards,
3364Ceux-ci, vagues, roulant dans les profondeurs mornes,
3365Ceux-là, presque engloutis dans l’infini sans bornes,
3366Ténébreux, frissonnants, froids, glacés, pluvieux,
3367Autour du paradis ils tournent envieux ;
3368Et, du soleil, parmi les brumes et les ombres,
3369On voit passer au loin toutes ces faces sombres.
3370Novembre 1840.
XIII — La chouette
3371Une chouette était sur la porte clouée ;
3372Larve de l’ombre au toit des hommes échouée.
3373La nature, qui mêle une âme aux rameaux verts,
3374Qui remplit tout, et vit, à des degrés divers,
3375Dans la bête sauvage et la bête de somme,
3376Toujours en dialogue avec l’esprit de l’homme,
3377Lui donne à déchiffrer les animaux, qui sont
3378Ses signes, alphabet formidable et profond ;
3379Et, sombre, ayant pour mots l’oiseau, le ver, l’insecte,
3380Parle deux langues : l’une, admirable et correcte,
3381L’autre, obscur bégaiement. L’éléphant aux pieds lourds,
3382Le lion, ce grand front de l’antre, l’aigle, l’ours,
3383Le taureau, le cheval, le tigre au bond superbe,
3384Sont le langage altier et splendide, le verbe ;
3385Et la chauve-souris, le crapaud, le putois,
3386Le crabe, le hibou, le porc, sont le patois.
3387Or, j’étais là, pensif, bienveillant, presque tendre,
3388Épelant ce squelette, et tâchant de comprendre
3389Ce qu’entre les trois clous où son spectre pendait,
3390Aux vivants, aux souffrants, au bœuf triste, au baudet,
3391Disait, hélas ! la pauvre et sinistre chouette,
3392Du côté noir de l’être informe silhouette. *
3393Elle disait :
3394– Sur son front sombre
3395Comme la brume se répand !
3396Il remplit tout le fond de l’ombre.
3397Comme sa tête morte pend !
3398De ses yeux coulent ses pensées.
3399Ses pieds troués, ses mains percées
3400Bleuissent à l’air glacial.
3401Oh ! comme il saigne dans le gouffre !
3402Lui qui faisait le bien, il souffre
3403Comme moi qui faisais le mal.
3404Une lumière à son front tremble.
3405Et la nuit dit au vent : Soufflons
3406Sur cette flamme ! et, tous ensemble,
3407Les ténèbres, les aquilons,
3408La pluie et l’horreur, froides bouches,
3409Soufflent, hagards, hideux, farouches,
3410Et dans la tempête et le bruit
3411La clarté reparaît grandie… –
3412Tu peux éteindre un incendie,
3413Mais pas une auréole, ô nuit !
3414Cette âme arriva sur la terre,
3415Qu’assombrit le soir incertain ;
3416Elle entra dans l’obscur mystère
3417Que l’homme appelle son destin ;
3418Au mensonge, aux forfaits sans nombre,
3419À tout l’horrible essaim de l’ombre,
3420Elle livrait de saints combats ;
3421Elle volait, et ses prunelles
3422Semblaient deux lueurs éternelles
3423Qui passaient dans la nuit d’en bas.
3424Elle allait parmi les ténèbres,
3425Poursuivant, chassant, dévorant
3426Les vices, ces taupes funèbres,
3427Le crime, ce phalène errant ;
3428Arrachant de leurs trous la haine,
3429L’orgueil, la fraude qui se traîne,
3430L’âpre envie, aspic du chemin,
3431Les vers de terre et les vipères,
3432Que la nuit cache dans les pierres
3433Et le mal dans le cœur humain !
3434Elle cherchait ces infidèles,
3435L’Achab, le Nemrod, le Mathan,
3436Que, dans son temple et sous ses ailes,
3437Réchauffe le faux dieu Satan,
3438Les vendeurs cachés sous les porches,
3439Le brûleur allumant ses torches
3440Au même feu que l’encensoir ;
3441Et, quand elle l’avait trouvée,
3442Toute la sinistre couvée
3443Se hérissait sous l’autel noir.
3444Elle allait, délivrant les hommes
3445De leurs ennemis ténébreux ;
3446Les hommes, noirs comme nous sommes,
3447Prirent l’esprit luttant pour eux ;
3448Puis ils clouèrent, les infâmes,
3449L’âme qui défendait leurs âmes,
3450L’être dont l’œil jetait du jour ;
3451Et leur foule, dans sa démence,
3452Railla cette chouette immense
3453De la lumière et de l’amour !
3454Race qui frappes et lapides,
3455Je te plains ! hommes, je vous plains !
3456Hélas ! je plains vos poings stupides,
3457D’affreux clous et de marteaux pleins !
3458Vous persécutez pêle-mêle
3459Le mal, le bien, la griffe et l’aile,
3460Chasseurs sans but, bourreaux sans yeux !
3461Vous clouez de vos mains mal sûres
3462Les hiboux au seuil des masures,
3463Et Christ sur la porte des cieux !
3464Mai 1843.
XIV — À la mère de l’enfant mort
3465Oh ! vous aurez trop dit au pauvre petit ange
3466Qu’il est d’autres anges là-haut,
3467Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n’y change,
3468Qu’il est doux d’y rentrer bientôt ;
3469Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres,
3470Une tente aux riches couleurs,
3471Un jardin bleu rempli de lis qui sont des astres,
3472Et d’étoiles qui sont des fleurs ;
3473Que c’est un lieu joyeux plus qu’on ne saurait dire,
3474Où toujours, se laissant charmer,
3475On a les chérubins pour jouer et pour rire,
3476Et le bon Dieu pour nous aimer ;
3477Qu’il est doux d’être un cœur qui brûle comme un cierge,
3478Et de vivre, en toute saison,
3479Près de l’enfant Jésus et de la sainte Vierge
3480Dans une si belle maison !
3481Et puis vous n’aurez pas assez dit, pauvre mère,
3482À ce fils si frêle et si doux,
3483Que vous étiez à lui dans cette vie amère,
3484Mais aussi qu’il était à vous ;
3485Que, tant qu’on est petit, la mère sur nous veille,
3486Mais que plus tard on la défend ;
3487Et qu’elle aura besoin, quand elle sera vieille,
3488D’un homme qui soit son enfant ;
3489Vous n’aurez point assez dit à cette jeune âme
3490Que Dieu veut qu’on reste ici-bas,
3491La femme guidant l’homme et l’homme aidant la femme,
3492Pour les douleurs et les combats ;
3493Si bien qu’un jour, ô deuil ! irréparable perte !
3494Le doux être s’en est allé !… –
3495Hélas ! vous avez donc laissé la cage ouverte,
3496Que votre oiseau s’est envolé !
3497Avril 1843.
XV — Épitaphe
3498Il vivait, il jouait, riante créature.
3499Que te sert d’avoir pris cet enfant, ô nature ?
3500N’as-tu pas les oiseaux peints de mille couleurs,
3501Les astres, les grands bois, le ciel bleu, l’onde amère ?
3502Que te sert d’avoir pris cet enfant à sa mère,
3503Et de l’avoir caché sous des touffes de fleurs ?
3504Pour cet enfant de plus tu n’es pas plus peuplée,
3505Tu n’es pas plus joyeuse, ô nature étoilée !
3506Et le cœur de la mère en proie à tant de soins,
3507Ce cœur où toute joie engendre une torture,
3508Cet abîme aussi grand que toi-même, ô nature,
3509Est vide et désolé pour cet enfant de moins !
3510Mai 1843.
XVI — Le maître d’études
3511Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celui
3512Sur qui, jusqu’à ce jour, pas un rayon n’a lui ;
3513Oh ! ne confondez pas l’esclave avec le maître !
3514Et, quand vous le voyez dans vos rangs apparaître,
3515Humble et calme, et s’asseoir la tête dans ses mains,
3516Ayant peut-être en lui l’esprit des vieux Romains
3517Dont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres,
3518Écoliers, frais enfants de joie et d’aurore ivres,
3519Ne le tourmentez pas ! soyez doux, soyez bons.
3520Tous nous portons la vie et tous nous nous courbons ;
3521Mais, lui, c’est le flambeau qui la nuit se consomme ;
3522L’ombre le tient captif, et ce pâle jeune homme,
3523Enfermé plus que vous, plus que vous enchaîné,
3524Votre frère, écoliers, et votre frère aîné,
3525Destin tronqué, matin noyé dans les ténèbres,
3526Ayant l’ennui sans fin devant ses yeux funèbres,
3527Indigent, chancelant, et cependant vainqueur,
3528Sans oiseaux dans son ciel, sans amours dans son cœur,
3529À l’heure du plein jour, attend que l’aube naisse.
3530Enfance, ayez pitié de la sombre jeunesse !
3531Apprenez à connaître, enfants qu’attend l’effort,
3532Les inégalités des âmes et du sort ;
3533Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine,
3534Puisque de deux sommets, enfants, il vous domine,
3535Puisqu’il est le plus pauvre et qu’il est le plus grand.
3536Songez que, triste, en butte au souci dévorant,
3537À travers ses douleurs, ce fils de la chaumière
3538Vous verse la raison, le savoir, la lumière,
3539Et qu’il vous donne l’or, et qu’il n’a pas de pain.
3540Oh ! dans la longue salle aux tables de sapin,
3541Enfants, faites silence à la lueur des lampes !
3542Voyez, la morne angoisse a fait blêmir ses tempes :
3543Songez qu’il saigne, hélas ! sous ses pauvres habits.
3544L’herbe que mord la dent cruelle des brebis,
3545C’est lui ; vous riez, vous, et vous lui rongez l’âme.
3546Songez qu’il agonise, amer, sans air, sans flamme ;
3547Que sa colère dit : Plaignez-moi ; que ses pleurs
3548Ne peuvent pas couler devant vos yeux railleurs !
3549Aux heures du travail votre ennui le dévore,
3550Aux heures du plaisir vous le rongez encore ;
3551Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous,
3552Et, pareille au papier qu’on distribue à tous,
3553Page blanche d’abord, devient lentement noire.
3554Vous feuilletez son cœur, vous videz sa mémoire ;
3555Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot,
3556Et raturant l’idée en lui dès qu’elle éclôt,
3557Toutes en même temps dans son esprit écrivent.
3558Si des rêves, parfois, jusqu’à son front arrivent,
3559Vous répandez votre encre à flots sur cet azur ;
3560Vos plumes, tas d’oiseaux hideux au vol obscur,
3561De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle.
3562Le nuage d’ennui passe et se renouvelle.
3563Dormir, il ne le peut ; penser, il ne le peut.
3564Chaque enfant est un fil dont son cœur sent le nœud.
3565Oui, s’il veut songer, fuir, oublier, franchir l’ombre,
3566Laisser voler son âme aux chimères sans nombre,
3567Ces écoliers joueurs, vifs, légers, doux, aimants,
3568Pèsent sur lui, de l’aube au soir, à tous moments,
3569Et le font retomber des voûtes immortelles ;
3570Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes.
3571Saint et grave martyr changeant de chevalet ;
3572Crucifié par vous, bourreaux charmants, il est
3573Votre souffre-douleurs et votre souffre-joies ;
3574Ses nuits sont vos hochets et ses jours sont vos proies,
3575Il porte sur son front votre essaim orageux ;
3576Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux,
3577Tourbillonnant sur lui comme une âpre tempête.
3578Hélas ! il est le deuil dont vous êtes la fête ;
3579Hélas ! il est le cri dont vous êtes le chant.
3580Et, qui sait ? sans rien dire, austère, et se cachant
3581De sa bonne action comme d’une mauvaise,
3582Ce pauvre être qui rêve accoudé sur sa chaise,
3583Mal nourri, mal vêtu, qu’un mendiant plaindrait,
3584Peut-être a des parents qu’il soutient en secret,
3585Et fait de ses labeurs, de sa faim, de ses veilles,
3586Des siècles dont sa voix vous traduit les merveilles,
3587Et de cette sueur qui coule sur sa chair,
3588Des rubans au printemps, un peu de feu l’hiver,
3589Pour quelque jeune sœur ou quelque vieille mère ;
3590Changeant en goutte d’eau la sombre larme amère ;
3591De sorte que, vivant à son ombre sans bruit,
3592Une colombe vient la boire dans la nuit !
3593Songez que pour cette œuvre, enfants, il se dévoue,
3594Brûle ses yeux, meurtrit son cœur, tourne la roue,
3595Traîne la chaîne ! hélas, pour lui, pour son destin,
3596Pour ses espoirs perdus à l’horizon lointain,
3597Pour ses vœux, pour son âme aux fers, pour sa prunelle,
3598Votre cage d’un jour est prison éternelle !
3599Songez que c’est sur lui que marchent tous vos pas !
3600Songez qu’il ne rit pas, songez qu’il ne vit pas !
3601L’avenir, cet avril plein de fleurs, vous convie ;
3602Vous vous envolerez demain en pleine vie ;
3603Vous sortirez de l’ombre, il restera. Pour lui,
3604Demain sera muet et sourd comme aujourd’hui ;
3605Demain, même en juillet, sera toujours décembre,
3606Toujours l’étroit préau, toujours la pauvre chambre,
3607Toujours le ciel glacé, gris, blafard, pluvieux ;
3608Et, quand vous serez grands, enfants, il sera vieux.
3609Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l’emporte,
3610Toujours il sera là, seul sous la sombre porte,
3611Gardant les beaux enfants sous ce mur redouté,
3612Ayant tout de leur peine et rien de leur gaîté.
3613Oh ! que votre pensée aime, console, encense
3614Ce sublime forçat du bagne d’innocence !
3615Pesez ce qu’il prodigue avec ce qu’il reçoit.
3616Oh ! qu’il se transfigure à vos yeux, et qu’il soit
3617Celui qui vous grandit, celui qui vous élève,
3618Qui donne à vos raisons les deux tranchants du glaive,
3619Art et science, afin qu’en marchant au tombeau,
3620Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le beau !
3621Oh ! qu’il vous soit sacré dans cette tâche auguste
3622De conduire à l’utile, au sage, au grand, au juste,
3623Vos âmes en tumulte à qui le ciel sourit !
3624Quand les cœurs sont troupeau, le berger est esprit.
3625Et, pendant qu’il est là, triste, et que dans la classe
3626Un chuchotement vague endort son âme lasse,
3627Oh ! des poëtes purs entr’ouverts sur vos bancs,
3628Qu’il sorte, dans le bruit confus des soirs tombants,
3629Qu’il sorte de Platon, qu’il sorte d’Euripide,
3630Et de Virgile, cygne errant du vers limpide,
3631Et d’Eschyle, lion du drame monstrueux,
3632Et d’Horace, et d’Homère à demi dans les cieux,
3633Qu’il sorte, pour sa tête aux saints travaux baissée,
3634Pour l’humble défricheur de la jeune pensée,
3635Qu’il sorte, pour ce front qui se penche et se fend
3636Sur ce sillon humain qu’on appelle l’enfant,
3637De tous ces livres pleins de hautes harmonies,
3638La bénédiction sereine des génies !
3639Juin 1843.
XVII — Chose vue un jour de printemps
3640Entendant des sanglots, je poussai cette porte.
3641Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte.
3642Tout dans ce lieu lugubre effrayait le regard.
3643Sur le grabat gisait le cadavre hagard ;
3644C’était déjà la tombe et déjà le fantôme.
3645Pas de feu ; le plafond laissait passer le chaume.
3646Les quatre enfants songeaient comme quatre vieillards.
3647On voyait, comme une aube à travers des brouillards,
3648Aux lèvres de la morte un sinistre sourire ;
3649Et l’aîné, qui n’avait que six ans, semblait dire :
3650« Regardez donc cette ombre où le sort nous a mis ! »
3651Un crime en cette chambre avait été commis.
3652Ce crime, le voici : – Sous le ciel qui rayonne,
3653Une femme est candide, intelligente, bonne ;
3654Dieu, qui la suit d’en haut d’un regard attendri,
3655La fit pour être heureuse. Humble, elle a pour mari
3656Un ouvrier ; tous deux, sans aigreur, sans envie,
3657Tirent d’un pas égal le licou de la vie.
3658Le choléra lui prend son mari ; la voilà
3659Veuve avec la misère et quatre enfants qu’elle a.
3660Alors, elle se met au labeur comme un homme.
3661Elle est active, propre, attentive, économe ;
3662Pas de drap à son lit, pas d’âtre à son foyer ;
3663Elle ne se plaint pas, sert qui veut l’employer,
3664Ravaude de vieux bas, fait des nattes de paille,
3665Tricote, file, coud, passe les nuits, travaille
3666Pour nourrir ses enfants ; elle est honnête enfin.
3667Un jour, on va chez elle, elle est morte de faim.
3668Oui, les buissons étaient remplis de rouges-gorges,
3669Les lourds marteaux sonnaient dans la lueur des forges,
3670Les masques abondaient dans les bals, et partout
3671Les baisers soulevaient la dentelle du loup ;
3672Tout vivait ; les marchands comptaient de grosses sommes ;
3673On entendait rouler les chars, rire les hommes ;
3674Les wagons ébranlaient les plaines ; le steamer
3675Secouait son panache au-dessus de la mer ;
3676Et, dans cette rumeur de joie et de lumière,
3677Cette femme étant seule au fond de sa chaumière,
3678La faim, goule effarée aux hurlements plaintifs,
3679Maigre et féroce, était entrée à pas furtifs,
3680Sans bruit, et l’avait prise à la gorge, et tuée.
3681La faim, c’est le regard de la prostituée,
3682C’est le bâton ferré du bandit, c’est la main
3683Du pâle enfant volant un pain sur le chemin,
3684C’est la fièvre du pauvre oublié, c’est le râle
3685Du grabat naufragé dans l’ombre sépulcrale.
3686Ô Dieu ! la sève abonde, et, dans ses flancs troublés,
3687La terre est pleine d’herbe et de fruits et de blés,
3688Dès que l’arbre a fini, le sillon recommence ;
3689Et, pendant que tout vit, ô Dieu, dans ta clémence,
3690Que la mouche connaît la feuille du sureau,
3691Pendant que l’étang donne à boire au passereau,
3692Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves,
3693Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves,
3694Fait manger le chacal, l’once et le basilic,
3695L’homme expire ! – Oh ! la faim, c’est le crime public ;
3696C’est l’immense assassin qui sort de nos ténèbres.
3697Dieu ! pourquoi l’orphelin, dans ses langes funèbres,
3698Dit-il : « J’ai faim ! » L’enfant, n’est-ce pas un oiseau ?
3699Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau ?
3700Avril 1840.
XVIII — Intérieur
3701La querelle irritée, amère, à l’œil ardent,
3702Vipère dont la haine empoisonne la dent,
3703Siffle et trouble le toit d’une pauvre demeure.
3704Les mots heurtent les mots. L’enfant s’effraie et pleure.
3705La femme et le mari laissent l’enfant crier.
3706– D’où viens-tu ? – Qu’as-tu fait ? – Oh ! mauvais ouvrier !
3707Il vit dans la débauche et mourra sur la paille.
3708– Femme vaine et sans cœur qui jamais ne travaille !
3709– Tu sors du cabaret ? – Quelque amant est venu ?
3710– L’enfant pleure, l’enfant a faim, l’enfant est nu.
3711Pas de pain. – Elle a peur de salir ses mains blanches !
3712– Où cours-tu tous les jours ? – Et toi, tous les dimanches ?
3713– Va boire ! – Va danser ! – Il n’a ni feu ni lieu !
3714– Ta fille seulement ne sait pas prier Dieu !
3715– Et ta mère, bandit, c’est toi qui l’as tuée !
3716– Paix ! – Silence, assassin ! – Tais-toi, prostituée !
3717Un beau soleil couchant, empourprant le taudis,
3718Embrasait la fenêtre et le plafond, tandis
3719Que ce couple hideux, que rend deux fois infâme
3720La misère du cœur et la laideur de l’âme,
3721Étalait son ulcère et ses difformités
3722Sans honte, et sans pudeur montrait ses nudités.
3723Et leur vitre, où pendait un vieux haillon de toile,
3724Était, grâce au soleil, une éclatante étoile
3725Qui, dans ce même instant, vive et pure lueur,
3726Éblouissait au loin quelque passant rêveur !
3727Septembre 1841.
XIX — Baraques de la foire
3728Lion ! j’étais pensif, ô bête prisonnière,
3729Devant la majesté de ta grave crinière ;
3730Du plafond de ta cage elle faisait un dais.
3731Nous songions tous les deux, et tu me regardais.
3732Ton regard était beau, lion. Nous autres hommes,
3733Le peu que nous faisons et le rien que nous sommes,
3734Emplit notre pensée, et dans nos regards vains
3735Brillent nos plans chétifs que nous croyons divins,
3736Nos vœux, nos passions que notre orgueil encense,
3737Et notre petitesse, ivre de sa puissance ;
3738Et, bouffis d’ignorance ou gonflés de venin,
3739Notre prunelle éclate et dit : Je suis ce nain !
3740Nous avons dans nos yeux notre moi misérable.
3741Mais la bête qui vit sous le chêne et l’érable,
3742Qui paît le thym, ou fuit dans les halliers profonds,
3743Qui dans les champs, où nous, hommes, nous étouffons,
3744Respire, solitaire, avec l’astre et la rose,
3745L’être sauvage, obscur et tranquille qui cause
3746Avec la roche énorme et les petites fleurs,
3747Qui, parmi les vallons et les sources en pleurs,
3748Plonge son mufle roux aux herbes non foulées,
3749La brute qui rugit sous les nuits constellées,
3750Qui rêve et dont les pas fauves et familiers
3751De l’antre formidable ébranlent les piliers,
3752Et qui se sent à peine en ces profondeurs sombres,
3753A sous son fier sourcil les monts, les vastes ombres,
3754Les étoiles, les prés, le lac serein, les cieux,
3755Et le mystère obscur des bois silencieux,
3756Et porte en son œil calme, où l’infini commence,
3757Le regard éternel de la nature immense.
3758Juin 1842.
XX — Insomnie
3759Quand une lueur pâle à l’orient se lève,
3760Quand la porte du jour, vague et pareille au rêve,
3761Commence à s’entr’ouvrir et blanchit l’horizon,
3762Comme l’espoir blanchit le seuil d’une prison,
3763Se réveiller, c’est bien, et travailler, c’est juste.
3764Quand le matin à Dieu chante son hymne auguste,
3765Le travail, saint tribut dû par l’homme mortel,
3766Est la strophe sacrée au pied du sombre autel ;
3767Le soc murmure un psaume ; et c’est un chant sublime
3768Qui, dès l’aurore, au fond des forêts, sur l’abîme,
3769Au bruit de la cognée, au choc des avirons,
3770Sort des durs matelots et des noirs bûcherons.
3771Mais, au milieu des nuits, s’éveiller ! quel mystère !
3772Songer, sinistre et seul, quand tout dort sur la terre !
3773Quand pas un œil vivant ne veille, pas un feu ;
3774Quand les sept chevaux d’or du grand chariot bleu
3775Rentrent à l’écurie et descendent au pôle,
3776Se sentir dans son lit soudain toucher l’épaule
3777Par quelqu’un d’inconnu qui dit : Allons ! c’est moi !
3778Travaillons ! – La chair gronde et demande pourquoi.
3779– Je dors. Je suis très las de la course dernière ;
3780Ma paupière est encor du somme prisonnière ;
3781Maître mystérieux, grâce ! que me veux-tu ?
3782Certe, il faut que tu sois un démon bien têtu
3783De venir m’éveiller toujours quand tout repose !
3784Aie un peu de raison. Il est encor nuit close ;
3785Regarde, j’ouvre l’œil puisque cela te plaît ;
3786Pas la moindre lueur aux fentes du volet ;
3787Va-t’en ! je dors, j’ai chaud, je rêve à ma maîtresse.
3788Elle faisait flotter sur moi sa longue tresse,
3789D’où pleuvaient sur mon front des astres et des fleurs.
3790Va-t’en, tu reviendras demain, au jour, ailleurs.
3791Je te tourne le dos, je ne veux pas ! décampe !
3792Ne pose pas ton doigt de braise sur ma tempe.
3793La biche illusion me mangeait dans le creux
3794De la main ; tu l’as fait enfuir. J’étais heureux,
3795Je ronflais comme un bœuf ; laisse-moi. C’est stupide.
3796Ciel ! déjà ma pensée, inquiète et rapide,
3797Fil sans bout, se dévide et tourne à ton fuseau.
3798Tu m’apportes un vers, étrange et fauve oiseau
3799Que tu viens de saisir dans les pâles nuées.
3800Je n’en veux pas. Le vent, de ses tristes huées,
3801Emplit l’antre des cieux ; les souffles, noirs dragons,
3802Passent en secouant ma porte sur ses gonds.
3803– Paix-là ! va-t’en, bourreau ! quant au vers, je le lâche. –
3804Je veux toute la nuit dormir comme un vieux lâche ;
3805Voyons, ménage un peu ton pauvre compagnon.
3806Je suis las, je suis mort, laisse-moi dormir !
3807– Non !
3808Est-ce que je dors, moi ? dit l’idée implacable.
3809Penseur, subis ta loi ; forçat, tire ton câble.
3810Quoi ! cette bête a goût au vil foin du sommeil !
3811L’orient est pour moi toujours clair et vermeil.
3812Que m’importe le corps ! qu’il marche, souffre et meure !
3813Horrible esclave, allons, travaille ! c’est mon heure.
3814Et l’ange étreint Jacob, et l’âme tient le corps ;
3815Nul moyen de lutter ; et tout revient alors,
3816Le drame commencé dont l’ébauche frissonne,
3817Ruy Blas, Marion, Job, Sylva, son cor qui sonne,
3818Ou le roman pleurant avec des yeux humains,
3819Ou l’ode qui s’enfonce en deux profonds chemins,
3820Dans l’azur près d’Horace et dans l’ombre avec Dante ;
3821Il faut dans ces labeurs rentrer la tête ardente ;
3822Dans ces grands horizons subitement rouverts,
3823Il faut de strophe en strophe, il faut de vers en vers,
3824S’en aller devant soi, pensif, ivre de l’ombre ;
3825Il faut, rêveur nocturne en proie à l’esprit sombre,
3826Gravir le dur sentier de l’inspiration ;
3827Poursuivre la lointaine et blanche vision,
3828Traverser, effaré, les clairières désertes,
3829Le champ plein de tombeaux, les eaux, les herbes vertes,
3830Et franchir la forêt, le torrent, le hallier,
3831Noir cheval galopant sous le noir cavalier.
38321843, nuit.
XXI
3833Écrit sur la plinthe d’un bas-relief antique
3834– À Mademoiselle Louise B. –
3835La musique est dans tout. Un hymne sort du monde.
3836Rumeur de la galère aux flancs lavés par l’onde,
3837Bruits des villes, pitié de la sœur pour la sœur,
3838Passion des amants jeunes et beaux, douceur
3839Des vieux époux usés ensemble par la vie,
3840Fanfare de la plaine émaillée et ravie,
3841Mots échangés le soir sur les seuils fraternels,
3842Sombre tressaillement des chênes éternels,
3843Vous êtes l’harmonie et la musique même !
3844Vous êtes les soupirs qui font le chant suprême !
3845Pour notre âme, les jours, la vie et les saisons,
3846Les songes de nos cœurs, les plis des horizons,
3847L’aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies,
3848Flottent dans un réseau de vagues mélodies ;
3849Une voix dans les champs nous parle, une autre voix
3850Dit à l’homme autre chose et chante dans les bois.
3851Par moment, un troupeau bêle, une cloche tinte.
3852Quand par l’ombre, la nuit, la colline est atteinte,
3853De toutes parts on voit danser et resplendir,
3854Dans le ciel étoilé du zénith au nadir,
3855Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales,
3856Le groupe éblouissant des notes inégales.
3857Toujours avec notre âme un doux bruit s’accoupla ;
3858La nature nous dit : Chante ! et c’est pour cela
3859Qu’un statuaire ancien sculpta sur cette pierre
3860Un pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière.
3861Juin 1833.
XXII
3862La clarté du dehors ne distrait pas mon âme.
3863La plaine chante et rit comme une jeune femme ;
3864Le nid palpite dans les houx ;
3865Partout la gaîté luit dans les bouches ouvertes ;
3866Mai, couché dans la mousse au fond des grottes vertes,
3867Fait aux amoureux les yeux doux.
3868Dans les champs de luzerne et dans les champs de fèves,
3869Les vagues papillons errent pareils aux rêves ;
3870Le blé vert sort des sillons bruns ;
3871Et les abeilles d’or courent à la pervenche,
3872Au thym, au liseron, qui tend son urne blanche
3873À ces buveuses de parfums.
3874La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres ;
3875Les arbres, tout gonflés de printemps, semblent ivres ;
3876Les branches, dans leurs doux ébats,
3877Se jettent les oiseaux du bout de leurs raquettes ;
3878Le bourdon galonné fait aux roses coquettes
3879Des propositions tout bas.
3880Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes,
3881Je laisse chuchoter les fleurs, ces doux fantômes,
3882Et l’aube dire : Vous vivrez !
3883Je regarde en moi-même, et, seul, oubliant l’heure,
3884L’œil plein des visions de l’ombre intérieure,
3885Je songe aux morts, ces délivrés !
3886Encore un peu de temps, encore, ô mer superbe,
3887Quelques reflux ; j’aurai ma tombe aussi dans l’herbe,
3888Blanche au milieu du frais gazon,
3889À l’ombre de quelque arbre où le lierre s’attache ;
3890On y lira : – Passant, cette pierre te cache
3891La ruine d’une prison.
3892Ingouville, mai 1843.
XXIII — Le revenant
3893Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus.
3894Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus,
3895Parfois au même nid rend la même colombe.
3896Ô mères, le berceau communique à la tombe.
3897L’éternité contient plus d’un divin secret.
3898La mère dont je vais vous parler demeurait
3899À Blois ; je l’ai connue en un temps plus prospère ;
3900Et sa maison touchait à celle de mon père.
3901Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet.
3902On l’avait mariée à l’homme qu’elle aimait.
3903Elle eut un fils ; ce fut une ineffable joie.
3904Ce premier-né couchait dans un berceau de soie ;
3905Sa mère l’allaitait ; il faisait un doux bruit
3906À côté du chevet nuptial ; et, la nuit,
3907La mère ouvrait son âme aux chimères sans nombre,
3908Pauvre mère, et ses yeux resplendissaient dans l’ombre,
3909Quand, sans souffle, sans voix, renonçant au sommeil,
3910Penchée, elle écoutait dormir l’enfant vermeil.
3911Dès l’aube, elle chantait, ravie et toute fière.
3912Elle se renversait sur sa chaise en arrière,
3913Son fichu laissant voir son sein gonflé de lait,
3914Et souriait au faible enfant, et l’appelait
3915Ange, trésor, amour ; et mille folles choses.
3916Oh ! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses !
3917Comme elle leur parlait ! l’enfant, charmant et nu,
3918Riait, et, par ses mains sous les bras soutenu,
3919Joyeux, de ses genoux montait jusqu’à sa bouche.
3920Tremblant comme le daim qu’une feuille effarouche,
3921Il grandit. Pour l’enfant, grandir, c’est chanceler.
3922Il se mit à marcher, il se mit à parler,
3923Il eut trois ans ; doux âge, où déjà la parole,
3924Comme le jeune oiseau, bat de l’aile et s’envole.
3925Et la mère disait : « Mon fils ! » et reprenait :
3926« Voyez comme il est grand ! il apprend ; il connaît
3927Ses lettres. C’est un diable ! Il veut que je l’habille
3928En homme ; il ne veut plus de ses robes de fille ;
3929C’est déjà très méchant, ces petits hommes-là !
3930C’est égal, il lit bien ; il ira loin ; il a
3931De l’esprit ; je lui fais épeler l’Évangile. » –
3932Et ses yeux adoraient cette tête fragile,
3933Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant,
3934Elle sentait son cœur battre dans son enfant.
3935Un jour, – nous avons tous de ces dates funèbres ! –
3936Le croup, monstre hideux, épervier des ténèbres,
3937Sur la blanche maison brusquement s’abattit,
3938Horrible, et, se ruant sur le pauvre petit,
3939Le saisit à la gorge ; ô noire maladie !
3940De l’air par qui l’on vit sinistre perfidie !
3941Qui n’a vu se débattre, hélas ! ces doux enfants
3942Qu’étreint le croup féroce en ses doigts étouffants !
3943Ils luttent ; l’ombre emplit lentement leurs yeux d’ange,
3944Et de leur bouche froide il sort un râle étrange,
3945Et si mystérieux, qu’il semble qu’on entend,
3946Dans leur poitrine, où meurt le souffle haletant,
3947L’affreux coq du tombeau chanter son aube obscure.
3948Tel qu’un fruit qui du givre a senti la piqûre,
3949L’enfant mourut. La mort entra comme un voleur
3950Et le prit. – Une mère ; un père, la douleur,
3951Le noir cercueil, le front qui se heurte aux murailles,
3952Les lugubres sanglots qui sortent des entrailles,
3953Oh ! la parole expire où commence le cri ;
3954Silence aux mots humains !
3955La mère au cœur meurtri,
3956Pendant qu’à ses côtés pleurait le père sombre,
3957Resta trois mois sinistre, immobile dans l’ombre,
3958L’œil fixe, murmurant on ne sait quoi d’obscur,
3959Et regardant toujours le même angle du mur.
3960Elle ne mangeait pas ; sa vie était sa fièvre ;
3961Elle ne répondait à personne ; sa lèvre
3962Tremblait ; on l’entendait, avec un morne effroi,
3963Qui disait à voix basse à quelqu’un : – Rends-le-moi ! –
3964Et le médecin dit au père : – Il faut distraire
3965Ce cœur triste, et donner à l’enfant mort un frère. –
3966Le temps passa ; les jours, les semaines, les mois.
3967Elle se sentit mère une seconde fois.
3968Devant le berceau froid de son ange éphémère,
3969Se rappelant l’accent dont il disait : – Ma mère, –
3970Elle songeait, muette, assise sur son lit.
3971Le jour où, tout à coup, dans son flanc tressaillit
3972L’être inconnu promis à notre aube mortelle,
3973Elle pâlit. – Quel est cet étranger ? dit-elle.
3974Puis elle cria, sombre et tombant à genoux :
3975– Non, non, je ne veux pas ! non ! tu serais jaloux !
3976Ô mon doux endormi, toi que la terre glace,
3977Tu dirais : « On m’oublie ; un autre a pris ma place ;
3978« Ma mère l’aime, et rit ; elle le trouve beau,
3979« Elle l’embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau ! »
3980Non, non ! –
3981Ainsi pleurait cette douleur profonde.
3982Le jour vint ; elle mit un autre enfant au monde,
3983Et le père joyeux cria : – C’est un garçon.
3984Mais le père était seul joyeux dans la maison ;
3985La mère restait morne, et la pâle accouchée,
3986Sur l’ancien souvenir tout entière penchée,
3987Rêvait ; on lui porta l’enfant sur un coussin ;
3988Elle se laissa faire et lui donna le sein ;
3989Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée,
3990Pensant au fils nouveau moins qu’à l’âme envolée,
3991Hélas ! et songeant moins aux langes qu’au linceul,
3992Elle disait : – Cet ange en son sépulcre est seul !
3993– Ô doux miracle ! ô mère au bonheur revenue ! –
3994Elle entendit, avec une voix bien connue,
3995Le nouveau-né parler dans l’ombre entre ses bras,
3996Et tout bas murmurer : – C’est moi. Ne le dis pas.
3997Août 1843.
XXIV — Aux arbres
3998Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme !
3999Au gré des envieux la foule loue et blâme ;
4000Vous me connaissez, vous ! – vous m’avez vu souvent,
4001Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
4002Vous le savez, la pierre où court un scarabée,
4003Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,
4004Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.
4005La contemplation m’emplit le cœur d’amour.
4006Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
4007Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,
4008Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
4009Et du même regard poursuivre en même temps,
4010Pensif, le front baissé, l’œil dans l’herbe profonde,
4011L’étude d’un atome et l’étude du monde.
4012Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
4013Arbres, vous m’avez vu fuir l’homme et chercher Dieu !
4014Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,
4015Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,
4016Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
4017Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
4018Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s’élance,
4019Et je suis plein d’oubli comme vous de silence !
4020La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;
4021Toujours, – je vous atteste, ô bois aimés du ciel ! –
4022J’ai chassé loin de moi toute pensée amère,
4023Et mon cœur est encor tel que le fit ma mère !
4024Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
4025Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,
4026Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,
4027Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives !
4028Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
4029Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,
4030Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
4031Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime !
4032Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
4033Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,
4034Forêt ! c’est dans votre ombre et dans votre mystère,
4035C’est sous votre branchage auguste et solitaire,
4036Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
4037Et que je veux dormir quand je m’endormirai.
4038Juin 1843.
XXV
4039L’enfant, voyant l’aïeule à filer occupée,
4040Veut faire une quenouille à sa grande poupée.
4041L’aïeule s’assoupit un peu ; c’est le moment.
4042L’enfant vient par derrière et tire doucement
4043Un brin de la quenouille où le fuseau tournoie,
4044Puis s’enfuit triomphante, emportant avec joie
4045La belle laine d’or que le safran jaunit,
4046Autant qu’en pourrait prendre un oiseau pour son nid.
4047Cauteretz, août 1843.
XXVI — Joies du soir
4048Le soleil, dans les monts où sa clarté s’étale,
4049Ajuste à son arc d’or sa flèche horizontale ;
4050Les hauts taillis sont pleins de biches et de faons ;
4051Là rit dans les rochers, veinés comme des marbres,
4052Une chaumière heureuse ; en haut, un bouquet d’arbres ;
4053Au-dessous, un bouquet d’enfants.
4054C’est l’instant de songer aux choses redoutables.
4055On entend les buveurs danser autour des tables ;
4056– Tandis que, gais, joyeux, heurtant les escabeaux,
4057Ils mêlent aux refrains leurs amours peu farouches,
4058Les lettres des chansons qui sortent de leurs bouches
4059Vont écrire autour d’eux leurs noms sur leurs tombeaux.
4060– Mourir ! demandons-nous, à toute heure, en nous-même :
4061– Comment passerons-nous le passage suprême ? –
4062Finir avec grandeur est un illustre effort.
4063Le moment est lugubre et l’âme est accablée ;
4064Quel pas que la sortie ! – Oh ! l’affreuse vallée
4065Que l’embuscade de la mort !
4066Quel frisson dans les os de l’agonisant blême !
4067Autour de lui tout marche et vit, tout rit, tout aime ;
4068La fleur luit, l’oiseau chante en son palais d’été,
4069Tandis que le mourant, en qui décroît la flamme,
4070Frémit sous ce grand ciel, précipice de l’âme,
4071Abîme effrayant d’ombre et de tranquillité !
4072Souvent, me rappelant le front étrange et pâle
4073De tous ceux que j’ai vus à cette heure fatale,
4074Êtres qui ne sont plus, frères, amis, parents,
4075Aux instants où l’esprit à rêver se hasarde,
4076Souvent je me suis dit : Qu’est-ce donc qu’il regarde
4077Cet œil effaré des mourants ?
4078Que voit-il ?… – Ô terreur ! de ténébreuses routes,
4079Un chaos composé de spectres et de doutes,
4080La terre vision, le ver réalité,
4081Un jour oblique et noir qui, troublant l’âme errante,
4082Mêle au dernier rayon de la vie expirante
4083Ta première lueur, sinistre éternité !
4084On croit sentir dans l’ombre une horrible piqûre.
4085Tout ce qu’on fit s’en va comme une fête obscure,
4086Et tout ce qui riait devient peine ou remord.
4087Quel moment, même, hélas ! pour l’âme la plus haute,
4088Quand le vrai tout à coup paraît, quand la vie ôte
4089Son masque, et dit : « Je suis la mort ! »
4090Ah ! si tu fais trembler même un cœur sans reproche,
4091Sépulcre ! le méchant avec horreur t’approche.
4092Ton seuil profond lui semble une rougeur de feu ;
4093Sur ton vide pour lui quand ta pierre se lève,
4094Il s’y penche ; il y voit, ainsi que dans un rêve,
4095La face vague et sombre et l’œil fixe de Dieu.
4096Biarritz, juillet 1843.
XXVII
4097J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,
4098Parce qu’on les hait ;
4099Et que rien n’exauce et que tout châtie
4100Leur morne souhait ;
4101Parce qu’elles sont maudites, chétives,
4102Noirs êtres rampants ;
4103Parce qu’elles sont les tristes captives
4104De leur guet-apens ;
4105Parce qu’elles sont prises dans leur œuvre ;
4106Ô sort ! fatals nœuds !
4107Parce que l’ortie est une couleuvre,
4108L’araignée un gueux ;
4109Parce qu’elles ont l’ombre des abîmes,
4110Parce qu’on les fuit,
4111Parce qu’elles sont toutes deux victimes
4112De la sombre nuit.
4113Passants, faites grâce à la plante obscure,
4114Au pauvre animal.
4115Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,
4116Oh ! plaignez le mal !
4117Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;
4118Tout veut un baiser.
4119Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie
4120De les écraser,
4121Pour peu qu’on leur jette un œil moins superbe,
4122Tout bas, loin du jour,
4123La vilaine bête et la mauvaise herbe
4124Murmurent : Amour !
4125Juillet 1842.
XXVIII — Le poëte
4126Shakspeare songe ; loin du Versaille éclatant,
4127Des buis taillés, des ifs peignés, où l’on entend
4128Gémir la tragédie éplorée et prolixe,
4129Il contemple la foule avec son regard fixe,
4130Et toute la forêt frissonne devant lui.
4131Pâle, il marche, au dedans de lui-même ébloui ;
4132Il va, farouche, fauve, et, comme une crinière,
4133Secouant sur sa tête un haillon de lumière.
4134Son crâne transparent est plein d’âmes, de corps,
4135De rêves, dont on voit la lueur du dehors ;
4136Le monde tout entier passe à travers son crible ;
4137Il tient toute la vie en son poignet terrible ;
4138Il fait sortir de l’homme un sanglot surhumain.
4139Dans ce génie étrange où l’on perd son chemin,
4140Comme dans une mer, notre esprit parfois sombre,
4141Nous sentons, frémissants, dans son théâtre sombre,
4142Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant,
4143Et ses doigts nous ouvrir et nous fouiller le flanc.
4144Jamais il ne recule ; il est géant ; il dompte
4145Richard-Trois, léopard, Caliban, mastodonte ;
4146L’idéal est le vin que verse ce Bacchus.
4147Les sujets monstrueux qu’il a pris et vaincus
4148Râlent autour de lui, splendides ou difformes ;
4149Il étreint Lear, Brutus, Hamlet, êtres énormes,
4150Capulet, Montaigu, César, et, tour à tour,
4151Les stryges dans le bois, le spectre sur la tour ;
4152Et, même après Eschyle, effarant Melpomène,
4153Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d’âme humaine,
4154De la chair d’Othello, des restes de Macbeth,
4155Dans son œuvre, du drame effrayant alphabet,
4156Il se repose ; ainsi le noir lion des jongles
4157S’endort dans l’antre immense avec du sang aux ongles.
4158Paris, avril 1835.
XXIX — La nature
4159La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre ;
4160C’est l’hiver ; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,
4161Être dans mon foyer la bûche de Noël ?
4162– Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel.
4163Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme,
4164Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme.
4165Aimez, vivez. – Veux-tu, bon arbre, être timon
4166De charrue ? – Oui, je veux creuser le noir limon,
4167Et tirer l’épi d’or de la terre profonde.
4168Quand le soc a passé, la plaine devient blonde,
4169La paix aux doux yeux sort du sillon entr’ouvert.
4170Et l’aube en pleurs sourit. – Veux-tu, bel arbre vert,
4171Arbre du hallier sombre où le chevreuil s’échappe,
4172De la maison de l’homme être le pilier ? – Frappe.
4173Je puis porter les toits, ayant porté les nids.
4174Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis ;
4175Là, dans l’ombre et l’amour, pensif, tu te recueilles ;
4176Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.
4177– Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau ?
4178– Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau.
4179Le navire est pour moi, dans l’immense mystère,
4180Ce qu’est pour vous la tombe ; il m’arrache à la terre,
4181Et, frissonnant, m’emporte à travers l’infini.
4182J’irai voir ces grands cieux d’où l’hiver est banni,
4183Et dont plus d’un essaim me parle à son passage.
4184Pas plus que le tombeau n’épouvante le sage,
4185Le profond Océan, d’obscurité vêtu,
4186Ne m’épouvante point : oui, frappe. – Arbre, veux-tu
4187Être gibet ? – Silence, homme ! va-t’en, cognée !
4188J’appartiens à la vie, à la vie indignée !
4189Va-t’en, bourreau ! va-t’en, juge ! fuyez, démons !
4190Je suis l’arbre des bois, je suis l’arbre des monts ;
4191Je porte les fruits mûrs, j’abrite les pervenches ;
4192Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches !
4193Arrière ! hommes, tuez ! ouvriers du trépas,
4194Soyez sanglants, mauvais, durs ; mais ne venez pas,
4195Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes,
4196Vous chercher un complice au milieu des grands chênes !
4197Ne faites pas servir à vos crimes, vivants,
4198L’arbre mystérieux à qui parlent les vents !
4199Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres.
4200Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres.
4201Allez-vous-en ! laissez l’arbre dans ses déserts.
4202À vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts,
4203Accouplez l’échafaud et le supplice : faites.
4204Soit. Vivez et tuez. Tuez, entre deux fêtes,
4205Le malheureux, chargé de fautes et de maux ;
4206Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux !
4207Janvier 1843.
XXX — Magnitudo parvi
4208I
4209Le jour mourait ; j’étais près des mers, sur la grève.
4210Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve,
4211Jeune esprit qui se tait !
4212La terre, s’inclinant comme un vaisseau qui sombre,
4213En tournant dans l’espace allait plongeant dans l’ombre ;
4214La pâle nuit montait.
4215La pâle nuit levait son front dans les nuées ;
4216Les choses s’effaçaient, blêmes, diminuées,
4217Sans forme et sans couleur ;
4218Quand il monte de l’ombre, il tombe de la cendre ;
4219On sentait à la fois la tristesse descendre
4220Et monter la douleur.
4221Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature
4222Voyaient l’urne d’en haut, vague rondeur obscure,
4223Se pencher dans les cieux,
4224Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes,
4225Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes,
4226Le soir silencieux !
4227Les nuages rampaient le long des promontoires ;
4228Mon âme, où se mêlaient ces ombres et ces gloires,
4229Sentait confusément
4230De tout cet océan, de toute cette terre,
4231Sortir sous l’œil de Dieu je ne sais quoi d’austère,
4232D’auguste et de charmant !
4233J’avais à mes côtés ma fille bien-aimée.
4234La nuit se répandait ainsi qu’une fumée.
4235Rêveur, ô Jéhovah,
4236Je regardais en moi, les paupières baissées,
4237Cette ombre qui se fait aussi dans nos pensées
4238Quand ton soleil s’en va !
4239Soudain l’enfant bénie, ange au regard de femme,
4240Dont je tenais la main et qui tenait mon âme,
4241Me parla, douce voix !
4242Et, me montrant l’eau sombre et la rive âpre et brune,
4243Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune :
4244– Père, dit-elle, vois,
4245Vois donc, là-bas, où l’ombre aux flancs des coteaux rampe,
4246Ces feux jumeaux briller comme une double lampe
4247Qui remuerait au vent !
4248Quels sont ces deux foyers qu’au loin la brume voile ?
4249– L’un est un feu de pâtre et l’autre est une étoile ;
4250Deux mondes, mon enfant !
4251II Deux mondes ! – l’un est dans l’espace, Dans les ténèbres de l’azur, Dans l’étendue où tout s’efface, Radieux gouffre ! abîme obscur ! *
4252Enfant, comme deux hirondelles,
4253Oh ! si tous deux, âmes fidèles,
4254Nous pouvions fuir à tire-d’ailes,
4255Et plonger dans cette épaisseur
4256D’où la création découle,
4257Où flotte, vit, meurt, brille et roule
4258L’astre imperceptible à la foule,
4259Incommensurable au penseur ;
4260Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes,
4261Si nous pouvions passer les bleus septentrions,
4262Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes
4263Jusqu’à ce qu’à la fin, éperdus, nous voyions,
4264Comme un navire en mer croît, monte, et semble éclore,
4265Cette petite étoile, atome de phosphore,
4266Devenir par degrés un monstre de rayons ;
4267S’il nous était donné de faire
4268Ce voyage démesuré,
4269Et de voler, de sphère en sphère,
4270À ce grand soleil ignoré ;
4271Si, par un archange qui l’aime,
4272L’homme aveugle, frémissant, blême,
4273Dans les profondeurs du problème,
4274Vivant, pouvait être introduit ;
4275Si nous pouvions fuir notre centre,
4276Et, forçant l’ombre où Dieu seul entre,
4277Aller voir de près dans leur antre
4278Ces énormités de la nuit ;
4279Ce qui t’apparaîtrait te ferait trembler, ange !
4280Rien, pas de vision, pas de songe insensé,
4281Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange,
4282Monde informe, et d’un tel mystère composé,
4283Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante,
4284Et qu’il ne resterait de nous dans l’épouvante
4285Qu’un regard ébloui sous un front hérissé !*
4286Ô contemplation splendide !
4287Oh ! de pôles, d’axes, de feux,
4288De la matière et du fluide,
4289Balancement prodigieux !
4290D’aimant qui lutte, d’air qui vibre,
4291De force esclave et d’éther libre,
4292Vaste et magnifique équilibre !
4293Monde rêve ! idéal réel !
4294Lueurs ! tonnerres ! jets de soufre !
4295Mystère qui chante et qui souffre !
4296Formule nouvelle du gouffre !
4297Mot nouveau du noir livre ciel !
4298Tu verrais ! – un soleil ; autour de lui des mondes,
4299Centres eux-mêmes, ayant des lunes autour d’eux ;
4300Là, des fourmillements de sphères vagabondes ;
4301Là, des globes jumeaux qui tournent deux à deux ;
4302Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie ;
4303D’un coin de l’infini formidable incendie,
4304Rayonnement sublime ou flamboiement hideux !
4305Regardons, puisque nous y sommes !
4306Figure-toi ! figure-toi !
4307Plus rien des choses que tu nommes !
4308Un autre monde ! une autre loi !
4309La terre a fui dans l’étendue ;
4310Derrière nous elle est perdue !
4311Jour nouveau ! nuit inattendue !
4312D’autres groupes d’astres au ciel !
4313Une nature qu’on ignore,
4314Qui, s’ils voyaient sa fauve aurore,
4315Ferait accourir Pythagore
4316Et reculer Ézéchiel !
4317Ce qu’on prend pour un mont est une hydre ; ces arbres
4318Sont des bêtes ; ces rocs hurlent avec fureur ;
4319Le feu chante ; le sang coule aux veines des marbres.
4320Ce monde est-il le vrai ? le nôtre est-il l’erreur ?
4321Ô possibles qui sont pour nous les impossibles !
4322Réverbérations des chimères visibles !
4323Le baiser de la vie ici nous fait horreur.
4324Et, si nous pouvions voir les hommes,
4325Les ébauches, les embryons,
4326Qui sont là ce qu’ailleurs nous sommes,
4327Comme, eux et nous, nous frémirions !
4328Rencontre inexprimable et sombre !
4329Nous nous regarderions dans l’ombre
4330De monstre à monstre, fils du nombre
4331Et du temps qui s’évanouit ;
4332Et, si nos langages funèbres
4333Pouvaient échanger leurs algèbres,
4334Nous dirions : « Qu’êtes-vous, ténèbres ? »
4335Ils diraient : « D’où venez-vous, nuit ? » *
4336Sont-ils aussi des cœurs, des cerveaux, des entrailles ?
4337Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé ?
4338Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles,
4339Des Lucrèce niant tout ce qu’on a rêvé,
4340Qui, du noir infini feuilletant les registres,
4341Ont écrit : Rien, au bas de ses pages sinistres ;
4342Et, penchés sur l’abîme, ont dit : « L’œil est crevé ! »
4343Tous ces êtres, comme nous-même,
4344S’en vont en pâles tourbillons ;
4345La création mêle et sème
4346Leur cendre à de nouveaux sillons ;
4347Un vient, un autre le remplace,
4348Et passe sans laisser de trace ;
4349Le souffle les crée et les chasse ;
4350Le gouffre en proie aux quatre vents,
4351Comme la mer aux vastes lames,
4352Mêle éternellement ses flammes
4353À ce sombre écroulement d’âmes,
4354De fantômes et de vivants !
4355L’abîme semble fou sous l’ouragan de l’être.
4356Quelle tempête autour de l’astre radieux !
4357Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître,
4358Jusqu’à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux ;
4359Car, un jour, il faudra que l’étoile aussi tombe ;
4360L’étoile voit neiger les âmes dans la tombe,
4361L’âme verra neiger les astres dans les cieux ! *
4362Par instants, dans le vague espace,
4363Regarde, enfant ! tu vas la voir !
4364Une brusque planète passe ;
4365C’est d’abord au loin un point noir ;
4366Plus prompte que la trombe folle,
4367Elle vient, court, approche, vole ;
4368À peine a lui son auréole,
4369Que déjà, remplissant le ciel,
4370Sa rondeur farouche commence
4371À cacher le gouffre en démence,
4372Et semble ton couvercle immense,
4373Ô puits du vertige éternel !
