C

Les Contemplations

Les Contemplations
Préface
1
Si un auteur pouvait avoir quelque droit d’influer sur la
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disposition d’esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l’auteur
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des Contemplations se bornerait à dire ceci : Ce livre doit être lu
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comme on lirait le livre d’un mort.
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Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. Grande
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mortalis ævi spatium. L’auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre
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se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les
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événements et les souffrances, l’a déposé dans son cœur. Ceux
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qui s’y pencheront retrouveront leur propre image dans cette
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eau profonde et triste, qui s’est lentement amassée là, au fond
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d’une âme.
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Qu’est-ce que les Contemplations ? C’est ce qu’on pourrait
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appeler, si le mot n’avait quelque prétention, les Mémoires
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d’une âme.
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Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs,
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toutes les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres,
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que peut contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à
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rayon, soupir à soupir, et mêlés dans la même nuée sombre.
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C’est l’existence humaine sortant de l’énigme du berceau et
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aboutissant à l’énigme du cercueil ; c’est un esprit qui marche
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de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l’amour,
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l’illusion, le combat, le désespoir, et qui s’arrête éperdu « au
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bord de l’infini ». Cela commence par un sourire, continue par
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un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l’abîme.
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Une destinée est écrite là jour à jour.
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Est-ce donc la vie d’un homme ? Oui, et la vie des autres
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hommes aussi. Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui
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soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez
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ce que je vis ; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent
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moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous
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parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous
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pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi !
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Ce livre contient, nous le répétons, autant l’individualité du
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lecteur que celle de l’auteur. Homo sum. Traverser le tumulte, la
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rumeur, le rêve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence ; se reposer dans le sacrifice, et, là, contempler Dieu ;
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commencer à Foule et finir à Solitude, n’est-ce pas, les proportions individuelles réservées, l’histoire de tous ?
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On ne s’étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces
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deux volumes s’assombrir pour arriver, cependant, à l’azur
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d’une vie meilleure. La joie, cette fleur rapide de la jeunesse,
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s’effeuille page à page dans le tome premier, qui est l’espérance,
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et disparaît dans le tome second, qui est le deuil. Quel deuil ? Le
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vrai, l’unique : la mort ; la perte des être chers.
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Nous venons de le dire, c’est une âme qui se raconte dans
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ces deux volumes. Autrefois, Aujourd’hui. Un abîme les sépare,
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le tombeau.
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V. H.
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Guernesey, mars 1856.
TOME I — AUTREFOIS (1830-1843)
Un jour…
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Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,
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Passer, gonflant ses voiles,
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Un rapide navire enveloppé de vents,
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De vagues et d’étoiles ;
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Et j’entendis, penché sur l’abîme des cieux,
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Que l’autre abîme touche,
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Me parler à l’oreille une voix dont mes yeux
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Ne voyaient pas la bouche :
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« Poëte, tu fais bien ! Poëte au triste front,
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Tu rêves près des ondes,
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Et tu tires des mers bien des choses qui sont
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Sous les vagues profondes !
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La mer, c’est le Seigneur, que, misère ou bonheur,
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Tout destin montre et nomme ;
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Le vent, c’est le Seigneur ; l’astre, c’est le Seigneur ;
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Le navire, c’est l’homme. »
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Juin 1839.
LIVRE PREMIER — AURORE
I — À ma fille
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Ô mon enfant, tu vois, je me soumets.
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Fais comme moi : vis du monde éloignée ;
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Heureuse ? non ; triomphante ? jamais.
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– Résignée ! –
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Sois bonne et douce, et lève un front pieux.
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Comme le jour dans les cieux met sa flamme,
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Toi, mon enfant, dans l’azur de tes yeux
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Mets ton âme !
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Nul n’est heureux et nul n’est triomphant.
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L’heure est pour tous une chose incomplète ;
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L’heure est une ombre, et notre vie, enfant,
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En est faite.
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Oui, de leur sort tous les hommes sont las.
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Pour être heureux, à tous, – destin morose ! –
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Tout a manqué. Tout, c’est-à-dire, hélas !
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Peu de chose.
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Ce peu de chose est ce que, pour sa part,
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Dans l’univers chacun cherche et désire :
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Un mot, un nom, un peu d’or, un regard,
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Un sourire !
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La gaîté manque au grand roi sans amours ;
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La goutte d’eau manque au désert immense.
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L’homme est un puits où le vide toujours
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Recommence.
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Vois ces penseurs que nous divinisons,
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Vois ces héros dont les fronts nous dominent,
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Noms dont toujours nos sombres horizons
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S’illuminent !
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Après avoir, comme fait un flambeau,
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Ébloui tout de leurs rayons sans nombre,
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Ils sont allés chercher dans le tombeau
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Un peu d’ombre.
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Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs,
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Prend en pitié nos jours vains et sonores.
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Chaque matin, il baigne de ses pleurs
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Nos aurores.
101
Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas,
102
Sur ce qu’il est et sur ce que nous sommes ;
103
Une loi sort des choses d’ici-bas,
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Et des hommes !
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Cette loi sainte, il faut s’y conformer.
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Et la voici, toute âme y peut atteindre :
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Ne rien haïr, mon enfant ; tout aimer,
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Ou tout plaindre !
109
Paris, octobre 1842.
II
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Le poëte s’en va dans les champs ; il admire,
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Il adore ; il écoute en lui-même une lyre ;
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Et, le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs,
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Celles qui des rubis font pâlir les couleurs,
114
Celles qui des paons même éclipseraient les queues,
115
Les petites fleurs d’or, les petites fleurs bleues,
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Prennent, pour l’accueillir agitant leurs bouquets,
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De petits airs penchés ou de grands airs coquets,
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Et, familièrement, car cela sied aux belles :
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« Tiens ! c’est notre amoureux qui passe ! » disent-elles.
120
Et, pleins de jour et d’ombre et de confuses voix,
121
Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois,
122
Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables,
123
Les saules tout ridés, les chênes vénérables,
124
L’orme au branchage noir, de mousse appesanti,
125
Comme les ulémas quand paraît le muphti,
126
Lui font de grands saluts et courbent jusqu’à terre
127
Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre,
128
Contemplent de son front la sereine lueur,
129
Et murmurent tout bas : C’est lui ! c’est le rêveur !
130
Les Roches, juin 1831.
III — Mes deux filles
131
Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe,
132
L’une pareille au cygne et l’autre à la colombe,
133
Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur !
134
Voyez, la grande sœur et la petite sœur
135
Sont assises au seuil du jardin, et sur elles
136
Un bouquet d’œillets blancs aux longues tiges frêles,
137
Dans une urne de marbre agité par le vent,
138
Se penche, et les regarde, immobile et vivant,
139
Et frissonne dans l’ombre, et semble, au bord du vase,
140
Un vol de papillons arrêté dans l’extase.
141
La Terrasse, près Enghien, juin 1842.
IV
142
Le firmament est plein de la vaste clarté ;
143
Tout est joie, innocence, espoir, bonheur, bonté.
144
Le beau lac brille au fond du vallon qui le mure ;
145
Le champ sera fécond, la vigne sera mûre ;
146
Tout regorge de sève et de vie et de bruit,
147
De rameaux verts, d’azur frissonnant, d’eau qui luit,
148
Et de petits oiseaux qui se cherchent querelle.
149
Qu’a donc le papillon ? qu’a donc la sauterelle ?
150
La sauterelle a l’herbe, et le papillon l’air ;
151
Et tous deux ont avril, qui rit dans le ciel clair.
152
Un refrain joyeux sort de la nature entière ;
153
Chanson qui doucement monte et devient prière.
154
Le poussin court, l’enfant joue et danse, l’agneau
155
Saute, et, laissant tomber goutte à goutte son eau,
156
Le vieux antre, attendri, pleure comme un visage ;
157
Le vent lit à quelqu’un d’invisible un passage
158
Du poëme inouï de la création ;
159
L’oiseau parle au parfum ; la fleur parle au rayon ;
160
Les pins sur les étangs dressent leur verte ombelle ;
161
Les nids ont chaud, l’azur trouve la terre belle,
162
Onde et sphère, à la fois tous les climats flottants ;
163
Ici l’automne, ici l’été ; là le printemps.
164
Ô coteaux ! ô sillons ! souffles, soupirs, haleines !
165
L’hosanna des forêts, des fleuves et des plaines,
166
S’élève gravement vers Dieu, père du jour ;
167
Et toutes les blancheurs sont des strophes d’amour ;
168
Le cygne dit : Lumière ! et le lys dit : Clémence !
169
Le ciel s’ouvre à ce chant comme une oreille immense.
170
Le soir vient ; et le globe à son tour s’éblouit,
171
Devient un œil énorme et regarde la nuit ;
172
Il savoure, éperdu, l’immensité sacrée,
173
La contemplation du splendide empyrée,
174
Les nuages de crêpe et d’argent, le zénith,
175
Qui, formidable, brille et flamboie et bénit,
176
Les constellations, ces hydres étoilées,
177
Les effluves du sombre et du profond, mêlées
178
À vos effusions, astres de diamant,
179
Et toute l’ombre avec tout le rayonnement !
180
L’infini tout entier d’extase se soulève ?
181
Et, pendant ce temps-là, Satan, l’envieux, rêve.
182
La Terrasse, avril 1840.
V — À André Chénier
183
Oui, mon vers croit pouvoir, sans se mésallier,
184
Prendre à la prose un peu de son air familier.
185
André, c’est vrai, je ris quelquefois sur la lyre.
186
Voici pourquoi. Tout jeune encor, tâchant de lire
187
Dans le livre effrayant des forêts et des eaux,
188
J’habitais un parc sombre où jasaient des oiseaux,
189
Où des pleurs souriaient dans l’œil bleu des pervenches ;
190
Un jour que je songeais seul au milieu des branches,
191
Un bouvreuil qui faisait le feuilleton du bois
192
M’a dit : « Il faut marcher à terre quelquefois.
193
« La nature est un peu moqueuse autour des hommes ;
194
« Ô poëte, tes chants, ou ce qu’ainsi tu nommes,
195
« Lui ressembleraient mieux si tu les dégonflais.
196
« Les bois ont des soupirs, mais ils ont des sifflets.
197
« L’azur luit, quand parfois la gaîté le déchire ;
198
« L’Olympe reste grand en éclatant de rire ;
199
« Ne crois pas que l’esprit du poëte descend
200
« Lorsque entre deux grands vers un mot passe en dansant.
201
« Ce n’est pas un pleureur que le vent en démence ;
202
« Le flot profond n’est pas un chanteur de romance ;
203
« Et la nature, au fond des siècles et des nuits,
204
« Accouplant Rabelais à Dante plein d’ennuis,
205
« Et l’Ugolin sinistre au Grandgousier difforme,
206
« Près de l’immense deuil montre le rire énorme. »
207
Les Roches, juillet 1830.
VI — La vie aux champs
208
Le soir, à la campagne, on sort, on se promène,
209
Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine ;
210
Moi, je vais devant moi : le poëte en tout lieu
211
Se sent chez lui, sentant qu’il est partout chez Dieu.
212
Je vais volontiers seul. Je médite ou j’écoute.
213
Pourtant, si quelqu’un veut m’accompagner en route,
214
J’accepte. Chacun a quelque chose en l’esprit ;
215
Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit.
216
Chaque fois qu’en mes mains un de ces livres tombe,
217
Volume où vit une âme et que scelle la tombe,
218
J’y lis.
219
Chaque soir donc, je m’en vais, j’ai congé,
220
Je sors. J’entre en passant chez des amis que j’ai.
221
On prend le frais, au fond du jardin, en famille.
222
Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille ;
223
N’importe : je m’assieds, et je ne sais pourquoi
224
Tous les petits enfants viennent autour de moi.
225
Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent.
226
C’est qu’ils savent que j’ai leurs goûts ; ils se souviennent
227
Que j’aime comme eux l’air, les fleurs, les papillons
228
Et les bêtes qu’on voit courir dans les sillons.
229
Ils savent que je suis un homme qui les aime,
230
Un être auprès duquel on peut jouer, et même
231
Crier, faire du bruit, parler à haute voix ;
232
Que je riais comme eux et plus qu’eux autrefois.
233
Et aujourd’hui, sitôt qu’à leurs ébats j’assiste,
234
Je leur souris encor, bien que je sois plus triste ;
235
Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais
236
Me fâcher ; qu’on s’amuse avec moi ; que je fais
237
Des choses en carton, des dessins à la plume ;
238
Que je raconte, à l’heure où la lampe s’allume,
239
Oh ! des contes charmants qui vous font peur la nuit ;
240
Et qu’enfin je suis doux, pas fier et fort instruit.
241
Aussi, dès qu’on m’a vu : « Le voilà ! » tous accourent.
242
Ils quittent jeux, cerceaux et balles ; ils m’entourent
243
Avec leurs beaux grands yeux d’enfants, sans peur, sans
244
fiel,
245
Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel !
246
Les petits – quand on est petit, on est très brave –
247
Grimpent sur mes genoux ; les grands ont un air grave ;
248
Ils m’apportent des nids de merles qu’ils ont pris,
249
Des albums, des crayons qui viennent de Paris ;
250
On me consulte, on a cent choses à me dire,
251
On parle, on cause, on rit surtout ; – j’aime le rire,
252
Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs,
253
Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et cœurs,
254
Qui montre en même temps des âmes et des perles.
255
J’admire les crayons, l’album, les nids de merles ;
256
Et quelquefois on dit quand j’ai bien admiré :
257
« Il est du même avis que monsieur le curé. »
258
Puis, lorsqu’ils ont jasé tous ensemble à leur aise,
259
Ils font soudain, les grands s’appuyant à ma chaise,
260
Et les petits toujours groupés sur mes genoux,
261
Un silence, et cela veut dire : « Parle-nous. »
262
Je leur parle de tout. Mes discours en eux sèment
263
Ou l’idée ou le fait. Comme ils m’aiment, ils aiment
264
Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt
265
Le ciel, Dieu qui s’y cache, et l’astre qu’on y voit.
266
Tout, jusqu’à leur regard, m’écoute. Je dis comme
267
Il faut penser, rêver, chercher. Dieu bénit l’homme,
268
Non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché.
269
Je dis : Donnez l’aumône au pauvre humble et penché ;
270
Recevez doucement la leçon ou le blâme.
271
Donner et recevoir, c’est faire vivre l’âme !
272
Je leur conte la vie, et que, dans nos douleurs,
273
Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs,
274
Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos délires,
275
Il faut que la bonté soit au fond de nos rires ;
276
Qu’être bon, c’est bon vivre, et que l’adversité
277
Peut tout chasser d’une âme, excepté la bonté ;
278
Et qu’ainsi les méchants, dans leur haine profonde,
279
Ont tort d’accuser Dieu. Grand Dieu ! nul homme au
280
monde
281
N’a droit, en choisissant sa route, en y marchant,
282
De dire que c’est toi qui l’as rendu méchant ;
283
Car le méchant, Seigneur, ne t’est pas nécessaire !
284
Je leur raconte aussi l’histoire ; la misère
285
Du peuple juif, maudit qu’il faut enfin bénir ;
286
La Grèce, rayonnant jusque dans l’avenir ;
287
Rome ; l’antique Égypte et ses plaines sans ombre,
288
Et tout ce qu’on y voit de sinistre et de sombre.
289
Lieux effrayants ! tout meurt ; le bruit humain finit.
290
Tous ces démons taillés dans des blocs de granit,
291
Olympe monstrueux des époques obscures,
292
Les Sphinxs, les Anubis, les Ammons, les Mercures,
293
Sont assis au désert depuis quatre mille ans ;
294
Autour d’eux le vent souffle, et les sables brûlants
295
Montent comme une mer d’où sort leur tête énorme ;
296
La pierre mutilée a gardé quelque forme
297
De statue ou de spectre, et rappelle d’abord
298
Les plis que fait un drap sur la face d’un mort ;
299
On y distingue encor le front, le nez, la bouche,
300
Les yeux, je ne sais quoi d’horrible et de farouche
301
Qui regarde et qui vit, masque vague et hideux.
302
Le voyageur de nuit, qui passe à côté d’eux,
303
S’épouvante, et croit voir, aux lueurs des étoiles,
304
Des géants enchaînés et muets sous des voiles.
305
La Terrasse, août 1840.
VII — Réponse à un acte d’accusation
306
Donc, c’est moi qui suis l’ogre et le bouc émissaire.
307
Dans ce chaos du siècle où votre cœur se serre,
308
J’ai foulé le bon goût et l’ancien vers françois
309
Sous mes pieds, et, hideux, j’ai dit à l’ombre : « Sois ! »
310
Et l’ombre fut. – Voilà votre réquisitoire.
311
Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire,
312
Toute cette clarté s’est éteinte, et je suis
313
Le responsable, et j’ai vidé l’urne des nuits.
314
De la chute de tout je suis la pioche inepte ;
315
C’est votre point de vue. Eh bien, soit, je l’accepte ;
316
C’est moi que votre prose en colère a choisi ;
317
Vous me criez : Racca ; moi, je vous dis : Merci !
318
Cette marche du temps, qui ne sort d’une église
319
Que pour entrer dans l’autre, et qui se civilise ;
320
Ces grandes questions d’art et de liberté,
321
Voyons-les, j’y consens, par le moindre côté,
322
Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,
323
J’en conviens, oui, je suis cet abominable homme ;
324
Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis
325
D’autres crimes encor que vous avez omis,
326
Avoir un peu touché les questions obscures,
327
Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,
328
De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,
329
Secoué le passé du haut jusques en bas,
330
Et saccagé le fond tout autant que la forme,
331
Je me borne à ceci : je suis ce monstre énorme
332
Je suis le démagogue horrible et débordé,
333
Et le dévastateur du vieil A B C D ;
334
Causons.
335
Quand je sortis du collège, du thème,
336
Des vers latins, farouche, espèce d’enfant blême
337
Et grave, au front penchant, aux membres appauvris ;
338
Quand, tâchant de comprendre et de juger, j’ouvris
339
Les yeux sur la nature et sur l’art, l’idiome,
340
Peuple et noblesse, était l’image du royaume ;
341
La poésie était la monarchie ; un mot
342
Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud ;
343
Les syllabes, pas plus que Paris et que Londres,
344
Ne se mêlaient ; ainsi marchent sans se confondre
345
Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf ;
346
La langue était l’État avant quatre-vingt-neuf ;
347
Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ;
348
Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
349
Les Méropes, ayant le décorum pour loi,
350
Et montant à Versaille aux carrosses du roi ;
351
Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,
352
Habitant les patois ; quelques-uns aux galères
353
Dans l’argot ; dévoués à tous les genres bas,
354
Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,
355
Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;
356
Populace du style au fond de l’ombre éparse ;
357
Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef
358
Dans le bagne Lexique avait marqués d’une F ;
359
N’exprimant que la vie abjecte et familière,
360
Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
361
Racine regardait ces marauds de travers ;
362
Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
363
Il le gardait, trop grand pour dire : Qu’il s’en aille ;
364
Et Voltaire criait : Corneille s’encanaille !
365
Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
366
Alors, brigand, je vins ; je m’écriai : Pourquoi
367
Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?
368
Et sur l’Académie, aïeule et douairière,
369
Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
370
Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,
371
Je fis souffler un vent révolutionnaire.
372
Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
373
Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
374
Je fis une tempête au fond de l’encrier,
375
Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
376
Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées ;
377
Et je dis : Pas de mot où l’idée au vol pur
378
Ne puisse se poser, tout humide d’azur !
379
Discours affreux ! – Syllepse, hypallage, litote,
380
Frémirent ; je montai sur la borne Aristote,
381
Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.
382
Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
383
Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces,
384
N’étaient que des toutous auprès de mes audaces ;
385
Je bondis hors du cercle et brisai le compas.
386
Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?
387
Guichardin a nommé le Borgia ! Tacite
388
Le Vitellius ! Fauve, implacable, explicite,
389
J’ôtai du cou du chien stupéfait son collier
390
D’épithètes ; dans l’herbe, à l’ombre du hallier,
391
Je fis fraterniser la vache et la génisse,
392
L’une étant Margoton et l’autre Bérénice.
393
Alors, l’ode, embrassant Rabelais, s’enivra ;
394
Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira ;
395
Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole ;
396
L’emphase frissonna dans sa fraise espagnole ;
397
Jean, l’ânier, épousa la bergère Myrtil.
398
On entendit un roi dire : « Quelle heure est-il ? »
399
Je massacrai l’albâtre, et la neige, et l’ivoire,
400
Je retirai le jais de la prunelle noire,
401
Et j’osai dire au bras : Sois blanc, tout simplement.
402
Je violai du vers le cadavre fumant ;
403
J’y fis entrer le chiffre ; ô terreur ! Mithridate
404
Du siège de Cyzique eût pu citer la date.
405
Jours d’effroi ! les Laïs devinrent des catins.
406
Force mots, par Restaut peignés tous les matins,
407
Et de Louis-Quatorze ayant gardé l’allure,
408
Portaient encor perruque ; à cette chevelure
409
La Révolution, du haut de son beffroi,
410
Cria : « Transforme ! c’est l’heure. Remplis-toi
411
De l’âme de ces mots que tu tiens prisonnière ! »
412
Et la perruque alors rugit, et fut crinière.
413
Liberté ! c’est ainsi qu’en nos rébellions,
414
Avec des épagneuls nous fîmes des lions,
415
Et que, sous l’ouragan maudit que nous soufflâmes,
416
Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes.
417
J’affichai sur Lhomond des proclamations.
418
On y lisait : « Il faut que nous en finissions !
419
« Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes !
420
« À la pensée humaine ils ont mis les poucettes.
421
« Aux armes, prose et vers ! formez vos bataillons !
422
« Voyez où l’on en est : la strophe a des bâillons !
423
« L’ode a les fers aux pieds, le drame est en cellule.
424
« Sur le Racine mort le Campistron pullule ! »
425
Boileau grinça des dents ; je lui dis : Ci-devant,
426
Silence ! et je criai dans la foudre et le vent :
427
Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe !
428
Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe,
429
On vit trembler l’athos, l’ithos et le pathos.
430
Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos,
431
Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue,
432
Des ondes du Permesse emplirent leur seringue.
433
La syllabe, enjambant la loi qui la tria,
434
Le substantif manant, le verbe paria,
435
Accoururent. On but l’horreur jusqu’à la lie.
436
On les vit déterrer le songe d’Athalie ;
437
Ils jetèrent au vent les cendres du récit
438
De Théramène ; et l’astre Institut s’obscurcit.
439
Oui, de l’ancien régime ils ont fait tables rases,
440
Et j’ai battu des mains, buveur du sang des phrases,
441
Quand j’ai vu par la strophe écumante et disant
442
Les choses dans un style énorme et rugissant,
443
L’Art poétique pris au collet dans la rue,
444
Et quand j’ai vu, parmi la foule qui se rue,
445
Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit,
446
La lettre aristocrate à la lanterne esprit.
447
Oui, je suis ce Danton ! je suis ce Robespierre !
448
J’ai, contre le mot noble à la longue rapière,
449
Insurgé le vocable ignoble, son valet,
450
Et j’ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet.
451
Oui, c’est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.
452
J’ai pris et démoli la bastille des rimes.
453
J’ai fait plus : j’ai brisé tous les carcans de fer
454
Qui liaient le mot peuple, et tiré de l’enfer
455
Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales ;
456
J’ai de la périphrase écrasé les spirales,
457
Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel
458
L’alphabet, sombre tour qui naquit de Babel ;
459
Et je n’ignorais pas que la main courroucée
460
Qui délivre le mot, délivre la pensée.
461
L’unité, des efforts de l’homme est l’attribut.
462
Tout est la même flèche et frappe au même but.
463
Donc, j’en conviens, voilà, déduits en style honnête,
464
Plusieurs de mes forfaits, et j’apporte ma tête.
465
Vous devez être vieux, par conséquent, papa,
466
Pour la dixième fois j’en fais mea culpa.
467
Oui, si Beauzée est dieu, c’est vrai, je suis athée.
468
La langue était en ordre, auguste, époussetée,
469
Fleurs-de-lis d’or, Tristan et Boileau, plafond bleu,
470
Les quarante fauteuils et le trône au milieu ;
471
Je l’ai troublée, et j’ai, dans ce salon illustre,
472
Même un peu cassé tout ; le mot propre, ce rustre,
473
N’était que caporal : je l’ai fait colonel ;
474
J’ai fait un jacobin du pronom personnel,
475
Du participe, esclave à la tête blanchie,
476
Une hyène, et du verbe une hydre d’anarchie.
477
Vous tenez le reum confitentem. Tonnez !
478
J’ai dit à la narine : Eh mais ! tu n’es qu’un nez !
479
J’ai dit au long fruit d’or : Mais tu n’es qu’une poire !
480
J’ai dit à Vaugelas : Tu n’es qu’une mâchoire !
481
J’ai dit aux mots : Soyez république ! soyez
482
La fourmilière immense, et travaillez ! Croyez,
483
Aimez, vivez ! – J’ai mis tout en branle, et, morose,
484
J’ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose.
485
Et, ce que je faisais, d’autres l’ont fait aussi ;
486
Mieux que moi. Calliope, Euterpe au ton transi,
487
Polymnie, ont perdu leur gravité postiche.
488
Nous faisons basculer la balance hémistiche.
489
C’est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui, sur son front
490
Jadis portait toujours douze plumes en rond,
491
Et sans cesse sautait sur la double raquette
492
Qu’on nomme prosodie et qu’on nomme étiquette,
493
Rompt désormais la règle et trompe le ciseau,
494
Et s’échappe, volant qui se change en oiseau,
495
De la cage césure, et fuit vers la ravine,
496
Et vole dans les cieux, alouette divine.
497
Tous les mots à présent planent dans la clarté.
498
Les écrivains ont mis la langue en liberté.
499
Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes,
500
Le vrai, chassant l’essaim des pédagogues tristes,
501
L’imagination, tapageuse aux cent voix,
502
Qui casse des carreaux dans l’esprit des bourgeois ;
503
La poésie au front triple, qui rit, soupire
504
Et chante ; raille et croit ; que Plaute et que Shakspeare
505
Semaient, l’un sur la plèbe, et l’autre sur le mob ;
506
Qui verse aux nations la sagesse de Job
507
Et la raison d’Horace à travers sa démence ;
508
Qu’enivre de l’azur la frénésie immense,
509
Et qui, folle sacrée aux regards éclatants,
510
Monte à l’éternité par les degrés du temps,
511
La muse reparaît, nous reprend, nous ramène,
512
Se remet à pleurer sur la misère humaine,
513
Frappe et console, va du zénith au nadir,
514
Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir
515
Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d’étincelles,
516
Et ses millions d’yeux sur ses millions d’ailes.
517
Le mouvement complète ainsi son action.
518
Grâce à toi, progrès saint, la Révolution
519
Vibre aujourd’hui dans l’air, dans la voix, dans le livre ;
520
Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre ;
521
Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit.
522
Sa langue est déliée ainsi que son esprit.
523
Elle est dans le roman, parlant tout bas aux femmes.
524
Elle ouvre maintenant deux yeux où sont deux flammes,
525
L’un sur le citoyen, l’autre sur le penseur.
526
Elle prend par la main la Liberté, sa sœur,
527
Et la fait dans tout homme entrer par tous les pores.
528
Les préjugés, formés, comme les madrépores,
529
Du sombre entassement des abus sous les temps,
530
Se dissolvent au choc de tous les mots flottants,
531
Pleins de sa volonté, de son but, de son âme.
532
Elle est la prose, elle est le vers, elle est le drame ;
533
Elle est l’expression, elle est le sentiment,
534
Lanterne dans la rue, étoile au firmament.
535
Elle entre aux profondeurs du langage insondable ;
536
Elle souffle dans l’art, porte-voix formidable ;
537
Et, c’est Dieu qui le veut, après avoir rempli
538
De ses fiertés le peuple, effacé le vieux pli
539
Des fronts, et relevé la foule dégradée,
540
Et s’être faite droit, elle se fait idée !
541
Paris, janvier 1834.
VIII — Suite
542
Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant.
543
La main du songeur vibre et tremble en l’écrivant ;
544
La plume, qui d’une aile allongeait l’envergure,
545
Frémit sur le papier quand sort cette figure,
546
Le mot, le terme, type on ne sait d’où venu,
547
Face de l’invisible, aspect de l’inconnu ;
548
Créé, par qui ? forgé, par qui ? jailli de l’ombre ;
549
Montant et descendant dans notre tête sombre,
550
Trouvant toujours le sens comme l’eau le niveau ;
551
Formule des lueurs flottantes du cerveau.
552
Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses.
553
Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses,
554
Ou font gronder le vers, orageuse forêt.
555
Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret.
556
Le mot veut, ne veut pas, accourt, fée ou bacchante,
557
S’offre, se donne ou fuit ; devant Néron qui chante
558
Ou Charles-Neuf qui rime, il recule hagard ;
559
Tel mot est un sourire, et tel autre un regard ;
560
De quelque mot profond tout homme est le disciple ;
561
Toute force ici-bas a le mot pour multiple ;
562
Moulé sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref,
563
Le creux du crâne humain lui donne son relief ;
564
La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle ;
565
Ce qu’un mot ne sait pas, un autre le révèle ;
566
Les mots heurtent le front comme l’eau le récif ;
567
Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif
568
Des griffes ou des mains, et quelques-uns des ailes ;
569
Comme en un âtre noir errent des étincelles,
570
Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux,
571
Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous ;
572
Les mots sont les passants mystérieux de l’âme.
573
Chacun d’eux porte une ombre ou secoue une flamme ;
574
Chacun d’eux du cerveau garde une région ;
575
Pourquoi ? c’est que le mot s’appelle Légion,
576
C’est que chacun, selon l’éclair qui le traverse,
577
Dans le labeur commun fait une œuvre diverse ;
578
C’est que de ce troupeau de signes et de sons
579
Qu’écrivant ou parlant, devant nous nous chassons,
580
Naissent les cris, les chants, les soupirs, les harangues ;
581
C’est que, présent partout, nain caché sous les langues,
582
Le mot tient sous ses pieds le globe et l’asservit ;
583
Et, de même que l’homme est l’animal où vit
584
L’âme, clarté d’en haut par le corps possédée,
585
C’est que Dieu fait du mot la bête de l’idée.
586
Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits.
587
Il remue, en disant : Béatrix, Lycoris,
588
Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe.
589
De l’océan pensée il est noir polype.
590
Quand un livre jaillit d’Eschyle ou de Manou,
591
Quand saint Jean à Patmos écrit sur son genou,
592
On voit, parmi leurs vers pleins d’hydres et de stryges
593
Des mots monstres ramper dans ces œuvres prodiges.
594
Ô main de l’impalpable ! ô pouvoir surprenant !
595
Mets un mot sur un homme, et l’homme frissonnant
596
Sèche et meurt, pénétré par la force profonde ;
597
Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde,
598
Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud,
599
Ses lois, ses mœurs, ses dieux, s’écroule sous le mot.
600
Cette toute-puissance immense sort des bouches.
601
La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches
602
Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent.
603
À son haleine, l’âme et la lumière aidant,
604
L’obscure énormité lentement s’exfolie.
605
Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie ;
606
Caton a dans les reins cette syllabe : NON.
607
Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon,
608
Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupière :
609
ESPÉRANCE ! – Il entr’ouvre une bouche de pierre
610
Dans l’enclos formidable où les morts ont leur lit,
611
Et voilà que don Juan pétrifié pâlit !
612
Il fait le marbre spectre, il fait l’homme statue.
613
Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue ;
614
Nemrod dit : « Guerre ! » alors, du Gange à l’Illissus,
615
Le fer luit, le sang coule. « Aimez-vous ! » dit Jésus.
616
Et ce mot à jamais brille et se réverbère
617
Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère,
618
Dans les cieux, sur les fleurs, sur l’homme rajeuni,
619
Comme le flamboiement d’amour de l’infini !
620
Quand, aux jours où la terre entr’ouvrait sa corolle,
621
Le premier homme dit la première parole,
622
Le mot né de sa lèvre, et que tout entendit,
623
Rencontra dans les cieux la lumière, et lui dit :
624
« Ma sœur !
625
« Envole-toi ! plane ! sois éternelle !
626
« Allume l’astre ! emplis à jamais la prunelle !
627
« Échauffe éthers, azurs, sphères, globes ardents ;
628
« Claire le dehors, j’éclaire le dedans.
629
« Tu vas être une vie, et je vais être l’autre.
630
« Sois la langue de feu, ma sœur, je suis l’apôtre.
631
« Surgis, effare l’ombre, éblouis l’horizon,
632
« Sois l’aube ; je te vaux, car je suis la raison ;
633
« À toi les yeux, à moi les fronts. Ô ma sœur blonde,
634
« Sous le réseau Clarté tu vas saisir le monde ;
635
« Avec tes rayons d’or, tu vas lier entre eux
636
« Les terres, les soleils, les fleurs, les flots vitreux,
637
« Les champs, les cieux ; et moi, je vais lier les bouches ;
638
« Et sur l’homme, emporté par mille essors farouches,
639
« Tisser, avec des fils d’harmonie et de jour,
640
« Pour prendre tous les cœurs, l’immense toile Amour.
641
« J’existais avant l’âme, Adam n’est pas mon père.
642
« J’étais même avant toi ; tu n’aurais pu, lumière,
643
« Sortir sans moi du gouffre où tout rampe enchaîné ;
644
« Mon nom est FIAT LUX, et je suis ton aîné ! »
645
Oui, tout-puissant ! tel est le mot. Fou qui s’en joue !
646
Quand l’erreur fait un nœud dans l’homme, il le dénoue.
647
Il est foudre dans l’ombre et ver dans le fruit mûr.
648
Il sort d’une trompette, il tremble sur un mur,
649
Et Balthazar chancelle, et Jéricho s’écoule.
650
Il s’incorpore au peuple, étant lui-même foule.
651
Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu ;
652
Car le mot, c’est le Verbe, et le Verbe, c’est Dieu.
653
Jersey, juin 1855.
IX
654
Le poëme éploré se lamente ; le drame
655
Souffre, et par vingt acteurs répand à flots son âme ;
656
Et la foule accoudée un moment s’attendrit,
657
Puis reprend : « Bah ! l’auteur est un homme d’esprit,
658
« Qui, sur de faux héros lançant de faux tonnerres,
659
« Rit de nous voir pleurer leurs maux imaginaires.
660
« Ma femme, calme-toi ; sèche tes yeux, ma sœur. »
661
La foule a tort : l’esprit, c’est le cœur ; le penseur
662
Souffre de sa pensée et se brûle à sa flamme.
663
Le poëte a saigné le sang qui sort du drame ;
664
Tous ces êtres qu’il fait l’étreignent de leurs nœuds ;
665
Il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux ;
666
Dans sa création le poëte tressaille ;
667
Il est elle, elle est lui ; quand dans l’ombre il travaille,
668
Il pleure, et s’arrachant les entrailles, les met
669
Dans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommet
670
Pétrit sa propre chair dans l’argile sacrée ;
671
Il y renaît sans cesse, et ce songeur qui crée
672
Othello d’une larme, Alceste d’un sanglot,
673
Avec eux pêle-mêle en ses œuvres éclôt.
674
Dans sa genèse immense et vraie, une et diverse,
675
Lui, le souffrant du mal éternel, il se verse,
676
Sans épuiser son flanc d’où sort une clarté.
677
Ce qui fait qu’il est dieu, c’est plus d’humanité.
678
Il est génie, étant, plus que les autres, homme.
679
Corneille est à Rouen, mais son âme est à Rome ;
680
Son front des vieux Catons porte le mâle ennui.
681
Comme Shakspeare est pâle ! avant Hamlet, c’est lui
682
Que le fantôme attend sur l’âpre plate-forme,
683
Pendant qu’à l’horizon surgit la lune énorme.
684
Du mal dont rêve Argan, Poquelin est mourant ;
685
Il rit : oui, peuple, il râle ! Avec Ulysse errant,
686
Homère éperdu fuit dans la brume marine.
687
Saint Jean frissonne : au fond de sa sombre poitrine,
688
L’Apocalypse horrible agite son tocsin.
689
Eschyle ! Oreste marche et rugit dans ton sein,
690
Et c’est, ô noir poëte à la lèvre irritée,
691
Sur ton crâne géant qu’est cloué Prométhée.
692
Paris, janvier 1834.
X — À Madame D. G. de G.
693
Jadis je vous disais : – Vivez, régnez, Madame !
694
Le salon vous attend ! le succès vous réclame !
695
Le bal éblouissant pâlit quand vous partez !
696
Soyez illustre et belle ! aimez ! riez ! chantez !
697
Vous avez la splendeur des astres et des roses !
698
Votre regard charmant, où je lis tant de choses,
699
Commente vos discours légers et gracieux.
700
Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.
701
Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,
702
Qu’ils versent une perle et non pas une larme.
703
Même quand vous rêvez, vous souriez encor.
704
Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d’or !
705
Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,
706
Morte, et transfigurée, et je vous dis : – Poëte !
707
Viens me chercher ! Archange ! être mystérieux !
708
Fais pour moi transparents et la terre et les cieux !
709
Révèle-moi, d’un mot de ta bouche profonde,
710
La grande énigme humaine et le secret du monde !
711
Confirme en mon esprit Descartes ou Spinosa !
712
Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,
713
Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,
714
Ces trous du noir plafond qu’on nomme les étoiles !
715
Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants ;
716
Car ta lyre invisible a de sublimes chants !
717
Car mon sombre océan, où l’esquif s’aventure,
718
T’épouvante et te plaît ; car la sainte nature,
719
La nature éternelle, et les champs, et les bois,
720
Parlent à ta grande âme avec leur grande voix !
721
Paris, 1840. – Jersey, 1855.
XI — Lise
722
J’avais douze ans ; elle en avait bien seize.
723
Elle était grande, et, moi, j’étais petit.
724
Pour lui parler le soir plus à mon aise,
725
Moi, j’attendais que sa mère sortît ;
726
Puis je venais m’asseoir près de sa chaise
727
Pour lui parler le soir plus à mon aise.
728
Que de printemps passés avec leurs fleurs !
729
Que de feux morts, et que de tombes closes !
730
Se souvient-on qu’il fut jadis des cœurs ?
731
Se souvient-on qu’il fut jadis des roses ?
732
Elle m’aimait. Je l’aimais. Nous étions
733
Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons.
734
Dieu l’avait faite ange, fée et princesse.
735
Comme elle était bien plus grande que moi,
736
Je lui faisais des questions sans cesse
737
Pour le plaisir de lui dire : Pourquoi ?
738
Et, par moments, elle évitait, craintive,
739
Mon œil rêveur qui la rendait pensive.
740
Puis j’étalais mon savoir enfantin,
741
Mes jeux, la balle et la toupie agile ;
742
J’étais tout fier d’apprendre le latin ;
743
Je lui montrais mon Phèdre et mon Virgile ;
744
Je bravais tout ; rien ne me faisait mal ;
745
Je lui disais : Mon père est général.
746
Quoiqu’on soit femme, il faut parfois qu’on lise
747
Dans le latin, qu’on épèle en rêvant ;
748
Pour lui traduire un verset, à l’église,
749
Je me penchais sur son livre souvent.
750
Un ange ouvrait sur nous son aile blanche
751
Quand nous étions à vêpres le dimanche.
752
Elle disait de moi : C’est un enfant !
753
Je l’appelais mademoiselle Lise ;
754
Pour lui traduire un psaume, bien souvent,
755
Je me penchais sur son livre à l’église ;
756
Si bien qu’un jour, vous le vîtes, mon Dieu !
757
Sa joue en fleur toucha ma lèvre en feu.
758
Jeunes amours, si vite épanouies,
759
Vous êtes l’aube et le matin du cœur.
760
Charmez l’enfant, extases inouïes !
761
Et, quand le soir vient avec la douleur,
762
Charmez encor nos âmes éblouies,
763
Jeunes amours, si vite évanouies !
764
Mai 1843.
XII — Vere novo
765
Comme le matin rit sur les roses en pleurs !
766
Oh ! les charmants petits amoureux qu’ont les fleurs !
767
Ce n’est dans les jasmins, ce n’est dans les pervenches
768
Qu’un éblouissement de folles ailes blanches
769
Qui vont, viennent, s’en vont, reviennent, se fermant,
770
Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement.
771
Ô printemps ! quand on songe à toutes les missives
772
Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives,
773
À ces cœurs confiés au papier, à ce tas
774
De lettres que le feutre écrit au taffetas,
775
Aux messages d’amour, d’ivresse et de délire
776
Qu’on reçoit en avril et qu’en mai l’on déchire,
777
On croit voir s’envoler, au gré du vent joyeux,
778
Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux,
779
Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme,
780
Et courir à la fleur en sortant de la femme,
781
Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons,
782
De tous les billets doux, devenus papillons.
783
Mai 1831.
XIII — À propos d’Horace
784
Marchands de grec ! marchands de latin ! cuistres ! dogues !
785
Philistins ! magisters ! je vous hais, pédagogues !
786
Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété,
787
Vous niez l’idéal, la grâce et la beauté !
788
Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles !
789
Car, avec l’air profond, vous êtes imbéciles !
790
Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout !
791
Car vous êtes mauvais et méchants ! – Mon sang bout
792
Rien qu’à songer au temps où, rêveuse bourrique,
793
Grand diable de seize ans, j’étais en rhétorique !
794
Que d’ennuis ! de fureurs ! de bêtises ! – gredins ! –
795
Que de froids châtiments et que de chocs soudains !
796
« Dimanche en retenue et cinq cents vers d’Horace ! »
797
Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse,
798
Et je balbutiais : « Monsieur… – Pas de raisons !
799
« Vingt fois l’ode à Plancus et l’épître aux Pisons ! »
800
Or, j’avais justement, ce jour-là, – douce idée
801
Qui me faisait rêver d’Armide et d’Haydée, –
802
Un rendez-vous avec la fille du portier.
803
Grand Dieu ! perdre un tel jour ! le perdre tout entier !
804
Je devais, en parlant d’amour, extase pure !
805
En l’enivrant avec le ciel et la nature,
806
La mener, si le temps n’était pas trop mauvais,
807
Manger de la galette aux buttes Saint-Gervais !
808
Rêve heureux ! je voyais, dans ma colère bleue,
809
Tout cet Eden, congé, les lilas, la banlieue,
810
Et j’entendais, parmi le thym et le muguet,
811
Les vagues violons de la mère Saguet !
812
Ô douleur ! furieux, je montais à ma chambre,
813
Fournaise au mois de juin, et glacière en décembre ;
814
Et, là, je m’écriais :
815
– Horace ! ô bon garçon !
816
Qui vivais dans le calme et selon la raison,
817
Et qui t’allais poser, dans ta sagesse franche,
818
Sur tout, comme l’oiseau se pose sur la branche,
819
Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieux
820
Que le temps de chanter ton chant libre et joyeux !
821
Tu marchais, écoutant le soir, sous les charmilles,
822
Les rires étouffés des folles jeunes filles,
823
Les doux chuchotements dans l’angle obscur du bois ;
824
Tu courtisais ta belle esclave quelquefois,
825
Myrtale aux blonds cheveux, qui s’irrite et se cabre
826
Comme la mer creusant les golfes de Calabre,
827
Ou bien tu t’accoudais à table, buvant sec
828
Ton vin que tu mettais toi-même en un pot grec.
829
Pégase te soufflait des vers de sa narine ;
830
Tu songeais ; tu faisais des odes à Barine,
831
À Mécène, à Virgile, à ton champ de Tibur,
832
À Chloë, qui passait le long de ton vieux mur,
833
Portant sur son beau front l’amphore délicate.
834
La nuit, lorsque Phœbé devient la sombre Hécate,
835
Les halliers s’emplissaient pour toi de visions ;
836
Tu voyais des lueurs, des formes, des rayons,
837
Cerbère se frotter, la queue entre les jambes,
838
À Bacchus, dieu des vins et père des ïambes ;
839
Silène digérer dans sa grotte, pensif ;
840
Et se glisser dans l’ombre, et s’enivrer, lascif,
841
Aux blanches nudités des nymphes peu vêtues,
842
Le faune aux pieds de chèvre, aux oreilles pointues !
843
Horace, quand grisé d’un petit vin sabin,
844
Tu surprenais Glycère ou Lycoris au bain,
845
Qui t’eût dit, ô Flaccus ! quand tu peignais à Rome
846
Les jeunes chevaliers courant dans l’hippodrome,
847
Comme Molière a peint en France les marquis,
848
Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis,
849
Pour servir, dans le siècle odieux où nous sommes,
850
D’instruments de torture à d’horribles bonshommes,
851
Mal peignés, mal vêtus, qui mâchent, lourds pédants,
852
Comme un singe une fleur, ton nom entre leurs dents !
853
Grimauds hideux qui n’ont, tant leur tête est vidée,
854
Jamais eu de maîtresse et jamais eu d’idée !
855
Puis j’ajoutais, farouche :
856
– Ô cancres ! qui mettez
857
Une soutane aux dieux de l’éther irrités,
858
Un béguin à Diane, et qui de vos tricornes
859
Coiffez sinistrement les olympiens mornes,
860
Eunuques, tourmenteurs, crétins, soyez maudits !
861
Car vous êtes les vieux, les noirs, les engourdis,
862
Car vous êtes l’hiver ; car vous êtes, ô cruches !
863
L’ours qui va dans les bois cherchant un arbre à ruches,
864
L’ombre, le plomb, la mort, la tombe, le néant !
865
Nul ne vit près de vous dressé sur son séant ;
866
Et vous pétrifiez d’une haleine sordide
867
Le jeune homme naïf, étincelant, splendide ;
868
Et vous vous approchez de l’aurore, endormeurs !
869
À Pindare serein plein d’épiques rumeurs,
870
À Sophocle, à Térence, à Plaute, à l’ambroisie,
871
Ô traîtres, vous mêlez l’antique hypocrisie,
872
Vos ténèbres, vos mœurs, vos jougs, vos exeats,
873
Et l’assoupissement des noirs couvents béats ;
874
Vos coups d’ongle rayant tous les sublimes livres,
875
Vos préjugés qui font vos yeux de brouillard ivres,
876
L’horreur de l’avenir, la haine du progrès ;
877
Et vous faites, sans peur, sans pitié, sans regrets,
878
À la jeunesse, aux cœurs vierges, à l’espérance,
879
Boire dans votre nuit ce vieil opium rance !
880
Ô fermoirs de la bible humaine ! sacristains
881
De l’art, de la science, et des maîtres lointains,
882
Et de la vérité que l’homme aux cieux épèle,
883
Vous changez ce grand temple en petite chapelle !
884
Guichetiers de l’esprit, faquins dont le goût sûr
885
Mène en laisse le beau ; porte-clefs de l’azur,
886
Vous prenez Théocrite, Eschyle aux sacrés voiles,
887
Tibulle plein d’amour, Virgile plein d’étoiles ;
888
Vous faites de l’enfer avec ces paradis !
889
Et, ma rage croissant, je reprenais :
890
– Maudits,
891
Ces monastères sourds ! bouges ! prisons haïes !
892
Oh ! comme on fit jadis au pédant de Veïes,
893
Culotte bas, vieux tigre ! Écoliers ! écoliers !
894
Accourez par essaims, par bandes, par milliers,
895
Du gamin de Paris au grœculus de Rome,
896
Et coupez du bois vert, et fouaillez-moi cet homme !
897
Jeunes bouches, mordez le metteur de bâillons !
898
Le mannequin sur qui l’on drape des haillons
899
A tout autant d’esprit que ce cuistre en son antre,
900
Et tout autant de cœur ; et l’un a dans le ventre
901
Du latin et du grec comme l’autre a du foin.
902
Ah ! je prends Phyllodoce et Xanthis à témoin
903
Que je suis amoureux de leurs claires tuniques ;
904
Mais je hais l’affreux tas des vils pédants iniques !
905
Confier un enfant, je vous demande un peu,
906
À tous ces êtres noirs ! autant mettre, morbleu !
907
La mouche en pension chez une tarentule !
908
Ces moines, expliquer Platon, lire Catulle,
909
Tacite racontant le grand Agricola,
910
Lucrèce ! eux, déchiffrer Homère, ces gens-là !
911
Ces diacres ! ces bedeaux dont le groin renifle !
912
Crânes d’où sort la nuit, pattes d’où sort la gifle,
913
Vieux dadais à l’air rogue, au sourcil triomphant,
914
Qui ne savent pas même épeler un enfant !
915
Ils ignorent comment l’âme naît et veut croître.
916
Cela vous a Laharpe et Nonotte pour cloître !
917
Ils en sont à l’A, B, C, D, du cœur humain ;
918
Ils sont l’horrible Hier qui veut tuer Demain ;
919
Ils offrent à l’aiglon leurs règles d’écrevisses.
920
Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices.
921
Ô vieux pots égueulés des soifs qu’on ne dit pas !
922
Le pluriel met une S à leurs meas culpas,
923
Les boucs mystérieux, en les voyant, s’indignent,
924
Et, quand on dit : « Amour ! » terre et cieux ! ils se signent.
925
Leur vieux viscère mort insulte au cœur naissant.
926
Ils le prennent de haut avec l’adolescent,
927
Et ne tolèrent pas le jour entrant dans l’âme
928
Sous la forme pensée ou sous la forme femme.
929
Quand la muse apparaît, ces hurleurs de holà
930
Disent : « Qu’est-ce que c’est que cette folle-là ? »
931
Et, devant ses beautés, de ses rayons accrues,
932
Ils reprennent : « Couleurs dures, nuances crues ;
933
Vapeurs, illusions, rêves ; et quel travers
934
Avez-vous de fourrer l’arc-en-ciel dans vos vers ? »
935
Ils raillent les enfants, ils raillent les poëtes ;
936
Ils font aux rossignols leurs gros yeux de chouettes ;
937
L’enfant est l’ignorant, ils sont l’ignorantin ;
938
Ils raturent l’esprit, la splendeur, le matin ;
939
Ils sarclent l’idéal ainsi qu’un barbarisme,
940
Et ces culs de bouteille ont le dédain du prisme !
941
Ainsi l’on m’entendait dans ma geôle crier.
942
Le monologue avait le temps de varier.
943
Et je m’exaspérais, faisant la faute énorme,
944
Ayant raison au fond, d’avoir tort dans la forme.
945
Après l’abbé Tuet, je maudissais Bezout ;
946
Car, outre les pensums où l’esprit se dissout,
947
J’étais alors en proie à la mathématique.
948
Temps sombre ! enfant ému du frisson poétique,
949
Pauvre oiseau qui heurtais du crâne mes barreaux,
950
On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux ;
951
On me faisait de force ingurgiter l’algèbre ;
952
On me liait au fond d’un Boisbertrand funèbre ;
953
On me tordait, depuis les ailes jusqu’au bec,
954
Sur l’affreux chevalet des X et des Y ;
955
Hélas ! on me fourrait sous les os maxillaires
956
Le théorème orné de tous ses corollaires ;
957
Et je me débattais, lugubre patient
958
Du diviseur prêtant main-forte au quotient.
959
De là mes cris.
960
Un jour, quand l’homme sera sage,
961
Lorsqu’on n’instruira plus les oiseaux par la cage,
962
Quand les sociétés difformes sentiront
963
Dans l’enfant mieux compris se redresser leur front,
964
Que, des libres essors ayant sondé les règles,
965
On connaîtra la loi de croissance des aigles,
966
Et que le plein midi rayonnera pour tous,
967
Savoir étant sublime, apprendre sera doux.
968
Alors, tout en laissant au sommet des études
969
Les grands livres latins et grecs, ces solitudes
970
Où l’éclair gronde, où luit la mer, où l’astre rit,
971
Et qu’emplissent les vents immenses de l’esprit,
972
C’est en les pénétrant d’explication tendre,
973
En les faisant aimer, qu’on les fera comprendre.
974
Homère emportera dans son vaste reflux
975
L’écolier ébloui ; l’enfant ne sera plus
976
Une bête de somme attelée à Virgile ;
977
Et l’on ne verra plus ce vif esprit agile
978
Devenir, sous le fouet d’un cuistre ou d’un abbé,
979
Le lourd cheval poussif du pensum embourbé.
980
Chaque village aura, dans un temple rustique,
981
Dans la lumière, au lieu du magister antique,
982
Trop noir pour que jamais le jour y pénétrât,
983
L’instituteur lucide et grave, magistrat
984
Du progrès, médecin de l’ignorance, et prêtre
985
De l’idée ; et dans l’ombre on verra disparaître
986
L’éternel écolier et l’éternel pédant.
987
L’aube vient en chantant, et non pas en grondant.
988
Nos fils riront de nous dans cette blanche sphère ;
989
Ils se demanderont ce que nous pouvions faire
990
Enseigner au moineau par le hibou hagard.
991
Alors, le jeune esprit et le jeune regard
992
Se lèveront avec une clarté sereine
993
Vers la science auguste, aimable et souveraine ;
994
Alors, plus de grimoire obscur, fade, étouffant ;
995
Le maître, doux apôtre incliné sur l’enfant,
996
Fera, lui versant Dieu, l’azur et l’harmonie,
997
Boire la petite âme à la coupe infinie.
998
Alors, tout sera vrai, lois, dogmes, droits, devoirs.
999
Tu laisseras passer dans tes jambages noirs
1000
Une pure lueur, de jour en jour moins sombre,
1001
Ô nature, alphabet des grandes lettres d’ombre !
1002
Paris, mai 1831.
XIV — À Granville, en 1836
1003
Voici juin. Le moineau raille
1004
Dans les champs les amoureux ;
1005
Le rossignol de muraille
1006
Chante dans son nid pierreux.
1007
Les herbes et les branchages,
1008
Pleins de soupirs et d’abois,
1009
Font de charmants rabâchages
1010
Dans la profondeur des bois.
1011
La grive et la tourterelle
1012
Prolongent, dans les nids sourds,
1013
La ravissante querelle
1014
Des baisers et des amours.
1015
Sous les treilles de la plaine,
1016
Dans l’antre où verdit l’osier,
1017
Virgile enivre Silène,
1018
Et Rabelais Grandgousier.
1019
Ô Virgile, verse à boire !
1020
Verse à boire, ô Rabelais !
1021
La forêt est une gloire ;
1022
La caverne est un palais !
1023
Il n’est pas de lac ni d’île
1024
Qui ne nous prenne au gluau,
1025
Qui n’improvise une idylle,
1026
Ou qui ne chante un duo.
1027
Car l’amour chasse aux bocages,
1028
Et l’amour pêche aux ruisseaux,
1029
Car les belles sont les cages
1030
Dont nos cœurs sont les oiseaux.
1031
De la source, sa cuvette,
1032
La fleur, faisant son miroir,
1033
Dit : « Bonjour », à la fauvette,
1034
Et dit au hibou : « Bonsoir. »
1035
Le toit espère la gerbe,
1036
Pain d’abord et chaume après ;
1037
La croupe du bœuf dans l’herbe
1038
Semble un mont dans les forêts.
1039
L’étang rit à la macreuse,
1040
Le pré rit au loriot,
1041
Pendant que l’ornière creuse
1042
Gronde le lourd chariot.
1043
L’or fleurit en giroflée ;
1044
L’ancien zéphyr fabuleux
1045
Souffle avec sa joue enflée
1046
Au fond des nuages bleus.
1047
Jersey, sur l’onde docile,
1048
Se drape d’un beau ciel pur,
1049
Et prend des airs de Sicile
1050
Dans un grand haillon d’azur.
1051
Partout l’églogue est écrite ;
1052
Même en la froide Albion,
1053
L’air est plein de Théocrite,
1054
Le vent sait par cœur Bion ;
1055
Et redit, mélancolique,
1056
La chanson que fredonna
1057
Moschus, grillon bucolique
1058
De la cheminée Etna.
1059
L’hiver tousse, vieux phthisique,
1060
Et s’en va ; la brume fond ;
1061
Les vagues font la musique
1062
Des vers que les arbres font.
1063
Toute la nature sombre
1064
Verse un mystérieux jour ;
1065
L’âme qui rêve a plus d’ombre
1066
Et la fleur a plus d’amour.
1067
L’herbe éclate en pâquerettes ;
1068
Les parfums, qu’on croit muets,
1069
Content les peines secrètes
1070
Des liserons aux bleuets.
1071
Les petites ailes blanches
1072
Sur les eaux et les sillons
1073
S’abattent en avalanches ;
1074
Il neige des papillons.
1075
Et sur la mer, qui reflète
1076
L’aube au sourire d’émail,
1077
La bruyère violette
1078
Met au vieux mont un camail ;
1079
Afin qu’il puisse, à l’abîme
1080
Qu’il contient et qu’il bénit,
1081
Dire sa messe sublime
1082
Sous sa mitre de granit.
1083
Granville, juin 1836.
XV — La coccinelle
1084
Elle me dit : « Quelque chose
1085
Me tourmente. » Et j’aperçus
1086
Son cou de neige, et, dessus,
1087
Un petit insecte rose.
1088
J’aurais dû – mais, sage ou fou,
1089
À seize ans, on est farouche, –
1090
Voir le baiser sur sa bouche
1091
Plus que l’insecte à son cou.
1092
On eût dit un coquillage ;
1093
Dos rose et taché de noir.
1094
Les fauvettes pour nous voir
1095
Se penchaient dans le feuillage.
1096
Sa bouche fraîche était là :
1097
Je me courbai sur la belle,
1098
Et je pris la coccinelle ;
1099
Mais le baiser s’envola.
1100
« Fils, apprends comme on me nomme »,
1101
Dit l’insecte du ciel bleu,
1102
« Les bêtes sont au bon Dieu ;
1103
Mais la bêtise est à l’homme. »
1104
Paris, mai 1830.
XVI — Vers 1820
1105
Denise, ton mari, notre vieux pédagogue,
1106
Se promène ; il s’en va troubler la fraîche églogue
1107
Du bel adolescent Avril dans la forêt ;
1108
Tout tremble et tout devient pédant, dès qu’il paraît :
1109
L’âne bougonne un thème au bœuf son camarade ;
1110
Le vent fait sa tartine, et l’arbre sa tirade ;
1111
L’églantier verdissant, doux garçon qui grandit,
1112
Déclame le récit de Théramène, et dit :
1113
Son front large est armé de cornes menaçantes.
1114
Denise, cependant, tu rêves et tu chantes,
1115
À l’âge où l’innocence ouvre sa vague fleur ;
1116
Et, d’un œil ignorant, sans joie et sans douleur,
1117
Sans crainte et sans désir, tu vois, à l’heure où rentre
1118
L’étudiant en classe et le docteur dans l’antre,
1119
Venir à toi, montant ensemble l’escalier,
1120
L’ennui, maître d’école, et l’amour, écolier.
XVII — À M. Froment Meurice
1121
Nous sommes frères : la fleur
1122
Par deux arts peut être faite.
1123
Le poëte est ciseleur ;
1124
Le ciseleur est poëte.
1125
Poëtes ou ciseleurs,
1126
Par nous l’esprit se révèle.
1127
Nous rendons les bons meilleurs,
1128
Tu rends la beauté plus belle.
1129
Sur son bras ou sur son cou,
1130
Tu fais de tes rêveries,
1131
Statuaire du bijou,
1132
Des palais de pierreries !
1133
Ne dis pas : « Mon art n’est rien… »
1134
Sors de la route tracée,
1135
Ouvrier magicien,
1136
Et mêle à l’or la pensée !
1137
Tous les penseurs, sans chercher
1138
Qui finit ou qui commence,
1139
Sculptent le même rocher :
1140
Ce rocher, c’est l’art immense.
1141
Michel-Ange, grand vieillard,
1142
En larges blocs qu’il nous jette,
1143
Le fait jaillir au hasard ;
1144
Benvenuto nous l’émiette.
1145
Et, devant l’art infini,
1146
Dont jamais la loi ne change,
1147
La miette de Cellini
1148
Vaut le bloc de Michel-Ange
1149
Tout est grand ; sombre ou vermeil,
1150
Tout feu qui brille est une âme.
1151
L’étoile vaut le soleil ;
1152
L’étincelle vaut la flamme.
1153
Paris, octobre 1841.
XVIII — Les oiseaux
1154
Je rêvais dans un grand cimetière désert ;
1155
De mon âme et des morts j’écoutais le concert,
1156
Parmi les fleurs de l’herbe et les croix de la tombe.
1157
Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe.
1158
Et l’ombre m’emplissait.
1159
Autour de moi, nombreux,
1160
Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux,
1161
Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière,
1162
Des moineaux francs faisaient l’école buissonnière.
1163
C’était l’éternité que taquine l’instant.
1164
Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant,
1165
Égratignant la mort de leurs griffes pointues,
1166
Lissant leur bec au nez lugubre des statues,
1167
Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux.
1168
Je pris ces tapageurs ailés au sérieux ;
1169
Je criai : – Paix aux morts ! vous êtes des harpies.
1170
– Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies.
1171
– Silence ! allez-vous-en ! repris-je, peu clément.
1172
Ils s’enfuirent ; j’étais le plus fort. Seulement,
1173
Un d’eux resta derrière, et, pour toute musique,
1174
Dressa la queue, et dit : – Quel est ce vieux classique ?
1175
Comme ils s’en allaient tous, furieux, maugréant,
1176
Criant, et regardant de travers le géant,
1177
Un houx noir qui songeait près d’une tombe, un sage,
1178
M’arrêta brusquement par la manche au passage,
1179
Et me dit : – Ces oiseaux sont dans leur fonction.
1180
Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon.
1181
Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière.
1182
Homme, ils sont la gaîté de la nature entière ;
1183
Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté
1184
À l’astre, son sourire au matin enchanté ;
1185
Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie,
1186
Et nous l’apportent ; l’ombre en les voyant flamboie ;
1187
Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers ;
1188
À travers l’homme et l’herbe, et l’onde, et les halliers,
1189
Ils vont pillant la joie en l’univers immense.
1190
Ils ont cette raison qui te semble démence.
1191
Ils ont pitié de nous qui loin d’eux languissons ;
1192
Et, lorsqu’ils sont bien pleins de jeux et de chansons,
1193
D’églogues, de baisers, de tous les commérages
1194
Que les nids en avril font sous les verts ombrages,
1195
Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants,
1196
Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants ;
1197
Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière,
1198
Vider dans notre nuit toute cette lumière !
1199
Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons :
1200
« Les voilà ! » tout s’émeut, pierres, tertres, gazons ;
1201
Le moindre arbrisseau parle, et l’herbe est en extase ;
1202
Le saule pleureur chante en achevant sa phrase ;
1203
Ils confessent les ifs, devenus babillards ;
1204
Ils jasent de la vie avec les corbillards ;
1205
Des linceuls trop pompeux ils décrochent l’agrafe ;
1206
Ils se moquent du marbre ; ils savent l’orthographe ;
1207
Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur,
1208
Devant qui le mensonge étale sa laideur,
1209
Et ne se gêne pas, me traitant comme un hôte,
1210
Je trouve juste, ami, qu’en lisant à voix haute
1211
L’épitaphe où le mort est toujours bon et beau,
1212
Ils fassent éclater de rire le tombeau.
1213
Paris, mai 1835.
XIX — Vieille chanson du jeune temps
1214
Je ne songeais pas à Rose ;
1215
Rose au bois vint avec moi ;
1216
Nous parlions de quelque chose,
1217
Mais je ne sais plus de quoi.
1218
J’étais froid comme les marbres ;
1219
Je marchais à pas distraits ;
1220
Je parlais des fleurs, des arbres ;
1221
Son œil semblait dire : « Après ? »
1222
La rosée offrait ses perles,
1223
Le taillis ses parasols ;
1224
J’allais ; j’écoutais les merles,
1225
Et Rose les rossignols.
1226
Moi, seize ans, et l’air morose ;
1227
Elle, vingt ; ses yeux brillaient.
1228
Les rossignols chantaient Rose,
1229
Et les merles me sifflaient.
1230
Rose, droite sur ses hanches,
1231
Leva son beau bras tremblant
1232
Pour prendre une mûre aux branches ;
1233
Je ne vis pas son bras blanc.
1234
Une eau courait, fraîche et creuse
1235
Sur les mousses de velours ;
1236
Et la nature amoureuse
1237
Dormait dans les grands bois sourds.
1238
Rose défit sa chaussure,
1239
Et mit, d’un air ingénu,
1240
Son petit pied dans l’eau pure ;
1241
Je ne vis pas son pied nu.
1242
Je ne savais que lui dire ;
1243
Je la suivais dans le bois,
1244
La voyant parfois sourire
1245
Et soupirer quelquefois.
1246
Je ne vis qu’elle était belle
1247
Qu’en sortant des grands bois sourds.
1248
« Soit ; n’y pensons plus ! » dit-elle.
1249
Depuis, j’y pense toujours.
1250
Paris, juin 1831.
XX — À un poëte aveugle
1251
Merci, poëte ! – au seuil de mes lares pieux,
1252
Comme un hôte divin, tu viens et te dévoiles ;
1253
Et l’auréole d’or de tes vers radieux
1254
Brille autour de mon nom comme un cercle d’étoiles.
1255
Chante ! Milton chantait ; chante ! Homère a chanté.
1256
Le poëte des sens perce la triste brume ;
1257
L’aveugle voit dans l’ombre un monde de clarté.
1258
Quand l’œil du corps s’éteint, l’œil de l’esprit s’allume.
1259
Paris, mai 1842.
XXI
1260
Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
1261
Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;
1262
Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
1263
Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs ?
1264
Elle me regarda de ce regard suprême
1265
Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
1266
Et je lui dis : Veux-tu, c’est le mois où l’on aime,
1267
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?
1268
Elle essuya ses pieds à l’herbe de la rive ;
1269
Elle me regarda pour la seconde fois,
1270
Et la belle folâtre alors devint pensive.
1271
Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !
1272
Comme l’eau caressait doucement le rivage !
1273
Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
1274
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
1275
Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.
1276
Mont.-l’Am., juin 183…
XXII — La fête chez Thérèse
1277
La chose fut exquise et fort bien ordonnée.
1278
C’était au mois d’avril, et dans une journée
1279
Si douce, qu’on eût dit qu’amour l’eût faite exprès.
1280
Thérèse la duchesse à qui je donnerais,
1281
Si j’étais roi, Paris, si j’étais Dieu, le monde,
1282
Quand elle ne serait que Thérèse la blonde ;
1283
Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant,
1284
Nous avait conviés dans son jardin charmant.
1285
On était peu nombreux. Le choix faisait la fête.
1286
Nous étions tous ensemble et chacun tête à tête.
1287
Des couples pas à pas erraient de tous côtés.
1288
C’étaient les fiers seigneurs et les rares beautés,
1289
Les Amyntas rêvant auprès des Léonores,
1290
Les marquises riant avec les monsignores ;
1291
Et l’on voyait rôder dans les grands escaliers
1292
Un nain qui dérobait leur bourse aux cavaliers.
1293
À midi, le spectacle avec la mélodie.
1294
Pourquoi jouer Plautus la nuit ? La comédie
1295
Est une belle fille, et rit mieux au grand jour.
1296
Or, on avait bâti, comme un temple d’amour,
1297
Près d’un bassin dans l’ombre habité par un cygne,
1298
Un théâtre en treillage où grimpait une vigne.
1299
Un cintre à claire-voie en anse de panier,
1300
Cage verte où sifflait un bouvreuil prisonnier,
1301
Couvrait toute la scène, et, sur leurs gorges blanches,
1302
Les actrices sentaient errer l’ombre des branches.
1303
On entendait au loin de magiques accords ;
1304
Et, tout en haut, sortant de la frise à mi-corps,
1305
Pour attirer la foule aux lazzis qu’il répète,
1306
Le blanc Pulcinella sonnait de la trompette.
1307
Deux faunes soutenaient le manteau d’Arlequin ;
1308
Trivelin leur riait au nez comme un faquin.
1309
Parmi les ornements sculptés dans le treillage,
1310
Colombine dormait dans un gros coquillage,
1311
Et, quand elle montrait son sein et ses bras nus,
1312
On eût cru voir la conque, et l’on eût dit Vénus.
1313
Le seigneur Pantalon, dans une niche, à droite,
1314
Vendait des limons doux sur une table étroite,
1315
Et criait par instants : « Seigneurs, l’homme est divin.
1316
Dieu n’avait fait que l’eau, mais l’homme a fait le vin ! »
1317
Scaramouche en un coin harcelait de sa batte
1318
Le tragique Alcantor, suivi du triste Arbate ;
1319
Crispin, vêtu de noir, jouait de l’éventail ;
1320
Perché, jambe pendante, au sommet du portail,
1321
Carlino se penchait, écoutant les aubades,
1322
Et son pied ébauchait de rêveuses gambades.
1323
Le soleil tenait lieu de lustre ; la saison
1324
Avait brodé de fleurs un immense gazon,
1325
Vert tapis déroulé sous maint groupe folâtre.
1326
Rangés des deux côtés de l’agreste théâtre,
1327
Les vrais arbres du parc, les sorbiers, les lilas,
1328
Les ébéniers qu’avril charge de falbalas,
1329
De leur sève embaumée exhalant les délices,
1330
Semblaient se divertir à faire les coulisses,
1331
Et, pour nous voir, ouvrant leurs fleurs comme des yeux,
1332
Joignaient aux violons leur murmure joyeux ;
1333
Si bien qu’à ce concert gracieux et classique,
1334
La nature mêlait un peu de sa musique.
1335
Tout nous charmait, les bois, le jour serein, l’air pur,
1336
Les femmes tout amour, et le ciel tout azur.
1337
Pour la pièce, elle était fort bonne, quoique ancienne.
1338
C’était, nonchalamment assis sur l’avant-scène,
1339
Pierrot, qui haranguait, dans un grave entretien,
1340
Un singe timbalier à cheval sur un chien.
1341
Rien de plus. C’était simple et beau. – Par intervalles,
1342
Le singe faisait rage et cognait ses timbales ;
1343
Puis Pierrot répliquait. – Écoutait qui voulait.
1344
L’un faisait apporter des glaces au valet ;
1345
L’autre, galant drapé d’une cape fantasque,
1346
Parlait bas à sa dame en lui nouant son masque ;
1347
Trois marquis attablés chantaient une chanson ;
1348
Thérèse était assise à l’ombre d’un buisson :
1349
Les roses pâlissaient à côté de sa joue,
1350
Et, la voyant si belle, un paon faisait la roue.
1351
Moi, j’écoutais, pensif, un profane couplet
1352
Que fredonnait dans l’ombre un abbé violet.
1353
La nuit vint, tout se tut ; les flambeaux s’éteignirent ;
1354
Dans les bois assombris les sources se plaignirent ;
1355
Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,
1356
Chanta comme un poëte et comme un amoureux.
1357
Chacun se dispersa sous les profonds feuillages ;
1358
Les folles en riant entraînèrent les sages ;
1359
L’amante s’en alla dans l’ombre avec l’amant ;
1360
Et, troublés comme on l’est en songe, vaguement,
1361
Ils sentaient par degrés se mêler à leur âme,
1362
À leurs discours secrets, à leurs regards de flamme ;
1363
À leur cœur, à leurs sens, à leur molle raison,
1364
Le clair de lune bleu qui baignait l’horizon.
1365
Avril 18…
XXIII — L’enfance
1366
L’enfant chantait ; la mère au lit, exténuée,
1367
Agonisait, beau front dans l’ombre se penchant ;
1368
La mort au-dessus d’elle errait dans la nuée ;
1369
Et j’écoutais ce râle, et j’entendais ce chant.
1370
L’enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre,
1371
Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit ;
1372
Et la mère, à côté de ce pauvre doux être
1373
Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.
1374
La mère alla dormir sous les dalles du cloître ;
1375
Et le petit enfant se remit à chanter…
1376
La douleur est un fruit : Dieu ne le fait pas croître
1377
Sur la branche trop faible encor pour le porter.
1378
Paris, janvier 1835.
XXIV
1379
Heureux l’homme, occupé de l’éternel destin,
1380
Qui, tel qu’un voyageur qui part de grand matin,
1381
Se réveille, l’esprit rempli de rêverie,
1382
Et, dès l’aube du jour, se met à lire et prie !
1383
À mesure qu’il lit, le jour vient lentement
1384
Et se fait dans son âme ainsi qu’au firmament.
1385
Il voit distinctement, à cette clarté blême,
1386
Des choses dans sa chambre et d’autres en lui-même ;
1387
Tout dort dans la maison ; il est seul, il le croit ;
1388
Et, cependant, fermant leur bouche de leur doigt,
1389
Derrière lui, tandis que l’extase l’enivre,
1390
Les anges souriants se penchent sur son livre.
1391
Paris, septembre 1842.
XXV — Unité
1392
Par-dessus l’horizon aux collines brunies,
1393
Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,
1394
Se penchait sur la terre à l’heure du couchant ;
1395
Une humble marguerite, éclose au bord d’un champ,
1396
Sur un mur gris, croulant parmi l’avoine folle,
1397
Blanche, épanouissait sa candide auréole ;
1398
Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,
1399
Regardait fixement, dans l’éternel azur,
1400
Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.
1401
« Et, moi, j’ai des rayons aussi ! » lui disait-elle.
1402
Granville, juillet 1836
XXVI — Quelques mots à un autre
1403
On y revient ; il faut y revenir moi-même.
1404
Ce qu’on attaque en moi, c’est mon temps, et je l’aime.
1405
Certe, on me laisserait en paix, passant obscur,
1406
Si je ne contenais, atome de l’azur,
1407
Un peu du grand rayon dont notre époque est faite.
1408
Hier le citoyen, aujourd’hui le poëte ;
1409
Le « romantique » après le « libéral ». – Allons,
1410
Soit ; dans mes deux sentiers mordez mes deux talons.
1411
Je suis le ténébreux par qui tout dégénère.
1412
Sur mon autre côté lancez l’autre tonnerre.
1413
Vous aussi, vous m’avez vu tout jeune, et voici
1414
Que vous me dénoncez, bonhomme, vous aussi ;
1415
Me déchirant le plus allégrement du monde,
1416
Par attendrissement pour mon enfance blonde.
1417
Vous me criez : « Comment, Monsieur ! qu’est-ce que c’est ?
1418
« La stance va nu-pieds ! le drame est sans corset !
1419
« La muse jette au vent sa robe d’innocence !
1420
« Et l’art crève la règle et dit : C’est la croissance ! »
1421
Géronte littéraire aux aboiements plaintifs,
1422
Vous vous ébahissez, en vers rétrospectifs,
1423
Que ma voix trouble l’ordre, et que ce romantique
1424
Vive, et que ce petit, à qui l’Art Poétique
1425
Avec tant de bonté donna le pain et l’eau,
1426
Devienne si pesant aux genoux de Boileau !
1427
Vous regardez mes vers, pourvus d’ongles et d’ailes,
1428
Refusant de marcher derrière les modèles,
1429
Comme après les doyens marchent les petits clercs ;
1430
Vous en voyez sortir de sinistres éclairs ;
1431
Horreur ! et vous voilà poussant des cris d’hyène
1432
À travers les barreaux de la Quotidienne.
1433
Vous épuisez sur moi tout votre calepin,
1434
Et le père Bouhours et le père Rapin ;
1435
Et, m’écrasant avec tous les noms qu’on vénère,
1436
Vous lâchez le grand mot : Révolutionnaire.
1437
Et, sur ce, les pédants en chœur disent : Amen !
1438
On m’empoigne ; on me fait passer mon examen ;
1439
La Sorbonne bredouille et l’école griffonne ;
1440
De vingt plumes jaillit la colère bouffonne :
1441
« Que veulent ces affreux novateurs ? ça, des vers ?
1442
« Devant leurs livres noirs, la nuit, dans l’ombre ouverts,
1443
« Les lectrices ont peur au fond de leurs alcôves.
1444
« Le Pinde entend rugir leurs rimes bêtes fauves,
1445
« Et frémit. Par leur faute, aujourd’hui tout est mort ;
1446
« L’alexandrin saisit la césure, et la mord ;
1447
« Comme le sanglier dans l’herbe et dans la sauge,
1448
« Au beau milieu du vers l’enjambement patauge ;
1449
« Que va-t-on devenir ? Richelet s’obscurcit.
1450
« Il faut à toute chose un magister dixit.
1451
« Revenons à la règle, et sortons de l’opprobre ;
1452
« L’Hippocrène est de l’eau ; donc, le beau, c’est le sobre.
1453
« Les vrais sages, ayant la raison pour lien,
1454
« Ont toujours consulté, sur l’art, Quintilien ;
1455
« Sur l’algèbre, Leibnitz ; sur la guerre, Végèce. »
1456
Quand l’impuissance écrit, elle signe : Sagesse.
1457
Je ne vois pas pourquoi je ne vous dirais point
1458
Ce qu’à d’autres j’ai dit sans leur montrer le poing.
1459
Eh bien, démasquons-nous ! c’est vrai, notre âme est noire.
1460
Sortons du domino nommé forme oratoire.
1461
On nous a vus, poussant vers un autre horizon
1462
La langue, avec la rime entraînant la raison,
1463
Lancer au pas de charge, en batailles rangées,
1464
Sur Laharpe éperdu, toutes ces insurgées.
1465
Nous avons au vieux style attaché ce brûlot :
1466
Liberté ! Nous avons, dans le même complot,
1467
Mis l’esprit, pauvre diable, et le mot, pauvre hère ;
1468
Nous avons déchiré le capuchon, la haire,
1469
Le froc, dont on couvrait l’Idée aux yeux divins.
1470
Tous ont fait rage en foule. Orateurs, écrivains,
1471
Poëtes, nous avons, du doigt avançant l’heure,
1472
Dit à la rhétorique : – Allons, fille majeure ;
1473
Lève les yeux ! – et j’ai, chantant, luttant, bravant,
1474
Tordu plus d’une grille au parloir du couvent ;
1475
J’ai, torche en main, ouvert les deux battants du drame :
1476
Pirates, nous avons, à la voile, à la rame,
1477
De la triple unité pris l’aride archipel ;
1478
Sur l’Hélicon tremblant j’ai battu le rappel.
1479
Tout est perdu ! le vers vague sans muselière !
1480
À Racine effaré nous préférons Molière ;
1481
Ô pédants ! à Ducis nous préférons Rotrou.
1482
Lucrèce Borgia sort brusquement d’un trou,
1483
Et mêle des poisons hideux à vos guimauves ;
1484
Le drame échevelé fait peur à vos fronts chauves ;
1485
C’est horrible ! oui, brigand, jacobin, malandrin,
1486
J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin ;
1487
Les mots de qualité, les syllabes marquises,
1488
Vivaient ensemble au fond de leurs grottes exquises,
1489
Faisant la bouche en cœur et ne parlant qu’entre eux,
1490
J’ai dit aux mots d’en bas : Manchots, boiteux, goitreux,
1491
Redressez-vous ! planez, et mêlez-vous, sans règles,
1492
Dans la caverne immense et farouche des aigles !
1493
J’ai déjà confessé ce tas de crimes-là ;
1494
Oui, je suis Papavoine, Erostrate, Attila :
1495
Après ?
1496
Emportez-vous, et criez à la garde,
1497
Brave homme ! tempêtez, tonnez ! je vous regarde.
1498
Nos progrès prétendus vous semblent outrageants ;
1499
Vous détestez ce siècle où, quand il parle aux gens,
1500
Le vers des trois saluts d’usage se dispense ;
1501
Temps sombre où, sans pudeur, on écrit comme on pense,
1502
Où l’on est philosophe et poëte crûment,
1503
Où de ton vin sincère, adorable, écumant,
1504
Ô sévère idéal, tous les songeurs sont ivres.
1505
Vous couvrez d’abat-jour, quand vous ouvrez nos livres,
1506
Vos yeux, par la clarté du mot propre brûlés ;
1507
Vous exécrez nos vers francs et vrais ; vous hurlez
1508
De fureur en voyant nos strophes toutes nues.
1509
Mais où donc est le temps des nymphes ingénues,
1510
Qui couraient dans les bois, et dont la nudité
1511
Dansait dans la lueur des vagues soirs d’été ?
1512
Sur l’aube nue et blanche, entr’ouvrant sa fenêtre,
1513
Faut-il plisser la brume honnête et prude, et mettre
1514
Une feuille de vigne à l’astre dans l’azur ?
1515
Le flot, conque d’amour, est-il d’un goût peu sûr ?
1516
Ô Virgile, Pindare, Orphée ! est-ce qu’on gaze,
1517
Comme une obscénité, les ailes de Pégase,
1518
Qui semble, les ouvrant au haut du mont béni,
1519
L’immense papillon du baiser infini ?
1520
Est-ce que le soleil splendide est un cynique ?
1521
La fleur a-t-elle tort d’écarter sa tunique ?
1522
Calliope, planant derrière un pan des cieux,
1523
Fait donc mal de montrer à Dante soucieux
1524
Ses seins éblouissants à travers les étoiles ?
1525
Vous êtes un ancien d’hier. Libre et sans voiles,
1526
Le grand Olympe nu vous ferait dire : Fi !
1527
Vous mettez une jupe au Cupidon bouffi ;
1528
Au clinquant, aux neuf sœurs en atours, au Parnasse
1529
De Titon du Tillet, votre goût est tenace ;
1530
Les Ménades pour vous danseraient le cancan ;
1531
Apollon vous ferait l’effet d’un Mohican ;
1532
Vous prendriez Vénus pour une sauvagesse.
1533
L’âge – c’est là souvent toute notre sagesse –
1534
A beau vous bougonner tout bas : « Vous avez tort,
1535
« Vous vous ferez tousser si vous criez si fort ;
1536
« Pour quelques nouveautés sauvages et fortuites,
1537
« Monsieur, ne troublez pas la paix de vos pituites.
1538
« Ces gens-ci vont leur train ; qu’est-ce que ça vous fait ?
1539
« Ils ne trouvent que cendre au feu qui vous chauffait.
1540
« Pourquoi déclarez-vous la guerre à leur tapage ?
1541
« Ce siècle est libéral comme vous fûtes page.
1542
« Fermez bien vos volets, tirez bien vos rideaux,
1543
« Soufflez votre chandelle, et tournez-lui le dos !
1544
« Qu’est l’âme du vrai sage ? Une sourde-muette.
1545
« Que vous importe, à vous, que tel ou tel poëte,
1546
« Comme l’oiseau des cieux, veuille avoir sa chanson ;
1547
« Et que tel garnement du Pinde, nourrisson
1548
« Des Muses, au milieu d’un bruit de corybante,
1549
« Marmot sombre, ait mordu leur gorge un peu tombante ? »
1550
Vous n’en tenez nul compte, et vous n’écoutez rien.
1551
Voltaire, en vain, grand homme et peu voltairien,
1552
Vous murmure à l’oreille : « Ami, tu nous assommes ! »
1553
– Vous écumez ! – partant de ceci : que nous, hommes
1554
De ce temps d’anarchie et d’enfer, nous donnons
1555
L’assaut au grand Louis juché sur vingt grands noms ;
1556
Vous dites qu’après tout nous perdons notre peine,
1557
Que haute est l’escalade et courte notre haleine ;
1558
Que c’est dit, que jamais nous ne réussirons ;
1559
Que Batteux nous regarde avec ses gros yeux ronds,
1560
Que Tancrède est de bronze et qu’Hamlet est de sable.
1561
Vous déclarez Boileau perruque indéfrisable ;
1562
Et, coiffé de lauriers, d’un coup d’œil de travers,
1563
Vous indiquez le tas d’ordures de nos vers,
1564
Fumier où la laideur de ce siècle se guinde
1565
Au pauvre vieux bon goût, ce balayeur du Pinde ;
1566
Et même, allant plus loin, vaillant, vous nous criez :
1567
« Je vais vous balayer moi-même ! »
1568
Balayez.
1569
Paris, novembre 1834.
XXVII
1570
Oui, je suis le rêveur ; je suis le camarade
1571
Des petites fleurs d’or du mur qui se dégrade,
1572
Et l’interlocuteur des arbres et du vent.
1573
Tout cela me connaît, voyez-vous. J’ai souvent,
1574
En mai, quand de parfums les branches sont gonflées,
1575
Des conversations avec les giroflées ;
1576
Je reçois des conseils du lierre et du bleuet.
1577
L’être mystérieux, que vous croyez muet,
1578
Sur moi se penche, et vient avec ma plume écrire.
1579
J’entends ce qu’entendit Rabelais ; je vois rire
1580
Et pleurer ; et j’entends ce qu’Orphée entendit.
1581
Ne vous étonnez pas de tout ce que me dit
1582
La nature aux soupirs ineffables. Je cause
1583
Avec toutes les voix de la métempsycose.
1584
Avant de commencer le grand concert sacré,
1585
Le moineau, le buisson, l’eau vive dans le pré,
1586
La forêt, basse énorme, et l’aile et la corolle,
1587
Tous ces doux instruments, m’adressent la parole ;
1588
Je suis l’habitué de l’orchestre divin ;
1589
Si je n’étais songeur, j’aurais été sylvain.
1590
J’ai fini, grâce au calme en qui je me recueille,
1591
À force de parler doucement à la feuille,
1592
À la goutte de pluie, à la plume, au rayon,
1593
Par descendre à ce point dans la création,
1594
Cet abîme où frissonne un tremblement farouche,
1595
Que je ne fais plus même envoler une mouche !
1596
Le brin d’herbe, vibrant d’un éternel émoi,
1597
S’apprivoise et devient familier avec moi,
1598
Et, sans s’apercevoir que je suis là, les roses
1599
Font avec les bourdons toutes sortes de choses ;
1600
Quelquefois, à travers les doux rameaux bénis,
1601
J’avance largement ma face sur les nids,
1602