4374C’est elle ! éclair ! voilà sa livide surface
4375Avec tous les frissons de ses océans verts !
4376Elle apparaît, s’en va, décroît, pâlit, s’efface,
4377Et rentre, atome obscur, aux cieux d’ombre couverts,
4378Et tout s’évanouit, vaste aspect, bruit sublime… –
4379Quel est ce projectile inouï de l’abîme ?
4380Ô boulets monstrueux qui sont des univers !
4381Dans un éloignement nocturne,
4382Roule avec un râle effrayant
4383Quelque épouvantable Saturne
4384Tournant son anneau flamboyant ;
4385La braise en pleut comme d’un crible ;
4386Jean de Patmos, l’esprit terrible,
4387Vit en songe cet astre horrible
4388Et tomba presque évanoui ;
4389Car, rêvant sa noire épopée,
4390Il crut, d’éclairs enveloppée,
4391Voir fuir une roue, échappée
4392Au sombre char d’Adonaï !
4393Et, par instants encor, – tout va-t-il se dissoudre ? –
4394Parmi ces mondes, fauve, accourant à grand bruit,
4395Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre,
4396Surgit, et les regarde, et, blême, approche et luit ;
4397Puis s’évade en hurlant, pâle et surnaturelle,
4398Traînant sa chevelure éparse derrière elle,
4399Comme une Canidie affreuse qui s’enfuit.
4400Quelques-uns de ces globes meurent ;
4401Dans le semoun et le mistral
4402Leurs mers sanglotent, leurs flots pleurent ;
4403Leur flanc crache un brasier central.
4404Sphères par la neige engourdies,
4405Ils ont d’étranges maladies,
4406Pestes, déluges, incendies,
4407Tremblements profonds et fréquents ;
4408Leur propre abîme les consume ;
4409Leur haleine flamboie et fume ;
4410On entend de loin dans leur brume
4411La toux lugubre des volcans. *
4412Ils sont ! ils vont ! ceux-ci brillants, ceux-là difformes,
4413Tous portant des vivants et des créations !
4414Ils jettent dans l’azur des cônes d’ombre énormes,
4415Ténèbres qui des cieux traversent les rayons,
4416Où le regard, ainsi que des flambeaux farouches
4417L’un après l’autre éteints par d’invisibles bouches,
4418Voit plonger tour à tour les constellations !
4419Quel Zorobabel formidable,
4420Quel Dédale vertigineux,
4421Cieux ! a bâti dans l’insondable
4422Tout ce noir chaos lumineux ?
4423Soleils, astres aux larges queues,
4424Gouffres ! ô millions de lieues !
4425Sombres architectures bleues !
4426Quel bras a fait, créé, produit
4427Ces tours d’or que nuls yeux ne comptent,
4428Ces firmaments qui se confrontent,
4429Ces Babels d’étoiles qui montent
4430Dans ces Babylones de nuit ?
4431Qui, dans l’ombre vivante et l’aube sépulcrale,
4432Qui, dans l’horreur fatale et dans l’amour profond,
4433A tordu ta splendide et sinistre spirale,
4434Ciel, où les univers se font et se défont ?
4435Un double précipice à la fois les réclame.
4436« Immensité ! » dit l’être. « Éternité ! » dit l’âme.
4437À jamais ! le sans fin roule dans le sans fond. *
4438L’Inconnu, celui dont maint sage
4439Dans la brume obscure a douté,
4440L’immobile et muet visage,
4441Le voile de l’éternité,
4442A, pour montrer son ombre au crime,
4443Sa flamme au juste magnanime,
4444Jeté pêle-mêle à l’abîme
4445Tous ses masques, noirs ou vermeils ;
4446Dans les éthers inaccessibles,
4447Ils flottent, cachés ou visibles ;
4448Et ce sont ces masques terribles
4449Que nous appelons les soleils !
4450Et les peuples ont vu passer dans les ténèbres
4451Ces spectres de la nuit que nul ne pénétra ;
4452Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres,
4453Ont crié : Jupiter ! Allah ! Vishnou ! Mithra !
4454Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes,
4455Tous ces masques hagards s’effaceront d’eux-mêmes ;
4456Alors, la face immense et calme apparaîtra !
4457III Enfant ! l’autre de ces deux mondes, C’est le cœur d’un homme ! – parfois, Comme une perle au fond des ondes, Dieu cache une âme au fond des bois. *
4458Dieu cache un homme sous les chênes ;
4459Et le sacre en d’austères lieux
4460Avec le silence des plaines,
4461L’ombre des monts, l’azur des cieux !
4462Ô ma fille ! avec son mystère
4463Le soir envahit pas à pas
4464L’esprit d’un prêtre involontaire,
4465Près de ce feu qui luit là-bas !
4466Cet homme, dans quelque ruine,
4467Avec la ronce et le lézard,
4468Vit sous la brume et la bruine,
4469Fruit tombé de l’arbre hasard !
4470Il est devenu presque fauve ;
4471Son bâton est son seul appui.
4472En le voyant, l’homme se sauve ;
4473La bête seule vient à lui.
4474Il est l’être crépusculaire.
4475On a peur de l’apercevoir ;
4476Pâtre tant que le jour l’éclaire,
4477Fantôme dès que vient le soir.
4478La faneuse dans la clairière
4479Le voit quand il fait, par moment,
4480Comme une ombre hors de sa bière,
4481Un pas hors de l’isolement.
4482Son vêtement dans ces décombres,
4483C’est un sac de cendre et de deuil,
4484Linceul troué par les clous sombres
4485De la misère, ce cercueil.
4486Le pommier lui jette ses pommes ;
4487Il vit dans l’ombre enseveli ;
4488C’est un pauvre homme loin des hommes,
4489C’est un habitant de l’oubli ;
4490C’est un indigent sous la bure,
4491Un vieux front de la pauvreté,
4492Un haillon dans une masure,
4493Un esprit dans l’immensité ! *
4494Dans la nature transparente,
4495C’est l’œil des regards ingénus,
4496Un penseur à l’âme ignorante,
4497Un grave marcheur aux pieds nus !
4498Oui, c’est un cœur, une prunelle,
4499C’est un souffrant, c’est un songeur,
4500Sur qui la lueur éternelle
4501Fait trembler sa vague rougeur.
4502Il est là, l’âme aux cieux ravie,
4503Et, près d’un branchage enflammé,
4504Pense, lui-même par la vie
4505Tison à demi consumé.
4506Il est calme en cette ombre épaisse ;
4507Il aura bien toujours un peu
4508D’herbe pour que son bétail paisse,
4509De bois pour attiser son feu.
4510Nos luttes, nos chocs, nos désastres,
4511Il les ignore ; il ne veut rien
4512Que, la nuit, le regard des astres,
4513Le jour, le regard de son chien.
4514Son troupeau gît sur l’herbe unie ;
4515Il est là, lui, pasteur, ami,
4516Seul éveillé, comme un génie
4517À côté d’un peuple endormi.
4518Ses brebis, d’un rien remuées,
4519Ouvrant l’œil près du feu qui luit,
4520Aperçoivent sous les nuées
4521Sa forme droite dans la nuit ;
4522Et, bouc qui bêle, agneau qui danse,
4523Dorment dans les bois hasardeux
4524Sous ce grand spectre Providence
4525Qu’ils sentent debout auprès d’eux. *
4526Le pâtre songe, solitaire,
4527Pauvre et nu, mangeant son pain bis ;
4528Il ne connaît rien de la terre
4529Que ce que broute la brebis.
4530Pourtant, il sait que l’homme souffre ;
4531Mais il sonde l’éther profond.
4532Toute solitude est un gouffre,
4533Toute solitude est un mont.
4534Dès qu’il est debout sur ce faîte,
4535Le ciel reprend cet étranger ;
4536La Judée avait le prophète,
4537La Chaldée avait le berger.
4538Ils tâtaient le ciel l’un et l’autre ;
4539Et, plus tard, sous le feu divin,
4540Du prophète naquit l’apôtre,
4541Du pâtre naquit le devin.
4542La foule raillait leur démence ;
4543Et l’homme dut, aux jours passés,
4544À ces ignorants la science,
4545La sagesse à ces insensés.
4546La nuit voyait, témoin austère,
4547Se rencontrer sur les hauteurs,
4548Face à face dans le mystère,
4549Les prophètes et les pasteurs.
4550– Où marchez-vous, tremblants prophètes ?
4551– Où courez-vous, pâtres troublés ?
4552Ainsi parlaient ces sombres têtes,
4553Et l’ombre leur criait : Allez !
4554Aujourd’hui, l’on ne sait plus même
4555Qui monta le plus de degrés
4556Des Zoroastres au front blême
4557Ou des Abrahams effarés.
4558Et, quand nos yeux, qui les admirent,
4559Veulent mesurer leur chemin,
4560Et savoir quels sont ceux qui mirent
4561Le plus de jour dans l’œil humain,
4562Du noir passé perçant les voiles,
4563Notre esprit flotte sans repos
4564Entre tous ces compteurs d’étoiles
4565Et tous ces compteurs de troupeaux. *
4566Dans nos temps, où l’aube enfin dore
4567Les bords du terrestre ravin,
4568Le rêve humain s’approche encore
4569Plus près de l’idéal divin.
4570L’homme que la brume enveloppe,
4571Dans le ciel que Jésus ouvrit,
4572Comme à travers un télescope
4573Regarde à travers son esprit.
4574L’âme humaine, après le Calvaire,
4575A plus d’ampleur et de rayon ;
4576Le grossissement de ce verre
4577Grandit encor la vision.
4578La solitude vénérable
4579Mène aujourd’hui l’homme sacré
4580Plus avant dans l’impénétrable,
4581Plus loin dans le démesuré.
4582Oui, si dans l’homme, que le nombre
4583Et le temps trompent tour à tour,
4584La foule dégorge de l’ombre,
4585La solitude fait le jour.
4586Le désert au ciel nous convie.
4587Ô seuil de l’azur ! l’homme seul,
4588Vivant qui voit hors de la vie,
4589Lève d’avance son linceul.
4590Il parle aux voix que Dieu fit taire,
4591Mêlant sur son front pastoral
4592Aux lueurs troubles de la terre
4593Le serein rayon sépulcral.
4594Dans le désert, l’esprit qui pense
4595Subit par degrés sous les cieux
4596La dilatation immense
4597De l’infini mystérieux.
4598Il plonge au fond. Calme, il savoure
4599Le réel, le vrai, l’élément.
4600Toute la grandeur qui l’entoure
4601Le pénètre confusément.
4602Sans qu’il s’en doute, il va, se dompte,
4603Marche, et, grandissant en raison,
4604Croît comme l’herbe aux champs, et monte
4605Comme l’aurore à l’horizon.
4606Il voit, il adore, il s’effare ;
4607Il entend le clairon du ciel,
4608Et l’universelle fanfare
4609Dans le silence universel.
4610Avec ses fleurs au pur calice,
4611Avec sa mer pleine de deuil,
4612Qui donne un baiser de complice
4613À l’âpre bouche de l’écueil,
4614Avec sa plaine, vaste bible,
4615Son mont noir, son brouillard fuyant,
4616Regards du visage invisible,
4617Syllabes du mot flamboyant ;
4618Avec sa paix, avec son trouble,
4619Son bois voilé, son rocher nu,
4620Avec son écho qui redouble
4621Toutes les voix de l’inconnu,
4622La solitude éclaire, enflamme,
4623Attire l’homme aux grands aimants,
4624Et lentement compose une âme
4625De tous les éblouissements !
4626L’homme en son sein palpite et vibre,
4627Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux,
4628Étrange oiseau d’autant plus libre
4629Que le mystère le tient mieux.
4630Il sent croître en lui, d’heure en heure,
4631L’humble foi, l’amour recueilli,
4632Et la mémoire antérieure
4633Qui le remplit d’un vaste oubli.
4634Il a des soifs inassouvies ;
4635Dans son passé vertigineux,
4636Il sent revivre d’autres vies ;
4637De son âme il compte les nœuds.
4638Il cherche au fond des sombres dômes
4639Sous quelles formes il a lui ;
4640Il entend ses propres fantômes
4641Qui lui parlent derrière lui.
4642Il sent que l’humaine aventure
4643N’est rien qu’une apparition ;
4644Il se dit : – Chaque créature
4645Est toute la création.
4646Il se dit : – Mourir, c’est connaître ;
4647Nous cherchons l’issue à tâtons.
4648J’étais, je suis, et je dois être.
4649L’ombre est une échelle. Montons. –
4650Il se dit : – Le vrai, c’est le centre.
4651Le reste est apparence ou bruit.
4652Cherchons le lion, et non l’antre ;
4653Allons où l’œil fixe reluit. –
4654Il sent plus que l’homme en lui naître ;
4655Il sent, jusque dans ses sommeils,
4656Lueur à lueur, dans son être,
4657L’infiltration des soleils.
4658Ils cessent d’être son problème ;
4659Un astre est un voile. Il veut mieux ;
4660Il reçoit de leur rayon même
4661Le regard qui va plus loin qu’eux. *
4662Pendant que, nous, hommes des villes,
4663Nous croyons prendre un vaste essor
4664Lorsqu’entre en nos prunelles viles
4665Le spectre d’une étoile d’or ;
4666Que, savants dont la vue est basse,
4667Nous nous ruons et nous brûlons
4668Dans le premier astre qui passe,
4669Comme aux lampes les papillons,
4670Et qu’oubliant le nécessaire,
4671Nous contentant de l’incomplet,
4672Croyant éclairés, ô misère !
4673Ceux qu’éclaire le feu follet,
4674Prenant pour l’être et pour l’essence
4675Les fantômes du ciel profond,
4676Voulant nous faire une science
4677Avec des formes qui s’en vont,
4678Ne comprenant, pour nous distraire
4679De la terre, où l’homme est damné,
4680Qu’un autre monde, sombre frère
4681De notre globe infortuné,
4682Comme l’oiseau né dans la cage,
4683Qui, s’il fuit, n’a qu’un vol étroit,
4684Ne sait pas trouver le bocage,
4685Et va d’un toit à l’autre toit ;
4686Chercheurs que le néant captive,
4687Qui, dans l’ombre, avons en passant
4688La curiosité chétive
4689Du ciron pour le ver luisant,
4690Poussière admirant la poussière,
4691Nous poursuivons obstinément,
4692Grains de cendre, un grain de lumière
4693En fuite dans le firmament !
4694Pendant que notre âme humble et lasse
4695S’arrête au seuil du ciel béni,
4696Et va becqueter dans l’espace
4697Une miette de l’infini,
4698Lui, ce berger, ce passant frêle,
4699Ce pauvre gardeur de bétail
4700Que la cathédrale éternelle
4701Abrite sous son noir portail,
4702Cet homme qui ne sait pas lire,
4703Cet hôte des arbres mouvants,
4704Qui ne connaît pas d’autre lyre
4705Que les grands bois et les grands vents,
4706Lui, dont l’âme semble étouffée,
4707Il s’envole, et, touchant le but,
4708Boit avec la coupe d’Orphée
4709À la source où Moïse but !
4710Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde,
4711Cet ignorant, cet indigent,
4712Sans docteur, sans maître, sans guide,
4713Fouillant, scrutant, interrogeant
4714De sa roche où la paix séjourne,
4715Les cieux noirs, les bleus horizons,
4716Double ornière où sans cesse tourne
4717La roue énorme des saisons ;
4718Seul, quand mai vide sa corbeille,
4719Quand octobre emplit son panier ;
4720Seul, quand l’hiver à notre oreille
4721Vient siffler, gronder, et nier ;
4722Quand sur notre terre, où se joue
4723Le blanc flocon flottant sans bruit,
4724La mort, spectre vierge, secoue,
4725Ses ailes pâles dans la nuit ;
4726Quand, nous glaçant jusqu’aux vertèbres,
4727Nous jetant la neige en rêvant,
4728Ce sombre cygne des ténèbres
4729Laisse tomber sa plume au vent ;
4730Quand la mer tourmente la barque ;
4731Quand la plaine est là, ressemblant
4732À la morte dont un drap marque
4733L’obscur profil sinistre et blanc ;
4734Seul sur cet âpre monticule,
4735À l’heure où, sous le ciel dormant,
4736Les méduses du crépuscule
4737Montrent leur face vaguement ;
4738Seul la nuit, quand dorment ses chèvres,
4739Quand la terre et l’immensité
4740Se referment comme deux lèvres
4741Après que le psaume est chanté ;
4742Seul, quand renaît le jour sonore,
4743À l’heure où sur le mont lointain
4744Flamboie et frissonne l’aurore,
4745Crête rouge du coq matin ;
4746Seul, toujours seul, l’été, l’automne ;
4747Front sans remords et sans effroi
4748À qui le nuage qui tonne
4749Dit tout bas : Ce n’est pas pour toi !
4750Oubliant dans ces grandes choses
4751Les trous de ses pauvres habits,
4752Comparant la douceur des roses
4753À la douceur de la brebis,
4754Sondant l’être, la loi fatale ;
4755L’amour, la mort, la fleur, le fruit ;
4756Voyant l’auréole idéale
4757Sortir de toute cette nuit,
4758Il sent, faisant passer le monde
4759Par sa pensée à chaque instant,
4760Dans cette obscurité profonde
4761Son œil devenir éclatant ;
4762Et, dépassant la créature,
4763Montant toujours, toujours accru,
4764Il regarde tant la nature,
4765Que la nature a disparu !
4766Car, des effets allant aux causes,
4767L’œil perce et franchit le miroir,
4768Enfant ; et contempler les choses,
4769C’est finir par ne plus les voir.
4770La matière tombe détruite
4771Devant l’esprit aux yeux de lynx ;
4772Voir, c’est rejeter ; la poursuite
4773De l’énigme est l’oubli du sphynx.
4774Il ne voit plus le ver qui rampe,
4775La feuille morte émue au vent,
4776Le pré, la source où l’oiseau trempe
4777Son petit pied rose en buvant ;
4778Ni l’araignée, hydre étoilée,
4779Au centre du mal se tenant,
4780Ni l’abeille, lumière ailée,
4781Ni la fleur, parfum rayonnant ;
4782Ni l’arbre où sur l’écorce dure
4783L’amant grave un chiffre d’un jour,
4784Que les ans font croître à mesure
4785Qu’ils font décroître son amour.
4786Il ne voit plus la vigne mûre,
4787La ville, large toit fumant,
4788Ni la campagne, ce murmure,
4789Ni la mer, ce rugissement ;
4790Ni l’aube dorant les prairies,
4791Ni le couchant aux longs rayons,
4792Ni tous ces tas de pierreries
4793Qu’on nomme constellations,
4794Que l’éther de son ombre couvre,
4795Et qu’entrevoit notre œil terni
4796Quand la nuit curieuse entr’ouvre
4797Le sombre écrin de l’infini ;
4798Il ne voit plus Saturne pâle,
4799Mars écarlate, Arcturus bleu,
4800Sirius, couronne d’opale,
4801Aldebaran, turban de feu ;
4802Ni les mondes, esquifs sans voiles,
4803Ni, dans le grand ciel sans milieu,
4804Toute cette cendre d’étoiles ;
4805Il voit l’astre unique ; il voit Dieu ! *
4806Il le regarde, il le contemple ;
4807Vision que rien n’interrompt !
4808Il devient tombe, il devient temple,
4809Le mystère flambe à son front.
4810Œil serein dans l’ombre ondoyante,
4811Il a conquis, il a compris,
4812Il aime ; il est l’âme voyante
4813Parmi nos ténébreux esprits.
4814Il marche, heureux et plein d’aurore,
4815De plain-pied avec l’élément ;
4816Il croit, il accepte. Il ignore
4817Le doute, notre escarpement ;
4818Le doute, qu’entourent les vides,
4819Bord que nul ne peut enjamber,
4820Où nous nous arrêtons stupides,
4821Disant : Avancer, c’est tomber !
4822Le doute, roche où nos pensées
4823Errent loin du pré qui fleurit,
4824Où vont et viennent, dispersées,
4825Toutes ces chèvres de l’esprit !
4826Quand Hobbes dit : « Quelle est la base ? »
4827Quand Locke dit : « Quelle est la loi ? »
4828Que font à sa splendide extase
4829Ces dialogues de l’effroi ?
4830Qu’importe à cet anachorète
4831De la caverne Vérité,
4832L’homme qui dans l’homme s’arrête,
4833La nuit qui croit à sa clarté ?
4834Que lui fait la philosophie,
4835Calcul, algèbre, orgueil puni,
4836Que sur les cimes pétrifie
4837L’effarement de l’infini !
4838Lueurs que couvre la fumée !
4839Sciences disant : Que sait-on ?
4840Qui, de l’aveugle Ptolémée,
4841Montent au myope Newton !
4842Que lui font les choses bornées,
4843Grands, petits, couronnes, carcans ?
4844L’ombre qui sort des cheminées
4845Vaut l’ombre qui sort des volcans.
4846Que lui font la larve et la cendre,
4847Et, dans les tourbillons mouvants,
4848Toutes les formes que peut prendre
4849L’obscur nuage des vivants ?
4850Que lui fait l’assurance triste
4851Des créatures dans leurs nuits ?
4852La terre s’écriant : J’existe !
4853Le soleil répliquant : Je suis !
4854Quand le spectre, dans le mystère,
4855S’affirme à l’apparition,
4856Qu’importe à cet œil solitaire
4857Qui s’éblouit du seul rayon ?
4858Que lui fait l’astre, autel et prêtre
4859De sa propre religion,
4860Qui dit : Rien hors de moi ! – quand l’être
4861Se nomme Gouffre et Légion !
4862Que lui font, sur son sacré faîte,
4863Les démentis audacieux
4864Que donne aux soleils la comète,
4865Cette hérésiarque des cieux ?
4866Que lui fait le temps, cette brume ?
4867L’espace, cette illusion ?
4868Que lui fait l’éternelle écume
4869De l’océan Création ?
4870Il boit, hors de l’inabordable,
4871Du surhumain, du sidéral,
4872Les délices du formidable,
4873L’âpre ivresse de l’idéal ;
4874Son être, dont rien ne surnage,
4875S’engloutit dans le gouffre bleu ;
4876Il fait ce sublime naufrage ;
4877Et, murmurant sans cesse : – Dieu, –
4878Parmi les feuillages farouches,
4879Il songe, l’âme et l’œil là-haut,
4880À l’imbécillité des bouches
4881Qui prononcent un autre mot ! *
4882Il le voit, ce soleil unique,
4883Fécondant, travaillant, créant,
4884Par le rayon qu’il communique
4885Égalant l’atome au géant,
4886Semant de feux, de souffles, d’ondes,
4887Les tourbillons d’obscurité,
4888Emplissant d’étincelles mondes
4889L’épouvantable immensité ;
4890Remuant, dans l’ombre et les brumes,
4891De sombres forces dans les cieux
4892Qui font comme des bruits d’enclumes
4893Sous des marteaux mystérieux,
4894Doux pour le nid du rouge-gorge,
4895Terrible aux satans qu’il détruit ;
4896Et, comme aux lueurs d’une forge,
4897Un mur s’éclaire dans la nuit,
4898On distingue en l’ombre où nous sommes,
4899On reconnaît dans ce bas lieu,
4900À sa clarté parmi les hommes,
4901L’âme qui réverbère Dieu !
4902Et ce pâtre devient auguste ;
4903Jusqu’à l’auréole monté,
4904Étant le sage, il est le juste ;
4905Ô ma fille, cette clarté
4906Sœur du grand flambeau des génies,
4907Faite de tous les rayons purs
4908Et de toutes les harmonies
4909Qui flottent dans tous les azurs,
4910Plus belle dans une chaumière,
4911Éclairant hier par demain,
4912Cette éblouissante lumière,
4913Cette blancheur du cœur humain
4914S’appelle en ce monde, où l’honnête
4915Et le vrai des vents est battu,
4916Innocence avant la tempête,
4917Après la tempête vertu ! *
4918Voilà donc ce que fait la solitude à l’homme ;
4919Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme ;
4920Sacre l’obscurité,
4921Pénètre de splendeur le pâtre qui s’y plonge,
4922Et, dans les profondeurs de son immense songe.
4923T’allume, ô vérité !
4924Elle emplit l’ignorant de la science énorme ;
4925Ce que le cèdre voit, ce que devine l’orme,
4926Ce que le chêne sent,
4927Dieu, l’être, l’infini, l’éternité, l’abîme,
4928Dans l’ombre elle le mêle à la candeur sublime
4929D’un pâtre frémissant.
4930L’homme n’est qu’une lampe, elle en fait une étoile.
4931Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile,
4932Un mage ; et, par moments,
4933Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres,
4934Apparaît couronné d’une tiare d’astres,
4935Vêtu de flamboiements !
4936Il ne se doute pas de cette grandeur sombre :
4937Assis près de son feu que la broussaille encombre,
4938Devant l’être béant,
4939Humble, il pense ; et, chétif, sans orgueil, sans envie,
4940Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie,
4941Son gouffre de néant.
4942Quand il sort de son rêve, il revoit la nature.
4943Il parle à la nuée, errant à l’aventure,
4944Dans l’azur émigrant ;
4945Il dit : « Que ton encens est chaste, ô clématite ! »
4946Il dit au doux oiseau : « Que ton aile est petite,
4947« Mais que ton vol est grand ! »
4948Le soir, quand il voit l’homme aller vers les villages,
4949Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages,
4950Et les pauvres chevaux
4951Que le laboureur bat et fouette avec colère,
4952Sans songer que le vent va le rendre à son frère
4953Le marin sur les flots ;
4954Quand il voit les forçats passer, portant leur charge,
4955Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit, au large,
4956Et hâtant leur retour,
4957Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne,
4958La bénédiction qu’il a puisée à l’urne
4959De l’insondable amour !
4960Et, tandis qu’il est là, vivant sur sa colline,
4961Content, se prosternant dans tout ce qui s’incline,
4962Doux rêveur bienfaisant,
4963Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse,
4964Et l’herbe et le rocher de la majesté douce
4965De son cœur innocent,
4966S’il passe par hasard, près de sa paix féconde,
4967Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde
4968Révolté devant eux,
4969Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres,
4970La terre de granit et le ciel de ténèbres,
4971L’homme ingrat, Dieu douteux ;
4972Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible,
4973Et dont l’obscurité rend la lueur visible,
4974Homme heureux sans effort,
4975Entrevu par cette âme en proie au choc de l’onde,
4976Va lui jeter soudain quelque clarté profonde
4977Qui lui montre le port !
4978Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre,
4979Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombre
4980Entre le ciel et l’eau ;
4981Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre,
4982Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre,
4983Il sauve un grand vaisseau !
4984IV
4985Et je repris, montrant à l’enfant adorée
4986L’obscur feu du pasteur et l’étoile sacrée :
4987De ces deux feux, perçant le soir qui s’assombrit,
4988L’un révèle un soleil, l’autre annonce un esprit.
4989C’est l’infini que notre œil sonde ;
4990Mesurons tout à Dieu, qui seul crée et conçoit !
4991C’est l’astre qui le prouve et l’esprit qui le voit ;
4992Une âme est plus grande qu’un monde.
4993Enfant, ce feu de pâtre à cette âme mêlé,
4994Et cet astre, splendeur du plafond constellé
4995Que l’éclair et la foudre gardent,
4996Ces deux phares du gouffre où l’être flotte et fuit,
4997Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit,
4998Dans l’immensité se regardent.
4999Ils se connaissent ; l’astre envoie au feu des bois
5000Toute l’énormité de l’abîme à la fois,
5001Les baisers de l’azur superbe,
5002Et l’éblouissement des visions d’Endor ;
5003Et le doux feu de pâtre envoie à l’astre d’or
5004Le frémissement du brin d’herbe.
5005Le feu de pâtre dit : – La mère pleure, hélas !
5006L’enfant a froid, le père a faim, l’aïeul est las ;
5007Tout est noir ; la montée est rude ;
5008Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau ;
5009L’homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau.
5010L’étoile répond : – Certitude !
5011De chacun d’eux s’envole un rayon fraternel,
5012L’un plein d’humanité, l’autre rempli de ciel ;
5013Dieu les prend, et joint leur lumière,
5014Et sa main, sous qui l’âme, aigle de flamme, éclôt,
5015Fait du rayon d’en bas et du rayon d’en haut
5016Les deux ailes de la prière.
5017Ingouville, août 1839.
5018FIN DU TOME PREMIER.
TOME II — AUJOURD’HUI (1843-1856)
LIVRE QUATRIÈME — PAUCA MEÆ
I
5019Pure Innocence ! Vertu sainte !
5020Ô les deux sommets d’ici-bas !
5021Où croissent, sans ombre et sans crainte,
5022Les deux palmes des deux combats !
5023Palme du combat Ignorance !
5024Palme du combat Vérité !
5025L’âme, à travers sa transparence,
5026Voit trembler leur double clarté.
5027Innocence ! Vertu ! sublimes
5028Même pour l’œil mort du méchant !
5029On voit dans l’azur ces deux cimes,
5030L’une au levant, l’autre au couchant.
5031Elles guident la nef qui sombre ;
5032L’une est phare, et l’autre est flambeau ;
5033L’une a le berceau dans son ombre,
5034L’autre en son ombre a le tombeau.
5035C’est sous la terre infortunée
5036Que commence, obscure à nos yeux,
5037La ligne de la destinée ;
5038Elles l’achèvent dans les cieux.
5039Elles montrent, malgré les voiles
5040Et l’ombre du fatal milieu,
5041Nos âmes touchant les étoiles
5042Et la candeur mêlée au bleu.
5043Elles éclairent les problèmes ;
5044Elles disent le lendemain ;
5045Elles sont les blancheurs suprêmes
5046De tout le sombre gouffre humain.
5047L’archange effleure de son aile
5048Ce faîte où Jéhovah s’assied ;
5049Et sur cette neige éternelle
5050On voit l’empreinte d’un seul pied.
5051Cette trace qui nous enseigne,
5052Ce pied blanc, ce pied fait de jour,
5053Ce pied rose, hélas ! car il saigne,
5054Ce pied nu, c’est le tien, amour !
5055Janvier 1843.
II — 15 février 1843
5056Aime celui qui t’aime, et sois heureuse en lui.
5057– Adieu ! – sois son trésor, ô toi qui fus le nôtre !
5058Va, mon enfant béni, d’une famille à l’autre.
5059Emporte le bonheur et laisse-nous l’ennui !
5060Ici, l’on te retient ; là-bas, on te désire.
5061Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir.
5062Donne-nous un regret, donne-leur un espoir,
5063Sors avec une larme ! entre avec un sourire !
5064Dans l’église, 15 février 1843.
50654 septembre 1843
5066……………
III — Trois ans après
5067Il est temps que je me repose ;
5068Je suis terrassé par le sort.
5069Ne me parlez pas d’autre chose
5070Que des ténèbres où l’on dort !
5071Que veut-on que je recommence ?
5072Je ne demande désormais
5073À la création immense
5074Qu’un peu de silence et de paix !
5075Pourquoi m’appelez-vous encore ?
5076J’ai fait ma tâche et mon devoir.
5077Qui travaillait avant l’aurore,
5078Peut s’en aller avant le soir.
5079À vingt ans, deuil et solitude !
5080Mes yeux, baissés vers le gazon,
5081Perdirent la douce habitude
5082De voir ma mère à la maison.
5083Elle nous quitta pour la tombe ;
5084Et vous savez bien qu’aujourd’hui
5085Je cherche, en cette nuit qui tombe,
5086Un autre ange qui s’est enfui !
5087Vous savez que je désespère,
5088Que ma force en vain se défend,
5089Et que je souffre comme père,
5090Moi qui souffris tant comme enfant !
5091Mon œuvre n’est pas terminée,
5092Dites-vous. Comme Adam banni,
5093Je regarde ma destinée,
5094Et je vois bien que j’ai fini.
5095L’humble enfant que Dieu m’a ravie
5096Rien qu’en m’aimant savait m’aider ;
5097C’était le bonheur de ma vie
5098De voir ses yeux me regarder.
5099Si ce Dieu n’a pas voulu clore
5100L’œuvre qu’il me fit commencer,
5101S’il veut que je travaille encore,
5102Il n’avait qu’à me la laisser !
5103Il n’avait qu’à me laisser vivre
5104Avec ma fille à mes côtés,
5105Dans cette extase où je m’enivre
5106De mystérieuses clartés !
5107Ces clartés, jour d’une autre sphère,
5108Ô Dieu jaloux, tu nous les vends !
5109Pourquoi m’as-tu pris la lumière
5110Que j’avais parmi les vivants ?
5111As-tu donc pensé, fatal maître,
5112Qu’à force de te contempler,
5113Je ne voyais plus ce doux être,
5114Et qu’il pouvait bien s’en aller !
5115T’es-tu dit que l’homme, vaine ombre,
5116Hélas ! perd son humanité
5117À trop voir cette splendeur sombre
5118Qu’on appelle la vérité ?
5119Qu’on peut le frapper sans qu’il souffre,
5120Que son cœur est mort dans l’ennui,
5121Et qu’à force de voir le gouffre,
5122Il n’a plus qu’un abîme en lui ?
5123Qu’il va, stoïque, où tu l’envoies,
5124Et que désormais, endurci,
5125N’ayant plus ici-bas de joies,
5126Il n’a plus de douleurs aussi ?
5127As-tu pensé qu’une âme tendre
5128S’ouvre à toi pour se mieux fermer,
5129Et que ceux qui veulent comprendre
5130Finissent par ne plus aimer ?
5131Ô Dieu ! vraiment, as-tu pu croire
5132Que je préférais, sous les cieux,
5133L’effrayant rayon de ta gloire
5134Aux douces lueurs de ses yeux !
5135Si j’avais su tes lois moroses,
5136Et qu’au même esprit enchanté
5137Tu ne donnes point ces deux choses,
5138Le bonheur et la vérité,
5139Plutôt que de lever tes voiles,
5140Et de chercher, cœur triste et pur,
5141À te voir au fond des étoiles,
5142Ô Dieu sombre d’un monde obscur,
5143J’eusse aimé mieux, loin de ta face,
5144Suivre, heureux, un étroit chemin,
5145Et n’être qu’un homme qui passe
5146Tenant son enfant par la main !
5147Maintenant, je veux qu’on me laisse !
5148J’ai fini ! le sort est vainqueur.
5149Que vient-on rallumer sans cesse
5150Dans l’ombre qui m’emplit le cœur ?
5151Vous qui me parlez, vous me dites
5152Qu’il faut, rappelant ma raison,
5153Guider les foules décrépites
5154Vers les lueurs de l’horizon ;
5155Qu’à l’heure où les peuples se lèvent,
5156Tout penseur suit un but profond ;
5157Qu’il se doit à tous ceux qui rêvent,
5158Qu’il se doit à tous ceux qui vont !
5159Qu’une âme, qu’un feu pur anime,
5160Doit hâter, avec sa clarté,
5161L’épanouissement sublime
5162De la future humanité ;
5163Qu’il faut prendre part, cœurs fidèles,
5164Sans redouter les océans,
5165Aux fêtes des choses nouvelles,
5166Aux combats des esprits géants !
5167Vous voyez des pleurs sur ma joue,
5168Et vous m’abordez mécontents,
5169Comme par le bras on secoue
5170Un homme qui dort trop longtemps.
5171Mais songez à ce que vous faites !
5172Hélas ! cet ange au front si beau,
5173Quand vous m’appelez à vos fêtes,
5174Peut-être a froid dans son tombeau.
5175Peut-être, livide et pâlie,
5176Dit-elle dans son lit étroit :
5177« Est-ce que mon père m’oublie
5178Et n’est plus là, que j’ai si froid ? »
5179Quoi ! lorsqu’à peine je résiste
5180Aux choses dont je me souviens,
5181Quand je suis brisé, las et triste,
5182Quand je l’entends qui me dit : « Viens ! »
5183Quoi ! vous voulez que je souhaite,
5184Moi, plié par un coup soudain,
5185La rumeur qui suit le poëte,
5186Le bruit que fait le paladin !
5187Vous voulez que j’aspire encore
5188Aux triomphes doux et dorés !
5189Que j’annonce aux dormeurs l’aurore !
5190Que je crie : « Allez ! espérez ! »
5191Vous voulez que, dans la mêlée,
5192Je rentre ardent parmi les forts,
5193Les yeux à la voûte étoilée… –
5194Oh ! l’herbe épaisse où sont les morts !
5195Novembre 1846.
IV
5196Oh ! je fus comme fou dans le premier moment,
5197Hélas ! et je pleurai trois jours amèrement.
5198Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance,
5199Pères, mères, dont l’âme a souffert ma souffrance,
5200Tout ce que j’éprouvais, l’avez-vous éprouvé ?
5201Je voulais me briser le front sur le pavé ;
5202Puis je me révoltais, et, par moments, terrible,
5203Je fixais mes regards sur cette chose horrible,
5204Et je n’y croyais pas, et je m’écriais : Non !
5205– Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom
5206Qui font que dans le cœur le désespoir se lève ? –
5207Il me semblait que tout n’était qu’un affreux rêve,
5208Qu’elle ne pouvait pas m’avoir ainsi quitté,
5209Que je l’entendais rire en la chambre à côté,
5210Que c’était impossible enfin qu’elle fût morte,
5211Et que j’allais la voir entrer par cette porte !
5212Oh ! que de fois j’ai dit : Silence ! elle a parlé !
5213Tenez ! voici le bruit de sa main sur la clé !
5214Attendez ! elle vient ! laissez-moi, que j’écoute !
5215Car elle est quelque part dans la maison sans doute !
5216Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.
V
5217Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
5218De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;
5219Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ;
5220Elle entrait et disait : « Bonjour, mon petit père « ;
5221Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
5222Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
5223Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.
5224Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
5225Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant,
5226Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
5227Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
5228Et mainte page blanche entre ses mains froissée
5229Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
5230Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
5231Et c’était un esprit avant d’être une femme.
5232Son regard reflétait la clarté de son âme.
5233Elle me consultait sur tout à tous moments.
5234Oh ! que de soirs d’hiver radieux et charmants,
5235Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
5236Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
5237Tout près, quelques amis causant au coin du feu !
5238J’appelais cette vie être content de peu !
5239Et dire qu’elle est morte ! hélas ! que Dieu m’assiste !
5240Je n’étais jamais gai quand je la sentais triste ;
5241J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux
5242Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
5243Novembre 1846, jour des morts.
VI
5244Quand nous habitions tous ensemble
5245Sur nos collines d’autrefois,
5246Où l’eau court, où le buisson tremble,
5247Dans la maison qui touche aux bois,
5248Elle avait dix ans, et moi trente ;
5249J’étais pour elle l’univers.
5250Oh ! comme l’herbe est odorante
5251Sous les arbres profonds et verts !
5252Elle faisait mon sort prospère,
5253Mon travail léger, mon ciel bleu.
5254Lorsqu’elle me disait : Mon père,
5255Tout mon cœur s’écriait : Mon Dieu !
5256À travers mes songes sans nombre,
5257J’écoutais son parler joyeux,
5258Et mon front s’éclairait dans l’ombre
5259À la lumière de ses yeux.
5260Elle avait l’air d’une princesse
5261Quand je la tenais par la main ;
5262Elle cherchait des fleurs sans cesse
5263Et des pauvres dans le chemin.
5264Elle donnait comme on dérobe,
5265En se cachant aux yeux de tous.
5266Oh ! la belle petite robe
5267Qu’elle avait, vous rappelez-vous ?
5268Le soir, auprès de ma bougie,
5269Elle jasait à petit bruit,
5270Tandis qu’à la vitre rougie
5271Heurtaient les papillons de nuit.
5272Les anges se miraient en elle.
5273Que son bonjour était charmant !
5274Le ciel mettait dans sa prunelle
5275Ce regard qui jamais ne ment.
5276Oh ! je l’avais, si jeune encore,
5277Vue apparaître en mon destin !
5278C’était l’enfant de mon aurore,
5279Et mon étoile du matin !
5280Quand la lune claire et sereine
5281Brillait aux cieux, dans ces beaux mois,
5282Comme nous allions dans la plaine !
5283Comme nous courions dans les bois !
5284Puis, vers la lumière isolée
5285Étoilant le logis obscur,
5286Nous revenions par la vallée
5287En tournant le coin du vieux mur ;
5288Nous revenions, cœurs pleins de flamme,
5289En parlant des splendeurs du ciel.
5290Je composais cette jeune âme
5291Comme l’abeille fait son miel.
5292Doux ange aux candides pensées,
5293Elle était gaie en arrivant… –
5294Toutes ces choses sont passées
5295Comme l’ombre et comme le vent !
5296Villequier, 4 septembre 1844.
VII
5297Elle était pâle, et pourtant rose,
5298Petite avec de grands cheveux.
5299Elle disait souvent : Je n’ose,
5300Et ne disait jamais : Je veux.
5301Le soir, elle prenait ma Bible
5302Pour y faire épeler sa sœur,
5303Et, comme une lampe paisible,
5304Elle éclairait ce jeune cœur.
5305Sur le saint livre que j’admire,
5306Leurs yeux purs venaient se fixer ;
5307Livre où l’une apprenait à lire,
5308Où l’autre apprenait à penser !
5309Sur l’enfant, qui n’eût pas lu seule,
5310Elle penchait son front charmant,
5311Et l’on aurait dit une aïeule
5312Tant elle parlait doucement !
5313Elle lui disait : « Sois bien sage ! »
5314Sans jamais nommer le démon ;
5315Leurs mains erraient de page en page
5316Sur Moïse et sur Salomon,
5317Sur Cyrus qui vint de la Perse,
5318Sur Moloch et Léviathan,
5319Sur l’enfer que Jésus traverse,
5320Sur l’éden où rampe Satan !
5321Moi, j’écoutais… – Ô joie immense
5322De voir la sœur près de la sœur !
5323Mes yeux s’enivraient en silence
5324De cette ineffable douceur.
5325Et, dans la chambre humble et déserte
5326Où nous sentions, cachés tous trois,
5327Entrer par la fenêtre ouverte
5328Les souffles des nuits et des bois,
5329Tandis que, dans le texte auguste,
5330Leurs cœurs, lisant avec ferveur,
5331Puisaient le beau, le vrai, le juste,
5332Il me semblait, à moi, rêveur,
5333Entendre chanter des louanges
5334Autour de nous, comme au saint lieu,
5335Et voir sous les doigts de ces anges
5336Tressaillir le livre de Dieu !
5337Octobre 1846.
VIII
5338À qui donc sommes-nous ? Qui nous a ? qui nous mène ?
5339Vautour fatalité, tiens-tu la race humaine ?
5340Oh ! parlez, cieux vermeils,
5341L’âme sans fond tient-elle aux étoiles sans nombre ?
5342Chaque rayon d’en haut est-il un fil de l’ombre
5343Liant l’homme aux soleils ?
5344Est-ce qu’en nos esprits, que l’ombre a pour repaires,
5345Nous allons voir rentrer les songes de nos pères ?
5346Destin, lugubre assaut !
5347Ô vivants, serions-nous l’objet d’une dispute ?
5348L’un veut-il notre gloire, et l’autre notre chute ?
5349Combien sont-ils là-haut ?
5350Jadis, au fond du ciel, aux yeux du mage sombre,
5351Deux joueurs effrayants apparaissaient dans l’ombre.
5352Qui craindre ? qui prier ?
5353Les Manès frissonnants, les pâles Zoroastres
5354Voyaient deux grandes mains qui déplaçaient les astres
5355Sur le noir échiquier.
5356Songe horrible ! le bien, le mal, de cette voûte
5357Pendent-ils sur nos fronts ? Dieu, tire-moi du doute !
5358Ô sphinx, dis-moi le mot !
5359Cet affreux rêve pèse à nos yeux qui sommeillent,
5360Noirs vivants ! heureux ceux qui tout à coup s’éveillent
5361Et meurent en sursaut !
5362Villequier, 4 septembre 1845.
IX
5363Ô souvenirs ! printemps ! aurore !
5364Doux rayon triste et réchauffant !
5365– Lorsqu’elle était petite encore,
5366Que sa sœur était tout enfant… –
5367Connaissez-vous sur la colline
5368Qui joint Montlignon à Saint-Leu,
5369Une terrasse qui s’incline
5370Entre un bois sombre et le ciel bleu ?
5371– C’est là que nous vivions. – Pénètre,
5372Mon cœur, dans ce passé charmant ! –
5373Je l’entendais sous ma fenêtre
5374Jouer le matin doucement.
5375Elle courait dans la rosée,
5376Sans bruit, de peur de m’éveiller ;
5377Moi, je n’ouvrais pas ma croisée,
5378De peur de la faire envoler.
5379Ses frères riaient… – Aube pure !
5380Tout chantait sous ces frais berceaux,
5381Ma famille avec la nature,
5382Mes enfants avec les oiseaux ! –
5383Je toussais, on devenait brave ;
5384Elle montait à petits pas,
5385Et me disait d’un air très grave :
5386« J’ai laissé les enfants en bas. »
5387Qu’elle fût bien ou mal coiffée,
5388Que mon cœur fût triste ou joyeux,
5389Je l’admirais. C’était ma fée,
5390Et le doux astre de mes yeux !
5391Nous jouions toute la journée.
5392Ô jeux charmants ! chers entretiens !
5393Le soir, comme elle était l’aînée,
5394Elle me disait : « Père, viens !
5395Nous allons t’apporter ta chaise,
5396Conte-nous une histoire, dis ! » –
5397Et je voyais rayonner d’aise
5398Tous ces regards du paradis.
5399Alors, prodiguant les carnages,
5400J’inventais un conte profond
5401Dont je trouvais les personnages
5402Parmi les ombres du plafond.
5403Toujours, ces quatre douces têtes
5404Riaient, comme à cet âge on rit,
5405De voir d’affreux géants très bêtes
5406Vaincus par des nains pleins d’esprit.
5407J’étais l’Arioste et l’Homère
5408D’un poëme éclos d’un seul jet ;
5409Pendant que je parlais, leur mère
5410Les regardait rire, et songeait.
5411Leur aïeul, qui lisait dans l’ombre,
5412Sur eux parfois levait les yeux,
5413Et, moi, par la fenêtre sombre
5414J’entrevoyais un coin des cieux !
5415Villequier, 4 septembre 1846.
X
5416Pendant que le marin, qui calcule et qui doute,
5417Demande son chemin aux constellations ;
5418Pendant que le berger, l’œil plein de visions,
5419Cherche au milieu des bois son étoile et sa route ;
5420Pendant que l’astronome, inondé de rayons,
5421Pèse un globe à travers des millions de lieues,
5422Moi, je cherche autre chose en ce ciel vaste et pur.
5423Mais que ce saphir sombre est un abîme obscur !
5424On ne peut distinguer, la nuit, les robes bleues
5425Des anges frissonnants qui glissent dans l’azur.
5426Avril 1847.
XI
5427On vit, on parle, on a le ciel et les nuages
5428Sur la tête ; on se plaît aux livres des vieux sages ;
5429On lit Virgile et Dante ; on va joyeusement
5430En voiture publique à quelque endroit charmant,
5431En riant aux éclats de l’auberge et du gîte ;
5432Le regard d’une femme en passant vous agite ;
5433On aime, on est aimé, bonheur qui manque aux rois !
5434On écoute le chant des oiseaux dans les bois ;
5435Le matin, on s’éveille, et toute une famille
5436Vous embrasse, une mère, une sœur, une fille !
5437On déjeune en lisant son journal. Tout le jour
5438On mêle à sa pensée espoir, travail, amour ;
5439La vie arrive avec ses passions troublées ;
5440On jette sa parole aux sombres assemblées ;
5441Devant le but qu’on veut et le sort qui vous prend,
5442On se sent faible et fort, on est petit et grand ;
5443On est flot dans la foule, âme dans la tempête ;
5444Tout vient et passe ; on est en deuil, on est en fête ;
5445On arrive, on recule, on lutte avec effort… –
5446Puis, le vaste et profond silence de la mort !
544711 juillet 1846, en revenant du cimetière.
XII
5448À quoi songeaient les deux cavaliers
5449dans la forêt
5450La nuit était fort noire et la forêt très sombre.
5451Hermann à mes côtés me paraissait une ombre.
5452Nos chevaux galopaient. À la garde de Dieu !
5453Les nuages du ciel ressemblaient à des marbres.
5454Les étoiles volaient dans les branches des arbres
5455Comme un essaim d’oiseaux de feu.
5456Je suis plein de regrets. Brisé par la souffrance,
5457L’esprit profond d’Hermann est vide d’espérance.
5458Je suis plein de regrets. Ô mes amours, dormez !
5459Or, tout en traversant ces solitudes vertes,
5460Hermann me dit : « Je songe aux tombes entr’ouvertes. »
5461Et je lui dis : « Je pense aux tombeaux refermés ! »
5462Lui regarde en avant : je regarde en arrière.
5463Nos chevaux galopaient à travers la clairière ;
5464Le vent nous apportait de lointains angelus ;
5465Il dit : « Je songe à ceux que l’existence afflige,
5466À ceux qui sont, à ceux qui vivent. – Moi », lui dis-je,
5467« Je pense à ceux qui ne sont plus ! »
5468Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines ?
5469Les chênes murmuraient. Que murmuraient les chênes ?
5470Les buissons chuchotaient comme d’anciens amis.
5471Hermann me dit : « Jamais les vivants ne sommeillent.
5472En ce moment, des yeux pleurent, d’autres yeux veillent. »
5473Et je lui dis : « Hélas ! d’autres sont endormis ! »
5474Hermann reprit alors : « Le malheur, c’est la vie.
5475Les morts ne souffrent plus. Ils sont heureux ! j’envie
5476Leur fosse où l’herbe pousse, où s’effeuillent les bois.
5477Car la nuit les caresse avec ses douces flammes ;
5478Car le ciel rayonnant calme toutes les âmes
5479Dans tous les tombeaux à la fois ! »
5480Et je lui dis : « Tais-toi ! respect au noir mystère !
5481Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre.
5482Les morts, ce sont les cœurs qui t’aimaient autrefois !
5483C’est ton ange expiré ! c’est ton père et ta mère !
5484Ne les attristons point par l’ironie amère.
5485Comme à travers un rêve ils entendent nos voix ! »
5486Octobre 1853.
XIII — Veni, vidi, vixi
5487J’ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs
5488Je marche, sans trouver de bras qui me secourent,
5489Puisque je ris à peine aux enfants qui m’entourent,
5490Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;
5491Puisqu’au printemps, quand Dieu met la nature en fête,
5492J’assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ;
5493Puisque je suis à l’heure où l’homme fuit le jour,
5494Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ;
5495Puisque l’espoir serein dans mon âme est vaincu ;
5496Puisqu’en cette saison des parfums et des roses,
5497Ô ma fille ! j’aspire à l’ombre où tu reposes,
5498Puisque mon cœur est mort, j’ai bien assez vécu.
5499Je n’ai pas refusé ma tâche sur la terre.
5500Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici.
5501J’ai vécu souriant, toujours plus adouci,
5502Debout, mais incliné du côté du mystère.
5503J’ai fait ce que j’ai pu ; j’ai servi, j’ai veillé,
5504Et j’ai vu bien souvent qu’on riait de ma peine.
5505Je me suis étonné d’être un objet de haine,
5506Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.
5507Dans ce bagne terrestre où ne s’ouvre aucune aile,
5508Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,
5509Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,
5510J’ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.
5511Maintenant, mon regard ne s’ouvre qu’à demi ;
5512Je ne me tourne plus même quand on me nomme ;
5513Je suis plein de stupeur et d’ennui, comme un homme
5514Qui se lève avant l’aube et qui n’a pas dormi.
5515Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse,
5516Répondre à l’envieux dont la bouche me nuit.
5517Ô Seigneur ! ouvrez-moi les portes de la nuit,
5518Afin que je m’en aille et que je disparaisse !
5519Avril 1848.
XIV
5520Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
5521Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
5522J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
5523Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
5524Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
5525Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
5526Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
5527Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
5528Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
5529Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
5530Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
5531Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
55323 septembre 1847.
XV — À Villequier
5533Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,
5534Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;
5535Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
5536Et que je puis songer à la beauté des cieux ;
5537Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure
5538Je sors, pâle et vainqueur,
5539Et que je sens la paix de la grande nature
5540Qui m’entre dans le cœur ;
5541Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
5542Ému par ce superbe et tranquille horizon,
5543Examiner en moi les vérités profondes
5544Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;
5545Maintenant, ô mon Dieu ! que j’ai ce calme sombre
5546De pouvoir désormais
5547Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre
5548Elle dort pour jamais ;
5549Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles,
5550Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,
5551Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
5552Je reprends ma raison devant l’immensité ;
5553Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;
5554Je vous porte, apaisé,
5555Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire
5556Que vous avez brisé ;
5557Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes
5558Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !
5559Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,
5560Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent ;
5561Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
5562Ouvre le firmament ;
5563Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme
5564Est le commencement ;
5565Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,
5566Possédez l’infini, le réel, l’absolu ;
5567Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste
5568Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l’a voulu !
5569Je ne résiste plus à tout ce qui m’arrive
5570Par votre volonté.
5571L’âme de deuils en deuils, l’homme de rive en rive,
5572Roule à l’éternité.
5573Nous ne voyons jamais qu’un seul côté des choses ;
5574L’autre plonge en la nuit d’un mystère effrayant.
5575L’homme subit le joug sans connaître les causes.
5576Tout ce qu’il voit est court, inutile et fuyant.
5577Vous faites revenir toujours la solitude
5578Autour de tous ses pas.
5579Vous n’avez pas voulu qu’il eût la certitude
5580Ni la joie ici-bas !