Et le petit oiseau, mère inquiète et sainte,
1603
N’a pas plus peur de moi que nous n’aurions de crainte,
1604
Nous, si l’œil du bon Dieu regardait dans nos trous ;
1605
Le lis prude me voit approcher sans courroux,
1606
Quand il s’ouvre aux baisers du jour ; la violette
1607
La plus pudique fait devant moi sa toilette ;
1608
Je suis pour ces beautés l’ami discret et sûr ;
1609
Et le frais papillon, libertin de l’azur,
1610
Qui chiffonne gaîment une fleur demi-nue,
1611
Si je viens à passer dans l’ombre, continue,
1612
Et, si la fleur se veut cacher dans le gazon,
1613
Il lui dit : « Es-tu bête ! Il est de la maison. »
1614
Les Roches, août 1835.
XXVIII
1615
Il faut que le poëte, épris d’ombre et d’azur,
1616
Esprit doux et splendide, au rayonnement pur,
1617
Qui marche devant tous, éclairant ceux qui doutent,
1618
Chanteur mystérieux qu’en tressaillant écoutent
1619
Les femmes, les songeurs, les sages, les amants,
1620
Devienne formidable à de certains moments.
1621
Parfois, lorsqu’on se met à rêver sur son livre,
1622
Où tout berce, éblouit, calme, caresse, enivre,
1623
Où l’âme, à chaque pas, trouve à faire son miel,
1624
Où les coins les plus noirs ont des lueurs du ciel ;
1625
Au milieu de cette humble et haute poésie,
1626
Dans cette paix sacrée où croît la fleur choisie,
1627
Où l’on entend couler les sources et les pleurs,
1628
Où les strophes, oiseaux peints de mille couleurs,
1629
Volent chantant l’amour, l’espérance et la joie ;
1630
Il faut que, par instants, on frissonne, et qu’on voie
1631
Tout à coup, sombre, grave et terrible au passant,
1632
Un vers fauve sortir de l’ombre en rugissant !
1633
Il faut que le poëte, aux semences fécondes,
1634
Soit comme ces forêts vertes, fraîches, profondes,
1635
Pleines de chants, amour du vent et du rayon,
1636
Charmantes, où, soudain, l’on rencontre un lion.
1637
Paris, mai 1842.
XXIX — Halte en marchant
1638
Une brume couvrait l’horizon ; maintenant,
1639
Voici le clair midi qui surgit rayonnant ;
1640
Le brouillard se dissout en perles sur les branches,
1641
Et brille, diamant, au collier des pervenches.
1642
Le vent souffle à travers les arbres, sur les toits
1643
Du hameau noir cachant ses chaumes dans les bois ;
1644
Et l’on voit tressaillir, épars dans les ramées,
1645
Le vague arrachement des tremblantes fumées ;
1646
Un ruisseau court dans l’herbe, entre deux hauts talus,
1647
Sous l’agitation des saules chevelus ;
1648
Un orme, un hêtre, anciens du vallon, arbres frères
1649
Qui se donnent la main des deux rives contraires,
1650
Semblent, sous le ciel bleu, dire : À la bonne foi !
1651
L’oiseau chante son chant plein d’amour et d’effroi,
1652
Et du frémissement des feuilles et des ailes ;
1653
L’étang luit sous le vol des vertes demoiselles.
1654
Un bouge est là, montrant, dans la sauge et le thym,
1655
Un vieux saint souriant parmi des brocs d’étain,
1656
Avec tant de rayons et de fleurs sur la berge,
1657
Que c’est peut-être un temple ou peut-être une auberge.
1658
Que notre bouche ait soif, ou que ce soit le cœur,
1659
Gloire au Dieu bon qui tend la coupe au voyageur !
1660
Nous entrons. « Qu’avez-vous ? – Des œufs frais, de l’eau fraîche. »
1661
On croit voir l’humble toit effondré d’une crèche.
1662
À la source du pré, qu’abrite un vert rideau,
1663
Une enfant blonde alla remplir sa jarre d’eau,
1664
Joyeuse et soulevant son jupon de futaine.
1665
Pendant qu’elle plongeait sa cruche à la fontaine,
1666
L’eau semblait admirer, gazouillant doucement,
1667
Cette belle petite aux yeux de firmament.
1668
Et moi, près du grand lit drapé de vieilles serges,
1669
Pensif, je regardais un Christ battu de verges.
1670
Eh ! qu’importe l’outrage aux martyrs éclatants,
1671
Affront de tous les lieux, crachat de tous les temps,
1672
Vaine clameur d’aveugle, éternelle huée
1673
Où la foule toujours s’est follement ruée !
1674
Plus tard, le vagabond flagellé devient Dieu.
1675
Ce front noir et saignant semble fait de ciel bleu,
1676
Et, dans l’ombre, éclairant palais, temple, masure,
1677
Le crucifix blanchit et Jésus-Christ s’azure.
1678
La foule un jour suivra vos pas ; allez, saignez,
1679
Souffrez, penseurs, des pleurs de vos bourreaux baignés !
1680
Le deuil sacre les saints, les sages, les génies ;
1681
La tremblante auréole éclôt aux gémonies,
1682
Et, sur ce vil marais, flotte, lueur du ciel,
1683
Du cloaque de sang feu follet éternel.
1684
Toujours au même but le même sort ramène :
1685
Il est, au plus profond de notre histoire humaine,
1686
Une sorte de gouffre, où viennent, tour à tour,
1687
Tomber tous ceux qui sont de la vie et du jour,
1688
Les bons, les purs, les grands, les divins, les célèbres,
1689
Flambeaux échevelés au souffle des ténèbres ;
1690
Là se sont engloutis les Dantes disparus,
1691
Socrate, Scipion, Milton, Thomas Morus,
1692
Eschyle, ayant aux mains des palmes frissonnantes.
1693
Nuit d’où l’on voit sortir leurs mémoires planantes !
1694
Car ils ne sont complets qu’après qu’ils sont déchus.
1695
De l’exil d’Aristide au bûcher de Jean Huss,
1696
Le genre humain pensif – c’est ainsi que nous sommes –
1697
Rêve ébloui devant l’abîme des grands hommes.
1698
Ils sont, telle est la loi des hauts destins penchant,
1699
Tes semblables, soleil ! leur gloire est leur couchant ;
1700
Et, fier Niagara dont le flot gronde et lutte,
1701
Tes pareils : ce qu’ils ont de plus beau, c’est leur chute.
1702
Un de ceux qui liaient Jésus-Christ au poteau,
1703
Et qui, sur son dos nu, jetaient un vil manteau,
1704
Arracha de ce front tranquille une poignée
1705
De cheveux qu’inondait la sueur résignée,
1706
Et dit : « Je vais montrer à Caïphe cela ! »
1707
Et, crispant son poing noir, cet homme s’en alla.
1708
La nuit était venue et la rue était sombre ;
1709
L’homme marchait ; soudain, il s’arrêta dans l’ombre,
1710
Stupéfait, pâle, et comme en proie aux visions,
1711
Frémissant ! – Il avait dans la main des rayons.
1712
Forêt de Compiègne, juin 1837.
LIVRE DEUXIÈME — L’ÂME EN FLEUR
I — Premier Mai
1713
Tout conjugue le verbe aimer. Voici les roses.
1714
Je ne suis pas en train de parler d’autres choses ;
1715
Premier mai ! l’amour gai, triste, brûlant, jaloux,
1716
Fait soupirer les bois, les nids, les fleurs, les loups ;
1717
L’arbre où j’ai, l’autre automne, écrit une devise,
1718
La redit pour son compte, et croit qu’il l’improvise ;
1719
Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur,
1720
Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en cœur ;
1721
L’atmosphère, embaumée et tendre, semble pleine
1722
Des déclarations qu’au Printemps fait la plaine,
1723
Et que l’herbe amoureuse adresse au ciel charmant.
1724
À chaque pas du jour dans le bleu firmament,
1725
La campagne éperdue, et toujours plus éprise,
1726
Prodigue les senteurs, et, dans la tiède brise,
1727
Envoie au renouveau ses baisers odorants ;
1728
Tous ses bouquets, azurs, carmins, pourpres, safrans,
1729
Dont l’haleine s’envole en murmurant : Je t’aime !
1730
Sur le ravin, l’étang, le pré, le sillon même,
1731
Font des taches partout de toutes les couleurs ;
1732
Et, donnant les parfums, elle a gardé les fleurs ;
1733
Comme si ses soupirs et ses tendres missives
1734
Au mois de mai, qui rit dans les branches lascives,
1735
Et tous les billets doux de son amour bavard,
1736
Avaient laissé leur trace aux pages du buvard !
1737
Les oiseaux dans les bois, molles voix étouffées,
1738
Chantent des triolets et des rondeaux aux fées ;
1739
Tout semble confier à l’ombre un doux secret ;
1740
Tout aime, et tout l’avoue à voix basse ; on dirait
1741
Qu’au nord, au sud brûlant, au couchant, à l’aurore,
1742
La haie en fleur, le lierre et la source sonore,
1743
Les monts, les champs, les lacs et les chênes mouvants,
1744
Répètent un quatrain fait par les quatre vents.
1745
Saint-Germain, 1er mai 18…
II
1746
Mes vers fuiraient, doux et frêles,
1747
Vers votre jardin si beau,
1748
Si mes vers avaient des ailes,
1749
Des ailes comme l’oiseau.
1750
Ils voleraient, étincelles,
1751
Vers votre foyer qui rit,
1752
Si mes vers avaient des ailes,
1753
Des ailes comme l’esprit.
1754
Près de vous, purs et fidèles,
1755
Ils accourraient nuit et jour,
1756
Si mes vers avaient des ailes,
1757
Des ailes comme l’amour.
1758
Paris, mars 18…
III — Le rouet d’Omphale
1759
Il est dans l’atrium, le beau rouet d’ivoire.
1760
La roue agile est blanche, et la quenouille est noire ;
1761
La quenouille est d’ébène incrusté de lapis.
1762
Il est dans l’atrium sur un riche tapis.
1763
Un ouvrier d’Égine a sculpté sur la plinthe
1764
Europe, dont un dieu n’écoute pas la plainte.
1765
Le taureau blanc l’emporte. Europe, sans espoir,
1766
Crie, et baissant les yeux, s’épouvante de voir
1767
L’Océan monstrueux qui baise ses pieds roses.
1768
Des aiguilles, du fil, des boîtes demi-closes,
1769
Les laines de Milet, peintes de pourpre et d’or,
1770
Emplissent un panier près du rouet qui dort.
1771
Cependant, odieux, effroyables, énormes,
1772
Dans le fond du palais, vingt fantômes difformes,
1773
Vingt monstres tout sanglants, qu’on ne voit qu’à demi,
1774
Errent en foule autour du rouet endormi :
1775
Le lion néméen, l’hydre affreuse de Lerne,
1776
Cacus, le noir brigand de la noire caverne,
1777
Le triple Géryon, et les typhons des eaux,
1778
Qui, le soir, à grand bruit, soufflent dans les roseaux ;
1779
De la massue au front tous ont l’empreinte horrible
1780
Et tous, sans approcher, rôdant d’un air terrible,
1781
Sur le rouet, où pend un fil souple et lié,
1782
Fixent de loin, dans l’ombre, un œil humilié.
1783
Juin, 18…
IV — Chanson
1784
Si vous n’avez rien à me dire,
1785
Pourquoi venir auprès de moi ?
1786
Pourquoi me faire ce sourire
1787
Qui tournerait la tête au roi ?
1788
Si vous n’avez rien à me dire,
1789
Pourquoi venir auprès de moi ?
1790
Si vous n’avez rien à m’apprendre,
1791
Pourquoi me pressez-vous la main ?
1792
Sur le rêve angélique et tendre,
1793
Auquel vous songez en chemin,
1794
Si vous n’avez rien à m’apprendre,
1795
Pourquoi me pressez-vous la main ?
1796
Si vous voulez que je m’en aille,
1797
Pourquoi passez-vous par ici ?
1798
Lorsque je vous vois, je tressaille :
1799
C’est ma joie et c’est mon souci.
1800
Si vous voulez que je m’en aille,
1801
Pourquoi passez-vous par ici ?
1802
Mai, 18…
V — Hier au soir
1803
Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse,
1804
Nous apportait l’odeur des fleurs qui s’ouvrent tard ;
1805
La nuit tombait ; l’oiseau dormait dans l’ombre épaisse.
1806
Le printemps embaumait, moins que votre jeunesse ;
1807
Les astres rayonnaient, moins que votre regard.
1808
Moi, je parlais tout bas. C’est l’heure solennelle
1809
Où l’âme aime à chanter son hymne le plus doux.
1810
Voyant la nuit si pure, et vous voyant si belle,
1811
J’ai dit aux astres d’or : Versez le ciel sur elle !
1812
Et j’ai dit à vos yeux : Versez l’amour sur nous !
1813
Mai 18…
VI — Lettre
1814
Tu vois cela d’ici. Des ocres et des craies ;
1815
Plaines où les sillons croisent leurs mille raies,
1816
Chaumes à fleur de terre et que masque un buisson ;
1817
Quelques meules de foin debout sur le gazon ;
1818
De vieux toits enfumant le paysage bistre ;
1819
Un fleuve qui n’est pas le Gange ou le Caystre,
1820
Pauvre cours d’eau normand troublé de sels marins ;
1821
À droite, vers le nord, de bizarres terrains
1822
Pleins d’angles qu’on dirait façonnés à la pelle ;
1823
Voilà les premiers plans ; une ancienne chapelle
1824
Y mêle son aiguille, et range à ses côtés
1825
Quelques ormes tortus, aux profils irrités,
1826
Qui semblent, fatigués du Zéphyr qui s’en joue,
1827
Faire une remontrance au vent qui les secoue.
1828
Une grosse charrette, au coin de ma maison,
1829
Se rouille ; et, devant moi, j’ai le vaste horizon,
1830
Dont la mer bleue emplit toutes les échancrures ;
1831
Des poules et des coqs, étalant leurs dorures,
1832
Causent sous ma fenêtre, et les greniers des toits
1833
Me jettent, par instants, des chansons en patois.
1834
Dans mon allée habite un cordier patriarche,
1835
Vieux qui fait bruyamment tourner sa roue, et marche
1836
À reculons, son chanvre autour des reins tordu.
1837
J’aime ces flots où court le grand vent éperdu ;
1838
Les champs à promener tout le jour me convient ;
1839
Les petits villageois, leur livre en main, m’envient,
1840
Chez le maître d’école où je me suis logé,
1841
Comme un grand écolier abusant d’un congé.
1842
Le ciel rit, l’air est pur ; tout le jour, chez mon hôte,
1843
C’est un doux bruit d’enfants épelant à voix haute ;
1844
L’eau coule, un verdier passe ; et moi, je dis : Merci !
1845
Merci, Dieu tout-puissant ! – Ainsi je vis ; ainsi,
1846
Paisible, heure par heure, à petit bruit, j’épanche
1847
Mes jours, tout en songeant à vous, ma beauté blanche !
1848
J’écoute les enfants jaser, et, par moment,
1849
Je vois en pleine mer, passer superbement,
1850
Au-dessus des pignons du tranquille village,
1851
Quelque navire ailé qui fait un long voyage,
1852
Et fuit, sur l’Océan, par tous les vents traqué,
1853
Qui, naguère, dormait au port, le long du quai,
1854
Et que n’ont retenu, loin des vagues jalouses,
1855
Ni les pleurs des parents, ni l’effroi des épouses,
1856
Ni le sombre reflet des écueils dans les eaux,
1857
Ni l’importunité des sinistres oiseaux.
1858
Près le Tréport, juin 18…
VII
1859
Nous allions au verger cueillir des bigarreaux.
1860
Avec ses beaux bras blancs en marbre de Paros,
1861
Elle montait dans l’arbre et courbait une branche ;
1862
Les feuilles frissonnaient au vent ; sa gorge blanche,
1863
Ô Virgile, ondoyait dans l’ombre et le soleil ;
1864
Ses petits doigts allaient chercher le fruit vermeil,
1865
Semblable au feu qu’on voit dans le buisson qui flambe.
1866
Je montais derrière elle ; elle montrait sa jambe,
1867
Et disait : « Taisez-vous ! » à mes regards ardents ;
1868
Et chantait. Par moments, entre ses belles dents,
1869
Pareille, aux chansons près, à Diane farouche,
1870
Penchée, elle m’offrait la cerise à sa bouche ;
1871
Et ma bouche riait, et venait s’y poser,
1872
Et laissait la cerise et prenait le baiser.
1873
Triel, juillet 18…
VIII
1874
Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux.
1875
Comme le soleil fait serein ou pluvieux
1876
L’azur dont il est l’âme et que sa clarté dore,
1877
Tu peux m’emplir de brume ou m’inonder d’aurore,
1878
Du haut de ta splendeur, si pure qu’en ses plis,
1879
Tu sembles une femme enfermée en un lis,
1880
Et qu’à d’autres moments, l’œil qu’éblouit ton âme
1881
Croit voir, en te voyant, un lis dans une femme.
1882
Si tu m’as souri, Dieu ! tout mon être bondit !
1883
Si, Madame, au milieu de tous, vous m’avez dit,
1884
À haute voix : « Bonjour, Monsieur », et bas : « Je t’aime ! »
1885
Si tu m’as caressé de ton regard suprême,
1886
Je vis ! je suis léger, je suis fier, je suis grand ;
1887
Ta prunelle m’éclaire en me transfigurant ;
1888
J’ai le reflet charmant des yeux dont tu m’accueilles ;
1889
Comme on sent dans un bois des ailes sous les feuilles,
1890
On sent de la gaîté sous chacun de mes mots ;
1891
Je cours, je vais, je ris ; plus d’ennuis, plus de maux ;
1892
Et je chante, et voilà sur mon front la jeunesse !
1893
Mais que ton cœur injuste, un jour, me méconnaisse ;
1894
Qu’il me faille porter en moi, jusqu’à demain,
1895
L’énigme de ta main retirée à ma main ;
1896
– Qu’ai-je fait ? qu’avait-elle ? Elle avait quelque chose.
1897
Pourquoi, dans la rumeur du salon où l’on cause,
1898
Personne n’entendant, me disait-elle vous ? –
1899
Si je ne sais quel froid dans ton regard si doux
1900
A passé comme passe au ciel une nuée,
1901
Je sens mon âme en moi toute diminuée ;
1902
Je m’en vais, courbé, las, sombre comme un aïeul ;
1903
Il semble que sur moi, secouant son linceul,
1904
Se soit soudain penché le noir vieillard Décembre ;
1905
Comme un loup dans son trou, je rentre dans ma chambre :
1906
Le chagrin – âge et deuil, hélas ! ont le même air, –
1907
Assombrit chaque trait de mon visage amer,
1908
Et m’y creuse une ride avec sa main pesante.
1909
Joyeux, j’ai vingt-cinq ans ; triste, j’en ai soixante.
1910
Paris, juin 18…
IX — En écoutant les oiseaux
1911
Oh ! quand donc aurez-vous fini, petits oiseaux,
1912
De jaser au milieu des branches et des eaux,
1913
Que nous nous expliquions et que je vous querelle ?
1914
Rouge-gorge, verdier, fauvette, tourterelle,
1915
Oiseaux, je vous entends, je vous connais. Sachez
1916
Que je ne suis pas dupe, ô doux ténors cachés,
1917
De votre mélodie et de votre langage.
1918
Celle que j’aime est loin et pense à moi : je gage,
1919
Ô rossignol dont l’hymne, exquis et gracieux,
1920
Donne un frémissement à l’astre dans les cieux,
1921
Que ce que tu dis là, c’est le chant de son âme.
1922
Vous guettez les soupirs de l’homme et de la femme,
1923
Oiseaux ; quand nous aimons et quand nous triomphons,
1924
Quand notre être, tout bas, s’exhale en chants profonds,
1925
Vous, attentifs, parmi les bois inaccessibles,
1926
Vous saisissez au vol ces strophes invisibles,
1927
Et vous les répétez tout haut, comme de vous ;
1928
Et vous mêlez, pour rendre encor l’hymne plus doux,
1929
À la chanson des cœurs, le battement des ailes ;
1930
Si bien qu’on vous admire, écouteurs infidèles,
1931
Et que le noir sapin murmure aux vieux tilleuls :
1932
« Sont-ils charmants d’avoir trouvé cela tout seuls ! »
1933
Et que l’eau, palpitant sous le chant qui l’effleure,
1934
Baise avec un sanglot le beau saule qui pleure ;
1935
Et que le dur tronc d’arbre a des airs attendris ;
1936
Et que l’épervier rêve, oubliant la perdrix ;
1937
Et que les loups s’en vont songer auprès des louves !
1938
« Divin ! » dit le hibou ; le moineau dit : « Tu trouves ? »
1939
Amour, lorsqu’en nos cœurs tu te réfugias,
1940
L’oiseau vint y puiser ; ce sont ces plagiats,
1941
Ces chants qu’un rossignol, belles, prend sur vos bouches
1942
Qui font que les grands bois courbent leurs fronts farouches
1943
Et que les lourds rochers, stupides et ravis,
1944
Se penchent, les laissant piller le chènevis,
1945
Et ne distinguent plus, dans leurs rêves étranges,
1946
La langue des oiseaux de la langue des anges.
1947
Caudebec, septembre 183.
X
1948
Mon bras pressait ta taille frêle
1949
Et souple comme le roseau ;
1950
Ton sein palpitait comme l’aile
1951
D’un jeune oiseau.
1952
Longtemps muets, nous contemplâmes
1953
Le ciel où s’éteignait le jour.
1954
Que se passait-il dans nos âmes ?
1955
Amour ! amour !
1956
Comme un ange qui se dévoile,
1957
Tu me regardais, dans ma nuit,
1958
Avec ton beau regard d’étoile,
1959
Qui m’éblouit.
1960
Forêt de Fontainebleau, juillet 18…
XI
1961
Les femmes sont sur la terre
1962
Pour tout idéaliser ;
1963
L’univers est un mystère
1964
Que commente leur baiser.
1965
C’est l’amour qui, pour ceinture,
1966
À l’onde et le firmament,
1967
Et dont toute la nature,
1968
N’est, au fond, que l’ornement.
1969
Tout ce qui brille offre à l’âme
1970
Son parfum ou sa couleur ;
1971
Si Dieu n’avait fait la femme,
1972
Il n’aurait pas fait la fleur.
1973
À quoi bon vos étincelles,
1974
Bleus saphirs, sans les yeux doux ?
1975
Les diamants, sans les belles,
1976
Ne sont plus que des cailloux ;
1977
Et, dans les charmilles vertes,
1978
Les roses dorment debout,
1979
Et sont des bouches ouvertes
1980
Pour ne rien dire du tout.
1981
Tout objet qui charme ou rêve
1982
Tient des femmes sa clarté ;
1983
La perle blanche, sans Ève,
1984
Sans toi, ma fière beauté,
1985
Ressemblant, tout enlaidie,
1986
À mon amour qui te fuit,
1987
N’est plus que la maladie
1988
D’une bête dans la nuit.
1989
Paris, avril 18…
XII — Églogue
1990
Nous errions ; elle et moi, dans les monts de Sicile.
1991
Elle est fière pour tous et pour moi seul docile.
1992
Les cieux et nos pensers rayonnaient à la fois.
1993
Oh ! comme aux lieux déserts les cœurs sont peu farouches !
1994
Que de fleurs aux buissons, que de baisers aux bouches,
1995
Quand on est dans l’ombre des bois !
1996
Pareils à deux oiseaux qui vont de cime en cime,
1997
Nous parvînmes enfin tout au bord d’un abîme.
1998
Elle osa s’approcher de ce sombre entonnoir ;
1999
Et, quoique mainte épine offensât ses mains blanches,
2000
Nous tâchâmes, penchés et nous tenant aux branches,
2001
D’en voir le fond lugubre et noir.
2002
En ce même moment, un titan centenaire,
2003
Qui venait d’y rouler sous vingt coups de tonnerre,
2004
Se tordait dans ce gouffre où le jour n’ose entrer ;
2005
Et d’horribles vautours au bec impitoyable,
2006
Attirés par le bruit de sa chute effroyable,
2007
Commençaient à le dévorer.
2008
Alors, elle me dit : « J’ai peur qu’on ne nous voie !
2009
Cherchons un autre afin d’y cacher notre joie !
2010
Vois ce pauvre géant ! nous aurions notre tour !
2011
Car les dieux envieux qui l’ont fait disparaître,
2012
Et qui furent jaloux de sa grandeur, peut-être
2013
Seraient jaloux de notre amour ! »
2014
Septembre 18…
XIII
2015
Viens ! – une flûte invisible
2016
Soupire dans les vergers. –
2017
La chanson la plus paisible.
2018
Est la chanson des bergers.
2019
Le vent ride, sous l’yeuse,
2020
Le sombre miroir des eaux. –
2021
La chanson la plus joyeuse
2022
Est la chanson des oiseaux.
2023
Que nul soin ne te tourmente.
2024
Aimons-nous ! aimons toujours ! –
2025
La chanson la plus charmante
2026
Est la chanson des amours.
2027
Les Metz, août 18…
XIV — Billet du matin
2028
Si les liens des cœurs ne sont pas des mensonges,
2029
Oh ! dites, vous devez avoir eu de doux songes,
2030
Je n’ai fait que rêver de vous toute la nuit.
2031
Et nous nous aimions tant ! vous me disiez : « Tout fuit,
2032
Tout s’éteint, tout s’en va ; ta seule image reste. »
2033
Nous devions être morts dans ce rêve céleste ;
2034
Il semblait que c’était déjà le paradis.
2035
Oh ! oui, nous étions morts, bien sûr ; je vous le dis.
2036
Nous avions tous les deux la forme de nos âmes.
2037
Tout ce que, l’un de l’autre, ici-bas nous aimâmes
2038
Composait notre corps de flamme et de rayons,
2039
Et, naturellement, nous nous reconnaissions.
2040
Il nous apparaissait des visages d’aurore
2041
Qui nous disaient : « C’est moi ! » la lumière sonore
2042
Chantait ; et nous étions des frissons et des voix.
2043
Vous me disiez : « Écoute ! » et je répondais : « Vois ! »
2044
Je disais : « Viens-nous-en dans les profondeurs sombres,
2045
Vivons ; c’est autrefois que nous étions des ombres. »
2046
Et, mêlant nos appels et nos cris : « Viens ! oh ! viens !
2047
Et moi, je me rappelle, et toi, tu te souviens. »
2048
Éblouis, nous chantions : – C’est nous-mêmes qui sommes
2049
Tout ce qui nous semblait, sur la terre des hommes,
2050
Bon, juste, grand, sublime, ineffable et charmant ;
2051
Nous sommes le regard et le rayonnement ;
2052
Le sourire de l’aube et l’odeur de la rose,
2053
C’est nous ; l’astre est le nid où notre aile se pose ;
2054
Nous avons l’infini pour sphère et pour milieu,
2055
L’éternité pour âge ; et, notre amour, c’est Dieu.
2056
Paris, juin 18…
XV — Paroles dans l’ombre
2057
Elle disait : C’est vrai, j’ai tort de vouloir mieux ;
2058
Les heures sont ainsi très doucement passées ;
2059
Vous êtes là ; mes yeux ne quittent pas vos yeux,
2060
Où je regarde aller et venir vos pensées.
2061
Vous voir est un bonheur ; je ne l’ai pas complet.
2062
Sans doute, c’est encor bien charmant de la sorte !
2063
Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît,
2064
À ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir la porte ;
2065
Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous ;
2066
Vous êtes mon lion, je suis votre colombe ;
2067
J’entends de vos papiers le bruit paisible et doux ;
2068
Je ramasse parfois votre plume qui tombe ;
2069
Sans doute, je vous ai ; sans doute, je vous voi.
2070
La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres,
2071
Je le sais ; mais, pourtant, je veux qu’on songe à moi.
2072
Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres,
2073
Sans relever la tête et sans me dire un mot,
2074
Une ombre reste au fond de mon cœur qui vous aime ;
2075
Et, pour que je vous voie entièrement, il faut
2076
Me regarder un peu, de temps en temps, vous-même.
2077
Paris, octobre 18…
XVI
2078
L’hirondelle au printemps cherche les vieilles tours,
2079
Débris où n’est plus l’homme, où la vie est toujours ;
2080
La fauvette en avril cherche, ô ma bien-aimée,
2081
La forêt sombre et fraîche et l’épaisse ramée,
2082
La mousse, et, dans les nœuds des branches, les doux toits
2083
Qu’en se superposant font les feuilles des bois.
2084
Ainsi fait l’oiseau. Nous, nous cherchons, dans la ville,
2085
Le coin désert, l’abri solitaire et tranquille,
2086
Le seuil qui n’a pas d’yeux obliques et méchants,
2087
La rue où les volets sont fermés ; dans les champs,
2088
Nous cherchons le sentier du pâtre et du poëte ;
2089
Dans les bois, la clairière inconnue et muette
2090
Où le silence éteint les bruits lointains et sourds.
2091
L’oiseau cache son nid, nous cachons nos amours.
2092
Fontainebleau, juin 18…
XVII — Sous les arbres
2093
Ils marchaient à côté l’un de l’autre ; des danses
2094
Troublaient le bois joyeux ; ils marchaient, s’arrêtaient,
2095
Parlaient, s’interrompaient, et, pendant les silences,
2096
Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient.
2097
Ils songeaient ; ces deux cœurs, que le mystère écoute,
2098
Sur la création au sourire innocent
2099
Penchés, et s’y versant dans l’ombre goutte à goutte,
2100
Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.
2101
Elle sait tous les noms des fleurs qu’en sa corbeille
2102
Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours ;
2103
Elle les lui nommait comme eût fait une abeille,
2104
Puis elle reprenait : « Parlons de nos amours.
2105
Je suis en haut, je suis en bas », lui disait-elle,
2106
« Et je veille sur vous, d’en bas comme d’en haut. »
2107
Il demandait comment chaque plante s’appelle,
2108
Se faisant expliquer le printemps mot à mot.
2109
Ô champs ! il savourait ces fleurs et cette femme.
2110
Ô bois ! ô prés ! nature où tout s’absorbe en un,
2111
Le parfum de la fleur est votre petite âme,
2112
Et l’âme de la femme est votre grand parfum !
2113
La nuit tombait ; au tronc d’un chêne, noir pilastre,
2114
Il s’adossait pensif ; elle disait : « Voyez
2115
Ma prière toujours dans vos cieux comme un astre,
2116
Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds. »
2117
Juin 18…
XVIII
2118
Je sais bien qu’il est d’usage
2119
D’aller en tous lieux criant
2120
Que l’homme est d’autant plus sage
2121
Qu’il rêve plus de néant ;
2122
D’applaudir la grandeur noire,
2123
Les héros, le fer qui luit,
2124
Et la guerre, cette gloire
2125
Qu’on fait avec de la nuit ;
2126
D’admirer les coups d’épée,
2127
Et la fortune, ce char
2128
Dont une roue est Pompée,
2129
Dont l’autre roue est César ;
2130
Et Pharsale et Trasimène,
2131
Et tout ce que les Nérons
2132
Font voler de cendre humaine
2133
Dans le souffle des clairons !
2134
Je sais que c’est la coutume
2135
D’adorer ces nains géants
2136
Qui, parce qu’ils sont écume,
2137
Se supposent océans ;
2138
Et de croire à la poussière,
2139
À la fanfare qui fuit,
2140
Aux pyramides de pierre,
2141
Aux avalanches de bruit.
2142
Moi, je préfère, ô fontaines !
2143
Moi, je préfère, ô ruisseaux !
2144
Au Dieu des grands capitaines,
2145
Le Dieu des petits oiseaux !
2146
Ô mon doux ange, en ces ombres
2147
Où, nous aimant, nous brillons,
2148
Au Dieu des ouragans sombres
2149
Qui poussent les bataillons,
2150
Au Dieu des vastes armées,
2151
Des canons au lourd essieu,
2152
Des flammes et des fumées,
2153
Je préfère le bon Dieu !
2154
Le bon Dieu, qui veut qu’on aime,
2155
Qui met au cœur de l’amant
2156
Le premier vers du poëme,
2157
Le dernier au firmament !
2158
Qui songe à l’aile qui pousse,
2159
Aux œufs blancs, au nid troublé,
2160
Si la caille a de la mousse,
2161
Et si la grive a du blé ;
2162
Et qui fait, pour les Orphées,
2163
Tenir, immense et subtil,
2164
Tout le doux monde des fées
2165
Dans le vert bourgeon d’avril !
2166
Si bien, que cela s’envole
2167
Et se disperse au printemps,
2168
Et qu’une vague auréole
2169
Sort de tous les nids chantants !
2170
Vois-tu, quoique notre gloire
2171
Brille en ce que nous créons,
2172
Et dans notre grande histoire
2173
Pleine de grands panthéons ;
2174
Quoique nous ayons des glaives,
2175
Des temples, Chéops, Babel,
2176
Des tours, des palais, des rêves,
2177
Et des tombeaux jusqu’au ciel ;
2178
Il resterait peu de choses
2179
À l’homme, qui vit un jour,
2180
Si Dieu nous ôtait les roses,
2181
Si Dieu nous ôtait l’amour !
2182
Chelles, septembre 18…
XIX — N’envions rien
2183
Ô femme, pensée aimante
2184
Et cœur souffrant,
2185
Vous trouvez la fleur charmante
2186
Et l’oiseau grand ;
2187
Vous enviez la pelouse
2188
Aux fleurs de miel ;
2189
Vous voulez que je jalouse
2190
L’oiseau du ciel.
2191
Vous dites, beauté superbe
2192
Au front terni,
2193
Regardant tour à tour l’herbe
2194
Et l’infini :
2195
« Leur existence est la bonne ;
2196
« Là, tout est beau ;
2197
« Là, sur la fleur qui rayonne,
2198
« Plane l’oiseau !
2199
« Près de vous, aile bénie,
2200
« Lis enchanté,
2201
« Qu’est-ce, hélas ! que le génie
2202
« Et la beauté ?
2203
« Fleur pure, alouette agile,
2204
« À vous le prix !
2205
« Toi, tu dépasses Virgile ;
2206
« Toi, Lycoris !
2207
« Quel vol profond dans l’air sombre !
2208
« Quels doux parfums ! – »
2209
Et des pleurs brillent sous l’ombre
2210
De vos cils bruns.
2211
Oui, contemplez l’hirondelle,
2212
Les liserons ;
2213
Mais ne vous plaignez pas, belle,
2214
Car nous mourrons !
2215
Car nous irons dans la sphère
2216
De l’éther pur ;
2217
La femme y sera lumière,
2218
Et l’homme azur ;
2219
Et les roses sont moins belles
2220
Que les houris ;
2221
Et les oiseaux ont moins d’ailes
2222
Que les esprits !
2223
Août 18…
XX — Il fait froid
2224
L’hiver blanchit le dur chemin.
2225
Tes jours aux méchants sont en proie.
2226
La bise mord ta douce main ;
2227
La haine souffle sur ta joie.
2228
La neige emplit le noir sillon.
2229
La lumière est diminuée… –
2230
Ferme ta porte à l’aquilon !
2231
Ferme ta vitre à la nuée !
2232
Et puis laisse ton cœur ouvert !
2233
Le cœur, c’est la sainte fenêtre.
2234
Le soleil de brume est couvert ;
2235
Mais Dieu va rayonner peut-être !
2236
Doute du bonheur, fruit mortel ;
2237
Doute de l’homme plein d’envie ;
2238
Doute du prêtre et de l’autel ;
2239
Mais crois à l’amour, ô ma vie !
2240
Crois à l’amour, toujours entier,
2241
Toujours brillant sous tous les voiles !
2242
À l’amour, tison du foyer !
2243
À l’amour, rayon des étoiles !
2244
Aime et ne désespère pas.
2245
Dans ton âme où parfois je passe,
2246
Où mes vers chuchotent tout bas,
2247
Laisse chaque chose à sa place.
2248
La fidélité sans ennui,
2249
La paix des vertus élevées,
2250
Et l’indulgence pour autrui,
2251
Éponge des fautes lavées.
2252
Dans ta pensée où tout est beau,
2253
Que rien ne tombe ou ne recule.
2254
Fais de ton amour ton flambeau.
2255
On s’éclaire de ce qui brûle.
2256
À ces démons d’inimitié,
2257
Oppose ta douceur sereine,
2258
Et reverse-leur en pitié
2259
Tout ce qu’ils t’ont vomi de haine.
2260
La haine, c’est l’hiver du cœur.
2261
Plains-les ! mais garde ton courage.
2262
Garde ton sourire vainqueur ;
2263
Bel arc-en-ciel, sors de l’orage !
2264
Garde ton amour éternel.
2265
L’hiver, l’astre éteint-il sa flamme ?
2266
Dieu ne retire rien du ciel ;
2267
Ne retire rien de ton âme !
2268
Décembre 18…
XXI
2269
Il lui disait : « Vois-tu, si tous deux nous pouvions,
2270
« L’âme pleine de foi, le cœur plein de rayons,
2271
« Ivres de douce extase et de mélancolie,
2272
« Rompre les mille nœuds dont la ville nous lie ;
2273
« Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou,
2274
« Nous fuirions ; nous irions quelque part, n’importe où,
2275
« Chercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses,
2276
« Un coin où aurions des arbres, des pelouses,
2277
« Une maison petite avec des fleurs, un peu
2278
« De solitude, un peu de silence, un ciel bleu,
2279
« La chanson d’un oiseau qui sur le toit se pose,
2280
« De l’ombre ; – et quel besoin avons-nous d’autre
2281
chose ? »
2282
Juillet 18…
XXII
2283
– Aimons toujours ! aimons encore !
2284
Quand l’amour s’en va, l’espoir fuit.
2285
L’amour, c’est le cri de l’aurore,
2286
L’amour, c’est l’hymne de la nuit.
2287
Ce que le flot dit aux rivages,
2288
Ce que le vent dit aux vieux monts,
2289
Ce que l’astre dit aux nuages,
2290
C’est le mot ineffable : Aimons !
2291
L’amour fait songer, vivre et croire.
2292
Il a, pour réchauffer le cœur,
2293
Un rayon de plus que la gloire,
2294
Et ce rayon, c’est le bonheur !
2295
Aime ! qu’on les loue ou les blâme,
2296
Toujours les grands cœurs aimeront :
2297
Joins cette jeunesse de l’âme
2298
À la jeunesse de ton front !
2299
Aime, afin de charmer tes heures !
2300
Afin qu’on voie en tes beaux yeux
2301
Des voluptés intérieures
2302
Le sourire mystérieux !
2303
Aimons-nous toujours davantage !
2304
Unissons-nous mieux chaque jour.
2305
Les arbres croissent en feuillage ;
2306
Que notre âme croisse en amour !
2307
Soyons le miroir et l’image !
2308
Soyons la fleur et le parfum !
2309
Les amants, qui, seuls sous l’ombrage,
2310
Se sentent deux et ne sont qu’un !
2311
Les poëtes cherchent les belles.
2312
La femme, ange aux chastes faveurs,
2313
Aime à rafraîchir sous ses ailes
2314
Ces grands fronts brûlants et rêveurs.
2315
Venez à nous, beautés touchantes !
2316
Viens à moi, toi, mon bien, ma loi !
2317
Ange ! viens à moi quand tu chantes,
2318
Et, quand tu pleures, viens à moi !
2319
Nous seuls comprenons vos extases ;
2320
Car notre esprit n’est point moqueur ;
2321
Car les poëtes sont les vases
2322
Où les femmes versent leur cœur.
2323
Moi qui ne cherche dans ce monde
2324
Que la seule réalité,
2325
Moi qui laisse fuir comme l’onde
2326
Tout ce qui n’est que vanité,
2327
Je préfère, aux biens dont s’enivre
2328
L’orgueil du soldat ou du roi,
2329
L’ombre que tu fais sur mon livre
2330
Quand ton front se penche sur moi.
2331
Toute ambition allumée
2332
Dans notre esprit, brasier subtil,
2333
Tombe en cendre ou vole en fumée,
2334
Et l’on se dit : « Qu’en reste-t-il ? »
2335
Tout plaisir, fleur à peine éclose
2336
Dans notre avril sombre et terni,
2337
S’effeuille et meurt, lis, myrte ou rose,
2338
Et l’on se dit : « C’est donc fini ! »
2339
L’amour seul reste. Ô noble femme,
2340
Si tu veux, dans ce vil séjour,
2341
Garder ta foi, garder ton âme,
2342
Garder ton Dieu, garde l’amour !
2343
Conserve en ton cœur, sans rien craindre,
2344
Dusses-tu pleurer et souffrir,
2345
La flamme qui ne peut s’éteindre
2346
Et la fleur qui ne peut mourir !
2347
Mai 18…
XXIII — Après l’hiver
2348
Tout revit, ma bien-aimée !
2349
Le ciel gris perd sa pâleur ;
2350
Quand la terre est embaumée,
2351
Le cœur de l’homme est meilleur.
2352
En haut, d’où l’amour ruisselle,
2353
En bas, où meurt la douleur,
2354
La même immense étincelle
2355
Allume l’astre et la fleur.
2356
L’hiver fuit, saison d’alarmes,
2357
Noir avril mystérieux
2358
Où l’âpre sève des larmes
2359
Coule, et du cœur monte aux yeux.
2360
Ô douce désuétude
2361
De souffrir et de pleurer !
2362
Veux-tu, dans la solitude,
2363
Nous mettre à nous adorer ?
2364
La branche au soleil se dore
2365
Et penche, pour l’abriter,
2366
Ses boutons qui vont éclore
2367
Sur l’oiseau qui va chanter.
2368
L’aurore où nous nous aimâmes
2369
Semble renaître à nos yeux ;
2370
Et mai sourit dans nos âmes
2371
Comme il sourit dans les cieux.
2372
On entend rire, on voit luire
2373
Tous les êtres tour à tour,
2374
La nuit, les astres bruire,
2375
Et les abeilles, le jour.
2376
Et partout nos regards lisent,
2377
Et, dans l’herbe et dans les nids,
2378
De petites voix nous disent :
2379
« Les aimants sont les bénis ! »
2380
L’air enivre ; tu reposes
2381
À mon cou tes bras vainqueurs. –
2382
Sur les rosiers que de roses !
2383
Que de soupirs dans nos cœurs !
2384
Comme l’aube, tu me charmes ;
2385
Ta bouche et tes yeux chéris
2386
Ont, quand tu pleures, ses larmes,
2387
Et ses perles quand tu ris.
2388
La nature, sœur jumelle
2389
Ève et d’Adam et du jour,
2390
Nous aime, nous berce et mêle
2391
Son mystère à notre amour.
2392
Il suffit que tu paraisses
2393
Pour que le ciel, t’adorant,
2394
Te contemple ; et, nos caresses,
2395
Toute l’ombre nous les rend !
2396
Clartés et parfums nous-mêmes,
2397
Nous baignons nos cœurs heureux
2398
Dans les effluves suprêmes
2399
Des éléments amoureux.
2400
Et, sans qu’un souci t’oppresse,
2401
Sans que ce soit mon tourment,
2402
J’ai l’étoile pour maîtresse ;
2403
Le soleil est ton amant ;
2404
Et nous donnons notre fièvre
2405
Aux fleurs où nous appuyons
2406
Nos bouches, et notre lèvre
2407
Sent le baiser des rayons.
2408
Juin 18…
XXIV
2409
Que le sort, quel qu’il soit, vous trouve toujours grande !
2410
Que demain soit doux comme hier !
2411
Qu’en vous, ô ma beauté, jamais ne se répande
2412
Le découragement amer,
2413
Ni le fiel, ni l’ennui des cœurs qui se dénouent,
2414
Ni cette cendre, hélas ! que sur un front pâli,
2415
Dans l’ombre, à petit bruit secouent
2416
Les froides ailes de l’oubli !
2417
Laissez, laissez brûler pour vous, ô vous que j’aime !
2418
Mes chants dans mon âme allumés !
2419
Vivez pour la nature, et le ciel, et moi-même !
2420
Après avoir souffert, aimez !
2421
Laissez entrer en vous, après nos deuils funèbres,
2422
L’aube, fille des nuits, l’amour, fils des douleurs,
2423
Tout ce qui luit dans les ténèbres,
2424
Tout ce qui sourit dans les pleurs !
2425
Octobre 18…
XXV
2426
Je respire où tu palpites,
2427
Tu sais ; à quoi bon, hélas !
2428
Rester là si tu me quittes,
2429
Et vivre si tu t’en vas ?
2430
À quoi bon vivre, étant l’ombre
2431
De cet ange qui s’enfuit ?
2432
À quoi bon, sous le ciel sombre,
2433
N’être plus que de la nuit ?
2434
Je suis la fleur des murailles,
2435
Dont avril est le seul bien.
2436
Il suffit que tu t’en ailles
2437
Pour qu’il ne reste plus rien.
2438
Tu m’entoures d’auréoles ;
2439
Te voir est mon seul souci.
2440
Il suffit que tu t’envoles
2441
Pour que je m’envole aussi.
2442
Si tu pars, mon front se penche ;
2443
Mon âme au ciel, son berceau,
2444
Fuira, car dans ta main blanche
2445
Tu tiens ce sauvage oiseau.
2446
Que veux-tu que je devienne,
2447
Si je n’entends plus ton pas ?
2448
Est-ce ta vie ou la mienne
2449
Qui s’en va ? Je ne sais pas.
2450
Quand mon courage succombe,
2451
J’en reprends dans ton cœur pur ;
2452
Je suis comme la colombe
2453
Qui vient boire au lac d’azur.
2454
L’amour fait comprendre à l’âme
2455
L’univers, sombre et béni ;
2456
Et cette petite flamme
2457
Seule éclaire l’infini.
2458
Sans toi, toute la nature
2459
N’est plus qu’un cachot fermé,
2460
Où je vais à l’aventure,
2461
Pâle et n’étant plus aimé.
2462
Sans toi, tout s’effeuille et tombe ;
2463
L’ombre emplit mon noir sourcil ;
2464
Une fête est une tombe,
2465
La patrie est un exil.
2466
Je t’implore et te réclame ;
2467
Ne fuis pas loin de mes maux,
2468
Ô fauvette de mon âme
2469
Qui chantes dans mes rameaux !
2470
De quoi puis-je avoir envie,
2471
De quoi puis-je avoir effroi,
2472
Que ferai-je de la vie,
2473
Si tu n’es plus près de moi ?
2474
Tu portes dans la lumière,
2475
Tu portes dans les buissons,
2476
Sur une aile ma prière,
2477
Et sur l’autre mes chansons.
2478
Que dirai-je aux champs que voile
2479
L’inconsolable douleur ?
2480
Que ferai-je de l’étoile ?
2481
Que ferai-je de la fleur ?
2482
Que dirai-je au bois morose
2483
Qu’illuminait ta douceur ?
2484
Que répondrai-je à la rose
2485
Disant : « Où donc est ma sœur ? »
2486
J’en mourrai ; fuis, si tu l’oses.
2487
À quoi bon, jours révolus !
2488
Regarder toutes ces choses
2489
Qu’elle ne regarde plus ?
2490
Que ferai-je de la lyre,
2491
De la vertu, du destin ?
2492
Hélas ! et, sans ton sourire,
2493
Que ferai-je du matin ?
2494
Que ferai-je, seul, farouche,
2495
Sans toi, du jour et des cieux,
2496
De mes baisers sans ta bouche,
2497
Et de mes pleurs sans tes yeux !
2498
Août 18…
XXVI — Crépuscule
2499
L’étang mystérieux, suaire aux blanches moires,
2500
Frissonne ; au fond du bois, la clairière apparaît ;
2501
Les arbres sont profonds et les branches sont noires ;
2502
Avez-vous vu Vénus à travers la forêt ?
2503
Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ?
2504
Vous qui passez dans l’ombre, êtes-vous des amants ?
2505
Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines ;
2506
L’herbe s’éveille et parle aux sépulcres dormants.
2507
Que dit-il, le brin d’herbe ? et que répond la tombe ?
2508
Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs.
2509
Lèvre, cherche la bouche ! aimez-vous ! la nuit tombe ;
2510
Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.
2511
Dieu veut qu’on ait aimé. Vivez ! faites envie,
2512
Ô couples qui passez sous le vert coudrier.
2513
Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,
2514
On emporta d’amour, on l’emploie à prier.
2515
Les mortes d’aujourd’hui furent jadis les belles.
2516
Le ver luisant dans l’ombre erre avec son flambeau.
2517
Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,
2518
Le brin d’herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.
2519
La forme d’un toit noir dessine une chaumière ;
2520
On entend dans les prés le pas lourd du faucheur ;
2521
L’étoile aux cieux, ainsi qu’une fleur de lumière,
2522
Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.
2523
Aimez-vous ! c’est le mois où les fraises sont mûres.
2524
L’ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,
2525
Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,
2526
Les prières des morts aux baisers des vivants.
2527
Chelles, août 18…
XXVII — La nichée sous le portail
2528
Oui, va prier à l’église,
2529
Va ; mais regarde en passant,
2530
Sous la vieille voûte grise,
2531
Ce petit nid innocent.
2532
Aux grands temples où l’on prie,
2533
Le martinet, frais et pur,
2534
Suspend la maçonnerie
2535
Qui contient le plus d’azur.
2536
La couvée est dans la mousse
2537
Du portail qui s’attendrit ;
2538
Elle sent la chaleur douce
2539
Des ailes de Jésus-Christ.
2540
L’église, où l’ombre flamboie,
2541
Vibre, émue à ce doux bruit ;
2542
Les oiseaux sont pleins de joie,
2543
La pierre est pleine de nuit.
2544
Les saints, graves personnages
2545
Sous les porches palpitants,
2546
Aiment ces doux voisinages
2547
Du baiser et du printemps.
2548
Les vierges et les prophètes
2549
Se penchent dans l’âpre tour,
2550
Sur ces ruches d’oiseaux faites
2551
Pour le divin miel amour.
2552
L’oiseau se perche sur l’ange ;
2553
L’apôtre rit sous l’arceau.
2554
« Bonjour, saint ! » dit la mésange.
2555
Le saint dit : « Bonjour, oiseau ! »
2556
Les cathédrales sont belles
2557
Et hautes sous le ciel bleu ;
2558
Mais le nid des hirondelles
2559
Est l’édifice de Dieu.
2560
Lagny, juin 18…
XXVIII — Un soir que je regardais le ciel
2561
Elle me dit, un soir, en souriant :
2562
– Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse
2563
Le jour qui fuit, ou l’ombre qui s’abaisse,
2564
Ou l’astre d’or qui monte à l’orient ?
2565
Que font vos yeux là-haut ? je les réclame.
2566
Quittez le ciel ; regardez dans mon âme !
2567
Dans ce ciel vaste, ombre où vous vous plaisez,
2568
Où vos regards démesurés vont lire,
2569
Qu’apprendrez-vous qui vaille mon sourire ?
2570
Qu’apprendras-tu qui vaille nos baisers ?
2571
Oh ! de mon cœur lève les chastes voiles.
2572
Si tu savais comme il est plein d’étoiles !
2573
Que de soleils ! vois-tu, quand nous aimons,
2574
Tout est en nous un radieux spectacle.
2575
Le dévouement, rayonnant sur l’obstacle,
2576
Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.
2577
Le vaste azur n’est rien, je te l’atteste ;
2578
Le ciel que j’ai dans l’âme est plus céleste !
2579
C’est beau de voir un astre s’allumer.
2580
Le monde est plein de merveilleuses choses.
2581
Douce est l’aurore, et douces sont les roses.
2582
Rien n’est si doux que le charme d’aimer !
2583
La clarté vraie et la meilleure flamme,
2584
C’est le rayon qui va de l’âme à l’âme !
2585
L’amour vaut mieux, au fond des antres frais,
2586
Que ces soleils qu’on ignore et qu’on nomme.
2587
Dieu mit, sachant ce qui convient à l’homme,
2588
Le ciel bien loin et la femme tout près.
2589
Il dit à ceux qui scrutent l’azur sombre :
2590
« Vivez ! aimez ! le reste, c’est mon ombre ! »
2591
Aimons ! c’est tout. Et Dieu le veut ainsi.
2592
Laisse ton ciel que de froids rayons dorent !
2593
Tu trouveras, dans deux yeux qui t’adorent,
2594
Plus de beauté, plus de lumière aussi !
2595
Aimer, c’est voir, sentir, rêver, comprendre.
2596
L’esprit plus grand s’ajoute au cœur plus tendre.
2597
Viens, bien-aimé ! n’entends-tu pas toujours
2598
Dans nos transports une harmonie étrange ?
2599
Autour de nous la nature se change
2600
En une lyre et chante nos amours !
2601
Viens ! aimons-nous ! errons sur la pelouse.
2602
Ne songe plus au ciel ! j’en suis jalouse ! –
2603
Ma bien-aimée ainsi tout bas parlait,
2604
Avec son front posé sur sa main blanche,
2605
Et l’œil rêveur d’un ange qui se penche,
2606
Et sa voix grave, et cet air qui me plaît ;
2607
Belle et tranquille, et de me voir charmée,
2608
Ainsi tout bas parlait ma bien-aimée.
2609
Nos cœurs battaient ; l’extase m’étouffait ;
2610
Les fleurs du soir entr’ouvraient leurs corolles…
2611
Qu’avez-vous fait, arbres, de nos paroles ?
2612
De nos soupirs, rochers, qu’avez-vous fait ?
2613
C’est un destin bien triste que le nôtre,
2614
Puisqu’un tel jour s’envole comme un autre !
2615
Ô souvenir ! trésor dans l’ombre accru !
2616
Sombre horizon des anciennes pensées !
2617
Chère lueur des choses éclipsées !
2618
Rayonnement du passé disparu !
2619
Comme du seuil et du dehors d’un temple,
2620
L’œil de l’esprit en rêvant vous contemple !
2621
Quand les beaux jours font place aux jours amers,
2622
De tout bonheur il faut quitter l’idée ;
2623
Quand l’espérance est tout à fait vidée,
2624
Laissons tomber la coupe au fond des mers.
2625
L’oubli ! l’oubli ! c’est l’onde où tout se noie ;
2626
C’est la mer sombre où l’on jette sa joie.
2627
Montf., septembre 18… – Brux…, janvier 18…
LIVRE TROISIÈME — LES LUTTES ET LES RÊVES
I
2628
Écrit sur un exemplaire de la Divina
2629
Commedia
2630
Un soir, dans le chemin je vis passer un homme
2631
Vêtu d’un grand manteau comme un consul de Rome,
2632
Et qui me semblait noir sur la clarté des cieux.
2633
Ce passant s’arrêta, fixant sur moi ses yeux
2634
Brillants, et si profonds, qu’ils en étaient sauvages,
2635
Et me dit : « J’ai d’abord été, dans les vieux âges,
2636
« Une haute montagne emplissant l’horizon ;
2637
« Puis, âme encore aveugle et brisant ma prison,
2638
« Je montai d’un degré dans l’échelle des êtres,
2639
« Je fus un chêne, et j’eus des autels et des prêtres,
2640
« Et je jetai des bruits étranges dans les airs ;
2641
« Puis je fus un lion rêvant dans les déserts,
2642
« Parlant à la nuit sombre avec sa voix grondante ;
2643
« Maintenant, je suis homme, et je m’appelle Dante. »
2644
Juillet 1843.
II — Melancholia
2645
Écoutez. Une femme au profil décharné,
2646
Maigre, blême, portant un enfant étonné,
2647
Est là qui se lamente au milieu de la rue.
2648
La foule, pour l’entendre, autour d’elle se rue.
2649
Elle accuse quelqu’un, une autre femme, ou bien
2650
Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n’a rien ;
2651
Pas d’argent ; pas de pain ; à peine un lit de paille.
2652
L’homme est au cabaret pendant qu’elle travaille.
2653
Elle pleure, et s’en va. Quand ce spectre a passé,
2654
Ô penseurs, au milieu de ce groupe amassé,
2655
Qui vient de voir le fond d’un cœur qui se déchire,
2656
Qu’entendez-vous toujours ? Un long éclat de rire.
2657
Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour,
2658
Avoir droit au bonheur, à la joie, à l’amour.
2659
Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille !
2660
Seule ! – n’importe ! elle a du courage, une aiguille,
2661
Elle travaille, et peut gagner dans son réduit,
2662
En travaillant le jour, en travaillant la nuit,
2663
Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile.
2664
Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile,
2665
Et chante au bord du toit tant que dure l’été.
2666
Mais l’hiver vient. Il fait bien froid, en vérité,
2667
Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe ;
2668
Les jours sont courts, il faut allumer une lampe ;
2669
L’huile est chère, le bois est cher, le pain est cher.
2670
Ô jeunesse ! printemps ! aube ! en proie à l’hiver !
2671
La faim passe bientôt sa griffe sous la porte,
2672
Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporte
2673
Les meubles, prend enfin quelque humble bague d’or ;
2674
Tout est vendu ! L’enfant travaille et lutte encor ;
2675
Elle est honnête ; mais elle a, quand elle veille,
2676
La misère, démon, qui lui parle à l’oreille.
2677
L’ouvrage manque, hélas ! cela se voit souvent.
2678
Que devenir ! Un jour, ô jour sombre ! elle vend
2679
La pauvre croix d’honneur de son vieux père, et pleure ;
2680
Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu’elle meure !
2681
À dix-sept ans ! grand Dieu ! mais que faire ?… – Voilà
2682
Ce qui fait qu’un matin la douce fille alla
2683
Droit au gouffre, et qu’enfin, à présent, ce qui monte
2684
À son front, ce n’est plus la pudeur, c’est la honte.
2685
Hélas ! et maintenant, deuil et pleurs éternels !
2686
C’est fini. Les enfants, ces innocents cruels,
2687
La suivent dans la rue avec des cris de joie.
2688
Malheureuse ! elle traîne une robe de soie,
2689
Elle chante, elle rit… ah ! pauvre âme aux abois !
2690
Et le peuple sévère, avec sa grande voix,
2691
Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme,
2692
Lui dit quand elle vient : « C’est toi ? Va-t’en, infâme ! »
2693
Un homme s’est fait riche en vendant à faux poids ;
2694
La loi le fait juré. L’hiver, dans les temps froids ;
2695
Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille.
2696
Regardez cette salle où le peuple fourmille ;
2697
Ce riche y vient juger ce pauvre. Écoutez bien.
2698
C’est juste, puisque l’un a tout et l’autre rien.
2699
Ce juge, – ce marchand, – fâché de perdre une heure,
2700
Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure,
2701
L’envoie au bagne, et part pour sa maison des champs.
2702
Tous s’en vont en disant : « C’est bien ! » bons et méchants ;
2703
Et rien ne reste là qu’un Christ pensif et pâle,
2704
Levant les bras au ciel dans le fond de la salle.
2705
Un homme de génie apparaît. Il est doux,
2706
Il est fort, il est grand ; il est utile à tous ;
2707
Comme l’aube au-dessus de l’océan qui roule,
2708
Il dore d’un rayon tous les fronts de la foule ;
2709
Il luit ; le jour qu’il jette est un jour éclatant ;
2710
Il apporte une idée au siècle qui l’attend ;
2711
Il fait son œuvre ; il veut des choses nécessaires,
2712
Agrandir les esprits, amoindrir les misères ;
2713
Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins,
2714
Si l’on pense un peu plus, si l’on souffre un peu moins !
2715
Il vient. – Certe, on le va couronner ! – On le hue !
2716
Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue,
2717
Ceux qui n’ignorent rien, ceux qui doutent de tout,
2718
Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l’égout,
2719
Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre.
2720
Si c’est un orateur ou si c’est un ministre,
2721
On le siffle. Si c’est un poëte, il entend
2722
Ce chœur : « Absurde ! faux ! monstrueux ! révoltant ! »
2723
Lui, cependant, tandis qu’on bave sur sa palme,
2724
Debout, les bras croisés, le front levé, l’œil calme,
2725
Il contemple, serein, l’idéal et le beau ;
2726
Il rêve ; et, par moments, il secoue un flambeau
2727
Qui, sous ses pieds, dans l’ombre, éblouissant la haine,
2728
Éclaire tout à coup le fond de l’âme humaine ;
2729
Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours ;
2730
Orateur, il entasse efforts, travaux, discours ;
2731
Il marche, il lutte ! Hélas ! l’injure ardente et triste,
2732
À chaque pas qu’il fait, se transforme et persiste.
2733
Nul abri. Ce serait un ennemi public,
2734
Un monstre fabuleux, dragon ou basilic,
2735
Qu’il serait moins traqué de toutes les manières,
2736
Moins entouré de gens armés de grosses pierres,
2737
Moins haï ! – Pour eux tous et pour ceux qui viendront,
2738
Il va semant la gloire, il recueille l’affront.
2739
Le progrès est son but, le bien est sa boussole ;
2740
Pilote, sur l’avant du navire il s’isole ;
2741
Tout marin, pour dompter les vents et les courants,
2742
Met tour à tour le cap sur des points différents,
2743
Et, pour mieux arriver, dévie en apparence ;
2744
Il fait de même ; aussi blâme et cris ; l’ignorance
2745
Sait tout, dénonce tout ; il allait vers le nord,
2746
Il avait tort ; il va vers le sud, il a tort ;
2747
Si le temps devient noir, que de rage et de joie !
2748
Cependant, sous le faix sa tête à la fin ploie,
2749
L’âge vient, il couvait un mal profond et lent,
2750
Il meurt. L’envie alors, ce démon vigilant,
2751
Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière,
2752
Prend soin de le clouer de ses mains dans la bière,
2753
Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit
2754
S’il est vraiment bien mort, s’il ne fait pas de bruit,
2755
S’il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme,
2756
Et, s’essuyant les yeux, dit : « C’était un grand homme ! »
2757
Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
2758
Ces doux êtres pensifs, que la fièvre maigrit ?
2759
Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
2760
Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules ;
2761
Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
2762
Dans la même prison le même mouvement.
2763
Accroupis sous les dents d’une machine sombre,
2764
Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
2765
Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
2766
Ils travaillent. Tout est d’airain, tout est de fer.
2767
Jamais on ne s’arrête et jamais on ne joue.
2768
Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
2769
Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
2770
Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
2771
Ils semblent dire à Dieu : « Petits comme nous sommes,
2772
Notre père, voyez ce que nous font les hommes ! »
2773
Ô servitude infâme imposée à l’enfant !
2774
Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
2775
Défait ce qu’a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,
2776
La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,
2777
Et qui ferait – c’est là son fruit le plus certain –
2778
D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
2779
Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre,
2780
Qui produit la richesse en créant la misère,
2781
Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil !
2782
Progrès dont on demande : « Où va-t-il ? que veut-il ? »
2783
Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
2784
Une âme à la machine et la retire à l’homme !
2785
Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
2786
Maudit comme le vice où l’on s’abâtardit,
2787
Maudit comme l’opprobre et comme le blasphème !
2788
Ô Dieu ! qu’il soit maudit au nom du travail même,
2789
Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux,
2790
Qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heureux !
2791
Le pesant chariot porte une énorme pierre ;
2792
Le limonier, suant du mors à la croupière,
2793
Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissant
2794
Monte, et le cheval triste a le poitrail en sang.
2795
Il tire, traîne, geint, tire encore et s’arrête ;
2796
Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tête ;
2797
C’est lundi ; l’homme hier buvait aux Porcherons
2798
Un vin plein de fureur, de cris et de jurons ;
2799
Oh ! quelle est donc la loi formidable qui livre
2800
L’être à l’être, et la bête effarée à l’homme ivre !
2801
L’animal éperdu ne peut plus faire un pas ;
2802
Il sent l’ombre sur lui peser ; il ne sait pas,
2803
Sous le bloc qui l’écrase et le fouet qui l’assomme,
2804
Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l’homme.
2805
Et le roulier n’est plus qu’un orage de coups
2806
Tombant sur ce forçat qui traîne les licous,
2807
Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche.
2808
Si la corde se casse, il frappe avec le manche,
2809
Et, si le fouet se casse, il frappe avec le pied ;
2810
Et le cheval, tremblant, hagard, estropié,
2811
Baisse son cou lugubre et sa tête égarée ;
2812
On entend, sous les coups de la botte ferrée,
2813
Sonner le ventre nu du pauvre être muet !
2814
Il râle ; tout à l’heure encore il remuait ;
2815
Mais il ne bouge plus, et sa force est finie ;
2816
Et les coups furieux pleuvent ; son agonie
2817
Tente un dernier effort ; son pied fait un écart,
2818
Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard ;
2819
Et, dans l’ombre, pendant que son bourreau redouble,
2820
Il regarde Quelqu’un de sa prunelle trouble ;
2821
Et l’on voit lentement s’éteindre, humble et terni,
2822
Son œil plein des stupeurs sombres de l’infini,
2823
Où luit vaguement l’âme effrayante des choses.
2824
Hélas !
2825
Cet avocat plaide toutes les causes ;
2826
Il rit des généreux qui désirent savoir
2827
Si blanc n’a pas raison, avant de dire noir ;
2828
Calme, en sa conscience il met ce qu’il rencontre,
2829
Ou le sac d’argent Pour, ou le sac d’argent Contre ;
2830
Le sac pèse pour lui ce que la cause vaut.
2831
Embusqué, plume au poing, dans un journal dévot,
2832
Comme un bandit tuerait, cet écrivain diffame.
2833
La foule hait cet homme et proscrit cette femme ;
2834
Ils sont maudits. Quel est leur crime ? Ils ont aimé.
2835
L’opinion rampante accable l’opprimé,
2836
Et, chatte aux pieds des forts, pour le faible est tigresse.
2837
De l’inventeur mourant le parasite engraisse.
2838
Le monde parle, assure, affirme, jure, ment,
2839
Triche, et rit d’escroquer la dupe Dévouement.
2840
Le puissant resplendit et du destin se joue ;
2841
Derrière lui, tandis qu’il marche et fait la roue,
2842
Sa fiente épanouie engendre son flatteur.
2843
Les nains sont dédaigneux de toute leur hauteur.
2844
Ô hideux coins de rue où le chiffonnier morne
2845
Va, tenant à la main sa lanterne de corne,
2846
Vos tas d’ordures sont moins noirs que les vivants !
2847
Qui, des vents ou des cœurs, est le plus sûr ? Les vents.
2848
Cet homme ne croit rien et fait semblant de croire ;
2849
Il a l’œil clair, le front gracieux, l’âme noire ;
2850
Il se courbe ; il sera votre maître demain.
2851
Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin ;
2852
Ton feutre humble et troué s’ouvre à l’air qui le mouille ;
2853
Sous la pluie et le temps ton crâne nu se rouille ;
2854
Le chaud est ton tyran, le froid est ton bourreau ;
2855
Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau ;
2856
Ta cahute, au niveau du fossé de la route,
2857
Offre son toit de mousse à la chèvre qui broute ;
2858
Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noir
2859
Pour manger le matin et pour jeûner le soir ;
2860
Et, fantôme suspect devant qui l’on recule,
2861
Regardé de travers quand vient le crépuscule,
2862
Pauvre au point d’alarmer les allants et venants,
2863
Frère sombre et pensif des arbres frissonnants,
2864
Tu laisses choir tes ans ainsi qu’eux leur feuillage ;
2865
Autrefois, homme alors dans la force de l’âge,
2866
Quand tu vis que l’Europe implacable venait,
2867
Et menaçait Paris et notre aube qui naît,
2868
Et, mer d’hommes, roulait vers la France effarée,
2869
Et le Russe et le Hun sur la terre sacrée
2870
Se ruer, et le nord revomir Attila,
2871
Tu te levas, tu pris ta fourche ; en ces temps-là,
2872
Tu fus, devant les rois qui tenaient la campagne,
2873
Un des grands paysans de la grande Champagne.
2874
C’est bien. Mais, vois, là-bas, le long du vert sillon,
2875
Une calèche arrive, et, comme un tourbillon,
2876
Dans la poudre du soir qu’à ton front tu secoues,
2877
Mêle l’éclair du fouet au tonnerre des roues.
2878
Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas ! Ce passant
2879
Fit sa fortune à l’heure où tu versais ton sang ;
2880
Il jouait à la baisse, et montait à mesure
2881
Que notre chute était plus profonde et plus sûre ;
2882
Il fallait un vautour à nos morts ; il le fut ;
2883
Il fit, travailleur âpre et toujours à l’affût,
2884
Suer à nos malheurs des châteaux et des rentes ;
2885
Moscou remplit ses prés de meules odorantes ;
2886
Pour lui, Leipsick payait des chiens et des valets,
2887
Et la Bérésina charriait un palais ;
2888
Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles,
2889
Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles,
2890
Des jardins où l’on voit le cygne errer sur l’eau,
2891
Un million joyeux sortit de Waterloo ;
2892
Si bien que du désastre il a fait sa victoire,
2893
Et que, pour la manger, et la tordre, et la boire,
2894
Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher,
2895
A coupé sur la France une livre de chair.
2896
Or, de vous deux, c’est toi qu’on hait, lui qu’on vénère ;
2897
Vieillard, tu n’es qu’un gueux, et ce millionnaire,
2898
C’est l’honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas !
2899
Les carrefours sont pleins de chocs et de combats.
2900
Les multitudes vont et viennent dans les rues.
2901
Foules ! sillons creusés par ces mornes charrues :
2902
Nuit, douleur, deuil ! champ triste où souvent a germé
2903
Un épi qui fait peur à ceux qui l’ont semé !
2904
Vie et mort ! onde où l’hydre à l’infini s’enlace !
2905
Peuple océan jetant l’écume populace !
2906
Là sont tous les chaos et toutes les grandeurs ;
2907
Là, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses laideurs,
2908
Ses larves, désespoirs, haines, désirs, souffrances,
2909
Qu’on distingue à travers de vagues transparences,
2910
Ses rudes appétits, redoutables aimants,
2911
Ses prostitutions, ses avilissements,
2912
Et la fatalité de ses mœurs imperdables,
2913
La misère épaissit ses couches formidables.
2914
Les malheureux sont là, dans le malheur reclus.
2915
L’indigence, flux noir, l’ignorance, reflux,
2916
Montent, marée affreuse, et, parmi les décombres,
2917
Roulent l’obscur filet des pénalités sombres.
2918
Le besoin fuit le mal qui le tente et le suit,
2919
Et l’homme cherche l’homme à tâtons ; il fait nuit ;
2920
Les petits enfants nus tendent leurs mains funèbres ;
2921
Le crime, antre béant, s’ouvre dans ces ténèbres ;
2922
Le vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons,
2923
Les âmes en lambeaux dans les corps en haillons ;
2924
Pas de cœur où ne croisse une aveugle chimère.
2925
Qui grince des dents ? L’homme. Et qui pleure ? La mère.
2926
Qui sanglote ? La vierge aux yeux hagards et doux.
2927
Qui dit : « J’ai froid ? » L’aïeule. Et qui dit : « J’ai faim ? »
2928
Tous !
2929
Et le fond est horreur, et la surface est joie.
2930
Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie,
2931
Et sur le pâle amas des cris et des douleurs,
2932
Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs !
2933
Ceux-là sont les heureux. Ils n’ont qu’une pensée :
2934
À quel néant jeter la journée insensée ?
2935
Chiens, voitures, chevaux ! cendre au reflet vermeil !
2936
Poussière dont les grains semblent d’or au soleil !
2937
Leur vie est aux plaisirs sans fin, sans but, sans trêve,
2938
Et se passe à tâcher d’oublier dans un rêve
2939
L’enfer au-dessous d’eux et le ciel au-dessus.
2940
Quand on voile Lazare, on efface Jésus.
2941
Ils ne regardent pas dans les ombres moroses.
2942
Ils n’admettent que l’air tout parfumé de roses,
2943
La volupté, l’orgueil, l’ivresse, et le laquais,
2944
Ce spectre galonné du pauvre, à leurs banquets.
2945
Les fleurs couvrent les seins et débordent des vases.
2946
Le bal, tout frissonnant de souffles et d’extases,
2947
Rayonne, étourdissant ce qui s’évanouit ;
2948
Eden étrange fait de lumière et de nuit.
2949
Les lustres aux plafonds laissent pendre leurs flammes,
2950
Et semblent la racine ardente et pleine d’âmes
2951
De quelque arbre céleste épanoui plus haut.
2952
Noir paradis dansant sur l’immense cachot !
2953
Ils savourent, ravis, l’éblouissement sombre
2954
Des beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre,
2955
Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs.
2956
Les valses, visions, passent dans les miroirs.
2957
Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales,
2958
Les galops effrénés courent ; par intervalles,
2959
Le bal reprend haleine ; on s’interrompt, on fuit,
2960
On erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit ;
2961
Puis, folle, et rappelant les ombres éloignées,
2962
La musique, jetant les notes à poignées,
2963
Revient, et les regards s’allument, et l’archet,
2964
Bondissant, ressaisit la foule qui marchait.
2965
Ô délire ! et, d’encens et de bruit enivrées,
2966
L’heure emporte en riant les rapides soirées.
2967
Et les nuits et les jours, feuilles mortes des cieux.
2968
D’autres, toute la nuit, roulent les dés joyeux,
2969
Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu’ils caressent,
2970
Où des spectres riants ou sanglants apparaissent,
2971
Leur soif de l’or, penchée autour d’un tapis vert,
2972
Jusqu’à ce qu’au volet le jour bâille entr’ouvert,
2973
Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l’hombre ;
2974
Et, pendant qu’on gémit et qu’on frémit dans l’ombre,
2975
Pendant que les greniers grelottent sous les toits,
2976
Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix,
2977
Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu’ils charrient,
2978
Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient,
2979
Chantent ; et, par moments, on voit, au-dessus d’eux,
2980
Deux poteaux soutenant un triangle hideux,
2981
Qui sortent lentement du noir pavé des villes… –
2982
Ô forêts ! bois profonds ! solitudes ! asiles !
2983
Paris, juillet 1838.
III — Saturne
2984
I
2985
Il est des jours de brume et de lumière vague,
2986
Où l’homme, que la vie à chaque instant confond,
2987
Étudiant la plante, ou l’étoile, ou la vague,
2988
S’accoude au bord croulant du problème sans fond ;
2989
Où le songeur, pareil aux antiques augures,
2990
Cherchant Dieu, que jadis plus d’un voyant surprit,
2991
Médite en regardant fixement les figures
2992
Qu’on a dans l’ombre de l’esprit ;
2993
Où, comme en s’éveillant on voit, en reflets sombres,
2994
Des spectres du dehors errer sur le plafond,
2995
Il sonde le destin, et contemple les ombres
2996
Que nos rêves jetés parmi les choses font !
2997
Des heures où, pourvu qu’on ait à sa fenêtre
2998
Une montagne, un bois, l’océan qui dit tout,
2999
Le jour prêt à mourir ou l’aube prête à naître,
3000
En soi-même on voit tout à coup
3001
Sur l’amour, sur les biens qui tous nous abandonnent,
3002
Sur l’homme, masque vide et fantôme rieur,
3003
Éclore des clartés effrayantes qui donnent
3004
Des éblouissements à l’œil intérieur ;
3005
De sorte qu’une fois que ces visions glissent
3006
Devant notre paupière en ce vallon d’exil,
3007
Elles n’en sortent plus et pour jamais emplissent
3008
L’arcade sombre du sourcil !
3009
II
3010
Donc, puisque j’ai parlé de ces heures de doute
3011
Où l’un trouve le calme et l’autre le remords.
3012
Je ne cacherai pas au peuple qui m’écoute
3013
Que je songe souvent à ce que font les morts ;
3014
Et que j’en suis venu – tant la nuit étoilée
3015
A fatigué de fois mes regards et mes vœux,
3016
Et tant une pensée inquiète est mêlée
3017
Aux racines de mes cheveux ! –
3018
À croire qu’à la mort, continuant sa route,
3019
L’âme, se souvenant de son humanité,
3020
Envolée à jamais sous la céleste voûte,
3021
À franchir l’infini passait l’éternité !
3022
Et que les morts voyaient l’extase et la prière,
3023
Nos deux rayons, pour eux grandir bien plus encor,
3024
Et qu’ils étaient pareils à la mouche ouvrière,
3025
Au vol rayonnant, aux pieds d’or,
3026
Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes,
3027
Semble une âme visible en ce monde réel,
3028
Et, leur disant tout bas quelque mystère à toutes,
3029
Leur laisse le parfum en leur prenant le miel !
3030
Et qu’ainsi, faits vivants par le sépulcre même,
3031
Nous irons tous un jour, dans l’espace vermeil,
3032
Lire l’œuvre infinie et l’éternel poëme,
3033
Vers à vers, soleil à soleil !
3034
Admirer tout système en ses formes fécondes,
3035
Toute création dans sa variété,
3036
Et comparant à Dieu chaque face des mondes,
3037
Avec l’âme de tout confronter leur beauté !
3038
Et que chacun ferait ce voyage des âmes,
3039
Pourvu qu’il ait souffert, pourvu qu’il ait pleuré.
3040
Tous ! hormis les méchants, dont les esprits infâmes
3041
Sont comme un livre déchiré.
3042
Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,
3043
Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir,
3044
Châtiés à la fois par le ciel et la terre,
3045
Par l’aspiration et par le souvenir !
3046
III
3047
Saturne ! sphère énorme ! astre aux aspects funèbres !
3048
Bagne du ciel ! prison dont le soupirail luit !
3049
Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres !
3050
Enfer fait d’hiver et de nuit !
3051
Son atmosphère flotte en zones tortueuses.
3052
Deux anneaux flamboyants, tournant avec fureur,
3053
Font, dans son ciel d’airain, deux arches monstrueuses
3054
D’où tombe une éternelle et profonde terreur.
3055
Ainsi qu’une araignée au centre de sa toile,
3056
Il tient sept lunes d’or qu’il lie à ses essieux ;
3057
Pour lui, notre soleil, qui n’est plus qu’une étoile,
3058
Se perd, sinistre, au fond des cieux !
3059
Les autres univers, l’entrevoyant dans l’ombre,
3060
Se sont épouvantés de ce globe hideux.
3061
Tremblants, ils l’ont peuplé de chimères sans nombre,
3062
En le voyant errer formidable autour d’eux !
3063
IV
3064
Oh ! ce serait vraiment un mystère sublime
3065
Que ce ciel si profond, si lumineux, si beau,
3066
Qui flamboie à nos yeux ouvert comme un abîme,
3067
Fût l’intérieur du tombeau !
3068
Que tout se révélât à nos paupières closes !
3069
Que, morts, ces grands destins nous fussent réservés !…
3070
Qu’en est-il de ce rêve et de bien d’autres choses ?
3071
Il est certain, Seigneur, que seul vous le savez.
3072
V
3073
Il est certain aussi que, jadis, sur la terre,
3074
Le patriarche, ému d’un redoutable effroi,
3075
Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austère
3076
Ont fait des songes comme moi ;
3077
Que, dans sa solitude auguste, le prophète
3078
Voyait, pour son regard plein d’étranges rayons,
3079
Par la même fêlure aux réalités faite,
3080
S’ouvrir le monde obscur des pâles visions ;
3081
Et qu’à l’heure où le jour devant la nuit recule,
3082
Ces sages que jamais l’homme, hélas ! ne comprit,
3083
Mêlaient, silencieux, au morne crépuscule
3084
Le trouble de leur sombre esprit ;
3085
Tandis que l’eau sortait des sources cristallines,
3086
Et que les grands lions, de moments en moments,
3087
Vaguement apparus au sommet des collines,
3088
Poussaient dans le désert de longs rugissements !
3089
Avril 1839.
IV — Écrit au bas d’un crucifix
3090
Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure.
3091
Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit.
3092
Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit.
3093
Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.
3094
Mars 1842.
V — Quia pulvis es
3095
Ceux-ci partent, ceux-là demeurent.
3096
Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent,
3097
Poussière et genre humain, tout s’envole à la fois.
3098
Hélas ! le même vent souffle, en l’ombre où nous sommes,
3099
Sur toutes les têtes des hommes,
3100
Sur toutes les feuilles des bois.
3101
Ceux qui restent à ceux qui passent
3102
Disent : – Infortunés ! déjà vos fronts s’effacent.
3103
Quoi ! vous n’entendrez plus la parole et le bruit !
3104
Quoi ! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres !
3105
Vous allez dormir sous les marbres !
3106
Vous allez tomber dans la nuit ! –
3107
Ceux qui passent à ceux qui restent
3108
Disent : – Vous n’avez rien à vous ! vos pleurs l’attestent !
3109
Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants.
3110
Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes.
3111
Vivants ! vous êtes des fantômes ;
3112
C’est nous qui sommes les vivants ! –
3113
Février 1843.
VI — La source
3114
Un lion habitait près d’une source ; un aigle
3115
Y venait boire aussi.
3116
Or, deux héros un jour, deux rois – souvent Dieu règle
3117
La destinée ainsi –
3118
Vinrent à cette source, où des palmiers attirent
3119
Le passant hasardeux,
3120
Et, s’étant reconnus, ces hommes se battirent
3121
Et tombèrent tous deux.
3122
L’aigle, comme ils mouraient, vint planer sur leurs têtes,
3123
Et leur dit, rayonnant :
3124
– Vous trouviez l’univers trop petit, et vous n’êtes
3125
Qu’une ombre maintenant !
3126
Ô princes ! et vos os, hier pleins de jeunesse,
3127
Ne seront plus demain
3128
Que des cailloux mêlés, sans qu’on les reconnaisse,
3129
Aux pierres du chemin !
3130
Insensés ! à quoi bon cette guerre âpre et rude,
3131
Ce duel, ce talion ?… –
3132
Je vis en paix, moi, l’aigle, en cette solitude
3133
Avec lui, le lion.
3134
Nous venons tous deux boire à la même fontaine,
3135
Rois dans les mêmes lieux ;
3136
Je lui laisse le bois, la montagne et la plaine,
3137
Et je garde les cieux.
3138
Octobre 1846.
VII — La statue
3139
Quand l’Empire romain tomba désespéré,
3140
– Car, ô Rome, l’abîme où Carthage a sombré
3141
Attendait que tu la suivisses ! –
3142
Quand, n’ayant rien en lui de grand qu’il n’eût brisé,
3143
Ce monde agonisa, triste, ayant épuisé
3144
Tous les Césars et tous les vices ;
3145
Quand il expira, vide et riche comme Tyr ;
3146
Tas d’esclaves ayant pour gloire de sentir
3147
Le pied du maître sur leurs nuques ;
3148
Ivre de vin, de sang et d’or ; continuant
3149
Caton par Tigellin, l’astre par le néant,
3150
Et les géants par les eunuques ;
3151
Ce fut un noir spectacle et dont on s’enfuyait.
3152
Le pâle cénobite y songeait, inquiet,
3153
Dans les antres visionnaires ;
3154
Et, pendant trois cents ans, dans l’ombre on entendit
3155
Sur ce monde damné, sur ce festin maudit,
3156
Un écroulement de tonnerres.
3157
Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil,
3158
Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil,
3159
Planèrent avec des huées ;
3160
Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs,
3161
Les glaives monstrueux des sept archanges noirs
3162
Flamboyèrent dans les nuées.
3163
Juvénal, qui peignit ce gouffre universel,
3164
Est statue aujourd’hui ; la statue est de sel,
3165
Seule sous le nocturne dôme ;
3166
Pas un arbre à ses pieds ; pas d’herbe et de rameaux ;
3167
Et dans son œil sinistre on lit ces sombres mots :
3168
Pour avoir regardé Sodome.
3169
Février 1843.
VIII
3170
Je lisais. Que lisais-je ? Oh ! le vieux livre austère,
3171
Le poëme éternel ! – La Bible ? – Non, la terre.
3172
Platon, tous les matins, quand revit le ciel bleu,
3173
Lisait les vers d’Homère, et moi les fleurs de Dieu.
3174
J’épelle les buissons, les brins d’herbe, les sources ;
3175
Et je n’ai pas besoin d’emporter dans mes courses
3176
Mon livre sous mon bras, car je l’ai sous mes pieds.
3177
Je m’en vais devant moi dans les lieux non frayés,
3178
Et j’étudie à fond le texte, et je me penche,
3179
Cherchant à déchiffrer la corolle et la branche.
3180
Donc, courbé, – c’est ainsi qu’en marchant je traduis
3181
La lumière en idée, en syllabes les bruits, –
3182
J’étais en train de lire un champ, page fleurie.
3183
Je fus interrompu dans cette rêverie ;
3184
Un doux martinet noir avec un ventre blanc
3185
Me parlait ; il disait : – Ô pauvre homme, tremblant
3186
Entre le doute morne et la foi qui délivre,
3187
Je t’approuve. Il est bon de lire dans ce livre.
3188
Lis toujours, lis sans cesse, ô penseur agité,
3189
Et que les champs profonds t’emplissent de clarté !
3190
Il est sain de toujours feuilleter la nature,
3191
Car c’est la grande lettre et la grande écriture ;
3192
Car la terre, cantique où nous nous abîmons,
3193
A pour versets les bois et pour strophes les monts !
3194
Lis. Il n’est rien dans tout ce que peut sonder l’homme
3195
Qui, bien questionné par l’âme, ne se nomme.
3196
Médite. Tout est plein de jour, même la nuit ;
3197
Et tout ce qui travaille, éclaire, aime ou détruit,
3198
A des rayons : la roue au dur moyeu, l’étoile,
3199
La fleur, et l’araignée au centre de sa toile.
3200
Rends-toi compte de Dieu. Comprendre, c’est aimer.
3201
Les plaines où le ciel aide l’herbe à germer,
3202
L’eau, les prés, sont autant de phrases où le sage
3203
Voit serpenter des sens qu’il saisit au passage.
3204
Marche au vrai. Le réel, c’est le juste, vois-tu ;
3205
Et voir la vérité, c’est trouver la vertu.
3206
Bien lire l’univers, c’est bien lire la vie.
3207
Le monde est l’œuvre où rien ne ment et ne dévie,
3208
Et dont les mots sacrés répandent de l’encens.
3209
L’homme injuste est celui qui fait des contre-sens.
3210
Oui, la création tout entière, les choses,
3211
Les êtres, les rapports, les éléments, les causes,
3212
Rameaux dont le ciel clair perce le réseau noir,
3213
L’arabesque des bois sur les cuivres du soir,
3214
La bête, le rocher, l’épi d’or, l’aile peinte,
3215
Tout cet ensemble obscur, végétation sainte,
3216
Compose en se croisant ce chiffre énorme : DIEU.
3217
L’éternel est écrit dans ce qui dure peu ;
3218
Toute l’immensité, sombre, bleue, étoilée,
3219
Traverse l’humble fleur, du penseur contemplée ;
3220
On voit les champs, mais c’est de Dieu qu’on s’éblouit.
3221
Le lys que tu comprends en toi s’épanouit ;
3222
Les roses que tu lis s’ajoutent à ton âme.
3223
Les fleurs chastes, d’où sort une invisible flamme,
3224
Sont les conseils que Dieu sème sur le chemin ;
3225
C’est l’âme qui les doit cueillir, et non la main.
3226
Ainsi tu fais ; aussi l’aube est sur ton front sombre ;
3227
Aussi tu deviens bon, juste et sage ; et dans l’ombre
3228
Tu reprends la candeur sublime du berceau. –
3229
Je répondis : – Hélas ! tu te trompes, oiseau.
3230
Ma chair, faite de cendre, à chaque instant succombe ;
3231
Mon âme ne sera blanche que dans la tombe ;
3232
Car l’homme, quoi qu’il fasse, est aveugle ou méchant.
3233
Et je continuai la lecture du champ.
3234
Juillet 1843.
IX
3235
Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans.
3236
Ton regard dit : Matin, et ton front dit : Printemps.
3237
Il semble que ta main porte un lys invisible.
3238
Don Juan te voit passer et murmure : « Impossible ! »
3239
Sois belle. Sois bénie, enfant, dans ta beauté.
3240
La nature s’égaye à toute ta clarté ;
3241
Tu fais une lueur sous les arbres ; la guêpe
3242
Touche ta joue en fleur de son aile de crêpe ;
3243
La mouche à tes yeux vole ainsi qu’à des flambeaux.
3244
Ton souffle est un encens qui monte au ciel. Lesbos
3245
Et les marins d’Hydra, s’ils te voyaient sans voiles,
3246
Te prendraient pour l’Aurore aux cheveux pleins d’étoiles.
3247
Les êtres de l’azur froncent leur pur sourcil,
3248
Quand l’homme, spectre obscur du mal et de l’exil,
3249
Ose approcher ton âme, aux rayons fiancée.
3250
Sois belle. Tu te sens par l’ombre caressée,
3251
Un ange vient baiser ton pied quand il est nu,
3252
Et c’est ce qui te fait ton sourire ingénu.
3253
Février 1843.
X — Amour
3254
Amour ! « Loi », dit Jésus. « Mystère », dit Platon.
3255
Sait-on quel fil nous lie au firmament ? Sait-on
3256
Ce que les mains de Dieu dans l’immensité sèment ?
3257
Est-on maître d’aimer ? Pourquoi deux êtres s’aiment,
3258
Demande à l’eau qui court, demande à l’air qui fuit,
3259
Au moucheron qui vole à la flamme la nuit,
3260
Au rayon d’or qui vient baiser la grappe mûre !
3261
Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure !
3262
Demande aux nids profonds qu’avril met en émoi !
3263
Le cœur éperdu crie : Est-ce que je sais, moi ?
3264
Cette femme a passé : je suis fou. C’est l’histoire.
3265
Ses cheveux étaient blonds, sa prunelle était noire ;
3266
En plein midi, joyeuse, une fleur au corset,
3267
Illumination du jour, elle passait ;
3268
Elle allait, la charmante, et riait, la superbe ;
3269
Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l’herbe ;
3270
Un oiseau bleu volait dans l’air, et me parla ;
3271
Et comment voulez-vous que j’échappe à cela ?
3272
Est-ce que je sais, moi ? C’était au temps des roses ;
3273
Les arbres se disaient tout bas de douces choses ;
3274
Les ruisseaux l’ont voulu, les fleurs l’ont comploté.
3275
J’aime ! – Ô Bodin, Vouglans, Delancre ! prévôté,
3276
Bailliage, châtelet, grand’chambre, saint-office,
3277
Demandez le secret de ce doux maléfice
3278
Aux vents, au frais printemps chassant l’hiver hagard,
3279
Au philtre qu’un regard boit dans l’autre regard,
3280
Au sourire qui rêve, à la voix qui caresse,
3281
À ce magicien, à cette charmeresse !
3282
Demandez aux sentiers traîtres qui, dans les bois,
3283
Vous font recommencer les mêmes pas cent fois,
3284
À la branche de mai, cette Armide qui guette,
3285
Et fait tourner sur nous en cercle sa baguette !
3286
Demandez à la vie, à la nature, aux cieux,
3287
Au vague enchantement des champs mystérieux !
3288
Exorcisez le pré tentateur, l’antre, l’orme !
3289
Faites, Cujas au poing, un bon procès en forme
3290
Aux sources dont le cœur écoute les sanglots,
3291
Au soupir éternel des forêts et des flots.
3292
Dressez procès-verbal contre les pâquerettes
3293
Qui laissent les bourdons froisser leurs collerettes ;
3294
Instrumentez ; tonnez. Prouvez que deux amants
3295
Livraient leur âme aux fleurs, aux bois, aux lacs dormants,
3296
Et qu’ils ont fait un pacte avec la lune sombre,
3297
Avec l’illusion, l’espérance aux yeux d’ombre,
3298
Et l’extase chantant des hymnes inconnus,
3299
Et qu’ils allaient tous deux, dès que brillait Vénus,
3300
Sur l’herbe que la brise agite par bouffées,
3301
Danser au bleu sabbat de ces nocturnes fées,
3302
Éperdus, possédés d’un adorable ennui,
3303
Elle n’étant plus elle et lui n’étant plus lui !
3304
Quoi ! nous sommes encore aux temps où la Tournelle,
3305
Déclarant la magie impie et criminelle,
3306
Lui dressait un bûcher par arrêt de la cour,
3307
Et le dernier sorcier qu’on brûle, c’est l’Amour !
3308
Juillet 1843.
XI — ?
3309
Une terre au flanc maigre, âpre, avare, inclément,
3310
Où les vivants pensifs travaillent tristement,
3311
Et qui donne à regret à cette race humaine
3312
Un peu de pain pour tant de labeur et de peine ;
3313
Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats ;
3314
Des cités d’où s’en vont, en se tordant les bras,
3315
La charité, la paix, la foi, sœurs vénérables ;
3316
L’orgueil chez les puissants et chez les misérables ;
3317
La haine au cœur de tous ; la mort, spectre sans yeux,
3318
Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux ;
3319
Sur tous les hauts sommets des brumes répandues ;
3320
Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues ;
3321
Toutes les passions engendrant tous les maux ;
3322
Des forêts abritant des loups sous leurs rameaux ;
3323
Là le désert torride, ici les froids polaires ;
3324
Des océans émus de subites colères,
3325
Pleins de mâts frissonnants qui sombrent dans la nuit ;
3326
Des continents couverts de fumée et de bruit,
3327
Où, deux torches aux mains, rugit la guerre infâme,
3328
Où toujours quelque part fume une ville en flamme,
3329
Où se heurtent sanglants les peuples furieux ; –
3330
Et que tout cela fasse un astre dans les cieux !
3331
Octobre 1840.
XII — Explication
3332
La terre est au soleil ce que l’homme est à l’ange.
3333
L’un est fait de splendeur ; l’autre est pétri de fange.
3334
Toute étoile est soleil ; tout astre est paradis.
3335
Autour des globes purs sont les mondes maudits ;
3336
Et dans l’ombre, où l’esprit voit mieux que la lunette,
3337
Le soleil paradis traîne l’enfer planète.
3338
L’ange habitant de l’astre est faillible ; et, séduit,
3339
Il peut devenir l’homme habitant de la nuit.
3340
Voilà ce que le vent m’a dit sur la montagne.
3341
Tout globe obscur gémit ; toute terre est un bagne
3342
Où la vie en pleurant, jusqu’au jour du réveil,
3343
Vient écrouer l’esprit qui tombe du soleil.
3344
Plus le globe est lointain, plus le bagne est terrible.
3345
La mort est là, vannant les âmes dans un crible,
3346
Qui juge, et, de la vie invisible témoin,
3347
Rapporte l’ange à l’astre ou le jette plus loin.
3348
Ô globes sans rayons et presque sans aurores !
3349
Énorme Jupiter fouetté de météores,
3350
Mars qui semble de loin la bouche d’un volcan,
3351
Ô nocturne Uranus, ô Saturne au carcan !
3352
Châtiments inconnus ! rédemptions ! mystères !
3353
Deuils ! ô lunes encor plus mortes que les terres !
3354
Ils souffrent ; ils sont noirs ; et qui sait ce qu’ils font ?
3355
L’ombre entend par moments leur cri rauque et profond,
3356
Comme on entend, le soir, la plainte des cigales.
3357
Mondes spectres, tirant des chaînes inégales,
3358
Ils vont, blêmes, pareils au rêve qui s’enfuit.
3359
Rougis confusément d’un reflet dans la nuit,
3360
Implorant un messie, espérant des apôtres,
3361
Seuls, séparés, les uns en arrière des autres,
3362
Tristes, échevelés par des souffles hagards,
3363
Jetant à la clarté de farouches regards,
3364
Ceux-ci, vagues, roulant dans les profondeurs mornes,
3365
Ceux-là, presque engloutis dans l’infini sans bornes,
3366
Ténébreux, frissonnants, froids, glacés, pluvieux,
3367
Autour du paradis ils tournent envieux ;
3368
Et, du soleil, parmi les brumes et les ombres,
3369
On voit passer au loin toutes ces faces sombres.
3370
Novembre 1840.
XIII — La chouette
3371
Une chouette était sur la porte clouée ;
3372
Larve de l’ombre au toit des hommes échouée.
3373
La nature, qui mêle une âme aux rameaux verts,
3374
Qui remplit tout, et vit, à des degrés divers,
3375
Dans la bête sauvage et la bête de somme,
3376
Toujours en dialogue avec l’esprit de l’homme,
3377
Lui donne à déchiffrer les animaux, qui sont
3378
Ses signes, alphabet formidable et profond ;
3379
Et, sombre, ayant pour mots l’oiseau, le ver, l’insecte,
3380
Parle deux langues : l’une, admirable et correcte,
3381
L’autre, obscur bégaiement. L’éléphant aux pieds lourds,
3382
Le lion, ce grand front de l’antre, l’aigle, l’ours,
3383
Le taureau, le cheval, le tigre au bond superbe,
3384
Sont le langage altier et splendide, le verbe ;
3385
Et la chauve-souris, le crapaud, le putois,
3386
Le crabe, le hibou, le porc, sont le patois.
3387
Or, j’étais là, pensif, bienveillant, presque tendre,
3388
Épelant ce squelette, et tâchant de comprendre
3389
Ce qu’entre les trois clous où son spectre pendait,
3390
Aux vivants, aux souffrants, au bœuf triste, au baudet,
3391
Disait, hélas ! la pauvre et sinistre chouette,
3392
Du côté noir de l’être informe silhouette. *
1 note