5581Dès qu’il possède un bien, le sort le lui retire.
5582Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,
5583Pour qu’il s’en puisse faire une demeure, et dire :
5584C’est ici ma maison, mon champ et mes amours !
5585Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;
5586Il vieillit sans soutiens.
5587Puisque ces choses sont, c’est qu’il faut qu’elles soient ;
5588J’en conviens, j’en conviens !
5589Le monde est sombre, ô Dieu ! l’immuable harmonie
5590Se compose des pleurs aussi bien que des chants ;
5591L’homme n’est qu’un atome en cette ombre infinie,
5592Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.
5593Je sais que vous avez bien autre chose à faire
5594Que de nous plaindre tous,
5595Et qu’un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
5596Ne vous fait rien, à vous !
5597Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue ;
5598Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;
5599Que la création est une grande roue
5600Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un ;
5601Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
5602Passent sous le ciel bleu ;
5603Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ;
5604Je le sais, ô mon Dieu !
5605Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,
5606Au fond de cet azur immobile et dormant,
5607Peut-être faites-vous des choses inconnues
5608Où la douleur de l’homme entre comme élément.
5609Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre
5610Que des êtres charmants
5611S’en aillent, emportés par le tourbillon sombre
5612Des noirs événements.
5613Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses
5614Que rien ne déconcerte et que rien n’attendrit.
5615Vous ne pouvez avoir de subites clémences
5616Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit !
5617Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme,
5618Et de considérer
5619Qu’humble comme un enfant et doux comme une femme,
5620Je viens vous adorer !
5621Considérez encor que j’avais, dès l’aurore,
5622Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,
5623Expliquant la nature à l’homme qui l’ignore,
5624Éclairant toute chose avec votre clarté ;
5625Que j’avais, affrontant la haine et la colère,
5626Fait ma tâche ici-bas,
5627Que je ne pouvais pas m’attendre à ce salaire,
5628Que je ne pouvais pas
5629Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie,
5630Vous appesantiriez votre bras triomphant,
5631Et que, vous qui voyiez comme j’ai peu de joie,
5632Vous me reprendriez si vite mon enfant !
5633Qu’une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,
5634Que j’ai pu blasphémer,
5635Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette
5636Une pierre à la mer !
5637Considérez qu’on doute, ô mon Dieu ! quand on souffre,
5638Que l’œil qui pleure trop finit par s’aveugler,
5639Qu’un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,
5640Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,
5641Et qu’il ne se peut pas que l’homme, lorsqu’il sombre
5642Dans les afflictions,
5643Ait présente à l’esprit la sérénité sombre
5644Des constellations !
5645Aujourd’hui, moi qui fus faible comme une mère,
5646Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.
5647Je me sens éclairé dans ma douleur amère
5648Par un meilleur regard jeté sur l’univers.
5649Seigneur, je reconnais que l’homme est en délire,
5650S’il ose murmurer ;
5651Je cesse d’accuser, je cesse de maudire,
5652Mais laissez-moi pleurer !
5653Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,
5654Puisque vous avez fait les hommes pour cela !
5655Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
5656Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?
5657Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
5658Le soir, quand tout se tait,
5659Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,
5660Cet ange m’écoutait !
5661Hélas ! vers le passé tournant un œil d’envie,
5662Sans que rien ici-bas puisse m’en consoler,
5663Je regarde toujours ce moment de ma vie
5664Où je l’ai vue ouvrir son aile et s’envoler !
5665Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure,
5666L’instant, pleurs superflus !
5667Où je criai : L’enfant que j’avais tout à l’heure,
5668Quoi donc ! je ne l’ai plus !
5669Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,
5670Ô mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné !
5671L’angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,
5672Et mon cœur est soumis, mais n’est pas résigné.
5673Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame,
5674Mortels sujets aux pleurs,
5675Il nous est malaisé de retirer notre âme
5676De ces grandes douleurs.
5677Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,
5678Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin,
5679Au milieu des ennuis, des peines, des misères,
5680Et de l’ombre que fait sur nous notre destin,
5681Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
5682Petit être joyeux,
5683Si beau, qu’on a cru voir s’ouvrir à son entrée
5684Une porte des cieux ;
5685Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même
5686Croître la grâce aimable et la douce raison,
5687Lorsqu’on a reconnu que cet enfant qu’on aime
5688Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,
5689Que c’est la seule joie ici-bas qui persiste
5690De tout ce qu’on rêva,
5691Considérez que c’est une chose bien triste
5692De le voir qui s’en va !
5693Villequier, 4 septembre 1847.
XVI — Mors
5694Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ.
5695Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant,
5696Noir squelette laissant passer le crépuscule.
5697Dans l’ombre où l’on dirait que tout tremble et recule,
5698L’homme suivait des yeux les lueurs de la faulx.
5699Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux
5700Tombaient ; elle changeait en désert Babylone,
5701Le trône en échafaud et l’échafaud en trône,
5702Les roses en fumier, les enfants en oiseaux,
5703L’or en cendre, et les yeux des mères en ruisseaux.
5704Et les femmes criaient : – Rends-nous ce petit être.
5705Pour le faire mourir, pourquoi l’avoir fait naître ? –
5706Ce n’était qu’un sanglot sur terre, en haut, en bas ;
5707Des mains aux doigts osseux sortaient des noirs grabats ;
5708Un vent froid bruissait dans les linceuls sans nombre ;
5709Les peuples éperdus semblaient sous la faulx sombre
5710Un troupeau frissonnant qui dans l’ombre s’enfuit ;
5711Tout était sous ses pieds deuil, épouvante et nuit.
5712Derrière elle, le front baigné de douces flammes,
5713Un ange souriant portait la gerbe d’âmes.
5714Mars 1854.
XVII — Charles Vacquerie
5715Il ne sera pas dit que ce jeune homme, ô deuil !
5716Se sera de ses mains ouvert l’affreux cercueil
5717Où séjourne l’ombre abhorrée,
5718Hélas ! et qu’il aura lui-même dans la mort
5719De ses jours généreux, encor pleins jusqu’au bord,
5720Renversé la coupe dorée,
5721Et que sa mère, pâle et perdant la raison,
5722Aura vu rapporter au seuil de sa maison,
5723Sous un suaire aux plis funèbres,
5724Ce fils, naguère encor pareil au jour qui naît,
5725Maintenant blême et froid, tel que la mort venait
5726De le faire pour les ténèbres ;
5727Il ne sera pas dit qu’il sera mort ainsi,
5728Qu’il aura, cœur profond et par l’amour saisi,
5729Donné sa vie à ma colombe,
5730Et qu’il l’aura suivie au lieu morne et voilé,
5731Sans que la voix du père à genoux ait parlé
5732À cette âme dans cette tombe !
5733En présence de tant d’amour et de vertu,
5734Il ne sera pas dit que je me serai tu,
5735Moi qu’attendent les maux sans nombre !
5736Que je n’aurai point mis sur sa bière un flambeau,
5737Et que je n’aurai pas devant son noir tombeau
5738Fait asseoir une strophe sombre !
5739N’ayant pu la sauver, il a voulu mourir.
5740Sois béni, toi qui, jeune, à l’âge où vient s’offrir
5741L’espérance joyeuse encore,
5742Pouvant rester, survivre, épuiser tes printemps,
5743Ayant devant les yeux l’azur de tes vingt ans
5744Et le sourire de l’aurore,
5745À tout ce que promet la jeunesse, aux plaisirs,
5746Aux nouvelles amours, aux oublieux désirs
5747Par qui toute peine est bannie,
5748À l’avenir, trésor des jours à peine éclos,
5749À la vie, au soleil, préféras sous les flots
5750L’étreinte de cette agonie !
5751Oh ! quelle sombre joie à cet être charmant
5752De se voir embrassée au suprême moment,
5753Par ton doux désespoir fidèle !
5754La pauvre âme a souri dans l’angoisse, en sentant
5755À travers l’eau sinistre et l’effroyable instant
5756Que tu t’en venais avec elle !
5757Leurs âmes se parlaient sous les vagues rumeurs.
5758– Que fais-tu ? disait-elle. – Et lui, disait : – Tu meurs ;
5759Il faut bien aussi que je meure ! –
5760Et, les bras enlacés, doux couple frissonnant,
5761Ils se sont en allés dans l’ombre ; et, maintenant,
5762On entend le fleuve qui pleure.
5763Puisque tu fus si grand, puisque tu fus si doux
5764Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, époux,
5765Qu’à jamais l’aube en ta nuit brille !
5766Aie à jamais sur toi l’ombre de Dieu penché !
5767Sois béni sous la pierre où te voilà couché !
5768Dors, mon fils, auprès de ma fille !
5769Sois béni ! que la brise et que l’oiseau des bois,
5770Passants mystérieux, de leur plus douce voix
5771Te parlent dans ta maison sombre !
5772Que la source te pleure avec sa goutte d’eau !
5773Que le frais liseron se glisse en ton tombeau
5774Comme une caresse de l’ombre !
5775Oh ! s’immoler, sortir avec l’ange qui sort,
5776Suivre ce qu’on aima dans l’horreur de la mort,
5777Dans le sépulcre ou sur les claies,
5778Donner ses jours, son sang et ses illusions !… –
5779Jésus baise en pleurant ces saintes actions
5780Avec les lèvres de ses plaies.
5781Rien n’égale ici-bas, rien n’atteint sous les cieux
5782Ces héros, doucement saignants et radieux,
5783Amour, qui n’ont que toi pour règle ;
5784Le génie à l’œil fixe, au vaste élan vainqueur,
5785Lui-même est dépassé par ces essors du cœur ;
5786L’ange vole plus haut que l’aigle.
5787Dors ! – Ô mes douloureux et sombres bien-aimés !
5788Dormez le chaste hymen du sépulcre ! dormez !
5789Dormez au bruit du flot qui gronde,
5790Tandis que l’homme souffre, et que le vent lointain
5791Chasse les noirs vivants à travers le destin,
5792Et les marins à travers l’onde !
5793Ou plutôt, car la mort n’est pas un lourd sommeil,
5794Envolez-vous tous deux dans l’abîme vermeil,
5795Dans les profonds gouffres de joie,
5796Où le juste qui meurt semble un soleil levant,
5797Où la morte au front pâle est comme un lys vivant,
5798Où l’ange frissonnant flamboie !
5799Fuyez, mes doux oiseaux ! évadez-vous tous deux
5800Loin de notre nuit froide et loin du mal hideux !
5801Franchissez l’éther d’un coup d’aile !
5802Volez loin de ce monde, âpre hiver sans clarté,
5803Vers cette radieuse et bleue éternité,
5804Dont l’âme humaine est l’hirondelle !
5805Ô chers êtres absents, on ne vous verra plus
5806Marcher au vert penchant des coteaux chevelus,
5807Disant tout bas de douces choses !
5808Dans le mois des chansons, des nids et des lilas,
5809Vous n’irez plus semant des sourires, hélas !
5810Vous n’irez plus cueillant des roses !
5811On ne vous verra plus, dans ces sentiers joyeux,
5812Errer, et, comme si vous évitiez les yeux
5813De l’horizon vaste et superbe,
5814Chercher l’obscur asile et le taillis profond
5815Où passent des rayons qui tremblent et qui font
5816Des taches de soleil sur l’herbe !
5817Villequier, Caudebec, et tous ces frais vallons,
5818Ne vous entendront plus vous écrier : « Allons,
5819Le vent est bon, la Seine est belle ! »
5820Comme ces lieux charmants vont être pleins d’ennui !
5821Les hardis goélands ne diront plus : C’est lui !
5822Les fleurs ne diront plus : C’est elle !
5823Dieu, qui ferme la vie et rouvre l’idéal,
5824Fait flotter à jamais votre lit nuptial
5825Sous le grand dôme aux clairs pilastres ;
5826En vous prenant la terre, il vous prit les douleurs ;
5827Ce père souriant, pour les champs pleins de fleurs,
5828Vous donne les cieux remplis d’astres !
5829Allez des esprits purs accroître la tribu.
5830De cette coupe amère où vous n’avez pas bu,
5831Hélas ! nous viderons le reste.
5832Pendant que nous pleurons, de sanglots abreuvés,
5833Vous, heureux, enivrés de vous-mêmes, vivez
5834Dans l’éblouissement céleste !
5835Vivez ! aimez ! ayez les bonheurs infinis.
5836Oh ! les anges pensifs, bénissant et bénis,
5837Savent seuls, sous les sacrés voiles,
5838Ce qu’il entre d’extase, et d’ombre, et de ciel bleu,
5839Dans l’éternel baiser de deux âmes que Dieu
5840Tout à coup change en deux étoiles !
5841Jersey, 4 septembre 1852.
LIVRE CINQUIÈME — EN MARCHE
I — À Aug. V.
5842Et toi, son frère, sois le frère de mes fils.
5843Cœur fier, qui du destin relèves les défis,
5844Suis à côté de moi la voie inexorable.
5845Que ta mère au front gris soit ma sœur vénérable !
5846Ton frère dort couché dans le sépulcre noir ;
5847Nous, dans la nuit du sort, dans l’ombre du devoir,
5848Marchons à la clarté qui sort de cette pierre.
5849Qu’il dorme, voyant l’aube à travers sa paupière !
5850Un jour, quand on lira nos temps mystérieux,
5851Les songeurs attendris promèneront leurs yeux
5852De toi, le dévouement, à lui, le sacrifice.
5853Nous habitons du sphinx le lugubre édifice ;
5854Nous sommes, cœurs liés au morne piédestal,
5855Tous la fatale énigme et tous le mot fatal.
5856Ah ! famille ! ah ! douleur ! ô sœur ! ô mère ! ô veuve !
5857Ô sombres lieux, qu’emplit le murmure du fleuve !
5858Chaste tombe jumelle au pied du coteau vert !
5859Poëte, quand mon sort s’est brusquement ouvert,
5860Tu n’as pas reculé devant les noires portes,
5861Et, sans pâlir, avec le flambeau que tu portes,
5862Tes chants, ton avenir que l’absence interrompt,
5863Et le frémissement lumineux de ton front,
5864Trouvant la chute belle et le malheur propice,
5865Calme, tu t’es jeté dans le grand précipice !
5866Hélas ! c’est par les deuils que nous nous enchaînons.
5867Ô frères, que vos noms soient mêlés à nos noms !
5868Dieu vous fait des rayons de toutes nos ténèbres.
5869Car vous êtes entrés sous nos voûtes funèbres ;
5870Car vous avez été tous deux vaillants et doux ;
5871Car vous avez tous deux, vous rapprochant de nous
5872À l’heure où vers nos fronts roulait le gouffre d’ombre,
5873Accepté notre sort dans ce qu’il a de sombre,
5874Et suivi, dédaignant l’abîme et le péril,
5875Lui, la fille au tombeau, toi, le père à l’exil !
5876Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.
II — Au fils d’un poëte
5877Enfant, laisse aux mers inquiètes
5878Le naufragé, tribun ou roi ;
5879Laisse s’en aller les poëtes !
5880La poésie est près de toi.
5881Elle t’échauffe, elle t’inspire,
5882Ô cher enfant, doux alcyon,
5883Car ta mère en est le sourire,
5884Et ton père en est le rayon.
5885Les yeux en pleurs, tu me demandes
5886Où je vais, et pourquoi je pars.
5887Je n’en sais rien ; les mers sont grandes ;
5888L’exil s’ouvre de toutes parts.
5889Ce que Dieu nous donne, il nous l’ôte.
5890Adieu, patrie ! adieu, Sion !
5891Le proscrit n’est pas même un hôte,
5892Enfant, c’est une vision.
5893Il entre, il s’assied, puis se lève,
5894Reprend son bâton et s’en va.
5895Sa vie erre de grève en grève
5896Sous le souffle de Jéhovah.
5897Il fuit sur les vagues profondes,
5898Sans repos, toujours en avant.
5899Qu’importe ce qu’en font les ondes !
5900Qu’importe ce qu’en fait le vent !
5901Garde, enfant, dans ta jeune tête
5902Ce souvenir mystérieux,
5903Tu l’as vu dans une tempête
5904Passer comme l’éclair des cieux.
5905Son âme aux chocs habituée
5906Traversait l’orage et le bruit.
5907D’où sortait-il ? De la nuée.
5908Où s’enfonçait-il ? Dans la nuit.
5909Bruxelles, juillet 1852.
III — Écrit en 1846
5910« … Je vous ai vu enfant, monsieur, chez votre respectable
5911mère, et nous sommes même un peu parents, je crois. J’ai applaudi à vos premières odes, la Vendée, Louis XVII… Dès 1827,
5912dans votre ode dite À la colonne, vous désertiez les saines doctrines, vous abjuriez la légitimité ; la faction libérale battait des
5913mains à votre apostasie. J’en gémissais… Vous êtes aujourd’hui,
5914monsieur, en démagogie pure, en plein jacobinisme. Votre discours d’anarchiste sur les affaires de Galicie est plus digne du
5915tréteau d’une Convention que de la tribune d’une chambre des
5916pairs. Vous en êtes à la carmagnole… Vous vous perdez, je vous
5917le dis. Quelle est donc votre ambition ? Depuis ces beaux jours
5918de votre adolescence monarchique, qu’avez-vous fait ? où allez-vous ?… »
5919(Le marquis du C. d’E… – Lettre à Victor Hugo, Paris,
59201846.)
5921I
5922Marquis, je m’en souviens, vous veniez chez ma mère.
5923Vous me faisiez parfois réciter ma grammaire ;
5924Vous m’apportiez toujours quelque bonbon exquis ;
5925Et nous étions cousins quand on était marquis.
5926Vous étiez vieux, j’étais enfant ; contre vos jambes
5927Vous me preniez, et puis, entre deux dithyrambes
5928En l’honneur de Coblentz et des rois, vous contiez
5929Quelque histoire de loups, de peuples châtiés,
5930D’ogres, de jacobins, authentique et formelle,
5931Que j’avalais avec vos bonbons, pêle-mêle,
5932Et que je dévorais de fort bon appétit
5933Quand j’étais royaliste et quand j’étais petit.
5934J’étais un doux enfant, le grain d’honnête homme.
5935Quand, plein d’illusions, crédule, simple, en somme,
5936Droit et pur, mes deux yeux sur l’idéal ouverts,
5937Je bégayais, songeur naïf, mes premiers vers,
5938Marquis, vous leur trouviez un arrière-goût fauve,
5939Les Grâces vous ayant nourri dans leur alcôve ;
5940Mais vous disiez : « Pas mal ! bien ! c’est quelqu’un qui
5941naît ! »
5942Et, souvenir sacré ! ma mère rayonnait.
5943Je me rappelle encor de quel accent ma mère
5944Vous disait : « Bonjour. » Aube ! avril ! joie éphémère !
5945Où donc est ce sourire ? où donc est cette voix ?
5946Vous fuyez donc ainsi que les feuilles des bois,
5947Ô baisers d’une mère ! aujourd’hui, mon front sombre,
5948Le même front, est là, pensif, avec de l’ombre,
5949Et les baisers de moins et les rides de plus !
5950Vous aviez de l’esprit, marquis. Flux et reflux,
5951Heur, malheur, vous avaient laissé l’âme assez nette ;
5952Riche, pauvre, écuyer de Marie-Antoinette,
5953Émigré, vous aviez, dans ce temps incertain,
5954Bien supporté le chaud et le froid du destin.
5955Vous haïssiez Rousseau, mais vous aimiez Voltaire.
5956Pigault-Lebrun allait à votre goût austère,
5957Mais Diderot était digne du pilori.
5958Vous détestiez, c’est vrai, madame Dubarry,
5959Tout en divinisant Gabrielle d’Estrée.
5960Pas plus que Sévigné, la marquise lettrée,
5961Ne s’étonnait de voir, douce femme rêvant,
5962Blêmir au clair de lune et trembler dans le vent,
5963Aux arbres du chemin, parmi les feuilles jaunes,
5964Les paysans pendus par ce bon duc de Chaulnes,
5965Vous ne preniez souci des manants qu’on abat
5966Par la force, et du pauvre écrasé sous le bât.
5967Avant quatre-vingt-neuf, galant incendiaire,
5968Vous portiez votre épée en quart de civadière ;
5969La poudre blanchissait votre dos de velours ;
5970Vous marchiez sur le peuple à pas légers – et lourds.
5971Quoique les vieux abus n’eussent rien qui vous blesse,
5972Jeune, vous aviez eu, vous, toute la noblesse,
5973Montmorency, Choiseul, Noaille, esprits charmants,
5974Avec la royauté des querelles d’amants ;
5975Brouilles, roucoulements ; Bérénice avec Tite.
5976La Révolution vous plut toute petite ;
5977Vous emboîtiez le pas derrière Talleyrand ;
5978Le monstre vous sembla d’abord fort transparent,
5979Et vous l’aviez tenu sur les fonts de baptême.
5980Joyeux, vous aviez dit au nouveau-né : Je t’aime !
5981Ligue ou Fronde, remède au déficit, protêt,
5982Vous ne saviez pas trop au fond ce que c’était ;
5983Mais vous battiez des mains gaîment, quand Lafayette
5984Fit à Léviathan sa première layette.
5985Plus tard, la peur vous prit quand surgit le flambeau.
5986Vous vîtes la beauté du tigre Mirabeau.
5987Vous nous disiez, le soir, près du feu qui pétille,
5988Paris de sa poitrine arrachant la Bastille,
5989Le faubourg Saint-Antoine accourant en sabots,
5990Et ce grand peuple, ainsi qu’un spectre des tombeaux,
5991Sortant, tout effaré, de son antique opprobre,
5992Et le vingt juin, le dix août, le six octobre,
5993Et vous nous récitiez les quatrains que Boufflers
5994Mêlait en souriant à ces blêmes éclairs.
5995Car vous étiez de ceux qui, d’abord, ne comprirent
5996Ni le flot, ni la nuit, ni la France, et qui rirent ;
5997Qui prenaient tout cela pour des jeux innocents ;
5998Qui, dans l’amas plaintif des siècles rugissants
5999Et des hommes hagards, ne voyaient qu’une meute ;
6000Qui, légers, à la foule, à la faim, à l’émeute,
6001Donnaient à deviner l’énigme du salon ;
6002Et qui, quand le ciel noir s’emplissait d’aquilon,
6003Quand, accroupie au seuil du mystère insondable,
6004La Révolution se dressait formidable,
6005Sceptiques, sans voir l’ongle et l’œil fauve qui luit,
6006Distinguant mal sa face étrange dans la nuit,
6007Presque prêts à railler l’obscurité difforme,
6008Jouaient à la charade avec le sphinx énorme.
6009Vous nous disiez : « Quel deuil ! les gueux, les mécontents,
6010« Ont fait rage ; on n’a pas su s’arrêter à temps.
6011« Une transaction eût tout sauvé peut-être.
6012« Ne peut-on être libre et le roi rester maître ?
6013« Le peuple conservant le trône eût été grand. »
6014Puis vous deveniez triste et morne ; et, murmurant :
6015« Les plus sages n’ont pu sauver ce bon vieux trône.
6016« Tout est mort ; ces grands rois, ce Paris Babylone,
6017« Montespan et Marly, Maintenon et Saint-Cyr ! »
6018Vous pleuriez. – Et, grand Dieu ! pouvaient-ils réussir,
6019Ces hommes qui voulaient, combinant vingt régimes,
6020La loi qui nous froissa, l’abus dont nous rougîmes,
6021Vieux codes, vieilles mœurs, droit divin, nation,
6022Chausser de royauté la Révolution ?
6023La patte du lion creva cette pantoufle !
6024II
6025Puis vous m’avez perdu de vue ; un vent qui souffle
6026Disperse nos destins, nos jours, notre raison,
6027Nos cœurs, aux quatre coins du livide horizon ;
6028Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière.
6029La seconde âme en nous se greffe à la première ;
6030Toujours la même tige avec une autre fleur.
6031J’ai connu le combat, le labeur, la douleur,
6032Les faux amis, ces nœuds qui deviennent couleuvres ;
6033J’ai porté deuils sur deuils ; j’ai mis œuvres sur œuvres ;
6034Vous ayant oublié, je ne le cache pas,
6035Marquis ; soudain j’entends dans ma maison un pas,
6036C’est le vôtre, et j’entends une voix, c’est la vôtre,
6037Qui m’appelle apostat, moi qui me crus apôtre !
6038Oui, c’est bien vous ; ayant peur jusqu’à la fureur,
6039Fronsac vieux, le marquis happé par la Terreur,
6040Haranguant à mi-corps dans l’hydre qui l’avale.
6041L’âge ayant entre nous conservé l’intervalle
6042Qui fait que l’homme reste enfant pour le vieillard,
6043Ne me voyant d’ailleurs qu’à travers un brouillard,
6044Vous criez, l’œil hagard et vous fâchant tout rouge :
6045« Ah ! çà ! qu’est-ce que c’est que ce brigand ? Il bouge ! »
6046Et du poing, non du doigt, vous montrez vos aïeux ;
6047Et vous me rappelez ma mère, furieux.
6048– Je vous baise, ô pieds froids de ma mère endormie !
6049Et, vous exclamant : « Honte ! anarchie ! infamie !
6050« Siècle effroyable où nul ne veut se tenir coi ! »
6051Me demandant comment, me demandant pourquoi,
6052Remuant tous les morts qui gisent sous la pierre,
6053Citant Lambesc, Marat, Charette et Robespierre,
6054Vous me dites d’un ton qui n’a plus rien d’urbain :
6055« Ce gueux est libéral ! ce montre est jacobin !
6056« Sa voix à des chansons de carrefour s’éraille.
6057« Pourquoi regardes-tu par-dessus la muraille ?
6058« Où vas-tu ? d’où viens-tu ? qui te rend si hardi ?
6059« Depuis qu’on ne t’a vu, qu’as-tu fait ? »
6060J’ai grandi.
6061Quoi ! parce que je suis né dans un groupe d’hommes
6062Qui ne voyaient qu’enfers, Gomorrhes et Sodomes,
6063Hors des anciennes mœurs et des antiques fois ;
6064Quoi ! parce que ma mère, en Vendée autrefois,
6065Sauva dans un seul jour la vie à douze prêtres ;
6066Parce qu’enfant sorti de l’ombre des ancêtres,
6067Je n’ai su tout d’abord que ce qu’ils m’ont appris,
6068Qu’oiseau dans le passé comme en un filet pris,
6069Avant de m’échapper à travers le bocage,
6070J’ai dû laisser pousser mes plumes dans ma cage ;
6071Parce que j’ai pleuré, – j’en pleure encor, qui sait ? –
6072Sur ce pauvre petit nommé Louis Dix-Sept ;
6073Parce qu’adolescent, âme à faux jour guidée,
6074J’ai trop peu vu la France et trop vu la Vendée ;
6075Parce que j’ai loué l’héroïsme breton,
6076Chouan et non Marceau, Stofflet et non Danton,
6077Que les grands paysans m’ont caché les grands hommes,
6078Et que j’ai fort mal lu, d’abord, l’ère où nous sommes,
6079Parce que j’ai vagi des chants de royauté,
6080Suis-je à toujours rivé dans l’imbécillité ?
6081Dois-je crier : Arrière ! à mon siècle ; – à l’idée :
6082Non ! – à la vérité : Va-t’en, dévergondée ! –
6083L’arbre doit-il pour moi n’être qu’un goupillon ?
6084Au sein de la nature, immense tourbillon,
6085Dois-je vivre, portant l’ignorance en écharpe,
6086Cloîtré dans Loriquet et muré dans Laharpe ?
6087Dois-je exister sans être et regarder sans voir ?
6088Et faut-il qu’à jamais pour moi, quand vient le soir,
6089Au lieu de s’étoiler, le ciel se fleurdelise ?
6090III
6091Car le roi masque Dieu même dans son église,
6092L’azur,
6093IV
6094Écoutez-moi. J’ai vécu ; j’ai songé.
6095La vie en larmes m’a doucement corrigé.
6096Vous teniez mon berceau dans vos mains, et vous fîtes
6097Ma pensée et ma tête en vos rêves confites.
6098Hélas ! j’étais la roue et vous étiez l’essieu.
6099Sur la vérité sainte, et la justice, et Dieu,
6100Sur toutes les clartés que la raison nous donne,
6101Par vous, par vos pareils, – et je vous le pardonne,
6102Marquis, – j’avais été tout de travers placé.
6103J’étais en porte-à-faux, je me suis redressé.
6104La pensée est le droit sévère de la vie.
6105Dieu prend par la main l’homme enfant, et le convie
6106À la classe qu’au fond des champs, au sein des bois,
6107Il fait dans l’ombre à tous les êtres à la fois.
6108J’ai pensé. J’ai rêvé près des flots, dans les herbes,
6109Et les premiers courroux de mes odes imberbes
6110Sont d’eux-même en marchant tombés derrière moi.
6111La nature devint ma joie et mon effroi ;
6112Oui, dans le même temps où vous faussiez ma lyre,
6113Marquis, je m’échappais et j’apprenais à lire
6114Dans cet hiéroglyphe énorme : l’univers.
6115Oui, j’allais feuilleter les champs tout grands ouverts ;
6116Tout enfant, j’essayais d’épeler cette bible
6117Où se mêle, éperdu, le charmant au terrible ;
6118Livre écrit dans l’azur, sur l’onde et le chemin,
6119Avec la fleur, le vent, l’étoile ; et qu’en sa main
6120Tient la création au regard de statue ;
6121Prodigieux poëme où la foudre accentue
6122La nuit, où l’océan souligne l’infini.
6123Aux champs, entre les bras du grand chêne béni,
6124J’étais plus fort, j’étais plus doux, j’étais plus libre ;
6125Je me mettais avec le monde en équilibre ;
6126Je tâchais de savoir, tremblant, pâle, ébloui,
6127Si c’est Non que dit l’ombre à l’astre qui dit Oui ;
6128Je cherchais à saisir le sens des phrases sombres
6129Qu’écrivaient sous mes yeux les formes et les nombres ;
6130J’ai vu partout grandeur, vie, amour, liberté ;
6131Et j’ai dit : – Texte : Dieu ; contre-sens : royauté. –
6132La nature est un drame avec des personnages :
6133J’y vivais ; j’écoutais, comme des témoignages,
6134L’oiseau, le lys, l’eau vive et la nuit qui tombait.
6135Puis je me suis penché sur l’homme, autre alphabet.
6136Le mal m’est apparu, puissant, joyeux, robuste,
6137Triomphant ; je n’avais qu’une soif : être juste ;
6138Comme on arrête un gueux volant sur le chemin,
6139Justicier indigné, j’ai pris le cœur humain
6140Au collet, et j’ai dit : Pourquoi le fiel, l’envie,
6141La haine ? Et j’ai vidé les poches de la vie.
6142Je n’ai trouvé dedans que deuil, misère, ennui.
6143J’ai vu le loup mangeant l’agneau, dire : Il m’a nui !
6144Le vrai boitant ; l’erreur haute de cent coudées ;
6145Tous les cailloux jetés à toutes les idées.
6146Hélas ! j’ai vu la nuit reine, et, de fers chargés,
6147Christ, Socrate, Jean Huss, Colomb ; les préjugés
6148Sont pareils aux buissons que dans la solitude
6149On brise pour passer : toute la multitude
6150Se redresse et vous mord pendant qu’on en courbe un.
6151Ah ! malheur à l’apôtre et malheur au tribun !
6152On avait eu bien soin de me cacher l’histoire ;
6153J’ai lu ; j’ai comparé l’aube avec la nuit noire
6154Et les quatre-vingt-treize aux Saint-Barthélemy ;
6155Car ce quatre-vingt-treize où vous avez frémi,
6156Qui dut être, et que rien ne peut plus faire éclore,
6157C’est la lueur de sang qui se mêle à l’aurore.
6158Les Révolutions, qui viennent tout venger,
6159Font un bien éternel dans leur mal passager.
6160Les Révolutions ne sont que la formule
6161De l’horreur qui, pendant vingt règnes s’accumule.
6162Quand la souffrance a pris de lugubres ampleurs ;
6163Quand les maîtres longtemps ont fait, sur l’homme en pleurs,
6164Tourner le Bas-Empire avec le Moyen Age,
6165Du midi dans le nord formidable engrenage ;
6166Quand l’histoire n’est plus qu’un tas noir de tombeaux,
6167De Crécys, de Rosbachs, becquetés des corbeaux ;
6168Quand le pied des méchants règne et courbe la tête
6169Du pauvre partageant dans l’auge avec la bête ;
6170Lorsqu’on voit aux deux bouts de l’affreuse Babel
6171Louis Onze et Tristan, Louis Quinze et Lebel ;
6172Quand le harem est prince et l’échafaud ministre ;
6173Quand toute chair gémit ; quand la lune sinistre
6174Trouve qu’assez longtemps l’herbe humaine a fléchi,
6175Et qu’assez d’ossements aux gibets ont blanchi ;
6176Quand le sang de Jésus tombe en vain, goutte à goutte,
6177Depuis dix-huit cents ans, dans l’ombre qui l’écoute ;
6178Quand l’ignorance a même aveuglé l’avenir ;
6179Quand, ne pouvant plus rien saisir et rien tenir,
6180L’espérance n’est plus que le tronçon de l’homme ;
6181Quand partout le supplice à la fois se consomme,
6182Quand la guerre est partout, quand la haine est partout,
6183Alors, subitement, un jour, debout, debout !
6184Les réclamations de l’ombre misérable,
6185La géante douleur, spectre incommensurable,
6186Sortent du gouffre ; un cri s’entend sur les hauteurs ;
6187Les mondes sociaux heurtent leurs équateurs ;
6188Tout le bagne effrayant des parias se lève ;
6189Et l’on entend sonner les fouets, les fers, le glaive,
6190Le meurtre, le sanglot, la faim, le hurlement,
6191Tout le bruit du passé, dans ce déchaînement !
6192Dieu dit au peuple : Va ! l’ardent tocsin qui râle,
6193Secoue avec sa corde obscure et sépulcrale
6194L’église et son clocher, le Louvre et son beffroi ;
6195Luther brise le pape et Mirabeau le roi !
6196Tout est dit. C’est ainsi que les vieux mondes croulent.
6197Oh ! l’heure vient toujours ! des flots sourds au loin roulent.
6198À travers les rumeurs, les cadavres, les deuils,
6199L’écume, et les sommets qui deviennent écueils,
6200Les siècles devant eux poussent, désespérées,
6201Les Révolutions, monstrueuses marées,
6202Océans faits des pleurs de tout le genre humain.
6203V
6204Ce sont les rois qui font les gouffres ; mais la main
6205Qui sema, ne veut pas accepter la récolte ;
6206Le fer dit que le sang qui jaillit, se révolte.
6207Voilà ce que m’apprit l’histoire. Oui, c’est cruel,
6208Ma raison a tué mon royalisme en duel.
6209Me voici jacobin. Que veut-on que j’y fasse ?
6210Le revers du louis dont vous aimez la face,
6211M’a fait peur. En allant librement devant moi,
6212En marchant, je le sais, j’afflige votre foi,
6213Votre religion, votre cause éternelle,
6214Vos dogmes, vos aïeux, vos dieux, votre flanelle,
6215Et dans vos bons vieux os, faits d’immobilité,
6216Le rhumatisme antique appelé royauté.
6217Je n’y puis rien. Malgré menins et majordomes,
6218Je ne crois plus aux rois propriétaires d’hommes ;
6219N’y croyant plus, je fais mon devoir, je le dis.
6220Marc-Aurèle écrivait : « Je me trompai jadis ;
6221« Mais je ne laisse pas, allant au juste, au sage,
6222« Mes erreurs d’autrefois me barrer le passage. »
6223Je ne suis qu’un atome, et je fais comme lui ;
6224Marquis, depuis vingt ans, je n’ai, comme aujourd’hui,
6225Qu’une idée en l’esprit : servir la cause humaine.
6226La vie est une cour d’assises ; on amène
6227Les faibles à la barre accouplés aux pervers.
6228J’ai, dans le livre, avec le drame, en prose, en vers,
6229Plaidé pour les petits et pour les misérables ;
6230Suppliant les heureux et les inexorables ;
6231J’ai réhabilité le bouffon, l’histrion,
6232Tous les damnés humains, Triboulet, Marion,
6233Le laquais, le forçat et la prostituée ;
6234Et j’ai collé ma bouche à toute âme tuée,
6235Comme font les enfants, anges aux cheveux d’or,
6236Sur la mouche qui meurt, pour qu’elle vole encor.
6237Je me suis incliné sur tout ce qui chancelle,
6238Tendre, et j’ai demandé la grâce universelle ;
6239Et, comme j’irritais beaucoup de gens ainsi,
6240Tandis qu’en bas peut-être on me disait : Merci,
6241J’ai recueilli souvent, passant dans les nuées,
6242L’applaudissement fauve et sombre des huées ;
6243J’ai réclamé des droits pour la femme et l’enfant ;
6244J’ai tâché d’éclairer l’homme en le réchauffant ;
6245J’allais criant : Science ! écriture ! parole !
6246Je voulais résorber le bagne par l’école ;
6247Les coupables pour moi n’étaient que des témoins.
6248Rêvant tous les progrès, je voyais luire moins
6249Que le front de Paris la tiare de Rome.
6250J’ai vu l’esprit humain libre, et le cœur de l’homme
6251Esclave ; et j’ai voulu l’affranchir à son tour,
6252Et j’ai tâché de mettre en liberté l’amour.
6253Enfin, j’ai fait la guerre à la Grève homicide,
6254J’ai combattu la mort, comme l’antique Alcide ;
6255Et me voilà ; marchant toujours, ayant conquis,
6256Perdu, lutté, souffert. – Encore un mot, marquis,
6257Puisque nous sommes là causant entre deux portes.
6258On peut être appelé renégat de deux sortes :
6259En se faisant païen, en se faisant chrétien.
6260L’erreur est d’un aimable et galant entretien.
6261Qu’on la quitte, elle met les deux poings sur sa hanche.
6262La vérité, si douce aux bons, mais rude et franche,
6263Quand pour l’or, le pouvoir, la pourpre qu’on revêt,
6264On la trahit, devient le spectre du chevet.
6265L’une est la harengère, et l’autre est l’euménide.
6266Et ne nous fâchons point. Bonjour, Epiménide.
6267Le passé ne veut pas s’en aller. Il revient
6268Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient,
6269Use à tout ressaisir ses ongles noirs ; fait rage ;
6270Il gonfle son vieux flot, souffle son vieil orage,
6271Vomit sa vieille nuit, crie : À bas ! crie : À mort !
6272Pleure, tonne, tempête, éclate, hurle, mord.
6273L’avenir souriant lui dit : Passe, bonhomme.
6274L’immense renégat d’Hier, marquis, se nomme
6275Demain ; mai tourne bride et plante là l’hiver ;
6276Qu’est-ce qu’un papillon ? le déserteur du ver ;
6277Falstaff se range ? il est l’apostat des ribotes ;
6278Mes pieds, ces renégats, quittent mes vieilles bottes ;
6279Ah ! le doux renégat des haines, c’est l’amour.
6280À l’heure où, débordant d’incendie et de jour,
6281Splendide, il s’évada de leurs cachots funèbres,
6282Le soleil frémissant renia les ténèbres.
6283Ô marquis peu semblable aux anciens barons loups,
6284Ô Français renégat du Celte, embrassons-nous.
6285Vous voyez bien, marquis, que vous aviez trop d’ire.
6286VI
6287Rien, au fond de mon cœur, puisqu’il faut le redire,
6288Non, rien n’a varié ; je suis toujours celui
6289Qui va droit au devoir, dès que l’honnête a lui,
6290Qui, comme Job, frissonne aux vents, fragile arbuste,
6291Mais veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.
6292Je suis cet homme-là, je suis cet enfant-là.
6293Seulement, un matin, mon esprit s’envola,
6294Je vis l’espace large et pur qui nous réclame ;
6295L’horizon a changé, marquis, mais non pas l’âme.
6296Rien au dedans de moi, mais tout autour de moi.
6297L’histoire m’apparut, et je compris la loi
6298Des générations, cherchant Dieu, portant l’arche,
6299Et montant l’escalier immense marche à marche.
6300Je restai le même œil, voyant un autre ciel.
6301Est-ce ma faute, à moi, si l’azur éternel
6302Est plus grand et plus bleu qu’un plafond de Versailles ?
6303Est-ce ma faute, à moi, mon Dieu, si tu tressailles
6304Dans mon cœur frémissant, à ce cri : Liberté !
6305L’œil de cet homme a plus d’aurore et de clarté,
6306Tant pis ! prenez-vous-en à l’aube solennelle.
6307C’est la faute au soleil et non à la prunelle.
6308Vous dites : Où vas-tu ? Je l’ignore ; et j’y vais.
6309Quand le chemin est droit, jamais il n’est mauvais.
6310J’ai devant moi le jour et j’ai la nuit derrière ;
6311Et cela me suffit ; je brise la barrière.
6312Je vois, et rien de plus ; je crois, et rien de moins.
6313Mon avenir à moi n’est pas un de mes soins.
6314Les hommes du passé, les combattants de l’ombre,
6315M’assaillent ; je tiens tête, et sans compter leur nombre,
6316À ce choc inégal et parfois hasardeux.
6317Mais, Longwood et Goritz m’en sont témoins tous deux,
6318Jamais je n’outrageai la proscription sainte.
6319Le malheur, c’est la nuit ; dans cette auguste enceinte,
6320Les hommes et les cieux paraissent étoilés.
6321Les derniers rois l’ont su quand ils s’en sont allés.
6322Jamais je ne refuse, alors que le soir tombe,
6323Mes larmes à l’exil, mes genoux à la tombe ;
6324J’ai toujours consolé qui s’est évanoui ;
6325Et, dans leurs noirs cercueils, leur tête me dit oui.
6326Ma mère aussi le sait ! et de plus, avec joie,
6327Elle sait les devoirs nouveaux que Dieu m’envoie ;
6328Car, étant dans la fosse, elle aussi voit le vrai.
6329Oui, l’homme sur la terre est un ange à l’essai ;
6330Aimons ! servons ! aidons ! luttons ! souffrons ! Ma mère
6331Sait qu’à présent je vis hors de toute chimère ;
6332Elle sait que mes yeux au progrès sont ouverts,
6333Que j’attends les périls, l’épreuve, les revers,
6334Que je suis toujours prêt, et que je hâte l’heure
6335De ce grand lendemain : l’humanité meilleure !
6336Qu’heureux, triste, applaudi, chassé, vaincu, vainqueur,
6337Rien de ce but profond ne distraira mon cœur,
6338Ma volonté, mes pas, mes cris, mes vœux, ma flamme !
6339Ô saint tombeau, tu vois dans le fond de mon âme !
6340Oh ! jamais, quel que soit le sort, le deuil, l’affront,
6341La conscience en moi ne baissera le front ;
6342Elle marche sereine, indestructible et fière ;
6343Car j’aperçois toujours, conseil lointain, lumière,
6344À travers mon destin, quel que soit le moment,
6345Quel que soit le désastre ou l’éblouissement,
6346Dans le bruit, dans le vent orageux qui m’emporte,
6347Dans l’aube, dans la nuit, l’œil de ma mère morte !
6348Paris, juin 1846.
6349Écrit en 1855
6350J’ajoute un post-scriptum après neuf ans. J’écoute ;
6351Êtes-vous toujours là ? Vous êtes mort sans doute,
6352Marquis ; mais d’où je suis on peut parler aux morts.
6353Ah ! votre cercueil s’ouvre : – Où donc es-tu ? – Dehors.
6354Comme vous. – Es-tu mort ? – Presque. J’habite l’ombre ;
6355Je suis sur un rocher qu’environne l’eau sombre,
6356Écueil rongé des flots, de ténèbres chargé,
6357Où s’assied, ruisselant, le blême naufragé.
6358– Eh bien, me dites-vous, après ? – La solitude
6359Autour de moi toujours a la même attitude ;
6360Je ne vois que l’abîme, et la mer, et les cieux,
6361Et les nuages noirs qui vont silencieux ;
6362Mon toit, la nuit, frissonne, et l’ouragan le mêle
6363Aux souffles effrénés de l’onde et de la grêle ;
6364Quelqu’un semble clouer un crêpe à l’horizon ;
6365L’insulte bat de loin le seuil de ma maison ;
6366Le roc croule sous moi dès que mon pied s’y pose ;
6367Le vent semble avoir peur de m’approcher, et n’ose
6368Me dire qu’en baissant la voix et qu’à demi
6369L’adieu mystérieux que me jette un ami.
6370La rumeur des vivants s’éteint diminuée.
6371Tout ce que j’ai rêvé s’est envolé, nuée !
6372Sur mes jours devenus fantômes, pâle et seul,
6373Je regarde tomber l’infini, ce linceul. –
6374Et vous dites : – Après ? – Sous un mont qui surplombe,
6375Près des flots, j’ai marqué la place de ma tombe ;
6376Ici, le bruit du gouffre est tout ce qu’on entend ;
6377Tout est horreur et nuit. – Après ? – Je suis content.
6378Jersey, janvier 1855.
IV
6379La source tombait du rocher
6380Goutte à goutte à la mer affreuse.
6381L’Océan, fatal au nocher,
6382Lui dit : « Que me veux-tu, pleureuse ?
6383Je suis la tempête et l’effroi ;
6384Je finis où le ciel commence.
6385Est-ce que j’ai besoin de toi,
6386Petite, moi qui suis l’immense ? »
6387La source dit au gouffre amer :
6388« Je te donne, sans bruit ni gloire,
6389Ce qui te manque, ô vaste mer !
6390Une goutte d’eau qu’on peut boire. »
6391Avril 1854.
V — À mademoiselle Louise B.
6392Ô vous l’âme profonde ! ô vous la sainte lyre !
6393Vous souvient-il des temps d’extase et de délire,
6394Et des jeux triomphants,
6395Et du soir qui tombait des collines prochaines ?
6396Vous souvient-il des jours ? vous souvient-il des chênes
6397Et des petits enfants ?
6398Et vous rappelez-vous les amis, et la table,
6399Et le rire éclatant du père respectable,
6400Et nos cris querelleurs,
6401Le pré, l’étang, la barque, et la lune, et la brise,
6402Et les chants qui sortaient de votre cœur, Louise,
6403En attendant les pleurs !
6404Le parc avait des fleurs et n’avait pas de marbres.
6405Oh ! comme il était beau, le vieillard, sous les arbres !
6406Je le voyais parfois
6407Dès l’aube sur un banc s’asseoir tenant un livre ;
6408Je sentais, j’entendais l’ombre autour de lui vivre
6409Et chanter dans les bois !
6410Il lisait, puis dormait au baiser de l’aurore ;
6411Et je le regardais dormir, plus calme encore
6412Que ce paisible lieu,
6413Avec son front serein d’où sortait une flamme,
6414Son livre ouvert devant le soleil, et son âme
6415Ouverte devant Dieu !
6416Et du fond de leur nid, sous l’orme et sous l’érable,
6417Les oiseaux admiraient sa tête vénérable,
6418Et, gais chanteurs tremblants,
6419Ils guettaient, s’approchaient, et souhaitaient dans l’ombre
6420D’avoir, pour augmenter la douceur du nid sombre,
6421Un de ses cheveux blancs !
6422Puis il se réveillait, s’en allait vers la grille,
6423S’arrêtait pour parler à ma petite fille,
6424Et ces temps sont passés !
6425Le vieillard et l’enfant jasaient de mille choses…
6426Vous ne voyiez donc pas ces deux êtres, ô roses,
6427Que vous refleurissez !
6428Avez-vous bien le cœur, ô roses, de renaître
6429Dans le même bosquet, sous la même fenêtre ?
6430Où sont-ils, ces fronts purs ?
6431N’était-ce pas vos sœurs, ces deux âmes perdues
6432Qui vivaient, et se sont si vite confondues
6433Aux éternels azurs !
6434Est-ce que leur sourire, est-ce que leurs paroles,
6435Ô roses, n’allaient pas réjouir vos corolles
6436Dans l’air silencieux,
6437Et ne s’ajoutaient pas à vos chastes délices,
6438Et ne devenaient pas parfums dans vos calices,
6439Et rayons dans vos cieux ?
6440Ingrates ! vous n’avez ni regrets, ni mémoire.
6441Vous vous réjouissez dans toute votre gloire ;
6442Vous n’avez point pâli.
6443Ah ! je ne suis qu’un homme et qu’un roseau qui ploie,
6444Mais je ne voudrais pas, quant à moi, d’une joie
6445Faite de tant d’oubli !
6446Oh ! qu’est-ce que le sort a fait de tout ce rêve ?
6447Où donc a-t-il jeté l’humble cœur qui s’élève,
6448Le foyer réchauffant,
6449Ô Louise, et la vierge, et le vieillard prospère,
6450Et tous ces vœux profonds, de moi pour votre père,
6451De vous pour mon enfant !
6452Où sont-ils, les amis de ce temps que j’adore ?
6453Ceux qu’a pris l’ombre, et ceux qui ne sont pas encore
6454Tombés au flot sans bords ;
6455Eux, les évanouis, qu’un autre ciel réclame,
6456Et vous, les demeurés, qui vivez dans mon âme,
6457Mais pas plus que les morts !
6458Quelquefois, je voyais, de la colline en face,
6459Mes quatre enfants jouer, tableau que rien n’efface !
6460Et j’entendais leurs chants ;
6461Ému, je contemplais ces aubes de moi-même
6462Qui se levaient là-bas dans la douceur suprême
6463Des vallons et des champs !
6464Ils couraient, s’appelaient dans les fleurs ; et les femmes
6465Se mêlaient à leurs jeux comme de blanches âmes ;
6466Et tu riais, Armand !
6467Et, dans l’hymen obscur qui sans fin se consomme,
6468La nature sentait que ce qui sort de l’homme
6469Est divin et charmant !
6470Où sont-ils ? Mère, frère, à son tour chacun sombre.
6471Je saigne et vous saignez. Mêmes douleurs ! même ombre !
6472Ô jours trop tôt décrus !
6473Ils vont se marier ; faites venir un prêtre ;
6474Qu’il revienne ! ils sont morts. Et, le temps d’apparaître,
6475Les voilà disparus !
6476Nous vivons tous penchés sur un océan triste.
6477L’onde est sombre. Qui donc survit ? qui donc existe ?
6478Ce bruit sourd, c’est le glas.
6479Chaque flot est une âme ; et tout fuit. Rien ne brille.
6480Un sanglot dit : Mon père ! un sanglot dit : Ma fille !
6481Un sanglot dit : Hélas !
6482Marine-Terrace, juin 1855.
VI — À vous qui êtes là
6483Vous, qui l’avez suivi dans sa blême vallée,
6484Au bord de cette mer d’écueils noirs constellée,
6485Sous la pâle nuée éternelle qui sort
6486Des flots, de l’horizon, de l’orage et du sort ;
6487Vous qui l’avez suivi dans cette Thébaïde,
6488Sur cette grève nue, aigre, isolée et vide,
6489Où l’on ne voit qu’espace âpre et silencieux,
6490Solitude sur terre et solitude aux cieux ;
6491Vous qui l’avez suivi dans ce brouillard qu’épanche
6492Sur le roc, sur la vague et sur l’écume blanche,
6493La profonde tempête aux souffles inconnus,
6494Recevez, dans la nuit où vous êtes venus,
6495Ô chers êtres ! cœurs vrais, lierres de ses décombres,
6496La bénédiction de tous ces déserts sombres !
6497Ces désolations vous aiment ; ces horreurs,
6498Ces brisants, cette mer où les vents laboureurs
6499Tirent sans fin le soc monstrueux des nuages,
6500Ces houles revenant comme de grands rouages,
6501Vous aiment ; ces exils sont joyeux de vous voir ;
6502Recevez la caresse immense du lieu noir !
6503Ô forçats de l’amour ! ô compagnons, compagnes,
6504Qui l’aidez à traîner son boulet dans ces bagnes,
6505Ô groupe indestructible et fidèle entre tous
6506D’âmes et de bons cœurs et d’esprits fiers et doux,
6507Mère, fille, et vous, fils, vous ami, vous encore,
6508Recevez le soupir du soir vague et sonore,
6509Recevez le sourire et les pleurs du matin,
6510Recevez la chanson des mers, l’adieu lointain
6511Du pauvre mât penché parmi les lames brunes !
6512Soyez les bienvenus pour l’âpre fleur des dunes,
6513Et pour l’aigle qui fuit les hommes importuns,
6514Âmes, et que les champs vous rendent vos parfums,
6515Et que, votre clarté, les astres vous la rendent !
6516Et qu’en vous admirant, les vastes flots demandent :
6517Qu’est-ce donc que ces cœurs qui n’ont pas de reflux !
6518Ô tendres survivants de tout ce qui n’est plus !
6519Rayonnements masquant la grande éclipse à l’âme !
6520Sourires éclairant, comme une douce flamme,
6521L’abîme qui se fait, hélas ! dans le songeur !
6522Gaîtés saintes chassant le souvenir rongeur !
6523Quand le proscrit saignant se tourne, âme meurtrie
6524Vers l’horizon, et crie en pleurant : « La patrie ! »
6525La famille, mensonge auguste, dit : « C’est moi ! »
6526Oh ! suivre hors du jour, suivre hors de la loi,
6527Hors du monde, au delà de la dernière porte,
6528L’être mystérieux qu’un vent fatal emporte,
6529C’est beau. C’est beau de suivre un exilé ! le jour
6530Où ce banni sortit de France, plein d’amour
6531Et d’angoisse, au moment de quitter cette mère,
6532Il s’arrêta longtemps sur la limite amère ;
6533Il voyait, de sa course à venir déjà las,
6534Que dans l’œil des passants il n’était plus, hélas !