*

3393
Elle disait :
3394
– Sur son front sombre
3395
Comme la brume se répand !
3396
Il remplit tout le fond de l’ombre.
3397
Comme sa tête morte pend !
3398
De ses yeux coulent ses pensées.
3399
Ses pieds troués, ses mains percées
3400
Bleuissent à l’air glacial.
3401
Oh ! comme il saigne dans le gouffre !
3402
Lui qui faisait le bien, il souffre
3403
Comme moi qui faisais le mal.
3404
Une lumière à son front tremble.
3405
Et la nuit dit au vent : Soufflons
3406
Sur cette flamme ! et, tous ensemble,
3407
Les ténèbres, les aquilons,
3408
La pluie et l’horreur, froides bouches,
3409
Soufflent, hagards, hideux, farouches,
3410
Et dans la tempête et le bruit
3411
La clarté reparaît grandie… –
3412
Tu peux éteindre un incendie,
3413
Mais pas une auréole, ô nuit !
3414
Cette âme arriva sur la terre,
3415
Qu’assombrit le soir incertain ;
3416
Elle entra dans l’obscur mystère
3417
Que l’homme appelle son destin ;
3418
Au mensonge, aux forfaits sans nombre,
3419
À tout l’horrible essaim de l’ombre,
3420
Elle livrait de saints combats ;
3421
Elle volait, et ses prunelles
3422
Semblaient deux lueurs éternelles
3423
Qui passaient dans la nuit d’en bas.
3424
Elle allait parmi les ténèbres,
3425
Poursuivant, chassant, dévorant
3426
Les vices, ces taupes funèbres,
3427
Le crime, ce phalène errant ;
3428
Arrachant de leurs trous la haine,
3429
L’orgueil, la fraude qui se traîne,
3430
L’âpre envie, aspic du chemin,
3431
Les vers de terre et les vipères,
3432
Que la nuit cache dans les pierres
3433
Et le mal dans le cœur humain !
3434
Elle cherchait ces infidèles,
3435
L’Achab, le Nemrod, le Mathan,
3436
Que, dans son temple et sous ses ailes,
3437
Réchauffe le faux dieu Satan,
3438
Les vendeurs cachés sous les porches,
3439
Le brûleur allumant ses torches
3440
Au même feu que l’encensoir ;
3441
Et, quand elle l’avait trouvée,
3442
Toute la sinistre couvée
3443
Se hérissait sous l’autel noir.
3444
Elle allait, délivrant les hommes
3445
De leurs ennemis ténébreux ;
3446
Les hommes, noirs comme nous sommes,
3447
Prirent l’esprit luttant pour eux ;
3448
Puis ils clouèrent, les infâmes,
3449
L’âme qui défendait leurs âmes,
3450
L’être dont l’œil jetait du jour ;
3451
Et leur foule, dans sa démence,
3452
Railla cette chouette immense
3453
De la lumière et de l’amour !
3454
Race qui frappes et lapides,
3455
Je te plains ! hommes, je vous plains !
3456
Hélas ! je plains vos poings stupides,
3457
D’affreux clous et de marteaux pleins !
3458
Vous persécutez pêle-mêle
3459
Le mal, le bien, la griffe et l’aile,
3460
Chasseurs sans but, bourreaux sans yeux !
3461
Vous clouez de vos mains mal sûres
3462
Les hiboux au seuil des masures,
3463
Et Christ sur la porte des cieux !
3464
Mai 1843.
XIV — À la mère de l’enfant mort
3465
Oh ! vous aurez trop dit au pauvre petit ange
3466
Qu’il est d’autres anges là-haut,
3467
Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n’y change,
3468
Qu’il est doux d’y rentrer bientôt ;
3469
Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres,
3470
Une tente aux riches couleurs,
3471
Un jardin bleu rempli de lis qui sont des astres,
3472
Et d’étoiles qui sont des fleurs ;
3473
Que c’est un lieu joyeux plus qu’on ne saurait dire,
3474
Où toujours, se laissant charmer,
3475
On a les chérubins pour jouer et pour rire,
3476
Et le bon Dieu pour nous aimer ;
3477
Qu’il est doux d’être un cœur qui brûle comme un cierge,
3478
Et de vivre, en toute saison,
3479
Près de l’enfant Jésus et de la sainte Vierge
3480
Dans une si belle maison !
3481
Et puis vous n’aurez pas assez dit, pauvre mère,
3482
À ce fils si frêle et si doux,
3483
Que vous étiez à lui dans cette vie amère,
3484
Mais aussi qu’il était à vous ;
3485
Que, tant qu’on est petit, la mère sur nous veille,
3486
Mais que plus tard on la défend ;
3487
Et qu’elle aura besoin, quand elle sera vieille,
3488
D’un homme qui soit son enfant ;
3489
Vous n’aurez point assez dit à cette jeune âme
3490
Que Dieu veut qu’on reste ici-bas,
3491
La femme guidant l’homme et l’homme aidant la femme,
3492
Pour les douleurs et les combats ;
3493
Si bien qu’un jour, ô deuil ! irréparable perte !
3494
Le doux être s’en est allé !… –
3495
Hélas ! vous avez donc laissé la cage ouverte,
3496
Que votre oiseau s’est envolé !
3497
Avril 1843.
XV — Épitaphe
3498
Il vivait, il jouait, riante créature.
3499
Que te sert d’avoir pris cet enfant, ô nature ?
3500
N’as-tu pas les oiseaux peints de mille couleurs,
3501
Les astres, les grands bois, le ciel bleu, l’onde amère ?
3502
Que te sert d’avoir pris cet enfant à sa mère,
3503
Et de l’avoir caché sous des touffes de fleurs ?
3504
Pour cet enfant de plus tu n’es pas plus peuplée,
3505
Tu n’es pas plus joyeuse, ô nature étoilée !
3506
Et le cœur de la mère en proie à tant de soins,
3507
Ce cœur où toute joie engendre une torture,
3508
Cet abîme aussi grand que toi-même, ô nature,
3509
Est vide et désolé pour cet enfant de moins !
3510
Mai 1843.
XVI — Le maître d’études
3511
Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celui
3512
Sur qui, jusqu’à ce jour, pas un rayon n’a lui ;
3513
Oh ! ne confondez pas l’esclave avec le maître !
3514
Et, quand vous le voyez dans vos rangs apparaître,
3515
Humble et calme, et s’asseoir la tête dans ses mains,
3516
Ayant peut-être en lui l’esprit des vieux Romains
3517
Dont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres,
3518
Écoliers, frais enfants de joie et d’aurore ivres,
3519
Ne le tourmentez pas ! soyez doux, soyez bons.
3520
Tous nous portons la vie et tous nous nous courbons ;
3521
Mais, lui, c’est le flambeau qui la nuit se consomme ;
3522
L’ombre le tient captif, et ce pâle jeune homme,
3523
Enfermé plus que vous, plus que vous enchaîné,
3524
Votre frère, écoliers, et votre frère aîné,
3525
Destin tronqué, matin noyé dans les ténèbres,
3526
Ayant l’ennui sans fin devant ses yeux funèbres,
3527
Indigent, chancelant, et cependant vainqueur,
3528
Sans oiseaux dans son ciel, sans amours dans son cœur,
3529
À l’heure du plein jour, attend que l’aube naisse.
3530
Enfance, ayez pitié de la sombre jeunesse !
3531
Apprenez à connaître, enfants qu’attend l’effort,
3532
Les inégalités des âmes et du sort ;
3533
Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine,
3534
Puisque de deux sommets, enfants, il vous domine,
3535
Puisqu’il est le plus pauvre et qu’il est le plus grand.
3536
Songez que, triste, en butte au souci dévorant,
3537
À travers ses douleurs, ce fils de la chaumière
3538
Vous verse la raison, le savoir, la lumière,
3539
Et qu’il vous donne l’or, et qu’il n’a pas de pain.
3540
Oh ! dans la longue salle aux tables de sapin,
3541
Enfants, faites silence à la lueur des lampes !
3542
Voyez, la morne angoisse a fait blêmir ses tempes :
3543
Songez qu’il saigne, hélas ! sous ses pauvres habits.
3544
L’herbe que mord la dent cruelle des brebis,
3545
C’est lui ; vous riez, vous, et vous lui rongez l’âme.
3546
Songez qu’il agonise, amer, sans air, sans flamme ;
3547
Que sa colère dit : Plaignez-moi ; que ses pleurs
3548
Ne peuvent pas couler devant vos yeux railleurs !
3549
Aux heures du travail votre ennui le dévore,
3550
Aux heures du plaisir vous le rongez encore ;
3551
Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous,
3552
Et, pareille au papier qu’on distribue à tous,
3553
Page blanche d’abord, devient lentement noire.
3554
Vous feuilletez son cœur, vous videz sa mémoire ;
3555
Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot,
3556
Et raturant l’idée en lui dès qu’elle éclôt,
3557
Toutes en même temps dans son esprit écrivent.
3558
Si des rêves, parfois, jusqu’à son front arrivent,
3559
Vous répandez votre encre à flots sur cet azur ;
3560
Vos plumes, tas d’oiseaux hideux au vol obscur,
3561
De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle.
3562
Le nuage d’ennui passe et se renouvelle.
3563
Dormir, il ne le peut ; penser, il ne le peut.
3564
Chaque enfant est un fil dont son cœur sent le nœud.
3565
Oui, s’il veut songer, fuir, oublier, franchir l’ombre,
3566
Laisser voler son âme aux chimères sans nombre,
3567
Ces écoliers joueurs, vifs, légers, doux, aimants,
3568
Pèsent sur lui, de l’aube au soir, à tous moments,
3569
Et le font retomber des voûtes immortelles ;
3570
Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes.
3571
Saint et grave martyr changeant de chevalet ;
3572
Crucifié par vous, bourreaux charmants, il est
3573
Votre souffre-douleurs et votre souffre-joies ;
3574
Ses nuits sont vos hochets et ses jours sont vos proies,
3575
Il porte sur son front votre essaim orageux ;
3576
Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux,
3577
Tourbillonnant sur lui comme une âpre tempête.
3578
Hélas ! il est le deuil dont vous êtes la fête ;
3579
Hélas ! il est le cri dont vous êtes le chant.
3580
Et, qui sait ? sans rien dire, austère, et se cachant
3581
De sa bonne action comme d’une mauvaise,
3582
Ce pauvre être qui rêve accoudé sur sa chaise,
3583
Mal nourri, mal vêtu, qu’un mendiant plaindrait,
3584
Peut-être a des parents qu’il soutient en secret,
3585
Et fait de ses labeurs, de sa faim, de ses veilles,
3586
Des siècles dont sa voix vous traduit les merveilles,
3587
Et de cette sueur qui coule sur sa chair,
3588
Des rubans au printemps, un peu de feu l’hiver,
3589
Pour quelque jeune sœur ou quelque vieille mère ;
3590
Changeant en goutte d’eau la sombre larme amère ;
3591
De sorte que, vivant à son ombre sans bruit,
3592
Une colombe vient la boire dans la nuit !
3593
Songez que pour cette œuvre, enfants, il se dévoue,
3594
Brûle ses yeux, meurtrit son cœur, tourne la roue,
3595
Traîne la chaîne ! hélas, pour lui, pour son destin,
3596
Pour ses espoirs perdus à l’horizon lointain,
3597
Pour ses vœux, pour son âme aux fers, pour sa prunelle,
3598
Votre cage d’un jour est prison éternelle !
3599
Songez que c’est sur lui que marchent tous vos pas !
3600
Songez qu’il ne rit pas, songez qu’il ne vit pas !
3601
L’avenir, cet avril plein de fleurs, vous convie ;
3602
Vous vous envolerez demain en pleine vie ;
3603
Vous sortirez de l’ombre, il restera. Pour lui,
3604
Demain sera muet et sourd comme aujourd’hui ;
3605
Demain, même en juillet, sera toujours décembre,
3606
Toujours l’étroit préau, toujours la pauvre chambre,
3607
Toujours le ciel glacé, gris, blafard, pluvieux ;
3608
Et, quand vous serez grands, enfants, il sera vieux.
3609
Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l’emporte,
3610
Toujours il sera là, seul sous la sombre porte,
3611
Gardant les beaux enfants sous ce mur redouté,
3612
Ayant tout de leur peine et rien de leur gaîté.
3613
Oh ! que votre pensée aime, console, encense
3614
Ce sublime forçat du bagne d’innocence !
3615
Pesez ce qu’il prodigue avec ce qu’il reçoit.
3616
Oh ! qu’il se transfigure à vos yeux, et qu’il soit
3617
Celui qui vous grandit, celui qui vous élève,
3618
Qui donne à vos raisons les deux tranchants du glaive,
3619
Art et science, afin qu’en marchant au tombeau,
3620
Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le beau !
3621
Oh ! qu’il vous soit sacré dans cette tâche auguste
3622
De conduire à l’utile, au sage, au grand, au juste,
3623
Vos âmes en tumulte à qui le ciel sourit !
3624
Quand les cœurs sont troupeau, le berger est esprit.
3625
Et, pendant qu’il est là, triste, et que dans la classe
3626
Un chuchotement vague endort son âme lasse,
3627
Oh ! des poëtes purs entr’ouverts sur vos bancs,
3628
Qu’il sorte, dans le bruit confus des soirs tombants,
3629
Qu’il sorte de Platon, qu’il sorte d’Euripide,
3630
Et de Virgile, cygne errant du vers limpide,
3631
Et d’Eschyle, lion du drame monstrueux,
3632
Et d’Horace, et d’Homère à demi dans les cieux,
3633
Qu’il sorte, pour sa tête aux saints travaux baissée,
3634
Pour l’humble défricheur de la jeune pensée,
3635
Qu’il sorte, pour ce front qui se penche et se fend
3636
Sur ce sillon humain qu’on appelle l’enfant,
3637
De tous ces livres pleins de hautes harmonies,
3638
La bénédiction sereine des génies !
3639
Juin 1843.
XVII — Chose vue un jour de printemps
3640
Entendant des sanglots, je poussai cette porte.
3641
Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte.
3642
Tout dans ce lieu lugubre effrayait le regard.
3643
Sur le grabat gisait le cadavre hagard ;
3644
C’était déjà la tombe et déjà le fantôme.
3645
Pas de feu ; le plafond laissait passer le chaume.
3646
Les quatre enfants songeaient comme quatre vieillards.
3647
On voyait, comme une aube à travers des brouillards,
3648
Aux lèvres de la morte un sinistre sourire ;
3649
Et l’aîné, qui n’avait que six ans, semblait dire :
3650
« Regardez donc cette ombre où le sort nous a mis ! »
3651
Un crime en cette chambre avait été commis.
3652
Ce crime, le voici : – Sous le ciel qui rayonne,
3653
Une femme est candide, intelligente, bonne ;
3654
Dieu, qui la suit d’en haut d’un regard attendri,
3655
La fit pour être heureuse. Humble, elle a pour mari
3656
Un ouvrier ; tous deux, sans aigreur, sans envie,
3657
Tirent d’un pas égal le licou de la vie.
3658
Le choléra lui prend son mari ; la voilà
3659
Veuve avec la misère et quatre enfants qu’elle a.
3660
Alors, elle se met au labeur comme un homme.
3661
Elle est active, propre, attentive, économe ;
3662
Pas de drap à son lit, pas d’âtre à son foyer ;
3663
Elle ne se plaint pas, sert qui veut l’employer,
3664
Ravaude de vieux bas, fait des nattes de paille,
3665
Tricote, file, coud, passe les nuits, travaille
3666
Pour nourrir ses enfants ; elle est honnête enfin.
3667
Un jour, on va chez elle, elle est morte de faim.
3668
Oui, les buissons étaient remplis de rouges-gorges,
3669
Les lourds marteaux sonnaient dans la lueur des forges,
3670
Les masques abondaient dans les bals, et partout
3671
Les baisers soulevaient la dentelle du loup ;
3672
Tout vivait ; les marchands comptaient de grosses sommes ;
3673
On entendait rouler les chars, rire les hommes ;
3674
Les wagons ébranlaient les plaines ; le steamer
3675
Secouait son panache au-dessus de la mer ;
3676
Et, dans cette rumeur de joie et de lumière,
3677
Cette femme étant seule au fond de sa chaumière,
3678
La faim, goule effarée aux hurlements plaintifs,
3679
Maigre et féroce, était entrée à pas furtifs,
3680
Sans bruit, et l’avait prise à la gorge, et tuée.
3681
La faim, c’est le regard de la prostituée,
3682
C’est le bâton ferré du bandit, c’est la main
3683
Du pâle enfant volant un pain sur le chemin,
3684
C’est la fièvre du pauvre oublié, c’est le râle
3685
Du grabat naufragé dans l’ombre sépulcrale.
3686
Ô Dieu ! la sève abonde, et, dans ses flancs troublés,
3687
La terre est pleine d’herbe et de fruits et de blés,
3688
Dès que l’arbre a fini, le sillon recommence ;
3689
Et, pendant que tout vit, ô Dieu, dans ta clémence,
3690
Que la mouche connaît la feuille du sureau,
3691
Pendant que l’étang donne à boire au passereau,
3692
Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves,
3693
Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves,
3694
Fait manger le chacal, l’once et le basilic,
3695
L’homme expire ! – Oh ! la faim, c’est le crime public ;
3696
C’est l’immense assassin qui sort de nos ténèbres.
3697
Dieu ! pourquoi l’orphelin, dans ses langes funèbres,
3698
Dit-il : « J’ai faim ! » L’enfant, n’est-ce pas un oiseau ?
3699
Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau ?
3700
Avril 1840.
XVIII — Intérieur
3701
La querelle irritée, amère, à l’œil ardent,
3702
Vipère dont la haine empoisonne la dent,
3703
Siffle et trouble le toit d’une pauvre demeure.
3704
Les mots heurtent les mots. L’enfant s’effraie et pleure.
3705
La femme et le mari laissent l’enfant crier.
3706
– D’où viens-tu ? – Qu’as-tu fait ? – Oh ! mauvais ouvrier !
3707
Il vit dans la débauche et mourra sur la paille.
3708
– Femme vaine et sans cœur qui jamais ne travaille !
3709
– Tu sors du cabaret ? – Quelque amant est venu ?
3710
– L’enfant pleure, l’enfant a faim, l’enfant est nu.
3711
Pas de pain. – Elle a peur de salir ses mains blanches !
3712
– Où cours-tu tous les jours ? – Et toi, tous les dimanches ?
3713
– Va boire ! – Va danser ! – Il n’a ni feu ni lieu !
3714
– Ta fille seulement ne sait pas prier Dieu !
3715
– Et ta mère, bandit, c’est toi qui l’as tuée !
3716
– Paix ! – Silence, assassin ! – Tais-toi, prostituée !
3717
Un beau soleil couchant, empourprant le taudis,
3718
Embrasait la fenêtre et le plafond, tandis
3719
Que ce couple hideux, que rend deux fois infâme
3720
La misère du cœur et la laideur de l’âme,
3721
Étalait son ulcère et ses difformités
3722
Sans honte, et sans pudeur montrait ses nudités.
3723
Et leur vitre, où pendait un vieux haillon de toile,
3724
Était, grâce au soleil, une éclatante étoile
3725
Qui, dans ce même instant, vive et pure lueur,
3726
Éblouissait au loin quelque passant rêveur !
3727
Septembre 1841.
XIX — Baraques de la foire
3728
Lion ! j’étais pensif, ô bête prisonnière,
3729
Devant la majesté de ta grave crinière ;
3730
Du plafond de ta cage elle faisait un dais.
3731
Nous songions tous les deux, et tu me regardais.
3732
Ton regard était beau, lion. Nous autres hommes,
3733
Le peu que nous faisons et le rien que nous sommes,
3734
Emplit notre pensée, et dans nos regards vains
3735
Brillent nos plans chétifs que nous croyons divins,
3736
Nos vœux, nos passions que notre orgueil encense,
3737
Et notre petitesse, ivre de sa puissance ;
3738
Et, bouffis d’ignorance ou gonflés de venin,
3739
Notre prunelle éclate et dit : Je suis ce nain !
3740
Nous avons dans nos yeux notre moi misérable.
3741
Mais la bête qui vit sous le chêne et l’érable,
3742
Qui paît le thym, ou fuit dans les halliers profonds,
3743
Qui dans les champs, où nous, hommes, nous étouffons,
3744
Respire, solitaire, avec l’astre et la rose,
3745
L’être sauvage, obscur et tranquille qui cause
3746
Avec la roche énorme et les petites fleurs,
3747
Qui, parmi les vallons et les sources en pleurs,
3748
Plonge son mufle roux aux herbes non foulées,
3749
La brute qui rugit sous les nuits constellées,
3750
Qui rêve et dont les pas fauves et familiers
3751
De l’antre formidable ébranlent les piliers,
3752
Et qui se sent à peine en ces profondeurs sombres,
3753
A sous son fier sourcil les monts, les vastes ombres,
3754
Les étoiles, les prés, le lac serein, les cieux,
3755
Et le mystère obscur des bois silencieux,
3756
Et porte en son œil calme, où l’infini commence,
3757
Le regard éternel de la nature immense.
3758
Juin 1842.
XX — Insomnie
3759
Quand une lueur pâle à l’orient se lève,
3760
Quand la porte du jour, vague et pareille au rêve,
3761
Commence à s’entr’ouvrir et blanchit l’horizon,
3762
Comme l’espoir blanchit le seuil d’une prison,
3763
Se réveiller, c’est bien, et travailler, c’est juste.
3764
Quand le matin à Dieu chante son hymne auguste,
3765
Le travail, saint tribut dû par l’homme mortel,
3766
Est la strophe sacrée au pied du sombre autel ;
3767
Le soc murmure un psaume ; et c’est un chant sublime
3768
Qui, dès l’aurore, au fond des forêts, sur l’abîme,
3769
Au bruit de la cognée, au choc des avirons,
3770
Sort des durs matelots et des noirs bûcherons.
3771
Mais, au milieu des nuits, s’éveiller ! quel mystère !
3772
Songer, sinistre et seul, quand tout dort sur la terre !
3773
Quand pas un œil vivant ne veille, pas un feu ;
3774
Quand les sept chevaux d’or du grand chariot bleu
3775
Rentrent à l’écurie et descendent au pôle,
3776
Se sentir dans son lit soudain toucher l’épaule
3777
Par quelqu’un d’inconnu qui dit : Allons ! c’est moi !
3778
Travaillons ! – La chair gronde et demande pourquoi.
3779
– Je dors. Je suis très las de la course dernière ;
3780
Ma paupière est encor du somme prisonnière ;
3781
Maître mystérieux, grâce ! que me veux-tu ?
3782
Certe, il faut que tu sois un démon bien têtu
3783
De venir m’éveiller toujours quand tout repose !
3784
Aie un peu de raison. Il est encor nuit close ;
3785
Regarde, j’ouvre l’œil puisque cela te plaît ;
3786
Pas la moindre lueur aux fentes du volet ;
3787
Va-t’en ! je dors, j’ai chaud, je rêve à ma maîtresse.
3788
Elle faisait flotter sur moi sa longue tresse,
3789
D’où pleuvaient sur mon front des astres et des fleurs.
3790
Va-t’en, tu reviendras demain, au jour, ailleurs.
3791
Je te tourne le dos, je ne veux pas ! décampe !
3792
Ne pose pas ton doigt de braise sur ma tempe.
3793
La biche illusion me mangeait dans le creux
3794
De la main ; tu l’as fait enfuir. J’étais heureux,
3795
Je ronflais comme un bœuf ; laisse-moi. C’est stupide.
3796
Ciel ! déjà ma pensée, inquiète et rapide,
3797
Fil sans bout, se dévide et tourne à ton fuseau.
3798
Tu m’apportes un vers, étrange et fauve oiseau
3799
Que tu viens de saisir dans les pâles nuées.
3800
Je n’en veux pas. Le vent, de ses tristes huées,
3801
Emplit l’antre des cieux ; les souffles, noirs dragons,
3802
Passent en secouant ma porte sur ses gonds.
3803
– Paix-là ! va-t’en, bourreau ! quant au vers, je le lâche. –
3804
Je veux toute la nuit dormir comme un vieux lâche ;
3805
Voyons, ménage un peu ton pauvre compagnon.
3806
Je suis las, je suis mort, laisse-moi dormir !
3807
– Non !
3808
Est-ce que je dors, moi ? dit l’idée implacable.
3809
Penseur, subis ta loi ; forçat, tire ton câble.
3810
Quoi ! cette bête a goût au vil foin du sommeil !
3811
L’orient est pour moi toujours clair et vermeil.
3812
Que m’importe le corps ! qu’il marche, souffre et meure !
3813
Horrible esclave, allons, travaille ! c’est mon heure.
3814
Et l’ange étreint Jacob, et l’âme tient le corps ;
3815
Nul moyen de lutter ; et tout revient alors,
3816
Le drame commencé dont l’ébauche frissonne,
3817
Ruy Blas, Marion, Job, Sylva, son cor qui sonne,
3818
Ou le roman pleurant avec des yeux humains,
3819
Ou l’ode qui s’enfonce en deux profonds chemins,
3820
Dans l’azur près d’Horace et dans l’ombre avec Dante ;
3821
Il faut dans ces labeurs rentrer la tête ardente ;
3822
Dans ces grands horizons subitement rouverts,
3823
Il faut de strophe en strophe, il faut de vers en vers,
3824
S’en aller devant soi, pensif, ivre de l’ombre ;
3825
Il faut, rêveur nocturne en proie à l’esprit sombre,
3826
Gravir le dur sentier de l’inspiration ;
3827
Poursuivre la lointaine et blanche vision,
3828
Traverser, effaré, les clairières désertes,
3829
Le champ plein de tombeaux, les eaux, les herbes vertes,
3830
Et franchir la forêt, le torrent, le hallier,
3831
Noir cheval galopant sous le noir cavalier.
3832
1843, nuit.
XXI
3833
Écrit sur la plinthe d’un bas-relief antique
3834
– À Mademoiselle Louise B. –
3835
La musique est dans tout. Un hymne sort du monde.
3836
Rumeur de la galère aux flancs lavés par l’onde,
3837
Bruits des villes, pitié de la sœur pour la sœur,
3838
Passion des amants jeunes et beaux, douceur
3839
Des vieux époux usés ensemble par la vie,
3840
Fanfare de la plaine émaillée et ravie,
3841
Mots échangés le soir sur les seuils fraternels,
3842
Sombre tressaillement des chênes éternels,
3843
Vous êtes l’harmonie et la musique même !
3844
Vous êtes les soupirs qui font le chant suprême !
3845
Pour notre âme, les jours, la vie et les saisons,
3846
Les songes de nos cœurs, les plis des horizons,
3847
L’aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies,
3848
Flottent dans un réseau de vagues mélodies ;
3849
Une voix dans les champs nous parle, une autre voix
3850
Dit à l’homme autre chose et chante dans les bois.
3851
Par moment, un troupeau bêle, une cloche tinte.
3852
Quand par l’ombre, la nuit, la colline est atteinte,
3853
De toutes parts on voit danser et resplendir,
3854
Dans le ciel étoilé du zénith au nadir,
3855
Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales,
3856
Le groupe éblouissant des notes inégales.
3857
Toujours avec notre âme un doux bruit s’accoupla ;
3858
La nature nous dit : Chante ! et c’est pour cela
3859
Qu’un statuaire ancien sculpta sur cette pierre
3860
Un pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière.
3861
Juin 1833.
XXII
3862
La clarté du dehors ne distrait pas mon âme.
3863
La plaine chante et rit comme une jeune femme ;
3864
Le nid palpite dans les houx ;
3865
Partout la gaîté luit dans les bouches ouvertes ;
3866
Mai, couché dans la mousse au fond des grottes vertes,
3867
Fait aux amoureux les yeux doux.
3868
Dans les champs de luzerne et dans les champs de fèves,
3869
Les vagues papillons errent pareils aux rêves ;
3870
Le blé vert sort des sillons bruns ;
3871
Et les abeilles d’or courent à la pervenche,
3872
Au thym, au liseron, qui tend son urne blanche
3873
À ces buveuses de parfums.
3874
La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres ;
3875
Les arbres, tout gonflés de printemps, semblent ivres ;
3876
Les branches, dans leurs doux ébats,
3877
Se jettent les oiseaux du bout de leurs raquettes ;
3878
Le bourdon galonné fait aux roses coquettes
3879
Des propositions tout bas.
3880
Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes,
3881
Je laisse chuchoter les fleurs, ces doux fantômes,
3882
Et l’aube dire : Vous vivrez !
3883
Je regarde en moi-même, et, seul, oubliant l’heure,
3884
L’œil plein des visions de l’ombre intérieure,
3885
Je songe aux morts, ces délivrés !
3886
Encore un peu de temps, encore, ô mer superbe,
3887
Quelques reflux ; j’aurai ma tombe aussi dans l’herbe,
3888
Blanche au milieu du frais gazon,
3889
À l’ombre de quelque arbre où le lierre s’attache ;
3890
On y lira : – Passant, cette pierre te cache
3891
La ruine d’une prison.
3892
Ingouville, mai 1843.
XXIII — Le revenant
3893
Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus.
3894
Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus,
3895
Parfois au même nid rend la même colombe.
3896
Ô mères, le berceau communique à la tombe.
3897
L’éternité contient plus d’un divin secret.
3898
La mère dont je vais vous parler demeurait
3899
À Blois ; je l’ai connue en un temps plus prospère ;
3900
Et sa maison touchait à celle de mon père.
3901
Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet.
3902
On l’avait mariée à l’homme qu’elle aimait.
3903
Elle eut un fils ; ce fut une ineffable joie.
3904
Ce premier-né couchait dans un berceau de soie ;
3905
Sa mère l’allaitait ; il faisait un doux bruit
3906
À côté du chevet nuptial ; et, la nuit,
3907
La mère ouvrait son âme aux chimères sans nombre,
3908
Pauvre mère, et ses yeux resplendissaient dans l’ombre,
3909
Quand, sans souffle, sans voix, renonçant au sommeil,
3910
Penchée, elle écoutait dormir l’enfant vermeil.
3911
Dès l’aube, elle chantait, ravie et toute fière.
3912
Elle se renversait sur sa chaise en arrière,
3913
Son fichu laissant voir son sein gonflé de lait,
3914
Et souriait au faible enfant, et l’appelait
3915
Ange, trésor, amour ; et mille folles choses.
3916
Oh ! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses !
3917
Comme elle leur parlait ! l’enfant, charmant et nu,
3918
Riait, et, par ses mains sous les bras soutenu,
3919
Joyeux, de ses genoux montait jusqu’à sa bouche.
3920
Tremblant comme le daim qu’une feuille effarouche,
3921
Il grandit. Pour l’enfant, grandir, c’est chanceler.
3922
Il se mit à marcher, il se mit à parler,
3923
Il eut trois ans ; doux âge, où déjà la parole,
3924
Comme le jeune oiseau, bat de l’aile et s’envole.
3925
Et la mère disait : « Mon fils ! » et reprenait :
3926
« Voyez comme il est grand ! il apprend ; il connaît
3927
Ses lettres. C’est un diable ! Il veut que je l’habille
3928
En homme ; il ne veut plus de ses robes de fille ;
3929
C’est déjà très méchant, ces petits hommes-là !
3930
C’est égal, il lit bien ; il ira loin ; il a
3931
De l’esprit ; je lui fais épeler l’Évangile. » –
3932
Et ses yeux adoraient cette tête fragile,
3933
Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant,
3934
Elle sentait son cœur battre dans son enfant.
3935
Un jour, – nous avons tous de ces dates funèbres ! –
3936
Le croup, monstre hideux, épervier des ténèbres,
3937
Sur la blanche maison brusquement s’abattit,
3938
Horrible, et, se ruant sur le pauvre petit,
3939
Le saisit à la gorge ; ô noire maladie !
3940
De l’air par qui l’on vit sinistre perfidie !
3941
Qui n’a vu se débattre, hélas ! ces doux enfants
3942
Qu’étreint le croup féroce en ses doigts étouffants !
3943
Ils luttent ; l’ombre emplit lentement leurs yeux d’ange,
3944
Et de leur bouche froide il sort un râle étrange,
3945
Et si mystérieux, qu’il semble qu’on entend,
3946
Dans leur poitrine, où meurt le souffle haletant,
3947
L’affreux coq du tombeau chanter son aube obscure.
3948
Tel qu’un fruit qui du givre a senti la piqûre,
3949
L’enfant mourut. La mort entra comme un voleur
3950
Et le prit. – Une mère ; un père, la douleur,
3951
Le noir cercueil, le front qui se heurte aux murailles,
3952
Les lugubres sanglots qui sortent des entrailles,
3953
Oh ! la parole expire où commence le cri ;
3954
Silence aux mots humains !
3955
La mère au cœur meurtri,
3956
Pendant qu’à ses côtés pleurait le père sombre,
3957
Resta trois mois sinistre, immobile dans l’ombre,
3958
L’œil fixe, murmurant on ne sait quoi d’obscur,
3959
Et regardant toujours le même angle du mur.
3960
Elle ne mangeait pas ; sa vie était sa fièvre ;
3961
Elle ne répondait à personne ; sa lèvre
3962
Tremblait ; on l’entendait, avec un morne effroi,
3963
Qui disait à voix basse à quelqu’un : – Rends-le-moi ! –
3964
Et le médecin dit au père : – Il faut distraire
3965
Ce cœur triste, et donner à l’enfant mort un frère. –
3966
Le temps passa ; les jours, les semaines, les mois.
3967
Elle se sentit mère une seconde fois.
3968
Devant le berceau froid de son ange éphémère,
3969
Se rappelant l’accent dont il disait : – Ma mère, –
3970
Elle songeait, muette, assise sur son lit.
3971
Le jour où, tout à coup, dans son flanc tressaillit
3972
L’être inconnu promis à notre aube mortelle,
3973
Elle pâlit. – Quel est cet étranger ? dit-elle.
3974
Puis elle cria, sombre et tombant à genoux :
3975
– Non, non, je ne veux pas ! non ! tu serais jaloux !
3976
Ô mon doux endormi, toi que la terre glace,
3977
Tu dirais : « On m’oublie ; un autre a pris ma place ;
3978
« Ma mère l’aime, et rit ; elle le trouve beau,
3979
« Elle l’embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau ! »
3980
Non, non ! –
3981
Ainsi pleurait cette douleur profonde.
3982
Le jour vint ; elle mit un autre enfant au monde,
3983
Et le père joyeux cria : – C’est un garçon.
3984
Mais le père était seul joyeux dans la maison ;
3985
La mère restait morne, et la pâle accouchée,
3986
Sur l’ancien souvenir tout entière penchée,
3987
Rêvait ; on lui porta l’enfant sur un coussin ;
3988
Elle se laissa faire et lui donna le sein ;
3989
Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée,
3990
Pensant au fils nouveau moins qu’à l’âme envolée,
3991
Hélas ! et songeant moins aux langes qu’au linceul,
3992
Elle disait : – Cet ange en son sépulcre est seul !
3993
– Ô doux miracle ! ô mère au bonheur revenue ! –
3994
Elle entendit, avec une voix bien connue,
3995
Le nouveau-né parler dans l’ombre entre ses bras,
3996
Et tout bas murmurer : – C’est moi. Ne le dis pas.
3997
Août 1843.
XXIV — Aux arbres
3998
Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme !
3999
Au gré des envieux la foule loue et blâme ;
4000
Vous me connaissez, vous ! – vous m’avez vu souvent,
4001
Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
4002
Vous le savez, la pierre où court un scarabée,
4003
Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,
4004
Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.
4005
La contemplation m’emplit le cœur d’amour.
4006
Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
4007
Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,
4008
Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
4009
Et du même regard poursuivre en même temps,
4010
Pensif, le front baissé, l’œil dans l’herbe profonde,
4011
L’étude d’un atome et l’étude du monde.
4012
Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
4013
Arbres, vous m’avez vu fuir l’homme et chercher Dieu !
4014
Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,
4015
Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,
4016
Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
4017
Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
4018
Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s’élance,
4019
Et je suis plein d’oubli comme vous de silence !
4020
La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;
4021
Toujours, – je vous atteste, ô bois aimés du ciel ! –
4022
J’ai chassé loin de moi toute pensée amère,
4023
Et mon cœur est encor tel que le fit ma mère !
4024
Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
4025
Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,
4026
Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,
4027
Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives !
4028
Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
4029
Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,
4030
Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
4031
Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime !
4032
Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
4033
Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,
4034
Forêt ! c’est dans votre ombre et dans votre mystère,
4035
C’est sous votre branchage auguste et solitaire,
4036
Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
4037
Et que je veux dormir quand je m’endormirai.
4038
Juin 1843.
XXV
4039
L’enfant, voyant l’aïeule à filer occupée,
4040
Veut faire une quenouille à sa grande poupée.
4041
L’aïeule s’assoupit un peu ; c’est le moment.
4042
L’enfant vient par derrière et tire doucement
4043
Un brin de la quenouille où le fuseau tournoie,
4044
Puis s’enfuit triomphante, emportant avec joie
4045
La belle laine d’or que le safran jaunit,
4046
Autant qu’en pourrait prendre un oiseau pour son nid.
4047
Cauteretz, août 1843.
XXVI — Joies du soir
4048
Le soleil, dans les monts où sa clarté s’étale,
4049
Ajuste à son arc d’or sa flèche horizontale ;
4050
Les hauts taillis sont pleins de biches et de faons ;
4051
Là rit dans les rochers, veinés comme des marbres,
4052
Une chaumière heureuse ; en haut, un bouquet d’arbres ;
4053
Au-dessous, un bouquet d’enfants.
4054
C’est l’instant de songer aux choses redoutables.
4055
On entend les buveurs danser autour des tables ;
4056
– Tandis que, gais, joyeux, heurtant les escabeaux,
4057
Ils mêlent aux refrains leurs amours peu farouches,
4058
Les lettres des chansons qui sortent de leurs bouches
4059
Vont écrire autour d’eux leurs noms sur leurs tombeaux.
4060
– Mourir ! demandons-nous, à toute heure, en nous-même :
4061
– Comment passerons-nous le passage suprême ? –
4062
Finir avec grandeur est un illustre effort.
4063
Le moment est lugubre et l’âme est accablée ;
4064
Quel pas que la sortie ! – Oh ! l’affreuse vallée
4065
Que l’embuscade de la mort !
4066
Quel frisson dans les os de l’agonisant blême !
4067
Autour de lui tout marche et vit, tout rit, tout aime ;
4068
La fleur luit, l’oiseau chante en son palais d’été,
4069
Tandis que le mourant, en qui décroît la flamme,
4070
Frémit sous ce grand ciel, précipice de l’âme,
4071
Abîme effrayant d’ombre et de tranquillité !
4072
Souvent, me rappelant le front étrange et pâle
4073
De tous ceux que j’ai vus à cette heure fatale,
4074
Êtres qui ne sont plus, frères, amis, parents,
4075
Aux instants où l’esprit à rêver se hasarde,
4076
Souvent je me suis dit : Qu’est-ce donc qu’il regarde
4077
Cet œil effaré des mourants ?
4078
Que voit-il ?… – Ô terreur ! de ténébreuses routes,
4079
Un chaos composé de spectres et de doutes,
4080
La terre vision, le ver réalité,
4081
Un jour oblique et noir qui, troublant l’âme errante,
4082
Mêle au dernier rayon de la vie expirante
4083
Ta première lueur, sinistre éternité !
4084
On croit sentir dans l’ombre une horrible piqûre.
4085
Tout ce qu’on fit s’en va comme une fête obscure,
4086
Et tout ce qui riait devient peine ou remord.
4087
Quel moment, même, hélas ! pour l’âme la plus haute,
4088
Quand le vrai tout à coup paraît, quand la vie ôte
4089
Son masque, et dit : « Je suis la mort ! »
4090
Ah ! si tu fais trembler même un cœur sans reproche,
4091
Sépulcre ! le méchant avec horreur t’approche.
4092
Ton seuil profond lui semble une rougeur de feu ;
4093
Sur ton vide pour lui quand ta pierre se lève,
4094
Il s’y penche ; il y voit, ainsi que dans un rêve,
4095
La face vague et sombre et l’œil fixe de Dieu.
4096
Biarritz, juillet 1843.
XXVII
4097
J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,
4098
Parce qu’on les hait ;
4099
Et que rien n’exauce et que tout châtie
4100
Leur morne souhait ;
4101
Parce qu’elles sont maudites, chétives,
4102
Noirs êtres rampants ;
4103
Parce qu’elles sont les tristes captives
4104
De leur guet-apens ;
4105
Parce qu’elles sont prises dans leur œuvre ;
4106
Ô sort ! fatals nœuds !
4107
Parce que l’ortie est une couleuvre,
4108
L’araignée un gueux ;
4109
Parce qu’elles ont l’ombre des abîmes,
4110
Parce qu’on les fuit,
4111
Parce qu’elles sont toutes deux victimes
4112
De la sombre nuit.
4113
Passants, faites grâce à la plante obscure,
4114
Au pauvre animal.
4115
Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,
4116
Oh ! plaignez le mal !
4117
Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;
4118
Tout veut un baiser.
4119
Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie
4120
De les écraser,
4121
Pour peu qu’on leur jette un œil moins superbe,
4122
Tout bas, loin du jour,
4123
La vilaine bête et la mauvaise herbe
4124
Murmurent : Amour !
4125
Juillet 1842.
XXVIII — Le poëte
4126
Shakspeare songe ; loin du Versaille éclatant,
4127
Des buis taillés, des ifs peignés, où l’on entend
4128
Gémir la tragédie éplorée et prolixe,
4129
Il contemple la foule avec son regard fixe,
4130
Et toute la forêt frissonne devant lui.
4131
Pâle, il marche, au dedans de lui-même ébloui ;
4132
Il va, farouche, fauve, et, comme une crinière,
4133
Secouant sur sa tête un haillon de lumière.
4134
Son crâne transparent est plein d’âmes, de corps,
4135
De rêves, dont on voit la lueur du dehors ;
4136
Le monde tout entier passe à travers son crible ;
4137
Il tient toute la vie en son poignet terrible ;
4138
Il fait sortir de l’homme un sanglot surhumain.
4139
Dans ce génie étrange où l’on perd son chemin,
4140
Comme dans une mer, notre esprit parfois sombre,
4141
Nous sentons, frémissants, dans son théâtre sombre,
4142
Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant,
4143
Et ses doigts nous ouvrir et nous fouiller le flanc.
4144
Jamais il ne recule ; il est géant ; il dompte
4145
Richard-Trois, léopard, Caliban, mastodonte ;
4146
L’idéal est le vin que verse ce Bacchus.
4147
Les sujets monstrueux qu’il a pris et vaincus
4148
Râlent autour de lui, splendides ou difformes ;
4149
Il étreint Lear, Brutus, Hamlet, êtres énormes,
4150
Capulet, Montaigu, César, et, tour à tour,
4151
Les stryges dans le bois, le spectre sur la tour ;
4152
Et, même après Eschyle, effarant Melpomène,
4153
Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d’âme humaine,
4154
De la chair d’Othello, des restes de Macbeth,
4155
Dans son œuvre, du drame effrayant alphabet,
4156
Il se repose ; ainsi le noir lion des jongles
4157
S’endort dans l’antre immense avec du sang aux ongles.
4158
Paris, avril 1835.
XXIX — La nature
4159
La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre ;
4160
C’est l’hiver ; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,
4161
Être dans mon foyer la bûche de Noël ?
4162
– Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel.
4163
Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme,
4164
Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme.
4165
Aimez, vivez. – Veux-tu, bon arbre, être timon
4166
De charrue ? – Oui, je veux creuser le noir limon,
4167
Et tirer l’épi d’or de la terre profonde.
4168
Quand le soc a passé, la plaine devient blonde,
4169
La paix aux doux yeux sort du sillon entr’ouvert.
4170
Et l’aube en pleurs sourit. – Veux-tu, bel arbre vert,
4171
Arbre du hallier sombre où le chevreuil s’échappe,
4172
De la maison de l’homme être le pilier ? – Frappe.
4173
Je puis porter les toits, ayant porté les nids.
4174
Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis ;
4175
Là, dans l’ombre et l’amour, pensif, tu te recueilles ;
4176
Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.
4177
– Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau ?
4178
– Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau.
4179
Le navire est pour moi, dans l’immense mystère,
4180
Ce qu’est pour vous la tombe ; il m’arrache à la terre,
4181
Et, frissonnant, m’emporte à travers l’infini.
4182
J’irai voir ces grands cieux d’où l’hiver est banni,
4183
Et dont plus d’un essaim me parle à son passage.
4184
Pas plus que le tombeau n’épouvante le sage,
4185
Le profond Océan, d’obscurité vêtu,
4186
Ne m’épouvante point : oui, frappe. – Arbre, veux-tu
4187
Être gibet ? – Silence, homme ! va-t’en, cognée !
4188
J’appartiens à la vie, à la vie indignée !
4189
Va-t’en, bourreau ! va-t’en, juge ! fuyez, démons !
4190
Je suis l’arbre des bois, je suis l’arbre des monts ;
4191
Je porte les fruits mûrs, j’abrite les pervenches ;
4192
Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches !
4193
Arrière ! hommes, tuez ! ouvriers du trépas,
4194
Soyez sanglants, mauvais, durs ; mais ne venez pas,
4195
Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes,
4196
Vous chercher un complice au milieu des grands chênes !
4197
Ne faites pas servir à vos crimes, vivants,
4198
L’arbre mystérieux à qui parlent les vents !
4199
Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres.
4200
Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres.
4201
Allez-vous-en ! laissez l’arbre dans ses déserts.
4202
À vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts,
4203
Accouplez l’échafaud et le supplice : faites.
4204
Soit. Vivez et tuez. Tuez, entre deux fêtes,
4205
Le malheureux, chargé de fautes et de maux ;
4206
Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux !
4207
Janvier 1843.
XXX — Magnitudo parvi
4208
I
4209
Le jour mourait ; j’étais près des mers, sur la grève.
4210
Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve,
4211
Jeune esprit qui se tait !
4212
La terre, s’inclinant comme un vaisseau qui sombre,
4213
En tournant dans l’espace allait plongeant dans l’ombre ;
4214
La pâle nuit montait.
4215
La pâle nuit levait son front dans les nuées ;
4216
Les choses s’effaçaient, blêmes, diminuées,
4217
Sans forme et sans couleur ;
4218
Quand il monte de l’ombre, il tombe de la cendre ;
4219
On sentait à la fois la tristesse descendre
4220
Et monter la douleur.
4221
Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature
4222
Voyaient l’urne d’en haut, vague rondeur obscure,
4223
Se pencher dans les cieux,
4224
Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes,
4225
Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes,
4226
Le soir silencieux !
4227
Les nuages rampaient le long des promontoires ;
4228
Mon âme, où se mêlaient ces ombres et ces gloires,
4229
Sentait confusément
4230
De tout cet océan, de toute cette terre,
4231
Sortir sous l’œil de Dieu je ne sais quoi d’austère,
4232
D’auguste et de charmant !
4233
J’avais à mes côtés ma fille bien-aimée.
4234
La nuit se répandait ainsi qu’une fumée.
4235
Rêveur, ô Jéhovah,
4236
Je regardais en moi, les paupières baissées,
4237
Cette ombre qui se fait aussi dans nos pensées
4238
Quand ton soleil s’en va !
4239
Soudain l’enfant bénie, ange au regard de femme,
4240
Dont je tenais la main et qui tenait mon âme,
4241
Me parla, douce voix !
4242
Et, me montrant l’eau sombre et la rive âpre et brune,
4243
Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune :
4244
– Père, dit-elle, vois,
4245
Vois donc, là-bas, où l’ombre aux flancs des coteaux rampe,
4246
Ces feux jumeaux briller comme une double lampe
4247
Qui remuerait au vent !
4248
Quels sont ces deux foyers qu’au loin la brume voile ?
4249
– L’un est un feu de pâtre et l’autre est une étoile ;
4250
Deux mondes, mon enfant !
4251
II Deux mondes ! – l’un est dans l’espace, *
1 note

*

4252
Dans les ténèbres de l’azur,
4253
Dans l’étendue où tout s’efface,
4254
Radieux gouffre ! abîme obscur !
4255
Enfant, comme deux hirondelles,
4256
Oh ! si tous deux, âmes fidèles,
4257
Nous pouvions fuir à tire-d’ailes,
4258
Et plonger dans cette épaisseur
4259
D’où la création découle,
4260
Où flotte, vit, meurt, brille et roule
4261
L’astre imperceptible à la foule,
4262
Incommensurable au penseur ;
4263
Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes,
4264
Si nous pouvions passer les bleus septentrions,
4265
Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes
4266
Jusqu’à ce qu’à la fin, éperdus, nous voyions,
4267
Comme un navire en mer croît, monte, et semble éclore,
4268
Cette petite étoile, atome de phosphore,
4269
Devenir par degrés un monstre de rayons ;
4270
S’il nous était donné de faire
4271
Ce voyage démesuré,
4272
Et de voler, de sphère en sphère,
4273
À ce grand soleil ignoré ;
4274
Si, par un archange qui l’aime,
4275
L’homme aveugle, frémissant, blême,
4276
Dans les profondeurs du problème,
4277
Vivant, pouvait être introduit ;
4278
Si nous pouvions fuir notre centre,
4279
Et, forçant l’ombre où Dieu seul entre,
4280
Aller voir de près dans leur antre
4281
Ces énormités de la nuit ;
4282
Ce qui t’apparaîtrait te ferait trembler, ange !
4283
Rien, pas de vision, pas de songe insensé,
4284
Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange,
4285
Monde informe, et d’un tel mystère composé,
4286
Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante,
4287
Et qu’il ne resterait de nous dans l’épouvante
4288
Qu’un regard ébloui sous un front hérissé !*
1 note

*

4289
Ô contemplation splendide !
4290
Oh ! de pôles, d’axes, de feux,
4291
De la matière et du fluide,
4292
Balancement prodigieux !
4293
D’aimant qui lutte, d’air qui vibre,
4294
De force esclave et d’éther libre,
4295
Vaste et magnifique équilibre !
4296
Monde rêve ! idéal réel !
4297
Lueurs ! tonnerres ! jets de soufre !
4298
Mystère qui chante et qui souffre !
4299
Formule nouvelle du gouffre !
4300
Mot nouveau du noir livre ciel !
4301
Tu verrais ! – un soleil ; autour de lui des mondes,
4302
Centres eux-mêmes, ayant des lunes autour d’eux ;
4303
Là, des fourmillements de sphères vagabondes ;
4304
Là, des globes jumeaux qui tournent deux à deux ;
4305
Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie ;
4306
D’un coin de l’infini formidable incendie,
4307
Rayonnement sublime ou flamboiement hideux !
4308
Regardons, puisque nous y sommes !
4309
Figure-toi ! figure-toi !
4310
Plus rien des choses que tu nommes !
4311
Un autre monde ! une autre loi !
4312
La terre a fui dans l’étendue ;
4313
Derrière nous elle est perdue !
4314
Jour nouveau ! nuit inattendue !
4315
D’autres groupes d’astres au ciel !
4316
Une nature qu’on ignore,
4317
Qui, s’ils voyaient sa fauve aurore,
4318
Ferait accourir Pythagore
4319
Et reculer Ézéchiel !
4320
Ce qu’on prend pour un mont est une hydre ; ces arbres
4321
Sont des bêtes ; ces rocs hurlent avec fureur ;
4322
Le feu chante ; le sang coule aux veines des marbres.
4323
Ce monde est-il le vrai ? le nôtre est-il l’erreur ?
4324
Ô possibles qui sont pour nous les impossibles !
4325
Réverbérations des chimères visibles !
4326
Le baiser de la vie ici nous fait horreur.
4327
Et, si nous pouvions voir les hommes,
4328
Les ébauches, les embryons,
4329
Qui sont là ce qu’ailleurs nous sommes,
4330
Comme, eux et nous, nous frémirions !
4331
Rencontre inexprimable et sombre !
4332
Nous nous regarderions dans l’ombre
4333
De monstre à monstre, fils du nombre
4334
Et du temps qui s’évanouit ;
4335
Et, si nos langages funèbres
4336
Pouvaient échanger leurs algèbres,
4337
Nous dirions : « Qu’êtes-vous, ténèbres ? »
4338
Ils diraient : « D’où venez-vous, nuit ? » *
1 note

*

4339
Sont-ils aussi des cœurs, des cerveaux, des entrailles ?
4340
Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé ?
4341
Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles,
4342
Des Lucrèce niant tout ce qu’on a rêvé,
4343
Qui, du noir infini feuilletant les registres,
4344
Ont écrit : Rien, au bas de ses pages sinistres ;
4345
Et, penchés sur l’abîme, ont dit : « L’œil est crevé ! »
4346
Tous ces êtres, comme nous-même,
4347
S’en vont en pâles tourbillons ;
4348
La création mêle et sème
4349
Leur cendre à de nouveaux sillons ;
4350
Un vient, un autre le remplace,
4351
Et passe sans laisser de trace ;
4352
Le souffle les crée et les chasse ;
4353
Le gouffre en proie aux quatre vents,
4354
Comme la mer aux vastes lames,
4355
Mêle éternellement ses flammes
4356
À ce sombre écroulement d’âmes,
4357
De fantômes et de vivants !
4358
L’abîme semble fou sous l’ouragan de l’être.
4359
Quelle tempête autour de l’astre radieux !
4360
Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître,
4361
Jusqu’à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux ;
4362
Car, un jour, il faudra que l’étoile aussi tombe ;
4363
L’étoile voit neiger les âmes dans la tombe,
4364
L’âme verra neiger les astres dans les cieux ! *
1 note

*

4365
Par instants, dans le vague espace,
4366
Regarde, enfant ! tu vas la voir !
4367
Une brusque planète passe ;
4368
C’est d’abord au loin un point noir ;
4369
Plus prompte que la trombe folle,
4370
Elle vient, court, approche, vole ;
4371
À peine a lui son auréole,
4372
Que déjà, remplissant le ciel,
4373
Sa rondeur farouche commence
4374
À cacher le gouffre en démence,
4375
Et semble ton couvercle immense,
4376
Ô puits du vertige éternel !
4377
C’est elle ! éclair ! voilà sa livide surface
4378
Avec tous les frissons de ses océans verts !
4379
Elle apparaît, s’en va, décroît, pâlit, s’efface,
4380
Et rentre, atome obscur, aux cieux d’ombre couverts,
4381
Et tout s’évanouit, vaste aspect, bruit sublime… –
4382
Quel est ce projectile inouï de l’abîme ?
4383
Ô boulets monstrueux qui sont des univers !
4384
Dans un éloignement nocturne,
4385
Roule avec un râle effrayant
4386
Quelque épouvantable Saturne
4387
Tournant son anneau flamboyant ;
4388
La braise en pleut comme d’un crible ;
4389
Jean de Patmos, l’esprit terrible,
4390
Vit en songe cet astre horrible
4391
Et tomba presque évanoui ;
4392
Car, rêvant sa noire épopée,
4393
Il crut, d’éclairs enveloppée,
4394
Voir fuir une roue, échappée
4395
Au sombre char d’Adonaï !
4396
Et, par instants encor, – tout va-t-il se dissoudre ? –
4397
Parmi ces mondes, fauve, accourant à grand bruit,
4398
Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre,
4399
Surgit, et les regarde, et, blême, approche et luit ;
4400
Puis s’évade en hurlant, pâle et surnaturelle,
4401
Traînant sa chevelure éparse derrière elle,
4402
Comme une Canidie affreuse qui s’enfuit.
4403
Quelques-uns de ces globes meurent ;
4404
Dans le semoun et le mistral
4405
Leurs mers sanglotent, leurs flots pleurent ;
4406
Leur flanc crache un brasier central.
4407
Sphères par la neige engourdies,
4408
Ils ont d’étranges maladies,
4409
Pestes, déluges, incendies,
4410
Tremblements profonds et fréquents ;
4411
Leur propre abîme les consume ;
4412
Leur haleine flamboie et fume ;
4413
On entend de loin dans leur brume
4414
La toux lugubre des volcans. *
1 note

*

4415
Ils sont ! ils vont ! ceux-ci brillants, ceux-là difformes,
4416
Tous portant des vivants et des créations !
4417
Ils jettent dans l’azur des cônes d’ombre énormes,
4418
Ténèbres qui des cieux traversent les rayons,
4419
Où le regard, ainsi que des flambeaux farouches
4420
L’un après l’autre éteints par d’invisibles bouches,
4421
Voit plonger tour à tour les constellations !
4422
Quel Zorobabel formidable,
4423
Quel Dédale vertigineux,
4424
Cieux ! a bâti dans l’insondable
4425
Tout ce noir chaos lumineux ?
4426
Soleils, astres aux larges queues,
4427
Gouffres ! ô millions de lieues !
4428
Sombres architectures bleues !
4429
Quel bras a fait, créé, produit
4430
Ces tours d’or que nuls yeux ne comptent,
4431
Ces firmaments qui se confrontent,
4432
Ces Babels d’étoiles qui montent
4433
Dans ces Babylones de nuit ?
4434
Qui, dans l’ombre vivante et l’aube sépulcrale,
4435
Qui, dans l’horreur fatale et dans l’amour profond,
4436
A tordu ta splendide et sinistre spirale,
4437
Ciel, où les univers se font et se défont ?
4438
Un double précipice à la fois les réclame.
4439
« Immensité ! » dit l’être. « Éternité ! » dit l’âme.
4440
À jamais ! le sans fin roule dans le sans fond. *
1 note

*

4441
L’Inconnu, celui dont maint sage
4442
Dans la brume obscure a douté,
4443
L’immobile et muet visage,
4444
Le voile de l’éternité,
4445
A, pour montrer son ombre au crime,
4446
Sa flamme au juste magnanime,
4447
Jeté pêle-mêle à l’abîme
4448
Tous ses masques, noirs ou vermeils ;
4449
Dans les éthers inaccessibles,
4450
Ils flottent, cachés ou visibles ;
4451
Et ce sont ces masques terribles
4452
Que nous appelons les soleils !
4453
Et les peuples ont vu passer dans les ténèbres
4454
Ces spectres de la nuit que nul ne pénétra ;
4455
Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres,
4456
Ont crié : Jupiter ! Allah ! Vishnou ! Mithra !
4457
Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes,
4458
Tous ces masques hagards s’effaceront d’eux-mêmes ;
4459
Alors, la face immense et calme apparaîtra !
4460
III Enfant ! l’autre de ces deux mondes, *
1 note

*

4461
C’est le cœur d’un homme ! – parfois,
4462
Comme une perle au fond des ondes,
4463
Dieu cache une âme au fond des bois.
4464
Dieu cache un homme sous les chênes ;
4465
Et le sacre en d’austères lieux
4466
Avec le silence des plaines,
4467
L’ombre des monts, l’azur des cieux !
4468
Ô ma fille ! avec son mystère
4469
Le soir envahit pas à pas
4470
L’esprit d’un prêtre involontaire,
4471
Près de ce feu qui luit là-bas !
4472
Cet homme, dans quelque ruine,
4473
Avec la ronce et le lézard,
4474
Vit sous la brume et la bruine,
4475
Fruit tombé de l’arbre hasard !
4476
Il est devenu presque fauve ;
4477
Son bâton est son seul appui.
4478
En le voyant, l’homme se sauve ;
4479
La bête seule vient à lui.
4480
Il est l’être crépusculaire.
4481
On a peur de l’apercevoir ;
4482
Pâtre tant que le jour l’éclaire,
4483
Fantôme dès que vient le soir.
4484
La faneuse dans la clairière
4485
Le voit quand il fait, par moment,
4486
Comme une ombre hors de sa bière,
4487
Un pas hors de l’isolement.
4488
Son vêtement dans ces décombres,
4489
C’est un sac de cendre et de deuil,
4490
Linceul troué par les clous sombres
4491
De la misère, ce cercueil.
4492
Le pommier lui jette ses pommes ;
4493
Il vit dans l’ombre enseveli ;
4494
C’est un pauvre homme loin des hommes,
4495
C’est un habitant de l’oubli ;
4496
C’est un indigent sous la bure,
4497
Un vieux front de la pauvreté,
4498
Un haillon dans une masure,
4499
Un esprit dans l’immensité ! *
1 note

*

4500
Dans la nature transparente,
4501
C’est l’œil des regards ingénus,
4502
Un penseur à l’âme ignorante,
4503
Un grave marcheur aux pieds nus !
4504
Oui, c’est un cœur, une prunelle,
4505
C’est un souffrant, c’est un songeur,
4506
Sur qui la lueur éternelle
4507
Fait trembler sa vague rougeur.
4508
Il est là, l’âme aux cieux ravie,
4509
Et, près d’un branchage enflammé,
4510
Pense, lui-même par la vie
4511
Tison à demi consumé.
4512
Il est calme en cette ombre épaisse ;
4513
Il aura bien toujours un peu
4514
D’herbe pour que son bétail paisse,
4515
De bois pour attiser son feu.
4516
Nos luttes, nos chocs, nos désastres,
4517
Il les ignore ; il ne veut rien
4518
Que, la nuit, le regard des astres,
4519
Le jour, le regard de son chien.
4520
Son troupeau gît sur l’herbe unie ;
4521
Il est là, lui, pasteur, ami,
4522
Seul éveillé, comme un génie
4523
À côté d’un peuple endormi.
4524
Ses brebis, d’un rien remuées,
4525
Ouvrant l’œil près du feu qui luit,
4526
Aperçoivent sous les nuées
4527
Sa forme droite dans la nuit ;
4528
Et, bouc qui bêle, agneau qui danse,
4529
Dorment dans les bois hasardeux
4530
Sous ce grand spectre Providence
4531
Qu’ils sentent debout auprès d’eux. *
1 note

*

4532
Le pâtre songe, solitaire,
4533
Pauvre et nu, mangeant son pain bis ;
4534
Il ne connaît rien de la terre
4535
Que ce que broute la brebis.
4536
Pourtant, il sait que l’homme souffre ;
4537
Mais il sonde l’éther profond.
4538
Toute solitude est un gouffre,
4539
Toute solitude est un mont.
4540
Dès qu’il est debout sur ce faîte,
4541
Le ciel reprend cet étranger ;
4542
La Judée avait le prophète,
4543
La Chaldée avait le berger.
4544
Ils tâtaient le ciel l’un et l’autre ;
4545
Et, plus tard, sous le feu divin,
4546
Du prophète naquit l’apôtre,
4547
Du pâtre naquit le devin.
4548
La foule raillait leur démence ;
4549
Et l’homme dut, aux jours passés,
4550
À ces ignorants la science,
4551
La sagesse à ces insensés.
4552
La nuit voyait, témoin austère,
4553
Se rencontrer sur les hauteurs,
4554
Face à face dans le mystère,
4555
Les prophètes et les pasteurs.
4556
– Où marchez-vous, tremblants prophètes ?
4557
– Où courez-vous, pâtres troublés ?
4558
Ainsi parlaient ces sombres têtes,
4559
Et l’ombre leur criait : Allez !
4560
Aujourd’hui, l’on ne sait plus même
4561
Qui monta le plus de degrés
4562
Des Zoroastres au front blême
4563
Ou des Abrahams effarés.
4564
Et, quand nos yeux, qui les admirent,
4565
Veulent mesurer leur chemin,
4566
Et savoir quels sont ceux qui mirent
4567
Le plus de jour dans l’œil humain,
4568
Du noir passé perçant les voiles,
4569
Notre esprit flotte sans repos
4570
Entre tous ces compteurs d’étoiles
4571
Et tous ces compteurs de troupeaux. *
1 note

*

4572
Dans nos temps, où l’aube enfin dore
4573
Les bords du terrestre ravin,
4574
Le rêve humain s’approche encore
4575
Plus près de l’idéal divin.
4576
L’homme que la brume enveloppe,
4577
Dans le ciel que Jésus ouvrit,
4578
Comme à travers un télescope
4579
Regarde à travers son esprit.
4580
L’âme humaine, après le Calvaire,
4581
A plus d’ampleur et de rayon ;
4582
Le grossissement de ce verre
4583
Grandit encor la vision.
4584
La solitude vénérable
4585
Mène aujourd’hui l’homme sacré
4586
Plus avant dans l’impénétrable,
4587
Plus loin dans le démesuré.
4588
Oui, si dans l’homme, que le nombre
4589
Et le temps trompent tour à tour,
4590
La foule dégorge de l’ombre,
4591
La solitude fait le jour.
4592
Le désert au ciel nous convie.
4593
Ô seuil de l’azur ! l’homme seul,
4594
Vivant qui voit hors de la vie,
4595
Lève d’avance son linceul.
4596
Il parle aux voix que Dieu fit taire,
4597
Mêlant sur son front pastoral
4598
Aux lueurs troubles de la terre
4599
Le serein rayon sépulcral.
4600
Dans le désert, l’esprit qui pense
4601
Subit par degrés sous les cieux
4602
La dilatation immense
4603
De l’infini mystérieux.
4604
Il plonge au fond. Calme, il savoure
4605
Le réel, le vrai, l’élément.
4606
Toute la grandeur qui l’entoure
4607
Le pénètre confusément.
4608
Sans qu’il s’en doute, il va, se dompte,
4609
Marche, et, grandissant en raison,
4610
Croît comme l’herbe aux champs, et monte
4611
Comme l’aurore à l’horizon.
4612
Il voit, il adore, il s’effare ;
4613
Il entend le clairon du ciel,
4614
Et l’universelle fanfare
4615
Dans le silence universel.
4616
Avec ses fleurs au pur calice,
4617
Avec sa mer pleine de deuil,
4618
Qui donne un baiser de complice
4619
À l’âpre bouche de l’écueil,
4620
Avec sa plaine, vaste bible,
4621
Son mont noir, son brouillard fuyant,
4622
Regards du visage invisible,
4623
Syllabes du mot flamboyant ;
4624
Avec sa paix, avec son trouble,
4625
Son bois voilé, son rocher nu,
4626
Avec son écho qui redouble
4627
Toutes les voix de l’inconnu,
4628
La solitude éclaire, enflamme,
4629
Attire l’homme aux grands aimants,
4630
Et lentement compose une âme
4631
De tous les éblouissements !
4632
L’homme en son sein palpite et vibre,
4633
Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux,
4634
Étrange oiseau d’autant plus libre
4635
Que le mystère le tient mieux.
4636
Il sent croître en lui, d’heure en heure,
4637
L’humble foi, l’amour recueilli,
4638
Et la mémoire antérieure
4639
Qui le remplit d’un vaste oubli.
4640
Il a des soifs inassouvies ;
4641
Dans son passé vertigineux,
4642
Il sent revivre d’autres vies ;
4643
De son âme il compte les nœuds.
4644
Il cherche au fond des sombres dômes
4645
Sous quelles formes il a lui ;
4646
Il entend ses propres fantômes
4647
Qui lui parlent derrière lui.
4648
Il sent que l’humaine aventure
4649
N’est rien qu’une apparition ;
4650
Il se dit : – Chaque créature
4651
Est toute la création.
4652
Il se dit : – Mourir, c’est connaître ;
4653
Nous cherchons l’issue à tâtons.
4654
J’étais, je suis, et je dois être.
4655
L’ombre est une échelle. Montons. –
4656
Il se dit : – Le vrai, c’est le centre.
4657
Le reste est apparence ou bruit.
4658
Cherchons le lion, et non l’antre ;
4659
Allons où l’œil fixe reluit. –
4660
Il sent plus que l’homme en lui naître ;
4661
Il sent, jusque dans ses sommeils,
4662
Lueur à lueur, dans son être,
4663
L’infiltration des soleils.
4664
Ils cessent d’être son problème ;
4665
Un astre est un voile. Il veut mieux ;
4666
Il reçoit de leur rayon même
4667
Le regard qui va plus loin qu’eux. *
1 note

*

4668
Pendant que, nous, hommes des villes,
4669
Nous croyons prendre un vaste essor
4670
Lorsqu’entre en nos prunelles viles
4671
Le spectre d’une étoile d’or ;
4672
Que, savants dont la vue est basse,
4673
Nous nous ruons et nous brûlons
4674
Dans le premier astre qui passe,
4675
Comme aux lampes les papillons,
4676
Et qu’oubliant le nécessaire,
4677
Nous contentant de l’incomplet,
4678
Croyant éclairés, ô misère !
4679
Ceux qu’éclaire le feu follet,
4680
Prenant pour l’être et pour l’essence
4681
Les fantômes du ciel profond,
4682
Voulant nous faire une science
4683
Avec des formes qui s’en vont,
4684
Ne comprenant, pour nous distraire
4685
De la terre, où l’homme est damné,
4686
Qu’un autre monde, sombre frère
4687
De notre globe infortuné,
4688
Comme l’oiseau né dans la cage,
4689
Qui, s’il fuit, n’a qu’un vol étroit,
4690
Ne sait pas trouver le bocage,
4691
Et va d’un toit à l’autre toit ;
4692
Chercheurs que le néant captive,
4693
Qui, dans l’ombre, avons en passant
4694
La curiosité chétive
4695
Du ciron pour le ver luisant,
4696
Poussière admirant la poussière,
4697
Nous poursuivons obstinément,
4698
Grains de cendre, un grain de lumière
4699
En fuite dans le firmament !
4700
Pendant que notre âme humble et lasse
4701
S’arrête au seuil du ciel béni,
4702
Et va becqueter dans l’espace
4703
Une miette de l’infini,
4704
Lui, ce berger, ce passant frêle,
4705
Ce pauvre gardeur de bétail
4706
Que la cathédrale éternelle
4707
Abrite sous son noir portail,
4708
Cet homme qui ne sait pas lire,
4709
Cet hôte des arbres mouvants,
4710
Qui ne connaît pas d’autre lyre
4711
Que les grands bois et les grands vents,
4712
Lui, dont l’âme semble étouffée,
4713
Il s’envole, et, touchant le but,
4714
Boit avec la coupe d’Orphée
4715
À la source où Moïse but !
4716
Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde,
4717
Cet ignorant, cet indigent,
4718
Sans docteur, sans maître, sans guide,
4719
Fouillant, scrutant, interrogeant
4720
De sa roche où la paix séjourne,
4721
Les cieux noirs, les bleus horizons,
4722
Double ornière où sans cesse tourne
4723
La roue énorme des saisons ;
4724
Seul, quand mai vide sa corbeille,
4725
Quand octobre emplit son panier ;
4726
Seul, quand l’hiver à notre oreille
4727
Vient siffler, gronder, et nier ;
4728
Quand sur notre terre, où se joue
4729
Le blanc flocon flottant sans bruit,
4730
La mort, spectre vierge, secoue,
4731
Ses ailes pâles dans la nuit ;
4732
Quand, nous glaçant jusqu’aux vertèbres,
4733
Nous jetant la neige en rêvant,
4734
Ce sombre cygne des ténèbres
4735
Laisse tomber sa plume au vent ;
4736
Quand la mer tourmente la barque ;
4737
Quand la plaine est là, ressemblant
4738
À la morte dont un drap marque
4739
L’obscur profil sinistre et blanc ;
4740
Seul sur cet âpre monticule,
4741
À l’heure où, sous le ciel dormant,
4742
Les méduses du crépuscule
4743
Montrent leur face vaguement ;
4744
Seul la nuit, quand dorment ses chèvres,
4745
Quand la terre et l’immensité
4746
Se referment comme deux lèvres
4747
Après que le psaume est chanté ;
4748
Seul, quand renaît le jour sonore,
4749
À l’heure où sur le mont lointain
4750
Flamboie et frissonne l’aurore,
4751
Crête rouge du coq matin ;
4752
Seul, toujours seul, l’été, l’automne ;
4753
Front sans remords et sans effroi
4754
À qui le nuage qui tonne
4755
Dit tout bas : Ce n’est pas pour toi !
4756
Oubliant dans ces grandes choses
4757
Les trous de ses pauvres habits,
4758
Comparant la douceur des roses
4759
À la douceur de la brebis,
4760
Sondant l’être, la loi fatale ;
4761
L’amour, la mort, la fleur, le fruit ;
4762
Voyant l’auréole idéale
4763
Sortir de toute cette nuit,
4764
Il sent, faisant passer le monde
4765
Par sa pensée à chaque instant,
4766
Dans cette obscurité profonde
4767
Son œil devenir éclatant ;
4768
Et, dépassant la créature,
4769
Montant toujours, toujours accru,
4770
Il regarde tant la nature,
4771
Que la nature a disparu !
4772
Car, des effets allant aux causes,
4773
L’œil perce et franchit le miroir,
4774
Enfant ; et contempler les choses,
4775
C’est finir par ne plus les voir.
4776
La matière tombe détruite
4777
Devant l’esprit aux yeux de lynx ;
4778
Voir, c’est rejeter ; la poursuite
4779
De l’énigme est l’oubli du sphynx.
4780
Il ne voit plus le ver qui rampe,
4781
La feuille morte émue au vent,
4782
Le pré, la source où l’oiseau trempe
4783
Son petit pied rose en buvant ;
4784
Ni l’araignée, hydre étoilée,
4785
Au centre du mal se tenant,
4786
Ni l’abeille, lumière ailée,
4787
Ni la fleur, parfum rayonnant ;
4788
Ni l’arbre où sur l’écorce dure
4789
L’amant grave un chiffre d’un jour,
4790
Que les ans font croître à mesure
4791
Qu’ils font décroître son amour.
4792
Il ne voit plus la vigne mûre,
4793
La ville, large toit fumant,
4794
Ni la campagne, ce murmure,
4795
Ni la mer, ce rugissement ;
4796
Ni l’aube dorant les prairies,
4797
Ni le couchant aux longs rayons,
4798
Ni tous ces tas de pierreries
4799
Qu’on nomme constellations,
4800
Que l’éther de son ombre couvre,
4801
Et qu’entrevoit notre œil terni
4802
Quand la nuit curieuse entr’ouvre
4803
Le sombre écrin de l’infini ;
4804
Il ne voit plus Saturne pâle,
4805
Mars écarlate, Arcturus bleu,
4806
Sirius, couronne d’opale,
4807
Aldebaran, turban de feu ;
4808
Ni les mondes, esquifs sans voiles,
4809
Ni, dans le grand ciel sans milieu,
4810
Toute cette cendre d’étoiles ;
4811
Il voit l’astre unique ; il voit Dieu ! *
1 note

*

4812
Il le regarde, il le contemple ;
4813
Vision que rien n’interrompt !
4814
Il devient tombe, il devient temple,
4815
Le mystère flambe à son front.
4816
Œil serein dans l’ombre ondoyante,
4817
Il a conquis, il a compris,
4818
Il aime ; il est l’âme voyante
4819
Parmi nos ténébreux esprits.
4820
Il marche, heureux et plein d’aurore,
4821
De plain-pied avec l’élément ;
4822
Il croit, il accepte. Il ignore
4823
Le doute, notre escarpement ;
4824
Le doute, qu’entourent les vides,
4825
Bord que nul ne peut enjamber,
4826
Où nous nous arrêtons stupides,
4827
Disant : Avancer, c’est tomber !
4828
Le doute, roche où nos pensées
4829
Errent loin du pré qui fleurit,
4830
Où vont et viennent, dispersées,
4831
Toutes ces chèvres de l’esprit !
4832
Quand Hobbes dit : « Quelle est la base ? »
4833
Quand Locke dit : « Quelle est la loi ? »
4834
Que font à sa splendide extase
4835
Ces dialogues de l’effroi ?
4836
Qu’importe à cet anachorète
4837
De la caverne Vérité,
4838
L’homme qui dans l’homme s’arrête,
4839
La nuit qui croit à sa clarté ?
4840
Que lui fait la philosophie,
4841
Calcul, algèbre, orgueil puni,
4842
Que sur les cimes pétrifie
4843
L’effarement de l’infini !
4844
Lueurs que couvre la fumée !
4845
Sciences disant : Que sait-on ?
4846
Qui, de l’aveugle Ptolémée,
4847
Montent au myope Newton !
4848
Que lui font les choses bornées,
4849
Grands, petits, couronnes, carcans ?
4850
L’ombre qui sort des cheminées
4851
Vaut l’ombre qui sort des volcans.
4852
Que lui font la larve et la cendre,
4853
Et, dans les tourbillons mouvants,
4854
Toutes les formes que peut prendre
4855
L’obscur nuage des vivants ?
4856
Que lui fait l’assurance triste
4857
Des créatures dans leurs nuits ?
4858
La terre s’écriant : J’existe !
4859
Le soleil répliquant : Je suis !
4860
Quand le spectre, dans le mystère,
4861
S’affirme à l’apparition,
4862
Qu’importe à cet œil solitaire
4863
Qui s’éblouit du seul rayon ?
4864
Que lui fait l’astre, autel et prêtre
4865
De sa propre religion,
4866
Qui dit : Rien hors de moi ! – quand l’être
4867
Se nomme Gouffre et Légion !
4868
Que lui font, sur son sacré faîte,
4869
Les démentis audacieux
4870
Que donne aux soleils la comète,
4871
Cette hérésiarque des cieux ?
4872
Que lui fait le temps, cette brume ?
4873
L’espace, cette illusion ?
4874
Que lui fait l’éternelle écume
4875
De l’océan Création ?
4876
Il boit, hors de l’inabordable,
4877
Du surhumain, du sidéral,
4878
Les délices du formidable,
4879
L’âpre ivresse de l’idéal ;
4880
Son être, dont rien ne surnage,
4881
S’engloutit dans le gouffre bleu ;
4882
Il fait ce sublime naufrage ;
4883
Et, murmurant sans cesse : – Dieu, –
4884
Parmi les feuillages farouches,
4885
Il songe, l’âme et l’œil là-haut,
4886
À l’imbécillité des bouches
4887
Qui prononcent un autre mot ! *
1 note

*

4888
Il le voit, ce soleil unique,
4889
Fécondant, travaillant, créant,
4890
Par le rayon qu’il communique
4891
Égalant l’atome au géant,
4892
Semant de feux, de souffles, d’ondes,
4893
Les tourbillons d’obscurité,
4894
Emplissant d’étincelles mondes
4895
L’épouvantable immensité ;
4896
Remuant, dans l’ombre et les brumes,
4897
De sombres forces dans les cieux
4898
Qui font comme des bruits d’enclumes
4899
Sous des marteaux mystérieux,
4900
Doux pour le nid du rouge-gorge,
4901
Terrible aux satans qu’il détruit ;
4902
Et, comme aux lueurs d’une forge,
4903
Un mur s’éclaire dans la nuit,
4904
On distingue en l’ombre où nous sommes,
4905
On reconnaît dans ce bas lieu,
4906
À sa clarté parmi les hommes,
4907
L’âme qui réverbère Dieu !
4908
Et ce pâtre devient auguste ;
4909
Jusqu’à l’auréole monté,
4910
Étant le sage, il est le juste ;
4911
Ô ma fille, cette clarté
4912
Sœur du grand flambeau des génies,
4913
Faite de tous les rayons purs
4914
Et de toutes les harmonies
4915
Qui flottent dans tous les azurs,
4916
Plus belle dans une chaumière,
4917
Éclairant hier par demain,
4918
Cette éblouissante lumière,
4919
Cette blancheur du cœur humain
4920
S’appelle en ce monde, où l’honnête
4921
Et le vrai des vents est battu,
4922
Innocence avant la tempête,
4923
Après la tempête vertu ! *
1 note