6535Qu’une ombre, et qu’il allait entrer au sourd royaume
6536Où l’homme qui s’en va flotte et devient fantôme ;
6537Il disait aux ruisseaux : « Retiendrez-vous mon nom,
6538Ruisseaux ? » Et les ruisseaux coulaient en disant :
6539« Non. »
6540Il disait aux oiseaux de France : « Je vous quitte,
6541Doux oiseaux ; je m’en vais aux lieux où l’on meurt vite,
6542Au noir pays d’exil où le ciel est étroit ;
6543Vous viendrez, n’est-ce pas, vous nicher dans mon toit ? »
6544Et les oiseaux fuyaient au fond des brumes grises.
6545Il disait aux forêts : « M’enverrez-vous vos brises ? »
6546Les arbres lui faisaient des signes de refus.
6547Car le proscrit est seul ; la foule aux pas confus
6548Ne comprend que plus tard, d’un rayon éclairée,
6549Cet habitant du gouffre et de l’ombre sacrée.
6550Marine-Terrace, janvier 1855.
VII
6551Pour l’erreur, éclairer, c’est apostasier.
6552Aujourd’hui ne naît pas impunément d’hier.
6553L’aube sort de la nuit, qui la déclare ingrate.
6554Anitus criait : « Mort à l’apostat Socrate ! »
6555Caïphe disait : « Mort au renégat Jésus ! »
6556Courbant son front pendant que l’on crache dessus,
6557Galilée, apostat à la terre immobile,
6558Songe et la sent frémir sous son genou débile.
6559Destin ! sinistre éclat de rire ! En vérité,
6560J’admire, ô cieux profonds ! que ç’ait toujours été
6561La volonté de Dieu qu’en ce monde où nous sommes
6562On donnât sa pensée et son labeur aux hommes,
6563Ses entrailles, ses jours et ses nuits, sa sueur,
6564Son sommeil, ce qu’on a dans les yeux de lueur,
6565Et son cœur et son âme, et tout ce qu’on en tire,
6566Sans reculer devant n’importe quel martyre,
6567Et qu’on se répandît, et qu’on se prodiguât,
6568Pour être au fond du gouffre appelé renégat !
6569Marine-Terrace, novembre 1854.
VIII — À Jules J.
6570Je dormais en effet, et tu me réveillas.
6571Je te criai : « Salut ! » et tu me dis : « Hélas ! »
6572Et cet instant fut doux, et nous nous embrassâmes ;
6573Nous mêlâmes tes pleurs, mon sourire et nos âmes.
6574Ces temps sont déjà loin ; où donc alors roulait
6575Ma vie ? et ce destin sévère qui me plaît,
6576Qu’est-ce donc qu’il faisait de cette feuille morte
6577Que je suis, et qu’un vent pousse, et qu’un vent remporte ?
6578J’habitais au milieu des hauts pignons flamands ;
6579Tout le jour, dans l’azur, sur les vieux toits fumants,
6580Je regardais voler les grands nuages ivres ;
6581Tandis que je songeais, le coude sur mes livres,
6582De moments en moments, ce noir passant ailé,
6583Le temps, ce sourd tonnerre à nos rumeurs mêlé,
6584D’où les heures s’en vont en sombres étincelles,
6585Ébranlait sur mon front le beffroi de Bruxelles.
6586Tout ce qui peut tenter un cœur ambitieux
6587Était là, devant moi, sur terre et dans les cieux ;
6588Sous mes yeux, dans l’austère et gigantesque place,
6589J’avais les quatre points cardinaux de l’espace,
6590Qui font songer à l’aigle, à l’astre, au flot, au mont,
6591Et les quatre pavés de l’échafaud d’Egmont.
6592Aujourd’hui, dans une île, en butte aux eaux sans nombre,
6593Où l’on ne me voit plus, tant j’y suis couvert d’ombre,
6594Au milieu de la vaste aventure des flots,
6595Des rocs, des mers, brisant barques et matelots,
6596Debout, échevelé sur le cap ou le môle
6597Par le souffle qui sort de la bouche du pôle,
6598Parmi les chocs, les bruits, les naufrages profonds,
6599Morne histoire d’écueils, de gouffres, de typhons,
6600Dont le vent est la plume et la nuit le registre,
6601J’erre, et de l’horizon je suis la voix sinistre.
6602Et voilà qu’à travers ces brumes et ces eaux,
6603Tes volumes exquis m’arrivent, blancs oiseaux,
6604M’apportant le rameau qu’apportent les colombes
6605Aux arches, et le chant que le cygne offre aux tombes,
6606Et jetant à mes rocs tout l’éblouissement
6607De Paris glorieux et de Paris charmant !
6608Et je lis, et mon front s’éclaire, et je savoure
6609Ton style, ta gaîté, ta douleur, ta bravoure.
6610Merci, toi dont le cœur aima, sentit, comprit !
6611Merci, devin ! merci, frère, poëte, esprit,
6612Qui viens chanter cet hymne à côté de ma vie !
6613Qui vois mon destin sombre et qui n’as pas d’envie !
6614Et qui dans cette épreuve où je marche, portant
6615L’abandon à chaque heure et l’ombre à chaque instant,
6616M’as vu boire le fiel sans y mêler la haine !
6617Tu changes en blancheur la nuit de ma géhenne,
6618Et tu fais un autel de lumière inondé
6619Du tas de pierres noir dont on m’a lapidé.
6620Je ne suis rien ; je viens et je m’en vais ; mais gloire
6621À ceux qui n’ont pas peur des vaincus de l’histoire
6622Et des contagions du malheur toujours fui !
6623Gloire aux fermes penseurs inclinés sur celui
6624Que le sort, geôlier triste, au fond de l’exil pousse !
6625Ils ressemblent à l’aube, ils ont la force douce,
6626Ils sont grands ; leur esprit parfois, avec un mot,
6627Dore en arc triomphal la voûte du cachot !
6628Le ciel s’est éclairci sur mon île sonore,
6629Et ton livre en venant a fait venir l’aurore ;
6630Seul aux bois avec toi, je lis, et me souviens,
6631Et je songe, oubliant les monts diluviens,
6632L’onde, et l’aigle de mer qui plane sur mon aire ;
6633Et, pendant que je lis, mon œil visionnaire,
6634À qui tout apparaît comme dans un réveil,
6635Dans les ombres que font les feuilles au soleil,
6636Sur tes pages où rit l’idée, où vit la grâce,
6637Croit voir se dessiner le pur profil d’Horace,
6638Comme si, se mirant au livre où je te voi,
6639Ce doux songeur ravi lisait derrière moi !
6640Marine-Terrace, décembre 1854.
IX — Le mendiant
6641Un pauvre homme passait dans le givre et le vent.
6642Je cognai sur ma vitre ; il s’arrêta devant
6643Ma porte, que j’ouvris d’une façon civile.
6644Les ânes revenaient du marché de la ville,
6645Portant les paysans accroupis sur leurs bâts.
6646C’était le vieux qui vit dans une niche au bas
6647De la montée, et rêve, attendant, solitaire,
6648Un rayon du ciel triste, un liard de la terre,
6649Tendant les mains pour l’homme et les joignant pour Dieu.
6650Je lui criai : « Venez vous réchauffer un peu.
6651Comment vous nommez-vous ? » Il me dit : « Je me nomme
6652Le pauvre. – Je lui pris la main : « Entrez, brave homme. »
6653Et je lui fis donner une jatte de lait.
6654Le vieillard grelottait de froid ; il me parlait,
6655Et je lui répondais, pensif et sans l’entendre.
6656« Vos habits sont mouillés », dis-je, « il faut les étendre
6657Devant la cheminée. » Il s’approcha du feu.
6658Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,
6659Étalé largement sur la chaude fournaise,
6660Piqué de mille trous par la lueur de braise,
6661Couvrait l’âtre, et semblait un ciel noir étoilé.
6662Et, pendant qu’il séchait ce haillon désolé
6663D’où ruisselaient la pluie et l’eau des fondrières,
6664Je songeais que cet homme était plein de prières,
6665Et je regardais, sourd à ce que nous disions,
6666Sa bure où je voyais des constellations.
6667Décembre 1834.
X — Aux feuillantines
6668Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
6669Notre mère disait : « Jouez, mais je défends
6670Qu’on marche dans les fleurs et qu’on monte aux échelles. »
6671Abel était l’aîné, j’étais le plus petit.
6672Nous mangions notre pain de si bon appétit,
6673Que les femmes riaient quand nous passions près d’elles.
6674Nous montions pour jouer au grenier du couvent.
6675Et, là, tout en jouant, nous regardions souvent,
6676Sur le haut d’une armoire, un livre inaccessible.
6677Nous grimpâmes un jour jusqu’à ce livre noir ;
6678Je ne sais pas comment nous fîmes pour l’avoir,
6679Mais je me souviens bien que c’était une Bible.
6680Ce vieux livre sentait une odeur d’encensoir.
6681Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir ;
6682Des estampes partout ! quel bonheur ! quel délire !
6683Nous l’ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,
6684Et, dès le premier mot, il nous parut si doux,
6685Qu’oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.
6686Nous lûmes tous les trois ainsi tout le matin,
6687Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,
6688Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes.
6689Tels des enfants, s’ils ont pris un oiseau des cieux,
6690S’appellent en riant et s’étonnent, joyeux,
6691De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.
6692Marine-Terrace, août 1855.
XI — Ponto
6693Je dis à mon chien noir : « Viens, Ponto, viens-nous-en ! »
6694Et je vais dans les bois, mis comme un paysan ;
6695Je vais dans les grands bois, lisant dans les vieux livres.
6696L’hiver, quand la ramée est un écrin de givres,
6697Ou l’été, quand tout rit, même l’aurore en pleurs,
6698Quand toute l’herbe n’est qu’un triomphe de fleurs,
6699Je prends Froissart, Montluc, Tacite, quelque histoire,
6700Et je marche, effaré des crimes de la gloire.
6701Hélas ! l’horreur partout, même chez les meilleurs !
6702Toujours l’homme en sa nuit trahi par ses veilleurs !
6703Toutes les grandes mains, hélas ! de sang rougies !
6704Alexandre ivre et fou, César perdu d’orgies,
6705Et, le poing sur Didier, le pied sur Vitikind,
6706Charlemagne souvent semblable à Charles-Quint ;
6707Caton de chair humaine engraissant la murène ;
6708Titus crucifiant Jérusalem ; Turenne,
6709Héros, comme Bayard et comme Catinat,
6710À Nordlingue, bandit dans le Palatinat ;
6711Le duel de Jarnac, le duel de Carrouge ;
6712Louis Neuf tenaillant les langues d’un fer rouge ;
6713Cromwell trompant Milton, Calvin brûlant Servet.
6714Que de spectres, ô gloire ! autour de ton chevet !
6715Ô triste humanité, je fuis dans la nature !
6716Et, pendant que je dis : « Tout est leurre, imposture,
6717Mensonge, iniquité, mal de splendeur vêtu ! »
6718Mon chien Ponto me suit. Le chien, c’est la vertu
6719Qui, ne pouvant se faire homme, s’est faite bête.
6720Et Ponto me regarde avec son œil honnête.
6721Marine-Terrace, mars 1855.
XII — Dolorosæ
6722Mère, voilà douze ans que notre fille est morte ;
6723Et depuis, moi le père et vous la femme forte,
6724Nous n’avons pas été, Dieu le sait, un seul jour
6725Sans parfumer son nom de prière et d’amour.
6726Nous avons pris la sombre et charmante habitude
6727De voir son ombre vivre en notre solitude,
6728De la sentir passer et de l’entendre errer,
6729Et nous sommes restés à genoux à pleurer.
6730Nous avons persisté dans cette douleur douce,
6731Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse
6732Emporté dans l’orage avec les deux oiseaux.
6733Mère, nous n’avons pas plié, quoique roseaux,
6734Ni perdu la bonté vis-à-vis l’un de l’autre,
6735Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre
6736À cette lâcheté qu’on appelle l’oubli.
6737Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli
6738Les cieux, les champs, les fleurs, l’étoile, l’aube pure,
6739Et toutes les splendeurs de la sombre nature,
6740Avec les trois enfants qui nous restent, trésor
6741De courage et d’amour que Dieu nous laisse encor,
6742Nous avons essuyé des fortunes diverses,
6743Ce qu’on nomme malheur, adversité, traverses,
6744Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils,
6745Donnant aux deuils du cœur, à l’absence, aux cercueils,
6746Aux souffrances dont saigne ou l’âme ou la famille,
6747Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,
6748Aux vieux parents repris par un monde meilleur,
6749Nos pleurs, et le sourire à toute autre douleur.
6750Marine-Terrace, août 1855.
XIII — Paroles sur la dune
6751Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau,
6752Que mes tâches sont terminées ;
6753Maintenant que voici que je touche au tombeau
6754Par les deuils et par les années,
6755Et qu’au fond de ce ciel que mon essor rêva,
6756Je vois fuir, vers l’ombre entraînées,
6757Comme le tourbillon du passé qui s’en va,
6758Tant de belles heures sonnées ;
6759Maintenant que je dis : – Un jour, nous triomphons ;
6760Le lendemain, tout est mensonge ! –
6761Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds,
6762Courbé comme celui qui songe.
6763Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,
6764Et des mers sans fin remuées,
6765S’envoler sous le bec du vautour aquilon,
6766Toute la toison des nuées ;
6767J’entends le vent dans l’air, la mer sur le récif,
6768L’homme liant la gerbe mûre ;
6769J’écoute, et je confronte en mon esprit pensif
6770Ce qui parle à ce qui murmure ;
6771Et je reste parfois couché sans me lever
6772Sur l’herbe rare de la dune,
6773Jusqu’à l’heure où l’on voit apparaître et rêver
6774Les yeux sinistres de la lune.
6775Elle monte, elle jette un long rayon dormant
6776À l’espace, au mystère, au gouffre ;
6777Et nous nous regardons tous les deux fixement,
6778Elle qui brille et moi qui souffre.
6779Où donc s’en sont allés mes jours évanouis ?
6780Est-il quelqu’un qui me connaisse ?
6781Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis,
6782De la clarté de ma jeunesse ?
6783Tout s’est-il envolé ? Je suis seul, je suis las ;
6784J’appelle sans qu’on me réponde ;
6785Ô vents ! ô flots ! ne suis-je aussi qu’un souffle, hélas !
6786Hélas ! ne suis-je aussi qu’une onde ?
6787Ne verrai-je plus rien de tout ce que j’aimais ?
6788Au dedans de moi le soir tombe.
6789Ô terre, dont la brume efface les sommets,
6790Suis-je le spectre, et toi la tombe ?
6791Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir ?
6792J’attends, je demande, j’implore ;
6793Je penche tour à tour mes urnes pour avoir
6794De chacune une goutte encore !
6795Comme le souvenir est voisin du remord !
6796Comme à pleurer tout nous ramène !
6797Et que je te sens froide en te touchant, ô mort,
6798Noir verrou de la porte humaine !
6799Et je pense, écoutant gémir le vent amer,
6800Et l’onde aux plis infranchissables ;
6801L’été rit, et l’on voit sur le bord de la mer
6802Fleurir le chardon bleu des sables.
68035 août 1854, anniversaire de mon arrivée à Jersey.
XIV — Claire P.
6804Quel âge hier ? Vingt ans. Et quel âge aujourd’hui ?
6805L’éternité. Ce front pendant une heure a lui.
6806Elle avait les doux chants et les grâces superbes ;
6807Elle semblait porter de radieuses gerbes ;
6808Rien qu’à la voir passer, on lui disait : Merci !
6809Qu’est-ce donc que la vie, hélas ! pour mettre ainsi
6810Les êtres les plus purs et les meilleurs en fuite ?
6811Et, moi, je l’avais vue encor toute petite.
6812Elle me disait vous, et je lui disais tu.
6813Son accent ineffable avait cette vertu
6814De faire en mon esprit, douces voix éloignées,
6815Chanter le vague chœur de mes jeunes années.
6816Il n’a brillé qu’un jour, ce beau front ingénu.
6817Elle était fiancée à l’hymen inconnu.
6818À qui mariez-vous, mon Dieu, toutes ces vierges ?
6819Un vague et pur reflet de la lueur des cierges
6820Flottait dans son regard céleste et rayonnant ;
6821Elle était grande et blanche et gaie ; et, maintenant,
6822Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre,
6823Vous trouverez le lit de sa noce avec l’ombre ;
6824Vous trouverez la tombe où gît ce lys vermeil ;
6825Et c’est là que tu fais ton éternel sommeil,
6826Toi qui, dans ta beauté naïve et recueillie,
6827Mêlais à la madone auguste d’Italie
6828La Flamande qui rit à travers les houblons,
6829Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds.
6830Elle s’en est allée avant d’être une femme ;
6831N’étant qu’un ange encor ; le ciel a pris son âme
6832Pour la rendre en rayons à nos regards en pleurs,
6833Et l’herbe, sa beauté, pour nous la rendre en fleurs.
6834Les êtres étoilés que nous nommons archanges
6835La bercent dans leurs bras au milieu des louanges,
6836Et, parmi les clartés, les lyres, les chansons,
6837D’en haut elle sourit à nous qui gémissons.
6838Elle sourit, et dit aux anges sous leurs voiles :
6839Est-ce qu’il est permis de cueillir des étoiles ?
6840Et chante, et, se voyant elle-même flambeau,
6841Murmure dans l’azur : Comme le ciel est beau !
6842Mais cela ne fait rien à sa mère qui pleure ;
6843La mère ne veut pas que son doux enfant meure
6844Et s’en aille, laissant ses fleurs sur le gazon,
6845Hélas ! et le silence au seuil de la maison !
6846Son père, le sculpteur, s’écriait : – Qu’elle est belle !
6847Je ferai sa statue aussi charmante qu’elle.
6848C’est pour elle qu’avril fleurit les verts sentiers.
6849Je la contemplerai pendant des mois entiers
6850Et je ferai venir du marbre de Carrare.
6851Ce bloc prendra sa forme éblouissante et rare ;
6852Elle restera chaste et candide à côté.
6853On dira : « Le sculpteur a deux filles : Beauté
6854« Et Pudeur ; Ombre et Jour ; la Vierge et la Déesse ;
6855« Quel est cet ouvrier de Rome ou de la Grèce
6856« Qui, trouvant dans son art des secrets inconnus,
6857« En copiant Marie, a su faire Vénus ? »
6858Le marbre restera dans la montagne blanche,
6859Hélas ! car c’est à l’heure où tout rit, que tout penche ;
6860Car nos mains gardent mal tout ce qui nous est cher ;
6861Car celle qu’on croyait d’azur était de chair ;
6862Et celui qui taillait le marbre était de verre ;
6863Et voilà que le vent a soufflé, Dieu sévère,
6864Sur la vierge au front pur, sur le maître au bras fort ;
6865Et que la fille est morte, et que le père est mort !
6866Claire, tu dors. Ta mère, assise sur ta fosse,
6867Dit : – Le parfum des fleurs est faux, l’aurore est fausse,
6868L’oiseau qui chante au bois ment, et le cygne ment,
6869L’étoile n’est pas vraie au fond du firmament,
6870Le ciel n’est pas le ciel et là-haut rien ne brille,
6871Puisque, lorsque je crie à ma fille : « Ma fille,
6872Je suis là. Lève-toi ! » quelqu’un le lui défend ;
6873Et que je ne puis pas réveiller mon enfant ! –
6874Juin 1854.
XV
6875À Alexandre D.
6876(Réponse à la dédicace de son drame La Conscience)
6877Merci du bord des mers à celui qui se tourne
6878Vers la rive où le deuil, tranquille et noir, séjourne,
6879Qui défait de sa tête, où le rayon descend,
6880La couronne, et la jette au spectre de l’absent,
6881Et qui, dans le triomphe et la rumeur, dédie
6882Son drame à l’immobile et pâle tragédie !
6883Je n’ai pas oublié le quai d’Anvers, ami,
6884Ni le groupe vaillant, toujours plus raffermi,
6885D’amis chers, de fronts purs, ni toi, ni cette foule.
6886Le canot du steamer soulevé par la houle
6887Vint me prendre, et ce fut un long embrassement.
6888Je montai sur l’avant du paquebot fumant,
6889La roue ouvrit la vague, et nous nous appelâmes :
6890– Adieu ! – Puis, dans les vents, dans les flots, dans les lames,
6891Toi debout sur le quai, moi debout sur le pont,
6892Vibrant comme deux luths dont la voix se répond,
6893Aussi longtemps qu’on put se voir, nous regardâmes
6894L’un vers l’autre, faisant comme un échange d’âmes ;
6895Et le vaisseau fuyait, et la terre décrut ;
6896L’horizon entre nous monta, tout disparut ;
6897Une brume couvrit l’onde incommensurable ;
6898Tu rentras dans ton œuvre éclatante, innombrable,
6899Multiple, éblouissante, heureuse, où le jour luit ;
6900Et, moi, dans l’unité sinistre de la nuit.
6901Marine-Terrace, décembre 1854.
XVI — Lueur au couchant
6902Lorsque j’étais en France, et que le peuple en fête
6903Répandait dans Paris sa grande joie honnête,
6904Si c’était un des jours glorieux et vainqueurs
6905Où les fiers souvenirs, désaltérant les cœurs,
6906S’offrent à notre soif comme de larges coupes,
6907J’allais errer tout seul parmi les riants groupes,
6908Ne parlant à personne et pourtant calme et doux,
6909Trouvant ainsi moyen d’être un et d’être tous,
6910Et d’accorder en moi, pour une double étude,
6911L’amour du peuple avec mon goût de solitude.
6912Rêveur, j’étais heureux ; muet, j’étais présent.
6913Parfois je m’asseyais un livre en main, lisant.
6914Virgile, Horace, Eschyle, ou bien Dante, leur frère ;
6915Puis je m’interrompais, et, me laissant distraire
6916Des poëtes par toi, poésie, et content,
6917Je savourais l’azur, le soleil éclatant,
6918Paris, les seuils sacrés, et la Seine qui coule,
6919Et cette auguste paix qui sortait de la foule.
6920Dès lors pourtant des voix murmuraient : Anankè.
6921Je passais ; et partout, sur le pont, sur le quai,
6922Et jusque dans les champs, étincelait le rire,
6923Haillon d’or que la joie en bondissant déchire.
6924Le Panthéon brillait comme une vision.
6925La gaîté d’une altière et libre nation
6926Dansait sous le ciel bleu dans les places publiques ;
6927Un rayon qui semblait venir des temps bibliques
6928Illuminait Paris calme et patriarcal ;
6929Ce lion dont l’œil met en fuite le chacal,
6930Le peuple des faubourgs se promenait tranquille.
6931Le soir, je revenais ; et dans toute la ville,
6932Les passants, éclatant en strophes, en refrains,
6933Ayant leurs doux instincts de liberté pour freins,
6934Du Louvre au Champ-de-Mars, de Chaillot à la Grève,
6935Fourmillaient ; et, pendant que mon esprit, qui rêve
6936Dans la sereine nuit des penseurs étoilés,
6937Et dresse ses rameaux à leurs lueurs mêlés,
6938S’ouvrait à tous ces cris charmants comme l’aurore,
6939À toute cette ivresse innocente et sonore,
6940Paisibles, se penchant, noirs et tout semés d’yeux,
6941Sous le ciel constellé, sur le peuple joyeux,
6942Les grands arbres pensifs des vieux Champs-Élysées,
6943Pleins d’astres, consentaient à s’emplir de fusées.
6944Et j’allais, et mon cœur chantait ; et les enfants
6945Embarrassaient mes pas de leurs jeux triomphants,
6946Où s’épanouissaient les mères de famille ;
6947Le frère avec la sœur, le père avec la fille,
6948Causaient ; je contemplais tous ces hauts monuments
6949Qui semblent au songeur rayonnants ou fumants,
6950Et qui font de Paris la deuxième des Romes ;
6951J’entendais près de moi rire les jeunes hommes
6952Et les graves vieillards dire : « Je me souviens. »
6953Ô patrie ! ô concorde entre les citoyens !
6954Marine-Terrace, juillet 1855.
XVII — Mugitusque Boum
6955Mugissement des bœufs, au temps du doux Virgile,
6956Comme aujourd’hui, le soir, quand fuit la nuit agile,
6957Ou, le matin, quand l’aube aux champs extasiés
6958Verse à flots la rosée et le jour, vous disiez :
6959« Mûrissez, blés mouvants ! prés, emplissez-vous d’herbes !
6960« Que la terre, agitant son panache de gerbes,
6961« Chante dans l’onde d’or d’une riche moisson !
6962« Vis, bête ; vis, caillou ; vis, homme ; vis, buisson ;
6963« À l’heure où le soleil se couche, où l’herbe est pleine
6964« Des grands fantômes noirs des arbres de la plaine
6965« Jusqu’aux lointains coteaux rampant et grandissant,
6966« Quand le brun laboureur des collines descend
6967« Et retourne à son toit d’où sort une fumée,
6968« Que la soif de revoir sa femme bien-aimée
6969« Et l’enfant qu’en ses bras hier il réchauffait,
6970« Que ce désir, croissant à chaque pas qu’il fait,
6971« Imite dans son cœur l’allongement de l’ombre !
6972« Êtres ! choses ! vivez ! sans peur, sans deuil, sans nombre !
6973« Que tout s’épanouisse en sourire vermeil !
6974« Que l’homme ait le repos et le bœuf le sommeil !
6975« Vivez ! croissez ! semez le grain à l’aventure !
6976« Qu’on sent frissonner dans toute la nature,
6977« Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons,
6978« Dans l’obscur tremblement des profonds horizons,
6979« Un vaste emportement d’aimer, dans l’herbe verte,
6980« Dans l’antre, dans l’étang, dans la clairière ouverte,
6981« D’aimer sans fin, d’aimer toujours, d’aimer encor,
6982« Sous la sérénité des sombres astres d’or !
6983« Faites tressaillir l’air, le flot, l’aile, la bouche,
6984« Ô palpitations du grand amour farouche !
6985« Qu’on sente le baiser de l’être illimité !
6986« Et, paix, vertu, bonheur, espérance, bonté,
6987« Ô fruits divins, tombez des branches éternelles ! »
6988Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles ;
6989Et Virgile écoutait comme j’écoute, et l’eau
6990Voyait passer le cygne auguste, et le bouleau
6991Le vent, et le rocher l’écume, et le ciel sombre
6992L’homme… Ô nature ! abîme ! immensité de l’ombre !
6993Marine-Terrace, juillet 1855.
XVIII — Apparition
6994Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête ;
6995Son vol éblouissant apaisait la tempête,
6996Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.
6997– Qu’est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit ?
6998Lui dis-je. Il répondit : – Je viens prendre ton âme.
6999Et j’eus peur, car je vis que c’était une femme ;
7000Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras :
7001– Que me restera-t-il ? car tu t’envoleras.
7002Il ne répondit pas ; le ciel que l’ombre assiège
7003S’éteignait… – Si tu prends mon âme, m’écriai-je,
7004Où l’emporteras-tu ? montre-moi dans quel lieu.
7005Il se taisait toujours. – Ô passant du ciel bleu,
7006Es-tu la mort ? lui dis-je, ou bien es-tu la vie ?
7007Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,
7008Et l’ange devint noir, et dit : – Je suis l’amour.
7009Mais son front sombre était plus charmant que le jour,
7010Et je voyais, dans l’ombre où brillaient ses prunelles,
7011Les astres à travers les plumes de ses ailes.
7012Jersey, septembre 1855.
XIX
7013Au poëte qui m’envoie une plume d’aigle
7014Oui, c’est une heure solennelle !
7015Mon esprit en ce jour serein
7016Croit qu’un peu de gloire éternelle
7017Se mêle au bruit contemporain,
7018Puisque, dans mon humble retraite,
7019Je ramasse, sans me courber,
7020Ce qu’y laisse choir le poëte,
7021Ce que l’aigle y laisse tomber !
7022Puisque sur ma tête fidèle
7023Ils ont jeté, couple vainqueur,
7024L’un, une plume de son aile,
7025L’autre, une strophe de son cœur !
7026Oh ! soyez donc les bienvenues,
7027Plume ! strophe ! envoi glorieux !
7028Vous avez erré dans les nues,
7029Vous avez plané dans les cieux !
703011 décembre.
XX — Cérigo
7031I
7032Tout homme qui vieillit est ce roc solitaire
7033Et triste, Cérigo, qui fut jadis Cythère,
7034Cythère aux nids charmants, Cythère aux myrtes verts,
7035La conque de Cypris sacrée au sein des mers.
7036La vie auguste, goutte à goutte, heure par heure,
7037S’épand sur ce qui passe et sur ce qui demeure ;
7038Là-bas, la Grèce brille agonisante, et l’œil
7039S’emplit en la voyant de lumière et de deuil ;
7040La terre luit ; la nue est de l’encens qui fume ;
7041Des vols d’oiseaux de mer se mêlent à l’écume ;
7042L’azur frissonne ; l’eau palpite ; et les rumeurs
7043Sortent des vents, des flots, des barques, des rameurs ;
7044Au loin court quelque voile hellène ou candiote.
7045Cythère est là, lugubre, épuisée, idiote,
7046Tête de mort du rêve amour, et crâne nu
7047Du plaisir, ce chanteur masqué, spectre inconnu.
7048C’est toi ? qu’as-tu donc fait de ta blanche tunique ?
7049Cache ta gorge impure et ta laideur cynique,
7050Ô sirène ridée et dont l’hymne s’est tu !
7051Où donc êtes-vous, âme ? étoile, où donc es-tu ?
7052L’île qu’on adorait de Lemnos à Lépante,
7053Où se tordait d’amour la chimère rampante,
7054Où la brise baisait les arbres frémissants,
7055Où l’ombre disait : J’aime ! où l’herbe avait des sens,
7056Qu’en a-t-on fait ? où donc sont-ils, où donc sont-elles,
7057Eux, les olympiens, elles, les immortelles ?
7058Où donc est Mars ? où donc Éros ? où donc Psyché ?
7059Où donc le doux oiseau bonheur, effarouché ?
7060Qu’en as-tu fait, rocher, et qu’as-tu fait des roses ?
7061Qu’as-tu fait des chansons dans les soupirs écloses,
7062Des danses, des gazons, des bois mélodieux,
7063De l’ombre que faisait le passage des dieux ?
7064Plus d’autels ; ô passé ! splendeurs évanouies !
7065Plus de vierges au seuil des antres éblouies ;
7066Plus d’abeilles buvant la rosée et le thym.
7067Mais toujours le ciel bleu. C’est-à-dire, ô destin !
7068Sur l’homme, jeune ou vieux, harmonie ou souffrance,
7069Toujours la même mort et la même espérance.
7070Cérigo, qu’as-tu fait de Cythère ? Nuit ! deuil !
7071L’éden s’est éclipsé, laissant à nu l’écueil.
7072Ô naufragée, hélas ! c’est donc là que tu tombes !
7073Les hiboux même ont peur de l’île des colombes.
7074Île, ô toi qu’on cherchait ! ô toi que nous fuyons,
7075Ô spectre des baisers, masure des rayons,
7076Tu t’appelles oubli ! tu meurs, sombre captive !
7077Et, tandis qu’abritant quelque yole furtive,
7078Ton cap, où rayonnaient les temples fabuleux,
7079Voit passer à son ombre et sur les grands flots bleus
7080Le pirate qui guette ou le pêcheur d’éponges
7081Qui rôde, à l’horizon Vénus fuit dans les songes.
7082II
7083Vénus ! Que parles-tu de Vénus ? elle est là.
7084Lève les yeux. Le jour où Dieu la dévoila
7085Pour la première fois dans l’aube universelle,
7086Elle ne brillait pas plus qu’elle n’étincelle.
7087Si tu veux voir l’étoile, homme, lève les yeux.
7088L’île des mers s’éteint, mais non l’île des cieux ;
7089Les astres sont vivants et ne sont pas des choses
7090Qui s’effeuillent, un soir d’été, comme les roses.
7091Oui, meurs, plaisir, mais vis, amour ! ô vision,
7092Flambeau, nid de l’azur dont l’ange est l’alcyon,
7093Beauté de l’âme humaine et de l’âme divine,
7094Amour, l’adolescent dans l’ombre te devine,
7095Ô splendeur ! et tu fais le vieillard lumineux.
7096Chacun de tes rayons tient un homme en ses nœuds.
7097Oh ! vivez et brillez dans la brume qui tremble,
7098Hymens mystérieux, cœurs vieillissant ensemble,
7099Malheurs de l’un par l’autre avec joie adoptés,
7100Dévouement, sacrifice, austères voluptés,
7101Car vous êtes l’amour, la lueur éternelle !
7102L’astre sacré que voit l’âme, sainte prunelle,
7103Le phare de toute heure, et, sur l’horizon noir,
7104L’étoile du matin et l’étoile du soir !
7105Ce monde inférieur, où tout rampe et s’altère,
7106À ce qui disparaît et s’efface, Cythère,
7107Le jardin qui se change en rocher aux flancs nus ;
7108La terre a Cérigo ; mais le ciel a Vénus.
7109Juin 1855.
XXI
7110À Paul M.
7111Auteur du drame Paris
7112Tu graves au fronton sévère de ton œuvre
7113Un nom proscrit que mord en sifflant la couleuvre ;
7114Au malheur, dont le flanc saigne et dont l’œil sourit, noire
7115À la proscription, et non pas au proscrit,
7116– Car le proscrit n’est rien que de l’ombre, moins
7117Que l’autre ombre qu’on nomme éclat, bonheur, victoire ; –
7118À l’exil pâle et nu, cloué sur des débris,
7119Tu donnes ton grand drame où vit le grand Paris,
7120Cette cité de feu, de nuit, d’airain, de verre,
7121Et tu fais saluer par Rome le Calvaire.
7122Sois loué, doux penseur, toi qui prends dans ta main
7123Le passé, l’avenir, tout le progrès humain,
7124La lumière, l’histoire, et la ville, et la France,
7125Tous les dictames saints qui calment la souffrance,
7126Raison, justice, espoir, vertu, foi, vérité,
7127Le parfum poésie et le vin liberté,
7128Et qui sur le vaincu, cœur meurtri, noir fantôme,
7129Te penches, et répands l’idéal comme un baume !
7130Paul, il me semble, grâce à ce fier souvenir
7131Dont tu viens nous bercer, nous sacrer, nous bénir,
7132Que dans ma plaie, où dort la douleur, ô poëte !
7133Je sens de la charpie avec un drapeau faite.
7134Marine-Terrace, août 1855.
XXII
7135Je payai le pêcheur qui passa son chemin,
7136Et je pris cette bête horrible dans ma main ;
7137C’était un être obscur comme l’onde en apporte,
7138Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte ;
7139Sans forme comme l’ombre, et, comme Dieu, sans nom.
7140Il ouvrait une bouche affreuse, un noir moignon
7141Sortait de son écaille ; il tâchait de me mordre ;
7142Dieu, dans l’immensité formidable de l’ordre,
7143Donne une place sombre à ces spectres hideux ;
7144Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux ;
7145Ses dents cherchaient mes doigts qu’effrayait leur approche ;
7146L’homme qui me l’avait vendu tourna la roche ;
7147Comme il disparaissait, le crabe me mordit ;
7148Je lui dis : « Vis ! et sois béni, pauvre maudit ! »
7149Et je le rejetai dans la vague profonde,
7150Afin qu’il allât dire à l’océan qui gronde,
7151Et qui sert au soleil de vase baptismal,
7152Que l’homme rend le bien au monstre pour le mal.
7153Jersey, grève d’Azette, juillet 1855.
XXIII
7154Pasteurs et troupeaux
7155À Madame Louise C.
7156Le vallon où je vais tous les jours est charmant,
7157Serein, abandonné, seul sous le firmament,
7158Plein de ronces en fleurs ; c’est un sourire triste.
7159Il vous fait oublier que quelque chose existe,
7160Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs,
7161On ne saurait plus là si quelqu’un vit ailleurs.
7162Là, l’ombre fait l’amour ; l’idylle naturelle
7163Rit ; le bouvreuil avec le verdier s’y querelle,
7164Et la fauvette y met de travers son bonnet ;
7165C’est tantôt l’aubépine et tantôt le genêt ;
7166De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes ;
7167Car Dieu fait un poëme avec des variantes ;
7168Comme le vieil Homère, il rabâche parfois,
7169Mais c’est avec les fleurs, les monts, l’onde et les bois !
7170Une petite mare est là, ridant sa face,
7171Prenant des airs de flot pour la fourmi qui passe,
7172Ironie étalée au milieu du gazon,
7173Qu’ignore l’océan grondant à l’horizon.
7174J’y rencontre parfois sur la roche hideuse
7175Un doux être ; quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuse
7176De chèvres, habitant, au fond d’un ravin noir,
7177Un vieux chaume croulant qui s’étoile le soir ;
7178Ses sœurs sont au logis et filent leur quenouille ;
7179Elle essuie aux roseaux ses pieds que l’étang mouille ;
7180Chèvres, brebis, béliers, paissent ; quand, sombre esprit,
7181J’apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit ;
7182Et moi, je la salue, elle étant l’innocence.
7183Ses agneaux, dans le pré plein de fleurs qui l’encense,
7184Bondissent, et chacun, au soleil s’empourprant,
7185Laisse aux buissons, à qui la bise le reprend,
7186Un peu de sa toison, comme un flocon d’écume.
7187Je passe ; enfant, troupeau, s’effacent dans la brume ;
7188Le crépuscule étend sur les longs sillons gris
7189Ses ailes de fantôme et de chauve-souris ;
7190J’entends encore au loin dans la plaine ouvrière
7191Chanter derrière moi la douce chevrière,
7192Et, là-bas, devant moi, le vieux gardien pensif
7193De l’écume, du flot, de l’algue, du récif,
7194Et des vagues sans trêve et sans fin remuées,
7195Le pâtre promontoire au chapeau de nuées,
7196S’accoude et rêve au bruit de tous les infinis,
7197Et, dans l’ascension des nuages bénis,
7198Regarde se lever la lune triomphale,
7199Pendant que l’ombre tremble, et que l’âpre rafale
7200Disperse à tous les vents avec son souffle amer
7201La laine des moutons sinistres de la mer.
7202Jersey, Grouville, avril 1855.
XXIV
7203J’ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.
7204Dans l’âpre escarpement qui sur le flot s’incline,
7205Que l’aigle connaît seul et seul peut approcher,
7206Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.
7207L’ombre baignait les flancs du morne promontoire ;
7208Je voyais, comme on dresse au lieu d’une victoire
7209Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,
7210À l’endroit où s’était englouti le soleil,
7211La sombre nuit bâtir un porche de nuées.
7212Des voiles s’enfuyaient, au loin diminuées ;
7213Quelques toits, s’éclairant au fond d’un entonnoir,
7214Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.
7215J’ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.
7216Elle est pâle et n’a pas de corolle embaumée.
7217Sa racine n’a pris sur la crête des monts
7218Que l’amère senteur des glauques goémons ;
7219Moi, j’ai dit : « Pauvre fleur, du haut de cette cime,
7220Tu devais t’en aller dans cet immense abîme
7221Où l’algue et le nuage et les voiles s’en vont.
7222Va mourir sur un cœur, abîme plus profond.
7223Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.
7224Le ciel, qui te créa pour t’effeuiller dans l’onde,
7225Te fit pour l’océan, je te donne à l’amour. »
7226Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour
7227Qu’une vague lueur, lentement effacée.
7228Oh ! comme j’étais triste au fond de ma pensée
7229Tandis que je songeais, et que le gouffre noir
7230M’entrait dans l’âme avec tous les frissons du soir !
7231Île de Serk, août 1855.
XXV
7232Ô strophe du poëte, autrefois, dans les fleurs,
7233Jetant mille baisers à leurs mille couleurs,
7234Tu jouais, et d’avril tu pillais la corbeille ;
7235Papillon pour la rose et pour la ruche abeille,
7236Tu semais de l’amour et tu faisais du miel ;
7237Ton âme bleue était presque mêlée au ciel ;
7238Ta robe était d’azur et ton œil de lumière ;
7239Tu criais aux chansons, tes sœurs : « Venez ! chaumière,
7240Hameau, ruisseau, forêt, tout chante. L’aube a lui ! »
7241Et, douce, tu courais et tu riais. Mais lui,
7242Le sévère habitant de la blême caverne
7243Qu’en haut le jour blanchit, qu’en bas rougit l’Averne,
7244Le poëte qu’ont fait avant l’heure vieillard
7245La douleur dans la vie et le drame dans l’art,
7246Lui, le chercheur du gouffre obscur, le chasseur d’ombres,
7247Il a levé la tête un jour hors des décombres,
7248Et t’a saisie au vol dans l’herbe et dans les blés,
7249Et, malgré tes effrois et tes cris redoublés,
7250Toute en pleurs, il t’a prise à l’idylle joyeuse ;
7251Il t’a ravie aux champs, à la source, à l’yeuse,
7252Aux amours dans les bois près des nids palpitants ;
7253Et maintenant, captive et reine en même temps,
7254Prisonnière au plus noir de son âme profonde,
7255Parmi les visions qui flottent comme l’onde,
7256Sous son crâne à la fois céleste et souterrain,
7257Assise, et t’accoudant sur un trône d’airain,
7258Voyant dans ta mémoire, ainsi qu’une ombre vaine,
7259Fuir l’éblouissement du jour et de la plaine,
7260Par le maître gardée, et calme, et sans espoir,
7261Tandis que, près de toi, les drames, groupe noir,
7262Des sombres passions feuillettent le registre,
7263Tu rêves dans sa nuit, Proserpine sinistre.
7264Jersey, novembre 1854.
XXVI
7265Les malheureux
7266À mes enfants
7267Puisque déjà l’épreuve aux luttes vous convie,
7268Ô mes enfants ! parlons un peu de cette vie.
7269Je me souviens qu’un jour, marchant dans un bois noir
7270Où des ravins creusaient un farouche entonnoir,
7271Dans un de ces endroits où sous l’herbe et la ronce
7272Le chemin disparaît et le ruisseau s’enfonce,
7273Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons,
7274Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs.
7275La fumée avait peine à monter dans les branches ;
7276Les fenêtres étaient les crevasses des planches ;
7277On eût dit que les rocs cachaient avec ennui
7278Ce logis tremblant, triste, humble ; et que c’était lui
7279Que les petits oiseaux, sous le hêtre et l’érable,
7280Plaignaient, tant il était chétif et misérable !
7281Pensif, dans les buissons j’en cherchais le sentier.
7282Comme je regardais ce chaume, un muletier
7283Passa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme.
7284« Qui donc demeure là ? » demandai-je à cet homme.
7285L’homme, tout en chantant, me dit : « Un malheureux. »
7286J’allai vers la masure au fond du ravin creux ;
7287Un arbre, de sa branche où brillait une goutte,
7288Sembla se faire un doigt pour m’en montrer la route,
7289Et le vent m’en ouvrit la porte ; et j’y trouvai
7290Un vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.
7291Ce vieillard, près d’un âtre où séchaient quelques toiles,
7292Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles,
7293Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien,
7294Sans clef ; la pauvreté garde ceux qui n’ont rien.
7295J’entrai ; le vieux soupait d’un peu d’eau, d’une pomme ;
7296Sans pain ; et je me mis à plaindre ce pauvre homme.
7297– Comment pouvait-il vivre ainsi ? Qu’il était dur
7298De n’avoir même pas un volet à son mur ;
7299L’hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire ;
7300Et pas même un grabat ! il couchait donc à terre ?
7301Là ! sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit !
7302Vous devez être mal, vous devez avoir froid,
7303Bon père, et c’est un sort bien triste que le vôtre !
7304« – Fils », dit-il doucement, « allez en plaindre un autre.
7305« Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,
7306« Et je n’ai pas de lit, fils, mais j’ai le sommeil.
7307« Quand l’aube luit pour moi, quand je regarde vivre
7308« Toute cette forêt dont la senteur m’enivre,
7309« Ces sources et ces fleurs, je n’ai pas de raison
7310« De me plaindre, je suis le fils de la maison.
7311« Je n’ai point fait de mal. Calme, avec l’indigence
7312« Et les haillons, je vis en bonne intelligence,
7313« Et je fais bon ménage avec Dieu mon voisin.
7314« Je le sens près de moi dans le nid, dans l’essaim,
7315« Dans les arbres profonds où parle une voix douce,
7316« Dans l’azur où la vie à chaque instant nous pousse,
7317« Et dans cette ombre vaste et sainte où je suis né.
7318« Je ne demande à Dieu rien de trop, car je n’ai
7319« Pas grande ambition, et, pourvu que j’atteigne
7320« Jusqu’à la branche où pend la mûre ou la châtaigne,
7321« Il est content de moi, je suis content de lui.
7322« Je suis heureux. »
7323*
7324J’étais jadis, comme aujourd’hui,
7325Le passant qui regarde en bas, l’homme des songes.
7326Mes enfants, à travers les brumes, les mensonges,
7327Les lueurs des tombeaux, les spectres des chevets,
7328Les apparences d’ombre et de clarté, je vais
7329Méditant, et toujours un instinct me ramène
7330À connaître le fond de la souffrance humaine.
7331L’abîme des douleurs m’attire. D’autres sont
7332Les sondeurs frémissants de l’océan profond ;
7333Ils fouillent, vent des cieux, l’onde que tu balaies ;
7334Ils plongent dans les mers ; je plonge dans les plaies.
7335Leur gouffre est effrayant, mais pas plus que le mien.
7336Je descends plus bas qu’eux, ne leur enviant rien,
7337Sachant qu’à tout chercheur Dieu garde une largesse,
7338Content s’ils ont la perle et si j’ai la sagesse.
7339Or, il semble, à qui voit tout ce gouffre en rêvant,
7340Que les justes, parmi la nuée et le vent,
7341Sont un vol frissonnant d’aigles et de colombes. *
7342J’ai souvent, à genoux que je suis sur les tombes,
7343La grande vision du sort ; et par moment
7344Le destin m’apparaît, ainsi qu’un firmament
7345Où l’on verrait, au lieu des étoiles, des âmes.
7346Tout ce qu’on nomme angoisse, adversité, les flammes,
7347Les brasiers, les billots, bien souvent tout cela
7348Dans mon noir crépuscule, enfants, étincela.
7349J’ai vu, dans cette obscure et morne transparence,
7350Passer l’homme de Rome et l’homme de Florence,
7351Caton au manteau blanc, et Dante au fier sourcil,
7352L’un ayant le poignard au flanc, l’autre l’exil ;
7353Caton était joyeux et Dante était tranquille.
7354J’ai vu Jeanne au poteau qu’on brûlait dans la ville,
7355Et j’ai dit : Jeanne d’Arc, ton noir bûcher fumant
7356À moins de flamboiement que de rayonnement.
7357J’ai vu Campanella songer dans la torture,
7358Et faire à sa pensée une âpre nourriture
7359Des chevalets, des crocs, des pinces, des réchauds,
7360Et de l’horreur qui flotte au plafond des cachots.
7361J’ai vu Thomas Morus, Lavoisier, Loiserolle,
7362Jane Grey, bouche ouverte ainsi qu’une corolle,
7363Toi, Charlotte Corday, vous, madame Roland,
7364Camille Desmoulins, saignant et contemplant,
7365Robespierre à l’œil froid, Danton aux cris superbes ;
7366J’ai vu Jean qui parlait au désert, Malesherbes,
7367Egmont, André Chénier, rêveur des purs sommets ;
7368Et mes yeux resteront éblouis à jamais
7369Du sourire serein de ces têtes coupées.
7370Coligny, sous l’éclair farouche des épées,
7371Resplendissait devant mon regard éperdu.
7372Livide et radieux, Socrate m’a tendu
7373Sa coupe en me disant : – As-tu soif ? bois la vie.
7374Huss, me voyant pleurer, m’a dit : – Est-ce d’envie ?
7375Et Thraséas, s’ouvrant les veines dans son bain,
7376Chantait : – Rome est le fruit du vieux rameau sabin ;
7377Le soleil est le fruit de ces branches funèbres
7378Que la nuit sur nous croise et qu’on nomme ténèbres,
7379Et la joie est le fruit du grand arbre douleur. –
7380Colomb, l’envahisseur des vagues, l’oiseleur
7381Du sombre aigle Amérique, et l’homme que Dieu mène,
7382Celui qui donne un monde et reçoit une chaîne,
7383Colomb aux fers criait : – Tout est bien. En avant !
7384Saint-Just sanglant m’a dit : – Je suis libre et vivant.
7385Phocion m’a jeté, mourant, cette parole :
7386– Je crois, et je rends grâce aux Dieux ! – Savonarole,
7387Comme je m’approchais du brasier d’où sa main
7388Sortait, brûlée et noire et montrant le chemin,
7389M’a dit, en faisant signe aux flammes de se taire :
7390– Ne crains pas de mourir. Qu’est-ce que cette terre ?
7391Est-ce ton corps qui fait ta joie et qui t’est cher ?
7392La véritable vie est où n’est plus la chair.
7393Ne crains pas de mourir. Créature plaintive,
7394Ne sens-tu pas en toi comme une aile captive ?
7395Sous ton crâne, caveau muré, ne sens-tu pas
7396Comme un ange enfermé qui sanglote tout bas ?
7397Qui meurt, grandit. Le corps, époux impur de l’âme,
7398Plein des vils appétits d’où naît le vice infâme,
7399Pesant, fétide, abject, malade à tous moments,
7400Branlant sur sa charpente affreuse d’ossements,
7401Gonflé d’humeurs, couvert d’une peau qui se ride,
7402Souffrant le froid, le chaud, la faim, la soif aride,
7403Traîne un ventre hideux, s’assouvit, mange et dort.
7404Mais il vieillit enfin, et, lorsque vient la mort,
7405L’âme, vers la lumière éclatante et dorée,
7406S’envole, de ce monstre horrible délivrée. –
7407Une nuit que j’avais, devant mes yeux obscurs,
7408Un fantôme de ville et des spectres de murs,
7409J’ai, comme au fond d’un rêve où rien n’a plus de forme,
7410Entendu, près des tours d’un temple au dôme énorme,
7411Une voix qui sortait de dessous un monceau
7412De blocs noirs d’où le sang coulait en long ruisseau ;
7413Cette voix murmurait des chants et des prières.
7414C’était le lapidé qui bénissait les pierres ;
7415Etienne le martyr, qui disait : – Ô mon front,
7416Rayonne ! Désormais les hommes s’aimeront ;
7417Jésus règne. Ô mon Dieu, récompensez les hommes !
7418Ce sont eux qui nous font les élus que nous sommes.
7419Joie ! amour ! pierre à pierre, ô Dieu, je vous le dis,
7420Mes frères m’ont jeté le seuil du paradis ! – Elle était là debout, la mère douloureuse. *
7421L’obscurité farouche, aveugle, sourde, affreuse,
7422Pleurait de toutes parts autour du Golgotha.
7423Christ, le jour devint noir quand on vous en ôta,
7424Et votre dernier souffle emporta la lumière.
7425Elle était là debout près du gibet, la mère !
7426Et je me dis : Voilà la douleur ! et je vins.
7427– Qu’avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins ?
7428Alors, aux pieds du fils saignant du coup de lance,
7429Elle leva sa droite et l’ouvrit en silence,
7430Et je vis dans sa main l’étoile du matin.
7431Quoi ! ce deuil-là, Seigneur, n’est pas même certain !
7432Et la mère, qui râle au bas de la croix sombre,
7433Est consolée, ayant les soleils dans son ombre,
7434Et, tandis que ses yeux hagards pleurent du sang,
7435Elle sent une joie immense en se disant :
7436– Mon fils est Dieu ! mon fils sauve la vie au monde ! –
7437Et pourtant où trouver plus d’épouvante immonde,
7438Plus d’effroi ; plus d’angoisse et plus de désespoir
7439Que dans ce temps lugubre où le genre humain noir,
7440Frissonnant du banquet autant que du martyre,
7441Entend pleurer Marie et Trimalcion rire ! *
7442Mais la foule s’écrie : – Oui, sans doute, c’est beau,
7443Le martyre, la mort, quand c’est un grand tombeau !
7444Quand on est un Socrate, un Jean Huss, un Messie !
7445Quand on s’appelle vie, avenir, prophétie !
7446Quand l’encensoir s’allume au feu qui vous brûla,
7447Quand les siècles, les temps et les peuples sont là
7448Qui vous dressent, parmi leurs brumes et leurs voiles,
7449Un cénotaphe énorme au milieu des étoiles,
7450Si bien que la nuit semble être le drap du deuil,
7451Et que les astres sont les cierges du cercueil !
7452Le billot tenterait même le plus timide
7453Si sa bière dormait sous une pyramide.
7454Quand on marche à la mort, recueillant en chemin
7455La bénédiction de tout le genre humain,
7456Quand des groupes en pleurs baisent vos traces fières,
7457Quand on s’entend crier par les murs, par les pierres,
7458Et jusque par les gonds du seuil de sa prison :
7459« Tu vas de ta mémoire éclairer l’horizon ;
7460Fantôme éblouissant, tu vas dorer l’histoire,
7461Et, vêtu de ta mort comme d’une victoire,
7462T’asseoir au fronton bleu des hommes immortels ! »
7463Lorsque les échafauds ont des aspects d’autels,
7464Qu’on se sent admiré du bourreau qui vous tue,
7465Que le cadavre va se relever statue,
7466Mourant plein de clarté, d’aube, de firmament,
7467D’éclat, d’honneur, de gloire, on meurt facilement !
7468L’homme est si vaniteux, qu’il rit à la torture
7469Quand c’est une royale et tragique aventure,
7470Quand c’est une tenaille immense qui le mord.
7471Quand les durs instruments d’agonie et de mort
7472Sortent de quelque forge inouïe et géante,
7473Notre orgueil, oubliant la blessure béante,
7474Se console des clous en voyant le marteau.
7475Avoir une montagne auguste pour poteau,
7476Être battu des flots ou battu des nuées,
7477Entendre l’univers plein de vagues huées
7478Murmurer : – Regardez ce colosse ! les nœuds,
7479Les fers et les carcans le font plus lumineux !
7480C’est le vaincu Rayon, le damné Météore !
7481Il a volé la foudre et dérobé l’aurore ! –
7482Être un supplicié du gouffre illimité,
7483Être un titan cloué sur une énormité,
7484Cela plaît. On veut bien des maux qui sont sublimes ;
7485Et l’on se dit : Souffrons, mais souffrons sur les cimes !
7486Eh bien, non ! – Le sublime est en bas. Le grand choix,
7487C’est de choisir l’affront. De même que parfois
7488La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre.
7489La boue imméritée atteignant l’âme illustre,
7490L’opprobre, ce cachot d’où l’auréole sort,
7491Le cul de basse-fosse où nous jette le sort,
7492Le fond noir de l’épreuve où le malheur nous traîne,
7493Sont le comble éclatant de la grandeur sereine.
7494Et, quand, dans le supplice où nous devons lutter,
7495Le lâche destin va jusqu’à nous insulter,
7496Quand sur nous il entasse outrage, rire, blâme,
7497Et tant de contre-sens entre le sort et l’âme
7498Que notre vie arrive à la difformité,
7499La laideur de l’épreuve en devient la beauté.
7500C’est Samson à Gaza, c’est Épictète à Rome ;
7501L’abjection du sort fait la gloire de l’homme.
7502Plus de brume ne fait que couvrir plus d’azur.
7503Ce que l’homme ici-bas peut avoir de plus pur,
7504De plus beau, de plus noble en ce monde où l’on pleure,
7505C’est chute, abaissement, misère extérieure,
7506Acceptés pour garder la grandeur du dedans.
7507Oui, tous les chiens de l’ombre autour de vous grondants,
7508Le blâme ingrat, la haine aux fureurs coutumière ;
7509Oui, tomber dans la nuit quand c’est pour la lumière,
7510Faire horreur, n’être plus qu’un ulcère, indigner
7511L’homme heureux, et qu’on raille en vous voyant saigner,
7512Et qu’on marche sur vous, qu’on vous crache au visage,
7513Quand c’est pour la vertu, pour le vrai, pour le sage,
7514Pour le bien, pour l’honneur, il n’est rien de plus doux.
7515Quelle splendeur qu’un juste abandonné de tous,
7516N’ayant plus qu’un haillon dans le mal qui le mine,
7517Et jetant aux dédains, au deuil, à la vermine,
7518À sa plaie, aux douleurs, de tranquilles défis !
7519Même quand Prométhée est là, Job, tu suffis
7520Pour faire le fumier plus haut que le Caucase.
7521Le juste, méprisé comme un ver qu’on écrase,
7522M’éblouit d’autant plus que nous le blasphémons.
7523Ce que les froids bourreaux à faces de démons
7524Mêlent avec leur main monstrueuse et servile
7525À l’exécution pour la rendre plus vile,
7526Grandit le patient au regard de l’esprit.
7527Ô croix ! les deux voleurs sont deux rayons du Christ ! *
7528Ainsi, tous les souffrants m’ont apparu splendides,
7529Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides,
7530Heureux, la plaie au sein, la joie au cœur ; les uns
7531Jetés dans la fournaise et devenant parfums,
7532Ceux-là jetés aux nuits et devenant aurores ;
7533Les croyants, dévorés dans les cirques sonores,
7534Râlaient un chant, aux pieds des bêtes étouffés ;
7535Les penseurs souriaient aux noirs autodafés,
7536Aux glaives, aux carcans, aux chemises de soufre ;
7537Et je me suis alors écrié : Qui donc souffre ?
7538Pour qui donc, si le sort, ô Dieu, n’est pas moqueur,
7539Toute cette pitié que tu m’as mise au cœur ?
7540Qu’en dois-je faire ? à qui faut-il que je la garde ?
7541Où sont les malheureux ? – et Dieu m’a dit : – Regarde. *
7542Et j’ai vu des palais, des fêtes, des festins,
7543Des femmes qui mêlaient leurs blancheurs aux satins,
7544Des murs hautains ayant des jaspes pour écorces,
7545Des serpents d’or roulés dans des colonnes torses,
7546Avec de vastes dais pendant aux grands plafonds ;
7547Et j’entendais chanter : – Jouissons ! triomphons ! –
7548Et les lyres, les luths, les clairons dont le cuivre
7549À l’air de se dissoudre en fanfare et de vivre,
7550Et l’orgue, devant qui l’ombre écoute et se tait,
7551Tout un orchestre énorme et monstrueux chantait ;
7552Et ce triomphe était rempli d’hommes superbes
7553Qui riaient et portaient toute la terre en gerbes,
7554Et dont les fronts dorés, brillants, audacieux,
7555Fiers, semblaient s’achever en astres dans les cieux.
7556Et, pendant qu’autour d’eux des voix criaient : – Victoire
7557À jamais ! à jamais force, puissance et gloire !
7558Et fête dans la ville ! et joie à la maison ! –
7559Je voyais, au-dessus du livide horizon,
7560Trembler le glaive immense et sombre de l’archange.
7561Ils s’épanouissaient dans une aurore étrange,
7562Ils vivaient dans l’orgueil comme dans leur cité,
7563Et semblaient ne sentir que leur félicité.
7564Et Dieu les a tous pris alors l’un après l’autre,
7565Le puissant, le repu, l’assouvi qui se vautre,
7566Le czar dans son Kremlin, l’iman au bord du Nil,
7567Comme on prend les petits d’un chien dans un chenil,
7568Et, comme il fait le jour sous les vagues marines,
7569M’ouvrant avec ses mains ces profondes poitrines,
7570Et, fouillant de son doigt de rayons pénétré
7571Leurs entrailles, leur foie et leurs reins, m’a montré
7572Des hydres qui rongeaient le dedans de ces âmes.
7573Et j’ai vu tressaillir ces hommes et ces femmes ;
7574Leur visage riant comme un masque est tombé,
7575Et leur pensée, un monstre effroyable et courbé,
7576Une naine hagarde, inquiète, bourrue,
7577Assise sous leur crâne affreux, m’est apparue.
7578Alors, tremblant, sentant chanceler mes genoux,
7579Je leur ai demandé : « Mais qui donc êtes-vous ? »
7580Et ces êtres n’ayant presque plus face d’homme
7581M’ont dit : « Nous sommes ceux qui font le mal ; et, comme
7582« C’est nous qui le faisons, c’est nous qui le souffrons ! » *
7583Oh ! le nuage vain des pleurs et des affronts
7584S’envole, et la douleur passe en criant : Espère !
7585Vous me l’avez fait voir et toucher, ô vous, Père,
7586Juge, vous le grand juste et vous le grand clément !
7587Le rire du succès et du triomphe ment ;
7588Un invisible doigt caressant se promène
7589Sous chacun des chaînons de la misère humaine ;
7590L’adversité soutient ceux qu’elle fait lutter ;
7591L’indigence est un bien pour qui sait la goûter ;
7592L’harmonie éternelle autour du pauvre vibre
7593Et le berce ; l’esclave, étant une âme, est libre,
7594Et le mendiant dit : Je suis riche, ayant Dieu.
7595L’innocence aux tourments jette ce cri : C’est peu.
7596La difformité rit dans Ésope, et la fièvre
7597Dans Scarron ; l’agonie ouvre aux hymnes sa lèvre ;
7598Quand je dis : « La douleur est-elle un mal ? » Zénon
7599Se dresse devant moi, paisible, et me dit : « Non. »
7600Oh ! le martyre est joie et transport, le supplice
7601Est volupté, les feux du bûcher sont délice,
7602La souffrance est plaisir, la torture est bonheur ;
7603Il n’est qu’un malheureux : c’est le méchant, Seigneur. *
7604Aux premiers jours du monde, alors que la nuée,
7605Surprise, contemplait chaque chose créée,
7606Alors que sur le globe, où le mal avait crû,
7607Flottait une lueur de l’Eden disparu,
7608Quand tout encor semblait être rempli d’aurore,
7609Quand sur l’arbre du temps les ans venaient d’éclore,
7610Sur la terre, où la chair avec l’esprit se fond,
7611Il se faisait le soir un silence profond,
7612Et le désert, les bois, l’onde aux vastes rivages,
7613Et les herbes des champs, et les bêtes sauvages,
7614Émus, et les rochers, ces ténébreux cachots,
7615Voyaient, d’un antre obscur couvert d’arbres si hauts
7616Que nos chênes auprès sembleraient des arbustes,
7617Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes.
7618C’étaient Ève aux cheveux blanchis, et son mari,
7619Le pâle Adam, pensif, par le travail meurtri,
7620Ayant la vision de Dieu sous sa paupière.
7621Ils venaient tous les deux s’asseoir sur une pierre,
7622En présence des monts fauves et soucieux,
7623Et de l’éternité formidable des cieux.
7624Leur œil triste rendait la nature farouche ;
7625Et là, sans qu’il sortît un souffle de leur bouche,
7626Les mains sur leurs genoux et se tournant le dos,
7627Accablés comme ceux qui portent des fardeaux,
7628Sans autre mouvement de vie extérieure
7629Que de baisser plus bas la tête d’heure en heure,
7630Dans une stupeur morne et fatale absorbés,
7631Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbés
7632Sous l’être illimité sans figure et sans nombre,
7633L’un, décroître le jour, et l’autre, grandir l’ombre,
7634Et, tandis que montaient les constellations,
7635Et que la première onde aux premiers alcyons
7636Donnait sous l’infini le long baiser nocturne,
7637Et qu’ainsi que des fleurs tombant à flots d’une urne,
7638Les astres fourmillants emplissaient le ciel noir,
7639Ils songeaient, et, rêveurs, sans entendre, sans voir,
7640Sourds aux rumeurs des mers d’où l’ouragan s’élance,
7641Toute la nuit, dans l’ombre, ils pleuraient en silence ;
7642Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain,
7643Le père sur Abel, la mère sur Caïn.
7644Marine-Terrace, septembre 1855.
LIVRE SIXIÈME — AU BORD DE L’INFINI
I — Le pont
7645J’avais devant les yeux les ténèbres. L’abîme
7646Qui n’a pas de rivage et qui n’a pas de cime,
7647Était là, morne, immense ; et rien n’y remuait.
7648Je me sentais perdu dans l’infini muet.
7649Au fond, à travers l’ombre, impénétrable voile,
7650On apercevait Dieu comme une sombre étoile.
7651Je m’écriai : – Mon âme, ô mon âme ! il faudrait,
7652Pour traverser ce gouffre où nul bord n’apparaît,
7653Et pour qu’en cette nuit jusqu’à ton Dieu tu marches,
7654Bâtir un pont géant sur des millions d’arches.
7655Qui le pourra jamais ? Personne ! ô deuil ! effroi !
7656Pleure ! – Un fantôme blanc se dressa devant moi
7657Pendant que je jetais sur l’ombre un œil d’alarme,
7658Et ce fantôme avait la forme d’une larme ;
7659C’était un front de vierge avec des mains d’enfant ;
7660Il ressemblait au lys que la blancheur défend ;
7661Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.
7662Il me montra l’abîme où va toute poussière,
7663Si profond, que jamais un écho n’y répond ;
7664Et me dit : – Si tu veux je bâtirai le pont.
7665Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière.
7666– Quel est ton nom ? lui dis-je. Il me dit : – La prière.
7667Jersey, décembre 1852.
II — Ibo
7668Dites, pourquoi, dans l’insondable
7669Au mur d’airain,
7670Dans l’obscurité formidable
7671Du ciel serein,
7672Pourquoi, dans ce grand sanctuaire
7673Sourd et béni,
7674Pourquoi, sous l’immense suaire
7675De l’infini,
7676Enfouir vos lois éternelles
7677Et vos clartés ?
7678Vous savez bien que j’ai des ailes,
7679Ô vérités !
7680Pourquoi vous cachez-vous dans l’ombre
7681Qui nous confond ?
7682Pourquoi fuyez-vous l’homme sombre
7683Au vol profond ?
7684Que le mal détruise ou bâtisse,
7685Rampe ou soit roi,
7686Tu sais bien que j’irai, Justice,
7687J’irai vers toi !
7688Beauté sainte, Idéal qui germes
7689Chez les souffrants,
7690Toi par qui les esprits sont fermes
7691Et les cœurs grands,
7692Vous le savez, vous que j’adore,
7693Amour, Raison,
7694Qui vous levez comme l’aurore
7695Sur l’horizon,
7696Foi, ceinte d’un cercle d’étoiles,
7697Droit, bien de tous,
7698J’irai, Liberté qui te voiles,
7699J’irai vers vous !
7700Vous avez beau, sans fin, sans borne,
7701Lueurs de Dieu,
7702Habiter la profondeur morne
7703Du gouffre bleu,
7704Âme à l’abîme habituée
7705Dès le berceau,
7706Je n’ai pas peur de la nuée ;
7707Je suis oiseau.
7708Je suis oiseau comme cet être
7709Qu’Amos rêvait,
7710Que saint Marc voyait apparaître
7711À son chevet,
7712Qui mêlait sur sa tête fière,
7713Dans les rayons,
7714L’aile de l’aigle à la crinière
7715Des grands lions.
7716J’ai des ailes. J’aspire au faîte ;
7717Mon vol est sûr ;
7718J’ai des ailes pour la tempête
7719Et pour l’azur.
7720Je gravis les marches sans nombre.
7721Je veux savoir ;
7722Quand la science serait sombre
7723Comme le soir !
7724Vous savez bien que l’âme affronte
7725Ce noir degré,
7726Et que, si haut qu’il faut qu’on monte,
7727J’y monterai !
7728Vous savez bien que l’âme est forte
7729Et ne craint rien
7730Quand le souffle de Dieu l’emporte !
7731Vous savez bien
7732Que j’irai jusqu’aux bleus pilastres,
7733Et que mon pas,
7734Sur l’échelle qui monte aux astres,
7735Ne tremble pas !
7736L’homme, en cette époque agitée,
7737Sombre océan,
7738Doit faire comme Prométhée
7739Et comme Adam.
7740Il doit ravir au ciel austère
7741L’éternel feu ;
7742Conquérir son propre mystère,
7743Et voler Dieu.
7744L’homme a besoin, dans sa chaumière,
7745Des vents battu,
7746D’une loi qui soit sa lumière
7747Et sa vertu.
7748Toujours ignorance et misère !
7749L’homme en vain fuit,
7750Le sort le tient ; toujours la serre !
7751Toujours la nuit !
7752Il faut que le peuple s’arrache
7753Au dur décret,
7754Et qu’enfin ce grand martyr sache
7755Le grand secret !
7756Déjà l’amour, dans l’ère obscure
7757Qui va finir,
7758Dessine la vague figure
7759De l’avenir.
7760Les lois de nos destins sur terre,
7761Dieu les écrit ;
7762Et, si ces lois sont le mystère,
7763Je suis l’esprit.
7764Je suis celui que rien n’arrête,
7765Celui qui va,
7766Celui dont l’âme est toujours prête
7767À Jéhovah ;
7768Je suis le poëte farouche,
7769L’homme devoir,
7770Le souffle des douleurs, la bouche
7771Du clairon noir ;
7772Le rêveur qui sur ses registres
7773Met les vivants,
7774Qui mêle des strophes sinistres
7775Aux quatre vents ;
7776Le songeur ailé, l’âpre athlète
7777Au bras nerveux,
7778Et je traînerais la comète
7779Par les cheveux.
7780Donc, les lois de notre problème,
7781Je les aurai ;
7782J’irai vers elles, penseur blême,
7783Mage effaré !
7784Pourquoi cacher ces lois profondes ?
7785Rien n’est muré.
7786Dans vos flammes et dans vos ondes
7787Je passerai ;
7788J’irai lire la grande bible ;
7789J’entrerai nu
7790Jusqu’au tabernacle terrible
7791De l’inconnu,
7792Jusqu’au seuil de l’ombre et du vide,
7793Gouffres ouverts
7794Que garde la meute livide
7795Des noirs éclairs,
7796Jusqu’aux portes visionnaires
7797Du ciel sacré ;
7798Et, si vous aboyez, tonnerres,
7799Je rugirai.
7800Au dolmen de Rozel, janvier 1853.
III
7801Un spectre m’attendait dans un grand angle d’ombre,
7802Et m’a dit :
7803– Le muet habite dans le sombre.
7804L’infini rêve, avec un visage irrité.
7805L’homme parle et dispute avec l’obscurité,
7806Et la larme de l’œil rit du bruit de la bouche.
7807Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche.
7808Sais-tu pourquoi tu vis ? sais-tu pourquoi tu meurs ?
7809Les vivants orageux passent dans les rumeurs,
7810Chiffres tumultueux, flots de l’océan Nombre.
7811Vous n’avez rien à vous qu’un souffle dans de l’ombre ;
7812L’homme est à peine né, qu’il est déjà passé,
7813Et c’est avoir fini que d’avoir commencé.
7814Derrière le mur blanc, parmi les herbes vertes,
7815La fosse obscure attend l’homme, lèvres ouvertes.
7816La mort est le baiser de la bouche tombeau.
7817Tâche de faire un peu de bien, coupe un lambeau
7818D’une bonne action dans cette nuit qui gronde ;
7819Ce sera ton linceul dans la terre profonde.
7820Beaucoup s’en sont allés qui ne reviendront plus
7821Qu’à l’heure de l’immense et lugubre reflux ;
7822Alors, on entendra des cris. Tâche de vivre ;
7823Crois. Tant que l’homme vit, Dieu pensif lit son livre.
7824L’homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli.
7825L’espace sait, regarde, écoute. Il est rempli
7826D’oreilles sous la tombe, et d’yeux dans les ténèbres.
7827Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres ;
7828Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux.
7829Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux ?
7830Au dolmen de Rozel, avril 1853.
IV
7831Écoutez. Je suis Jean. J’ai vu des choses sombres.
7832J’ai vu l’ombre infinie où se perdent les nombres,
7833J’ai vu les visions que les réprouvés font,
7834Les engloutissements de l’abîme sans fond ;
7835J’ai vu le ciel, l’éther, le chaos et l’espace.
7836Vivants ! puisque j’en viens, je sais ce qui s’y passe ;
7837Je vous affirme à tous, écoutez bien ma voix,
7838J’affirme même à ceux qui vivent dans les bois,
7839Que le Seigneur, le Dieu des esprits des prophètes,
7840Voit ce que vous pensez et sait ce que vous faites.
7841C’est bien. Continuez, grands, petits, jeunes, vieux !
7842Que l’avare soit tout à l’or, que l’envieux
7843Rampe et morde en rampant, que le glouton dévore,
7844Que celui qui faisait le mal, le fasse encore,
7845Que celui qui fut lâche et vil, le soit toujours !
7846Voyant vos passions, vos fureurs, vos amours,
7847J’ai dit à Dieu : « Seigneur, jugez où nous en sommes.
7848Considérez la terre et regardez les hommes.
7849Ils brisent tous les nœuds qui devaient les unir. »
7850Et Dieu m’a répondu : « Certes, je vais venir ! »
7851Serk, juillet 1853.
V — Croire, mais pas en nous
7852Parce qu’on a porté du pain, du linge blanc,
7853À quelque humble logis sous les combles tremblant
7854Comme le nid parmi les feuilles inquiètes ;
7855Parce qu’on a jeté ses restes et ses miettes
7856Au petit enfant maigre, au vieillard pâlissant,
7857Au pauvre qui contient l’éternel tout-puissant ;
7858Parce qu’on a laissé Dieu manger sous sa table,
7859On se croit vertueux, on se croit charitable !
7860On dit : « Je suis parfait ! louez-moi ; me voilà ! »
7861Et, tout en blâmant Dieu de ceci, de cela,
7862De ce qu’il pleut, du mal dont on le dit la cause,
7863Du chaud, du froid, on fait sa propre apothéose.
7864Le riche qui, gorgé, repu, fier, paresseux,
7865Laisse un peu d’or rouler de son palais sur ceux
7866Que le noir janvier glace et que la faim harcèle,
7867Ce riche-là, qui brille et donne une parcelle
7868De ce qu’il a de trop à qui n’a pas assez,
7869Et qui, pour quelques sous du pauvre ramassés,
7870S’admire et ferme l’œil sur sa propre misère,
7871S’il a le superflu, n’a pas le nécessaire :
7872La justice ; et le loup rit dans l’ombre en marchant
7873De voir qu’il se croit bon pour n’être pas méchant.
7874Nous bons ! nous fraternels ! ô fange et pourriture !
7875Mais tournez donc vos yeux vers la mère nature !
7876Que sommes-nous, cœurs froids où l’égoïsme bout,
7877Auprès de la bonté suprême éparse en tout ?
7878Toutes nos actions ne valent pas la rose.
7879Dès que nous avons fait par hasard quelque chose,
7880Nous nous vantons, hélas ! vains souffles qui fuyons !
7881Dieu donne l’aube au ciel sans compter les rayons,
7882Et la rosée aux fleurs sans mesurer les gouttes ;
7883Nous sommes le néant ; nos vertus tiendraient toutes
7884Dans le creux de la pierre où vient boire l’oiseau.
7885L’homme est l’orgueil du cèdre emplissant le roseau.
7886Le meilleur n’est pas bon, vraiment, tant l’homme est frêle ;
7887Et tant notre fumée à nos vertus se mêle !
7888Le bienfait par nos mains pompeusement jeté
7889S’évapore aussitôt dans notre vanité ;
7890Même en le prodiguant aux pauvres d’un air tendre,
7891Nous avons tant d’orgueil que notre or devient cendre ;
7892Le bien que nous faisons est spectre comme nous.
7893L’Incréé, seul vivant, seul terrible et seul doux,
7894Qui juge, aime, pardonne, engendre, construit, fonde,
7895Voit nos hauteurs avec une pitié profonde.
7896Ah ! rapides passants ! ne comptons pas sur nous,
7897Comptons sur lui. Pensons et vivons à genoux ;
7898Tâchons d’être sagesse, humilité, lumière ;
7899Ne faisons point un pas qui n’aille à la prière ;
7900Car nos perfections rayonneront bien peu
7901Après la mort, devant l’étoile et le ciel bleu.
7902Dieu seul peut nous sauver. C’est un rêve de croire
7903Que nos lueurs d’en bas sont là-haut de la gloire ;
7904Si lumineux qu’il ait paru dans notre horreur,
7905Si doux qu’il ait été pour nos cœurs pleins d’erreur,
7906Quoi qu’il ait fait, celui que sur la terre on nomme
7907Juste, excellent, pur, sage et grand, là-haut est l’homme,
7908C’est-à-dire la nuit en présence du jour ;
7909Son amour semble haine auprès du grand amour ;
7910Et toutes ses splendeurs, poussant des cris funèbres,
7911Disent en voyant Dieu : Nous sommes les ténèbres !
7912Dieu, c’est le seul azur dont le monde ait besoin.
7913L’abîme en en parlant prend l’atome à témoin.
7914Dieu seul est grand ! c’est là le psaume du brin d’herbe ;
7915Dieu seul est vrai ! c’est là l’hymne du flot superbe ;
7916Dieu seul est bon ! c’est là le murmure des vents ;
7917Ah ! ne vous faites pas d’illusions, vivants !
7918Et d’où sortez-vous donc, pour croire que vous êtes
7919Meilleurs que Dieu, qui met les astres sur vos têtes,
7920Et qui vous éblouit, à l’heure du réveil,
7921De ce prodigieux sourire, le soleil !
7922Marine-Terrace, décembre 1854.
VI — Pleurs dans la nuit
7923I
7924Je suis l’être incliné qui jette ce qu’il pense ;
7925Qui demande à la nuit le secret du silence ;
7926Dont la brume emplit l’œil ;
7927Dans une ombre sans fond mes paroles descendent,
7928Et les choses sur qui tombent mes strophes rendent
7929Le son creux du cercueil.
7930Mon esprit, qui du doute a senti la piqûre,
7931Habite, âpre songeur, la rêverie obscure
7932Aux flots plombés et bleus,
7933Lac hideux où l’horreur tord ses bras, pâle nymphe,
7934Et qui fait boire une eau morte comme la lymphe
7935Aux rochers scrofuleux.
7936Le Doute, fils bâtard de l’aïeule Sagesse,
7937Crie : – À quoi bon ? – devant l’éternelle largesse,
7938Nous fait tout oublier,
7939S’offre à nous, morne abri, dans nos marches sans nombre,
7940Nous dit : – Es-tu las ? Viens ! – et l’homme dort à l’ombre
7941De ce mancenillier.
7942L’effet pleure et sans cesse interroge la cause.
7943La création semble attendre quelque chose.
7944L’homme à l’homme est obscur.
7945Où donc commence l’âme ? où donc finit la vie ?
7946Nous voudrions, c’est là notre incurable envie,
7947Voir par-dessus le mur.
7948Nous rampons, oiseaux pris sous le filet de l’être ;
7949Libres et prisonniers, l’immuable pénètre
7950Toutes nos volontés ;
7951Captifs sous le réseau des choses nécessaires,
7952Nous sentons se lier des fils à nos misères
7953Dans les immensités.
7954II
7955Nous sommes au cachot ; la porte est inflexible ;
7956Mais, dans une main sombre, inconnue, invisible,
7957Qui passe par moment,
7958À travers l’ombre, espoir des âmes sérieuses,
7959On entend le trousseau des clefs mystérieuses
7960Sonner confusément.
7961La vision de l’être emplit les yeux de l’homme.
7962Un mariage obscur sans cesse se consomme
7963De l’ombre avec le jour ;
7964Ce monde, est-ce un éden tombé dans la géhenne ?
7965Nous avons dans le cœur des ténèbres de haine
7966Et des clartés d’amour.
7967La création n’a qu’une prunelle trouble.
7968L’être éternellement montre sa face double,
7969Mal et bien, glace et feu ;
7970L’homme sent à la fois, âme pure et chair sombre,
7971La morsure du ver de terre au fond de l’ombre
7972Et le baiser de Dieu.
7973Mais à de certains jours, l’âme est comme une veuve.
7974Nous entendons gémir les vivants dans l’épreuve.
7975Nous doutons, nous tremblons,
7976Pendant que l’aube épand ses lumières sacrées
7977Et que mai sur nos seuils mêle les fleurs dorées
7978Avec les enfants blonds.
7979Qu’importe la lumière, et l’aurore, et les astres,
7980Fleurs des chapiteaux bleus, diamants des pilastres
7981Du profond firmament,
7982Et mai qui nous caresse, et l’enfant qui nous charme,
7983Si tout n’est qu’un soupir, si tout n’est qu’une larme,
7984Si tout n’est qu’un moment !
7985III
7986Le sort nous use au jour, triste meule qui tourne.
7987L’homme inquiet et vain croit marcher, il séjourne ;
7988Il expire en créant.
7989Nous avons la seconde et nous rêvons l’année ;
7990Et la dimension de notre destinée,
7991C’est poussière et néant.
7992L’abîme, où les soleils sont les égaux des mouches,
7993Nous tient ; nous n’entendons que des sanglots farouches
7994Ou des rires moqueurs ;
7995Vers la cible d’en haut qui dans l’azur s’élève,
7996Nous lançons nos projets, nos vœux, l’espoir, le rêve,
7997Ces flèches de nos cœurs.
7998Nous voulons durer, vivre, être éternels. Ô cendre !
7999Où donc est la fourmi qu’on appelle Alexandre ?
8000Où donc le ver César ?
8001En tombant sur nos fronts, la minute nous tue.
8002Nous passons, noir essaim, foule de deuil vêtue,
8003Comme le bruit d’un char.
8004Nous montons à l’assaut du temps comme une armée.
8005Sur nos groupes confus que voile la fumée
8006Des jours évanouis,
8007L’énorme éternité luit, splendide et stagnante ;
8008Le cadran, bouclier de l’heure rayonnante,
8009Nous terrasse éblouis !
8010IV
8011À l’instant où l’on dit : Vivons ! tout se déchire.
8012Les pleurs subitement descendent sur le rire.
8013Tête nue ! à genoux !
8014Tes fils sont morts, mon père est mort, leur mère est morte.
8015Ô deuil ! qui passe là ? C’est un cercueil qu’on porte.
8016À qui le portez-vous ?
8017Ils le portent à l’ombre, au silence, à la terre ;
8018Ils le portent au calme obscur, à l’aube austère,
8019À la brume sans bords,
8020Au mystère qui tord ses anneaux sous des voiles,
8021Au serpent inconnu qui lèche les étoiles
8022Et qui baise les morts !
8023V
8024Ils le portent aux vers, au néant, à Peut-Être !
8025Car la plupart d’entre eux n’ont point vu le jour naître ;
8026Sceptiques et bornés,
8027La négation morne et la matière hostile,
8028Flambeaux d’aveuglement, troublent l’âme inutile
8029De ces infortunés.
8030Pour eux le ciel ment, l’homme est un songe et croit vivre ;
8031Ils ont beau feuilleter page à page le livre,
8032Ils ne comprennent pas ;
8033Ils vivent en hochant la tête, et, dans le vide.
8034L’écheveau ténébreux que le doute dévide
8035Se mêle sous leurs pas.
8036Pour eux l’âme naufrage avec le corps qui sombre.
8037Leur rêve a les yeux creux et regarde de l’ombre ;
8038Rien est le mot du sort ;
8039Et chacun d’eux, riant de la voûte étoilée,
8040Porte en son cœur, au lieu de l’espérance ailée,
8041Une tête de mort.
8042Sourds à l’hymne des bois, au sombre cri de l’orgue,
8043Chacun d’eux est un champ plein de cendre, une morgue
8044Où pendent des lambeaux,
8045Un cimetière où l’œil des frémissants poëtes
8046Voit planer l’ironie et toutes ses chouettes,
8047L’ombre et tous ses corbeaux.
8048Quand l’astre et le roseau leur disent : Il faut croire ;
8049Ils disent au jonc vert, à l’astre en sa nuit noire :
8050Vous êtes insensés !
8051Quand l’arbre leur murmure à l’oreille : Il existe ;
8052Ces fous répondent : Non ! et, si le chêne insiste,
8053Ils lui disent : Assez !
8054Quelle nuit ! le semeur nié par la semence !
8055L’univers n’est pour eux qu’une vaste démence,
8056Sans but et sans milieu ;
8057Leur âme, en agitant l’immensité profonde,
8058N’y sent même pas l’être, et dans le grelot monde
8059N’entend pas sonner Dieu !
8060VI
8061Le corbillard franchit le seuil du cimetière.
8062Le gai matin, qui rit à la nature entière,
8063Resplendit sur ce deuil ;
8064Tout être a son mystère où l’on sent l’âme éclore,
8065Et l’offre à l’infini ; l’astre apporte l’aurore,
8066Et l’homme le cercueil.
8067Le dedans de la fosse apparaît, triste crèche.
8068Des pierres par endroits percent la terre fraîche ;
8069Et l’on entend le glas ;
8070Elles semblent s’ouvrir ainsi que des paupières,
8071Et le papillon blanc dit : « Qu’ont donc fait ces pierres ? »
8072Et la fleur dit : « Hélas ! »
8073VII
8074Est-ce que par hasard ces pierres sont punies,
8075Dieu vivant, pour subir de telles agonies ?
8076Ah ! ce que nous souffrons
8077N’est rien. – Plus bas que l’arbre en proie aux froides bises,
8078Sous cette forme horrible, est-ce que les Cambyses,
8079Est-ce que les Nérons,
8080Après avoir tenu les peuples dans leur serre,
8081Et crucifié l’homme au noir gibet misère,
8082Mis le monde en lambeaux,
8083Souillé l’âme, et changé, sous le vent des désastres,
8084L’univers en charnier, et fait monter aux astres
8085La vapeur des tombeaux,
8086Après avoir passé joyeux dans la victoire,
8087Dans l’orgueil, et partout imprimé sur l’histoire
8088Leurs ongles furieux,
8089Et, monstres qu’entrevoit l’homme en ses léthargies,
8090Après avoir sur terre été les effigies
8091Du mal mystérieux,
8092Après avoir peuplé les prisons élargies,
8093Et versé tant de meurtre aux vastes mers rougies,
8094Tant de morts, glaive au flanc,
8095Tant d’ombre, et de carnage, et d’horreurs inconnues,
8096Que le soleil, le soir, hésitait dans les nues
8097Devant ce bain sanglant !
8098Après avoir mordu le troupeau que Dieu mène,
8099Et tourné tour à tour de la torture humaine
8100L’atroce cabestan,
8101Et régné sous la pourpre et sous le laticlave,
8102Et plié six mille ans Adam, le vieil esclave,
8103Sous le vieux roi Satan,
8104Est-ce que le chasseur Nemrod, Sforce le pâtre,
8105Est-ce que Messaline, est-ce que Cléopâtre,
8106Caligula, Macrin,
8107Et les Achabs, par qui renaissaient les Sodomes,
8108Et Phalaris, qui fit du hurlement des hommes
8109La clameur de l’airain,
8110Est-ce que Charles Neuf, Constantin, Louis Onze,
8111Vitellius, la fange, et Busiris, le bronze,
8112Les Cyrus dévorants,
8113Les Égystes montrés du doigt par les Électres,
8114Seraient dans cette nuit, d’hommes devenus spectres,
8115Et pierres de tyrans ?
8116Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes,
8117Dans l’horreur étouffés, scellés dans les abîmes,
8118Enviant l’ossement,
8119Sans air, sans mouvement, sans jour, sans yeux, sans bouche,
8120Entre l’herbe sinistre et le cercueil farouche,
8121Vivraient affreusement ?
8122Est-ce que ce seraient des âmes condamnées,
8123Des maudits qui, pendant des millions d’années,
8124Seuls avec le remords,
8125Au lieu de voir, des yeux de l’astre solitaire,
8126Sortir les rayons d’or, verraient les vers de terre
8127Sortir des yeux des morts ?
8128Homme et roche, exister, noir dans l’ombre vivante !
8129Songer, pétrifié dans sa propre épouvante !
8130Rêver l’éternité !
8131Dévorer ses fureurs, confusément rugies !
8132Être pris, ouragan de crimes et d’orgies,
8133Dans l’immobilité !
8134Punition ! problème obscur ! questions sombres !
8135Quoi ! ce caillou dirait : – J’ai mis Thèbe en décombres !
8136J’ai vu Suse à genoux !
8137J’étais Bélus à Tyr ! j’étais Sylla dans Rome ! –
8138Noire captivité des vieux démons de l’homme !
8139Ô pierres, qu’êtes-vous ?
8140Qu’a fait ce bloc, béant dans la fosse insalubre ?
8141Glacé du froid profond de la terre lugubre,
8142Informe et châtié,
8143Aveugle, même aux feux que la nuit réverbère,
8144Il pense et se souvient… – Quoi ! ce n’est que Tibère !
8145Seigneur, ayez pitié !
8146Ce dur silex noyé dans la terre, âpre, fruste,
8147Couvert d’ombre, pendant que le ciel s’ouvre au juste
8148Qui s’y réfugia,
8149Jaloux du chien qui jappe et de l’âne qui passe,
8150Songe et dit : Je suis là ! – Dieu vivant, faites grâce !
8151Ce n’est que Borgia !
8152Ô Dieu bon, penchez-vous sur tous ces misérables !
8153Sauvez ces submergés, aimez ces exécrables !
8154Ouvrez les soupiraux.
8155Au nom des innocents, Dieu, pardonnez aux crimes.
8156Père, fermez l’enfer. Juge, au nom des victimes,
8157Grâce pour les bourreaux !
8158De toutes parts s’élève un cri : Miséricorde !
8159Les peuples nus, liés, fouettés à coups de corde,
8160Lugubres travailleurs,
8161Voyant leur maître en proie aux châtiments sublimes,
8162Ont pitié du despote, et, saignant de ses crimes,
8163Pleurent de ses douleurs ;
8164Les pâles nations regardent dans le gouffre,
8165Et ces grands suppliants, pour le tyran qui souffre,
8166T’implorent, Dieu jaloux ;
8167L’esclave mis en croix, l’opprimé sur la claie,
8168Plaint le satrape au fond de l’abîme, et la plaie
8169Dit : Grâce pour les clous !
8170Dieu serein, regardez d’un regard salutaire
8171Ces reclus ténébreux qu’emprisonne la terre
8172Pleine d’obscurs verrous,
8173Ces forçats dont le bagne est le dedans des pierres,
8174Et levez, à la voix des justes en prières,
8175Ces effrayants écrous.
8176Père, prenez pitié du monstre et de la roche.
8177De tous les condamnés que le pardon s’approche !
8178Jadis, rois des combats,
8179Ces bandits sur la terre ont fait une tempête ;
8180Étant montés plus haut dans l’horreur que la bête,
8181Ils sont tombés plus bas.
8182Grâce pour eux ! clémence, espoir, pardon, refuge,
8183Au jonc qui fut un prince, au ver qui fut un juge !
8184Le méchant, c’est le fou.
8185Dieu, rouvrez au maudit ! Dieu, relevez l’infâme !
8186Rendez à tous l’azur. Donnez au tigre une âme,
8187Des ailes au caillou !
8188Mystère ! obsession de tout esprit qui pense !
8189Échelle de la peine et de la récompense !
8190Nuit qui monte en clarté !
8191Sourire épanoui sur la torture amère !
8192Vision du sépulcre ! êtes-vous la chimère,
8193Ou la réalité ?
8194VIII
8195La fosse, plaie au flanc de la terre, est ouverte,
8196Et, béante, elle fait frissonner l’herbe verte
8197Et le buisson jauni ;
8198Elle est là, froide, calme, étroite, inanimée,
8199Et l’âme en voit sortir, ainsi qu’une fumée,
8200L’ombre de l’infini.
8201Et les oiseaux de l’air, qui, planant sur les cimes,
8202Volant sous tous les cieux, comparent les abîmes
8203Dans les courses qu’ils font,
8204Songent au noir Vésuve, à l’Océan superbe,
8205Et disent, en voyant cette fosse dans l’herbe :
8206Voici le plus profond !
8207IX
8208L’âme est partie, on rend le corps à la nature.
8209La vie a disparu sous cette créature ;
8210Mort, où sont tes appuis ?
8211Le voilà hors du temps, de l’espace et du nombre.
8212On le descend avec une corde dans l’ombre
8213Comme un seau dans un puits.
8214Que voulez-vous puiser dans ce puits formidable ?
8215Et pourquoi jetez-vous la sonde à l’insondable ?
8216Qu’y voulez-vous puiser ?
8217Est-ce l’adieu lointain et doux de ceux qu’on aime ?
8218Est-ce un regard ? hélas ! est-ce un soupir suprême ?
8219Est-ce un dernier baiser ?
8220Qu’y voulez-vous puiser, vivants, essaim frivole ?
8221Est-ce un frémissement du vide où tout s’envole,
8222Un bruit, une clarté,
8223Une lettre du mot que Dieu seul peut écrire ?
8224Est-ce, pour le mêler à vos éclats de rire,
8225Un peu d’éternité ?
8226Dans ce gouffre où la larve entr’ouvre son œil terne,
8227Dans cette épouvantable et livide citerne,
8228Abîme de douleurs,
8229Dans ce cratère obscur des muettes demeures,
8230Que voulez-vous puiser, ô passants de peu d’heures,
8231Hommes de peu de pleurs ?
8232Est-ce le secret sombre ? est-ce la froide goutte
8233Qui, larme du néant, suinte de l’âpre voûte
8234Sans aube et sans flambeau ?
8235Est-ce quelque lueur effarée et hagarde ?
8236Est-ce le cri jeté par tout ce qui regarde
8237Derrière le tombeau ?
8238Vous ne puiserez rien. Les morts tombent. La fosse
8239Les voit descendre, avec leur âme juste ou fausse,
8240Leur nom, leurs pas, leur bruit.
8241Un jour, quand souffleront les célestes haleines,
8242Dieu seul remontera toutes ces urnes pleines
8243De l’éternelle nuit.
8244X
8245Et la terre, agitant la ronce à sa surface,
8246Dit : – L’homme est mort ; c’est bien ; que veut-on que j’en fasse ?
8247Pourquoi me le rend-on ? –
8248Terre ! fais-en des fleurs ! des lys que l’aube arrose !
8249De cette bouche aux dents béantes, fais la rose
8250Entr’ouvrant son bouton !
8251Fais ruisseler ce sang dans tes sources d’eaux vives,
8252Et fais-le boire aux bœufs mugissants, tes convives ;
8253Prends ces chairs en haillons ;
8254Fais de ces seins bleuis sortir des violettes,
8255Et couvre de ces yeux que t’offrent les squelettes
8256L’aile des papillons.
8257Fais avec tous ces morts une joyeuse vie.
8258Fais-en le fier torrent qui gronde et qui dévie.
8259La mousse aux frais tapis !
8260Fais-en des rocs, des joncs, des fruits, des vignes mûres,
8261Des brises, des parfums, des bois pleins de murmures,
8262Des sillons pleins d’épis !
8263Fais-en des buissons verts, fais-en de grandes herbes !
8264Et qu’en ton sein profond d’où se lèvent les gerbes,
8265À travers leur sommeil,
8266Les effroyables morts sans souffle et sans paroles
8267Se sentent frissonner dans toutes ces corolles
8268Qui tremblent au soleil !
8269XI
8270La terre, sur la bière où le mort pâle écoute,
8271Tombe, et le nid gazouille, et, là-bas, sur la route
8272Siffle le paysan ;
8273Et ces fils, ces amis que le regret amène,
8274N’attendent même pas que la fosse soit pleine
8275Pour dire : Allons-nous-en !
8276Le fossoyeur, payé par ces douleurs hâtées,
8277Jette sur le cercueil la terre à pelletées.
8278Toi qui, dans ton linceul,
8279Rêvais le deuil sans fin, cette blanche colombe,
8280Avec cet homme allant et venant sur ta tombe,
8281Ô mort, te voilà seul !
8282Commencement de l’âpre et morne solitude !
8283Tu ne changeras plus de lit ni d’attitude ;
8284L’heure aux pas solennels
8285Ne sonne plus pour toi ; l’ombre te fait terrible ;
8286L’immobile suaire a sur ta forme horrible
8287Mis ses plis éternels.
8288Et puis le fossoyeur s’en va boire la fosse.
8289Il vient de voir des dents que la terre déchausse,
8290Il rit, il mange, il mord ;
8291Et prend, en murmurant des chansons hébétées,
8292Un verre dans ses mains à chaque instant heurtées
8293Aux choses de la mort.
8294Le soir vient ; l’horizon s’emplit d’inquiétude ;
8295L’herbe tremble et bruit comme une multitude ;
8296Le fleuve blanc reluit ;
8297Le paysage obscur prend les veines des marbres ;
8298Ces hydres que, le jour, on appelle des arbres,
8299Se tordent dans la nuit.
8300Le mort est seul. Il sent la nuit qui le dévore.
8301Quand naît le doux matin, tout l’azur de l’aurore,
8302Tous ses rayons si beaux,
8303Tout l’amour des oiseaux et leurs chansons sans nombre,
8304Vont aux berceaux dorés ; et, la nuit, toute l’ombre
8305Aboutit aux tombeaux.
8306Il entend des soupirs dans les fosses voisines ;
8307Il sent la chevelure affreuse des racines
8308Entrer dans son cercueil ;
8309Il est l’être vaincu dont s’empare la chose ;
8310Il sent un doigt obscur, sous sa paupière close,
8311Lui retirer son œil.
8312Il a froid ; car le soir, qui mêle à son haleine
8313Les ténèbres, l’horreur, le spectre et le phalène,
8314Glace ces durs grabats ;
8315Le cadavre, lié de bandelettes blanches,
8316Grelotte, et dans sa bière entend les quatre planches
8317Qui lui parlent tout bas.
8318L’une dit : – Je fermais ton coffre-fort. – Et l’autre
8319Dit : – J’ai servi de porte au toit qui fut le nôtre. –
8320L’autre dit : – Aux beaux jours,
8321La table où rit l’ivresse et que le vin encombre,
8322C’était moi. – L’autre dit : – J’étais le chevet sombre
8323Du lit de tes amours.
8324Allez, vivants ! riez, chantez ; le jour flamboie.
8325Laissez derrière vous, derrière votre joie
8326Sans nuage et sans pli,
8327Derrière la fanfare et le bal qui s’élance,
8328Tous ces morts qu’enfouit dans la fosse silence
8329Le fossoyeur oubli !
8330XII
8331Tous y viendront.
8332XIII
8333Assez ! et levez-vous de table.
8334Chacun prend à son tour la route redoutable ;
8335Chacun sort en tremblant ;
8336Chantez, riez ; soyez heureux, soyez célèbres ;
8337Chacun de vous sera bientôt dans les ténèbres
8338Le spectre au regard blanc.
8339La foule vous admire et l’azur vous éclaire ;
8340Vous êtes riche, grand, glorieux, populaire,
8341Puissant, fier, encensé ;
8342Vos licteurs, devant vous, graves, portent la hache ;
8343Et vous vous en irez sans que personne sache
8344Où vous avez passé.
8345Jeunes filles, hélas ! qui donc croit à l’aurore ?
8346Votre lèvre pâlit pendant qu’on danse encore
8347Dans le bal enchanté ;
8348Dans les lustres blêmis on voit grandir le cierge ;
8349La mort met sur vos fronts ce grand voile de vierge
8350Qu’on nomme éternité.
8351Le conquérant, debout dans une aube enflammée,
8352Penche, et voit s’en aller son épée en fumée ;
8353L’amante avec l’amant
8354Passe ; le berceau prend une voix sépulcrale ;
8355L’enfant rose devient larve horrible, et le râle
8356Sort du vagissement.
8357Ce qu’ils disaient hier, le savent-ils eux-mêmes ?
8358Des chimères, des vœux, des cris, de vains problèmes !
8359Ô néant inouï !
8360Rien ne reste ; ils ont tout oublié dans la fuite
8361Des choses que Dieu pousse et qui courent si vite
8362Que l’homme est ébloui !
8363Ô promesses ! espoirs ! cherchez-les dans l’espace.
8364La bouche qui promet est un oiseau qui passe.
8365Fou qui s’y confierait !
8366Les promesses s’en vont où va le vent des plaines,
8367Où vont les flots, où vont les obscures haleines
8368Du soir dans la forêt !
8369Songe à la profondeur du néant où nous sommes.
8370Quand tu seras couché sous la terre où les hommes
8371S’enfoncent pas à pas,
8372Tes enfants, épuisant les jours que Dieu leur compte,
8373Seront dans la lumière ou seront dans la honte ;
8374Tu ne le sauras pas !
8375Ce que vous rêvez tombe avec ce que vous faites.
8376Voyez ces grands palais ; voyez ces chars de fêtes
8377Aux tournoyants essieux ;
8378Voyez ces longs fusils qui suivent le rivage ;
8379Voyez ces chevaux, noirs comme un héron sauvage
8380Qui vole sous les cieux,
8381Tout cela passera comme une voix chantante.
8382Pyramide, à tes pieds tu regardes la tente,
8383Sous l’éclatant zénith ;
8384Tu l’entends frissonner au vent comme une voile,
8385Chéops, et tu te sens, en la voyant de toile,
8386Fière d’être en granit ;
8387Et toi, tente, tu dis : Gloire à la pyramide !
8388Mais, un jour, hennissant comme un cheval numide,
8389L’ouragan libyen
8390Soufflera sur ce sable où sont les tentes frêles,
8391Et Chéops roulera pêle-mêle avec elles
8392En s’écriant : Eh bien !
8393Tu périras, malgré ton enceinte murée,
8394Et tu ne seras plus, ville, ô ville sacrée,
8395Qu’un triste amas fumant,
8396Et ceux qui t’ont servie et ceux qui t’ont aimée
8397Frapperont leur poitrine en voyant la fumée
8398De ton embrasement.
8399Ils diront : – Ô douleur ! ô deuil ! guerre civile !
8400Quelle ville a jamais égalé cette ville ?
8401Ses tours montaient dans l’air ;
8402Elle riait aux chants de ses prostituées ;
8403Elle faisait courir ainsi que des nuées
8404Ses vaisseaux sur la mer.
8405Ville ! où sont tes docteurs qui t’enseignaient à lire ?
8406Tes dompteurs de lions qui jouaient de la lyre,
8407Tes lutteurs jamais las ?
8408Ville ! est-ce qu’un voleur, la nuit, t’a dérobée ?
8409Où donc est Babylone ? Hélas ! elle est tombée !
8410Elle est tombée, hélas !
8411On n’entend plus chez toi le bruit que fait la meule.
8412Pas un marteau n’y frappe un clou. Te voilà seule.
8413Ville, où sont tes bouffons ?
8414Nul passant désormais ne montera tes rampes ;
8415Et l’on ne verra plus la lumière des lampes
8416Luire sous tes plafonds.
8417Brillez pour disparaître et montez pour descendre.
8418Le grain de sable dit dans l’ombre au grain de cendre :
8419Il faut tout engloutir.
8420Où donc est Thèbes ? dit Babylone pensive.
8421Thèbes demande : Où donc est Ninive ? et Ninive
8422S’écrie : Où donc est Tyr ?
8423En laissant fuir les mots de sa langue prolixe,
8424L’homme s’agite et va, suivi par un œil fixe ;
8425Dieu n’ignore aucun toit ;
8426Tous les jours d’ici-bas ont des aubes funèbres ;
8427Malheur à ceux qui font le mal dans les ténèbres
8428En disant : Qui nous voit ?
8429Tous tombent ; l’un au bout d’une course insensée,
8430L’autre à son premier pas ; l’homme sur sa pensée,
8431La mère sur son nid ;
8432Et le porteur de sceptre et le joueur de flûte
8433S’en vont ; et rien ne dure ; et le père qui lutte
8434Suit l’aïeul qui bénit.
8435Les races vont au but qu’ici-bas tout révèle.
8436Quand l’ancienne commence à pâlir, la nouvelle
8437A déjà le même air ;
8438Dans l’éternité, gouffre où se vide la tombe,
8439L’homme coule sans fin, sombre fleuve qui tombe
8440Dans une sombre mer.
8441Tout escalier, que l’ombre ou la splendeur le couvre,
8442Descend au tombeau calme, et toute porte s’ouvre
8443Sur le dernier moment ;
8444Votre sépulcre emplit la maison où vous êtes ;
8445Et tout plafond, croisant ses poutres sur nos têtes,
8446Est fait d’écroulement.
8447Veillez, veillez ! Songez à ceux que vous perdîtes ;
8448Parlez moins haut, prenez garde à ce que vous dites,
8449Contemplez à genoux ;
8450L’aigle trépas du bout de l’aile nous effleure ;
8451Et toute notre vie, en fuite heure par heure,
8452S’en va derrière nous.
8453Ô coups soudains ! départs vertigineux ! mystère !
8454Combien qui ne croyaient parler que pour la terre,
8455Front haut, cœur fier, bras fort,
8456Tout à coup, comme un mur subitement s’écroule,
8457Au milieu d’une phrase adressée à la foule,
8458Sont entrés dans la mort,
8459Et, sous l’immensité qui n’est qu’un œil sublime,
8460Ont pâli, stupéfaits de voir, dans cet abîme
8461D’astres et de ciel bleu,
8462Où le masqué se montre, où l’inconnu se nomme,
8463Que le mot qu’ils avaient commencé devant l’homme
8464S’achevait devant Dieu !
8465Un spectre au seuil de tout tient le doigt sur sa bouche.
8466Les morts partent. La nuit de sa verge les touche.
8467Ils vont, l’antre est profond,
8468Nus, et se dissipant, et l’on ne voit rien luire.
8469Où donc sont-ils allés ? On n’a rien à vous dire.
8470Ceux qui s’en vont, s’en vont.
8471Sur quoi donc marchent-ils ? sur l’énigme, sur l’ombre,
8472Sur l’être. Ils font un pas : comme la nef qui sombre,
8473Leur blancheur disparaît ;
8474Et l’on n’entend plus rien dans l’ombre inaccessible,
8475Que le bruit sourd que fait dans le gouffre invisible
8476L’invisible forêt.
8477L’infini, route noire et de brume remplie,
8478Et qui joint l’âme à Dieu, monte, fuit, multiplie
8479Ses cintres tortueux,
8480Et s’efface… – et l’horreur effare nos pupilles
8481Quand nous entrevoyons les arches et les piles
8482De ce pont monstrueux.
8483Ô sort ! obscurité ! nuée ! on rêve, on souffre.
8484Les êtres, dispersés à tous les vents du gouffre,
8485Ne savent ce qu’ils font.
8486Les vivants sont hagards. Les morts sont dans leurs couches.
8487Pendant que nous songeons, des pleurs, gouttes farouches,
8488Tombent du noir plafond.