*

4924
Voilà donc ce que fait la solitude à l’homme ;
4925
Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme ;
4926
Sacre l’obscurité,
4927
Pénètre de splendeur le pâtre qui s’y plonge,
4928
Et, dans les profondeurs de son immense songe.
4929
T’allume, ô vérité !
4930
Elle emplit l’ignorant de la science énorme ;
4931
Ce que le cèdre voit, ce que devine l’orme,
4932
Ce que le chêne sent,
4933
Dieu, l’être, l’infini, l’éternité, l’abîme,
4934
Dans l’ombre elle le mêle à la candeur sublime
4935
D’un pâtre frémissant.
4936
L’homme n’est qu’une lampe, elle en fait une étoile.
4937
Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile,
4938
Un mage ; et, par moments,
4939
Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres,
4940
Apparaît couronné d’une tiare d’astres,
4941
Vêtu de flamboiements !
4942
Il ne se doute pas de cette grandeur sombre :
4943
Assis près de son feu que la broussaille encombre,
4944
Devant l’être béant,
4945
Humble, il pense ; et, chétif, sans orgueil, sans envie,
4946
Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie,
4947
Son gouffre de néant.
4948
Quand il sort de son rêve, il revoit la nature.
4949
Il parle à la nuée, errant à l’aventure,
4950
Dans l’azur émigrant ;
4951
Il dit : « Que ton encens est chaste, ô clématite ! »
4952
Il dit au doux oiseau : « Que ton aile est petite,
4953
« Mais que ton vol est grand ! »
4954
Le soir, quand il voit l’homme aller vers les villages,
4955
Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages,
4956
Et les pauvres chevaux
4957
Que le laboureur bat et fouette avec colère,
4958
Sans songer que le vent va le rendre à son frère
4959
Le marin sur les flots ;
4960
Quand il voit les forçats passer, portant leur charge,
4961
Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit, au large,
4962
Et hâtant leur retour,
4963
Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne,
4964
La bénédiction qu’il a puisée à l’urne
4965
De l’insondable amour !
4966
Et, tandis qu’il est là, vivant sur sa colline,
4967
Content, se prosternant dans tout ce qui s’incline,
4968
Doux rêveur bienfaisant,
4969
Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse,
4970
Et l’herbe et le rocher de la majesté douce
4971
De son cœur innocent,
4972
S’il passe par hasard, près de sa paix féconde,
4973
Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde
4974
Révolté devant eux,
4975
Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres,
4976
La terre de granit et le ciel de ténèbres,
4977
L’homme ingrat, Dieu douteux ;
4978
Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible,
4979
Et dont l’obscurité rend la lueur visible,
4980
Homme heureux sans effort,
4981
Entrevu par cette âme en proie au choc de l’onde,
4982
Va lui jeter soudain quelque clarté profonde
4983
Qui lui montre le port !
4984
Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre,
4985
Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombre
4986
Entre le ciel et l’eau ;
4987
Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre,
4988
Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre,
4989
Il sauve un grand vaisseau !
4990
IV
4991
Et je repris, montrant à l’enfant adorée
4992
L’obscur feu du pasteur et l’étoile sacrée :
4993
De ces deux feux, perçant le soir qui s’assombrit,
4994
L’un révèle un soleil, l’autre annonce un esprit.
4995
C’est l’infini que notre œil sonde ;
4996
Mesurons tout à Dieu, qui seul crée et conçoit !
4997
C’est l’astre qui le prouve et l’esprit qui le voit ;
4998
Une âme est plus grande qu’un monde.
4999
Enfant, ce feu de pâtre à cette âme mêlé,
5000
Et cet astre, splendeur du plafond constellé
5001
Que l’éclair et la foudre gardent,
5002
Ces deux phares du gouffre où l’être flotte et fuit,
5003
Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit,
5004
Dans l’immensité se regardent.
5005
Ils se connaissent ; l’astre envoie au feu des bois
5006
Toute l’énormité de l’abîme à la fois,
5007
Les baisers de l’azur superbe,
5008
Et l’éblouissement des visions d’Endor ;
5009
Et le doux feu de pâtre envoie à l’astre d’or
5010
Le frémissement du brin d’herbe.
5011
Le feu de pâtre dit : – La mère pleure, hélas !
5012
L’enfant a froid, le père a faim, l’aïeul est las ;
5013
Tout est noir ; la montée est rude ;
5014
Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau ;
5015
L’homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau.
5016
L’étoile répond : – Certitude !
5017
De chacun d’eux s’envole un rayon fraternel,
5018
L’un plein d’humanité, l’autre rempli de ciel ;
5019
Dieu les prend, et joint leur lumière,
5020
Et sa main, sous qui l’âme, aigle de flamme, éclôt,
5021
Fait du rayon d’en bas et du rayon d’en haut
5022
Les deux ailes de la prière.
5023
Ingouville, août 1839.
5024
FIN DU TOME PREMIER.
TOME II — AUJOURD’HUI (1843-1856)
LIVRE QUATRIÈME — PAUCA MEÆ
I
5025
Pure Innocence ! Vertu sainte !
5026
Ô les deux sommets d’ici-bas !
5027
Où croissent, sans ombre et sans crainte,
5028
Les deux palmes des deux combats !
5029
Palme du combat Ignorance !
5030
Palme du combat Vérité !
5031
L’âme, à travers sa transparence,
5032
Voit trembler leur double clarté.
5033
Innocence ! Vertu ! sublimes
5034
Même pour l’œil mort du méchant !
5035
On voit dans l’azur ces deux cimes,
5036
L’une au levant, l’autre au couchant.
5037
Elles guident la nef qui sombre ;
5038
L’une est phare, et l’autre est flambeau ;
5039
L’une a le berceau dans son ombre,
5040
L’autre en son ombre a le tombeau.
5041
C’est sous la terre infortunée
5042
Que commence, obscure à nos yeux,
5043
La ligne de la destinée ;
5044
Elles l’achèvent dans les cieux.
5045
Elles montrent, malgré les voiles
5046
Et l’ombre du fatal milieu,
5047
Nos âmes touchant les étoiles
5048
Et la candeur mêlée au bleu.
5049
Elles éclairent les problèmes ;
5050
Elles disent le lendemain ;
5051
Elles sont les blancheurs suprêmes
5052
De tout le sombre gouffre humain.
5053
L’archange effleure de son aile
5054
Ce faîte où Jéhovah s’assied ;
5055
Et sur cette neige éternelle
5056
On voit l’empreinte d’un seul pied.
5057
Cette trace qui nous enseigne,
5058
Ce pied blanc, ce pied fait de jour,
5059
Ce pied rose, hélas ! car il saigne,
5060
Ce pied nu, c’est le tien, amour !
5061
Janvier 1843.
II — 15 février 1843
5062
Aime celui qui t’aime, et sois heureuse en lui.
5063
– Adieu ! – sois son trésor, ô toi qui fus le nôtre !
5064
Va, mon enfant béni, d’une famille à l’autre.
5065
Emporte le bonheur et laisse-nous l’ennui !
5066
Ici, l’on te retient ; là-bas, on te désire.
5067
Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir.
5068
Donne-nous un regret, donne-leur un espoir,
5069
Sors avec une larme ! entre avec un sourire !
5070
Dans l’église, 15 février 1843.
5071
4 septembre 1843
5072
……………
III — Trois ans après
5073
Il est temps que je me repose ;
5074
Je suis terrassé par le sort.
5075
Ne me parlez pas d’autre chose
5076
Que des ténèbres où l’on dort !
5077
Que veut-on que je recommence ?
5078
Je ne demande désormais
5079
À la création immense
5080
Qu’un peu de silence et de paix !
5081
Pourquoi m’appelez-vous encore ?
5082
J’ai fait ma tâche et mon devoir.
5083
Qui travaillait avant l’aurore,
5084
Peut s’en aller avant le soir.
5085
À vingt ans, deuil et solitude !
5086
Mes yeux, baissés vers le gazon,
5087
Perdirent la douce habitude
5088
De voir ma mère à la maison.
5089
Elle nous quitta pour la tombe ;
5090
Et vous savez bien qu’aujourd’hui
5091
Je cherche, en cette nuit qui tombe,
5092
Un autre ange qui s’est enfui !
5093
Vous savez que je désespère,
5094
Que ma force en vain se défend,
5095
Et que je souffre comme père,
5096
Moi qui souffris tant comme enfant !
5097
Mon œuvre n’est pas terminée,
5098
Dites-vous. Comme Adam banni,
5099
Je regarde ma destinée,
5100
Et je vois bien que j’ai fini.
5101
L’humble enfant que Dieu m’a ravie
5102
Rien qu’en m’aimant savait m’aider ;
5103
C’était le bonheur de ma vie
5104
De voir ses yeux me regarder.
5105
Si ce Dieu n’a pas voulu clore
5106
L’œuvre qu’il me fit commencer,
5107
S’il veut que je travaille encore,
5108
Il n’avait qu’à me la laisser !
5109
Il n’avait qu’à me laisser vivre
5110
Avec ma fille à mes côtés,
5111
Dans cette extase où je m’enivre
5112
De mystérieuses clartés !
5113
Ces clartés, jour d’une autre sphère,
5114
Ô Dieu jaloux, tu nous les vends !
5115
Pourquoi m’as-tu pris la lumière
5116
Que j’avais parmi les vivants ?
5117
As-tu donc pensé, fatal maître,
5118
Qu’à force de te contempler,
5119
Je ne voyais plus ce doux être,
5120
Et qu’il pouvait bien s’en aller !
5121
T’es-tu dit que l’homme, vaine ombre,
5122
Hélas ! perd son humanité
5123
À trop voir cette splendeur sombre
5124
Qu’on appelle la vérité ?
5125
Qu’on peut le frapper sans qu’il souffre,
5126
Que son cœur est mort dans l’ennui,
5127
Et qu’à force de voir le gouffre,
5128
Il n’a plus qu’un abîme en lui ?
5129
Qu’il va, stoïque, où tu l’envoies,
5130
Et que désormais, endurci,
5131
N’ayant plus ici-bas de joies,
5132
Il n’a plus de douleurs aussi ?
5133
As-tu pensé qu’une âme tendre
5134
S’ouvre à toi pour se mieux fermer,
5135
Et que ceux qui veulent comprendre
5136
Finissent par ne plus aimer ?
5137
Ô Dieu ! vraiment, as-tu pu croire
5138
Que je préférais, sous les cieux,
5139
L’effrayant rayon de ta gloire
5140
Aux douces lueurs de ses yeux !
5141
Si j’avais su tes lois moroses,
5142
Et qu’au même esprit enchanté
5143
Tu ne donnes point ces deux choses,
5144
Le bonheur et la vérité,
5145
Plutôt que de lever tes voiles,
5146
Et de chercher, cœur triste et pur,
5147
À te voir au fond des étoiles,
5148
Ô Dieu sombre d’un monde obscur,
5149
J’eusse aimé mieux, loin de ta face,
5150
Suivre, heureux, un étroit chemin,
5151
Et n’être qu’un homme qui passe
5152
Tenant son enfant par la main !
5153
Maintenant, je veux qu’on me laisse !
5154
J’ai fini ! le sort est vainqueur.
5155
Que vient-on rallumer sans cesse
5156
Dans l’ombre qui m’emplit le cœur ?
5157
Vous qui me parlez, vous me dites
5158
Qu’il faut, rappelant ma raison,
5159
Guider les foules décrépites
5160
Vers les lueurs de l’horizon ;
5161
Qu’à l’heure où les peuples se lèvent,
5162
Tout penseur suit un but profond ;
5163
Qu’il se doit à tous ceux qui rêvent,
5164
Qu’il se doit à tous ceux qui vont !
5165
Qu’une âme, qu’un feu pur anime,
5166
Doit hâter, avec sa clarté,
5167
L’épanouissement sublime
5168
De la future humanité ;
5169
Qu’il faut prendre part, cœurs fidèles,
5170
Sans redouter les océans,
5171
Aux fêtes des choses nouvelles,
5172
Aux combats des esprits géants !
5173
Vous voyez des pleurs sur ma joue,
5174
Et vous m’abordez mécontents,
5175
Comme par le bras on secoue
5176
Un homme qui dort trop longtemps.
5177
Mais songez à ce que vous faites !
5178
Hélas ! cet ange au front si beau,
5179
Quand vous m’appelez à vos fêtes,
5180
Peut-être a froid dans son tombeau.
5181
Peut-être, livide et pâlie,
5182
Dit-elle dans son lit étroit :
5183
« Est-ce que mon père m’oublie
5184
Et n’est plus là, que j’ai si froid ? »
5185
Quoi ! lorsqu’à peine je résiste
5186
Aux choses dont je me souviens,
5187
Quand je suis brisé, las et triste,
5188
Quand je l’entends qui me dit : « Viens ! »
5189
Quoi ! vous voulez que je souhaite,
5190
Moi, plié par un coup soudain,
5191
La rumeur qui suit le poëte,
5192
Le bruit que fait le paladin !
5193
Vous voulez que j’aspire encore
5194
Aux triomphes doux et dorés !
5195
Que j’annonce aux dormeurs l’aurore !
5196
Que je crie : « Allez ! espérez ! »
5197
Vous voulez que, dans la mêlée,
5198
Je rentre ardent parmi les forts,
5199
Les yeux à la voûte étoilée… –
5200
Oh ! l’herbe épaisse où sont les morts !
5201
Novembre 1846.
IV
5202
Oh ! je fus comme fou dans le premier moment,
5203
Hélas ! et je pleurai trois jours amèrement.
5204
Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance,
5205
Pères, mères, dont l’âme a souffert ma souffrance,
5206
Tout ce que j’éprouvais, l’avez-vous éprouvé ?
5207
Je voulais me briser le front sur le pavé ;
5208
Puis je me révoltais, et, par moments, terrible,
5209
Je fixais mes regards sur cette chose horrible,
5210
Et je n’y croyais pas, et je m’écriais : Non !
5211
– Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom
5212
Qui font que dans le cœur le désespoir se lève ? –
5213
Il me semblait que tout n’était qu’un affreux rêve,
5214
Qu’elle ne pouvait pas m’avoir ainsi quitté,
5215
Que je l’entendais rire en la chambre à côté,
5216
Que c’était impossible enfin qu’elle fût morte,
5217
Et que j’allais la voir entrer par cette porte !
5218
Oh ! que de fois j’ai dit : Silence ! elle a parlé !
5219
Tenez ! voici le bruit de sa main sur la clé !
5220
Attendez ! elle vient ! laissez-moi, que j’écoute !
5221
Car elle est quelque part dans la maison sans doute !
5222
Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.
V
5223
Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
5224
De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;
5225
Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ;
5226
Elle entrait et disait : « Bonjour, mon petit père « ;
5227
Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
5228
Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
5229
Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.
5230
Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
5231
Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant,
5232
Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
5233
Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
5234
Et mainte page blanche entre ses mains froissée
5235
Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
5236
Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
5237
Et c’était un esprit avant d’être une femme.
5238
Son regard reflétait la clarté de son âme.
5239
Elle me consultait sur tout à tous moments.
5240
Oh ! que de soirs d’hiver radieux et charmants,
5241
Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
5242
Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
5243
Tout près, quelques amis causant au coin du feu !
5244
J’appelais cette vie être content de peu !
5245
Et dire qu’elle est morte ! hélas ! que Dieu m’assiste !
5246
Je n’étais jamais gai quand je la sentais triste ;
5247
J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux
5248
Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
5249
Novembre 1846, jour des morts.
VI
5250
Quand nous habitions tous ensemble
5251
Sur nos collines d’autrefois,
5252
Où l’eau court, où le buisson tremble,
5253
Dans la maison qui touche aux bois,
5254
Elle avait dix ans, et moi trente ;
5255
J’étais pour elle l’univers.
5256
Oh ! comme l’herbe est odorante
5257
Sous les arbres profonds et verts !
5258
Elle faisait mon sort prospère,
5259
Mon travail léger, mon ciel bleu.
5260
Lorsqu’elle me disait : Mon père,
5261
Tout mon cœur s’écriait : Mon Dieu !
5262
À travers mes songes sans nombre,
5263
J’écoutais son parler joyeux,
5264
Et mon front s’éclairait dans l’ombre
5265
À la lumière de ses yeux.
5266
Elle avait l’air d’une princesse
5267
Quand je la tenais par la main ;
5268
Elle cherchait des fleurs sans cesse
5269
Et des pauvres dans le chemin.
5270
Elle donnait comme on dérobe,
5271
En se cachant aux yeux de tous.
5272
Oh ! la belle petite robe
5273
Qu’elle avait, vous rappelez-vous ?
5274
Le soir, auprès de ma bougie,
5275
Elle jasait à petit bruit,
5276
Tandis qu’à la vitre rougie
5277
Heurtaient les papillons de nuit.
5278
Les anges se miraient en elle.
5279
Que son bonjour était charmant !
5280
Le ciel mettait dans sa prunelle
5281
Ce regard qui jamais ne ment.
5282
Oh ! je l’avais, si jeune encore,
5283
Vue apparaître en mon destin !
5284
C’était l’enfant de mon aurore,
5285
Et mon étoile du matin !
5286
Quand la lune claire et sereine
5287
Brillait aux cieux, dans ces beaux mois,
5288
Comme nous allions dans la plaine !
5289
Comme nous courions dans les bois !
5290
Puis, vers la lumière isolée
5291
Étoilant le logis obscur,
5292
Nous revenions par la vallée
5293
En tournant le coin du vieux mur ;
5294
Nous revenions, cœurs pleins de flamme,
5295
En parlant des splendeurs du ciel.
5296
Je composais cette jeune âme
5297
Comme l’abeille fait son miel.
5298
Doux ange aux candides pensées,
5299
Elle était gaie en arrivant… –
5300
Toutes ces choses sont passées
5301
Comme l’ombre et comme le vent !
5302
Villequier, 4 septembre 1844.
VII
5303
Elle était pâle, et pourtant rose,
5304
Petite avec de grands cheveux.
5305
Elle disait souvent : Je n’ose,
5306
Et ne disait jamais : Je veux.
5307
Le soir, elle prenait ma Bible
5308
Pour y faire épeler sa sœur,
5309
Et, comme une lampe paisible,
5310
Elle éclairait ce jeune cœur.
5311
Sur le saint livre que j’admire,
5312
Leurs yeux purs venaient se fixer ;
5313
Livre où l’une apprenait à lire,
5314
Où l’autre apprenait à penser !
5315
Sur l’enfant, qui n’eût pas lu seule,
5316
Elle penchait son front charmant,
5317
Et l’on aurait dit une aïeule
5318
Tant elle parlait doucement !
5319
Elle lui disait : « Sois bien sage ! »
5320
Sans jamais nommer le démon ;
5321
Leurs mains erraient de page en page
5322
Sur Moïse et sur Salomon,
5323
Sur Cyrus qui vint de la Perse,
5324
Sur Moloch et Léviathan,
5325
Sur l’enfer que Jésus traverse,
5326
Sur l’éden où rampe Satan !
5327
Moi, j’écoutais… – Ô joie immense
5328
De voir la sœur près de la sœur !
5329
Mes yeux s’enivraient en silence
5330
De cette ineffable douceur.
5331
Et, dans la chambre humble et déserte
5332
Où nous sentions, cachés tous trois,
5333
Entrer par la fenêtre ouverte
5334
Les souffles des nuits et des bois,
5335
Tandis que, dans le texte auguste,
5336
Leurs cœurs, lisant avec ferveur,
5337
Puisaient le beau, le vrai, le juste,
5338
Il me semblait, à moi, rêveur,
5339
Entendre chanter des louanges
5340
Autour de nous, comme au saint lieu,
5341
Et voir sous les doigts de ces anges
5342
Tressaillir le livre de Dieu !
5343
Octobre 1846.
VIII
5344
À qui donc sommes-nous ? Qui nous a ? qui nous mène ?
5345
Vautour fatalité, tiens-tu la race humaine ?
5346
Oh ! parlez, cieux vermeils,
5347
L’âme sans fond tient-elle aux étoiles sans nombre ?
5348
Chaque rayon d’en haut est-il un fil de l’ombre
5349
Liant l’homme aux soleils ?
5350
Est-ce qu’en nos esprits, que l’ombre a pour repaires,
5351
Nous allons voir rentrer les songes de nos pères ?
5352
Destin, lugubre assaut !
5353
Ô vivants, serions-nous l’objet d’une dispute ?
5354
L’un veut-il notre gloire, et l’autre notre chute ?
5355
Combien sont-ils là-haut ?
5356
Jadis, au fond du ciel, aux yeux du mage sombre,
5357
Deux joueurs effrayants apparaissaient dans l’ombre.
5358
Qui craindre ? qui prier ?
5359
Les Manès frissonnants, les pâles Zoroastres
5360
Voyaient deux grandes mains qui déplaçaient les astres
5361
Sur le noir échiquier.
5362
Songe horrible ! le bien, le mal, de cette voûte
5363
Pendent-ils sur nos fronts ? Dieu, tire-moi du doute !
5364
Ô sphinx, dis-moi le mot !
5365
Cet affreux rêve pèse à nos yeux qui sommeillent,
5366
Noirs vivants ! heureux ceux qui tout à coup s’éveillent
5367
Et meurent en sursaut !
5368
Villequier, 4 septembre 1845.
IX
5369
Ô souvenirs ! printemps ! aurore !
5370
Doux rayon triste et réchauffant !
5371
– Lorsqu’elle était petite encore,
5372
Que sa sœur était tout enfant… –
5373
Connaissez-vous sur la colline
5374
Qui joint Montlignon à Saint-Leu,
5375
Une terrasse qui s’incline
5376
Entre un bois sombre et le ciel bleu ?
5377
– C’est là que nous vivions. – Pénètre,
5378
Mon cœur, dans ce passé charmant ! –
5379
Je l’entendais sous ma fenêtre
5380
Jouer le matin doucement.
5381
Elle courait dans la rosée,
5382
Sans bruit, de peur de m’éveiller ;
5383
Moi, je n’ouvrais pas ma croisée,
5384
De peur de la faire envoler.
5385
Ses frères riaient… – Aube pure !
5386
Tout chantait sous ces frais berceaux,
5387
Ma famille avec la nature,
5388
Mes enfants avec les oiseaux ! –
5389
Je toussais, on devenait brave ;
5390
Elle montait à petits pas,
5391
Et me disait d’un air très grave :
5392
« J’ai laissé les enfants en bas. »
5393
Qu’elle fût bien ou mal coiffée,
5394
Que mon cœur fût triste ou joyeux,
5395
Je l’admirais. C’était ma fée,
5396
Et le doux astre de mes yeux !
5397
Nous jouions toute la journée.
5398
Ô jeux charmants ! chers entretiens !
5399
Le soir, comme elle était l’aînée,
5400
Elle me disait : « Père, viens !
5401
Nous allons t’apporter ta chaise,
5402
Conte-nous une histoire, dis ! » –
5403
Et je voyais rayonner d’aise
5404
Tous ces regards du paradis.
5405
Alors, prodiguant les carnages,
5406
J’inventais un conte profond
5407
Dont je trouvais les personnages
5408
Parmi les ombres du plafond.
5409
Toujours, ces quatre douces têtes
5410
Riaient, comme à cet âge on rit,
5411
De voir d’affreux géants très bêtes
5412
Vaincus par des nains pleins d’esprit.
5413
J’étais l’Arioste et l’Homère
5414
D’un poëme éclos d’un seul jet ;
5415
Pendant que je parlais, leur mère
5416
Les regardait rire, et songeait.
5417
Leur aïeul, qui lisait dans l’ombre,
5418
Sur eux parfois levait les yeux,
5419
Et, moi, par la fenêtre sombre
5420
J’entrevoyais un coin des cieux !
5421
Villequier, 4 septembre 1846.
X
5422
Pendant que le marin, qui calcule et qui doute,
5423
Demande son chemin aux constellations ;
5424
Pendant que le berger, l’œil plein de visions,
5425
Cherche au milieu des bois son étoile et sa route ;
5426
Pendant que l’astronome, inondé de rayons,
5427
Pèse un globe à travers des millions de lieues,
5428
Moi, je cherche autre chose en ce ciel vaste et pur.
5429
Mais que ce saphir sombre est un abîme obscur !
5430
On ne peut distinguer, la nuit, les robes bleues
5431
Des anges frissonnants qui glissent dans l’azur.
5432
Avril 1847.
XI
5433
On vit, on parle, on a le ciel et les nuages
5434
Sur la tête ; on se plaît aux livres des vieux sages ;
5435
On lit Virgile et Dante ; on va joyeusement
5436
En voiture publique à quelque endroit charmant,
5437
En riant aux éclats de l’auberge et du gîte ;
5438
Le regard d’une femme en passant vous agite ;
5439
On aime, on est aimé, bonheur qui manque aux rois !
5440
On écoute le chant des oiseaux dans les bois ;
5441
Le matin, on s’éveille, et toute une famille
5442
Vous embrasse, une mère, une sœur, une fille !
5443
On déjeune en lisant son journal. Tout le jour
5444
On mêle à sa pensée espoir, travail, amour ;
5445
La vie arrive avec ses passions troublées ;
5446
On jette sa parole aux sombres assemblées ;
5447
Devant le but qu’on veut et le sort qui vous prend,
5448
On se sent faible et fort, on est petit et grand ;
5449
On est flot dans la foule, âme dans la tempête ;
5450
Tout vient et passe ; on est en deuil, on est en fête ;
5451
On arrive, on recule, on lutte avec effort… –
5452
Puis, le vaste et profond silence de la mort !
5453
11 juillet 1846, en revenant du cimetière.
XII
5454
À quoi songeaient les deux cavaliers
5455
dans la forêt
5456
La nuit était fort noire et la forêt très sombre.
5457
Hermann à mes côtés me paraissait une ombre.
5458
Nos chevaux galopaient. À la garde de Dieu !
5459
Les nuages du ciel ressemblaient à des marbres.
5460
Les étoiles volaient dans les branches des arbres
5461
Comme un essaim d’oiseaux de feu.
5462
Je suis plein de regrets. Brisé par la souffrance,
5463
L’esprit profond d’Hermann est vide d’espérance.
5464
Je suis plein de regrets. Ô mes amours, dormez !
5465
Or, tout en traversant ces solitudes vertes,
5466
Hermann me dit : « Je songe aux tombes entr’ouvertes. »
5467
Et je lui dis : « Je pense aux tombeaux refermés ! »
5468
Lui regarde en avant : je regarde en arrière.
5469
Nos chevaux galopaient à travers la clairière ;
5470
Le vent nous apportait de lointains angelus ;
5471
Il dit : « Je songe à ceux que l’existence afflige,
5472
À ceux qui sont, à ceux qui vivent. – Moi », lui dis-je,
5473
« Je pense à ceux qui ne sont plus ! »
5474
Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines ?
5475
Les chênes murmuraient. Que murmuraient les chênes ?
5476
Les buissons chuchotaient comme d’anciens amis.
5477
Hermann me dit : « Jamais les vivants ne sommeillent.
5478
En ce moment, des yeux pleurent, d’autres yeux veillent. »
5479
Et je lui dis : « Hélas ! d’autres sont endormis ! »
5480
Hermann reprit alors : « Le malheur, c’est la vie.
5481
Les morts ne souffrent plus. Ils sont heureux ! j’envie
5482
Leur fosse où l’herbe pousse, où s’effeuillent les bois.
5483
Car la nuit les caresse avec ses douces flammes ;
5484
Car le ciel rayonnant calme toutes les âmes
5485
Dans tous les tombeaux à la fois ! »
5486
Et je lui dis : « Tais-toi ! respect au noir mystère !
5487
Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre.
5488
Les morts, ce sont les cœurs qui t’aimaient autrefois !
5489
C’est ton ange expiré ! c’est ton père et ta mère !
5490
Ne les attristons point par l’ironie amère.
5491
Comme à travers un rêve ils entendent nos voix ! »
5492
Octobre 1853.
XIII — Veni, vidi, vixi
5493
J’ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs
5494
Je marche, sans trouver de bras qui me secourent,
5495
Puisque je ris à peine aux enfants qui m’entourent,
5496
Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;
5497
Puisqu’au printemps, quand Dieu met la nature en fête,
5498
J’assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ;
5499
Puisque je suis à l’heure où l’homme fuit le jour,
5500
Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ;
5501
Puisque l’espoir serein dans mon âme est vaincu ;
5502
Puisqu’en cette saison des parfums et des roses,
5503
Ô ma fille ! j’aspire à l’ombre où tu reposes,
5504
Puisque mon cœur est mort, j’ai bien assez vécu.
5505
Je n’ai pas refusé ma tâche sur la terre.
5506
Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici.
5507
J’ai vécu souriant, toujours plus adouci,
5508
Debout, mais incliné du côté du mystère.
5509
J’ai fait ce que j’ai pu ; j’ai servi, j’ai veillé,
5510
Et j’ai vu bien souvent qu’on riait de ma peine.
5511
Je me suis étonné d’être un objet de haine,
5512
Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.
5513
Dans ce bagne terrestre où ne s’ouvre aucune aile,
5514
Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,
5515
Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,
5516
J’ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.
5517
Maintenant, mon regard ne s’ouvre qu’à demi ;
5518
Je ne me tourne plus même quand on me nomme ;
5519
Je suis plein de stupeur et d’ennui, comme un homme
5520
Qui se lève avant l’aube et qui n’a pas dormi.
5521
Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse,
5522
Répondre à l’envieux dont la bouche me nuit.
5523
Ô Seigneur ! ouvrez-moi les portes de la nuit,
5524
Afin que je m’en aille et que je disparaisse !
5525
Avril 1848.
XIV
5526
Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
5527
Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
5528
J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
5529
Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
5530
Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
5531
Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
5532
Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
5533
Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
5534
Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
5535
Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
5536
Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
5537
Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
5538
3 septembre 1847.
XV — À Villequier
5539
Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,
5540
Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;
5541
Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
5542
Et que je puis songer à la beauté des cieux ;
5543
Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure
5544
Je sors, pâle et vainqueur,
5545
Et que je sens la paix de la grande nature
5546
Qui m’entre dans le cœur ;
5547
Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
5548
Ému par ce superbe et tranquille horizon,
5549
Examiner en moi les vérités profondes
5550
Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;
5551
Maintenant, ô mon Dieu ! que j’ai ce calme sombre
5552
De pouvoir désormais
5553
Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre
5554
Elle dort pour jamais ;
5555
Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles,
5556
Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,
5557
Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
5558
Je reprends ma raison devant l’immensité ;
5559
Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;
5560
Je vous porte, apaisé,
5561
Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire
5562
Que vous avez brisé ;
5563
Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes
5564
Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !
5565
Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,
5566
Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent ;
5567
Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
5568
Ouvre le firmament ;
5569
Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme
5570
Est le commencement ;
5571
Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,
5572
Possédez l’infini, le réel, l’absolu ;
5573
Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste
5574
Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l’a voulu !
5575
Je ne résiste plus à tout ce qui m’arrive
5576
Par votre volonté.
5577
L’âme de deuils en deuils, l’homme de rive en rive,
5578
Roule à l’éternité.
5579
Nous ne voyons jamais qu’un seul côté des choses ;
5580
L’autre plonge en la nuit d’un mystère effrayant.
5581
L’homme subit le joug sans connaître les causes.
5582
Tout ce qu’il voit est court, inutile et fuyant.
5583
Vous faites revenir toujours la solitude
5584
Autour de tous ses pas.
5585
Vous n’avez pas voulu qu’il eût la certitude
5586
Ni la joie ici-bas !
5587
Dès qu’il possède un bien, le sort le lui retire.
5588
Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,
5589
Pour qu’il s’en puisse faire une demeure, et dire :
5590
C’est ici ma maison, mon champ et mes amours !
5591
Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;
5592
Il vieillit sans soutiens.
5593
Puisque ces choses sont, c’est qu’il faut qu’elles soient ;
5594
J’en conviens, j’en conviens !
5595
Le monde est sombre, ô Dieu ! l’immuable harmonie
5596
Se compose des pleurs aussi bien que des chants ;
5597
L’homme n’est qu’un atome en cette ombre infinie,
5598
Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.
5599
Je sais que vous avez bien autre chose à faire
5600
Que de nous plaindre tous,
5601
Et qu’un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
5602
Ne vous fait rien, à vous !
5603
Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue ;
5604
Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;
5605
Que la création est une grande roue
5606
Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un ;
5607
Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
5608
Passent sous le ciel bleu ;
5609
Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ;
5610
Je le sais, ô mon Dieu !
5611
Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,
5612
Au fond de cet azur immobile et dormant,
5613
Peut-être faites-vous des choses inconnues
5614
Où la douleur de l’homme entre comme élément.
5615
Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre
5616
Que des êtres charmants
5617
S’en aillent, emportés par le tourbillon sombre
5618
Des noirs événements.
5619
Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses
5620
Que rien ne déconcerte et que rien n’attendrit.
5621
Vous ne pouvez avoir de subites clémences
5622
Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit !
5623
Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme,
5624
Et de considérer
5625
Qu’humble comme un enfant et doux comme une femme,
5626
Je viens vous adorer !
5627
Considérez encor que j’avais, dès l’aurore,
5628
Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,
5629
Expliquant la nature à l’homme qui l’ignore,
5630
Éclairant toute chose avec votre clarté ;
5631
Que j’avais, affrontant la haine et la colère,
5632
Fait ma tâche ici-bas,
5633
Que je ne pouvais pas m’attendre à ce salaire,
5634
Que je ne pouvais pas
5635
Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie,
5636
Vous appesantiriez votre bras triomphant,
5637
Et que, vous qui voyiez comme j’ai peu de joie,
5638
Vous me reprendriez si vite mon enfant !
5639
Qu’une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,
5640
Que j’ai pu blasphémer,
5641
Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette
5642
Une pierre à la mer !
5643
Considérez qu’on doute, ô mon Dieu ! quand on souffre,
5644
Que l’œil qui pleure trop finit par s’aveugler,
5645
Qu’un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,
5646
Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,
5647
Et qu’il ne se peut pas que l’homme, lorsqu’il sombre
5648
Dans les afflictions,
5649
Ait présente à l’esprit la sérénité sombre
5650
Des constellations !
5651
Aujourd’hui, moi qui fus faible comme une mère,
5652
Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.
5653
Je me sens éclairé dans ma douleur amère
5654
Par un meilleur regard jeté sur l’univers.
5655
Seigneur, je reconnais que l’homme est en délire,
5656
S’il ose murmurer ;
5657
Je cesse d’accuser, je cesse de maudire,
5658
Mais laissez-moi pleurer !
5659
Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,
5660
Puisque vous avez fait les hommes pour cela !
5661
Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
5662
Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?
5663
Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
5664
Le soir, quand tout se tait,
5665
Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,
5666
Cet ange m’écoutait !
5667
Hélas ! vers le passé tournant un œil d’envie,
5668
Sans que rien ici-bas puisse m’en consoler,
5669
Je regarde toujours ce moment de ma vie
5670
Où je l’ai vue ouvrir son aile et s’envoler !
5671
Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure,
5672
L’instant, pleurs superflus !
5673
Où je criai : L’enfant que j’avais tout à l’heure,
5674
Quoi donc ! je ne l’ai plus !
5675
Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,
5676
Ô mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné !
5677
L’angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,
5678
Et mon cœur est soumis, mais n’est pas résigné.
5679
Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame,
5680
Mortels sujets aux pleurs,
5681
Il nous est malaisé de retirer notre âme
5682
De ces grandes douleurs.
5683
Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,
5684
Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin,
5685
Au milieu des ennuis, des peines, des misères,
5686
Et de l’ombre que fait sur nous notre destin,
5687
Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
5688
Petit être joyeux,
5689
Si beau, qu’on a cru voir s’ouvrir à son entrée
5690
Une porte des cieux ;
5691
Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même
5692
Croître la grâce aimable et la douce raison,
5693
Lorsqu’on a reconnu que cet enfant qu’on aime
5694
Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,
5695
Que c’est la seule joie ici-bas qui persiste
5696
De tout ce qu’on rêva,
5697
Considérez que c’est une chose bien triste
5698
De le voir qui s’en va !
5699
Villequier, 4 septembre 1847.
XVI — Mors
5700
Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ.
5701
Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant,
5702
Noir squelette laissant passer le crépuscule.
5703
Dans l’ombre où l’on dirait que tout tremble et recule,
5704
L’homme suivait des yeux les lueurs de la faulx.
5705
Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux
5706
Tombaient ; elle changeait en désert Babylone,
5707
Le trône en échafaud et l’échafaud en trône,
5708
Les roses en fumier, les enfants en oiseaux,
5709
L’or en cendre, et les yeux des mères en ruisseaux.
5710
Et les femmes criaient : – Rends-nous ce petit être.
5711
Pour le faire mourir, pourquoi l’avoir fait naître ? –
5712
Ce n’était qu’un sanglot sur terre, en haut, en bas ;
5713
Des mains aux doigts osseux sortaient des noirs grabats ;
5714
Un vent froid bruissait dans les linceuls sans nombre ;
5715
Les peuples éperdus semblaient sous la faulx sombre
5716
Un troupeau frissonnant qui dans l’ombre s’enfuit ;
5717
Tout était sous ses pieds deuil, épouvante et nuit.
5718
Derrière elle, le front baigné de douces flammes,
5719
Un ange souriant portait la gerbe d’âmes.
5720
Mars 1854.
XVII — Charles Vacquerie
5721
Il ne sera pas dit que ce jeune homme, ô deuil !
5722
Se sera de ses mains ouvert l’affreux cercueil
5723
Où séjourne l’ombre abhorrée,
5724
Hélas ! et qu’il aura lui-même dans la mort
5725
De ses jours généreux, encor pleins jusqu’au bord,
5726
Renversé la coupe dorée,
5727
Et que sa mère, pâle et perdant la raison,
5728
Aura vu rapporter au seuil de sa maison,
5729
Sous un suaire aux plis funèbres,
5730
Ce fils, naguère encor pareil au jour qui naît,
5731
Maintenant blême et froid, tel que la mort venait
5732
De le faire pour les ténèbres ;
5733
Il ne sera pas dit qu’il sera mort ainsi,
5734
Qu’il aura, cœur profond et par l’amour saisi,
5735
Donné sa vie à ma colombe,
5736
Et qu’il l’aura suivie au lieu morne et voilé,
5737
Sans que la voix du père à genoux ait parlé
5738
À cette âme dans cette tombe !
5739
En présence de tant d’amour et de vertu,
5740
Il ne sera pas dit que je me serai tu,
5741
Moi qu’attendent les maux sans nombre !
5742
Que je n’aurai point mis sur sa bière un flambeau,
5743
Et que je n’aurai pas devant son noir tombeau
5744
Fait asseoir une strophe sombre !
5745
N’ayant pu la sauver, il a voulu mourir.
5746
Sois béni, toi qui, jeune, à l’âge où vient s’offrir
5747
L’espérance joyeuse encore,
5748
Pouvant rester, survivre, épuiser tes printemps,
5749
Ayant devant les yeux l’azur de tes vingt ans
5750
Et le sourire de l’aurore,
5751
À tout ce que promet la jeunesse, aux plaisirs,
5752
Aux nouvelles amours, aux oublieux désirs
5753
Par qui toute peine est bannie,
5754
À l’avenir, trésor des jours à peine éclos,
5755
À la vie, au soleil, préféras sous les flots
5756
L’étreinte de cette agonie !
5757
Oh ! quelle sombre joie à cet être charmant
5758
De se voir embrassée au suprême moment,
5759
Par ton doux désespoir fidèle !
5760
La pauvre âme a souri dans l’angoisse, en sentant
5761
À travers l’eau sinistre et l’effroyable instant
5762
Que tu t’en venais avec elle !
5763
Leurs âmes se parlaient sous les vagues rumeurs.
5764
– Que fais-tu ? disait-elle. – Et lui, disait : – Tu meurs ;
5765
Il faut bien aussi que je meure ! –
5766
Et, les bras enlacés, doux couple frissonnant,
5767
Ils se sont en allés dans l’ombre ; et, maintenant,
5768
On entend le fleuve qui pleure.
5769
Puisque tu fus si grand, puisque tu fus si doux
5770
Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, époux,
5771
Qu’à jamais l’aube en ta nuit brille !
5772
Aie à jamais sur toi l’ombre de Dieu penché !
5773
Sois béni sous la pierre où te voilà couché !
5774
Dors, mon fils, auprès de ma fille !
5775
Sois béni ! que la brise et que l’oiseau des bois,
5776
Passants mystérieux, de leur plus douce voix
5777
Te parlent dans ta maison sombre !
5778
Que la source te pleure avec sa goutte d’eau !
5779
Que le frais liseron se glisse en ton tombeau
5780
Comme une caresse de l’ombre !
5781
Oh ! s’immoler, sortir avec l’ange qui sort,
5782
Suivre ce qu’on aima dans l’horreur de la mort,
5783
Dans le sépulcre ou sur les claies,
5784
Donner ses jours, son sang et ses illusions !… –
5785
Jésus baise en pleurant ces saintes actions
5786
Avec les lèvres de ses plaies.
5787
Rien n’égale ici-bas, rien n’atteint sous les cieux
5788
Ces héros, doucement saignants et radieux,
5789
Amour, qui n’ont que toi pour règle ;
5790
Le génie à l’œil fixe, au vaste élan vainqueur,
5791
Lui-même est dépassé par ces essors du cœur ;
5792
L’ange vole plus haut que l’aigle.
5793
Dors ! – Ô mes douloureux et sombres bien-aimés !
5794
Dormez le chaste hymen du sépulcre ! dormez !
5795
Dormez au bruit du flot qui gronde,
5796
Tandis que l’homme souffre, et que le vent lointain
5797
Chasse les noirs vivants à travers le destin,
5798
Et les marins à travers l’onde !
5799
Ou plutôt, car la mort n’est pas un lourd sommeil,
5800
Envolez-vous tous deux dans l’abîme vermeil,
5801
Dans les profonds gouffres de joie,
5802
Où le juste qui meurt semble un soleil levant,
5803
Où la morte au front pâle est comme un lys vivant,
5804
Où l’ange frissonnant flamboie !
5805
Fuyez, mes doux oiseaux ! évadez-vous tous deux
5806
Loin de notre nuit froide et loin du mal hideux !
5807
Franchissez l’éther d’un coup d’aile !
5808
Volez loin de ce monde, âpre hiver sans clarté,
5809
Vers cette radieuse et bleue éternité,
5810
Dont l’âme humaine est l’hirondelle !
5811
Ô chers êtres absents, on ne vous verra plus
5812
Marcher au vert penchant des coteaux chevelus,
5813
Disant tout bas de douces choses !
5814
Dans le mois des chansons, des nids et des lilas,
5815
Vous n’irez plus semant des sourires, hélas !
5816
Vous n’irez plus cueillant des roses !
5817
On ne vous verra plus, dans ces sentiers joyeux,
5818
Errer, et, comme si vous évitiez les yeux
5819
De l’horizon vaste et superbe,
5820
Chercher l’obscur asile et le taillis profond
5821
Où passent des rayons qui tremblent et qui font
5822
Des taches de soleil sur l’herbe !
5823
Villequier, Caudebec, et tous ces frais vallons,
5824
Ne vous entendront plus vous écrier : « Allons,
5825
Le vent est bon, la Seine est belle ! »
5826
Comme ces lieux charmants vont être pleins d’ennui !
5827
Les hardis goélands ne diront plus : C’est lui !
5828
Les fleurs ne diront plus : C’est elle !
5829
Dieu, qui ferme la vie et rouvre l’idéal,
5830
Fait flotter à jamais votre lit nuptial
5831
Sous le grand dôme aux clairs pilastres ;
5832
En vous prenant la terre, il vous prit les douleurs ;
5833
Ce père souriant, pour les champs pleins de fleurs,
5834
Vous donne les cieux remplis d’astres !
5835
Allez des esprits purs accroître la tribu.
5836
De cette coupe amère où vous n’avez pas bu,
5837
Hélas ! nous viderons le reste.
5838
Pendant que nous pleurons, de sanglots abreuvés,
5839
Vous, heureux, enivrés de vous-mêmes, vivez
5840
Dans l’éblouissement céleste !
5841
Vivez ! aimez ! ayez les bonheurs infinis.
5842
Oh ! les anges pensifs, bénissant et bénis,
5843
Savent seuls, sous les sacrés voiles,
5844
Ce qu’il entre d’extase, et d’ombre, et de ciel bleu,
5845
Dans l’éternel baiser de deux âmes que Dieu
5846
Tout à coup change en deux étoiles !
5847
Jersey, 4 septembre 1852.
LIVRE CINQUIÈME — EN MARCHE
I — À Aug. V.
5848
Et toi, son frère, sois le frère de mes fils.
5849
Cœur fier, qui du destin relèves les défis,
5850
Suis à côté de moi la voie inexorable.
5851
Que ta mère au front gris soit ma sœur vénérable !
5852
Ton frère dort couché dans le sépulcre noir ;
5853
Nous, dans la nuit du sort, dans l’ombre du devoir,
5854
Marchons à la clarté qui sort de cette pierre.
5855
Qu’il dorme, voyant l’aube à travers sa paupière !
5856
Un jour, quand on lira nos temps mystérieux,
5857
Les songeurs attendris promèneront leurs yeux
5858
De toi, le dévouement, à lui, le sacrifice.
5859
Nous habitons du sphinx le lugubre édifice ;
5860
Nous sommes, cœurs liés au morne piédestal,
5861
Tous la fatale énigme et tous le mot fatal.
5862
Ah ! famille ! ah ! douleur ! ô sœur ! ô mère ! ô veuve !
5863
Ô sombres lieux, qu’emplit le murmure du fleuve !
5864
Chaste tombe jumelle au pied du coteau vert !
5865
Poëte, quand mon sort s’est brusquement ouvert,
5866
Tu n’as pas reculé devant les noires portes,
5867
Et, sans pâlir, avec le flambeau que tu portes,
5868
Tes chants, ton avenir que l’absence interrompt,
5869
Et le frémissement lumineux de ton front,
5870
Trouvant la chute belle et le malheur propice,
5871
Calme, tu t’es jeté dans le grand précipice !
5872
Hélas ! c’est par les deuils que nous nous enchaînons.
5873
Ô frères, que vos noms soient mêlés à nos noms !
5874
Dieu vous fait des rayons de toutes nos ténèbres.
5875
Car vous êtes entrés sous nos voûtes funèbres ;
5876
Car vous avez été tous deux vaillants et doux ;
5877
Car vous avez tous deux, vous rapprochant de nous
5878
À l’heure où vers nos fronts roulait le gouffre d’ombre,
5879
Accepté notre sort dans ce qu’il a de sombre,
5880
Et suivi, dédaignant l’abîme et le péril,
5881
Lui, la fille au tombeau, toi, le père à l’exil !
5882
Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.
II — Au fils d’un poëte
5883
Enfant, laisse aux mers inquiètes
5884
Le naufragé, tribun ou roi ;
5885
Laisse s’en aller les poëtes !
5886
La poésie est près de toi.
5887
Elle t’échauffe, elle t’inspire,
5888
Ô cher enfant, doux alcyon,
5889
Car ta mère en est le sourire,
5890
Et ton père en est le rayon.
5891
Les yeux en pleurs, tu me demandes
5892
Où je vais, et pourquoi je pars.
5893
Je n’en sais rien ; les mers sont grandes ;
5894
L’exil s’ouvre de toutes parts.
5895
Ce que Dieu nous donne, il nous l’ôte.
5896
Adieu, patrie ! adieu, Sion !
5897
Le proscrit n’est pas même un hôte,
5898
Enfant, c’est une vision.
5899
Il entre, il s’assied, puis se lève,
5900
Reprend son bâton et s’en va.
5901
Sa vie erre de grève en grève
5902
Sous le souffle de Jéhovah.
5903
Il fuit sur les vagues profondes,
5904
Sans repos, toujours en avant.
5905
Qu’importe ce qu’en font les ondes !
5906
Qu’importe ce qu’en fait le vent !
5907
Garde, enfant, dans ta jeune tête
5908
Ce souvenir mystérieux,
5909
Tu l’as vu dans une tempête
5910
Passer comme l’éclair des cieux.
5911
Son âme aux chocs habituée
5912
Traversait l’orage et le bruit.
5913
D’où sortait-il ? De la nuée.
5914
Où s’enfonçait-il ? Dans la nuit.
5915
Bruxelles, juillet 1852.
III — Écrit en 1846
5916
« … Je vous ai vu enfant, monsieur, chez votre respectable
5917
mère, et nous sommes même un peu parents, je crois. J’ai applaudi à vos premières odes, la Vendée, Louis XVII… Dès 1827,
5918
dans votre ode dite À la colonne, vous désertiez les saines doctrines, vous abjuriez la légitimité ; la faction libérale battait des
5919
mains à votre apostasie. J’en gémissais… Vous êtes aujourd’hui,
5920
monsieur, en démagogie pure, en plein jacobinisme. Votre discours d’anarchiste sur les affaires de Galicie est plus digne du
5921
tréteau d’une Convention que de la tribune d’une chambre des
5922
pairs. Vous en êtes à la carmagnole… Vous vous perdez, je vous
5923
le dis. Quelle est donc votre ambition ? Depuis ces beaux jours
5924
de votre adolescence monarchique, qu’avez-vous fait ? où allez-vous ?… »
5925
(Le marquis du C. d’E… – Lettre à Victor Hugo, Paris,
5926
1846.)
5927
I
5928
Marquis, je m’en souviens, vous veniez chez ma mère.
5929
Vous me faisiez parfois réciter ma grammaire ;
5930
Vous m’apportiez toujours quelque bonbon exquis ;
5931
Et nous étions cousins quand on était marquis.
5932
Vous étiez vieux, j’étais enfant ; contre vos jambes
5933
Vous me preniez, et puis, entre deux dithyrambes
5934
En l’honneur de Coblentz et des rois, vous contiez
5935
Quelque histoire de loups, de peuples châtiés,
5936
D’ogres, de jacobins, authentique et formelle,
5937
Que j’avalais avec vos bonbons, pêle-mêle,
5938
Et que je dévorais de fort bon appétit
5939
Quand j’étais royaliste et quand j’étais petit.
5940
J’étais un doux enfant, le grain d’honnête homme.
5941
Quand, plein d’illusions, crédule, simple, en somme,
5942
Droit et pur, mes deux yeux sur l’idéal ouverts,
5943
Je bégayais, songeur naïf, mes premiers vers,
5944
Marquis, vous leur trouviez un arrière-goût fauve,
5945
Les Grâces vous ayant nourri dans leur alcôve ;
5946
Mais vous disiez : « Pas mal ! bien ! c’est quelqu’un qui
5947
naît ! »
5948
Et, souvenir sacré ! ma mère rayonnait.
5949
Je me rappelle encor de quel accent ma mère
5950
Vous disait : « Bonjour. » Aube ! avril ! joie éphémère !
5951
Où donc est ce sourire ? où donc est cette voix ?
5952
Vous fuyez donc ainsi que les feuilles des bois,
5953
Ô baisers d’une mère ! aujourd’hui, mon front sombre,
5954
Le même front, est là, pensif, avec de l’ombre,
5955
Et les baisers de moins et les rides de plus !
5956
Vous aviez de l’esprit, marquis. Flux et reflux,
5957
Heur, malheur, vous avaient laissé l’âme assez nette ;
5958
Riche, pauvre, écuyer de Marie-Antoinette,
5959
Émigré, vous aviez, dans ce temps incertain,
5960
Bien supporté le chaud et le froid du destin.
5961
Vous haïssiez Rousseau, mais vous aimiez Voltaire.
5962
Pigault-Lebrun allait à votre goût austère,
5963
Mais Diderot était digne du pilori.
5964
Vous détestiez, c’est vrai, madame Dubarry,
5965
Tout en divinisant Gabrielle d’Estrée.
5966
Pas plus que Sévigné, la marquise lettrée,
5967
Ne s’étonnait de voir, douce femme rêvant,
5968
Blêmir au clair de lune et trembler dans le vent,
5969
Aux arbres du chemin, parmi les feuilles jaunes,
5970
Les paysans pendus par ce bon duc de Chaulnes,
5971
Vous ne preniez souci des manants qu’on abat
5972
Par la force, et du pauvre écrasé sous le bât.
5973
Avant quatre-vingt-neuf, galant incendiaire,
5974
Vous portiez votre épée en quart de civadière ;
5975
La poudre blanchissait votre dos de velours ;
5976
Vous marchiez sur le peuple à pas légers – et lourds.
5977
Quoique les vieux abus n’eussent rien qui vous blesse,
5978
Jeune, vous aviez eu, vous, toute la noblesse,
5979
Montmorency, Choiseul, Noaille, esprits charmants,
5980
Avec la royauté des querelles d’amants ;
5981
Brouilles, roucoulements ; Bérénice avec Tite.
5982
La Révolution vous plut toute petite ;
5983
Vous emboîtiez le pas derrière Talleyrand ;
5984
Le monstre vous sembla d’abord fort transparent,
5985
Et vous l’aviez tenu sur les fonts de baptême.
5986
Joyeux, vous aviez dit au nouveau-né : Je t’aime !
5987
Ligue ou Fronde, remède au déficit, protêt,
5988
Vous ne saviez pas trop au fond ce que c’était ;
5989
Mais vous battiez des mains gaîment, quand Lafayette
5990
Fit à Léviathan sa première layette.
5991
Plus tard, la peur vous prit quand surgit le flambeau.
5992
Vous vîtes la beauté du tigre Mirabeau.
5993
Vous nous disiez, le soir, près du feu qui pétille,
5994
Paris de sa poitrine arrachant la Bastille,
5995
Le faubourg Saint-Antoine accourant en sabots,
5996
Et ce grand peuple, ainsi qu’un spectre des tombeaux,
5997
Sortant, tout effaré, de son antique opprobre,
5998
Et le vingt juin, le dix août, le six octobre,
5999
Et vous nous récitiez les quatrains que Boufflers
6000
Mêlait en souriant à ces blêmes éclairs.
6001
Car vous étiez de ceux qui, d’abord, ne comprirent
6002
Ni le flot, ni la nuit, ni la France, et qui rirent ;
6003
Qui prenaient tout cela pour des jeux innocents ;
6004
Qui, dans l’amas plaintif des siècles rugissants
6005
Et des hommes hagards, ne voyaient qu’une meute ;
6006
Qui, légers, à la foule, à la faim, à l’émeute,
6007
Donnaient à deviner l’énigme du salon ;
6008
Et qui, quand le ciel noir s’emplissait d’aquilon,
6009
Quand, accroupie au seuil du mystère insondable,
6010
La Révolution se dressait formidable,
6011
Sceptiques, sans voir l’ongle et l’œil fauve qui luit,
6012
Distinguant mal sa face étrange dans la nuit,
6013
Presque prêts à railler l’obscurité difforme,
6014
Jouaient à la charade avec le sphinx énorme.
6015
Vous nous disiez : « Quel deuil ! les gueux, les mécontents,
6016
« Ont fait rage ; on n’a pas su s’arrêter à temps.
6017
« Une transaction eût tout sauvé peut-être.
6018
« Ne peut-on être libre et le roi rester maître ?
6019
« Le peuple conservant le trône eût été grand. »
6020
Puis vous deveniez triste et morne ; et, murmurant :
6021
« Les plus sages n’ont pu sauver ce bon vieux trône.
6022
« Tout est mort ; ces grands rois, ce Paris Babylone,
6023
« Montespan et Marly, Maintenon et Saint-Cyr ! »
6024
Vous pleuriez. – Et, grand Dieu ! pouvaient-ils réussir,
6025
Ces hommes qui voulaient, combinant vingt régimes,
6026
La loi qui nous froissa, l’abus dont nous rougîmes,
6027
Vieux codes, vieilles mœurs, droit divin, nation,
6028
Chausser de royauté la Révolution ?
6029
La patte du lion creva cette pantoufle !
6030
II
6031
Puis vous m’avez perdu de vue ; un vent qui souffle
6032
Disperse nos destins, nos jours, notre raison,
6033
Nos cœurs, aux quatre coins du livide horizon ;
6034
Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière.
6035
La seconde âme en nous se greffe à la première ;
6036
Toujours la même tige avec une autre fleur.
6037
J’ai connu le combat, le labeur, la douleur,
6038
Les faux amis, ces nœuds qui deviennent couleuvres ;
6039
J’ai porté deuils sur deuils ; j’ai mis œuvres sur œuvres ;
6040
Vous ayant oublié, je ne le cache pas,
6041
Marquis ; soudain j’entends dans ma maison un pas,
6042
C’est le vôtre, et j’entends une voix, c’est la vôtre,
6043
Qui m’appelle apostat, moi qui me crus apôtre !
6044
Oui, c’est bien vous ; ayant peur jusqu’à la fureur,
6045
Fronsac vieux, le marquis happé par la Terreur,
6046
Haranguant à mi-corps dans l’hydre qui l’avale.
6047
L’âge ayant entre nous conservé l’intervalle
6048
Qui fait que l’homme reste enfant pour le vieillard,
6049
Ne me voyant d’ailleurs qu’à travers un brouillard,
6050
Vous criez, l’œil hagard et vous fâchant tout rouge :
6051
« Ah ! çà ! qu’est-ce que c’est que ce brigand ? Il bouge ! »
6052
Et du poing, non du doigt, vous montrez vos aïeux ;
6053
Et vous me rappelez ma mère, furieux.
6054
– Je vous baise, ô pieds froids de ma mère endormie !
6055
Et, vous exclamant : « Honte ! anarchie ! infamie !
6056
« Siècle effroyable où nul ne veut se tenir coi ! »
6057
Me demandant comment, me demandant pourquoi,
6058
Remuant tous les morts qui gisent sous la pierre,
6059
Citant Lambesc, Marat, Charette et Robespierre,
6060
Vous me dites d’un ton qui n’a plus rien d’urbain :
6061
« Ce gueux est libéral ! ce montre est jacobin !
6062
« Sa voix à des chansons de carrefour s’éraille.
6063
« Pourquoi regardes-tu par-dessus la muraille ?
6064
« Où vas-tu ? d’où viens-tu ? qui te rend si hardi ?
6065
« Depuis qu’on ne t’a vu, qu’as-tu fait ? »
6066
J’ai grandi.
6067
Quoi ! parce que je suis né dans un groupe d’hommes
6068
Qui ne voyaient qu’enfers, Gomorrhes et Sodomes,
6069
Hors des anciennes mœurs et des antiques fois ;
6070
Quoi ! parce que ma mère, en Vendée autrefois,
6071
Sauva dans un seul jour la vie à douze prêtres ;
6072
Parce qu’enfant sorti de l’ombre des ancêtres,
6073
Je n’ai su tout d’abord que ce qu’ils m’ont appris,
6074
Qu’oiseau dans le passé comme en un filet pris,
6075
Avant de m’échapper à travers le bocage,
6076
J’ai dû laisser pousser mes plumes dans ma cage ;
6077
Parce que j’ai pleuré, – j’en pleure encor, qui sait ? –
6078
Sur ce pauvre petit nommé Louis Dix-Sept ;
6079
Parce qu’adolescent, âme à faux jour guidée,
6080
J’ai trop peu vu la France et trop vu la Vendée ;
6081
Parce que j’ai loué l’héroïsme breton,
6082
Chouan et non Marceau, Stofflet et non Danton,
6083
Que les grands paysans m’ont caché les grands hommes,
6084
Et que j’ai fort mal lu, d’abord, l’ère où nous sommes,
6085
Parce que j’ai vagi des chants de royauté,
6086
Suis-je à toujours rivé dans l’imbécillité ?
6087
Dois-je crier : Arrière ! à mon siècle ; – à l’idée :
6088
Non ! – à la vérité : Va-t’en, dévergondée ! –
6089
L’arbre doit-il pour moi n’être qu’un goupillon ?
6090
Au sein de la nature, immense tourbillon,
6091
Dois-je vivre, portant l’ignorance en écharpe,
6092
Cloîtré dans Loriquet et muré dans Laharpe ?
6093
Dois-je exister sans être et regarder sans voir ?
6094
Et faut-il qu’à jamais pour moi, quand vient le soir,
6095
Au lieu de s’étoiler, le ciel se fleurdelise ?
6096
III
6097
Car le roi masque Dieu même dans son église,
6098
L’azur,
6099
IV
6100
Écoutez-moi. J’ai vécu ; j’ai songé.
6101
La vie en larmes m’a doucement corrigé.
6102
Vous teniez mon berceau dans vos mains, et vous fîtes
6103
Ma pensée et ma tête en vos rêves confites.
6104
Hélas ! j’étais la roue et vous étiez l’essieu.
6105
Sur la vérité sainte, et la justice, et Dieu,
6106
Sur toutes les clartés que la raison nous donne,
6107
Par vous, par vos pareils, – et je vous le pardonne,
6108
Marquis, – j’avais été tout de travers placé.
6109
J’étais en porte-à-faux, je me suis redressé.
6110
La pensée est le droit sévère de la vie.
6111
Dieu prend par la main l’homme enfant, et le convie
6112
À la classe qu’au fond des champs, au sein des bois,
6113
Il fait dans l’ombre à tous les êtres à la fois.
6114
J’ai pensé. J’ai rêvé près des flots, dans les herbes,
6115
Et les premiers courroux de mes odes imberbes
6116
Sont d’eux-même en marchant tombés derrière moi.
6117
La nature devint ma joie et mon effroi ;
6118
Oui, dans le même temps où vous faussiez ma lyre,
6119
Marquis, je m’échappais et j’apprenais à lire
6120
Dans cet hiéroglyphe énorme : l’univers.
6121
Oui, j’allais feuilleter les champs tout grands ouverts ;
6122
Tout enfant, j’essayais d’épeler cette bible
6123
Où se mêle, éperdu, le charmant au terrible ;
6124
Livre écrit dans l’azur, sur l’onde et le chemin,
6125
Avec la fleur, le vent, l’étoile ; et qu’en sa main
6126
Tient la création au regard de statue ;
6127
Prodigieux poëme où la foudre accentue
6128
La nuit, où l’océan souligne l’infini.
6129
Aux champs, entre les bras du grand chêne béni,
6130
J’étais plus fort, j’étais plus doux, j’étais plus libre ;
6131
Je me mettais avec le monde en équilibre ;
6132
Je tâchais de savoir, tremblant, pâle, ébloui,
6133
Si c’est Non que dit l’ombre à l’astre qui dit Oui ;
6134
Je cherchais à saisir le sens des phrases sombres
6135
Qu’écrivaient sous mes yeux les formes et les nombres ;
6136
J’ai vu partout grandeur, vie, amour, liberté ;
6137
Et j’ai dit : – Texte : Dieu ; contre-sens : royauté. –
6138
La nature est un drame avec des personnages :
6139
J’y vivais ; j’écoutais, comme des témoignages,
6140
L’oiseau, le lys, l’eau vive et la nuit qui tombait.
6141
Puis je me suis penché sur l’homme, autre alphabet.
6142
Le mal m’est apparu, puissant, joyeux, robuste,
6143
Triomphant ; je n’avais qu’une soif : être juste ;
6144
Comme on arrête un gueux volant sur le chemin,
6145
Justicier indigné, j’ai pris le cœur humain
6146
Au collet, et j’ai dit : Pourquoi le fiel, l’envie,
6147
La haine ? Et j’ai vidé les poches de la vie.
6148
Je n’ai trouvé dedans que deuil, misère, ennui.
6149
J’ai vu le loup mangeant l’agneau, dire : Il m’a nui !
6150
Le vrai boitant ; l’erreur haute de cent coudées ;
6151
Tous les cailloux jetés à toutes les idées.
6152
Hélas ! j’ai vu la nuit reine, et, de fers chargés,
6153
Christ, Socrate, Jean Huss, Colomb ; les préjugés
6154
Sont pareils aux buissons que dans la solitude
6155
On brise pour passer : toute la multitude
6156
Se redresse et vous mord pendant qu’on en courbe un.
6157
Ah ! malheur à l’apôtre et malheur au tribun !
6158
On avait eu bien soin de me cacher l’histoire ;
6159
J’ai lu ; j’ai comparé l’aube avec la nuit noire
6160
Et les quatre-vingt-treize aux Saint-Barthélemy ;
6161
Car ce quatre-vingt-treize où vous avez frémi,
6162
Qui dut être, et que rien ne peut plus faire éclore,
6163
C’est la lueur de sang qui se mêle à l’aurore.
6164
Les Révolutions, qui viennent tout venger,
6165
Font un bien éternel dans leur mal passager.
6166
Les Révolutions ne sont que la formule
6167
De l’horreur qui, pendant vingt règnes s’accumule.
6168
Quand la souffrance a pris de lugubres ampleurs ;
6169
Quand les maîtres longtemps ont fait, sur l’homme en pleurs,
6170
Tourner le Bas-Empire avec le Moyen Age,
6171
Du midi dans le nord formidable engrenage ;
6172
Quand l’histoire n’est plus qu’un tas noir de tombeaux,
6173
De Crécys, de Rosbachs, becquetés des corbeaux ;
6174
Quand le pied des méchants règne et courbe la tête
6175
Du pauvre partageant dans l’auge avec la bête ;
6176
Lorsqu’on voit aux deux bouts de l’affreuse Babel
6177
Louis Onze et Tristan, Louis Quinze et Lebel ;
6178
Quand le harem est prince et l’échafaud ministre ;
6179
Quand toute chair gémit ; quand la lune sinistre
6180
Trouve qu’assez longtemps l’herbe humaine a fléchi,
6181
Et qu’assez d’ossements aux gibets ont blanchi ;
6182
Quand le sang de Jésus tombe en vain, goutte à goutte,
6183
Depuis dix-huit cents ans, dans l’ombre qui l’écoute ;
6184
Quand l’ignorance a même aveuglé l’avenir ;
6185
Quand, ne pouvant plus rien saisir et rien tenir,
6186
L’espérance n’est plus que le tronçon de l’homme ;