8489XIV
8490On brave l’immuable ; et l’un se réfugie
8491Dans l’assoupissement, et l’autre dans l’orgie.
8492Cet autre va criant :
8493– À bas vertu, devoir et foi ! l’homme est un ventre ! –
8494Dans ce lugubre esprit, comme un tigre en son antre,
8495Habite le néant.
8496Écoutez : – Jouir est tout. L’heure est rapide.
8497Le sacrifice est fou, le martyre est stupide ;
8498Vivre est l’essentiel.
8499L’immensité ricane et la tombe grimace.
8500La vie est un caillou que le sage ramasse
8501Pour lapider le ciel. –
8502Il souffle, forçat noir, sa vermine sur l’ange.
8503Il est content, il est hideux ; il boit, il mange ;
8504Il rit, la lèvre en feu,
8505Tous les rires que peut inventer la démence ;
8506Il dit tout ce que peut dire en sa haine immense
8507Le ver de terre à Dieu.
8508Il dit : Non ! à celui sous qui tremble le pôle.
8509Soudain l’ange muet met la main sur l’épaule
8510Du railleur effronté ;
8511La mort derrière lui surgit pendant qu’il chante ;
8512Dieu remplit tout à coup cette bouche crachante
8513Avec l’éternité.
8514XV
8515Qu’est-ce que tu feras de tant d’herbes fauchées,
8516Ô vent ? que feras-tu des pailles desséchées
8517Et de l’arbre abattu ?
8518Que feras-tu de ceux qui s’en vont avant l’heure,
8519Et de celui qui rit et de celui qui pleure,
8520Ô vent, qu’en feras-tu ?
8521Que feras-tu des cœurs ! que feras-tu des âmes ?
8522Nous aimâmes, hélas ! nous crûmes, nous pensâmes :
8523Un moment nous brillons ;
8524Puis, sur les panthéons ou sur les ossuaires,
8525Nous frissonnons, ceux-ci drapeaux, ceux-là suaires,
8526Tous, lambeaux et haillons !
8527Et ton souffle nous tient, nous arrache et nous ronge !
8528Et nous étions la vie, et nous sommes le songe !
8529Et voilà que tout fuit !
8530Et nous ne savons plus qui nous pousse et nous mène,
8531Et nous questionnons en vain notre âme pleine
8532De tonnerre et de nuit !
8533Ô vent, que feras-tu de ces tourbillons d’êtres,
8534Hommes, femmes, vieillards, enfants, esclaves, maîtres,
8535Souffrant, priant, aimant,
8536Doutant, peut-être cendre et peut-être semence,
8537Qui roulent, frémissants et pâles, vers l’immense
8538Évanouissement !
8539XVI
8540L’arbre Éternité vit sans faîte et sans racines.
8541Ses branches sont partout, proches du ver, voisines
8542Du grand astre doré ;
8543L’espace voit sans fin croître la branche Nombre,
8544Et la branche Destin, végétation sombre,
8545Emplit l’homme effaré.
8546Nous la sentons ramper et grandir sous nos crânes,
8547Lier Deutz à Judas, Nemrod à Schinderhannes,
8548Tordre ses mille nœuds,
8549Et, passants pénétrés de fibres éternelles,
8550Tremblants, nous la voyons croiser dans nos prunelles
8551Ses fils vertigineux.
8552Et nous apercevons, dans le plus noir de l’arbre,
8553Les Hobbes contemplant avec des yeux de marbre,
8554Les Kant aux larges fronts ;
8555Leur cognée à la main, le pied sur les problèmes,
8556Immobiles ; la mort a fait des spectres blêmes
8557De tous ces bûcherons.
8558Ils sont là, stupéfaits et chacun sur sa branche.
8559L’un se redresse, et l’autre, épouvanté, se penche.
8560L’un voulut, l’autre osa,
8561Tous se sont arrêtés en voyant le mystère.
8562Zénon rêve tourné vers Pyrrhon, et Voltaire
8563Regarde Spinosa.
8564Qu’avez-vous donc trouvé, dites, chercheurs sublimes ?
8565Quels nids avez-vous vus, noirs comme des abîmes,
8566Sur ces rameaux noueux ?
8567Cachaient-ils des essaims d’ailes sombres ou blanches ?
8568Dites, avez-vous fait envoler de ces branches
8569Quelque aigle monstrueux ?
8570De quelqu’un qui se tait nous sommes les ministres ;
8571Le noir réseau du sort trouble nos yeux sinistres ;
8572Le vent nous courbe tous ;
8573L’ombre des mêmes nuits mêle toutes les têtes.
8574Qui donc sait le secret ? le savez-vous, tempêtes ?
8575Gouffres, en parlez-vous ?
8576Le problème muet gonfle la mer sonore,
8577Et, sans cesse oscillant, va du soir à l’aurore
8578Et de la taupe au lynx ;
8579L’énigme aux yeux profonds nous regarde obstinée ;
8580Dans l’ombre nous voyons sur notre destinée
8581Les deux griffes du sphinx.
8582Le mot, c’est Dieu. Ce mot luit dans les âmes veuves ;
8583Il tremble dans la flamme ; onde, il coule en tes fleuves,
8584Homme, il coule en ton sang ;
8585Les constellations le disent au silence ;
8586Et le volcan, mortier de l’infini, le lance
8587Aux astres en passant.
8588Ne doutons pas. Croyons. Emplissons l’étendue
8589De notre confiance, humble, ailée, éperdue.
8590Soyons l’immense Oui.
8591Que notre cécité ne soit pas un obstacle ;
8592À la création donnons ce grand spectacle
8593D’un aveugle ébloui.
8594Car, je vous le redis, votre oreille étant dure,
8595Non est un précipice. Ô vivants ! rien ne dure ;
8596La chair est aux corbeaux ;
8597La vie autour de vous croule comme un vieux cloître ;
8598Et l’herbe est formidable, et l’on y voit moins croître
8599De fleurs que de tombeaux.
8600Tout, dès que nous doutons, devient triste et farouche.
8601Quand il veut, spectre gai, le sarcasme à la bouche
8602Et l’ombre dans les yeux,
8603Rire avec l’infini, pauvre âme aventurière,
8604L’homme frissonnant voit les arbres en prière
8605Et les monts sérieux ;
8606Le chêne ému fait signe au cèdre qui contemple ;
8607Le rocher rêveur semble un prêtre dans le temple
8608Pleurant un déshonneur ;
8609L’araignée, immobile au centre de ses toiles,
8610Médite ; et le lion, songeant sous les étoiles,
8611Rugit : Pardon, Seigneur !
8612Jersey, cimetière de Saint-Jean, avril 1854.
VII
8613Un jour, le morne esprit, le prophète sublime
8614Qui rêvait à Patmos,
8615Et lisait, frémissant, sur le mur de l’abîme
8616De si lugubres mots,
8617Dit à son aigle : « Ô monstre ! il faut que tu m’emportes.
8618Je veux voir Jéhovah. »
8619L’aigle obéit. Des cieux ils franchirent les portes ;
8620Enfin, Jean arriva ;
8621Il vit l’endroit sans nom dont nul archange n’ose
8622Traverser le milieu,
8623Et ce lieu redoutable était plein d’ombre, à cause
8624De la grandeur de Dieu.
8625Jersey, septembre 1855.
VIII — Claire
8626Quoi donc ! la vôtre aussi ! la vôtre suit la mienne !
8627Ô mère au cœur profond, mère, vous avez beau
8628Laisser la porte ouverte afin qu’elle revienne,
8629Cette pierre là-bas dans l’herbe est un tombeau !
8630La mienne disparut dans les flots qui se mêlent ;
8631Alors, ce fut ton tour, Claire, et tu t’envolas.
8632Est-ce donc que là-haut dans l’ombre elles s’appellent,
8633Qu’elles s’en vont ainsi l’une après l’autre, hélas ?
8634Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse,
8635Que ta mère jadis berçait de sa chanson,
8636Qui d’abord la charmas avec ta petitesse
8637Et plus tard lui remplis de clarté l’horizon,
8638Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise !
8639Voilà que tu n’es plus, ayant à peine été !
8640L’astre attire le lys, et te voilà reprise,
8641Ô vierge, par l’azur, cette virginité !
8642Te voilà remontée au firmament sublime,
8643Échappée aux grands cieux comme la grive aux bois,
8644Et, flamme, aile, hymne, odeur, replongée à l’abîme
8645Des rayons, des amours, des parfums et des voix !
8646Nous ne t’entendrons plus rire en notre nuit noire.
8647Nous voyons seulement, comme pour nous bénir,
8648Errer dans notre ciel et dans notre mémoire
8649Ta figure, nuage, et ton nom, souvenir !
8650Pressentais-tu déjà ton sombre épithalame ?
8651Marchant sur notre monde à pas silencieux,
8652De tous les idéals tu composais ton âme,
8653Comme si tu faisais un bouquet pour les cieux !
8654En te voyant si calme et toute lumineuse,
8655Les cœurs les plus saignants ne haïssaient plus rien.
8656Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse,
8657Et, comme Ruth l’épi, tu ramassais le bien.
8658La nature, ô front pur, versait sur toi sa grâce,
8659L’aurore sa candeur, et les champs leur bonté ;
8660Et nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe,
8661Toute cette douceur dans toute ta beauté !
8662Chaste, elle paraissait ne pas être autre chose
8663Que la forme qui sort des cieux éblouissants ;
8664Et de tous les rosiers elle semblait la rose,
8665Et de tous les amours elle semblait l’encens.
8666Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille
8667Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard
8668Transparent comme l’eau qui s’égaye et qui brille
8669Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard.
8670Elle était simple, franche, humble, naïve et bonne ;
8671Chantant à demi-voix son chant d’illusion,
8672Ayant je ne sais quoi dans toute sa personne
8673De vague et de lointain comme la vision.
8674On sentait qu’elle avait peu de temps sur la terre,
8675Qu’elle n’apparaissait que pour s’évanouir,
8676Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire ;
8677Et la tombe semblait par moments l’éblouir.
8678Elle a passé dans l’ombre où l’homme se résigne ;
8679Le vent sombre soufflait ; elle a passé sans bruit,
8680Belle, candide, ainsi qu’une plume de cygne
8681Qui reste blanche, même en traversant la nuit !
8682Elle s’en est allée à l’aube qui se lève,
8683Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu,
8684Bouche qui n’a connu que le baiser du rêve,
8685Âme qui n’a dormi que dans le lit de Dieu !
8686Nous voici maintenant en proie aux deuils sans bornes,
8687Mère, à genoux tous deux sur des cercueils sacrés,
8688Regardant à jamais dans les ténèbres mornes
8689La disparition des êtres adorés !
8690Croire qu’ils resteraient ! quel songe ! Dieu les presse.
8691Même quand leurs bras blancs sont autour de nos cous,
8692Un vent du ciel profond fait frissonner sans cesse
8693Ces fantômes charmants que nous croyons à nous.
8694Ils sont là, près de nous, jouant sur notre route ;
8695Ils ne dédaignent pas notre soleil obscur,
8696Et derrière eux, et sans que leur candeur s’en doute,
8697Leurs ailes font parfois de l’ombre sur le mur.
8698Ils viennent sous nos toits ; avec nous ils demeurent ;
8699Nous leur disons : Ma fille ! ou : Mon fils ! ils sont doux,
8700Riants, joyeux, nous font une caresse, et meurent. –
8701Ô mère, ce sont là les anges, voyez-vous !
8702C’est une volonté du sort, pour nous sévère,
8703Qu’ils rentrent vite au ciel resté pour eux ouvert ;
8704Et qu’avant d’avoir mis leur lèvre à notre verre,
8705Avant d’avoir rien fait et d’avoir rien souffert,
8706Ils partent radieux ; et qu’ignorant l’envie,
8707L’erreur, l’orgueil, le mal, la haine, la douleur,
8708Tous ces êtres bénis s’envolent de la vie
8709À l’âge où la prunelle innocente est en fleur !
8710Nous qui sommes démons ou qui sommes apôtres,
8711Nous devons travailler, attendre, préparer ;
8712Pensifs, nous expions pour nous-même ou pour d’autres ;
8713Notre chair doit saigner, nos yeux doivent pleurer.
8714Eux, ils sont l’air qui fuit, l’oiseau qui ne se pose
8715Qu’un instant, le soupir qui vole, avril vermeil
8716Qui brille et passe ; ils sont le parfum de la rose
8717Qui va rejoindre aux cieux le rayon du soleil !
8718Ils ont ce grand dégoût mystérieux de l’âme
8719Pour notre chair coupable et pour notre destin ;
8720Ils ont, êtres rêveurs qu’un autre azur réclame,
8721Je ne sais quelle soif de mourir le matin !
8722Ils sont l’étoile d’or se couchant dans l’aurore,
8723Mourant pour nous, naissant pour l’autre firmament ;
8724Car la mort, quand un astre en son sein vient éclore,
8725Continue, au delà, l’épanouissement !
8726Oui, mère, ce sont là les élus du mystère,
8727Les envoyés divins, les ailés, les vainqueurs,
8728À qui Dieu n’a permis que d’effleurer la terre
8729Pour faire un peu de joie à quelques pauvres cœurs.
8730Comme l’ange à Jacob, comme Jésus à Pierre,
8731Ils viennent jusqu’à nous qui loin d’eux étouffons,
8732Beaux, purs, et chacun d’eux portant sous sa paupière
8733La sereine clarté des paradis profonds.
8734Puis, quand ils ont, pieux, baisé toutes les plaies,
8735Pansé notre douleur, azuré nos raisons,
8736Et fait luire un moment l’aube à travers nos claies,
8737Et chanté la chanson du ciel dans nos maisons,
8738Ils retournent là-haut parler à Dieu des hommes,
8739Et, pour lui faire voir quel est notre chemin,
8740Tout ce que nous souffrons et tout ce que nous sommes,
8741S’en vont avec un peu de terre dans la main.
8742Ils s’en vont ; c’est tantôt l’éclair qui les emporte,
8743Tantôt un mal plus fort que nos soins superflus.
8744Alors, nous, pâles, froids, l’œil fixé sur la porte,
8745Nous ne savons plus rien, sinon qu’ils ne sont plus.
8746Nous disons : – À quoi bon l’âtre sans étincelles ?
8747À quoi bon la maison où ne sont plus leurs pas ?
8748À quoi bon la ramée où ne sont plus les ailes ?
8749Qui donc attendons-nous s’ils ne reviendront pas ? –
8750Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres.
8751Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit,
8752Tristes ; et la lueur de leurs charmants sourires
8753Parfois nous apparaît vaguement dans la nuit.
8754Car ils sont revenus, et c’est là le mystère ;
8755Nous entendons quelqu’un flotter, un souffle errer,
8756Des robes effleurer notre seuil solitaire,
8757Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.
8758Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre ;
8759Nous sentons, lorsqu’ayant la lassitude en nous,
8760Nous nous levons après quelque prière sombre,
8761Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.
8762Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre :
8763« Mon père ! encore un peu ! ma mère ! encore un jour !
8764« M’entends-tu ? je suis là, je reste pour t’attendre
8765« Sur l’échelon d’en bas de l’échelle d’amour.
8766« Je t’attends pour pouvoir nous en aller ensemble.
8767« Cette vie est amère, et tu vas en sortir.
8768« Pauvre cœur, ne crains rien, Dieu vit ! la mort rassemble.
8769« Tu redeviendras ange ayant été martyr. »
8770Oh ! quand donc viendrez-vous ? vous retrouver, c’est naître.
8771Quand verrons-nous, ainsi qu’un idéal flambeau,
8772La douce étoile mort, rayonnante, apparaître
8773À ce noir horizon qu’on nomme le tombeau ?
8774Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes !
8775Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,
8776Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,
8777Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits ?
8778Vers ce grand ciel clément où sont tous les dictames,
8779Les aimés, les absents, les êtres purs et doux,
8780Les baisers des esprits et les regards des âmes,
8781Quand nous en irons-nous ? quand nous en irons-nous ?
8782Quand nous en irons-nous où sont l’aube et la foudre ?
8783Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,
8784Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,
8785Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or ?
8786Quand nous enfuirons-nous dans la joie infinie
8787Où les hymnes vivants sont des anges voilés,
8788Où l’on voit, à travers l’azur de l’harmonie,
8789La strophe bleue errer sur les luths étoilés ?
8790Quand viendrez-vous chercher notre humble cœur qui sombre ?
8791Quand nous reprendrez-vous à ce monde charnel,
8792Pour nous bercer ensemble aux profondeurs de l’ombre,
8793Sous l’éblouissement du regard éternel ?
8794Décembre 1846.
IX — À la fenêtre pendant la nuit
8795I
8796Les étoiles, points d’or, percent les branches noires ;
8797Le flot huileux et lourd décompose ses moires
8798Sur l’océan blêmi ;
8799Les nuages ont l’air d’oiseaux prenant la fuite ;
8800Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite,
8801Comme un homme endormi.
8802Tout s’en va. La nature est l’urne mal fermée.
8803La tempête est écume et la flamme est fumée.
8804Rien n’est hors du moment,
8805L’homme n’a rien qu’il prenne, et qu’il tienne, et qu’il garde.
8806Il tombe heure par heure, et, ruine, il regarde
8807Le monde, écroulement.
8808L’astre est-il le point fixe en ce mouvant problème ?
8809Ce ciel que nous voyons fut-il toujours le même ?
8810Le sera-t-il toujours ?
8811L’homme a-t-il sur son front des clartés éternelles ?
8812Et verra-t-il toujours les mêmes sentinelles
8813Monter aux mêmes tours ?
8814II
8815Nuits, serez-vous pour nous toujours ce que vous êtes ?
8816Pour toute vision, aurons-nous sur nos têtes
8817Toujours les mêmes cieux ?
8818Dis, larve Aldebaran, réponds, spectre Saturne,
8819Ne verrons-nous jamais sur le masque nocturne
8820S’ouvrir de nouveaux yeux ?
8821Ne verrons-nous jamais briller de nouveaux astres ?
8822Et des cintres nouveaux, et de nouveaux pilastres
8823Luire à notre œil mortel,
8824Dans cette cathédrale aux formidables porches
8825Dont le septentrion éclaire avec sept torches,
8826L’effrayant maître-autel ?
8827A-t-il cessé, le vent qui fit naître ces roses,
8828Sirius, Orion, toi, Vénus, qui reposes
8829Notre œil dans le péril ?
8830Ne verrons-nous jamais sous ces grandes haleines
8831D’autres fleurs de lumière éclore dans les plaines
8832De l’éternel avril ?
8833Savons-nous où le monde en est de son mystère ?
8834Qui nous dit, à nous, joncs du marais, vers de terre
8835Dont la bave reluit,
8836À nous qui n’avons pas nous-mêmes notre preuve,
8837Que Dieu ne va pas mettre une tiare neuve
8838Sur le front de la nuit ?
8839III
8840Dieu n’a-t-il plus de flamme à ses lèvres profondes ?
8841N’en fait-il plus jaillir des tourbillons de mondes ?
8842Parlez, Nord et Midi !
8843N’emplit-il plus de lui sa création sainte ?
8844Et ne souffle-t-il plus que d’une bouche éteinte
8845Sur l’être refroidi ?
8846Quand les comètes vont et viennent, formidables,
8847Apportant la lueur des gouffres insondables
8848À nos fronts soucieux,
8849Brûlant, volant, peut-être âmes, peut-être mondes,
8850Savons-nous ce que font toutes ces vagabondes
8851Qui courent dans nos cieux ?
8852Qui donc a vu la source et connaît l’origine ?
8853Qui donc, ayant sondé l’abîme, s’imagine
8854En être mage et roi ?
8855Ah ! fantômes humains, courbés sous les désastres !
8856Qui donc a dit : – C’est bien, Éternel. Assez d’astres.
8857N’en fais plus. Calme-toi ! –
8858L’effet séditieux limiterait la cause ?
8859Quelle bouche ici-bas peut dire à quelque chose :
8860Tu n’iras pas plus loin ?
8861Sous l’élargissement sans fin, la borne plie ;
8862La création vit, croît et se multiplie ;
8863L’homme n’est qu’un témoin.
8864L’homme n’est qu’un témoin frémissant d’épouvante.
8865Les firmaments sont pleins de la sève vivante
8866Comme les animaux.
8867L’arbre prodigieux croise, agrandit, transforme,
8868Et mêle aux cieux profonds, comme une gerbe énorme,
8869Ses ténébreux rameaux.
8870Car la création est devant, Dieu derrière.
8871L’homme, du côté noir de l’obscure barrière,
8872Vit, rôdeur curieux ;
8873Il suffit que son front se lève pour qu’il voie
8874À travers la sinistre et morne claire-voie
8875Cet œil mystérieux.
8876IV
8877Donc ne nous disons pas : – Nous avons nos étoiles –
8878Des flottes de soleils peut-être à pleines voiles
8879Viennent en ce moment ;
8880Peut-être que demain le Créateur terrible,
8881Refaisant notre nuit, va contre un autre crible
8882Changer le firmament.
8883Qui sait ? que savons-nous ? sur notre horizon sombre,
8884Que la création impénétrable encombre
8885Des ses taillis sacrés,
8886Muraille obscure où vient battre le flot de l’être,
8887Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître
8888Des astres effarés ;
8889Des astres éperdus arrivant des abîmes,
8890Venant des profondeurs ou descendant des cimes,
8891Et, sous nos noirs arceaux,
8892Entrant en foule, épars, ardents, pareils au rêve,
8893Comme dans un grand vent s’abat sur une grève
8894Une troupe d’oiseaux ;
8895Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,
8896Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,
8897Sur nos bords, sur nos monts,
8898Et nous pétrifiant de leurs aspects étranges ;
8899Car dans le gouffre énorme il est des mondes anges
8900Et des soleils démons !
8901Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres,
8902Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbres
8903Et ses flots de rayons,
8904Le muet Infini, sombre mer ignorée,
8905Roule vers notre ciel une grande marée
8906De constellations !
8907Marine-Terrace, avril 1854.
X — Éclaircie
8908L’Océan resplendit sous sa vaste nuée.
8909L’onde, de son combat sans fin exténuée,
8910S’assoupit, et, laissant l’écueil se reposer,
8911Fait de toute la rive un immense baiser.
8912On dirait qu’en tous lieux, en même temps, la vie
8913Dissout le mal, le deuil, l’hiver, la nuit, l’envie,
8914Et que le mort couché dit au vivant debout :
8915Aime ! et qu’une âme obscure, épanouie en tout,
8916Avance doucement sa bouche vers nos lèvres.
8917L’être, éteignant dans l’ombre et l’extase ses fièvres,
8918Ouvrant ses flancs, ses seins, ses yeux, ses cœurs épars,
8919Dans ses pores profonds reçoit de toutes parts
8920La pénétration de la sève sacrée.
8921La grande paix d’en haut vient comme une marée.
8922Le brin d’herbe palpite aux fentes du pavé ;
8923Et l’âme a chaud. On sent que le nid est couvé.
8924L’infini semble plein d’un frisson de feuillée.
8925On croit être à cette heure où la terre éveillée
8926Entend le bruit que fait l’ouverture du jour,
8927Le premier pas du vent, du travail, de l’amour,
8928De l’homme, et le verrou de la porte sonore,
8929Et le hennissement du blanc cheval aurore.
8930Le moineau d’un coup d’aile, ainsi qu’un fol esprit,
8931Vient taquiner le flot monstrueux qui sourit ;
8932L’air joue avec la mouche et l’écume avec l’aigle ;
8933Le grave laboureur fait ses sillons et règle
8934La page où s’écrira le poëme des blés ;
8935Des pêcheurs sont là-bas sous un pampre attablés ;
8936L’horizon semble un rêve éblouissant où nage
8937L’écaille de la mer, la plume du nuage,
8938Car l’Océan est hydre et le nuage oiseau.
8939Une lueur, rayon vague, part du berceau
8940Qu’une femme balance au seuil d’une chaumière,
8941Dore les champs, les fleurs, l’onde et devient lumière
8942En touchant un tombeau qui dort près du clocher.
8943Le jour plonge au plus noir du gouffre, et va chercher
8944L’ombre, et la baise au front sous l’eau sombre et hagarde.
8945Tout est doux, calme, heureux, apaisé ; Dieu regarde.
8946Marine-Terrace, juillet 1855.
XI
8947Oh ! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges,
8948Que de fois nous devons vous attrister, archanges !
8949C’est vraiment une chose amère de songer
8950Qu’en ce monde où l’esprit n’est qu’un morne étranger,
8951Où la volupté rit, jeune, et si décrépite !
8952Où dans les lits profonds l’aile d’en bas palpite,
8953Quand, pâmé, dans un nimbe ou bien dans un éclair,
8954On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair
8955À l’heure où l’on s’enivre aux lèvres d’une femme,
8956De ce qu’on croit l’amour, de ce qu’on prend pour l’âme,
8957Sang du cœur, vin des sens âcre et délicieux,
8958On fait rougir là-haut quelque passant des cieux !
8959Juin 1855.
XII — Aux anges qui nous voient
8960– Passant, qu’es-tu ? je te connais.
8961Mais, étant spectre, ombre et nuage,
8962Tu n’as plus de sexe ni d’âge.
8963– Je suis ta mère, et je venais !
8964– Et toi dont l’aile hésite et brille,
8965Dont l’œil est noyé de douceur,
8966Qu’es-tu, passant ? – Je suis ta sœur.
8967– Et toi, qu’es-tu ? – Je suis ta fille.
8968– Et toi, qu’es-tu, passant ? – Je suis
8969Celle à qui tu disais : « Je t’aime ! »
8970– Et toi ? – Je suis ton âme même. –
8971Oh ! cachez-moi, profondes nuits !
8972Juin 1855.
XIII — Cadaver
8973Ô mort ! heure splendide ! ô rayons mortuaires !
8974Avez-vous quelquefois soulevé des suaires ?
8975Et, pendant qu’on pleurait, et qu’au chevet du lit,
8976Frères, amis, enfants, la mère qui pâlit,
8977Éperdus, sanglotaient dans le deuil qui les navre,
8978Avez-vous regardé sourire le cadavre ?
8979Tout à l’heure il râlait, se tordait, étouffait ;
8980Maintenant il rayonne. Abîme ! qui donc fait
8981Cette lueur qu’a l’homme en entrant dans les ombres ?
8982Qu’est-ce que le sépulcre ? et d’où vient, penseurs sombres,
8983Cette sérénité formidable des morts ?
8984C’est que le secret s’ouvre et que l’être est dehors ;
8985C’est que l’âme – qui voit, puis brille, puis flamboie, –
8986Rit, et que le corps même a sa terrible joie.
8987La chair se dit : – Je vais être terre, et germer,
8988Et fleurir comme sève, et, comme fleur, aimer !
8989Je vais me rajeunir dans la jeunesse énorme
8990Du buisson, de l’eau vive, et du chêne, et de l’orme,
8991Et me répandre aux lacs, aux flots, aux monts, aux prés,
8992Aux rochers, aux splendeurs des grands couchants pourprés,
8993Aux ravins, aux halliers, aux brises de la nue,
8994Aux murmures profonds de la vie inconnue !
8995Je vais être oiseau, vent, cri des eaux, bruit des cieux,
8996Et palpitation du tout prodigieux ! –
8997Tous ces atomes las, dont l’homme était le maître,
8998Sont joyeux d’être mis en liberté dans l’être,
8999De vivre, et de rentrer au gouffre qui leur plaît.
9000L’haleine, que la fièvre aigrissait et brûlait,
9001Va devenir parfum, et la voix harmonie ;
9002Le sang va retourner à la veine infinie,
9003Et couler, ruisseau clair, aux champs où le bœuf roux
9004Mugit le soir avec l’herbe jusqu’aux genoux ;
9005Les os ont déjà pris la majesté des marbres ;
9006La chevelure sent le grand frisson des arbres,
9007Et songe aux cerfs errants, au lierre, aux nids chantants
9008Qui vont l’emplir du souffle adoré du printemps.
9009Et voyez le regard, qu’une ombre étrange voile,
9010Et qui, mystérieux, semble un lever d’étoile !
9011Oui, Dieu le veut, la mort, c’est l’ineffable chant
9012De l’âme et de la bête à la fin se lâchant ;
9013C’est une double issue ouverte à l’être double.
9014Dieu disperse, à cette heure inexprimable et trouble,
9015Le corps dans l’univers et l’âme dans l’amour.
9016Une espèce d’azur que dore un vague jour,
9017L’air de l’éternité, puissant, calme, salubre,
9018Frémit et resplendit sous le linceul lugubre ;
9019Et des plis du drap noir tombent tous nos ennuis.
9020La mort est bleue. Ô mort ! ô paix ! l’ombre des nuits,
9021Le roseau des étangs, le roc du monticule,
9022L’épanouissement sombre du crépuscule,
9023Le vent, souffle farouche ou providentiel,
9024L’air, la terre, le feu, l’eau, tout, même le ciel,
9025Se mêle à cette chair qui devient solennelle.
9026Un commencement d’astre éclôt dans la prunelle.
9027Au cimetière, août 1855.
XIV
9028Ô gouffre ! l’âme plonge et rapporte le doute.
9029Nous entendons sur nous les heures, goutte à goutte,
9030Tomber comme l’eau sur les plombs ;
9031L’homme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre ;
9032Les formes de la nuit vont et viennent dans l’ombre ;
9033Et nous, pâles, nous contemplons.
9034Nous contemplons l’obscur, l’inconnu, l’invisible.
9035Nous sondons le réel, l’idéal, le possible,
9036L’être, spectre toujours présent.
9037Nous regardons trembler l’ombre indéterminée.
9038Nous sommes accoudés sur notre destinée,
9039L’œil fixe et l’esprit frémissant.
9040Nous épions des bruits dans ces vides funèbres ;
9041Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres,
9042Dont frissonne l’obscurité ;
9043Et, par moments, perdus dans les nuits insondables,
9044Nous voyons s’éclairer de lueurs formidables
9045La vitre de l’éternité.
9046Marine-Terrace, septembre 1853.
XV — À celle qui est voilée
9047Tu me parles du fond d’un rêve
9048Comme une âme parle aux vivants.
9049Comme l’écume de la grève,
9050Ta robe flotte dans les vents.
9051Je suis l’algue des flots sans nombre,
9052Le captif du destin vainqueur ;
9053Je suis celui que toute l’ombre
9054Couvre sans éteindre son cœur.
9055Mon esprit ressemble à cette île,
9056Et mon sort à cet océan ;
9057Et je suis l’habitant tranquille
9058De la foudre et de l’ouragan.
9059Je suis le proscrit qui se voile,
9060Qui songe, et chante loin du bruit,
9061Avec la chouette et l’étoile,
9062La sombre chanson de la nuit.
9063Toi, n’es-tu pas, comme moi-même,
9064Flambeau dans ce monde âpre et vil.
9065Âme, c’est-à-dire problème,
9066Et femme, c’est-à-dire exil ?
9067Sors du nuage, ombre charmante.
9068Ô fantôme, laisse-toi voir !
9069Sois un phare dans ma tourmente,
9070Sois un regard dans mon ciel noir !
9071Cherche-moi parmi les mouettes !
9072Dresse un rayon sur mon récif,
9073Et, dans mes profondeurs muettes,
9074La blancheur de l’ange pensif !
9075Sois l’aile qui passe et se mêle
9076Aux grandes vagues en courroux.
9077Oh ! viens ! tu dois être bien belle,
9078Car ton chant lointain est bien doux ;
9079Car la nuit engendre l’aurore ;
9080C’est peut-être une loi des cieux
9081Que mon noir destin fasse éclore
9082Ton sourire mystérieux !
9083Dans ce ténébreux monde où j’erre,
9084Nous devons nous apercevoir,
9085Toi, toute faite de lumière,
9086Moi, tout composé de devoir !
9087Tu me dis de loin que tu m’aimes,
9088Et que, la nuit, à l’horizon,
9089Tu viens voir sur les grèves blêmes
9090Le spectre blanc de ma maison.
9091Là, méditant sous le grand dôme,
9092Près du flot sans trêve agité,
9093Surprise de trouver l’atome
9094Ressemblant à l’immensité,
9095Tu compares, sans me connaître,
9096L’onde à l’homme, l’ombre au banni,
9097Ma lampe étoilant ma fenêtre
9098À l’astre étoilant l’infini !
9099Parfois, comme au fond d’une tombe,
9100Je te sens sur mon front fatal,
9101Bouche de l’Inconnu d’où tombe
9102Le pur baiser de l’Idéal.
9103À ton souffle, vers Dieu poussées,
9104Je sens en moi, douce frayeur,
9105Frissonner toutes mes pensées,
9106Feuilles de l’arbre intérieur.
9107Mais tu ne veux pas qu’on te voie ;
9108Tu viens et tu fuis tour à tour ;
9109Tu ne veux pas te nommer joie,
9110Ayant dit : Je m’appelle amour.
9111Oh ! fais un pas de plus ! viens, entre,
9112Si nul devoir ne le défend ;
9113Viens voir mon âme dans son antre,
9114L’esprit lion, le cœur enfant ;
9115Viens voir le désert où j’habite,
9116Seul sous mon plafond effrayant ;
9117Sois l’ange chez le cénobite,
9118Sois la clarté chez le voyant.
9119Change en perles dans mes décombres
9120Toutes mes gouttes de sueur !
9121Viens poser sur mes œuvres sombres
9122Ton doigt d’où sort une lueur !
9123Du bord des sinistres ravines
9124Du rêve et de la vision,
9125J’entrevois les choses divines… –
9126Complète l’apparition !
9127Viens voir le songeur qui s’enflamme
9128À mesure qu’il se détruit,
9129Et de jour en jour dans son âme
9130À plus de mort et moins de nuit !
9131Viens ! viens dans ma brume hagarde,
9132Où naît la foi, d’où l’esprit sort,
9133Où confusément je regarde
9134Les formes obscures du sort.
9135Tout s’éclaire aux lueurs funèbres ;
9136Dieu, pour le penseur attristé,
9137Ouvre toujours dans les ténèbres
9138De brusques gouffres de clarté.
9139Avant d’être sur cette terre,
9140Je sens que jadis j’ai plané ;
9141J’étais l’archange solitaire,
9142Et mon malheur, c’est d’être né.
9143Sur mon âme, qui fut colombe,
9144Viens, toi qui des cieux as le sceau.
9145Quelquefois une plume tombe
9146Sur le cadavre d’un oiseau.
9147Oui, mon malheur irréparable,
9148C’est de pendre aux deux éléments,
9149C’est d’avoir en moi, misérable,
9150De la fange et des firmaments !
9151Hélas ! hélas ! c’est d’être un homme ;
9152C’est de songer que j’étais beau,
9153D’ignorer comment je me nomme,
9154D’être un ciel et d’être un tombeau !
9155C’est d’être un forçat qui promène
9156Son vil labeur sous le ciel bleu ;
9157C’est de porter la hotte humaine
9158Où j’avais vos ailes, mon Dieu !
9159C’est de traîner de la matière ;
9160C’est d’être plein, moi, fils du jour,
9161De la terre du cimetière,
9162Même quand je m’écrie : Amour !
9163Marine-Terrace, janvier 1854.
XVI — Horror
9164I
9165Esprit mystérieux qui, le doigt sur ta bouche,
9166Passes… ne t’en va pas ! parle à l’homme farouche
9167Ivre d’ombre et d’immensité,
9168Parle-moi, toi, front blanc qui dans ma nuit te penches ;
9169Réponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches,
9170Comme un souffle de la clarté !
9171Est-ce toi que chez moi minuit parfois apporte ?
9172Est-ce toi qui heurtais l’autre nuit à ma porte,
9173Pendant que je ne dormais pas ?
9174C’est donc vers moi que vient lentement ta lumière ?
9175La pierre de mon seuil peut-être est la première
9176Des sombres marches du trépas.
9177Peut-être qu’à ma porte ouvrant sur l’ombre immense,
9178L’invisible escalier des ténèbres commence ;
9179Peut-être, ô pâles échappés,
9180Quand vous montez du fond de l’horreur sépulcrale,
9181Ô morts, quand vous sortez de la froide spirale,
9182Est-ce chez moi que vous frappez !
9183Car la maison d’exil, mêlée aux catacombes,
9184Est adossée au mur de la ville des tombes.
9185Le proscrit est celui qui sort ;
9186Il flotte submergé comme la nef qui sombre ;
9187Le jour le voit à peine et dit : Quelle est cette ombre ?
9188Et la nuit dit : Quel est ce mort ?
9189Sois la bienvenue, ombre ! ô ma sœur ! ô figure
9190Qui me fais signe alors que sur l’énigme obscure
9191Je me penche, sinistre et seul ;
9192Et qui viens, m’effrayant de ta lueur sublime,
9193Essuyer sur mon front la sueur de l’abîme
9194Avec un pan de ton linceul !
9195II
9196Oh ! que le gouffre est noir, et que l’œil est débile !
9197Nous avons devant nous le silence immobile.
9198Qui sommes-nous ? où sommes-nous ?
9199Faut-il jouir ? faut-il pleurer ? Ceux qu’on rencontre
9200Passent. Quelle est la loi ? La prière nous montre
9201L’écorchure de ses genoux.
9202D’où viens-tu ? – Je ne sais. – Où vas-tu ? – Je l’ignore.
9203L’homme ainsi parle à l’homme et l’onde au flot sonore.
9204Tout va, tout vient, tout ment, tout fuit.
9205Parfois nous devenons pâles, hommes et femmes,
9206Comme si nous sentions se fermer sur nos âmes
9207La main de la géante nuit.
9208Nous voyons fuir la flèche et l’ombre est sur la cible.
9209L’homme est lancé. Par qui ? vers qui ? Dans l’invisible.
9210L’arc ténébreux siffle dans l’air.
9211En voyant ceux qu’on aime en nos bras se dissoudre,
9212Nous demandons si c’est pour la mort, coup de foudre,
9213Qu’est faite, hélas ! la vie éclair !
9214Nous demandons, vivants douteux qu’un linceul couvre,
9215Si le profond tombeau qui devant nous s’entr’ouvre,
9216Abîme, espoir, asile, écueil,
9217N’est pas le firmament plein d’étoiles sans nombre,
9218Et si tous les clous d’or qu’on voit au ciel dans l’ombre
9219Ne sont pas les clous du cercueil ?
9220Nous sommes là ; nos dents tressaillent, nos vertèbres
9221Frémissent ; on dirait parfois que les ténèbres,
9222Ô terreur ! sont pleines de pas.
9223Qu’est-ce que l’ouragan, nuit ? – C’est quelqu’un qui passe.
9224Nous entendons souffler les chevaux de l’espace
9225Traînant le char qu’on ne voit pas.
9226L’ombre semble absorbée en une idée unique.
9227L’eau sanglote ; à l’esprit la forêt communique
9228Un tremblement contagieux ;
9229Et tout semble éclairé, dans la brume où tout penche,
9230Du reflet que ferait la grande pierre blanche
9231D’un sépulcre prodigieux.
9232III
9233La chose est pour la chose ici-bas un problème.
9234L’être pour l’être est sphinx. L’aube au jour paraît blême ;
9235L’éclair est noir pour le rayon.
9236Dans la création vague et crépusculaire,
9237Les objets effarés qu’un jour sinistre éclaire
9238Sont l’un pour l’autre vision.
9239La cendre ne sait pas ce que pense le marbre ;
9240L’écueil écoute en vain le flot ; la branche d’arbre
9241Ne sait pas ce que dit le vent.
9242Qui punit-on ici ? Passez sans vous connaître !
9243Est-ce toi le coupable, enfant qui viens de naître ?
9244Ô mort, est-ce toi le vivant ?
9245Nous avons dans l’esprit des sommets, nos idées,
9246Nos rêves, nos vertus, d’escarpements bordées,
9247Et nos espoirs construits si tôt ;
9248Nous tâchons d’appliquer à ces cimes étranges
9249L’âpre échelle de feu par où montent les anges ;
9250Job est en bas, Christ est en haut.
9251Nous aimons. À quoi bon ? Nous souffrons. Pourquoi
9252faire ?
9253Je préfère mourir et m’en aller. Préfère.
9254Allez, choisissez vos chemins.
9255L’être effrayant se tait au fond du ciel nocturne,
9256Et regarde tomber de la bouche de l’urne
9257Le flot livide des humains.
9258Nous pensons. Après ? Rampe, esprit ! garde tes chaînes.
9259Quand vous vous promenez le soir parmi les chênes
9260Et les rochers aux vagues yeux,
9261Ne sentez-vous pas l’ombre où vos regards se plongent
9262Reculer ? Savez-vous seulement à quoi songent
9263Tous ces muets mystérieux ?
9264Nous jugeons. Nous dressons l’échafaud. L’homme tue
9265Et meurt. Le genre humain, foule d’erreur vêtue,
9266Condamne, extermine, détruit,
9267Puis s’en va. Le poteau du gibet, ô démence !
9268Ô deuil ! est le bâton de cet aveugle immense
9269Marchant dans cette immense nuit.
9270Crime ! enfer ! quel zénith effrayant que le nôtre,
9271Où les douze Césars toujours l’un après l’autre
9272Reviennent, noirs soleils errants !
9273L’homme, au-dessus de lui, du fond des maux sans borne,
9274Voit éternellement tourner dans son ciel morne
9275Ce zodiaque de tyrans.
9276IV
9277Depuis quatre mille ans que, courbé sous la haine,
9278Perçant sa tombe avec les débris de sa chaîne,
9279Fouillant le bas, creusant le haut,
9280Il cherche à s’évader à travers la nature,
9281L’esprit forçat n’a pas encor fait d’ouverture
9282À la voûte du ciel cachot.
9283Oui, le penseur en vain, dans ses essors funèbres,
9284Heurte son âme d’ombre au plafond de ténèbres ;
9285Il tombe, il meurt ; son temps est court ;
9286Et nous n’entendons rien, dans la nuit qu’il nous lègue,
9287Que ce que dit tout bas la création bègue
9288À l’oreille du tombeau sourd.
9289Nous sommes les passants, les foules et les races.
9290Nous sentons, frissonnants, des souffles sur nos faces.
9291Nous sommes le gouffre agité ;
9292Nous sommes ce que l’air chasse au vent de son aile ;
9293Nous sommes les flocons de la neige éternelle
9294Dans l’éternelle obscurité.
9295Pour qui luis-tu, Vénus ? Où roules-tu, Saturne ?
9296Ils vont : rien ne répond dans l’éther taciturne.
9297L’homme grelotte, seul et nu.
9298L’étendue aux flots noirs déborde, d’horreur pleine :
9299L’énigme a peur du mot ; l’infini semble à peine
9300Pouvoir contenir l’inconnu.
9301Toujours la nuit ! jamais l’azur ! jamais l’aurore !
9302Nous marchons. Nous n’avons point fait un pas encore !
9303Nous rêvons ce qu’Adam rêva ;
9304La création flotte et fuit, des vents battue ;
9305Nous distinguons dans l’ombre une immense statue
9306Et nous lui disons : Jéhovah !
9307Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854.
XVII — Dolor
9308Création ! figure en deuil ! Isis austère !
9309Peut-être l’homme est-il son trouble et son mystère ?
9310Peut-être qu’elle nous craint tous,
9311Et qu’à l’heure où, ployés sous notre loi mortelle,
9312Hagards et stupéfaits, nous tremblons devant elle,
9313Elle frissonne devant nous !
9314Ne riez point. Souffrez gravement. Soyons dignes,
9315Corbeaux, hiboux, vautours, de redevenir cygnes !
9316Courbons-nous sous l’obscure loi.
9317Ne jetons pas le doute aux flots comme une sonde.
9318Marchons sans savoir où, parlons sans qu’on réponde,
9319Et pleurons sans savoir pourquoi.
9320Homme, n’exige pas qu’on rompe le silence ;
9321Dis-toi : Je suis puni. Baisse la tête et pense.
9322C’est assez de ce que tu vois.
9323Une parole peut sortir du puits farouche ;
9324Ne la demande pas. Si l’abîme est la bouche,
9325Ô Dieu, qu’est-ce donc que la voix ?
9326Ne nous irritons pas. Il n’est pas bon de faire,
9327Vers la clarté qui luit au centre de la sphère,
9328À travers les cieux transparents,
9329Voler l’affront, les cris, le rire et la satire,
9330Et que le chandelier à sept branches attire
9331Tous ces noirs phalènes errants.
9332Nais, grandis, rêve, souffre, aime, vis, vieillis, tombe.
9333L’explication sainte et calme est dans la tombe.
9334Ô vivants ! ne blasphémons point.
9335Qu’importe à l’Incréé, qui, soulevant ses voiles,
9336Nous offre le grand ciel, les mondes, les étoiles,
9337Qu’une ombre lui montre le poing ?
9338Nous figurons-nous donc qu’à l’heure où tout le prie,
9339Pendant qu’il crée et vit, pendant qu’il approprie
9340À chaque astre une humanité,
9341Nous pouvons de nos cris troubler sa plénitude,
9342Cracher notre néant jusqu’en sa solitude,
9343Et lui gâter l’éternité ?
9344Être ! quand dans l’éther tu dessinas les formes,
9345Partout où tu traças les orbites énormes
9346Des univers qui n’étaient pas,
9347Des soleils ont jailli, fleurs de flamme, et sans nombre,
9348Des trous qu’au firmament, en s’y posant dans l’ombre,
9349Fit la pointe de ton compas !
9350Qui sommes-nous ? La nuit, la mort, l’oubli, personne.
9351Il est. Cette splendeur suffit pour qu’on frissonne.
9352C’est lui l’amour, c’est lui le feu.
9353Quand les fleurs en avril éclatent pêle-mêle,
9354C’est lui. C’est lui qui gonfle, ainsi qu’une mamelle,
9355La rondeur de l’océan bleu.
9356Le penseur cherche l’homme et trouve de la cendre.
9357Il trouve l’orgueil froid, le mal, l’amour à vendre,
9358L’erreur, le sac d’or effronté,
9359La haine et son couteau, l’envie et son suaire,
9360En mettant au hasard la main dans l’ossuaire
9361Que nous nommons humanité.
9362Parce que nous souffrons, noirs et sans rien connaître,
9363Stupide, l’homme dit : – Je ne veux pas de l’Être !
9364Je souffre ; donc, Être n’est pas ! –
9365Tu n’admires que toi, vil passant, dans ce monde !
9366Tu prends pour de l’argent, ô ver, ta bave immonde
9367Marquant la place où tu rampas !
9368Notre nuit veut rayer ce jour qui nous éclaire ;
9369Nous crispons sur ce nom nos doigts pleins de colère ;
9370Rage d’enfant qui coûte cher !
9371Et nous nous figurons, race imbécile et dure,
9372Que nous avons un peu de Dieu dans notre ordure
9373Entre notre ongle et notre chair !
9374Nier l’Être ! à quoi bon ? L’ironie âpre et noire
9375Peut-elle se pencher sur le gouffre et le boire,
9376Comme elle boit son propre fiel ?
9377Quand notre orgueil le tait, notre douleur le nomme.
9378Le sarcasme peut-il, en crevant l’œil à l’homme,
9379Crever les étoiles au ciel ?
9380Ah ! quand nous le frappons, c’est pour nous qu’est la plaie.
9381Pensons, croyons. Voit-on l’océan qui bégaie,
9382Mordre avec rage son bâillon ?
9383Adorons-le dans l’astre, et la fleur, et la femme.
9384Ô vivants, la pensée est la pourpre de l’âme ;
9385Le blasphème en est le haillon.
9386Ne raillons pas. Nos cœurs sont les pavés du temple,
9387Il nous regarde, lui que l’infini contemple.
9388Insensé qui nie et qui mord !
9389Dans un rire imprudent, ne faisons pas, fils Ève,
9390Apparaître nos dents devant son œil qui rêve,
9391Comme elles seront dans la mort.
9392La femme nue, ayant les hanches découvertes,
9393Chair qui tente l’esprit, rit sous les feuilles vertes ;
9394N’allons pas rire à son côté.
9395Ne chantons pas : – Jouir est tout. Le ciel est vide,
9396La nuit a peur, vous dis-je ! elle devient livide
9397En contemplant l’immensité.
9398Ô douleur ! clef des cieux ! l’ironie est fumée.
9399L’expiation rouvre une porte fermée ;
9400Les souffrances sont des faveurs.
9401Regardons, au-dessus des multitudes folles,
9402Monter vers les gibets et vers les auréoles
9403Les grands sacrifiés rêveurs.
9404Monter, c’est s’immoler. Toute cime est sévère.
9405L’Olympe lentement se transforme en Calvaire ;
9406Partout le martyre est écrit ;
9407Une immense croix gît dans notre nuit profonde ;
9408Et nous voyons saigner aux quatre coins du monde
9409Les quatre clous de Jésus-Christ.
9410Ah ! vivants, vous doutez ! ah ! vous riez, squelettes !
9411Lorsque l’aube apparaît, ceinte de bandelettes
9412D’or, d’émeraude et de carmin,
9413Vous huez, vous prenez, larves que le jour dore,
9414Pour la jeter au front céleste de l’aurore,
9415De la cendre dans votre main.
9416Vous criez : – Tout est mal. L’aigle vaut le reptile ;
9417Tout ce que nous voyons n’est qu’une ombre inutile.
9418La vie au néant nous vomit.
9419Rien avant, rien après. Le sage doute et raille. –
9420Et, pendant ce temps-là, le brin d’herbe tressaille,
9421L’aube pleure, et le vent gémit.
9422Chaque fois qu’ici-bas l’homme, en proie aux désastres,
9423Rit, blasphème, et secoue, en regardant les astres,
9424Le sarcasme, ce vil lambeau,
9425Les morts se dressent froids au fond du caveau sombre,
9426Et de leur doigt de spectre écrivent – DIEU – dans l’ombre,
9427Sous la pierre de leur tombeau.
9428Marine-Terrace, 31 mars 1854.
XVIII
9429Hélas ! tout est sépulcre. On en sort, on y tombe :
9430La nuit est la muraille immense de la tombe.
9431Les astres, dont luit la clarté,
9432Orion, Sirius, Mars, Jupiter, Mercure,
9433Sont les cailloux qu’on voit dans ta tranchée obscure,
9434Ô sombre fosse Éternité !
9435Une nuit, un esprit me parla dans un rêve,
9436Et me dit : – Je suis aigle en un ciel où se lève
9437Un soleil qui t’est inconnu.
9438J’ai voulu soulever un coin du vaste voile ;
9439J’ai voulu voir de près ton ciel et ton étoile ;
9440Et c’est pourquoi je suis venu ;
9441Et, quand j’ai traversé les cieux grands et terribles,
9442Quand j’ai vu le monceau des ténèbres horribles
9443Et l’abîme énorme où l’œil fuit,
9444Je me suis demandé si cette ombre où l’on souffre
9445Pourrait jamais combler ce puits, et si ce gouffre
9446Pourrait contenir cette nuit !
9447Et, moi, l’aigle lointain, épouvanté, j’arrive.
9448Et je crie, et je viens m’abattre sur ta rive,
9449Près de toi, songeur sans flambeau.
9450Connais-tu ces frissons, cette horreur, ce vertige,
9451Toi, l’autre aigle de l’autre azur ? – Je suis, lui dis-je,
9452L’autre ver de l’autre tombeau.
9453Au dolmen de la Corbière, juin 1855.
XIX — Voyage de nuit
9454On conteste, on dispute, on proclame, on ignore.
9455Chaque religion est une tour sonore ;
9456Ce qu’un prêtre édifie, un prêtre le détruit ;
9457Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit,
9458Fait, dans l’obscurité sinistre et solennelle,
9459Rendre un son différent à la cloche éternelle.
9460Nul ne connaît le fond, nul ne voit le sommet.
9461Tout l’équipage humain semble en démence ; on met
9462Un aveugle en vigie, un manchot à la barre,
9463À peine a-t-on passé du sauvage au barbare,
9464À peine a-t-on franchi le plus noir de l’horreur,
9465À peine a-t-on, parmi le vertige et l’erreur,
9466Dans ce brouillard où l’homme attend, songe et soupire,
9467Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire,
9468Que le vieux temps revient et nous mord les talons,
9469Et nous crie : Arrêtez ! Socrate dit : Allons !
9470Jésus-Christ dit : Plus loin ! et le sage et l’apôtre
9471S’en vont se demander dans le ciel l’un à l’autre
9472Quel goût a la ciguë et quel goût a le fiel.
9473Par moments, voyant l’homme ingrat, fourbe et cruel,
9474Satan lui prend la main sous le linceul de l’ombre.
9475Nous appelons science un tâtonnement sombre.
9476L’abîme, autour de nous, lugubre tremblement,
9477S’ouvre et se ferme ; et l’œil s’effraie également
9478De ce qui s’engloutit et de ce qui surnage.
9479Sans cesse le progrès, roue au double engrenage,
9480Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu’un.
9481Le mal peut être joie, et le poison parfum.
9482Le crime avec la loi, morne et mélancolique,
9483Lutte ; le poignard parle, et l’échafaud réplique.
9484Nous entendons, sans voir la source ni la fin,
9485Derrière notre nuit, derrière notre faim,
9486Rire l’ombre Ignorance et la larve Misère.
9487Le lys a-t-il raison ? et l’astre est-il sincère ?
9488Je dis oui, tu dis non. Ténèbres et rayons
9489Affirment à la fois. Doute, Adam ! nous voyons
9490De la nuit dans l’enfant, de la nuit dans la femme ;
9491Et sur notre avenir nous querellons notre âme ;
9492Et, brûlé, puis glacé, chaos, semoun, frimas,
9493L’homme de l’infini traverse les climats.