6187
Quand partout le supplice à la fois se consomme,
6188
Quand la guerre est partout, quand la haine est partout,
6189
Alors, subitement, un jour, debout, debout !
6190
Les réclamations de l’ombre misérable,
6191
La géante douleur, spectre incommensurable,
6192
Sortent du gouffre ; un cri s’entend sur les hauteurs ;
6193
Les mondes sociaux heurtent leurs équateurs ;
6194
Tout le bagne effrayant des parias se lève ;
6195
Et l’on entend sonner les fouets, les fers, le glaive,
6196
Le meurtre, le sanglot, la faim, le hurlement,
6197
Tout le bruit du passé, dans ce déchaînement !
6198
Dieu dit au peuple : Va ! l’ardent tocsin qui râle,
6199
Secoue avec sa corde obscure et sépulcrale
6200
L’église et son clocher, le Louvre et son beffroi ;
6201
Luther brise le pape et Mirabeau le roi !
6202
Tout est dit. C’est ainsi que les vieux mondes croulent.
6203
Oh ! l’heure vient toujours ! des flots sourds au loin roulent.
6204
À travers les rumeurs, les cadavres, les deuils,
6205
L’écume, et les sommets qui deviennent écueils,
6206
Les siècles devant eux poussent, désespérées,
6207
Les Révolutions, monstrueuses marées,
6208
Océans faits des pleurs de tout le genre humain.
6209
V
6210
Ce sont les rois qui font les gouffres ; mais la main
6211
Qui sema, ne veut pas accepter la récolte ;
6212
Le fer dit que le sang qui jaillit, se révolte.
6213
Voilà ce que m’apprit l’histoire. Oui, c’est cruel,
6214
Ma raison a tué mon royalisme en duel.
6215
Me voici jacobin. Que veut-on que j’y fasse ?
6216
Le revers du louis dont vous aimez la face,
6217
M’a fait peur. En allant librement devant moi,
6218
En marchant, je le sais, j’afflige votre foi,
6219
Votre religion, votre cause éternelle,
6220
Vos dogmes, vos aïeux, vos dieux, votre flanelle,
6221
Et dans vos bons vieux os, faits d’immobilité,
6222
Le rhumatisme antique appelé royauté.
6223
Je n’y puis rien. Malgré menins et majordomes,
6224
Je ne crois plus aux rois propriétaires d’hommes ;
6225
N’y croyant plus, je fais mon devoir, je le dis.
6226
Marc-Aurèle écrivait : « Je me trompai jadis ;
6227
« Mais je ne laisse pas, allant au juste, au sage,
6228
« Mes erreurs d’autrefois me barrer le passage. »
6229
Je ne suis qu’un atome, et je fais comme lui ;
6230
Marquis, depuis vingt ans, je n’ai, comme aujourd’hui,
6231
Qu’une idée en l’esprit : servir la cause humaine.
6232
La vie est une cour d’assises ; on amène
6233
Les faibles à la barre accouplés aux pervers.
6234
J’ai, dans le livre, avec le drame, en prose, en vers,
6235
Plaidé pour les petits et pour les misérables ;
6236
Suppliant les heureux et les inexorables ;
6237
J’ai réhabilité le bouffon, l’histrion,
6238
Tous les damnés humains, Triboulet, Marion,
6239
Le laquais, le forçat et la prostituée ;
6240
Et j’ai collé ma bouche à toute âme tuée,
6241
Comme font les enfants, anges aux cheveux d’or,
6242
Sur la mouche qui meurt, pour qu’elle vole encor.
6243
Je me suis incliné sur tout ce qui chancelle,
6244
Tendre, et j’ai demandé la grâce universelle ;
6245
Et, comme j’irritais beaucoup de gens ainsi,
6246
Tandis qu’en bas peut-être on me disait : Merci,
6247
J’ai recueilli souvent, passant dans les nuées,
6248
L’applaudissement fauve et sombre des huées ;
6249
J’ai réclamé des droits pour la femme et l’enfant ;
6250
J’ai tâché d’éclairer l’homme en le réchauffant ;
6251
J’allais criant : Science ! écriture ! parole !
6252
Je voulais résorber le bagne par l’école ;
6253
Les coupables pour moi n’étaient que des témoins.
6254
Rêvant tous les progrès, je voyais luire moins
6255
Que le front de Paris la tiare de Rome.
6256
J’ai vu l’esprit humain libre, et le cœur de l’homme
6257
Esclave ; et j’ai voulu l’affranchir à son tour,
6258
Et j’ai tâché de mettre en liberté l’amour.
6259
Enfin, j’ai fait la guerre à la Grève homicide,
6260
J’ai combattu la mort, comme l’antique Alcide ;
6261
Et me voilà ; marchant toujours, ayant conquis,
6262
Perdu, lutté, souffert. – Encore un mot, marquis,
6263
Puisque nous sommes là causant entre deux portes.
6264
On peut être appelé renégat de deux sortes :
6265
En se faisant païen, en se faisant chrétien.
6266
L’erreur est d’un aimable et galant entretien.
6267
Qu’on la quitte, elle met les deux poings sur sa hanche.
6268
La vérité, si douce aux bons, mais rude et franche,
6269
Quand pour l’or, le pouvoir, la pourpre qu’on revêt,
6270
On la trahit, devient le spectre du chevet.
6271
L’une est la harengère, et l’autre est l’euménide.
6272
Et ne nous fâchons point. Bonjour, Epiménide.
6273
Le passé ne veut pas s’en aller. Il revient
6274
Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient,
6275
Use à tout ressaisir ses ongles noirs ; fait rage ;
6276
Il gonfle son vieux flot, souffle son vieil orage,
6277
Vomit sa vieille nuit, crie : À bas ! crie : À mort !
6278
Pleure, tonne, tempête, éclate, hurle, mord.
6279
L’avenir souriant lui dit : Passe, bonhomme.
6280
L’immense renégat d’Hier, marquis, se nomme
6281
Demain ; mai tourne bride et plante là l’hiver ;
6282
Qu’est-ce qu’un papillon ? le déserteur du ver ;
6283
Falstaff se range ? il est l’apostat des ribotes ;
6284
Mes pieds, ces renégats, quittent mes vieilles bottes ;
6285
Ah ! le doux renégat des haines, c’est l’amour.
6286
À l’heure où, débordant d’incendie et de jour,
6287
Splendide, il s’évada de leurs cachots funèbres,
6288
Le soleil frémissant renia les ténèbres.
6289
Ô marquis peu semblable aux anciens barons loups,
6290
Ô Français renégat du Celte, embrassons-nous.
6291
Vous voyez bien, marquis, que vous aviez trop d’ire.
6292
VI
6293
Rien, au fond de mon cœur, puisqu’il faut le redire,
6294
Non, rien n’a varié ; je suis toujours celui
6295
Qui va droit au devoir, dès que l’honnête a lui,
6296
Qui, comme Job, frissonne aux vents, fragile arbuste,
6297
Mais veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.
6298
Je suis cet homme-là, je suis cet enfant-là.
6299
Seulement, un matin, mon esprit s’envola,
6300
Je vis l’espace large et pur qui nous réclame ;
6301
L’horizon a changé, marquis, mais non pas l’âme.
6302
Rien au dedans de moi, mais tout autour de moi.
6303
L’histoire m’apparut, et je compris la loi
6304
Des générations, cherchant Dieu, portant l’arche,
6305
Et montant l’escalier immense marche à marche.
6306
Je restai le même œil, voyant un autre ciel.
6307
Est-ce ma faute, à moi, si l’azur éternel
6308
Est plus grand et plus bleu qu’un plafond de Versailles ?
6309
Est-ce ma faute, à moi, mon Dieu, si tu tressailles
6310
Dans mon cœur frémissant, à ce cri : Liberté !
6311
L’œil de cet homme a plus d’aurore et de clarté,
6312
Tant pis ! prenez-vous-en à l’aube solennelle.
6313
C’est la faute au soleil et non à la prunelle.
6314
Vous dites : Où vas-tu ? Je l’ignore ; et j’y vais.
6315
Quand le chemin est droit, jamais il n’est mauvais.
6316
J’ai devant moi le jour et j’ai la nuit derrière ;
6317
Et cela me suffit ; je brise la barrière.
6318
Je vois, et rien de plus ; je crois, et rien de moins.
6319
Mon avenir à moi n’est pas un de mes soins.
6320
Les hommes du passé, les combattants de l’ombre,
6321
M’assaillent ; je tiens tête, et sans compter leur nombre,
6322
À ce choc inégal et parfois hasardeux.
6323
Mais, Longwood et Goritz m’en sont témoins tous deux,
6324
Jamais je n’outrageai la proscription sainte.
6325
Le malheur, c’est la nuit ; dans cette auguste enceinte,
6326
Les hommes et les cieux paraissent étoilés.
6327
Les derniers rois l’ont su quand ils s’en sont allés.
6328
Jamais je ne refuse, alors que le soir tombe,
6329
Mes larmes à l’exil, mes genoux à la tombe ;
6330
J’ai toujours consolé qui s’est évanoui ;
6331
Et, dans leurs noirs cercueils, leur tête me dit oui.
6332
Ma mère aussi le sait ! et de plus, avec joie,
6333
Elle sait les devoirs nouveaux que Dieu m’envoie ;
6334
Car, étant dans la fosse, elle aussi voit le vrai.
6335
Oui, l’homme sur la terre est un ange à l’essai ;
6336
Aimons ! servons ! aidons ! luttons ! souffrons ! Ma mère
6337
Sait qu’à présent je vis hors de toute chimère ;
6338
Elle sait que mes yeux au progrès sont ouverts,
6339
Que j’attends les périls, l’épreuve, les revers,
6340
Que je suis toujours prêt, et que je hâte l’heure
6341
De ce grand lendemain : l’humanité meilleure !
6342
Qu’heureux, triste, applaudi, chassé, vaincu, vainqueur,
6343
Rien de ce but profond ne distraira mon cœur,
6344
Ma volonté, mes pas, mes cris, mes vœux, ma flamme !
6345
Ô saint tombeau, tu vois dans le fond de mon âme !
6346
Oh ! jamais, quel que soit le sort, le deuil, l’affront,
6347
La conscience en moi ne baissera le front ;
6348
Elle marche sereine, indestructible et fière ;
6349
Car j’aperçois toujours, conseil lointain, lumière,
6350
À travers mon destin, quel que soit le moment,
6351
Quel que soit le désastre ou l’éblouissement,
6352
Dans le bruit, dans le vent orageux qui m’emporte,
6353
Dans l’aube, dans la nuit, l’œil de ma mère morte !
6354
Paris, juin 1846.
6355
Écrit en 1855
6356
J’ajoute un post-scriptum après neuf ans. J’écoute ;
6357
Êtes-vous toujours là ? Vous êtes mort sans doute,
6358
Marquis ; mais d’où je suis on peut parler aux morts.
6359
Ah ! votre cercueil s’ouvre : – Où donc es-tu ? – Dehors.
6360
Comme vous. – Es-tu mort ? – Presque. J’habite l’ombre ;
6361
Je suis sur un rocher qu’environne l’eau sombre,
6362
Écueil rongé des flots, de ténèbres chargé,
6363
Où s’assied, ruisselant, le blême naufragé.
6364
– Eh bien, me dites-vous, après ? – La solitude
6365
Autour de moi toujours a la même attitude ;
6366
Je ne vois que l’abîme, et la mer, et les cieux,
6367
Et les nuages noirs qui vont silencieux ;
6368
Mon toit, la nuit, frissonne, et l’ouragan le mêle
6369
Aux souffles effrénés de l’onde et de la grêle ;
6370
Quelqu’un semble clouer un crêpe à l’horizon ;
6371
L’insulte bat de loin le seuil de ma maison ;
6372
Le roc croule sous moi dès que mon pied s’y pose ;
6373
Le vent semble avoir peur de m’approcher, et n’ose
6374
Me dire qu’en baissant la voix et qu’à demi
6375
L’adieu mystérieux que me jette un ami.
6376
La rumeur des vivants s’éteint diminuée.
6377
Tout ce que j’ai rêvé s’est envolé, nuée !
6378
Sur mes jours devenus fantômes, pâle et seul,
6379
Je regarde tomber l’infini, ce linceul. –
6380
Et vous dites : – Après ? – Sous un mont qui surplombe,
6381
Près des flots, j’ai marqué la place de ma tombe ;
6382
Ici, le bruit du gouffre est tout ce qu’on entend ;
6383
Tout est horreur et nuit. – Après ? – Je suis content.
6384
Jersey, janvier 1855.
IV
6385
La source tombait du rocher
6386
Goutte à goutte à la mer affreuse.
6387
L’Océan, fatal au nocher,
6388
Lui dit : « Que me veux-tu, pleureuse ?
6389
Je suis la tempête et l’effroi ;
6390
Je finis où le ciel commence.
6391
Est-ce que j’ai besoin de toi,
6392
Petite, moi qui suis l’immense ? »
6393
La source dit au gouffre amer :
6394
« Je te donne, sans bruit ni gloire,
6395
Ce qui te manque, ô vaste mer !
6396
Une goutte d’eau qu’on peut boire. »
6397
Avril 1854.
V — À mademoiselle Louise B.
6398
Ô vous l’âme profonde ! ô vous la sainte lyre !
6399
Vous souvient-il des temps d’extase et de délire,
6400
Et des jeux triomphants,
6401
Et du soir qui tombait des collines prochaines ?
6402
Vous souvient-il des jours ? vous souvient-il des chênes
6403
Et des petits enfants ?
6404
Et vous rappelez-vous les amis, et la table,
6405
Et le rire éclatant du père respectable,
6406
Et nos cris querelleurs,
6407
Le pré, l’étang, la barque, et la lune, et la brise,
6408
Et les chants qui sortaient de votre cœur, Louise,
6409
En attendant les pleurs !
6410
Le parc avait des fleurs et n’avait pas de marbres.
6411
Oh ! comme il était beau, le vieillard, sous les arbres !
6412
Je le voyais parfois
6413
Dès l’aube sur un banc s’asseoir tenant un livre ;
6414
Je sentais, j’entendais l’ombre autour de lui vivre
6415
Et chanter dans les bois !
6416
Il lisait, puis dormait au baiser de l’aurore ;
6417
Et je le regardais dormir, plus calme encore
6418
Que ce paisible lieu,
6419
Avec son front serein d’où sortait une flamme,
6420
Son livre ouvert devant le soleil, et son âme
6421
Ouverte devant Dieu !
6422
Et du fond de leur nid, sous l’orme et sous l’érable,
6423
Les oiseaux admiraient sa tête vénérable,
6424
Et, gais chanteurs tremblants,
6425
Ils guettaient, s’approchaient, et souhaitaient dans l’ombre
6426
D’avoir, pour augmenter la douceur du nid sombre,
6427
Un de ses cheveux blancs !
6428
Puis il se réveillait, s’en allait vers la grille,
6429
S’arrêtait pour parler à ma petite fille,
6430
Et ces temps sont passés !
6431
Le vieillard et l’enfant jasaient de mille choses…
6432
Vous ne voyiez donc pas ces deux êtres, ô roses,
6433
Que vous refleurissez !
6434
Avez-vous bien le cœur, ô roses, de renaître
6435
Dans le même bosquet, sous la même fenêtre ?
6436
Où sont-ils, ces fronts purs ?
6437
N’était-ce pas vos sœurs, ces deux âmes perdues
6438
Qui vivaient, et se sont si vite confondues
6439
Aux éternels azurs !
6440
Est-ce que leur sourire, est-ce que leurs paroles,
6441
Ô roses, n’allaient pas réjouir vos corolles
6442
Dans l’air silencieux,
6443
Et ne s’ajoutaient pas à vos chastes délices,
6444
Et ne devenaient pas parfums dans vos calices,
6445
Et rayons dans vos cieux ?
6446
Ingrates ! vous n’avez ni regrets, ni mémoire.
6447
Vous vous réjouissez dans toute votre gloire ;
6448
Vous n’avez point pâli.
6449
Ah ! je ne suis qu’un homme et qu’un roseau qui ploie,
6450
Mais je ne voudrais pas, quant à moi, d’une joie
6451
Faite de tant d’oubli !
6452
Oh ! qu’est-ce que le sort a fait de tout ce rêve ?
6453
Où donc a-t-il jeté l’humble cœur qui s’élève,
6454
Le foyer réchauffant,
6455
Ô Louise, et la vierge, et le vieillard prospère,
6456
Et tous ces vœux profonds, de moi pour votre père,
6457
De vous pour mon enfant !
6458
Où sont-ils, les amis de ce temps que j’adore ?
6459
Ceux qu’a pris l’ombre, et ceux qui ne sont pas encore
6460
Tombés au flot sans bords ;
6461
Eux, les évanouis, qu’un autre ciel réclame,
6462
Et vous, les demeurés, qui vivez dans mon âme,
6463
Mais pas plus que les morts !
6464
Quelquefois, je voyais, de la colline en face,
6465
Mes quatre enfants jouer, tableau que rien n’efface !
6466
Et j’entendais leurs chants ;
6467
Ému, je contemplais ces aubes de moi-même
6468
Qui se levaient là-bas dans la douceur suprême
6469
Des vallons et des champs !
6470
Ils couraient, s’appelaient dans les fleurs ; et les femmes
6471
Se mêlaient à leurs jeux comme de blanches âmes ;
6472
Et tu riais, Armand !
6473
Et, dans l’hymen obscur qui sans fin se consomme,
6474
La nature sentait que ce qui sort de l’homme
6475
Est divin et charmant !
6476
Où sont-ils ? Mère, frère, à son tour chacun sombre.
6477
Je saigne et vous saignez. Mêmes douleurs ! même ombre !
6478
Ô jours trop tôt décrus !
6479
Ils vont se marier ; faites venir un prêtre ;
6480
Qu’il revienne ! ils sont morts. Et, le temps d’apparaître,
6481
Les voilà disparus !
6482
Nous vivons tous penchés sur un océan triste.
6483
L’onde est sombre. Qui donc survit ? qui donc existe ?
6484
Ce bruit sourd, c’est le glas.
6485
Chaque flot est une âme ; et tout fuit. Rien ne brille.
6486
Un sanglot dit : Mon père ! un sanglot dit : Ma fille !
6487
Un sanglot dit : Hélas !
6488
Marine-Terrace, juin 1855.
VI — À vous qui êtes là
6489
Vous, qui l’avez suivi dans sa blême vallée,
6490
Au bord de cette mer d’écueils noirs constellée,
6491
Sous la pâle nuée éternelle qui sort
6492
Des flots, de l’horizon, de l’orage et du sort ;
6493
Vous qui l’avez suivi dans cette Thébaïde,
6494
Sur cette grève nue, aigre, isolée et vide,
6495
Où l’on ne voit qu’espace âpre et silencieux,
6496
Solitude sur terre et solitude aux cieux ;
6497
Vous qui l’avez suivi dans ce brouillard qu’épanche
6498
Sur le roc, sur la vague et sur l’écume blanche,
6499
La profonde tempête aux souffles inconnus,
6500
Recevez, dans la nuit où vous êtes venus,
6501
Ô chers êtres ! cœurs vrais, lierres de ses décombres,
6502
La bénédiction de tous ces déserts sombres !
6503
Ces désolations vous aiment ; ces horreurs,
6504
Ces brisants, cette mer où les vents laboureurs
6505
Tirent sans fin le soc monstrueux des nuages,
6506
Ces houles revenant comme de grands rouages,
6507
Vous aiment ; ces exils sont joyeux de vous voir ;
6508
Recevez la caresse immense du lieu noir !
6509
Ô forçats de l’amour ! ô compagnons, compagnes,
6510
Qui l’aidez à traîner son boulet dans ces bagnes,
6511
Ô groupe indestructible et fidèle entre tous
6512
D’âmes et de bons cœurs et d’esprits fiers et doux,
6513
Mère, fille, et vous, fils, vous ami, vous encore,
6514
Recevez le soupir du soir vague et sonore,
6515
Recevez le sourire et les pleurs du matin,
6516
Recevez la chanson des mers, l’adieu lointain
6517
Du pauvre mât penché parmi les lames brunes !
6518
Soyez les bienvenus pour l’âpre fleur des dunes,
6519
Et pour l’aigle qui fuit les hommes importuns,
6520
Âmes, et que les champs vous rendent vos parfums,
6521
Et que, votre clarté, les astres vous la rendent !
6522
Et qu’en vous admirant, les vastes flots demandent :
6523
Qu’est-ce donc que ces cœurs qui n’ont pas de reflux !
6524
Ô tendres survivants de tout ce qui n’est plus !
6525
Rayonnements masquant la grande éclipse à l’âme !
6526
Sourires éclairant, comme une douce flamme,
6527
L’abîme qui se fait, hélas ! dans le songeur !
6528
Gaîtés saintes chassant le souvenir rongeur !
6529
Quand le proscrit saignant se tourne, âme meurtrie
6530
Vers l’horizon, et crie en pleurant : « La patrie ! »
6531
La famille, mensonge auguste, dit : « C’est moi ! »
6532
Oh ! suivre hors du jour, suivre hors de la loi,
6533
Hors du monde, au delà de la dernière porte,
6534
L’être mystérieux qu’un vent fatal emporte,
6535
C’est beau. C’est beau de suivre un exilé ! le jour
6536
Où ce banni sortit de France, plein d’amour
6537
Et d’angoisse, au moment de quitter cette mère,
6538
Il s’arrêta longtemps sur la limite amère ;
6539
Il voyait, de sa course à venir déjà las,
6540
Que dans l’œil des passants il n’était plus, hélas !
6541
Qu’une ombre, et qu’il allait entrer au sourd royaume
6542
Où l’homme qui s’en va flotte et devient fantôme ;
6543
Il disait aux ruisseaux : « Retiendrez-vous mon nom,
6544
Ruisseaux ? » Et les ruisseaux coulaient en disant :
6545
« Non. »
6546
Il disait aux oiseaux de France : « Je vous quitte,
6547
Doux oiseaux ; je m’en vais aux lieux où l’on meurt vite,
6548
Au noir pays d’exil où le ciel est étroit ;
6549
Vous viendrez, n’est-ce pas, vous nicher dans mon toit ? »
6550
Et les oiseaux fuyaient au fond des brumes grises.
6551
Il disait aux forêts : « M’enverrez-vous vos brises ? »
6552
Les arbres lui faisaient des signes de refus.
6553
Car le proscrit est seul ; la foule aux pas confus
6554
Ne comprend que plus tard, d’un rayon éclairée,
6555
Cet habitant du gouffre et de l’ombre sacrée.
6556
Marine-Terrace, janvier 1855.
VII
6557
Pour l’erreur, éclairer, c’est apostasier.
6558
Aujourd’hui ne naît pas impunément d’hier.
6559
L’aube sort de la nuit, qui la déclare ingrate.
6560
Anitus criait : « Mort à l’apostat Socrate ! »
6561
Caïphe disait : « Mort au renégat Jésus ! »
6562
Courbant son front pendant que l’on crache dessus,
6563
Galilée, apostat à la terre immobile,
6564
Songe et la sent frémir sous son genou débile.
6565
Destin ! sinistre éclat de rire ! En vérité,
6566
J’admire, ô cieux profonds ! que ç’ait toujours été
6567
La volonté de Dieu qu’en ce monde où nous sommes
6568
On donnât sa pensée et son labeur aux hommes,
6569
Ses entrailles, ses jours et ses nuits, sa sueur,
6570
Son sommeil, ce qu’on a dans les yeux de lueur,
6571
Et son cœur et son âme, et tout ce qu’on en tire,
6572
Sans reculer devant n’importe quel martyre,
6573
Et qu’on se répandît, et qu’on se prodiguât,
6574
Pour être au fond du gouffre appelé renégat !
6575
Marine-Terrace, novembre 1854.
VIII — À Jules J.
6576
Je dormais en effet, et tu me réveillas.
6577
Je te criai : « Salut ! » et tu me dis : « Hélas ! »
6578
Et cet instant fut doux, et nous nous embrassâmes ;
6579
Nous mêlâmes tes pleurs, mon sourire et nos âmes.
6580
Ces temps sont déjà loin ; où donc alors roulait
6581
Ma vie ? et ce destin sévère qui me plaît,
6582
Qu’est-ce donc qu’il faisait de cette feuille morte
6583
Que je suis, et qu’un vent pousse, et qu’un vent remporte ?
6584
J’habitais au milieu des hauts pignons flamands ;
6585
Tout le jour, dans l’azur, sur les vieux toits fumants,
6586
Je regardais voler les grands nuages ivres ;
6587
Tandis que je songeais, le coude sur mes livres,
6588
De moments en moments, ce noir passant ailé,
6589
Le temps, ce sourd tonnerre à nos rumeurs mêlé,
6590
D’où les heures s’en vont en sombres étincelles,
6591
Ébranlait sur mon front le beffroi de Bruxelles.
6592
Tout ce qui peut tenter un cœur ambitieux
6593
Était là, devant moi, sur terre et dans les cieux ;
6594
Sous mes yeux, dans l’austère et gigantesque place,
6595
J’avais les quatre points cardinaux de l’espace,
6596
Qui font songer à l’aigle, à l’astre, au flot, au mont,
6597
Et les quatre pavés de l’échafaud d’Egmont.
6598
Aujourd’hui, dans une île, en butte aux eaux sans nombre,
6599
Où l’on ne me voit plus, tant j’y suis couvert d’ombre,
6600
Au milieu de la vaste aventure des flots,
6601
Des rocs, des mers, brisant barques et matelots,
6602
Debout, échevelé sur le cap ou le môle
6603
Par le souffle qui sort de la bouche du pôle,
6604
Parmi les chocs, les bruits, les naufrages profonds,
6605
Morne histoire d’écueils, de gouffres, de typhons,
6606
Dont le vent est la plume et la nuit le registre,
6607
J’erre, et de l’horizon je suis la voix sinistre.
6608
Et voilà qu’à travers ces brumes et ces eaux,
6609
Tes volumes exquis m’arrivent, blancs oiseaux,
6610
M’apportant le rameau qu’apportent les colombes
6611
Aux arches, et le chant que le cygne offre aux tombes,
6612
Et jetant à mes rocs tout l’éblouissement
6613
De Paris glorieux et de Paris charmant !
6614
Et je lis, et mon front s’éclaire, et je savoure
6615
Ton style, ta gaîté, ta douleur, ta bravoure.
6616
Merci, toi dont le cœur aima, sentit, comprit !
6617
Merci, devin ! merci, frère, poëte, esprit,
6618
Qui viens chanter cet hymne à côté de ma vie !
6619
Qui vois mon destin sombre et qui n’as pas d’envie !
6620
Et qui dans cette épreuve où je marche, portant
6621
L’abandon à chaque heure et l’ombre à chaque instant,
6622
M’as vu boire le fiel sans y mêler la haine !
6623
Tu changes en blancheur la nuit de ma géhenne,
6624
Et tu fais un autel de lumière inondé
6625
Du tas de pierres noir dont on m’a lapidé.
6626
Je ne suis rien ; je viens et je m’en vais ; mais gloire
6627
À ceux qui n’ont pas peur des vaincus de l’histoire
6628
Et des contagions du malheur toujours fui !
6629
Gloire aux fermes penseurs inclinés sur celui
6630
Que le sort, geôlier triste, au fond de l’exil pousse !
6631
Ils ressemblent à l’aube, ils ont la force douce,
6632
Ils sont grands ; leur esprit parfois, avec un mot,
6633
Dore en arc triomphal la voûte du cachot !
6634
Le ciel s’est éclairci sur mon île sonore,
6635
Et ton livre en venant a fait venir l’aurore ;
6636
Seul aux bois avec toi, je lis, et me souviens,
6637
Et je songe, oubliant les monts diluviens,
6638
L’onde, et l’aigle de mer qui plane sur mon aire ;
6639
Et, pendant que je lis, mon œil visionnaire,
6640
À qui tout apparaît comme dans un réveil,
6641
Dans les ombres que font les feuilles au soleil,
6642
Sur tes pages où rit l’idée, où vit la grâce,
6643
Croit voir se dessiner le pur profil d’Horace,
6644
Comme si, se mirant au livre où je te voi,
6645
Ce doux songeur ravi lisait derrière moi !
6646
Marine-Terrace, décembre 1854.
IX — Le mendiant
6647
Un pauvre homme passait dans le givre et le vent.
6648
Je cognai sur ma vitre ; il s’arrêta devant
6649
Ma porte, que j’ouvris d’une façon civile.
6650
Les ânes revenaient du marché de la ville,
6651
Portant les paysans accroupis sur leurs bâts.
6652
C’était le vieux qui vit dans une niche au bas
6653
De la montée, et rêve, attendant, solitaire,
6654
Un rayon du ciel triste, un liard de la terre,
6655
Tendant les mains pour l’homme et les joignant pour Dieu.
6656
Je lui criai : « Venez vous réchauffer un peu.
6657
Comment vous nommez-vous ? » Il me dit : « Je me nomme
6658
Le pauvre. – Je lui pris la main : « Entrez, brave homme. »
6659
Et je lui fis donner une jatte de lait.
6660
Le vieillard grelottait de froid ; il me parlait,
6661
Et je lui répondais, pensif et sans l’entendre.
6662
« Vos habits sont mouillés », dis-je, « il faut les étendre
6663
Devant la cheminée. » Il s’approcha du feu.
6664
Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,
6665
Étalé largement sur la chaude fournaise,
6666
Piqué de mille trous par la lueur de braise,
6667
Couvrait l’âtre, et semblait un ciel noir étoilé.
6668
Et, pendant qu’il séchait ce haillon désolé
6669
D’où ruisselaient la pluie et l’eau des fondrières,
6670
Je songeais que cet homme était plein de prières,
6671
Et je regardais, sourd à ce que nous disions,
6672
Sa bure où je voyais des constellations.
6673
Décembre 1834.
X — Aux feuillantines
6674
Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
6675
Notre mère disait : « Jouez, mais je défends
6676
Qu’on marche dans les fleurs et qu’on monte aux échelles. »
6677
Abel était l’aîné, j’étais le plus petit.
6678
Nous mangions notre pain de si bon appétit,
6679
Que les femmes riaient quand nous passions près d’elles.
6680
Nous montions pour jouer au grenier du couvent.
6681
Et, là, tout en jouant, nous regardions souvent,
6682
Sur le haut d’une armoire, un livre inaccessible.
6683
Nous grimpâmes un jour jusqu’à ce livre noir ;
6684
Je ne sais pas comment nous fîmes pour l’avoir,
6685
Mais je me souviens bien que c’était une Bible.
6686
Ce vieux livre sentait une odeur d’encensoir.
6687
Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir ;
6688
Des estampes partout ! quel bonheur ! quel délire !
6689
Nous l’ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,
6690
Et, dès le premier mot, il nous parut si doux,
6691
Qu’oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.
6692
Nous lûmes tous les trois ainsi tout le matin,
6693
Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,
6694
Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes.
6695
Tels des enfants, s’ils ont pris un oiseau des cieux,
6696
S’appellent en riant et s’étonnent, joyeux,
6697
De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.
6698
Marine-Terrace, août 1855.
XI — Ponto
6699
Je dis à mon chien noir : « Viens, Ponto, viens-nous-en ! »
6700
Et je vais dans les bois, mis comme un paysan ;
6701
Je vais dans les grands bois, lisant dans les vieux livres.
6702
L’hiver, quand la ramée est un écrin de givres,
6703
Ou l’été, quand tout rit, même l’aurore en pleurs,
6704
Quand toute l’herbe n’est qu’un triomphe de fleurs,
6705
Je prends Froissart, Montluc, Tacite, quelque histoire,
6706
Et je marche, effaré des crimes de la gloire.
6707
Hélas ! l’horreur partout, même chez les meilleurs !
6708
Toujours l’homme en sa nuit trahi par ses veilleurs !
6709
Toutes les grandes mains, hélas ! de sang rougies !
6710
Alexandre ivre et fou, César perdu d’orgies,
6711
Et, le poing sur Didier, le pied sur Vitikind,
6712
Charlemagne souvent semblable à Charles-Quint ;
6713
Caton de chair humaine engraissant la murène ;
6714
Titus crucifiant Jérusalem ; Turenne,
6715
Héros, comme Bayard et comme Catinat,
6716
À Nordlingue, bandit dans le Palatinat ;
6717
Le duel de Jarnac, le duel de Carrouge ;
6718
Louis Neuf tenaillant les langues d’un fer rouge ;
6719
Cromwell trompant Milton, Calvin brûlant Servet.
6720
Que de spectres, ô gloire ! autour de ton chevet !
6721
Ô triste humanité, je fuis dans la nature !
6722
Et, pendant que je dis : « Tout est leurre, imposture,
6723
Mensonge, iniquité, mal de splendeur vêtu ! »
6724
Mon chien Ponto me suit. Le chien, c’est la vertu
6725
Qui, ne pouvant se faire homme, s’est faite bête.
6726
Et Ponto me regarde avec son œil honnête.
6727
Marine-Terrace, mars 1855.
XII — Dolorosæ
6728
Mère, voilà douze ans que notre fille est morte ;
6729
Et depuis, moi le père et vous la femme forte,
6730
Nous n’avons pas été, Dieu le sait, un seul jour
6731
Sans parfumer son nom de prière et d’amour.
6732
Nous avons pris la sombre et charmante habitude
6733
De voir son ombre vivre en notre solitude,
6734
De la sentir passer et de l’entendre errer,
6735
Et nous sommes restés à genoux à pleurer.
6736
Nous avons persisté dans cette douleur douce,
6737
Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse
6738
Emporté dans l’orage avec les deux oiseaux.
6739
Mère, nous n’avons pas plié, quoique roseaux,
6740
Ni perdu la bonté vis-à-vis l’un de l’autre,
6741
Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre
6742
À cette lâcheté qu’on appelle l’oubli.
6743
Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli
6744
Les cieux, les champs, les fleurs, l’étoile, l’aube pure,
6745
Et toutes les splendeurs de la sombre nature,
6746
Avec les trois enfants qui nous restent, trésor
6747
De courage et d’amour que Dieu nous laisse encor,
6748
Nous avons essuyé des fortunes diverses,
6749
Ce qu’on nomme malheur, adversité, traverses,
6750
Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils,
6751
Donnant aux deuils du cœur, à l’absence, aux cercueils,
6752
Aux souffrances dont saigne ou l’âme ou la famille,
6753
Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,
6754
Aux vieux parents repris par un monde meilleur,
6755
Nos pleurs, et le sourire à toute autre douleur.
6756
Marine-Terrace, août 1855.
XIII — Paroles sur la dune
6757
Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau,
6758
Que mes tâches sont terminées ;
6759
Maintenant que voici que je touche au tombeau
6760
Par les deuils et par les années,
6761
Et qu’au fond de ce ciel que mon essor rêva,
6762
Je vois fuir, vers l’ombre entraînées,
6763
Comme le tourbillon du passé qui s’en va,
6764
Tant de belles heures sonnées ;
6765
Maintenant que je dis : – Un jour, nous triomphons ;
6766
Le lendemain, tout est mensonge ! –
6767
Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds,
6768
Courbé comme celui qui songe.
6769
Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,
6770
Et des mers sans fin remuées,
6771
S’envoler sous le bec du vautour aquilon,
6772
Toute la toison des nuées ;
6773
J’entends le vent dans l’air, la mer sur le récif,
6774
L’homme liant la gerbe mûre ;
6775
J’écoute, et je confronte en mon esprit pensif
6776
Ce qui parle à ce qui murmure ;
6777
Et je reste parfois couché sans me lever
6778
Sur l’herbe rare de la dune,
6779
Jusqu’à l’heure où l’on voit apparaître et rêver
6780
Les yeux sinistres de la lune.
6781
Elle monte, elle jette un long rayon dormant
6782
À l’espace, au mystère, au gouffre ;
6783
Et nous nous regardons tous les deux fixement,
6784
Elle qui brille et moi qui souffre.
6785
Où donc s’en sont allés mes jours évanouis ?
6786
Est-il quelqu’un qui me connaisse ?
6787
Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis,
6788
De la clarté de ma jeunesse ?
6789
Tout s’est-il envolé ? Je suis seul, je suis las ;
6790
J’appelle sans qu’on me réponde ;
6791
Ô vents ! ô flots ! ne suis-je aussi qu’un souffle, hélas !
6792
Hélas ! ne suis-je aussi qu’une onde ?
6793
Ne verrai-je plus rien de tout ce que j’aimais ?
6794
Au dedans de moi le soir tombe.
6795
Ô terre, dont la brume efface les sommets,
6796
Suis-je le spectre, et toi la tombe ?
6797
Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir ?
6798
J’attends, je demande, j’implore ;
6799
Je penche tour à tour mes urnes pour avoir
6800
De chacune une goutte encore !
6801
Comme le souvenir est voisin du remord !
6802
Comme à pleurer tout nous ramène !
6803
Et que je te sens froide en te touchant, ô mort,
6804
Noir verrou de la porte humaine !
6805
Et je pense, écoutant gémir le vent amer,
6806
Et l’onde aux plis infranchissables ;
6807
L’été rit, et l’on voit sur le bord de la mer
6808
Fleurir le chardon bleu des sables.
6809
5 août 1854, anniversaire de mon arrivée à Jersey.
XIV — Claire P.
6810
Quel âge hier ? Vingt ans. Et quel âge aujourd’hui ?
6811
L’éternité. Ce front pendant une heure a lui.
6812
Elle avait les doux chants et les grâces superbes ;
6813
Elle semblait porter de radieuses gerbes ;
6814
Rien qu’à la voir passer, on lui disait : Merci !
6815
Qu’est-ce donc que la vie, hélas ! pour mettre ainsi
6816
Les êtres les plus purs et les meilleurs en fuite ?
6817
Et, moi, je l’avais vue encor toute petite.
6818
Elle me disait vous, et je lui disais tu.
6819
Son accent ineffable avait cette vertu
6820
De faire en mon esprit, douces voix éloignées,
6821
Chanter le vague chœur de mes jeunes années.
6822
Il n’a brillé qu’un jour, ce beau front ingénu.
6823
Elle était fiancée à l’hymen inconnu.
6824
À qui mariez-vous, mon Dieu, toutes ces vierges ?
6825
Un vague et pur reflet de la lueur des cierges
6826
Flottait dans son regard céleste et rayonnant ;
6827
Elle était grande et blanche et gaie ; et, maintenant,
6828
Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre,
6829
Vous trouverez le lit de sa noce avec l’ombre ;
6830
Vous trouverez la tombe où gît ce lys vermeil ;
6831
Et c’est là que tu fais ton éternel sommeil,
6832
Toi qui, dans ta beauté naïve et recueillie,
6833
Mêlais à la madone auguste d’Italie
6834
La Flamande qui rit à travers les houblons,
6835
Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds.
6836
Elle s’en est allée avant d’être une femme ;
6837
N’étant qu’un ange encor ; le ciel a pris son âme
6838
Pour la rendre en rayons à nos regards en pleurs,
6839
Et l’herbe, sa beauté, pour nous la rendre en fleurs.
6840
Les êtres étoilés que nous nommons archanges
6841
La bercent dans leurs bras au milieu des louanges,
6842
Et, parmi les clartés, les lyres, les chansons,
6843
D’en haut elle sourit à nous qui gémissons.
6844
Elle sourit, et dit aux anges sous leurs voiles :
6845
Est-ce qu’il est permis de cueillir des étoiles ?
6846
Et chante, et, se voyant elle-même flambeau,
6847
Murmure dans l’azur : Comme le ciel est beau !
6848
Mais cela ne fait rien à sa mère qui pleure ;
6849
La mère ne veut pas que son doux enfant meure
6850
Et s’en aille, laissant ses fleurs sur le gazon,
6851
Hélas ! et le silence au seuil de la maison !
6852
Son père, le sculpteur, s’écriait : – Qu’elle est belle !
6853
Je ferai sa statue aussi charmante qu’elle.
6854
C’est pour elle qu’avril fleurit les verts sentiers.
6855
Je la contemplerai pendant des mois entiers
6856
Et je ferai venir du marbre de Carrare.
6857
Ce bloc prendra sa forme éblouissante et rare ;
6858
Elle restera chaste et candide à côté.
6859
On dira : « Le sculpteur a deux filles : Beauté
6860
« Et Pudeur ; Ombre et Jour ; la Vierge et la Déesse ;
6861
« Quel est cet ouvrier de Rome ou de la Grèce
6862
« Qui, trouvant dans son art des secrets inconnus,
6863
« En copiant Marie, a su faire Vénus ? »
6864
Le marbre restera dans la montagne blanche,
6865
Hélas ! car c’est à l’heure où tout rit, que tout penche ;
6866
Car nos mains gardent mal tout ce qui nous est cher ;
6867
Car celle qu’on croyait d’azur était de chair ;
6868
Et celui qui taillait le marbre était de verre ;
6869
Et voilà que le vent a soufflé, Dieu sévère,
6870
Sur la vierge au front pur, sur le maître au bras fort ;
6871
Et que la fille est morte, et que le père est mort !
6872
Claire, tu dors. Ta mère, assise sur ta fosse,
6873
Dit : – Le parfum des fleurs est faux, l’aurore est fausse,
6874
L’oiseau qui chante au bois ment, et le cygne ment,
6875
L’étoile n’est pas vraie au fond du firmament,
6876
Le ciel n’est pas le ciel et là-haut rien ne brille,
6877
Puisque, lorsque je crie à ma fille : « Ma fille,
6878
Je suis là. Lève-toi ! » quelqu’un le lui défend ;
6879
Et que je ne puis pas réveiller mon enfant ! –
6880
Juin 1854.
XV
6881
À Alexandre D.
6882
(Réponse à la dédicace de son drame La Conscience)
6883
Merci du bord des mers à celui qui se tourne
6884
Vers la rive où le deuil, tranquille et noir, séjourne,
6885
Qui défait de sa tête, où le rayon descend,
6886
La couronne, et la jette au spectre de l’absent,
6887
Et qui, dans le triomphe et la rumeur, dédie
6888
Son drame à l’immobile et pâle tragédie !
6889
Je n’ai pas oublié le quai d’Anvers, ami,
6890
Ni le groupe vaillant, toujours plus raffermi,
6891
D’amis chers, de fronts purs, ni toi, ni cette foule.
6892
Le canot du steamer soulevé par la houle
6893
Vint me prendre, et ce fut un long embrassement.
6894
Je montai sur l’avant du paquebot fumant,
6895
La roue ouvrit la vague, et nous nous appelâmes :
6896
– Adieu ! – Puis, dans les vents, dans les flots, dans les lames,
6897
Toi debout sur le quai, moi debout sur le pont,
6898
Vibrant comme deux luths dont la voix se répond,
6899
Aussi longtemps qu’on put se voir, nous regardâmes
6900
L’un vers l’autre, faisant comme un échange d’âmes ;
6901
Et le vaisseau fuyait, et la terre décrut ;
6902
L’horizon entre nous monta, tout disparut ;
6903
Une brume couvrit l’onde incommensurable ;
6904
Tu rentras dans ton œuvre éclatante, innombrable,
6905
Multiple, éblouissante, heureuse, où le jour luit ;
6906
Et, moi, dans l’unité sinistre de la nuit.
6907
Marine-Terrace, décembre 1854.
XVI — Lueur au couchant
6908
Lorsque j’étais en France, et que le peuple en fête
6909
Répandait dans Paris sa grande joie honnête,
6910
Si c’était un des jours glorieux et vainqueurs
6911
Où les fiers souvenirs, désaltérant les cœurs,
6912
S’offrent à notre soif comme de larges coupes,
6913
J’allais errer tout seul parmi les riants groupes,
6914
Ne parlant à personne et pourtant calme et doux,
6915
Trouvant ainsi moyen d’être un et d’être tous,
6916
Et d’accorder en moi, pour une double étude,
6917
L’amour du peuple avec mon goût de solitude.
6918
Rêveur, j’étais heureux ; muet, j’étais présent.
6919
Parfois je m’asseyais un livre en main, lisant.
6920
Virgile, Horace, Eschyle, ou bien Dante, leur frère ;
6921
Puis je m’interrompais, et, me laissant distraire
6922
Des poëtes par toi, poésie, et content,
6923
Je savourais l’azur, le soleil éclatant,
6924
Paris, les seuils sacrés, et la Seine qui coule,
6925
Et cette auguste paix qui sortait de la foule.
6926
Dès lors pourtant des voix murmuraient : Anankè.
6927
Je passais ; et partout, sur le pont, sur le quai,
6928
Et jusque dans les champs, étincelait le rire,
6929
Haillon d’or que la joie en bondissant déchire.
6930
Le Panthéon brillait comme une vision.
6931
La gaîté d’une altière et libre nation
6932
Dansait sous le ciel bleu dans les places publiques ;
6933
Un rayon qui semblait venir des temps bibliques
6934
Illuminait Paris calme et patriarcal ;
6935
Ce lion dont l’œil met en fuite le chacal,
6936
Le peuple des faubourgs se promenait tranquille.
6937
Le soir, je revenais ; et dans toute la ville,
6938
Les passants, éclatant en strophes, en refrains,
6939
Ayant leurs doux instincts de liberté pour freins,
6940
Du Louvre au Champ-de-Mars, de Chaillot à la Grève,
6941
Fourmillaient ; et, pendant que mon esprit, qui rêve
6942
Dans la sereine nuit des penseurs étoilés,
6943
Et dresse ses rameaux à leurs lueurs mêlés,
6944
S’ouvrait à tous ces cris charmants comme l’aurore,
6945
À toute cette ivresse innocente et sonore,
6946
Paisibles, se penchant, noirs et tout semés d’yeux,
6947
Sous le ciel constellé, sur le peuple joyeux,
6948
Les grands arbres pensifs des vieux Champs-Élysées,
6949
Pleins d’astres, consentaient à s’emplir de fusées.
6950
Et j’allais, et mon cœur chantait ; et les enfants
6951
Embarrassaient mes pas de leurs jeux triomphants,
6952
Où s’épanouissaient les mères de famille ;
6953
Le frère avec la sœur, le père avec la fille,
6954
Causaient ; je contemplais tous ces hauts monuments
6955
Qui semblent au songeur rayonnants ou fumants,
6956
Et qui font de Paris la deuxième des Romes ;
6957
J’entendais près de moi rire les jeunes hommes
6958
Et les graves vieillards dire : « Je me souviens. »
6959
Ô patrie ! ô concorde entre les citoyens !
6960
Marine-Terrace, juillet 1855.
XVII — Mugitusque Boum
6961
Mugissement des bœufs, au temps du doux Virgile,
6962
Comme aujourd’hui, le soir, quand fuit la nuit agile,
6963
Ou, le matin, quand l’aube aux champs extasiés
6964
Verse à flots la rosée et le jour, vous disiez :
6965
« Mûrissez, blés mouvants ! prés, emplissez-vous d’herbes !
6966
« Que la terre, agitant son panache de gerbes,
6967
« Chante dans l’onde d’or d’une riche moisson !
6968
« Vis, bête ; vis, caillou ; vis, homme ; vis, buisson ;
6969
« À l’heure où le soleil se couche, où l’herbe est pleine
6970
« Des grands fantômes noirs des arbres de la plaine
6971
« Jusqu’aux lointains coteaux rampant et grandissant,
6972
« Quand le brun laboureur des collines descend
6973
« Et retourne à son toit d’où sort une fumée,
6974
« Que la soif de revoir sa femme bien-aimée
6975
« Et l’enfant qu’en ses bras hier il réchauffait,
6976
« Que ce désir, croissant à chaque pas qu’il fait,
6977
« Imite dans son cœur l’allongement de l’ombre !
6978
« Êtres ! choses ! vivez ! sans peur, sans deuil, sans nombre !
6979
« Que tout s’épanouisse en sourire vermeil !
6980
« Que l’homme ait le repos et le bœuf le sommeil !
6981
« Vivez ! croissez ! semez le grain à l’aventure !
6982
« Qu’on sent frissonner dans toute la nature,
6983
« Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons,
6984
« Dans l’obscur tremblement des profonds horizons,
6985
« Un vaste emportement d’aimer, dans l’herbe verte,
6986
« Dans l’antre, dans l’étang, dans la clairière ouverte,
6987
« D’aimer sans fin, d’aimer toujours, d’aimer encor,
6988
« Sous la sérénité des sombres astres d’or !
6989
« Faites tressaillir l’air, le flot, l’aile, la bouche,
6990
« Ô palpitations du grand amour farouche !
6991
« Qu’on sente le baiser de l’être illimité !
6992
« Et, paix, vertu, bonheur, espérance, bonté,
6993
« Ô fruits divins, tombez des branches éternelles ! »
6994
Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles ;
6995
Et Virgile écoutait comme j’écoute, et l’eau
6996
Voyait passer le cygne auguste, et le bouleau
6997
Le vent, et le rocher l’écume, et le ciel sombre
6998
L’homme… Ô nature ! abîme ! immensité de l’ombre !
6999
Marine-Terrace, juillet 1855.
XVIII — Apparition
7000
Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête ;
7001
Son vol éblouissant apaisait la tempête,
7002
Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.
7003
– Qu’est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit ?
7004
Lui dis-je. Il répondit : – Je viens prendre ton âme.
7005
Et j’eus peur, car je vis que c’était une femme ;
7006
Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras :
7007
– Que me restera-t-il ? car tu t’envoleras.
7008
Il ne répondit pas ; le ciel que l’ombre assiège
7009
S’éteignait… – Si tu prends mon âme, m’écriai-je,
7010
Où l’emporteras-tu ? montre-moi dans quel lieu.
7011
Il se taisait toujours. – Ô passant du ciel bleu,
7012
Es-tu la mort ? lui dis-je, ou bien es-tu la vie ?
7013
Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,
7014
Et l’ange devint noir, et dit : – Je suis l’amour.
7015
Mais son front sombre était plus charmant que le jour,
7016
Et je voyais, dans l’ombre où brillaient ses prunelles,
7017
Les astres à travers les plumes de ses ailes.
7018
Jersey, septembre 1855.
XIX
7019
Au poëte qui m’envoie une plume d’aigle
7020
Oui, c’est une heure solennelle !
7021
Mon esprit en ce jour serein
7022
Croit qu’un peu de gloire éternelle
7023
Se mêle au bruit contemporain,
7024
Puisque, dans mon humble retraite,
7025
Je ramasse, sans me courber,
7026
Ce qu’y laisse choir le poëte,
7027
Ce que l’aigle y laisse tomber !
7028
Puisque sur ma tête fidèle
7029
Ils ont jeté, couple vainqueur,
7030
L’un, une plume de son aile,
7031
L’autre, une strophe de son cœur !
7032
Oh ! soyez donc les bienvenues,
7033
Plume ! strophe ! envoi glorieux !
7034
Vous avez erré dans les nues,
7035
Vous avez plané dans les cieux !
7036
11 décembre.
XX — Cérigo
7037
I
7038
Tout homme qui vieillit est ce roc solitaire
7039
Et triste, Cérigo, qui fut jadis Cythère,
7040
Cythère aux nids charmants, Cythère aux myrtes verts,
7041
La conque de Cypris sacrée au sein des mers.
7042
La vie auguste, goutte à goutte, heure par heure,
7043
S’épand sur ce qui passe et sur ce qui demeure ;
7044
Là-bas, la Grèce brille agonisante, et l’œil
7045
S’emplit en la voyant de lumière et de deuil ;
7046
La terre luit ; la nue est de l’encens qui fume ;
7047
Des vols d’oiseaux de mer se mêlent à l’écume ;
7048
L’azur frissonne ; l’eau palpite ; et les rumeurs
7049
Sortent des vents, des flots, des barques, des rameurs ;
7050
Au loin court quelque voile hellène ou candiote.
7051
Cythère est là, lugubre, épuisée, idiote,
7052
Tête de mort du rêve amour, et crâne nu
7053
Du plaisir, ce chanteur masqué, spectre inconnu.
7054
C’est toi ? qu’as-tu donc fait de ta blanche tunique ?
7055
Cache ta gorge impure et ta laideur cynique,
7056
Ô sirène ridée et dont l’hymne s’est tu !
7057
Où donc êtes-vous, âme ? étoile, où donc es-tu ?
7058
L’île qu’on adorait de Lemnos à Lépante,
7059
Où se tordait d’amour la chimère rampante,
7060
Où la brise baisait les arbres frémissants,
7061
Où l’ombre disait : J’aime ! où l’herbe avait des sens,
7062
Qu’en a-t-on fait ? où donc sont-ils, où donc sont-elles,
7063
Eux, les olympiens, elles, les immortelles ?
7064
Où donc est Mars ? où donc Éros ? où donc Psyché ?
7065
Où donc le doux oiseau bonheur, effarouché ?
7066
Qu’en as-tu fait, rocher, et qu’as-tu fait des roses ?
7067
Qu’as-tu fait des chansons dans les soupirs écloses,
7068
Des danses, des gazons, des bois mélodieux,
7069
De l’ombre que faisait le passage des dieux ?
7070
Plus d’autels ; ô passé ! splendeurs évanouies !
7071
Plus de vierges au seuil des antres éblouies ;
7072
Plus d’abeilles buvant la rosée et le thym.
7073
Mais toujours le ciel bleu. C’est-à-dire, ô destin !
7074
Sur l’homme, jeune ou vieux, harmonie ou souffrance,
7075
Toujours la même mort et la même espérance.
7076
Cérigo, qu’as-tu fait de Cythère ? Nuit ! deuil !
7077
L’éden s’est éclipsé, laissant à nu l’écueil.
7078
Ô naufragée, hélas ! c’est donc là que tu tombes !
7079
Les hiboux même ont peur de l’île des colombes.
7080
Île, ô toi qu’on cherchait ! ô toi que nous fuyons,
7081
Ô spectre des baisers, masure des rayons,
7082
Tu t’appelles oubli ! tu meurs, sombre captive !
7083
Et, tandis qu’abritant quelque yole furtive,
7084
Ton cap, où rayonnaient les temples fabuleux,
7085
Voit passer à son ombre et sur les grands flots bleus
7086
Le pirate qui guette ou le pêcheur d’éponges
7087
Qui rôde, à l’horizon Vénus fuit dans les songes.
7088
II
7089
Vénus ! Que parles-tu de Vénus ? elle est là.
7090
Lève les yeux. Le jour où Dieu la dévoila
7091
Pour la première fois dans l’aube universelle,
7092
Elle ne brillait pas plus qu’elle n’étincelle.
7093
Si tu veux voir l’étoile, homme, lève les yeux.
7094
L’île des mers s’éteint, mais non l’île des cieux ;
7095
Les astres sont vivants et ne sont pas des choses
7096
Qui s’effeuillent, un soir d’été, comme les roses.
7097
Oui, meurs, plaisir, mais vis, amour ! ô vision,
7098
Flambeau, nid de l’azur dont l’ange est l’alcyon,
7099
Beauté de l’âme humaine et de l’âme divine,
7100
Amour, l’adolescent dans l’ombre te devine,
7101
Ô splendeur ! et tu fais le vieillard lumineux.
7102
Chacun de tes rayons tient un homme en ses nœuds.
7103
Oh ! vivez et brillez dans la brume qui tremble,
7104
Hymens mystérieux, cœurs vieillissant ensemble,
7105
Malheurs de l’un par l’autre avec joie adoptés,
7106
Dévouement, sacrifice, austères voluptés,
7107
Car vous êtes l’amour, la lueur éternelle !
7108
L’astre sacré que voit l’âme, sainte prunelle,
7109
Le phare de toute heure, et, sur l’horizon noir,
7110
L’étoile du matin et l’étoile du soir !
7111
Ce monde inférieur, où tout rampe et s’altère,
7112
À ce qui disparaît et s’efface, Cythère,
7113
Le jardin qui se change en rocher aux flancs nus ;
7114
La terre a Cérigo ; mais le ciel a Vénus.
7115
Juin 1855.
XXI
7116
À Paul M.
7117
Auteur du drame Paris
7118
Tu graves au fronton sévère de ton œuvre
7119
Un nom proscrit que mord en sifflant la couleuvre ;
7120
Au malheur, dont le flanc saigne et dont l’œil sourit, noire
7121
À la proscription, et non pas au proscrit,
7122
– Car le proscrit n’est rien que de l’ombre, moins
7123
Que l’autre ombre qu’on nomme éclat, bonheur, victoire ; –
7124
À l’exil pâle et nu, cloué sur des débris,
7125
Tu donnes ton grand drame où vit le grand Paris,
7126
Cette cité de feu, de nuit, d’airain, de verre,
7127
Et tu fais saluer par Rome le Calvaire.
7128
Sois loué, doux penseur, toi qui prends dans ta main
7129
Le passé, l’avenir, tout le progrès humain,
7130
La lumière, l’histoire, et la ville, et la France,
7131
Tous les dictames saints qui calment la souffrance,
7132
Raison, justice, espoir, vertu, foi, vérité,
7133
Le parfum poésie et le vin liberté,
7134
Et qui sur le vaincu, cœur meurtri, noir fantôme,
7135
Te penches, et répands l’idéal comme un baume !
7136
Paul, il me semble, grâce à ce fier souvenir
7137
Dont tu viens nous bercer, nous sacrer, nous bénir,
7138
Que dans ma plaie, où dort la douleur, ô poëte !
7139
Je sens de la charpie avec un drapeau faite.
7140
Marine-Terrace, août 1855.
XXII
7141
Je payai le pêcheur qui passa son chemin,
7142
Et je pris cette bête horrible dans ma main ;
7143
C’était un être obscur comme l’onde en apporte,
7144
Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte ;
7145
Sans forme comme l’ombre, et, comme Dieu, sans nom.
7146
Il ouvrait une bouche affreuse, un noir moignon
7147
Sortait de son écaille ; il tâchait de me mordre ;
7148
Dieu, dans l’immensité formidable de l’ordre,
7149
Donne une place sombre à ces spectres hideux ;
7150
Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux ;
7151
Ses dents cherchaient mes doigts qu’effrayait leur approche ;
7152
L’homme qui me l’avait vendu tourna la roche ;
7153
Comme il disparaissait, le crabe me mordit ;
7154
Je lui dis : « Vis ! et sois béni, pauvre maudit ! »
7155
Et je le rejetai dans la vague profonde,
7156
Afin qu’il allât dire à l’océan qui gronde,
7157
Et qui sert au soleil de vase baptismal,
7158
Que l’homme rend le bien au monstre pour le mal.
7159
Jersey, grève d’Azette, juillet 1855.
XXIII
7160
Pasteurs et troupeaux
7161
À Madame Louise C.
7162
Le vallon où je vais tous les jours est charmant,
7163
Serein, abandonné, seul sous le firmament,
7164
Plein de ronces en fleurs ; c’est un sourire triste.
7165
Il vous fait oublier que quelque chose existe,
7166
Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs,
7167
On ne saurait plus là si quelqu’un vit ailleurs.
7168
Là, l’ombre fait l’amour ; l’idylle naturelle
7169
Rit ; le bouvreuil avec le verdier s’y querelle,
7170
Et la fauvette y met de travers son bonnet ;
7171
C’est tantôt l’aubépine et tantôt le genêt ;
7172
De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes ;
7173
Car Dieu fait un poëme avec des variantes ;
7174
Comme le vieil Homère, il rabâche parfois,
7175
Mais c’est avec les fleurs, les monts, l’onde et les bois !
7176
Une petite mare est là, ridant sa face,
7177
Prenant des airs de flot pour la fourmi qui passe,
7178
Ironie étalée au milieu du gazon,
7179
Qu’ignore l’océan grondant à l’horizon.
7180
J’y rencontre parfois sur la roche hideuse
7181
Un doux être ; quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuse
7182
De chèvres, habitant, au fond d’un ravin noir,
7183
Un vieux chaume croulant qui s’étoile le soir ;
7184
Ses sœurs sont au logis et filent leur quenouille ;
7185
Elle essuie aux roseaux ses pieds que l’étang mouille ;
7186
Chèvres, brebis, béliers, paissent ; quand, sombre esprit,
7187
J’apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit ;
7188
Et moi, je la salue, elle étant l’innocence.
7189
Ses agneaux, dans le pré plein de fleurs qui l’encense,
7190
Bondissent, et chacun, au soleil s’empourprant,
7191
Laisse aux buissons, à qui la bise le reprend,
7192
Un peu de sa toison, comme un flocon d’écume.
7193
Je passe ; enfant, troupeau, s’effacent dans la brume ;
7194
Le crépuscule étend sur les longs sillons gris
7195
Ses ailes de fantôme et de chauve-souris ;
7196
J’entends encore au loin dans la plaine ouvrière
7197
Chanter derrière moi la douce chevrière,
7198
Et, là-bas, devant moi, le vieux gardien pensif
7199
De l’écume, du flot, de l’algue, du récif,
7200
Et des vagues sans trêve et sans fin remuées,
7201
Le pâtre promontoire au chapeau de nuées,
7202
S’accoude et rêve au bruit de tous les infinis,
7203
Et, dans l’ascension des nuages bénis,
7204
Regarde se lever la lune triomphale,
7205
Pendant que l’ombre tremble, et que l’âpre rafale
7206
Disperse à tous les vents avec son souffle amer
7207
La laine des moutons sinistres de la mer.
7208
Jersey, Grouville, avril 1855.
XXIV
7209
J’ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.
7210
Dans l’âpre escarpement qui sur le flot s’incline,
7211
Que l’aigle connaît seul et seul peut approcher,
7212
Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.
7213
L’ombre baignait les flancs du morne promontoire ;
7214
Je voyais, comme on dresse au lieu d’une victoire
7215
Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,
7216
À l’endroit où s’était englouti le soleil,
7217
La sombre nuit bâtir un porche de nuées.
7218
Des voiles s’enfuyaient, au loin diminuées ;
7219
Quelques toits, s’éclairant au fond d’un entonnoir,
7220
Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.
7221
J’ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.
7222
Elle est pâle et n’a pas de corolle embaumée.
7223
Sa racine n’a pris sur la crête des monts
7224
Que l’amère senteur des glauques goémons ;
7225
Moi, j’ai dit : « Pauvre fleur, du haut de cette cime,
7226
Tu devais t’en aller dans cet immense abîme
7227
Où l’algue et le nuage et les voiles s’en vont.
7228
Va mourir sur un cœur, abîme plus profond.
7229
Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.
7230
Le ciel, qui te créa pour t’effeuiller dans l’onde,
7231
Te fit pour l’océan, je te donne à l’amour. »
7232
Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour
7233
Qu’une vague lueur, lentement effacée.
7234
Oh ! comme j’étais triste au fond de ma pensée
7235
Tandis que je songeais, et que le gouffre noir
7236
M’entrait dans l’âme avec tous les frissons du soir !
7237
Île de Serk, août 1855.
XXV
7238
Ô strophe du poëte, autrefois, dans les fleurs,
7239
Jetant mille baisers à leurs mille couleurs,
7240
Tu jouais, et d’avril tu pillais la corbeille ;
7241
Papillon pour la rose et pour la ruche abeille,
7242
Tu semais de l’amour et tu faisais du miel ;
7243
Ton âme bleue était presque mêlée au ciel ;
7244
Ta robe était d’azur et ton œil de lumière ;
7245
Tu criais aux chansons, tes sœurs : « Venez ! chaumière,
7246
Hameau, ruisseau, forêt, tout chante. L’aube a lui ! »
7247
Et, douce, tu courais et tu riais. Mais lui,
7248
Le sévère habitant de la blême caverne
7249
Qu’en haut le jour blanchit, qu’en bas rougit l’Averne,
7250
Le poëte qu’ont fait avant l’heure vieillard
7251
La douleur dans la vie et le drame dans l’art,
7252
Lui, le chercheur du gouffre obscur, le chasseur d’ombres,
7253
Il a levé la tête un jour hors des décombres,
7254
Et t’a saisie au vol dans l’herbe et dans les blés,
7255
Et, malgré tes effrois et tes cris redoublés,
7256
Toute en pleurs, il t’a prise à l’idylle joyeuse ;
7257
Il t’a ravie aux champs, à la source, à l’yeuse,
7258
Aux amours dans les bois près des nids palpitants ;
7259
Et maintenant, captive et reine en même temps,
7260
Prisonnière au plus noir de son âme profonde,
7261
Parmi les visions qui flottent comme l’onde,
7262
Sous son crâne à la fois céleste et souterrain,
7263
Assise, et t’accoudant sur un trône d’airain,
7264
Voyant dans ta mémoire, ainsi qu’une ombre vaine,
7265
Fuir l’éblouissement du jour et de la plaine,
7266
Par le maître gardée, et calme, et sans espoir,
7267
Tandis que, près de toi, les drames, groupe noir,
7268
Des sombres passions feuillettent le registre,
7269
Tu rêves dans sa nuit, Proserpine sinistre.
7270
Jersey, novembre 1854.
XXVI
7271
Les malheureux
7272
À mes enfants
7273
Puisque déjà l’épreuve aux luttes vous convie,
7274
Ô mes enfants ! parlons un peu de cette vie.
7275
Je me souviens qu’un jour, marchant dans un bois noir
7276
Où des ravins creusaient un farouche entonnoir,
7277
Dans un de ces endroits où sous l’herbe et la ronce
7278
Le chemin disparaît et le ruisseau s’enfonce,
7279
Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons,
7280
Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs.
7281
La fumée avait peine à monter dans les branches ;
7282
Les fenêtres étaient les crevasses des planches ;
7283
On eût dit que les rocs cachaient avec ennui
7284
Ce logis tremblant, triste, humble ; et que c’était lui
7285
Que les petits oiseaux, sous le hêtre et l’érable,
7286
Plaignaient, tant il était chétif et misérable !
7287
Pensif, dans les buissons j’en cherchais le sentier.
7288
Comme je regardais ce chaume, un muletier
7289
Passa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme.
7290
« Qui donc demeure là ? » demandai-je à cet homme.
7291
L’homme, tout en chantant, me dit : « Un malheureux. »
7292
J’allai vers la masure au fond du ravin creux ;
7293
Un arbre, de sa branche où brillait une goutte,
7294
Sembla se faire un doigt pour m’en montrer la route,
7295
Et le vent m’en ouvrit la porte ; et j’y trouvai
7296
Un vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.
7297
Ce vieillard, près d’un âtre où séchaient quelques toiles,
7298
Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles,
7299
Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien,
7300
Sans clef ; la pauvreté garde ceux qui n’ont rien.
7301
J’entrai ; le vieux soupait d’un peu d’eau, d’une pomme ;
7302
Sans pain ; et je me mis à plaindre ce pauvre homme.
7303
– Comment pouvait-il vivre ainsi ? Qu’il était dur
7304
De n’avoir même pas un volet à son mur ;
7305
L’hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire ;
7306
Et pas même un grabat ! il couchait donc à terre ?
7307
Là ! sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit !
7308
Vous devez être mal, vous devez avoir froid,
7309
Bon père, et c’est un sort bien triste que le vôtre !
7310
« – Fils », dit-il doucement, « allez en plaindre un autre.
7311
« Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,
7312
« Et je n’ai pas de lit, fils, mais j’ai le sommeil.
7313
« Quand l’aube luit pour moi, quand je regarde vivre
7314
« Toute cette forêt dont la senteur m’enivre,
7315
« Ces sources et ces fleurs, je n’ai pas de raison
7316
« De me plaindre, je suis le fils de la maison.
7317
« Je n’ai point fait de mal. Calme, avec l’indigence
7318
« Et les haillons, je vis en bonne intelligence,
7319
« Et je fais bon ménage avec Dieu mon voisin.
7320
« Je le sens près de moi dans le nid, dans l’essaim,
7321
« Dans les arbres profonds où parle une voix douce,
7322
« Dans l’azur où la vie à chaque instant nous pousse,
7323
« Et dans cette ombre vaste et sainte où je suis né.
7324
« Je ne demande à Dieu rien de trop, car je n’ai
7325
« Pas grande ambition, et, pourvu que j’atteigne
7326
« Jusqu’à la branche où pend la mûre ou la châtaigne,
7327
« Il est content de moi, je suis content de lui.
7328
« Je suis heureux. »
7329
*
7330
J’étais jadis, comme aujourd’hui,
7331
Le passant qui regarde en bas, l’homme des songes.
7332
Mes enfants, à travers les brumes, les mensonges,
7333
Les lueurs des tombeaux, les spectres des chevets,
7334
Les apparences d’ombre et de clarté, je vais
7335
Méditant, et toujours un instinct me ramène
7336
À connaître le fond de la souffrance humaine.
7337
L’abîme des douleurs m’attire. D’autres sont
7338
Les sondeurs frémissants de l’océan profond ;
7339
Ils fouillent, vent des cieux, l’onde que tu balaies ;
7340
Ils plongent dans les mers ; je plonge dans les plaies.
7341
Leur gouffre est effrayant, mais pas plus que le mien.
7342
Je descends plus bas qu’eux, ne leur enviant rien,
7343
Sachant qu’à tout chercheur Dieu garde une largesse,
7344
Content s’ils ont la perle et si j’ai la sagesse.
7345
Or, il semble, à qui voit tout ce gouffre en rêvant,
7346
Que les justes, parmi la nuée et le vent,
7347
Sont un vol frissonnant d’aigles et de colombes. *
1 note

*

7348
J’ai souvent, à genoux que je suis sur les tombes,
7349
La grande vision du sort ; et par moment
7350
Le destin m’apparaît, ainsi qu’un firmament
7351
Où l’on verrait, au lieu des étoiles, des âmes.
7352
Tout ce qu’on nomme angoisse, adversité, les flammes,
7353
Les brasiers, les billots, bien souvent tout cela
7354
Dans mon noir crépuscule, enfants, étincela.
7355
J’ai vu, dans cette obscure et morne transparence,
7356
Passer l’homme de Rome et l’homme de Florence,
7357
Caton au manteau blanc, et Dante au fier sourcil,
7358
L’un ayant le poignard au flanc, l’autre l’exil ;
7359
Caton était joyeux et Dante était tranquille.
7360
J’ai vu Jeanne au poteau qu’on brûlait dans la ville,
7361
Et j’ai dit : Jeanne d’Arc, ton noir bûcher fumant
7362
À moins de flamboiement que de rayonnement.
7363
J’ai vu Campanella songer dans la torture,
7364
Et faire à sa pensée une âpre nourriture
7365
Des chevalets, des crocs, des pinces, des réchauds,
7366
Et de l’horreur qui flotte au plafond des cachots.
7367
J’ai vu Thomas Morus, Lavoisier, Loiserolle,
7368
Jane Grey, bouche ouverte ainsi qu’une corolle,
7369
Toi, Charlotte Corday, vous, madame Roland,
7370
Camille Desmoulins, saignant et contemplant,
7371
Robespierre à l’œil froid, Danton aux cris superbes ;
7372
J’ai vu Jean qui parlait au désert, Malesherbes,
7373
Egmont, André Chénier, rêveur des purs sommets ;
7374
Et mes yeux resteront éblouis à jamais
7375
Du sourire serein de ces têtes coupées.
7376
Coligny, sous l’éclair farouche des épées,
7377
Resplendissait devant mon regard éperdu.
7378
Livide et radieux, Socrate m’a tendu
7379
Sa coupe en me disant : – As-tu soif ? bois la vie.
7380
Huss, me voyant pleurer, m’a dit : – Est-ce d’envie ?
7381
Et Thraséas, s’ouvrant les veines dans son bain,
7382
Chantait : – Rome est le fruit du vieux rameau sabin ;
7383
Le soleil est le fruit de ces branches funèbres
7384
Que la nuit sur nous croise et qu’on nomme ténèbres,
7385
Et la joie est le fruit du grand arbre douleur. –
7386
Colomb, l’envahisseur des vagues, l’oiseleur
7387
Du sombre aigle Amérique, et l’homme que Dieu mène,
7388
Celui qui donne un monde et reçoit une chaîne,
7389
Colomb aux fers criait : – Tout est bien. En avant !
7390
Saint-Just sanglant m’a dit : – Je suis libre et vivant.
7391
Phocion m’a jeté, mourant, cette parole :
7392
– Je crois, et je rends grâce aux Dieux ! – Savonarole,
7393
Comme je m’approchais du brasier d’où sa main
7394
Sortait, brûlée et noire et montrant le chemin,
7395
M’a dit, en faisant signe aux flammes de se taire :
7396
– Ne crains pas de mourir. Qu’est-ce que cette terre ?
7397
Est-ce ton corps qui fait ta joie et qui t’est cher ?
7398
La véritable vie est où n’est plus la chair.
7399
Ne crains pas de mourir. Créature plaintive,
7400
Ne sens-tu pas en toi comme une aile captive ?
7401
Sous ton crâne, caveau muré, ne sens-tu pas
7402
Comme un ange enfermé qui sanglote tout bas ?
7403
Qui meurt, grandit. Le corps, époux impur de l’âme,
7404
Plein des vils appétits d’où naît le vice infâme,
7405
Pesant, fétide, abject, malade à tous moments,
7406
Branlant sur sa charpente affreuse d’ossements,
7407
Gonflé d’humeurs, couvert d’une peau qui se ride,
7408
Souffrant le froid, le chaud, la faim, la soif aride,
7409
Traîne un ventre hideux, s’assouvit, mange et dort.
7410
Mais il vieillit enfin, et, lorsque vient la mort,
7411
L’âme, vers la lumière éclatante et dorée,
7412
S’envole, de ce monstre horrible délivrée. –
7413
Une nuit que j’avais, devant mes yeux obscurs,
7414
Un fantôme de ville et des spectres de murs,
7415
J’ai, comme au fond d’un rêve où rien n’a plus de forme,
7416
Entendu, près des tours d’un temple au dôme énorme,
7417
Une voix qui sortait de dessous un monceau
7418
De blocs noirs d’où le sang coulait en long ruisseau ;
7419
Cette voix murmurait des chants et des prières.
7420
C’était le lapidé qui bénissait les pierres ;
7421
Etienne le martyr, qui disait : – Ô mon front,
7422
Rayonne ! Désormais les hommes s’aimeront ;
7423
Jésus règne. Ô mon Dieu, récompensez les hommes !
7424
Ce sont eux qui nous font les élus que nous sommes.
7425
Joie ! amour ! pierre à pierre, ô Dieu, je vous le dis,
7426
Mes frères m’ont jeté le seuil du paradis ! – Elle était là debout, la mère douloureuse. *
1 note