9494Tout est brume ; le vent souffle avec des huées,
9495Et de nos passions arrache des nuées ;
9496Rousseau dit : L’homme monte ; et de Maistre : Il descend !
9497Mais, ô Dieu ! le navire énorme et frémissant,
9498Le monstrueux vaisseau sans agrès et sans voiles,
9499Qui flotte, globe noir, dans la mer des étoiles,
9500Et qui porte nos maux, fourmillement humain,
9501Va, marche, vogue et roule, et connaît son chemin ;
9502Le ciel sombre, où parfois la blancheur semble éclore,
9503À l’effrayant roulis mêle un frisson d’aurore,
9504De moment en moment le sort est moins obscur,
9505Et l’on sent bien qu’on est emporté vers l’azur.
9506Marine-Terrace, octobre 1855.
XX — Relligio
9507L’ombre venait ; le soir tombait, calme et terrible.
9508Hermann me dit : – Quelle est ta foi, quelle est ta bible ?
9509Parle. Es-tu ton propre géant ?
9510Si tes vers ne sont pas de vains flocons d’écume,
9511Si ta strophe n’est pas un tison noir qui fume
9512Sur le tas de cendre Néant,
9513Si tu n’es pas une âme en l’abîme engloutie,
9514Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie ?
9515Quelle est donc la source où tu bois ? –
9516Je me taisais ; il dit : – Songeur qui civilises,
9517Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises ? –
9518Nous marchions tous deux dans les bois.
9519Et je lui dis : – Je prie. – Hermann dit : – Dans quel temple ?
9520Quel est le célébrant que ton âme contemple,
9521Et l’autel qu’elle réfléchit ?
9522Devant quel confesseur la fais-tu comparaître ?
9523– L’église, c’est l’azur, lui dis-je ; et quant au prêtre… –
9524En ce moment le ciel blanchit.
9525La lune à l’horizon montait, hostie énorme ;
9526Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l’orme,
9527Le loup, et l’aigle, et l’alcyon ;
9528Lui montrant l’astre d’or sur la terre obscurcie,
9529Je lui dis : – Courbe-toi. Dieu lui-même officie,
9530Et voici l’élévation.
9531Marine-Terrace, octobre 1855.
XXI — Spes
9532De partout, de l’abîme où n’est pas Jéhovah,
9533Jusqu’au zénith, plafond où l’espérance va
9534Se casser l’aile et d’où redescend la prière,
9535En bas, en haut, au fond, en avant, en arrière,
9536L’énorme obscurité qu’agitent tous les vents,
9537Enveloppe, linceul, les morts et les vivants,
9538Et sur le monstrueux, sur l’impur, sur l’horrible,
9539Laisse tomber les pans de son rideau terrible ;
9540Si l’on parle à la brume effrayante qui fuit,
9541L’immensité dit : Mort ! L’éternité dit : Nuit !
9542L’âme, sans lire un mot, feuillette un noir registre ;
9543L’univers tout entier est un géant sinistre ;
9544L’aveugle est d’autant plus affreux qu’il est plus grand ;
9545Tout semble le chevet d’un immense mourant ;
9546Tout est l’ombre ; pareille au reflet d’une lampe,
9547Au fond, une lueur imperceptible rampe ;
9548C’est à peine un coin blanc, pas même une rougeur.
9549Un seul homme debout, qu’ils nomment le songeur,
9550Regarde la clarté du haut de la colline ;
9551Et tout, hormis le coq à la voix sibylline,
9552Raille et nie ; et, passants confus, marcheurs nombreux,
9553Toute la foule éclate en rires ténébreux
9554Quand ce vivant, qui n’a d’autre signe lui-même
9555Parmi tous ces fronts noirs que d’être le front blême,
9556Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit :
9557Cette blancheur est plus que toute cette nuit !
9558Janvier 1856.
XXII — Ce que c’est que la mort
9559Ne dites pas : mourir ; dites : naître. Croyez.
9560On voit ce que je vois et ce que vous voyez ;
9561On est l’homme mauvais que je suis, que vous êtes ;
9562On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes ;
9563On tâche d’oublier le bas, la fin, l’écueil,
9564La sombre égalité du mal et du cercueil ;
9565Quoique le plus petit vaille le plus prospère ;
9566Car tous les hommes sont les fils du même père ;
9567Ils sont la même larme et sortent du même œil.
9568On vit, usant ses jours à se remplir d’orgueil ;
9569On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on
9570tombe,
9571On monte. Quelle est donc cette aube ? C’est la tombe.
9572Où suis-je ? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnu
9573Vous jette au seuil des cieux. On tremble ; on se voit nu,
9574Impur, hideux, noué des mille nœuds funèbres
9575De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres ;
9576Et soudain on entend quelqu’un dans l’infini
9577Qui chante, et par quelqu’un on sent qu’on est béni,
9578Sans voir la main d’où tombe à notre âme méchante
9579L’amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.
9580On arrive homme, deuil, glaçon, neige ; on se sent
9581Fondre et vivre ; et, d’extase et d’azur s’emplissant,
9582Tout notre être frémit de la défaite étrange
9583Du monstre qui devient dans la lumière un ange.
9584Au dolmen de la tour Blanche, jour des Morts, novembre 1854.
XXIII — Les mages
9585I
9586Pourquoi donc faites-vous des prêtres
9587Quand vous en avez parmi vous ?
9588Les esprits conducteurs des êtres
9589Portent un signe sombre et doux.
9590Nous naissons tous ce que nous sommes.
9591Dieu de ses mains sacre des hommes
9592Dans les ténèbres des berceaux ;
9593Son effrayant doigt invisible
9594Écrit sous leur crâne la bible
9595Des arbres, des monts et des eaux.
9596Ces hommes, ce sont les poëtes ;
9597Ceux dont l’aile monte et descend ;
9598Toutes les bouches inquiètes
9599Qu’ouvre le verbe frémissant ;
9600Les Virgiles, les Isaïes ;
9601Toutes les âmes envahies
9602Par les grandes brumes du sort ;
9603Tous ceux en qui Dieu se concentre ;
9604Tous les yeux où la lumière entre,
9605Tous les fronts d’où le rayon sort.
9606Ce sont ceux qu’attend Dieu propice
9607Sur les Horebs et les Thabors ;
9608Ceux que l’horrible précipice
9609Retient blêmissants à ses bords ;
9610Ceux qui sentent la pierre vivre ;
9611Ceux que Pan formidable enivre ;
9612Ceux qui sont tout pensifs devant
9613Les nuages, ces solitudes
9614Où passent en mille attitudes
9615Les groupes sonores du vent.
9616Ce sont les sévères artistes
9617Que l’aube attire à ses blancheurs,
9618Les savants, les inventeurs tristes,
9619Les puiseurs d’ombre, les chercheurs,
9620Qui ramassent dans les ténèbres
9621Les faits, les chiffres, les algèbres,
9622Le nombre où tout est contenu,
9623Le doute où nos calculs succombent,
9624Et tous les morceaux noirs qui tombent
9625Du grand fronton de l’inconnu !
9626Ce sont les têtes fécondées
9627Vers qui monte et croît pas à pas
9628L’océan confus des idées,
9629Flux que la foule ne voit pas,
9630Mer de tous les infinis pleine,
9631Que Dieu suit, que la nuit amène,
9632Qui remplit l’homme de clarté,
9633Jette aux rochers l’écume amère,
9634Et lave les pieds nus d’Homère
9635Avec un flot d’éternité !
9636Le poëte s’adosse à l’arche.
9637David chante et voit Dieu de près ;
9638Hésiode médite et marche,
9639Grand prêtre fauve des forêts ;
9640Moïse, immense créature,
9641Étend ses mains sur la nature ;
9642Manès parle au gouffre puni,
9643Écouté des astres sans nombre… –
9644Génie ! ô tiare de l’ombre !
9645Pontificat de l’infini !
9646L’un à Patmos, l’autre à Tyane ;
9647D’autres criant : Demain ! demain !
9648D’autres qui sonnent la diane
9649Dans les sommeils du genre humain ;
9650L’un fatal, l’autre qui pardonne ;
9651Eschyle en qui frémit Dodone,
9652Milton, songeur de Whitehall,
9653Toi, vieux Shakspeare, âme éternelle ;
9654Ô figures dont la prunelle
9655Est la vitre de l’idéal !
9656Avec sa spirale sublime,
9657Archimède sur son sommet
9658Rouvrirait le puits de l’abîme
9659Si jamais Dieu le refermait ;
9660Euclide a les lois sous sa garde ;
9661Kopernic éperdu regarde,
9662Dans les grands cieux aux mers pareils,
9663Gouffre où voguent des nefs sans proues,
9664Tourner toutes ces sombres roues
9665Dont les moyeux sont des soleils.
9666Les Thalès, puis les Pythagores ;
9667Et l’homme, parmi ses erreurs,
9668Comme dans l’herbe les fulgores,
9669Voit passer ces grands éclaireurs.
9670Aristophane rit des sages ;
9671Lucrèce, pour franchir les âges,
9672Crée un poëme dont l’œil luit,
9673Et donne à ce monstre sonore
9674Toutes les ailes de l’aurore,
9675Toutes les griffes de la nuit.
9676Rites profonds de la nature !
9677Quelques-uns de ces inspirés
9678Acceptent l’étrange aventure
9679Des monts noirs et des bois sacrés ;
9680Ils vont aux Thébaïdes sombres,
9681Et, là, blêmes dans les décombres,
9682Ils courbent le tigre fuyant,
9683L’hyène rampant sur le ventre,
9684L’océan, la montagne et l’antre,
9685Sous leur sacerdoce effrayant !
9686Tes cheveux sont gris sur l’abîme,
9687Jérôme, ô vieillard du désert !
9688Élie, un pâle esprit t’anime,
9689Un ange épouvanté te sert.
9690Amos, aux lieux inaccessibles,
9691Des sombres clairons invisibles
9692Ton oreille entend les accords ;
9693Ton âme, sur qui Dieu surplombe,
9694Est déjà toute dans la tombe,
9695Et tu vis absent de ton corps.
9696Tu gourmandes l’âme échappée,
9697Saint Paul, ô lutteur redouté,
9698Immense apôtre de l’épée,
9699Grand vaincu de l’éternité !
9700Tu luis, tu frappes, tu réprouves ;
9701Et tu chasses du doigt ces louves,
9702Cythérée, Isis, Astarté ;
9703Tu veux punir et non absoudre,
9704Géant, et tu vois dans la foudre
9705Plus de glaive que de clarté.
9706Orphée est courbé sur le monde ;
9707L’éblouissant est ébloui ;
9708La création est profonde
9709Et monstrueuse autour de lui ;
9710Les rochers, ces rudes hercules,
9711Combattent dans les crépuscules
9712L’ouragan, sinistre inconnu ;
9713La mer en pleurs dans la mêlée
9714Tremble, et la vague échevelée
9715Se cramponne à leur torse nu.
9716Baruch au juste dans la peine
9717Dit : – Frère ! vos os sont meurtris ;
9718Votre vertu dans nos murs traîne
9719La chaîne affreuse du mépris ;
9720Mais comptez sur la délivrance,
9721Mettez en Dieu votre espérance,
9722Et de cette nuit du destin,
9723Demain, si vous avez su croire,
9724Vous vous lèverez plein de gloire,
9725Comme l’étoile du matin ! –
9726L’âme des Pindares se hausse
9727À la hauteur des Pélions ;
9728Daniel chante dans la fosse
9729Et fait sortir Dieu des lions.
9730Tacite sculpte l’infamie ;
9731Perse, Archiloque et Jérémie
9732Ont le même éclair dans les yeux ;
9733Car le crime à sa suite attire
9734Les âpres chiens de la satire
9735Et le grand tonnerre des cieux.
9736Et voilà les prêtres du rire,
9737Scarron, noué dans les douleurs,
9738Ésope, que le fouet déchire,
9739Cervante aux fers, Molière en pleurs !
9740Le désespoir et l’espérance !
9741Entre Démocrite et Térence,
9742Rabelais, que nul ne comprit ;
9743Il berce Adam pour qu’il s’endorme,
9744Et son éclat de rire énorme
9745Est un des gouffres de l’esprit !
9746Et Plaute, à qui parlent les chèvres,
9747Arioste chantant Médor,
9748Catulle, Horace, dont les lèvres
9749Font venir les abeilles d’or ;
9750Comme le double Dioscure,
9751Anacréon près d’Épicure,
9752Bion, tout pénétré de jour,
9753Moschus, sur qui l’Etna flamboie,
9754Voilà les prêtres de la joie !
9755Voilà les prêtres de l’amour !
9756Gluck et Beethoven sont à l’aise
9757Sous l’ange où Jacob se débat ;
9758Mozart sourit, et Pergolèse
9759Murmure ce grand mot : Stabat !
9760Le noir cerveau de Piranèse
9761Est une béante fournaise
9762Où se mêlent l’arche et le ciel,
9763L’escalier, la tour, la colonne ;
9764Où croît, monte, s’enfle et bouillonne
9765L’incommensurable Babel !
9766L’envie à leur ombre ricane.
9767Ces demi-dieux signent leur nom,
9768Bramante sur la Vaticane,
9769Phidias sur le Parthénon ;
9770Sur Jésus dans sa crèche blanche,
9771L’altier Buonarotti se penche
9772Comme un mage et comme un aïeul,
9773Et dans tes mains, ô Michel-Ange,
9774L’enfant devient spectre, et le lange
9775Est plus sombre que le linceul !
9776Chacun d’eux écrit un chapitre
9777Du rituel universel ;
9778Les uns sculptent le saint pupitre,
9779Les autres dorent le missel ;
9780Chacun fait son verset du psaume ;
9781Lysippe, debout sur l’Ithome,
9782Fait sa strophe en marbre serein,
9783Rembrandt à l’ardente paupière,
9784En toile, Primatice en pierre,
9785Job en fumier, Dante en airain.
9786Et toutes ces strophes ensemble
9787Chantent l’être et montent à Dieu ;
9788L’une adore et luit, l’autre tremble ;
9789Toutes sont les griffons de feu ;
9790Toutes sont le cri des abîmes,
9791L’appel d’en bas, la voix des cimes,
9792Le frisson de notre lambeau,
9793L’hymne instinctif ou volontaire,
9794L’explication du mystère
9795Et l’ouverture du tombeau !
9796À nous qui ne vivons qu’une heure,
9797Elles font voir les profondeurs,
9798Et la misère intérieure,
9799Ciel, à côté de vos grandeurs !
9800L’homme, esprit captif, les écoute,
9801Pendant qu’en son cerveau le doute,
9802Bête aveugle aux lueurs d’en haut,
9803Pour y prendre l’âme indignée,
9804Suspend sa toile d’araignée
9805Au crâne, plafond du cachot.
9806Elles consolent, aiment, pleurent,
9807Et, mariant l’idée aux sens,
9808Ceux qui restent à ceux qui meurent,
9809Les grains de cendre aux grains d’encens,
9810Mêlant le sable aux pyramides,
9811Rendent en même temps humides,
9812Rappelant à l’un que tout fuit,
9813À l’autre sa splendeur première,
9814L’œil de l’astre dans la lumière,
9815Et l’œil du monstre dans la nuit !
9816II
9817Oui, c’est un prêtre que Socrate !
9818Oui, c’est un prêtre que Caton !
9819Quand Juvénal fuit Rome ingrate,
9820Nul sceptre ne vaut son bâton ;
9821Ce sont des prêtres, les Tyrtées,
9822Les Solons aux lois respectées,
9823Les Platons et les Raphaëls !
9824Fronts d’inspirés, d’esprits, d’arbitres !
9825Plus resplendissants que les mitres
9826Dans l’auréole des Noëls !
9827Vous voyez, fils de la nature,
9828Apparaître à votre flambeau
9829Des faces de lumière pure,
9830Larves du vrai, spectres du beau ;
9831Le mystère, en Grèce, en Chaldée,
9832Penseurs, grave à vos fronts l’idée
9833Et l’hiéroglyphe à vos murs ;
9834Et les Indes et les Égyptes
9835Dans les ténèbres de vos cryptes
9836S’enfoncent en porches obscurs !
9837Quand les cigognes du Caÿstre
9838S’envolent aux souffles des soirs ;
9839Quand la lune apparaît sinistre
9840Derrière les grands dômes noirs ;
9841Quand la trombe aux vagues s’appuie ;
9842Quand l’orage, l’horreur, la pluie,
9843Que tordent les bises d’hiver,
9844Répandent avec des huées
9845Toutes les larmes des nuées
9846Sur tous les sanglots de la mer ;
9847Quand dans les tombeaux les vents jouent
9848Avec les os des rois défunts ;
9849Quand les hautes herbes secouent
9850Leur chevelure de parfums ;
9851Quand sur nos deuils et sur nos fêtes
9852Toutes les cloches des tempêtes
9853Sonnent au suprême beffroi ;
9854Quand l’aube étale ses opales,
9855C’est pour ces contemplateurs pâles
9856Penchés dans l’éternel effroi !
9857Ils savent ce que le soir calme
9858Pense des morts qui vont partir ;
9859Et ce que préfère la palme,
9860Du conquérant ou du martyr ;
9861Ils entendent ce que murmure
9862La voile, la gerbe, l’armure,
9863Ce que dit, dans le mois joyeux
9864Des longs jours et des fleurs écloses,
9865La petite bouche des roses
9866À l’oreille immense des cieux.
9867Les vents, les flots, les cris sauvages,
9868L’azur, l’horreur du bois jauni,
9869Sont les formidables breuvages
9870De ces altérés d’infini ;
9871Ils ajoutent, rêveurs austères,
9872À leur âme tous les mystères,
9873Toute la matière à leurs sens ;
9874Ils s’enivrent de l’étendue ;
9875L’ombre est une coupe tendue
9876Où boivent ces sombres passants.
9877Comme ils regardent, ces messies !
9878Oh ! comme ils songent effarés !
9879Dans les ténèbres épaissies
9880Quels spectateurs démesurés !
9881Oh ! que de têtes stupéfaites !
9882Poëtes, apôtres, prophètes,
9883Méditant, parlant, écrivant,
9884Sous des suaires, sous des voiles,
9885Les plis des robes pleins d’étoiles,
9886Les barbes au gouffre du vent !
9887III
9888Savent-ils ce qu’ils font eux-mêmes,
9889Ces acteurs du drame profond ?
9890Savent-ils leur propre problème ?
9891Ils sont. Savent-ils ce qu’ils sont ?
9892Ils sortent du grand vestiaire
9893Où, pour s’habiller de matière,
9894Parfois l’ange même est venu.
9895Graves, tristes, joyeux, fantasques,
9896Ne sont-ils pas les sombres masques
9897De quelque prodige inconnu ?
9898La joie ou la douleur les farde ;
9899Ils projettent confusément,
9900Plus loin que la terre blafarde,
9901Leurs ombres sur le firmament ;
9902Leurs gestes étonnent l’abîme ;
9903Pendant qu’aux hommes, tourbe infime,
9904Ils parlent le langage humain,
9905Dans des profondeurs qu’on ignore,
9906Ils font surgir l’ombre ou l’aurore,
9907Chaque fois qu’ils lèvent la main.
9908Ils ont leur rôle ; ils ont leur forme ;
9909Ils vont, vêtus d’humanité,
9910Jouant la comédie énorme
9911De l’homme et de l’éternité ;
9912Ils tiennent la torche ou la coupe ;
9913Nous tremblerions si dans leur groupe,
9914Nous, troupeau, nous pénétrions !
9915Les astres d’or et la nuit sombre
9916Se font des questions dans l’ombre
9917Sur ces splendides histrions.
9918IV
9919Ah ! ce qu’ils font est l’œuvre auguste.
9920Ces histrions sont les héros !
9921Ils sont le vrai, le saint, le juste,
9922Apparaissant à nos barreaux.
9923Nous sentons, dans la nuit mortelle,
9924La cage en même temps que l’aile ;
9925Ils nous font espérer un peu ;
9926Ils sont lumière et nourriture ;
9927Ils donnent aux cœurs la pâture,
9928Ils émiettent aux âmes Dieu !
9929Devant notre race asservie
9930Le ciel se tait, et rien n’en sort.
9931Est-ce le rideau de la vie ?
9932Est-ce le voile de la mort ?
9933Ténèbres ! l’âme en vain s’élance,
9934L’Inconnu garde le silence,
9935Et l’homme, qui se sent banni,
9936Ne sait s’il redoute ou s’il aime
9937Cette lividité suprême
9938De l’énigme et de l’infini.
9939Eux, ils parlent à ce mystère !
9940Ils interrogent l’éternel,
9941Ils appellent le solitaire,
9942Ils montent, ils frappent au ciel,
9943Disent : Es-tu là ? dans la tombe,
9944Volent, pareils à la colombe
9945Offrant le rameau qu’elle tient,
9946Et leur voix est grave, humble ou tendre,
9947Et par moments on croit entendre
9948Le pas sourd de quelqu’un qui vient.
9949V
9950Nous vivons, debout à l’entrée
9951De la mort, gouffre illimité,
9952Nus, tremblants, la chair pénétrée
9953Du frisson de l’énormité ;
9954Nos morts sont dans cette marée ;
9955Nous entendons, foule égarée
9956Dont le vent souffle le flambeau,
9957Sans voir de voiles ni de rames,
9958Le bruit que font ces vagues d’âmes
9959Sous la falaise du tombeau.
9960Nous regardons la noire écume,
9961L’aspect hideux, le fond bruni ;
9962Nous regardons la nuit, la brume,
9963L’onde du sépulcre infini ;
9964Comme un oiseau de mer effleure
9965La haute rive où gronde et pleure
9966L’océan plein de Jéhovah,
9967De temps en temps, blanc et sublime,
9968Par-dessus le mur de l’abîme
9969Un ange paraît et s’en va.
9970Quelquefois une plume tombe
9971De l’aile où l’ange se berçait ;
9972Retourne-t-elle dans la tombe ?
9973Que devient-elle ? On ne le sait.
9974Se mêle-t-elle à notre fange ?
9975Et qu’a donc crié cet archange ?
9976A-t-il dit non ? a-t-il dit oui ?
9977Et la foule cherche, accourue,
9978En bas la plume disparue,
9979En haut l’archange évanoui !
9980Puis, après qu’ont fui comme un rêve
9981Bien des cœurs morts, bien des yeux clos,
9982Après qu’on a vu sur la grève
9983Passer des flots, des flots, des flots,
9984Dans quelque grotte fatidique,
9985Sous un doigt de feu qui l’indique,
9986On trouve un homme surhumain
9987Traçant des lettres enflammées
9988Sur un livre plein de fumées,
9989La plume de l’ange à la main !
9990Il songe, il calcule, il soupire,
9991Son poing puissant sous son menton ;
9992Et l’homme dit : Je suis Shakspeare.
9993Et l’homme dit : Je suis Newton.
9994L’homme dit : Je suis Ptolémée ;
9995Et dans sa grande main fermée
9996Il tient le globe de la nuit.
9997L’homme dit : Je suis Zoroastre ;
9998Et son sourcil abrite un astre,
9999Et sous son crâne un ciel bleuit !
10000VI
10001Oui, grâce aux penseurs, à ces sages,
10002À ces fous qui disent : Je vois !
10003Les ténèbres sont des visages,
10004Le silence s’emplit de voix !
10005L’homme, comme âme, en Dieu palpite,
10006Et comme être, se précipite
10007Dans le progrès audacieux ;
10008Le muet renonce à se taire ;
10009Tout luit ; la noirceur de la terre
10010S’éclaire à la blancheur des cieux.
10011Ils tirent de la créature
10012Dieu par l’esprit et le scalpel ;
10013Le grand caché de la nature
10014Vient hors de l’antre à leur appel ;
10015À leur voix, l’ombre symbolique
10016Parle, le mystère s’explique
10017La nuit est pleine d’yeux de lynx ;
10018Sortant de force, le problème
10019Ouvre les ténèbres lui-même,
10020Et l’énigme éventre le sphinx.
10021Oui, grâce à ces hommes suprêmes,
10022Grâce à ces poëtes vainqueurs,
10023Construisant des autels poëmes
10024Et prenant pour pierres les cœurs,
10025Comme un fleuve d’âme commune,
10026Du blanc pilône à l’âpre rune,
10027Du brahme au flamine romain,
10028De l’hiérophante au druide,
10029Une sorte de Dieu fluide
10030Coule aux veines du genre humain.
10031VII
10032Le noir cromlech, épars dans l’herbe,
10033Est sur le mont silencieux ;
10034L’archipel est sur l’eau superbe ;
10035Les pléiades sont dans les cieux ;
10036Ô mont ! ô mer ! voûte sereine !
10037L’herbe, la mouette, l’âme humaine,
10038Que l’hiver désole ou poursuit,
10039Interrogent, sombres proscrites ;
10040Ces trois phrases dans l’ombre écrites
10041Sur les trois pages de la nuit.
10042– Ô vieux cromlech de la Bretagne,
10043Qu’on évite comme un récif,
10044Qu’écris-tu donc sur la montagne ?
10045– Nuit ! répond le cromlech pensif.
10046– Archipel où la vague fume,
10047Quel mot jettes-tu dans la brume ?
10048– Mort ! dit la roche à l’alcyon.
10049– Pléiades qui percez nos voiles,
10050Qu’est-ce que disent vos étoiles ?
10051– Dieu ! dit la constellation.
10052C’est, ô noirs témoins de l’espace,
10053Dans trois langues le même mot !
10054Tout ce qui s’obscurcit, vit, passe,
10055S’effeuille et meurt, tombe là-haut.
10056Nous faisons tous la même course.
10057Être abîme, c’est être source.
10058Le crêpe de la nuit en deuil,
10059La pierre de la tombe obscure,
10060Le rayon de l’étoile pure
10061Sont les paupières du même œil !
10062L’unité reste, l’aspect change ;
10063Pour becqueter le fruit vermeil,
10064Les oiseaux volent à l’orange
10065Et les comètes au soleil ;
10066Tout est l’atome et tout est l’astre ;
10067La paille porte, humble pilastre,
10068L’épi d’où naissent les cités ;
10069La fauvette à la tête blonde
10070Dans la goutte d’eau boit un monde…
10071Immensités ! immensités !
10072Seul, la nuit, sur sa plate-forme,
10073Herschell poursuit l’être central
10074À travers la lentille énorme,
10075Cristallin de l’œil sidéral ;
10076Il voit en haut Dieu dans les mondes,
10077Tandis que, des hydres profondes
10078Scrutant les monstrueux combats,
10079Le microscope formidable,
10080Plein de l’horreur de l’insondable,
10081Regarde l’infini d’en bas !
10082VIII
10083Dieu, triple feu, triple harmonie,
10084Amour, puissance, volonté,
10085Prunelle énorme d’insomnie,
10086De flamboiement et de bonté,
10087Vu dans toute l’épaisseur noire,
10088Montrant ses trois faces de gloire
10089À l’âme, à l’être, au firmament,
10090Effarant les yeux et les bouches,
10091Emplit les profondeurs farouches
10092D’un immense éblouissement.
10093Tous ces mages, l’un qui réclame,
10094L’autre qui voulut ou couva,
10095Ont un rayon qui de leur âme
10096Va jusqu’à l’œil de Jéhovah ;
10097Sur leur trône leur esprit songe ;
10098Une lueur qui d’en haut plonge,
10099Qui descend du ciel sur les monts
10100Et de Dieu sur l’homme qui souffre,
10101Rattache au triangle du gouffre
10102L’escarboucle des Salomons.
10103IX
10104Ils parlent à la solitude,
10105Et la solitude comprend ;
10106Ils parlent à la multitude,
10107Et font écumer ce torrent ;
10108Ils font vibrer les édifices ;
10109Ils inspirent les sacrifices
10110Et les inébranlables fois ;
10111Sombres, ils ont en eux, pour muse,
10112La palpitation confuse
10113De tous les êtres à la fois.
10114Comment naît un peuple ? Mystère !
10115À de certains moments, tout bruit
10116A disparu ; toute la terre
10117Semble une plaine de la nuit ;
10118Toute lueur s’est éclipsée ;
10119Pas de verbe, pas de pensée,
10120Rien dans l’ombre et rien dans le ciel,
10121Pas un œil n’ouvre ses paupières… –
10122Le désert blême est plein de pierres,
10123Ézéchiel ! Ézéchiel !
10124Mais un vent sort des cieux sans bornes,
10125Grondant comme les grandes eaux,
10126Et souffle sur ces pierres mornes,
10127Et de ces pierres fait des os ;
10128Ces os frémissent, tas sonore ;
10129Et le vent souffle, et souffle encore
10130Sur ce triste amas agité,
10131Et de ces os il fait des hommes,
10132Et nous nous levons et nous sommes,
10133Et ce vent, c’est la liberté !
10134Ainsi s’accomplit la genèse
10135Du grand rien d’où naît le grand tout.
10136Dieu pensif dit : Je suis bien aise
10137Que ce qui gisait soit debout.
10138Le néant dit : J’étais souffrance ;
10139La douleur dit : Je suis la France !
10140Ô formidable vision !
10141Ainsi tombe le noir suaire ;
10142Le désert devient ossuaire,
10143Et l’ossuaire nation.
10144X
10145Tout est la mort, l’horreur, la guerre ;
10146L’homme par l’ombre est éclipsé ;
10147L’Ouragan par toute la terre
10148Court comme un enfant insensé.
10149Il brise à l’hiver les feuillages,
10150L’éclair aux cimes, l’onde aux plages,
10151À la tempête le rayon ;
10152Car c’est l’ouragan qui gouverne
10153Toute cette étrange caverne
10154Que nous nommons Création.
10155L’ouragan, qui broie et torture,
10156S’alimente, monstre croissant,
10157De tout ce que l’âpre nature
10158A d’horrible et de menaçant ;
10159La lave en feu le désaltère ;
10160Il va de Quito, blanc cratère
10161Qu’entoure un éternel glaçon,
10162Jusqu’à l’Hékla, mont, gouffre et geôle,
10163Bout de la mamelle du pôle
10164Que tette ce noir nourrisson !
10165L’ouragan est la force aveugle,
10166L’agitateur du grand linceul ;
10167Il rugit, hurle, siffle, beugle,
10168Étant toute l’hydre à lui seul ;
10169Il flétrit ce qui veut éclore ;
10170Il dit au printemps, à l’aurore,
10171À la paix, à l’amour : Va-t’en !
10172Il est rage et foudre ; il se nomme
10173Barbarie et crime pour l’homme,
10174Nuit pour les cieux, pour Dieu Satan.
10175C’est le souffle de la matière,
10176De toute la nature craint ;
10177L’Esprit, ouragan de lumière,
10178Le poursuit, le saisit, l’étreint ;
10179L’Esprit terrasse, abat, dissipe
10180Le principe par le principe ;
10181Il combat, en criant : Allons !
10182Les chaos par les harmonies,
10183Les éléments par les génies,
10184Par les aigles les aquilons !
10185Ils sont là, hauts de cent coudées,
10186Christ en tête, Homère au milieu,
10187Tous les combattants des idées,
10188Tous les gladiateurs de Dieu ;
10189Chaque fois qu’agitant le glaive,
10190Une forme du mal se lève
10191Comme un forçat dans son préau,
10192Dieu, dans leur phalange complète,
10193Désigne quelque grand athlète
10194De la stature du fléau.
10195Surgis, Volta ! dompte en ton aire
10196Les Fluides, noir phlégéton !
10197Viens, Franklin ! voici le Tonnerre.
10198Le Flot gronde ; parais, Fulton !
10199Rousseau ! prends corps à corps la Haine.
10200L’Esclavage agite sa chaîne ;
10201Ô Voltaire ! aide au paria !
10202La Grève rit, Tyburn flamboie,
10203L’affreux chien Montfaucon aboie,
10204On meurt… – Debout, Beccaria !
10205Il n’est rien que l’homme ne tente.
10206La foudre craint cet oiseleur.
10207Dans la blessure palpitante
10208Il dit : Silence ! à la douleur.
10209Sa vergue peut-être est une aile ;
10210Partout où parvient sa prunelle,
10211L’âme emporte ses pieds de plomb ;
10212L’étoile, dans sa solitude,
10213Regarde avec inquiétude
10214Blanchir la voile de Colomb.
10215Près de la science l’art flotte,
10216Les yeux sur le double horizon ;
10217La poésie est un pilote ;
10218Orphée accompagne Jason.
10219Un jour, une barque perdue
10220Vit à la fois dans l’étendue
10221Un oiseau dans l’air spacieux,
10222Un rameau dans l’eau solitaire ;
10223Alors, Gama cria : La terre !
10224Et Camoëns cria : Les cieux !
10225Ainsi s’entassent les conquêtes.
10226Les songeurs sont les inventeurs.
10227Parlez, dites ce que vous êtes,
10228Forces, ondes, aimants, moteurs !
10229Tout est stupéfait dans l’abîme,
10230L’ombre, de nous voir sur la cime,
10231Les monstres, qu’on les ait bravés
10232Dans les cavernes étonnées,
10233Les perles, d’être devinées,
10234Et les mondes d’être trouvés !
10235Dans l’ombre immense du Caucase,
10236Depuis des siècles, en rêvant,
10237Conduit par les hommes d’extase,
10238Le genre humain marche en avant ;
10239Il marche sur la terre ; il passe,
10240Il va, dans la nuit, dans l’espace,
10241Dans l’infini, dans le borné,
10242Dans l’azur, dans l’onde irritée,
10243À la lueur de Prométhée,
10244Le libérateur enchaîné !
10245XI
10246Oh ! vous êtes les seuls pontifes,
10247Penseurs, lutteurs des grands espoirs,
10248Dompteurs des fauves hippogriffes,
10249Cavaliers des pégases noirs !
10250Âmes devant Dieu toutes nues,
10251Voyants des choses inconnues,
10252Vous savez la religion !
10253Quand votre esprit veut fuir dans l’ombre,
10254La nuée aux croupes sans nombre
10255Lui dit : Me voici, Légion !
10256Et, quand vous sortez du problème,
10257Célébrateurs, révélateurs !
10258Quand, rentrant dans la foule blême,
10259Vous redescendez des hauteurs,
10260Hommes que le jour divin gagne,
10261Ayant mêlé sur la montagne
10262Où montent vos chants et nos vœux,
10263Votre front au front de l’aurore,
10264Ô géants ! vous avez encore
10265De ses rayons dans les cheveux !
10266Allez tous à la découverte !
10267Entrez au nuage grondant !
10268Et rapportez à l’herbe verte,
10269Et rapportez au sable ardent,
10270Rapportez, quel que soit l’abîme,
10271À l’Enfer, que Satan opprime,
10272Au Tartare, où saigne Ixion,
10273Aux cœurs bons, à l’âme méchante,
10274À tout ce qui rit, mord ou chante,
10275La grande bénédiction !
10276Oh ! tous à la fois, aigles, âmes,
10277Esprits, oiseaux, essors, raisons,
10278Pour prendre en vos serres les flammes,
10279Pour connaître les horizons,
10280À travers l’ombre et les tempêtes,
10281Ayant au-dessus de vos têtes
10282Mondes et soleils, au-dessous
10283Inde, Égypte, Grèce et Judée,
10284De la montagne et de l’idée,
10285Envolez-vous ! envolez-vous !
10286N’est-ce pas que c’est ineffable
10287De se sentir immensité,
10288D’éclairer ce qu’on croyait fable
10289À ce qu’on trouve vérité,
10290De voir le fond du grand cratère,
10291De sentir en soi du mystère
10292Entrer tout le frisson obscur,
10293D’aller aux astres, étincelle,
10294Et de se dire : Je suis l’aile !
10295Et de se dire : J’ai l’azur !
10296Allez, prêtres ! allez, génies !
10297Cherchez la note humaine, allez,
10298Dans les suprêmes symphonies
10299Des grands abîmes étoilés !
10300En attendant l’heure dorée,
10301L’extase de la mort sacrée,
10302Loin de nous, troupeaux soucieux,
10303Loin des lois que nous établîmes,
10304Allez goûter, vivants sublimes,
10305L’évanouissement des cieux !
10306Janvier 1856.
XXIV — En frappant à une porte
10307J’ai perdu mon père et ma mère,
10308Mon premier né, bien jeune, hélas !
10309Et pour moi la nature entière
10310Sonne le glas.
10311Je dormais entre mes deux frères ;
10312Enfants, nous étions trois oiseaux ;
10313Hélas ! le sort change en deux bières
10314Leurs deux berceaux.
10315Je t’ai perdue, ô fille chère,
10316Toi qui remplis, ô mon orgueil,
10317Tout mon destin de la lumière
10318De ton cercueil !
10319J’ai su monter, j’ai su descendre.
10320J’ai vu l’aube et l’ombre en mes cieux.
10321J’ai connu la pourpre, et la cendre
10322Qui me va mieux.
10323J’ai connu les ardeurs profondes,
10324J’ai connu les sombres amours ;
10325J’ai vu fuir les ailes, les ondes,
10326Les vents, les jours.
10327J’ai sur ma tête des orfraies ;
10328J’ai sur tous mes travaux l’affront,
10329Aux pieds la poudre, au cœur des plaies,
10330L’épine au front.
10331J’ai des pleurs mon œil qui pense,
10332Des trous à ma robe en lambeau ;
10333Je n’ai rien à la conscience ;
10334Ouvre, tombeau.
10335Marine-Terrace, 4 septembre 1855.
XXV — Nomen, numen, lumen
10336Quand il eut terminé, quand les soleils épars,
10337Éblouis, du chaos montant de toutes parts,
10338Se furent tous rangés à leur place profonde,
10339Il sentit le besoin de se nommer au monde ;
10340Et l’être formidable et serein se leva ;
10341Il se dressa sur l’ombre et cria : JÉHOVAH !
10342Et dans l’immensité ces sept lettres tombèrent ;
10343Et ce sont, dans les cieux que nos yeux réverbèrent,
10344Au-dessus de nos fronts tremblants sous leur rayon,
10345Les sept astres géants du noir septentrion.
10346Minuit, au dolmen du Faldouet, mars 1855.
XXVI — Ce que dit la bouche d’ombre
10347L’homme en songeant descend au gouffre universel.
10348J’errais près du dolmen qui domine Rozel,
10349À l’endroit où le cap se prolonge en presqu’île.
10350Le spectre m’attendait ; l’être sombre et tranquille
10351Me prit par les cheveux dans sa main qui grandit,
10352M’emporta sur le haut du rocher, et me dit : Sache que tout connaît sa loi, son but, sa route ; Que, de l’astre au ciron, l’immensité s’écoute ; Que tout a conscience en la création ; Et l’oreille pourrait avoir sa vision, Car les choses et l’être ont un grand dialogue. *
10353Tout parle ; l’air qui passe et l’alcyon qui vogue,
10354Le brin d’herbe, la fleur, le germe, l’élément.
10355T’imaginais-tu donc l’univers autrement ?
10356Crois-tu que Dieu, par qui la forme sort du nombre,
10357Aurait fait à jamais sonner la forêt sombre,
10358L’orage, le torrent roulant de noirs limons,
10359Le rocher dans les flots, la bête dans les monts,
10360La mouche, le buisson, la ronce où croît la mûre,
10361Et qu’il n’aurait rien mis dans l’éternel murmure ?
10362Crois-tu que l’eau du fleuve et les arbres des bois,
10363S’ils n’avaient rien à dire, élèveraient la voix ?
10364Prends-tu le vent des mers pour un joueur de flûte ?
10365Crois-tu que l’océan, qui se gonfle et qui lutte,
10366Serait content d’ouvrir sa gueule jour et nuit
10367Pour souffler dans le vide une vapeur de bruit,
10368Et qu’il voudrait rugir, sous l’ouragan qui vole,
10369Si son rugissement n’était une parole ?
10370Crois-tu que le tombeau, d’herbe et de nuit vêtu,
10371Ne soit rien qu’un silence ? et te figures-tu
10372Que la création profonde, qui compose
10373Sa rumeur des frissons du lys et de la rose,
10374De la foudre, des flots, des souffles du ciel bleu,
10375Ne sait ce qu’elle dit quand elle parle à Dieu ?
10376Crois-tu qu’elle ne soit qu’une langue épaissie ?
10377Crois-tu que la nature énorme balbutie,
10378Et que Dieu se serait, dans son immensité,
10379Donné pour tout plaisir, pendant l’éternité,
10380D’entendre bégayer une sourde-muette ?
10381Non, l’abîme est un prêtre et l’ombre est un poëte ;
10382Non, tout est une voix et tout est un parfum ;
10383Tout dit dans l’infini quelque chose à quelqu’un ;
10384Une pensée emplit le tumulte superbe.
10385Dieu n’a pas fait un bruit sans y mêler le Verbe.
10386Tout, comme toi, gémit, ou chante comme moi ;
10387Tout parle. Et maintenant, homme, sais-tu pourquoi
10388Tout parle ? Écoute bien. C’est que vents, ondes, flammes,
10389Arbres, roseaux, rochers, tout vit !
10390Tout est plein d’âmes.
10391Mais comment ? Oh ! voilà le mystère inouï.
10392Puisque tu ne t’es pas en route évanoui,
10393Causons. *
10394Dieu n’a créé que l’être impondérable.
10395Il le fit radieux, beau, candide, adorable,
10396Mais imparfait ; sans quoi, sur la même hauteur,
10397La créature étant égale au créateur,
10398Cette perfection, dans l’infini perdue,
10399Se serait avec Dieu mêlée et confondue,
10400Et la création, à force de clarté,
10401En lui serait rentrée et n’aurait pas été.
10402La création sainte où rêve le prophète,
10403Pour être, ô profondeur ! devait être imparfaite.
10404Donc, Dieu fit l’univers, l’univers fit le mal.
10405L’être créé, paré du rayon baptismal,
10406En des temps dont nous seuls conservons la mémoire,
10407Planait dans la splendeur sur des ailes de gloire ;
10408Tout était chant, encens, flamme, éblouissement ;
10409L’être errait, aile d’or, dans un rayon charmant,
10410Et de tous les parfums tour à tour était l’hôte ;
10411Tout nageait, tout volait.
10412Or, la première faute
10413Fut le premier poids.
10414Dieu sentit une douleur.
10415Le poids prit une forme, et, comme l’oiseleur
10416Fuit emportant l’oiseau qui frisonne et qui lutte,
10417Il tomba, traînant l’ange éperdu dans sa chute.
10418Le mal était fait. Puis tout alla s’aggravant ;
10419Et l’éther devint l’air, et l’air devint le vent ;
10420L’ange devint l’esprit, et l’esprit devint l’homme.
10421L’âme tomba, des maux multipliant la somme,
10422Dans la brute, dans l’arbre, et même, au-dessous d’eux,
10423Dans le caillou pensif, cet aveugle hideux.
10424Êtres vils qu’à regret les anges énumèrent !
10425Et de tous ces amas des globes se formèrent,
10426Et derrière ces blocs naquit la sombre nuit.
10427Le mal, c’est la matière. Arbre noir, fatal fruit.*
10428Ne réfléchis-tu pas lorsque tu vois ton ombre ?
10429Cette forme de toi, rampante, horrible, sombre,
10430Qui, liée à tes pas comme un spectre vivant,
10431Va tantôt en arrière et tantôt en avant,
10432Qui se mêle à la nuit, sa grande sœur funeste,
10433Et qui contre le jour, noire et dure, proteste,
10434D’où vient-elle ? De toi, de ta chair, du limon
10435Dont l’esprit se revêt en devenant démon ;
10436De ce corps qui, créé par ta faute première,
10437Ayant rejeté Dieu, résiste à la lumière ;
10438De ta matière, hélas ! de ton iniquité.
10439Cette ombre dit : – Je suis l’être d’infirmité ;
10440Je suis tombé déjà ; je puis tomber encore. –
10441L’ange laisse passer à travers lui l’aurore ;
10442Nul simulacre obscur ne suit l’être aromal ;
10443Homme, tout ce qui fait de l’ombre a fait le mal. *
10444Maintenant, c’est ici le rocher fatidique,
10445Et je vais t’expliquer tout ce que je t’indique ;
10446Je vais t’emplir les yeux de nuit et de lueurs.
10447Prépare-toi, front triste, aux funèbres sueurs.
10448Le vent d’en haut sur moi passe, et, ce qu’il m’arrache,
10449Je te le jette ; prends, et vois.
10450Et, d’abord, sache
10451Que le monde où tu vis est un monde effrayant
10452Devant qui le songeur, sous l’infini ployant,
10453Lève les bras au ciel et recule terrible.
10454Ton soleil est lugubre et ta terre est horrible.
10455Vous habitez le seuil du monde châtiment.
10456Mais vous n’êtes pas hors de Dieu complètement ;
10457Dieu, soleil dans l’azur, dans la cendre étincelle,
10458N’est hors de rien, étant la fin universelle ;
10459L’éclair est son regard, autant que le rayon ;
10460Et tout, même le mal, est la création,
10461Car le dedans du masque est encor la figure.
10462– Ô sombre aile invisible à l’immense envergure !
10463Esprit ! esprit ! esprit ! m’écriai-je éperdu.
10464Le spectre poursuivit sans m’avoir entendu : Faisons un pas de plus dans ces choses profondes. *
10465Homme, tu veux, tu fais, tu construis et tu fondes,
10466Et tu dis : – Je suis seul, car je suis le penseur.
10467L’univers n’a que moi dans sa morne épaisseur.
10468En deçà, c’est la nuit ; au delà, c’est le rêve.
10469L’idéal est un œil que la science crève.
10470C’est moi qui suis la fin et qui suis le sommet. –
10471Voyons ; observes-tu le bœuf qui se soumet ?
10472Écoutes-tu le bruit de ton pas sur les marbres ?
10473Interroges-tu l’onde ? et, quand tu vois des arbres,
10474Parles-tu quelquefois à ces religieux ?
10475Comme sur le versant d’un mont prodigieux,
10476Vaste mêlée aux bruits confus, du fond de l’ombre,
10477Tu vois monter à toi la création sombre.
10478Le rocher est plus loin, l’animal est plus près.
10479Comme le faîte altier et vivant, tu parais !
10480Mais, dis, crois-tu que l’être illogique nous trompe ?
10481L’échelle que tu vois, crois-tu qu’elle se rompe ?
10482Crois-tu, toi dont les sens d’en haut sont éclairés,
10483Que la création qui, lente et par degrés,
10484S’élève à la lumière, et, dans sa marche entière,
10485Fait de plus de clarté luire moins de matière
10486Et mêle plus d’instincts au monstre décroissant,
10487Crois-tu que cette vie énorme, remplissant
10488De souffles le feuillage et de lueurs la tête,
10489Qui va du roc à l’arbre et de l’arbre à la bête,
10490Et de la pierre à toi monte insensiblement,
10491S’arrête sur l’abîme à l’homme, escarpement ?
10492Non, elle continue, invincible, admirable,
10493Entre dans l’invisible et dans l’impondérable,
10494Y disparaît pour toi, chair vile, emplit l’azur
10495D’un monde éblouissant, miroir du monde obscur,
10496D’êtres voisins de l’homme et d’autres qui s’éloignent,
10497D’esprits purs, de voyants dont les splendeurs témoignent,
10498D’anges faits de rayons comme l’homme d’instincts ;
10499Elle plonge à travers les cieux jamais atteints,
10500Sublime ascension d’échelles étoilées,
10501Des démons enchaînés monte aux âmes ailées,
10502Fait toucher le front sombre au radieux orteil,
10503Rattache l’astre esprit à l’archange soleil,
10504Relie, en traversant des millions de lieues,
10505Les groupes constellés et les légions bleues,
10506Peuple le haut, le bas, les bords et le milieu,
10507Et dans les profondeurs s’évanouit en Dieu !
10508Cette échelle apparaît vaguement dans la vie
10509Et dans la mort. Toujours les justes l’ont gravie :
10510Jacob en la voyant, et Caton sans la voir.
10511Ses échelons sont deuil, sagesse, exil, devoir.
10512Et cette échelle vient de plus loin que la terre.
10513Sache qu’elle commence aux mondes du mystère,
10514Aux mondes des terreurs et des perditions ;
10515Et qu’elle vient, parmi les pâles visions,
10516Du précipice où sont les larves et les crimes,
10517Où la création, effrayant les abîmes,
10518Se prolonge dans l’ombre en spectre indéfini.
10519Car, au-dessous du globe où vit l’homme banni,
10520Hommes, plus bas que vous, dans le nadir livide,
10521Dans cette plénitude horrible qu’on croit vide,
10522Le mal, qui par la chair, hélas ! vous asservit,
10523Dégorge une vapeur monstrueuse qui vit !
10524Là, sombre et s’engloutit, dans des flots de désastres,
10525L’hydre Univers tordant son corps écaillé d’astres ;
10526Là, tout flotte et s’en va dans un naufrage obscur ;
10527Dans ce gouffre sans bord, sans soupirail, sans mur,
10528De tout ce qui vécut pleut sans cesse la cendre ;
10529Et l’on voit tout au fond, quand l’œil ose y descendre,
10530Au delà de la vie, et du souffle et du bruit,
10531Un affreux soleil noir d’où rayonne la nuit ! *
10532Donc, la matière pend à l’idéal, et tire
10533L’esprit vers l’animal, l’ange vers le satyre,
10534Le sommet vers le bas, l’amour vers l’appétit.
10535Avec le grand qui croule elle fait le petit.
10536Comment de tant d’azur tant de terreur s’engendre,
10537Comment le jour fait l’ombre et le feu pur la cendre,
10538Comment la cécité peut naître du voyant,
10539Comment le ténébreux descend du flamboyant,
10540Comment du monstre esprit naît le monstre matière,
10541Un jour, dans le tombeau, sinistre vestiaire,
10542Tu le sauras ; la tombe est faite pour savoir ;
10543Tu verras ; aujourd’hui, tu ne peux qu’entrevoir ;
10544Mais, puisque Dieu permet que ma voix t’avertisse,
10545Je te parle.
10546Et, d’abord, qu’est-ce que la justice ?
10547Qui la rend ? qui la fait ? où ? quand ? à quel moment ?
10548Qui donc pèse la faute ? et qui le châtiment ? *
10549L’être créé se meut dans la lumière immense.
10550Libre, il sait où le bien cesse, où le mal commence ;
10551Il a ses actions pour juges.
10552Il suffit
10553Qu’il soit méchant ou bon ; tout est dit. Ce qu’on fit,
10554Crime, est notre geôlier, ou, vertu, nous délivre.
10555L’être ouvre à son insu de lui-même le livre ;
10556Sa conscience calme y marque avec le doigt
10557Ce que l’ombre lui garde ou ce que Dieu lui doit.
10558On agit, et l’on gagne ou l’on perd à mesure ;
10559On peut être étincelle ou bien éclaboussure ;
10560Lumière ou fange, archange au vol d’aigle ou bandit ;
10561L’échelle vaste est là. Comme je te l’ai dit,
10562Par des zones sans fin la vie universelle
10563Monte, et par des degrés innombrables ruisselle,
10564Depuis l’infâme nuit jusqu’au charmant azur.
10565L’être en la traversant devient mauvais ou pur.
10566En haut plane la joie ; en bas l’horreur se traîne.
10567Selon que l’âme, aimante, humble, bonne, sereine,
10568Aspire à la lumière et tend vers l’idéal,
10569Ou s’alourdit, immonde, au poids croissant du mal,
10570Dans la vie infinie on monte et l’on s’élance,
10571Ou l’on tombe ; et tout être est sa propre balance.
10572Dieu ne nous juge point. Vivant tous à la fois,
10573Nous pesons, et chacun descend selon son poids. *
10574Homme ! nous n’approchons que les paupières closes,
10575De ces immensités d’en bas.
10576Viens, si tu l’oses !
10577Regarde dans ce puits morne et vertigineux,
10578De la création compte les sombres nœuds,
10579Viens, vois, sonde :
10580Au-dessous de l’homme qui contemple,
10581Qui peut être un cloaque ou qui peut être un temple,
10582Être en qui l’instinct vit dans la raison dissous,
10583Est l’animal courbé vers la terre ; au-dessous
10584De la brute est la plante inerte, sans paupière
10585Et sans cris ; au-dessous de la plante est la pierre ;
10586Au-dessous de la pierre est le chaos sans nom.
10587Avançons dans cette ombre et sois mon compagnon. *
10588Toute faute qu’on fait est un cachot qu’on s’ouvre.
10589Les mauvais, ignorant quel mystère les couvre,
10590Les êtres de fureur, de sang, de trahison,
10591Avec leurs actions bâtissent leur prison ;
10592Tout bandit, quand la mort vient lui toucher l’épaule
10593Et l’éveille, hagard, se retrouve en la geôle
10594Que lui fit son forfait derrière lui rampant ;
10595Tibère en un rocher, Séjan dans un serpent.
10596L’homme marche sans voir ce qu’il fait dans l’abîme.
10597L’assassin pâlirait s’il voyait sa victime ;
10598C’est lui. L’oppresseur vil, le tyran sombre et fou,
10599En frappant sans pitié sur tous, forge le clou
10600Qui le clouera dans l’ombre au fond de la matière.
10601Les tombeaux sont les trous du crible cimetière,
10602D’où tombe, graine obscure en un ténébreux champ,
10603L’effrayant tourbillon des âmes. *
10604Tout méchant
10605Fait naître en expirant le monstre de sa vie,
10606Qui le saisit. L’horreur par l’horreur est suivie.
10607Nemrod gronde enfermé dans la montagne à pic ;
10608Quand Dalila descend dans la tombe, un aspic
10609Sort des plis du linceul, emportant l’âme fausse ;
10610Phryné meurt, un crapaud saute hors de la fosse ;
10611Ce scorpion au fond d’une pierre dormant,
10612C’est Clytemnestre aux bras d’Égisthe son amant ;
10613Du tombeau d’Anitus il sort une ciguë ;
10614Le houx sombre et l’ortie à la piqûre aiguë
10615Pleurent quand l’aquilon les fouette, et l’aquilon
10616Leur dit : Tais-toi, Zoïle ! et souffre, Ganelon !
10617Dieu livre, choc affreux dont la plaine au loin gronde,
10618Au cheval Brunehaut le pavé Frédégonde ;
10619La pince qui rougit dans le brasier hideux
10620Est faite du duc d’Albe et de Philippe Deux ;
10621Farinace est le croc des noires boucheries ;
10622L’orfraie au fond de l’ombre a les yeux de Jeffryes ;
10623Tristan est au secret dans le bois d’un gibet.
10624Quand tombent dans la mort tous ces brigands, Macbeth,
10625Ezzelin, Richard Trois, Carrier, Ludovic Sforce,
10626La matière leur met la chemise de force.
10627Oh ! comme en son bonheur, qui masque un sombre arrêt,
10628Messaline ou l’horrible Isabeau frémirait
10629Si, dans ses actions du sépulcre voisines,
10630Cette femme sentait qu’il lui vient des racines,
10631Et qu’ayant été monstre, elle deviendra fleur !
10632À chacun son forfait ! à chacun sa douleur !
10633Claude est l’algue que l’eau traîne de havre en havre ;
10634Xercès est excrément, Charles Neuf est cadavre ;
10635Hérode, c’est l’osier des berceaux vagissants ;
10636L’âme du noir Judas, depuis dix-huit cents ans,
10637Se disperse et renaît dans les crachats des hommes ;
10638Et le vent qui jadis soufflait sur les Sodomes
10639Mêle, dans l’âtre abject et sous le vil chaudron,
10640La fumée Erostrate à la flamme Néron.*
10641Et tout, bête, arbre et roche, étant vivant sur terre,
10642Tout est monstre, excepté l’homme, esprit solitaire.
10643L’âme que sa noirceur chasse du firmament
10644Descend dans les degrés divers du châtiment
10645Selon que plus ou moins d’obscurité la gagne.
10646L’homme en est la prison, la bête en est le bagne,
10647L’arbre en est le cachot, la pierre en est l’enfer.
10648Le ciel d’en haut, le seul qui soit splendide et clair,
10649La suit des yeux dans l’ombre, et, lui jetant l’aurore,
10650Tâche, en la regardant, de l’attirer encore.
10651Ô chute ! dans la bête, à travers les barreaux
10652De l’instinct, obstruant de pâles soupiraux,
10653Ayant encor la voix, l’essor et la prunelle,
10654L’âme entrevoit de loin la lueur éternelle ;
10655Dans l’arbre elle frissonne, et, sans jour et sans yeux,
10656Sent encor dans le vent quelque chose des cieux ;
10657Dans la pierre elle rampe, immobile, muette,
10658Ne voyant même plus l’obscure silhouette
10659Du monde qui s’éclipse et qui s’évanouit,
10660Et face à face avec son crime dans la nuit.
10661L’âme en ces trois cachots traîne sa faute noire.
10662Comme elle en a la forme, elle en a la mémoire ;
10663Elle sait ce qu’elle est ; et, tombant sans appuis,
10664Voit la clarté décroître à la paroi du puits ;
10665Elle assiste à sa chute ; et, dur caillou qui roule,
10666Pense : Je suis Octave ; et, vil chardon qu’on foule,
10667Crie au talon : Je suis Attila le géant ;
10668Et, ver de terre au fond du charnier, et rongeant
10669Un crâne infect et noir, dit : Je suis Cléopâtre.
10670Et, hibou, malgré l’aube, ours, en bravant le pâtre,
10671Elle accomplit la loi qui l’enchaîne d’en haut ;
10672Pierre, elle écrase ; épine, elle pique ; il le faut.
10673Le monstre est enfermé dans son horreur vivante.
10674Il aurait beau vouloir dépouiller l’épouvante ;
10675Il faut qu’il reste horrible et reste châtié ;
10676Ô mystère ! le tigre a peut-être pitié !
10677Le tigre sur son dos, qui peut-être eut une aile,
10678À l’ombre des barreaux de la cage éternelle ;
10679Un invisible fil lie aux noirs échafauds
10680Le noir corbeau dont l’aile est en forme de faulx ;
10681L’âme louve ne peut s’empêcher d’être louve,
10682Car le monstre est tenu, sous le ciel qui l’éprouve,
10683Dans l’expiation par la fatalité.
10684Jadis, sans la comprendre et d’un œil hébété,
10685L’Inde a presque entrevu cette métempsycose.
10686La ronce devient griffe, et la feuille de rose
10687Devient langue de chat, et, dans l’ombre et les cris,
10688Horrible, lèche et boit le sang de la souris ;
10689Qui donc connaît le monstre appelé mandragore ?
10690Qui sait ce que, le soir, éclaire le fulgore,
10691Être en qui la laideur devient une clarté ?
10692Ce qui se passe en l’ombre où croît la fleur d’été
10693Efface la terreur des antiques avernes
10694Étages effrayants ! cavernes sur cavernes.
10695Ruche obscure du mal, du crime et du remord !
10696Donc, une bête va, vient, rugit, hurle, mord ;
10697Un arbre est là, dressant ses branches hérissées,
10698Une dalle s’effondre au milieu des chaussées
10699Que la charrette écrase et que l’hiver détruit,
10700Et, sous ces épaisseurs de matière et de nuit,
10701Arbre, bête, pavé, poids que rien ne soulève,
10702Dans cette profondeur terrible, une âme rêve !
10703Que fait-elle ? Elle songe à Dieu ! *
10704Fatalité !
10705Échéance ! retour ! revers ! autre côté !
10706Ô loi ! pendant qu’assis à table, joyeux groupes,
10707Les pervers, les puissants, vidant toutes les coupes,
10708Oubliant qu’aujourd’hui par demain est guetté,
10709Étalent leur mâchoire en leur folle gaîté,
10710Voilà ce qu’en sa nuit muette et colossale,
10711Montrant comme eux ses dents tout au fond de la salle,
10712Leur réserve la mort, ce sinistre rieur !
10713Nous avons, nous, voyants du ciel supérieur,
10714Le spectacle inouï de vos régions basses.
10715Ô songeur, fallait-il qu’en ces nuits tu tombasses !
10716Nous écoutons le cri de l’immense malheur.
10717Au-dessus d’un rocher, d’un loup ou d’une fleur,
10718Parfois nous apparaît l’âme à mi-corps sortie,
10719Pauvre ombre en pleurs qui lutte, hélas ! presque engloutie ;
10720Le loup la tient, le roc étreint ses pieds qu’il tord,
10721Et la fleur implacable et féroce la mord.
10722Nous entendons le bruit du rayon que Dieu lance,
10723La voix de ce que l’homme appelle le silence,
10724Et vos soupirs profonds, cailloux désespérés !
10725Nous voyons la pâleur de tous les fronts murés.
10726À travers la matière, affreux caveau sans portes,
10727L’ange est pour nous visible avec ses ailes mortes.
10728Nous assistons aux deuils, au blasphème, aux regrets,
10729Aux fureurs ; et, la nuit, nous voyons les forêts,
10730D’où cherchent à s’enfuir les larves enfermées,
10731S’écheveler dans l’ombre en lugubres fumées.
10732Partout, partout, partout ! dans les flots, dans les bois,
10733Dans l’herbe en fleurs, dans l’or qui sert de sceptre aux rois,
10734Dans le jonc dont Hermès se fait une baguette,
10735Partout le châtiment contemple, observe ou guette,
10736Sourd aux questions, triste, affreux, pensif, hagard ;
10737Et tout est l’œil d’où sort ce terrible regard.
10738Ô châtiment ! dédale aux spirales funèbres !
10739Construction d’en bas qui cherche les ténèbres,
10740Plonge au-dessous du monde et descend dans la nuit,
10741Et, Babel renversée, au fond de l’ombre fuit !
10742L’homme qui plane et rampe, être crépusculaire,
10743En est le milieu. *
10744L’homme est clémence et colère ;
10745Fond vil du puits, plateau radieux de la tour ;
10746Degré d’en haut pour l’ombre, et d’en bas pour le jour.
10747L’ange y descend, la bête après la mort y monte ;
10748Pour la bête, il est gloire, et, pour l’ange, il est honte ;
10749Dieu mêle en votre race, hommes infortunés,
10750Les demi-dieux punis aux monstres pardonnés.
10751De là vient que, parfois, – mystère que Dieu mène ! –
10752On entend d’une bouche en apparence humaine
10753Sortir des mots pareils à des rugissements,
10754Et que, dans d’autres lieux et dans d’autres moments,
10755On croit voir sur un front s’ouvrir des ailes d’ange.
10756Roi forçat, l’homme, esprit, pense, et, matière, mange.
10757L’âme en lui ne se peut dresser sur son séant.
10758L’homme, comme la brute abreuvé de néant,
10759Vide toutes les nuits le verre noir du somme.
10760La chaîne de l’enfer, liée au pied de l’homme,
10761Ramène chaque jour vers le cloaque impur
10762La beauté, le génie, envolés dans l’azur,
10763Mêle la peste au souffle idéal des poitrines,
10764Et traîne, avec Socrate, Aspasie aux latrines.
10765*
10766Par un côté pourtant l’homme est illimité.
10767Le monstre a le carcan, l’homme a la liberté.
10768Songeur, retiens ceci : l’homme est un équilibre.
10769L’homme est une prison où l’âme reste libre.
10770L’âme, dans l’homme, agit, fait le bien, fait le mal,
10771Remonte vers l’esprit, retombe à l’animal ;
10772Et, pour que, dans son vol vers les cieux, rien ne lie
10773Sa conscience ailée et de Dieu seul remplie,
10774Dieu, quand une âme éclôt dans l’homme au bien poussé,
10775Casse en son souvenir le fil de son passé ;
10776De là vient que la nuit en sait plus que l’aurore.
10777Le monstre se connaît lorsque l’homme s’ignore.
10778Le monstre est la souffrance, et l’homme est l’action.
10779L’homme est l’unique point de la création
10780Où, pour demeurer libre en se faisant meilleure,
10781L’âme doive oublier sa vie antérieure.
10782Mystère ! au seuil de tout l’esprit rêve ébloui. *
10783L’homme ne voit pas Dieu, mais peut aller à lui,
10784En suivant la clarté du bien, toujours présente ;
10785Le monstre, arbre, rocher ou bête rugissante,
10786Voit Dieu, c’est là sa peine, et reste enchaîné loin.
10787L’homme a l’amour pour aile, et pour joug le besoin.
10788L’ombre est sur ce qu’il voit par lui-même semée ;
10789La nuit sort de son œil ainsi qu’une fumée ;
10790Homme, tu ne sais rien ; tu marches, pâlissant !
10791Parfois le voile obscur qui te couvre, ô passant !
10792S’envole et flotte au vent soufflant d’une autre sphère,
10793Gonfle un moment ses plis jusque dans la lumière,
10794Puis retombe sur toi, spectre, et redevient noir.
10795Tes sages, tes penseurs ont essayé de voir ;
10796Qu’ont-ils vu ? qu’ont-ils fait ? qu’ont-ils dit, ces fils Ève ?
10797Rien.
10798Homme ! autour de toi la création rêve.
10799Mille êtres inconnus t’entourent dans ton mur.
10800Tu vas, tu viens, tu dors sous leur regard obscur,
10801Et tu ne les sens pas vivre autour de ta vie :
10802Toute une légion d’âmes t’est asservie ;
10803Pendant qu’elle te plaint, tu la foules aux pieds.
10804Tous tes pas vers le jour sont par l’ombre épiés.
10805Ce que tu nommes chose, objet, nature morte,
10806Sait, pense, écoute, entend. Le verrou de ta porte
10807Voit arriver ta faute et voudrait se fermer.
10808Ta vitre connaît l’aube, et dit : Voir ! croire ! aimer !
10809Les rideaux de ton lit frissonnent de tes songes.
10810Dans les mauvais desseins quand, rêveur, tu te plonges,
10811La cendre dit au fond de l’âtre sépulcral :
10812Regarde-moi ; je suis ce qui reste du mal.
10813Hélas ! l’homme imprudent trahit, torture, opprime.
10814La bête en son enfer voit les deux bouts du crime ;
10815Un loup pourrait donner des conseils à Néron.
10816Homme ! homme ! aigle aveuglé, moindre qu’un moucheron !
10817Pendant que dans ton Louvre ou bien dans ta chaumière,
10818Tu vis, sans même avoir épelé la première
10819Des constellations, sombre alphabet qui luit
10820Et tremble sur la page immense de la nuit,
10821Pendant que tu maudis et pendant que tu nies,
10822Pendant que tu dis : Non ! aux astres ; aux génies :
10823Non ! à l’idéal : Non ! à la vertu : Pourquoi ?
10824Pendant que tu te tiens en dehors de la loi,
10825Copiant les dédains inquiets ou robustes
10826De ces sages qu’on voit rêver dans les vieux bustes,
10827Et que tu dis : Que sais-je ? amer, froid, mécréant,
10828Prostituant ta bouche au rire du néant,
10829À travers le taillis de la nature énorme,
10830Flairant l’éternité de son museau difforme,
10831Là, dans l’ombre, à tes pieds, homme, ton chien voit Dieu.
10832Ah ! je t’entends. Tu dis : – Quel deuil ! la bête est peu,
10833L’homme n’est rien. Ô loi misérable ! ombre ! abîme ! – Ô songeur ! cette loi misérable est sublime. *
10834Il faut donc tout redire à ton esprit chétif !
10835À la fatalité, loi du monstre captif,
10836Succède le devoir, fatalité de l’homme.
10837Ainsi de toutes parts l’épreuve se consomme,
10838Dans le monstre passif, dans l’homme intelligent,
10839La nécessité morne en devoir se changeant,
10840Et l’âme, remontant à sa beauté première,
10841Va de l’ombre fatale à la libre lumière.
10842Or, je te le redis, pour se transfigurer,
10843Et pour se racheter, l’homme doit ignorer.
10844Il doit être aveuglé par toutes les poussières.
10845Sans quoi, comme l’enfant guidé par des lisières,
10846L’homme vivrait, marchant droit à la vision.
10847Douter est sa puissance et sa punition.
10848Il voit la rose, et nie ; il voit l’aurore, et doute ;
10849Où serait le mérite à retrouver sa route,
10850Si l’homme, voyant clair, roi de sa volonté,
10851Avait la certitude, ayant la liberté ?
10852Non. Il faut qu’il hésite en la vaste nature,
10853Qu’il traverse du choix l’effrayante aventure,
10854Et qu’il compare au vice agitant son miroir,
10855Au crime, aux voluptés, l’œil en pleurs du devoir ;
10856Il faut qu’il doute ! Hier croyant demain impie ;
10857Il court du mal au bien ; il scrute, sonde, épie,
10858Va, revient, et, tremblant, agenouillé, debout,
10859Les bras étendus, triste, il cherche Dieu partout ;
10860Il tâte l’infini jusqu’à ce qu’il l’y sente ;
10861Alors, son âme ailée éclate frémissante ;
10862L’ange éblouissant luit dans l’homme transparent.
10863Le doute le fait libre, et la liberté, grand.
10864La captivité sait ; la liberté suppose,
10865Creuse, saisit l’effet, le compare à la cause,
10866Croit vouloir le bien-être et veut le firmament ;
10867Et, cherchant le caillou, trouve le diamant.
10868C’est ainsi que du ciel l’âme à pas lents s’empare.
10869Dans le monstre, elle expie ; en l’homme, elle répare. *
10870Oui, ton fauve univers est le forçat de Dieu.
10871Les constellations, sombres lettres de feu,
10872Sont les marques du bagne à l’épaule du monde.
10873Dans votre région tant d’épouvante abonde,
10874Que, pour l’homme, marqué lui-même du fer chaud,
10875Quand il lève les yeux vers les astres, là-haut,
10876Le cancer resplendit, le scorpion flamboie,
10877Et dans l’immensité le chien sinistre aboie !
10878Ces soleils inconnus se groupent sur son front
10879Comme l’effroi, le deuil, la menace et l’affront ;
10880De toutes parts s’étend l’ombre incommensurable ;
10881En bas l’obscur, l’impur, le mauvais, l’exécrable,
10882Le pire, tas hideux, fourmillent ; tout au fond,
10883Ils échangent entre eux dans l’ombre ce qu’ils font ;
10884Typhon donne l’horreur, Satan donne le crime ;
10885Lugubre intimité du mal et de l’abîme !
10886Amours de l’âme monstre et du monstre univers !
10887Baiser triste ! et l’informe engendré du pervers,
10888La matière, le bloc, la fange, la géhenne,
10889L’écume, le chaos, l’hiver, nés de la haine,
10890Les faces de beauté qu’habitent des démons,
10891Tous les êtres maudits, mêlés aux vils limons,
10892Pris par la plante fauve et la bête féroce,
10893Le grincement de dents, la peur, le rire atroce,
10894L’orgueil, que l’infini courbe sous son niveau,
10895Rampent, noirs prisonniers, dans la nuit, noir caveau.
10896La porte, affreuse et faite avec de l’ombre, est lourde ;
10897Par moments, on entend, dans la profondeur sourde,
10898Les efforts que les monts, les flots, les ouragans,
10899Les volcans, les forêts, les animaux brigands,
10900Et tous les monstres font pour soulever le pêne ;
10901Et sur cet amas d’ombre, et de crime, et de peine,
10902Ce grand ciel formidable est le scellé de Dieu.
10903Voilà pourquoi, songeur dont la mort est le vœu,
10904Tant d’angoisse est empreinte au front des cénobites !
10905Je viens de te montrer le gouffre. Tu l’habites. *
10906Les mondes, dans la nuit que vous nommez l’azur,
10907Par les brèches que fait la mort blême à leur mur,
10908Se jettent en fuyant l’un à l’autre des âmes.
10909Dans votre globe où sont tant de geôles infâmes,
10910Vous avez des méchants de tous les univers,
10911Condamnés qui, venus des cieux les plus divers,
10912Rêvent dans vos rochers, ou dans vos arbres ploient ;
10913Tellement stupéfaits de ce monde qu’ils voient,
10914Qu’eussent-ils la parole, ils ne pourraient parler.
10915On en sent quelques-uns frissonner et trembler.
10916De là les songes vains du bonze et de l’augure.
10917Donc, représente-toi cette sombre figure :
10918Ce gouffre, c’est l’égout du mal universel.
10919Ici vient aboutir de tous les points du ciel
10920La chute des punis, ténébreuse traînée.
10921Dans cette profondeur, morne, âpre, infortunée,
10922De chaque globe il tombe un flot vertigineux
10923D’âmes, d’esprits malsains et d’êtres vénéneux,
10924Flot que l’éternité voit sans fin se répandre.
10925Chaque étoile au front d’or qui brille, laisse pendre
10926Sa chevelure d’ombre en ce puits effrayant.
10927Âme immortelle, vois, et frémis en voyant :
10928Voilà le précipice exécrable où tu sombres. *
10929Oh ! qui que vous soyez, qui passez dans ces ombres,
10930Versez votre pitié sur ces douleurs sans fond !
10931Dans ce gouffre, où l’abîme en l’abîme se fond,
10932Se tordent les forfaits, transformés en supplices,
10933L’effroi, le deuil, le mal, les ténèbres complices,
10934Les pleurs sous la toison, le soupir expiré
10935Dans la fleur, et le cri dans la pierre muré !
10936Oh ! qui que vous soyez, pleurez sur ces misères !
10937Pour Dieu seul, qui sait tout, elles sont nécessaires ;
10938Mais vous pouvez pleurer sur l’énorme cachot
10939Sans déranger le sombre équilibre d’en haut !
10940Hélas ! hélas ! hélas ! tout est vivant ! tout pense !
10941La mémoire est la peine, étant la récompense.
10942Oh ! comme ici l’on souffre et comme on se souvient !
10943Torture de l’esprit que la matière tient !
10944La brute et le granit, quel chevalet pour l’âme !
10945Ce mulet fut sultan, ce cloporte était femme.
10946L’arbre est un exilé, la roche est un proscrit.
10947Est-ce que, quelque part, par hasard, quelqu’un rit
10948Quand ces réalités sont là, remplissant l’ombre ?
10949La ruine, la mort, l’ossement, le décombre,
10950Sont vivants. Un remords songe dans un débris.
10951Pour l’œil profond qui voit, les antres sont des cris :
10952Hélas ! le cygne est noir, le lys songe à ses crimes ;
10953La perle est nuit ; la neige est la fange des cimes ;
10954Le même gouffre, horrible et fauve, et sans abri,
10955S’ouvre dans la chouette et dans le colibri ;
10956La mouche, âme, s’envole et se brûle à la flamme ;
10957Et la flamme, esprit, brûle avec angoisse une âme ;
10958L’horreur fait frissonner les plumes de l’oiseau ;
10959Tout est douleur.
10960Les fleurs souffrent sous le ciseau,
10961Et se ferment ainsi que des paupières closes :
10962Toutes les femmes sont teintes du sang des roses ;
10963La vierge au bal, qui danse, ange aux fraîches couleurs,
10964Et qui porte en sa main une touffe de fleurs,
10965Respire en souriant un bouquet d’agonies.
10966Pleurez sur les laideurs et les ignominies,
10967Pleurez sur l’araignée immonde, sur le ver,
10968Sur la limace au dos mouillé comme l’hiver,
10969Sur le vil puceron qu’on voit aux feuilles pendre,
10970Sur le crabe hideux, sur l’affreux scolopendre,
10971Sur l’effrayant crapaud, pauvre monstre aux doux yeux,
10972Qui regarde toujours le ciel mystérieux !
10973Plaignez l’oiseau de crime et la bête de proie.
10974Ce que Domitien, César, fit avec joie,
10975Tigre, il le continue avec horreur. Verrès,
10976Qui fut loup sous la pourpre, est loup dans les forêts ;
10977Il descend, réveillé, l’autre côté du rêve :
10978Son rire, au fond des bois, en hurlement s’achève ;
10979Pleurez sur ce qui hurle et pleurez sur Verrès.
10980Sur ces tombeaux vivants, marqués d’obscurs arrêts,
10981Penchez-vous attendri ! versez votre prière !
10982La pitié fait sortir des rayons de la pierre.
10983Plaignez le louveteau, plaignez le lionceau.
10984La matière, affreux bloc, n’est que le lourd monceau
10985Des effets monstrueux, sortis des sombres causes.
10986Ayez pitié ! voyez des âmes dans les choses.
10987Hélas ! le cabanon subit aussi l’écrou ;
10988Plaignez le prisonnier, mais plaignez le verrou ;
10989Plaignez la chaîne au fond des bagnes insalubres ;
10990La hache et le billot sont deux êtres lugubres ;
10991La hache souffre autant que le corps, le billot
10992Souffre autant que la tête ; ô mystères d’en haut !
10993Ils se livrent une âpre et hideuse bataille ;
10994Il ébrèche la hache et la hache l’entaille ;
10995Ils se disent tout bas l’un à l’autre : Assassin !
10996Et la hache maudit les hommes, sombre essaim,
10997Quand, le soir, sur le dos du bourreau, son ministre,
10998Elle revient dans l’ombre, et luit, miroir sinistre,
10999Ruisselante de sang et reflétant les cieux ;
11000Et, la nuit, dans l’étal morne et silencieux,
11001Le cadavre au cou rouge, effrayant, glacé, blême,
11002Seul, sait ce que lui dit le billot, tronc lui-même.
11003Oh ! que la terre est froide et que les rocs sont durs !
11004Quelle muette horreur dans les halliers obscurs !
11005Les pleurs noirs de la nuit sur la colombe blanche
11006Tombent ; le vent met nue et torture la branche ;
11007Quel monologue affreux dans l’arbre aux rameaux verts !
11008Quel frisson dans l’herbe ! Oh ! quels yeux fixes ouverts
11009Dans les cailloux profonds, oubliettes des âmes !
11010C’est une âme que l’eau scie en ses froides lames ;
11011C’est une âme que fait ruisseler le pressoir.
11012Ténèbres ! l’univers est hagard. Chaque soir,
11013Le noir horizon monte et la nuit noire tombe ;
11014Tous deux, à l’occident, d’un mouvement de tombe,
11015Ils vont se rapprochant, et, dans le firmament,
11016Ô terreur ! sur le jour, écrasé lentement,
11017La tenaille de l’ombre effroyable se ferme.
11018Oh ! les berceaux font peur. Un bagne est dans un germe.
11019Ayez pitié, vous tous et qui que vous soyez !
11020Les hideux châtiments, l’un sur l’autre broyés,
11021Roulent, submergeant tout, excepté les mémoires.
11022Parfois on voit passer dans ces profondeurs noires
11023Comme un rayon lointain de l’éternel amour ;
11024Alors, l’hyène Atrée et le chacal Timour,
11025Et l’épine Caïphe et le roseau Pilate,
11026Le volcan Alaric à la gueule écarlate,
11027L’ours Henri Huit, pour qui Morus en vain pria,
11028Le sanglier Selim et le porc Borgia,
11029Poussent des cris vers Être adorable ; et les bêtes
11030Qui portèrent jadis des mitres sur leurs têtes,
11031Les grains de sable rois, les brins d’herbe empereurs,
11032Tous les hideux orgueils et toutes les fureurs,
11033Se brisent ; la douceur saisit le plus farouche ;
11034Le chat lèche l’oiseau, l’oiseau baise la mouche ;
11035Le vautour dit dans l’ombre au passereau : Pardon !
11036Une caresse sort du houx et du chardon ;
11037Tous les rugissements se fondent en prières ;
11038On entend s’accuser de leurs forfaits les pierres ;
11039Tous ces sombres cachots qu’on appelle les fleurs
11040Tressaillent ; le rocher se met à fondre en pleurs ;
11041Des bras se lèvent hors de la tombe dormante ;
11042Le vent gémit, la nuit se plaint, l’eau se lamente,
11043Et, sous l’œil attendri qui regarde d’en haut,
11044Tout l’abîme n’est plus qu’un immense sanglot. *
11045Espérez ! espérez ! espérez, misérables !
11046Pas de deuil infini, pas de maux incurables,
11047Pas d’enfer éternel !
11048Les douleurs vont à Dieu, comme la flèche aux cibles ;
11049Les bonnes actions sont les gonds invisibles
11050De la porte du ciel.
11051Le deuil est la vertu, le remords est le pôle
11052Des monstres garrottés dont le gouffre est la geôle ;
11053Quand, devant Jéhovah,
11054Un vivant reste pur dans les ombres charnelles,
11055La mort, ange attendri, rapporte ses deux ailes
11056À l’homme qui s’en va.
11057Les enfers se refont édens ; c’est là leur tâche.
11058Tout globe est un oiseau que le mal tient et lâche.
11059Vivants, je vous le dis,
11060Les vertus, parmi vous, font ce labeur auguste
11061D’augmenter sur vos fronts le ciel ; quiconque est juste
11062Travaille au paradis.
11063L’heure approche. Espérez. Rallumez l’âme éteinte !
11064Aimez-vous ! aimez-vous ! car c’est la chaleur sainte,
11065C’est le feu du vrai jour.
11066Le sombre univers, froid, glacé, pesant, réclame
11067La sublimation de l’être par la flamme,
11068De l’homme par l’amour !
11069Déjà, dans l’océan d’ombre que Dieu domine,
11070L’archipel ténébreux des bagnes s’illumine ;
11071Dieu, c’est le grand aimant ;
11072Et les globes, ouvrant leur sinistre prunelle,
11073Vers les immensités de l’aurore éternelle
11074Se tournent lentement !
11075Oh ! comme vont chanter toutes les harmonies,
11076Comme rayonneront dans les sphères bénies
11077Les faces de clarté,
11078Comme les firmaments se fondront en délires,
11079Comme tressailleront toutes les grandes lyres
11080De la sérénité,
11081Quand, du monstre matière ouvrant toutes les serres,
11082Faisant évanouir en splendeurs les misères,
11083Changeant l’absinthe en miel,
11084Inondant de beauté la nuit diminuée,
11085Ainsi que le soleil tire à lui la nuée
11086Et l’emplit d’arcs-en-ciel,
11087Dieu, de son regard fixe attirant les ténèbres,
11088Voyant vers lui, du fond des cloaques funèbres
11089Où le mal le pria,
11090Monter l’énormité, bégayant des louanges,
11091Fera rentrer, parmi les univers archanges,
11092L’univers paria !
11093On verra palpiter les fanges éclairées,
11094Et briller les laideurs les plus désespérées
11095Au faîte le plus haut,
11096L’araignée éclatante au seuil des bleus pilastres,
11097Luire, et se redresser, portant des épis d’astres,
11098La paille du cachot !
11099La clarté montera dans tout comme une sève ;
11100On verra rayonner au front du bœuf qui rêve
11101Le céleste croissant ;
11102Le charnier chantera dans l’horreur qui l’encombre,
11103Et sur tous les fumiers apparaîtra dans l’ombre
11104Un Job resplendissant !
11105Ô disparition de l’antique anathème !
11106La profondeur disant à la hauteur : Je t’aime !
11107Ô retour du banni !
11108Quel éblouissement au fond des cieux sublimes !
11109Quel surcroît de clarté que l’ombre des abîmes
11110S’écriant : Sois béni !
11111On verra le troupeau des hydres formidables
11112Sortir, monter du fond des brumes insondables
11113Et se transfigurer ;
11114Des étoiles éclore aux trous noirs de leurs crânes,
11115Dieu juste ! et, par degrés devenant diaphanes,
11116Les monstres s’azurer !
11117Ils viendront, sans pouvoir ni parler ni répondre,
11118Éperdus ! on verra des auréoles fondre
11119Les cornes de leur front ;
11120Ils tiendront dans leur griffe, au milieu des cieux calmes,
11121Des rayons frissonnants semblables à des palmes ;
11122Les gueules baiseront !
11123Ils viendront ! ils viendront, tremblants, brisés d’extase,
11124Chacun d’eux débordant de sanglots comme un vase,
11125Mais pourtant sans effroi ;
11126On leur tendra les bras de la haute demeure,
11127Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,
11128Lui dira : C’est donc toi !
11129Et vers Dieu par la main il conduira ce frère !
11130Et, quand ils seront près des degrés de lumière
11131Par nous seuls aperçus,
11132Tous deux seront si beaux, que Dieu dont l’œil flamboie
11133Ne pourra distinguer, père ébloui de joie,
11134Bélial de Jésus !
11135Tout sera dit. Le mal expirera, les larmes
11136Tariront ; plus de fers, plus de deuils, plus d’alarmes ;
11137L’affreux gouffre inclément
11138Cessera d’être sourd, et bégaiera : Qu’entends-je ?
11139Les douleurs finiront dans toute l’ombre : un ange
11140Criera : Commencement !
11141Jersey, 1855.
11142FIN
11143À celle qui est restée en France
11144I
11145Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange
11146Ce drap glacé qui fait des plis sur ton front d’ange,
11147Ouvre tes mains, et prends ce livre : il est à toi.
11148Ce livre où vit mon âme, espoir, deuil, rêve, effroi,
11149Ce livre qui contient le spectre de ma vie,
11150Mes angoisses, mon aube, hélas ! de pleurs suivie,
11151L’ombre et son ouragan, la rose et son pistil,
11152Ce livre azuré, triste, orageux, d’où sort-il ?
11153D’où sort le blême éclair qui déchire la brume ?
11154Depuis quatre ans, j’habite un tourbillon d’écume ;
11155Ce livre en a jailli. Dieu dictait, j’écrivais ;
11156Car je suis paille au vent : Va ! dit l’esprit. Je vais.
11157Et, quand j’eus terminé ces pages, quand ce livre
11158Se mit à palpiter, à respirer, à vivre,
11159Une église des champs que le lierre verdit,
11160Dont la tour sonne l’heure à mon néant, m’a dit :
11161Ton cantique est fini ; donne-le-moi, poëte.
11162Je le réclame, a dit la forêt inquiète ;
11163Et le doux pré fleuri m’a dit : Donne-le-moi.
11164La mer, en le voyant frémir, m’a dit : Pourquoi
11165Ne pas me le jeter, puisque c’est une voile !
11166C’est à moi qu’appartient cet hymne, a dit l’étoile.
11167Donne-le-nous, songeur, ont crié les grands vents.
11168Et les oiseaux m’ont dit : Vas-tu pas aux vivants
11169Offrir ce livre, éclos si loin de leurs querelles ?
11170Laisse-nous l’emporter dans nos nids sur nos ailes !
11171Mais le vent n’aura point mon livre, ô cieux profonds !
11172Ni la sauvage mer, livrée aux noirs typhons,
11173Ouvrant et refermant ses flots, âpres embûches ;
11174Ni la verte forêt qu’emplit un bruit de ruches,
11175Ni l’église où le temps fait tourner son compas ;
11176Le pré ne l’aura pas, l’astre ne l’aura pas,
11177L’oiseau ne l’aura pas, qu’il soit aigle ou colombe,
11178Les nids ne l’auront pas ; je le donne à la tombe.
11179II
11180Autrefois, quand septembre en larmes revenait,
11181Je partais, je quittais tout ce qui me connaît,
11182Je m’évadais ; Paris s’effaçait ; rien, personne !
11183J’allais, je n’étais plus qu’une ombre qui frissonne,
11184Je fuyais, seul, sans voir, sans penser, sans parler,
11185Sachant bien que j’irais où je devais aller ;
11186Hélas ! je n’aurais pu même dire : Je souffre !
11187Et, comme subissant l’attraction d’un gouffre,
11188Que le chemin fût beau, pluvieux, froid, mauvais,
11189J’ignorais, je marchais devant moi, j’arrivais.
11190Ô souvenirs ! ô forme horrible des collines !
11191Et, pendant que la mère et la sœur, orphelines,
11192Pleuraient dans la maison, je cherchais le lieu noir
11193Avec l’avidité morne du désespoir ;
11194Puis j’allais au champ triste à côté de l’église ;
11195Tête nue, à pas lents, les cheveux dans la bise,
11196L’œil aux cieux, j’approchais ; l’accablement soutient ;
11197Les arbres murmuraient : C’est le père qui vient !
11198Les ronces écartaient leurs branches desséchées ;
11199Je marchais à travers les humbles croix penchées,
11200Disant je ne sais quels doux et funèbres mots ;
11201Et je m’agenouillais au milieu des rameaux
11202Sur la pierre qu’on voit blanche dans la verdure.
11203Pourquoi donc dormais-tu d’une façon si dure,
11204Que tu n’entendais pas lorsque je t’appelais ?
11205Et les pêcheurs passaient en traînant leurs filets,
11206Et disaient : Qu’est-ce donc que cet homme qui songe ?
11207Et le jour, et le soir, et l’ombre qui s’allonge,
11208Et Vénus, qui pour moi jadis étincela,
11209Tout avait disparu que j’étais encor là.
11210J’étais là, suppliant celui qui nous exauce ;
11211J’adorais, je laissais tomber sur cette fosse,
11212Hélas ! où j’avais vu s’évanouir mes cieux,
11213Tout mon cœur goutte à goutte en pleurs silencieux ;
11214J’effeuillais de la sauge et de la clématite ;
11215Je me la rappelais quand elle était petite,
11216Quand elle m’apportait des lys et des jasmins,
11217Ou quand elle prenait ma plume dans ses mains,
11218Gaie, et riant d’avoir de l’encre à ses doigts roses ;
11219Je respirais les fleurs sur cette cendre écloses,
11220Je fixais mon regard sur ces froids gazon verts,
11221Et par moments, ô Dieu, je voyais, à travers
11222La pierre du tombeau, comme une lueur d’âme !
11223Oui, jadis, quand cette heure en deuil qui me réclame
11224Tintait dans le ciel triste et dans mon cœur saignant,
11225Rien ne me retenait, et j’allais ; maintenant,
11226Hélas !… – Ô fleuve ! ô bois ! vallons dont je fus l’hôte,
11227Elle sait, n’est-ce pas ? que ce n’est pas ma faute
11228Si, depuis ces quatre ans, pauvre cœur sans flambeau,
11229Je ne suis pas allé prier sur son tombeau !
11230III
11231Ainsi, ce noir chemin que je faisais, ce marbre
11232Que je contemplais, pâle, adossé contre un arbre,
11233Ce tombeau sur lequel mes pieds pouvaient marcher,
11234La nuit, que je voyais lentement approcher,
11235Ces ifs, ce crépuscule avec ce cimetière,
11236Ces sanglots, qui du moins tombaient sur cette pierre,
11237Ô mon Dieu, tout cela, c’était donc du bonheur !
11238Dis, qu’as-tu fait pendant tout ce temps-là ? – Seigneur,
11239Qu’a-t-elle fait ? – Vois-tu la vie en vos demeures ?
11240À quelle horloge d’ombre as-tu compté les heures ?
11241As-tu sans bruit parfois poussé l’autre endormi ?
11242Et t’es-tu, m’attendant, réveillée à demi ?
11243T’es-tu, pâle, accoudée à l’obscure fenêtre
11244De l’infini, cherchant dans l’ombre à reconnaître
11245Un passant, à travers le noir cercueil mal joint,
11246Attentive, écoutant si tu n’entendais point
11247Quelqu’un marcher vers toi dans l’éternité sombre ?
11248Et t’es-tu recouchée ainsi qu’un mât qui sombre,
11249En disant : Qu’est-ce donc ? mon père ne vient pas !
11250Avez-vous tous les deux parlé de moi tout bas ?
11251Que de fois j’ai choisi, tout mouillés de rosée,
11252Des lys dans mon jardin, des lys dans ma pensée !
11253Que de fois j’ai cueilli de l’aubépine en fleur !
11254Que de fois j’ai, là-bas, cherché la tour d’Harfleur,
11255Murmurant : C’est demain que je pars ! et, stupide,
11256Je calculais le vent et la voile rapide,
11257Puis ma main s’ouvrait triste, et je disais : Tout fuit !
11258Et le bouquet tombait, sinistre, dans la nuit !
11259Oh ! que de fois, sentant qu’elle devait m’attendre,
11260J’ai pris ce que j’avais dans le cœur de plus tendre
11261Pour en charger quelqu’un qui passerait par là !
11262Lazare ouvrit les yeux quand Jésus l’appela ;
11263Quand je lui parle, hélas ! pourquoi les ferme-t-elle ?
11264Où serait donc le mal quand de l’ombre mortelle
11265L’amour violerait deux fois le noir secret,
11266Et quand, ce qu’un dieu fit, un père le ferait ?
11267IV
11268Que ce livre, du moins, obscur message, arrive,
11269Murmure, à ce silence, et, flot, à cette rive !
11270Qu’il y tombe, sanglot, soupir, larme d’amour !
11271Qu’il entre en ce sépulcre où sont entrés un jour
11272Le baiser, la jeunesse, et l’aube, et la rosée,
11273Et le rire adoré de la fraîche épousée,
11274Et la joie, et mon cœur, qui n’est pas ressorti !
11275Qu’il soit le cri d’espoir qui n’a jamais menti,
11276Le chant du deuil, la voix du pâle adieu qui pleure,
11277Le rêve dont on sent l’aile qui nous effleure !
11278Qu’elle dise : Quelqu’un est là ; j’entends du bruit !
11279Qu’il soit comme le pas de mon âme en sa nuit !
11280Ce livre, légion tournoyante et sans nombre
11281D’oiseaux blancs dans l’aurore et d’oiseaux noirs dans l’ombre,
11282Ce vol de souvenirs fuyant à l’horizon,
11283Cet essaim que je lâche au seuil de ma prison,
11284Je vous le confie, air, souffles, nuée, espace !
11285Que ce fauve océan qui me parle à voix basse,
11286Lui soit clément, l’épargne et le laisse passer !
11287Et que le vent ait soin de n’en rien disperser,
11288Et jusqu’au froid caveau fidèlement apporte
11289Ce don mystérieux de l’absent à la morte !
11290Ô Dieu ! puisqu’en effet, dans ces sombres feuillets,
11291Dans ces strophes qu’au fond de vos cieux je cueillais,
11292Dans ces chants murmurés comme un épithalame
11293Pendant que vous tourniez les pages de mon âme,
11294Puisque j’ai, dans ce livre, enregistré mes jours,
11295Mes maux, mes deuils, mes cris dans les problèmes sourds,
11296Mes amours, mes travaux, ma vie heure par heure ;
11297Puisque vous ne voulez pas encor que je meure,
11298Et qu’il faut bien pourtant que j’aille lui parler ;
11299Puisque je sens le vent de l’infini souffler
11300Sur ce livre qu’emplit l’orage et le mystère ;
11301Puisque j’ai versé là toutes vos ombres, terre,
11302Humanité, douleur, dont je suis le passant ;
11303Puisque de mon esprit, de mon cœur, de mon sang,
11304J’ai fait l’âcre parfum de ces versets funèbres,
11305Va-t’en, livre, à l’azur, à travers les ténèbres !
11306Fuis vers la brume où tout à pas lents est conduit !
11307Oui, qu’il vole à la fosse, à la tombe, à la nuit,
11308Comme une feuille d’arbre ou comme une âme d’homme !
11309Qu’il roule au gouffre où va tout ce que la voix nomme !
11310Qu’il tombe au plus profond du sépulcre hagard,
11311À côté d’elle, ô mort ! et que, là, le regard,
11312Près de l’ange qui dort, lumineux et sublime,
11313Le voie épanoui, sombre fleur de l’abîme !
11314V
11315Ô doux commencements d’azur qui me trompiez !
11316Ô bonheurs ! je vous ai durement expiés ;
11317J’ai le droit aujourd’hui d’être, quand la nuit tombe,
11318Un de ceux qui se font écouter de la tombe,
11319Et qui font, en parlant aux morts blêmes et seuls,
11320Remuer lentement les plis noirs des linceuls,
11321Et dont la parole, âpre ou tendre, émeut les pierres,
11322Les grains dans les sillons, les ombres dans les bières,
11323La vague et la nuée, et devient une voix
11324De la nature, ainsi que la rumeur des bois.
11325Car voilà, n’est-ce pas, tombeaux ? bien des années,
11326Que je marche au milieu des croix infortunées,
11327Échevelé parmi les ifs et les cyprès,
11328L’âme au bord de la nuit, et m’approchant tout près ;
11329Et que je vais, courbé sur le cercueil austère,
11330Questionnant le plomb, les clous, le ver de terre
11331Qui pour moi sort des yeux de la tête de mort,
11332Le squelette qui rit, le squelette qui mord,
11333Les mains aux doigts noueux, les crânes, les poussières,
11334Et les os des genoux qui savent des prières !
11335Hélas ! j’ai fouillé tout. J’ai voulu voir le fond,
11336Pourquoi le mal en nous avec le bien se fond,
11337J’ai voulu le savoir. J’ai dit : Que faut-il croire ?
11338J’ai creusé la lumière, et l’aurore, et la gloire,
11339L’enfant joyeux, la vierge et sa chaste frayeur,
11340Et l’amour, et la vie, et l’âme, – fossoyeur.
11341Qu’ai-je appris ? J’ai, pensif, tout saisi sans rien prendre ;
11342J’ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.
11343Qui sommes-nous ? que veut dire ce mot : Toujours ?
11344J’ai tout enseveli, songes, espoirs, amours,
11345Dans la fosse que j’ai creusée en ma poitrine.
11346Qui donc a la science ? où donc est la doctrine ?
11347Oh ! que ne suis-je encor le rêveur d’autrefois,
11348Qui s’égarait dans l’herbe, et les prés, et les bois,
11349Qui marchait souriant, le soir, quand le ciel brille,
11350Tenant la main petite et blanche de sa fille,
11351Et qui, joyeux, laissant luire le firmament,
11352Laissant l’enfant parler, se sentait lentement
11353Emplir de cet azur et de cette innocence !
11354Entre Dieu qui flamboie et l’ange qui l’encense,
11355J’ai vécu, j’ai lutté, sans crainte, sans remord.
11356Puis ma porte soudain s’ouvrit devant la mort,
11357Cette visite brusque et terrible de l’ombre.
11358Tu passes en laissant le vide et le décombre,
11359Ô spectre ! tu saisis mon ange et tu frappas.
11360Un tombeau fut dès lors le but de tous mes pas.
11361VI
11362Je ne puis plus reprendre aujourd’hui dans la plaine
11363Mon sentier d’autrefois qui descend vers la Seine ;
11364Je ne puis plus aller où j’allais ; je ne puis,
11365Pareil à la laveuse assise au bord du puits,
11366Que m’accouder au mur de l’éternel abîme ;
11367Paris m’est éclipsé par l’énorme Solime ;
11368La haute Notre-Dame à présent, qui me luit,
11369C’est l’ombre ayant deux tours, le silence et la nuit,
11370Et laissant des clartés trouer ses fatals voiles ;
11371Et je vois sur mon front un panthéon d’étoiles ;
11372Si j’appelle Rouen, Villequier, Caudebec,
11373Toute l’ombre me crie : Horeb, Cédron, Balbeck !
11374Et, si je pars, m’arrête à la première lieue,
11375Et me dit : Tourne-toi vers l’immensité bleue !
11376Et me dit : Les chemins où tu marchais sont clos.
11377Penche-toi sur les nuits, sur les vents, sur les flots !
11378À quoi penses-tu donc ? que fais-tu, solitaire ?
11379Crois-tu donc sous tes pieds avoir encor la terre ?
11380Où vas-tu de la sorte et machinalement ?
11381Ô songeur ! penche-toi sur l’être et l’élément !
11382Écoute la rumeur des âmes dans les ondes !
11383Contemple, s’il te faut de la cendre, les mondes ;
11384Cherche au moins la poussière immense, si tu veux
11385Mêler de la poussière à tes sombres cheveux,
11386Et regarde, en dehors de ton propre martyre,
11387Le grand néant, si c’est le néant qui t’attire !
11388Sois tout à ces soleils où tu remonteras !
11389Laisse là ton vil coin de terre. Tends les bras,
11390Ô proscrit de l’azur, vers les astres patries !
11391Revois-y refleurir tes aurores flétries ;
11392Deviens le grand œil fixe ouvert sur le grand tout.
11393Penche-toi sur l’énigme où l’être se dissout,
11394Sur tout ce qui naît, vit, marche, s’éteint, succombe,
11395Sur tout le genre humain et sur toute la tombe !
11396Mais mon cœur toujours saigne et du même côté.
11397C’est en vain que les cieux, les nuits, l’éternité,
11398Veulent distraire une âme et calmer un atome.
11399Tout l’éblouissement des lumières du dôme
11400M’ôte-t-il une larme ? Ah ! l’étendue a beau
11401Me parler, me montrer l’universel tombeau,
11402Les soirs sereins, les bois rêveurs, la lune amie ;
11403J’écoute, et je reviens à la douce endormie.
11404VII
11405Des fleurs ! oh ! si j’avais des fleurs ! si je pouvais
11406Aller semer des lys sur ces deux froids chevets !
11407Si je pouvais couvrir de fleurs mon ange pâle !
11408Les fleurs sont l’or, l’azur, l’émeraude, l’opale !
11409Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher ;
11410Les fleurs aiment la mort, et Dieu les fait toucher
11411Par leur racine aux os, par leur parfum aux âmes !
11412Puisque je ne le puis, aux lieux que nous aimâmes,
11413Puisque Dieu ne veut pas nous laisser revenir,
11414Puisqu’il nous fait lâcher ce qu’on croyait tenir,
11415Puisque le froid destin, dans ma geôle profonde,
11416Sur la première porte en scelle une seconde,
11417Et, sur le père triste et sur l’enfant qui dort,
11418Ferme l’exil après avoir fermé la mort,
11419Puisqu’il est impossible à présent que je jette
11420Même un brin de bruyère à sa fosse muette,
11421C’est bien le moins qu’elle ait mon âme, n’est-ce pas ?
11422Ô vent noir dont j’entends sur mon plafond le pas !
11423Tempête, hiver, qui bats ma vitre de ta grêle !
11424Mers, nuits ! et je l’ai mise en ce livre pour elle !
11425Prends ce livre ; et dis-toi : Ceci vient du vivant
11426Que nous avons laissé derrière nous, rêvant.
11427Prends. Et quoique de loin, reconnais ma voix, âme !
11428Oh ! ta cendre est le lit de mon reste de flamme ;
11429Ta tombe est mon espoir, ma charité, ma foi ;
11430Ton linceul toujours flotte entre la vie et moi.
11431Prends ce livre, et fais-en sortir un divin psaume !
11432Qu’entre tes vagues mains il devienne fantôme !
11433Qu’il blanchisse, pareil à l’aube qui pâlit,
11434À mesure que l’œil de mon ange le lit,
11435Et qu’il s’évanouisse, et flotte, et disparaisse,
11436Ainsi qu’un âtre obscur qu’un souffle errant caresse,
11437Ainsi qu’une lueur qu’on voit passer le soir,
11438Ainsi qu’un tourbillon de feu de l’encensoir,
11439Et que, sous ton regard éblouissant et sombre,
11440Chaque page s’en aille en étoiles dans l’ombre !
11441VIII
11442Oh ! quoi que nous fassions et quoi que nous disions,
11443Soit que notre âme plane au vent des visions,
11444Soit qu’elle se cramponne à l’argile natale,
11445Toujours nous arrivons à ta grotte fatale,
11446Gethsémani, qu’éclaire une vague lueur !
11447Ô rocher de l’étrange et funèbre sueur !
11448Cave où l’esprit combat le destin ! ouverture
11449Sur les profonds effrois de la sombre nature !
11450Antre d’où le lion sort rêveur, en voyant
11451Quelqu’un de plus sinistre et de plus effrayant,
11452La douleur, entrer, pâle, amère, échevelée !
11453Ô chute ! asile ! ô seuil de la trouble vallée
11454D’où nous apercevons nos ans fuyants et courts,
11455Nos propres pas marqués dans la fange des jours,
11456L’échelle où le mal pèse et monte, spectre louche,
11457L’âpre frémissement de la palme farouche,
11458Les degrés noirs tirant en bas les blancs degrés,
11459Et les frissons aux fronts des anges effarés !
11460Toujours nous arrivons à cette solitude,
11461Et, là, nous nous taisons, sentant la plénitude !
11462Paix à l’Ombre ! Dormez ! dormez ! dormez ! dormez !
11463Êtres, groupes confus lentement transformés !
11464Dormez, les champs ! dormez, les fleurs ! dormez, les tombes !
11465Toits, murs, seuils des maisons, pierres des catacombes,
11466Feuilles au fond des bois, plumes au fond des nids,
11467Dormez ! dormez, brins d’herbe, et dormez, infinis !
11468Calmez-vous, forêts, chêne, érable frêne, yeuse !
11469Silence sur la grande horreur religieuse,
11470Sur l’Océan qui lutte et qui ronge son mors,
11471Et sur l’apaisement insondable des morts !
11472Paix à l’obscurité muette et redoutée !
11473Paix au doute effrayant, à l’immense ombre athée,
11474À toi, nature, cercle et centre, âme et milieu,
11475Fourmillement de tout, solitude de Dieu !
11476Ô générations aux brumeuses haleines,
11477Reposez-vous ! pas noirs qui marchez dans les plaines !
11478Dormez, vous qui saignez ; dormez, vous qui pleurez !
11479Douleurs, douleurs, douleurs, fermez vos yeux sacrés !
11480Tout est religion et rien n’est imposture.
11481Que sur toute existence et toute créature,
11482Vivant du souffle humain ou du souffle animal,
11483Debout au seuil du bien, croulante au bord du mal,
11484Tendre ou farouche, immonde ou splendide, humble ou grande,
11485La vaste paix des cieux de toutes parts descende !
11486Que les enfers dormants rêvent les paradis !
11487Assoupissez-vous, flots, mers, vents, âmes, tandis
11488Qu’assis sur la montagne en présence de Être,
11489Précipice où l’on voit pêle-mêle apparaître
11490Les créations, l’astre et l’homme, les essieux
11491De ces chars de soleils que nous nommons les cieux,
11492Les globes, fruits vermeils des divines ramées,
11493Les comètes d’argent dans un champ noir semées,
11494Larmes blanches du drap mortuaire des nuits,
11495Les chaos, les hivers, ces lugubres ennuis,
11496Pâle, ivre d’ignorance, ébloui de ténèbres,
11497Voyant dans l’infini s’écrire des algèbres,
11498Le contemplateur, triste et meurtri, mais serein,
11499Mesure le problème aux murailles d’airain,
11500Cherche à distinguer l’aube à travers les prodiges,
11501Se penche, frémissant, au puits des grands vertiges,
11502Suit de l’œil des blancheurs qui passent, alcyons,
11503Et regarde, pensif, s’étoiler de rayons,
11504De clartés, de lueurs, vaguement enflammées,
11505Le gouffre monstrueux plein d’énormes fumées.
11506Guernesey, 2 novembre 1855, jour des morts.