*

7427
L’obscurité farouche, aveugle, sourde, affreuse,
7428
Pleurait de toutes parts autour du Golgotha.
7429
Christ, le jour devint noir quand on vous en ôta,
7430
Et votre dernier souffle emporta la lumière.
7431
Elle était là debout près du gibet, la mère !
7432
Et je me dis : Voilà la douleur ! et je vins.
7433
– Qu’avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins ?
7434
Alors, aux pieds du fils saignant du coup de lance,
7435
Elle leva sa droite et l’ouvrit en silence,
7436
Et je vis dans sa main l’étoile du matin.
7437
Quoi ! ce deuil-là, Seigneur, n’est pas même certain !
7438
Et la mère, qui râle au bas de la croix sombre,
7439
Est consolée, ayant les soleils dans son ombre,
7440
Et, tandis que ses yeux hagards pleurent du sang,
7441
Elle sent une joie immense en se disant :
7442
– Mon fils est Dieu ! mon fils sauve la vie au monde ! –
7443
Et pourtant où trouver plus d’épouvante immonde,
7444
Plus d’effroi ; plus d’angoisse et plus de désespoir
7445
Que dans ce temps lugubre où le genre humain noir,
7446
Frissonnant du banquet autant que du martyre,
7447
Entend pleurer Marie et Trimalcion rire ! *
1 note

*

7448
Mais la foule s’écrie : – Oui, sans doute, c’est beau,
7449
Le martyre, la mort, quand c’est un grand tombeau !
7450
Quand on est un Socrate, un Jean Huss, un Messie !
7451
Quand on s’appelle vie, avenir, prophétie !
7452
Quand l’encensoir s’allume au feu qui vous brûla,
7453
Quand les siècles, les temps et les peuples sont là
7454
Qui vous dressent, parmi leurs brumes et leurs voiles,
7455
Un cénotaphe énorme au milieu des étoiles,
7456
Si bien que la nuit semble être le drap du deuil,
7457
Et que les astres sont les cierges du cercueil !
7458
Le billot tenterait même le plus timide
7459
Si sa bière dormait sous une pyramide.
7460
Quand on marche à la mort, recueillant en chemin
7461
La bénédiction de tout le genre humain,
7462
Quand des groupes en pleurs baisent vos traces fières,
7463
Quand on s’entend crier par les murs, par les pierres,
7464
Et jusque par les gonds du seuil de sa prison :
7465
« Tu vas de ta mémoire éclairer l’horizon ;
7466
Fantôme éblouissant, tu vas dorer l’histoire,
7467
Et, vêtu de ta mort comme d’une victoire,
7468
T’asseoir au fronton bleu des hommes immortels ! »
7469
Lorsque les échafauds ont des aspects d’autels,
7470
Qu’on se sent admiré du bourreau qui vous tue,
7471
Que le cadavre va se relever statue,
7472
Mourant plein de clarté, d’aube, de firmament,
7473
D’éclat, d’honneur, de gloire, on meurt facilement !
7474
L’homme est si vaniteux, qu’il rit à la torture
7475
Quand c’est une royale et tragique aventure,
7476
Quand c’est une tenaille immense qui le mord.
7477
Quand les durs instruments d’agonie et de mort
7478
Sortent de quelque forge inouïe et géante,
7479
Notre orgueil, oubliant la blessure béante,
7480
Se console des clous en voyant le marteau.
7481
Avoir une montagne auguste pour poteau,
7482
Être battu des flots ou battu des nuées,
7483
Entendre l’univers plein de vagues huées
7484
Murmurer : – Regardez ce colosse ! les nœuds,
7485
Les fers et les carcans le font plus lumineux !
7486
C’est le vaincu Rayon, le damné Météore !
7487
Il a volé la foudre et dérobé l’aurore ! –
7488
Être un supplicié du gouffre illimité,
7489
Être un titan cloué sur une énormité,
7490
Cela plaît. On veut bien des maux qui sont sublimes ;
7491
Et l’on se dit : Souffrons, mais souffrons sur les cimes !
7492
Eh bien, non ! – Le sublime est en bas. Le grand choix,
7493
C’est de choisir l’affront. De même que parfois
7494
La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre.
7495
La boue imméritée atteignant l’âme illustre,
7496
L’opprobre, ce cachot d’où l’auréole sort,
7497
Le cul de basse-fosse où nous jette le sort,
7498
Le fond noir de l’épreuve où le malheur nous traîne,
7499
Sont le comble éclatant de la grandeur sereine.
7500
Et, quand, dans le supplice où nous devons lutter,
7501
Le lâche destin va jusqu’à nous insulter,
7502
Quand sur nous il entasse outrage, rire, blâme,
7503
Et tant de contre-sens entre le sort et l’âme
7504
Que notre vie arrive à la difformité,
7505
La laideur de l’épreuve en devient la beauté.
7506
C’est Samson à Gaza, c’est Épictète à Rome ;
7507
L’abjection du sort fait la gloire de l’homme.
7508
Plus de brume ne fait que couvrir plus d’azur.
7509
Ce que l’homme ici-bas peut avoir de plus pur,
7510
De plus beau, de plus noble en ce monde où l’on pleure,
7511
C’est chute, abaissement, misère extérieure,
7512
Acceptés pour garder la grandeur du dedans.
7513
Oui, tous les chiens de l’ombre autour de vous grondants,
7514
Le blâme ingrat, la haine aux fureurs coutumière ;
7515
Oui, tomber dans la nuit quand c’est pour la lumière,
7516
Faire horreur, n’être plus qu’un ulcère, indigner
7517
L’homme heureux, et qu’on raille en vous voyant saigner,
7518
Et qu’on marche sur vous, qu’on vous crache au visage,
7519
Quand c’est pour la vertu, pour le vrai, pour le sage,
7520
Pour le bien, pour l’honneur, il n’est rien de plus doux.
7521
Quelle splendeur qu’un juste abandonné de tous,
7522
N’ayant plus qu’un haillon dans le mal qui le mine,
7523
Et jetant aux dédains, au deuil, à la vermine,
7524
À sa plaie, aux douleurs, de tranquilles défis !
7525
Même quand Prométhée est là, Job, tu suffis
7526
Pour faire le fumier plus haut que le Caucase.
7527
Le juste, méprisé comme un ver qu’on écrase,
7528
M’éblouit d’autant plus que nous le blasphémons.
7529
Ce que les froids bourreaux à faces de démons
7530
Mêlent avec leur main monstrueuse et servile
7531
À l’exécution pour la rendre plus vile,
7532
Grandit le patient au regard de l’esprit.
7533
Ô croix ! les deux voleurs sont deux rayons du Christ ! *
1 note

*

7534
Ainsi, tous les souffrants m’ont apparu splendides,
7535
Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides,
7536
Heureux, la plaie au sein, la joie au cœur ; les uns
7537
Jetés dans la fournaise et devenant parfums,
7538
Ceux-là jetés aux nuits et devenant aurores ;
7539
Les croyants, dévorés dans les cirques sonores,
7540
Râlaient un chant, aux pieds des bêtes étouffés ;
7541
Les penseurs souriaient aux noirs autodafés,
7542
Aux glaives, aux carcans, aux chemises de soufre ;
7543
Et je me suis alors écrié : Qui donc souffre ?
7544
Pour qui donc, si le sort, ô Dieu, n’est pas moqueur,
7545
Toute cette pitié que tu m’as mise au cœur ?
7546
Qu’en dois-je faire ? à qui faut-il que je la garde ?
7547
Où sont les malheureux ? – et Dieu m’a dit : – Regarde. *
1 note

*

7548
Et j’ai vu des palais, des fêtes, des festins,
7549
Des femmes qui mêlaient leurs blancheurs aux satins,
7550
Des murs hautains ayant des jaspes pour écorces,
7551
Des serpents d’or roulés dans des colonnes torses,
7552
Avec de vastes dais pendant aux grands plafonds ;
7553
Et j’entendais chanter : – Jouissons ! triomphons ! –
7554
Et les lyres, les luths, les clairons dont le cuivre
7555
À l’air de se dissoudre en fanfare et de vivre,
7556
Et l’orgue, devant qui l’ombre écoute et se tait,
7557
Tout un orchestre énorme et monstrueux chantait ;
7558
Et ce triomphe était rempli d’hommes superbes
7559
Qui riaient et portaient toute la terre en gerbes,
7560
Et dont les fronts dorés, brillants, audacieux,
7561
Fiers, semblaient s’achever en astres dans les cieux.
7562
Et, pendant qu’autour d’eux des voix criaient : – Victoire
7563
À jamais ! à jamais force, puissance et gloire !
7564
Et fête dans la ville ! et joie à la maison ! –
7565
Je voyais, au-dessus du livide horizon,
7566
Trembler le glaive immense et sombre de l’archange.
7567
Ils s’épanouissaient dans une aurore étrange,
7568
Ils vivaient dans l’orgueil comme dans leur cité,
7569
Et semblaient ne sentir que leur félicité.
7570
Et Dieu les a tous pris alors l’un après l’autre,
7571
Le puissant, le repu, l’assouvi qui se vautre,
7572
Le czar dans son Kremlin, l’iman au bord du Nil,
7573
Comme on prend les petits d’un chien dans un chenil,
7574
Et, comme il fait le jour sous les vagues marines,
7575
M’ouvrant avec ses mains ces profondes poitrines,
7576
Et, fouillant de son doigt de rayons pénétré
7577
Leurs entrailles, leur foie et leurs reins, m’a montré
7578
Des hydres qui rongeaient le dedans de ces âmes.
7579
Et j’ai vu tressaillir ces hommes et ces femmes ;
7580
Leur visage riant comme un masque est tombé,
7581
Et leur pensée, un monstre effroyable et courbé,
7582
Une naine hagarde, inquiète, bourrue,
7583
Assise sous leur crâne affreux, m’est apparue.
7584
Alors, tremblant, sentant chanceler mes genoux,
7585
Je leur ai demandé : « Mais qui donc êtes-vous ? »
7586
Et ces êtres n’ayant presque plus face d’homme
7587
M’ont dit : « Nous sommes ceux qui font le mal ; et, comme
7588
« C’est nous qui le faisons, c’est nous qui le souffrons ! » *
1 note

*

7589
Oh ! le nuage vain des pleurs et des affronts
7590
S’envole, et la douleur passe en criant : Espère !
7591
Vous me l’avez fait voir et toucher, ô vous, Père,
7592
Juge, vous le grand juste et vous le grand clément !
7593
Le rire du succès et du triomphe ment ;
7594
Un invisible doigt caressant se promène
7595
Sous chacun des chaînons de la misère humaine ;
7596
L’adversité soutient ceux qu’elle fait lutter ;
7597
L’indigence est un bien pour qui sait la goûter ;
7598
L’harmonie éternelle autour du pauvre vibre
7599
Et le berce ; l’esclave, étant une âme, est libre,
7600
Et le mendiant dit : Je suis riche, ayant Dieu.
7601
L’innocence aux tourments jette ce cri : C’est peu.
7602
La difformité rit dans Ésope, et la fièvre
7603
Dans Scarron ; l’agonie ouvre aux hymnes sa lèvre ;
7604
Quand je dis : « La douleur est-elle un mal ? » Zénon
7605
Se dresse devant moi, paisible, et me dit : « Non. »
7606
Oh ! le martyre est joie et transport, le supplice
7607
Est volupté, les feux du bûcher sont délice,
7608
La souffrance est plaisir, la torture est bonheur ;
7609
Il n’est qu’un malheureux : c’est le méchant, Seigneur. *
1 note

*

7610
Aux premiers jours du monde, alors que la nuée,
7611
Surprise, contemplait chaque chose créée,
7612
Alors que sur le globe, où le mal avait crû,
7613
Flottait une lueur de l’Eden disparu,
7614
Quand tout encor semblait être rempli d’aurore,
7615
Quand sur l’arbre du temps les ans venaient d’éclore,
7616
Sur la terre, où la chair avec l’esprit se fond,
7617
Il se faisait le soir un silence profond,
7618
Et le désert, les bois, l’onde aux vastes rivages,
7619
Et les herbes des champs, et les bêtes sauvages,
7620
Émus, et les rochers, ces ténébreux cachots,
7621
Voyaient, d’un antre obscur couvert d’arbres si hauts
7622
Que nos chênes auprès sembleraient des arbustes,
7623
Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes.
7624
C’étaient Ève aux cheveux blanchis, et son mari,
7625
Le pâle Adam, pensif, par le travail meurtri,
7626
Ayant la vision de Dieu sous sa paupière.
7627
Ils venaient tous les deux s’asseoir sur une pierre,
7628
En présence des monts fauves et soucieux,
7629
Et de l’éternité formidable des cieux.
7630
Leur œil triste rendait la nature farouche ;
7631
Et là, sans qu’il sortît un souffle de leur bouche,
7632
Les mains sur leurs genoux et se tournant le dos,
7633
Accablés comme ceux qui portent des fardeaux,
7634
Sans autre mouvement de vie extérieure
7635
Que de baisser plus bas la tête d’heure en heure,
7636
Dans une stupeur morne et fatale absorbés,
7637
Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbés
7638
Sous l’être illimité sans figure et sans nombre,
7639
L’un, décroître le jour, et l’autre, grandir l’ombre,
7640
Et, tandis que montaient les constellations,
7641
Et que la première onde aux premiers alcyons
7642
Donnait sous l’infini le long baiser nocturne,
7643
Et qu’ainsi que des fleurs tombant à flots d’une urne,
7644
Les astres fourmillants emplissaient le ciel noir,
7645
Ils songeaient, et, rêveurs, sans entendre, sans voir,
7646
Sourds aux rumeurs des mers d’où l’ouragan s’élance,
7647
Toute la nuit, dans l’ombre, ils pleuraient en silence ;
7648
Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain,
7649
Le père sur Abel, la mère sur Caïn.
7650
Marine-Terrace, septembre 1855.
LIVRE SIXIÈME — AU BORD DE L’INFINI
I — Le pont
7651
J’avais devant les yeux les ténèbres. L’abîme
7652
Qui n’a pas de rivage et qui n’a pas de cime,
7653
Était là, morne, immense ; et rien n’y remuait.
7654
Je me sentais perdu dans l’infini muet.
7655
Au fond, à travers l’ombre, impénétrable voile,
7656
On apercevait Dieu comme une sombre étoile.
7657
Je m’écriai : – Mon âme, ô mon âme ! il faudrait,
7658
Pour traverser ce gouffre où nul bord n’apparaît,
7659
Et pour qu’en cette nuit jusqu’à ton Dieu tu marches,
7660
Bâtir un pont géant sur des millions d’arches.
7661
Qui le pourra jamais ? Personne ! ô deuil ! effroi !
7662
Pleure ! – Un fantôme blanc se dressa devant moi
7663
Pendant que je jetais sur l’ombre un œil d’alarme,
7664
Et ce fantôme avait la forme d’une larme ;
7665
C’était un front de vierge avec des mains d’enfant ;
7666
Il ressemblait au lys que la blancheur défend ;
7667
Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.
7668
Il me montra l’abîme où va toute poussière,
7669
Si profond, que jamais un écho n’y répond ;
7670
Et me dit : – Si tu veux je bâtirai le pont.
7671
Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière.
7672
– Quel est ton nom ? lui dis-je. Il me dit : – La prière.
7673
Jersey, décembre 1852.
II — Ibo
7674
Dites, pourquoi, dans l’insondable
7675
Au mur d’airain,
7676
Dans l’obscurité formidable
7677
Du ciel serein,
7678
Pourquoi, dans ce grand sanctuaire
7679
Sourd et béni,
7680
Pourquoi, sous l’immense suaire
7681
De l’infini,
7682
Enfouir vos lois éternelles
7683
Et vos clartés ?
7684
Vous savez bien que j’ai des ailes,
7685
Ô vérités !
7686
Pourquoi vous cachez-vous dans l’ombre
7687
Qui nous confond ?
7688
Pourquoi fuyez-vous l’homme sombre
7689
Au vol profond ?
7690
Que le mal détruise ou bâtisse,
7691
Rampe ou soit roi,
7692
Tu sais bien que j’irai, Justice,
7693
J’irai vers toi !
7694
Beauté sainte, Idéal qui germes
7695
Chez les souffrants,
7696
Toi par qui les esprits sont fermes
7697
Et les cœurs grands,
7698
Vous le savez, vous que j’adore,
7699
Amour, Raison,
7700
Qui vous levez comme l’aurore
7701
Sur l’horizon,
7702
Foi, ceinte d’un cercle d’étoiles,
7703
Droit, bien de tous,
7704
J’irai, Liberté qui te voiles,
7705
J’irai vers vous !
7706
Vous avez beau, sans fin, sans borne,
7707
Lueurs de Dieu,
7708
Habiter la profondeur morne
7709
Du gouffre bleu,
7710
Âme à l’abîme habituée
7711
Dès le berceau,
7712
Je n’ai pas peur de la nuée ;
7713
Je suis oiseau.
7714
Je suis oiseau comme cet être
7715
Qu’Amos rêvait,
7716
Que saint Marc voyait apparaître
7717
À son chevet,
7718
Qui mêlait sur sa tête fière,
7719
Dans les rayons,
7720
L’aile de l’aigle à la crinière
7721
Des grands lions.
7722
J’ai des ailes. J’aspire au faîte ;
7723
Mon vol est sûr ;
7724
J’ai des ailes pour la tempête
7725
Et pour l’azur.
7726
Je gravis les marches sans nombre.
7727
Je veux savoir ;
7728
Quand la science serait sombre
7729
Comme le soir !
7730
Vous savez bien que l’âme affronte
7731
Ce noir degré,
7732
Et que, si haut qu’il faut qu’on monte,
7733
J’y monterai !
7734
Vous savez bien que l’âme est forte
7735
Et ne craint rien
7736
Quand le souffle de Dieu l’emporte !
7737
Vous savez bien
7738
Que j’irai jusqu’aux bleus pilastres,
7739
Et que mon pas,
7740
Sur l’échelle qui monte aux astres,
7741
Ne tremble pas !
7742
L’homme, en cette époque agitée,
7743
Sombre océan,
7744
Doit faire comme Prométhée
7745
Et comme Adam.
7746
Il doit ravir au ciel austère
7747
L’éternel feu ;
7748
Conquérir son propre mystère,
7749
Et voler Dieu.
7750
L’homme a besoin, dans sa chaumière,
7751
Des vents battu,
7752
D’une loi qui soit sa lumière
7753
Et sa vertu.
7754
Toujours ignorance et misère !
7755
L’homme en vain fuit,
7756
Le sort le tient ; toujours la serre !
7757
Toujours la nuit !
7758
Il faut que le peuple s’arrache
7759
Au dur décret,
7760
Et qu’enfin ce grand martyr sache
7761
Le grand secret !
7762
Déjà l’amour, dans l’ère obscure
7763
Qui va finir,
7764
Dessine la vague figure
7765
De l’avenir.
7766
Les lois de nos destins sur terre,
7767
Dieu les écrit ;
7768
Et, si ces lois sont le mystère,
7769
Je suis l’esprit.
7770
Je suis celui que rien n’arrête,
7771
Celui qui va,
7772
Celui dont l’âme est toujours prête
7773
À Jéhovah ;
7774
Je suis le poëte farouche,
7775
L’homme devoir,
7776
Le souffle des douleurs, la bouche
7777
Du clairon noir ;
7778
Le rêveur qui sur ses registres
7779
Met les vivants,
7780
Qui mêle des strophes sinistres
7781
Aux quatre vents ;
7782
Le songeur ailé, l’âpre athlète
7783
Au bras nerveux,
7784
Et je traînerais la comète
7785
Par les cheveux.
7786
Donc, les lois de notre problème,
7787
Je les aurai ;
7788
J’irai vers elles, penseur blême,
7789
Mage effaré !
7790
Pourquoi cacher ces lois profondes ?
7791
Rien n’est muré.
7792
Dans vos flammes et dans vos ondes
7793
Je passerai ;
7794
J’irai lire la grande bible ;
7795
J’entrerai nu
7796
Jusqu’au tabernacle terrible
7797
De l’inconnu,
7798
Jusqu’au seuil de l’ombre et du vide,
7799
Gouffres ouverts
7800
Que garde la meute livide
7801
Des noirs éclairs,
7802
Jusqu’aux portes visionnaires
7803
Du ciel sacré ;
7804
Et, si vous aboyez, tonnerres,
7805
Je rugirai.
7806
Au dolmen de Rozel, janvier 1853.
III
7807
Un spectre m’attendait dans un grand angle d’ombre,
7808
Et m’a dit :
7809
– Le muet habite dans le sombre.
7810
L’infini rêve, avec un visage irrité.
7811
L’homme parle et dispute avec l’obscurité,
7812
Et la larme de l’œil rit du bruit de la bouche.
7813
Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche.
7814
Sais-tu pourquoi tu vis ? sais-tu pourquoi tu meurs ?
7815
Les vivants orageux passent dans les rumeurs,
7816
Chiffres tumultueux, flots de l’océan Nombre.
7817
Vous n’avez rien à vous qu’un souffle dans de l’ombre ;
7818
L’homme est à peine né, qu’il est déjà passé,
7819
Et c’est avoir fini que d’avoir commencé.
7820
Derrière le mur blanc, parmi les herbes vertes,
7821
La fosse obscure attend l’homme, lèvres ouvertes.
7822
La mort est le baiser de la bouche tombeau.
7823
Tâche de faire un peu de bien, coupe un lambeau
7824
D’une bonne action dans cette nuit qui gronde ;
7825
Ce sera ton linceul dans la terre profonde.
7826
Beaucoup s’en sont allés qui ne reviendront plus
7827
Qu’à l’heure de l’immense et lugubre reflux ;
7828
Alors, on entendra des cris. Tâche de vivre ;
7829
Crois. Tant que l’homme vit, Dieu pensif lit son livre.
7830
L’homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli.
7831
L’espace sait, regarde, écoute. Il est rempli
7832
D’oreilles sous la tombe, et d’yeux dans les ténèbres.
7833
Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres ;
7834
Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux.
7835
Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux ?
7836
Au dolmen de Rozel, avril 1853.
IV
7837
Écoutez. Je suis Jean. J’ai vu des choses sombres.
7838
J’ai vu l’ombre infinie où se perdent les nombres,
7839
J’ai vu les visions que les réprouvés font,
7840
Les engloutissements de l’abîme sans fond ;
7841
J’ai vu le ciel, l’éther, le chaos et l’espace.
7842
Vivants ! puisque j’en viens, je sais ce qui s’y passe ;
7843
Je vous affirme à tous, écoutez bien ma voix,
7844
J’affirme même à ceux qui vivent dans les bois,
7845
Que le Seigneur, le Dieu des esprits des prophètes,
7846
Voit ce que vous pensez et sait ce que vous faites.
7847
C’est bien. Continuez, grands, petits, jeunes, vieux !
7848
Que l’avare soit tout à l’or, que l’envieux
7849
Rampe et morde en rampant, que le glouton dévore,
7850
Que celui qui faisait le mal, le fasse encore,
7851
Que celui qui fut lâche et vil, le soit toujours !
7852
Voyant vos passions, vos fureurs, vos amours,
7853
J’ai dit à Dieu : « Seigneur, jugez où nous en sommes.
7854
Considérez la terre et regardez les hommes.
7855
Ils brisent tous les nœuds qui devaient les unir. »
7856
Et Dieu m’a répondu : « Certes, je vais venir ! »
7857
Serk, juillet 1853.
V — Croire, mais pas en nous
7858
Parce qu’on a porté du pain, du linge blanc,
7859
À quelque humble logis sous les combles tremblant
7860
Comme le nid parmi les feuilles inquiètes ;
7861
Parce qu’on a jeté ses restes et ses miettes
7862
Au petit enfant maigre, au vieillard pâlissant,
7863
Au pauvre qui contient l’éternel tout-puissant ;
7864
Parce qu’on a laissé Dieu manger sous sa table,
7865
On se croit vertueux, on se croit charitable !
7866
On dit : « Je suis parfait ! louez-moi ; me voilà ! »
7867
Et, tout en blâmant Dieu de ceci, de cela,
7868
De ce qu’il pleut, du mal dont on le dit la cause,
7869
Du chaud, du froid, on fait sa propre apothéose.
7870
Le riche qui, gorgé, repu, fier, paresseux,
7871
Laisse un peu d’or rouler de son palais sur ceux
7872
Que le noir janvier glace et que la faim harcèle,
7873
Ce riche-là, qui brille et donne une parcelle
7874
De ce qu’il a de trop à qui n’a pas assez,
7875
Et qui, pour quelques sous du pauvre ramassés,
7876
S’admire et ferme l’œil sur sa propre misère,
7877
S’il a le superflu, n’a pas le nécessaire :
7878
La justice ; et le loup rit dans l’ombre en marchant
7879
De voir qu’il se croit bon pour n’être pas méchant.
7880
Nous bons ! nous fraternels ! ô fange et pourriture !
7881
Mais tournez donc vos yeux vers la mère nature !
7882
Que sommes-nous, cœurs froids où l’égoïsme bout,
7883
Auprès de la bonté suprême éparse en tout ?
7884
Toutes nos actions ne valent pas la rose.
7885
Dès que nous avons fait par hasard quelque chose,
7886
Nous nous vantons, hélas ! vains souffles qui fuyons !
7887
Dieu donne l’aube au ciel sans compter les rayons,
7888
Et la rosée aux fleurs sans mesurer les gouttes ;
7889
Nous sommes le néant ; nos vertus tiendraient toutes
7890
Dans le creux de la pierre où vient boire l’oiseau.
7891
L’homme est l’orgueil du cèdre emplissant le roseau.
7892
Le meilleur n’est pas bon, vraiment, tant l’homme est frêle ;
7893
Et tant notre fumée à nos vertus se mêle !
7894
Le bienfait par nos mains pompeusement jeté
7895
S’évapore aussitôt dans notre vanité ;
7896
Même en le prodiguant aux pauvres d’un air tendre,
7897
Nous avons tant d’orgueil que notre or devient cendre ;
7898
Le bien que nous faisons est spectre comme nous.
7899
L’Incréé, seul vivant, seul terrible et seul doux,
7900
Qui juge, aime, pardonne, engendre, construit, fonde,
7901
Voit nos hauteurs avec une pitié profonde.
7902
Ah ! rapides passants ! ne comptons pas sur nous,
7903
Comptons sur lui. Pensons et vivons à genoux ;
7904
Tâchons d’être sagesse, humilité, lumière ;
7905
Ne faisons point un pas qui n’aille à la prière ;
7906
Car nos perfections rayonneront bien peu
7907
Après la mort, devant l’étoile et le ciel bleu.
7908
Dieu seul peut nous sauver. C’est un rêve de croire
7909
Que nos lueurs d’en bas sont là-haut de la gloire ;
7910
Si lumineux qu’il ait paru dans notre horreur,
7911
Si doux qu’il ait été pour nos cœurs pleins d’erreur,
7912
Quoi qu’il ait fait, celui que sur la terre on nomme
7913
Juste, excellent, pur, sage et grand, là-haut est l’homme,
7914
C’est-à-dire la nuit en présence du jour ;
7915
Son amour semble haine auprès du grand amour ;
7916
Et toutes ses splendeurs, poussant des cris funèbres,
7917
Disent en voyant Dieu : Nous sommes les ténèbres !
7918
Dieu, c’est le seul azur dont le monde ait besoin.
7919
L’abîme en en parlant prend l’atome à témoin.
7920
Dieu seul est grand ! c’est là le psaume du brin d’herbe ;
7921
Dieu seul est vrai ! c’est là l’hymne du flot superbe ;
7922
Dieu seul est bon ! c’est là le murmure des vents ;
7923
Ah ! ne vous faites pas d’illusions, vivants !
7924
Et d’où sortez-vous donc, pour croire que vous êtes
7925
Meilleurs que Dieu, qui met les astres sur vos têtes,
7926
Et qui vous éblouit, à l’heure du réveil,
7927
De ce prodigieux sourire, le soleil !
7928
Marine-Terrace, décembre 1854.
VI — Pleurs dans la nuit
7929
I
7930
Je suis l’être incliné qui jette ce qu’il pense ;
7931
Qui demande à la nuit le secret du silence ;
7932
Dont la brume emplit l’œil ;
7933
Dans une ombre sans fond mes paroles descendent,
7934
Et les choses sur qui tombent mes strophes rendent
7935
Le son creux du cercueil.
7936
Mon esprit, qui du doute a senti la piqûre,
7937
Habite, âpre songeur, la rêverie obscure
7938
Aux flots plombés et bleus,
7939
Lac hideux où l’horreur tord ses bras, pâle nymphe,
7940
Et qui fait boire une eau morte comme la lymphe
7941
Aux rochers scrofuleux.
7942
Le Doute, fils bâtard de l’aïeule Sagesse,
7943
Crie : – À quoi bon ? – devant l’éternelle largesse,
7944
Nous fait tout oublier,
7945
S’offre à nous, morne abri, dans nos marches sans nombre,
7946
Nous dit : – Es-tu las ? Viens ! – et l’homme dort à l’ombre
7947
De ce mancenillier.
7948
L’effet pleure et sans cesse interroge la cause.
7949
La création semble attendre quelque chose.
7950
L’homme à l’homme est obscur.
7951
Où donc commence l’âme ? où donc finit la vie ?
7952
Nous voudrions, c’est là notre incurable envie,
7953
Voir par-dessus le mur.
7954
Nous rampons, oiseaux pris sous le filet de l’être ;
7955
Libres et prisonniers, l’immuable pénètre
7956
Toutes nos volontés ;
7957
Captifs sous le réseau des choses nécessaires,
7958
Nous sentons se lier des fils à nos misères
7959
Dans les immensités.
7960
II
7961
Nous sommes au cachot ; la porte est inflexible ;
7962
Mais, dans une main sombre, inconnue, invisible,
7963
Qui passe par moment,
7964
À travers l’ombre, espoir des âmes sérieuses,
7965
On entend le trousseau des clefs mystérieuses
7966
Sonner confusément.
7967
La vision de l’être emplit les yeux de l’homme.
7968
Un mariage obscur sans cesse se consomme
7969
De l’ombre avec le jour ;
7970
Ce monde, est-ce un éden tombé dans la géhenne ?
7971
Nous avons dans le cœur des ténèbres de haine
7972
Et des clartés d’amour.
7973
La création n’a qu’une prunelle trouble.
7974
L’être éternellement montre sa face double,
7975
Mal et bien, glace et feu ;
7976
L’homme sent à la fois, âme pure et chair sombre,
7977
La morsure du ver de terre au fond de l’ombre
7978
Et le baiser de Dieu.
7979
Mais à de certains jours, l’âme est comme une veuve.
7980
Nous entendons gémir les vivants dans l’épreuve.
7981
Nous doutons, nous tremblons,
7982
Pendant que l’aube épand ses lumières sacrées
7983
Et que mai sur nos seuils mêle les fleurs dorées
7984
Avec les enfants blonds.
7985
Qu’importe la lumière, et l’aurore, et les astres,
7986
Fleurs des chapiteaux bleus, diamants des pilastres
7987
Du profond firmament,
7988
Et mai qui nous caresse, et l’enfant qui nous charme,
7989
Si tout n’est qu’un soupir, si tout n’est qu’une larme,
7990
Si tout n’est qu’un moment !
7991
III
7992
Le sort nous use au jour, triste meule qui tourne.
7993
L’homme inquiet et vain croit marcher, il séjourne ;
7994
Il expire en créant.
7995
Nous avons la seconde et nous rêvons l’année ;
7996
Et la dimension de notre destinée,
7997
C’est poussière et néant.
7998
L’abîme, où les soleils sont les égaux des mouches,
7999
Nous tient ; nous n’entendons que des sanglots farouches
8000
Ou des rires moqueurs ;
8001
Vers la cible d’en haut qui dans l’azur s’élève,
8002
Nous lançons nos projets, nos vœux, l’espoir, le rêve,
8003
Ces flèches de nos cœurs.
8004
Nous voulons durer, vivre, être éternels. Ô cendre !
8005
Où donc est la fourmi qu’on appelle Alexandre ?
8006
Où donc le ver César ?
8007
En tombant sur nos fronts, la minute nous tue.
8008
Nous passons, noir essaim, foule de deuil vêtue,
8009
Comme le bruit d’un char.
8010
Nous montons à l’assaut du temps comme une armée.
8011
Sur nos groupes confus que voile la fumée
8012
Des jours évanouis,
8013
L’énorme éternité luit, splendide et stagnante ;
8014
Le cadran, bouclier de l’heure rayonnante,
8015
Nous terrasse éblouis !
8016
IV
8017
À l’instant où l’on dit : Vivons ! tout se déchire.
8018
Les pleurs subitement descendent sur le rire.
8019
Tête nue ! à genoux !
8020
Tes fils sont morts, mon père est mort, leur mère est morte.
8021
Ô deuil ! qui passe là ? C’est un cercueil qu’on porte.
8022
À qui le portez-vous ?
8023
Ils le portent à l’ombre, au silence, à la terre ;
8024
Ils le portent au calme obscur, à l’aube austère,
8025
À la brume sans bords,
8026
Au mystère qui tord ses anneaux sous des voiles,
8027
Au serpent inconnu qui lèche les étoiles
8028
Et qui baise les morts !
8029
V
8030
Ils le portent aux vers, au néant, à Peut-Être !
8031
Car la plupart d’entre eux n’ont point vu le jour naître ;
8032
Sceptiques et bornés,
8033
La négation morne et la matière hostile,
8034
Flambeaux d’aveuglement, troublent l’âme inutile
8035
De ces infortunés.
8036
Pour eux le ciel ment, l’homme est un songe et croit vivre ;
8037
Ils ont beau feuilleter page à page le livre,
8038
Ils ne comprennent pas ;
8039
Ils vivent en hochant la tête, et, dans le vide.
8040
L’écheveau ténébreux que le doute dévide
8041
Se mêle sous leurs pas.
8042
Pour eux l’âme naufrage avec le corps qui sombre.
8043
Leur rêve a les yeux creux et regarde de l’ombre ;
8044
Rien est le mot du sort ;
8045
Et chacun d’eux, riant de la voûte étoilée,
8046
Porte en son cœur, au lieu de l’espérance ailée,
8047
Une tête de mort.
8048
Sourds à l’hymne des bois, au sombre cri de l’orgue,
8049
Chacun d’eux est un champ plein de cendre, une morgue
8050
Où pendent des lambeaux,
8051
Un cimetière où l’œil des frémissants poëtes
8052
Voit planer l’ironie et toutes ses chouettes,
8053
L’ombre et tous ses corbeaux.
8054
Quand l’astre et le roseau leur disent : Il faut croire ;
8055
Ils disent au jonc vert, à l’astre en sa nuit noire :
8056
Vous êtes insensés !
8057
Quand l’arbre leur murmure à l’oreille : Il existe ;
8058
Ces fous répondent : Non ! et, si le chêne insiste,
8059
Ils lui disent : Assez !
8060
Quelle nuit ! le semeur nié par la semence !
8061
L’univers n’est pour eux qu’une vaste démence,
8062
Sans but et sans milieu ;
8063
Leur âme, en agitant l’immensité profonde,
8064
N’y sent même pas l’être, et dans le grelot monde
8065
N’entend pas sonner Dieu !
8066
VI
8067
Le corbillard franchit le seuil du cimetière.
8068
Le gai matin, qui rit à la nature entière,
8069
Resplendit sur ce deuil ;
8070
Tout être a son mystère où l’on sent l’âme éclore,
8071
Et l’offre à l’infini ; l’astre apporte l’aurore,
8072
Et l’homme le cercueil.
8073
Le dedans de la fosse apparaît, triste crèche.
8074
Des pierres par endroits percent la terre fraîche ;
8075
Et l’on entend le glas ;
8076
Elles semblent s’ouvrir ainsi que des paupières,
8077
Et le papillon blanc dit : « Qu’ont donc fait ces pierres ? »
8078
Et la fleur dit : « Hélas ! »
8079
VII
8080
Est-ce que par hasard ces pierres sont punies,
8081
Dieu vivant, pour subir de telles agonies ?
8082
Ah ! ce que nous souffrons
8083
N’est rien. – Plus bas que l’arbre en proie aux froides bises,
8084
Sous cette forme horrible, est-ce que les Cambyses,
8085
Est-ce que les Nérons,
8086
Après avoir tenu les peuples dans leur serre,
8087
Et crucifié l’homme au noir gibet misère,
8088
Mis le monde en lambeaux,
8089
Souillé l’âme, et changé, sous le vent des désastres,
8090
L’univers en charnier, et fait monter aux astres
8091
La vapeur des tombeaux,
8092
Après avoir passé joyeux dans la victoire,
8093
Dans l’orgueil, et partout imprimé sur l’histoire
8094
Leurs ongles furieux,
8095
Et, monstres qu’entrevoit l’homme en ses léthargies,
8096
Après avoir sur terre été les effigies
8097
Du mal mystérieux,
8098
Après avoir peuplé les prisons élargies,
8099
Et versé tant de meurtre aux vastes mers rougies,
8100
Tant de morts, glaive au flanc,
8101
Tant d’ombre, et de carnage, et d’horreurs inconnues,
8102
Que le soleil, le soir, hésitait dans les nues
8103
Devant ce bain sanglant !
8104
Après avoir mordu le troupeau que Dieu mène,
8105
Et tourné tour à tour de la torture humaine
8106
L’atroce cabestan,
8107
Et régné sous la pourpre et sous le laticlave,
8108
Et plié six mille ans Adam, le vieil esclave,
8109
Sous le vieux roi Satan,
8110
Est-ce que le chasseur Nemrod, Sforce le pâtre,
8111
Est-ce que Messaline, est-ce que Cléopâtre,
8112
Caligula, Macrin,
8113
Et les Achabs, par qui renaissaient les Sodomes,
8114
Et Phalaris, qui fit du hurlement des hommes
8115
La clameur de l’airain,
8116
Est-ce que Charles Neuf, Constantin, Louis Onze,
8117
Vitellius, la fange, et Busiris, le bronze,
8118
Les Cyrus dévorants,
8119
Les Égystes montrés du doigt par les Électres,
8120
Seraient dans cette nuit, d’hommes devenus spectres,
8121
Et pierres de tyrans ?
8122
Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes,
8123
Dans l’horreur étouffés, scellés dans les abîmes,
8124
Enviant l’ossement,
8125
Sans air, sans mouvement, sans jour, sans yeux, sans bouche,
8126
Entre l’herbe sinistre et le cercueil farouche,
8127
Vivraient affreusement ?
8128
Est-ce que ce seraient des âmes condamnées,
8129
Des maudits qui, pendant des millions d’années,
8130
Seuls avec le remords,
8131
Au lieu de voir, des yeux de l’astre solitaire,
8132
Sortir les rayons d’or, verraient les vers de terre
8133
Sortir des yeux des morts ?
8134
Homme et roche, exister, noir dans l’ombre vivante !
8135
Songer, pétrifié dans sa propre épouvante !
8136
Rêver l’éternité !
8137
Dévorer ses fureurs, confusément rugies !
8138
Être pris, ouragan de crimes et d’orgies,
8139
Dans l’immobilité !
8140
Punition ! problème obscur ! questions sombres !
8141
Quoi ! ce caillou dirait : – J’ai mis Thèbe en décombres !
8142
J’ai vu Suse à genoux !
8143
J’étais Bélus à Tyr ! j’étais Sylla dans Rome ! –
8144
Noire captivité des vieux démons de l’homme !
8145
Ô pierres, qu’êtes-vous ?
8146
Qu’a fait ce bloc, béant dans la fosse insalubre ?
8147
Glacé du froid profond de la terre lugubre,
8148
Informe et châtié,
8149
Aveugle, même aux feux que la nuit réverbère,
8150
Il pense et se souvient… – Quoi ! ce n’est que Tibère !
8151
Seigneur, ayez pitié !
8152
Ce dur silex noyé dans la terre, âpre, fruste,
8153
Couvert d’ombre, pendant que le ciel s’ouvre au juste
8154
Qui s’y réfugia,
8155
Jaloux du chien qui jappe et de l’âne qui passe,
8156
Songe et dit : Je suis là ! – Dieu vivant, faites grâce !
8157
Ce n’est que Borgia !
8158
Ô Dieu bon, penchez-vous sur tous ces misérables !
8159
Sauvez ces submergés, aimez ces exécrables !
8160
Ouvrez les soupiraux.
8161
Au nom des innocents, Dieu, pardonnez aux crimes.
8162
Père, fermez l’enfer. Juge, au nom des victimes,
8163
Grâce pour les bourreaux !
8164
De toutes parts s’élève un cri : Miséricorde !
8165
Les peuples nus, liés, fouettés à coups de corde,
8166
Lugubres travailleurs,
8167
Voyant leur maître en proie aux châtiments sublimes,
8168
Ont pitié du despote, et, saignant de ses crimes,
8169
Pleurent de ses douleurs ;
8170
Les pâles nations regardent dans le gouffre,
8171
Et ces grands suppliants, pour le tyran qui souffre,
8172
T’implorent, Dieu jaloux ;
8173
L’esclave mis en croix, l’opprimé sur la claie,
8174
Plaint le satrape au fond de l’abîme, et la plaie
8175
Dit : Grâce pour les clous !
8176
Dieu serein, regardez d’un regard salutaire
8177
Ces reclus ténébreux qu’emprisonne la terre
8178
Pleine d’obscurs verrous,
8179
Ces forçats dont le bagne est le dedans des pierres,
8180
Et levez, à la voix des justes en prières,
8181
Ces effrayants écrous.
8182
Père, prenez pitié du monstre et de la roche.
8183
De tous les condamnés que le pardon s’approche !
8184
Jadis, rois des combats,
8185
Ces bandits sur la terre ont fait une tempête ;
8186
Étant montés plus haut dans l’horreur que la bête,
8187
Ils sont tombés plus bas.
8188
Grâce pour eux ! clémence, espoir, pardon, refuge,
8189
Au jonc qui fut un prince, au ver qui fut un juge !
8190
Le méchant, c’est le fou.
8191
Dieu, rouvrez au maudit ! Dieu, relevez l’infâme !
8192
Rendez à tous l’azur. Donnez au tigre une âme,
8193
Des ailes au caillou !
8194
Mystère ! obsession de tout esprit qui pense !
8195
Échelle de la peine et de la récompense !
8196
Nuit qui monte en clarté !
8197
Sourire épanoui sur la torture amère !
8198
Vision du sépulcre ! êtes-vous la chimère,
8199
Ou la réalité ?
8200
VIII
8201
La fosse, plaie au flanc de la terre, est ouverte,
8202
Et, béante, elle fait frissonner l’herbe verte
8203
Et le buisson jauni ;
8204
Elle est là, froide, calme, étroite, inanimée,
8205
Et l’âme en voit sortir, ainsi qu’une fumée,
8206
L’ombre de l’infini.
8207
Et les oiseaux de l’air, qui, planant sur les cimes,
8208
Volant sous tous les cieux, comparent les abîmes
8209
Dans les courses qu’ils font,
8210
Songent au noir Vésuve, à l’Océan superbe,
8211
Et disent, en voyant cette fosse dans l’herbe :
8212
Voici le plus profond !
8213
IX
8214
L’âme est partie, on rend le corps à la nature.
8215
La vie a disparu sous cette créature ;
8216
Mort, où sont tes appuis ?
8217
Le voilà hors du temps, de l’espace et du nombre.
8218
On le descend avec une corde dans l’ombre
8219
Comme un seau dans un puits.
8220
Que voulez-vous puiser dans ce puits formidable ?
8221
Et pourquoi jetez-vous la sonde à l’insondable ?
8222
Qu’y voulez-vous puiser ?
8223
Est-ce l’adieu lointain et doux de ceux qu’on aime ?
8224
Est-ce un regard ? hélas ! est-ce un soupir suprême ?
8225
Est-ce un dernier baiser ?
8226
Qu’y voulez-vous puiser, vivants, essaim frivole ?
8227
Est-ce un frémissement du vide où tout s’envole,
8228
Un bruit, une clarté,
8229
Une lettre du mot que Dieu seul peut écrire ?
8230
Est-ce, pour le mêler à vos éclats de rire,
8231
Un peu d’éternité ?
8232
Dans ce gouffre où la larve entr’ouvre son œil terne,
8233
Dans cette épouvantable et livide citerne,
8234
Abîme de douleurs,
8235
Dans ce cratère obscur des muettes demeures,
8236
Que voulez-vous puiser, ô passants de peu d’heures,
8237
Hommes de peu de pleurs ?
8238
Est-ce le secret sombre ? est-ce la froide goutte
8239
Qui, larme du néant, suinte de l’âpre voûte
8240
Sans aube et sans flambeau ?
8241
Est-ce quelque lueur effarée et hagarde ?
8242
Est-ce le cri jeté par tout ce qui regarde
8243
Derrière le tombeau ?
8244
Vous ne puiserez rien. Les morts tombent. La fosse
8245
Les voit descendre, avec leur âme juste ou fausse,
8246
Leur nom, leurs pas, leur bruit.
8247
Un jour, quand souffleront les célestes haleines,
8248
Dieu seul remontera toutes ces urnes pleines
8249
De l’éternelle nuit.
8250
X
8251
Et la terre, agitant la ronce à sa surface,
8252
Dit : – L’homme est mort ; c’est bien ; que veut-on que j’en fasse ?
8253
Pourquoi me le rend-on ? –
8254
Terre ! fais-en des fleurs ! des lys que l’aube arrose !
8255
De cette bouche aux dents béantes, fais la rose
8256
Entr’ouvrant son bouton !
8257
Fais ruisseler ce sang dans tes sources d’eaux vives,
8258
Et fais-le boire aux bœufs mugissants, tes convives ;
8259
Prends ces chairs en haillons ;
8260
Fais de ces seins bleuis sortir des violettes,
8261
Et couvre de ces yeux que t’offrent les squelettes
8262
L’aile des papillons.
8263
Fais avec tous ces morts une joyeuse vie.
8264
Fais-en le fier torrent qui gronde et qui dévie.
8265
La mousse aux frais tapis !
8266
Fais-en des rocs, des joncs, des fruits, des vignes mûres,
8267
Des brises, des parfums, des bois pleins de murmures,
8268
Des sillons pleins d’épis !
8269
Fais-en des buissons verts, fais-en de grandes herbes !
8270
Et qu’en ton sein profond d’où se lèvent les gerbes,
8271
À travers leur sommeil,
8272
Les effroyables morts sans souffle et sans paroles
8273
Se sentent frissonner dans toutes ces corolles
8274
Qui tremblent au soleil !
8275
XI
8276
La terre, sur la bière où le mort pâle écoute,
8277
Tombe, et le nid gazouille, et, là-bas, sur la route
8278
Siffle le paysan ;
8279
Et ces fils, ces amis que le regret amène,
8280
N’attendent même pas que la fosse soit pleine
8281
Pour dire : Allons-nous-en !
8282
Le fossoyeur, payé par ces douleurs hâtées,
8283
Jette sur le cercueil la terre à pelletées.
8284
Toi qui, dans ton linceul,
8285
Rêvais le deuil sans fin, cette blanche colombe,
8286
Avec cet homme allant et venant sur ta tombe,
8287
Ô mort, te voilà seul !
8288
Commencement de l’âpre et morne solitude !
8289
Tu ne changeras plus de lit ni d’attitude ;
8290
L’heure aux pas solennels
8291
Ne sonne plus pour toi ; l’ombre te fait terrible ;
8292
L’immobile suaire a sur ta forme horrible
8293
Mis ses plis éternels.
8294
Et puis le fossoyeur s’en va boire la fosse.
8295
Il vient de voir des dents que la terre déchausse,
8296
Il rit, il mange, il mord ;
8297
Et prend, en murmurant des chansons hébétées,
8298
Un verre dans ses mains à chaque instant heurtées
8299
Aux choses de la mort.
8300
Le soir vient ; l’horizon s’emplit d’inquiétude ;
8301
L’herbe tremble et bruit comme une multitude ;
8302
Le fleuve blanc reluit ;
8303
Le paysage obscur prend les veines des marbres ;
8304
Ces hydres que, le jour, on appelle des arbres,
8305
Se tordent dans la nuit.
8306
Le mort est seul. Il sent la nuit qui le dévore.
8307
Quand naît le doux matin, tout l’azur de l’aurore,
8308
Tous ses rayons si beaux,
8309
Tout l’amour des oiseaux et leurs chansons sans nombre,
8310
Vont aux berceaux dorés ; et, la nuit, toute l’ombre
8311
Aboutit aux tombeaux.
8312
Il entend des soupirs dans les fosses voisines ;
8313
Il sent la chevelure affreuse des racines
8314
Entrer dans son cercueil ;
8315
Il est l’être vaincu dont s’empare la chose ;
8316
Il sent un doigt obscur, sous sa paupière close,
8317
Lui retirer son œil.
8318
Il a froid ; car le soir, qui mêle à son haleine
8319
Les ténèbres, l’horreur, le spectre et le phalène,
8320
Glace ces durs grabats ;
8321
Le cadavre, lié de bandelettes blanches,
8322
Grelotte, et dans sa bière entend les quatre planches
8323
Qui lui parlent tout bas.
8324
L’une dit : – Je fermais ton coffre-fort. – Et l’autre
8325
Dit : – J’ai servi de porte au toit qui fut le nôtre. –
8326
L’autre dit : – Aux beaux jours,
8327
La table où rit l’ivresse et que le vin encombre,
8328
C’était moi. – L’autre dit : – J’étais le chevet sombre
8329
Du lit de tes amours.
8330
Allez, vivants ! riez, chantez ; le jour flamboie.
8331
Laissez derrière vous, derrière votre joie
8332
Sans nuage et sans pli,
8333
Derrière la fanfare et le bal qui s’élance,
8334
Tous ces morts qu’enfouit dans la fosse silence
8335
Le fossoyeur oubli !
8336
XII
8337
Tous y viendront.
8338
XIII
8339
Assez ! et levez-vous de table.
8340
Chacun prend à son tour la route redoutable ;
8341
Chacun sort en tremblant ;
8342
Chantez, riez ; soyez heureux, soyez célèbres ;
8343
Chacun de vous sera bientôt dans les ténèbres
8344
Le spectre au regard blanc.
8345
La foule vous admire et l’azur vous éclaire ;
8346
Vous êtes riche, grand, glorieux, populaire,
8347
Puissant, fier, encensé ;
8348
Vos licteurs, devant vous, graves, portent la hache ;
8349
Et vous vous en irez sans que personne sache
8350
Où vous avez passé.
8351
Jeunes filles, hélas ! qui donc croit à l’aurore ?
8352
Votre lèvre pâlit pendant qu’on danse encore
8353
Dans le bal enchanté ;
8354
Dans les lustres blêmis on voit grandir le cierge ;
8355
La mort met sur vos fronts ce grand voile de vierge
8356
Qu’on nomme éternité.
8357
Le conquérant, debout dans une aube enflammée,
8358
Penche, et voit s’en aller son épée en fumée ;
8359
L’amante avec l’amant
8360
Passe ; le berceau prend une voix sépulcrale ;
8361
L’enfant rose devient larve horrible, et le râle
8362
Sort du vagissement.
8363
Ce qu’ils disaient hier, le savent-ils eux-mêmes ?
8364
Des chimères, des vœux, des cris, de vains problèmes !
8365
Ô néant inouï !
8366
Rien ne reste ; ils ont tout oublié dans la fuite
8367
Des choses que Dieu pousse et qui courent si vite
8368
Que l’homme est ébloui !
8369
Ô promesses ! espoirs ! cherchez-les dans l’espace.
8370
La bouche qui promet est un oiseau qui passe.
8371
Fou qui s’y confierait !
8372
Les promesses s’en vont où va le vent des plaines,
8373
Où vont les flots, où vont les obscures haleines
8374
Du soir dans la forêt !
8375
Songe à la profondeur du néant où nous sommes.
8376
Quand tu seras couché sous la terre où les hommes
8377
S’enfoncent pas à pas,
8378
Tes enfants, épuisant les jours que Dieu leur compte,
8379
Seront dans la lumière ou seront dans la honte ;
8380
Tu ne le sauras pas !
8381
Ce que vous rêvez tombe avec ce que vous faites.
8382
Voyez ces grands palais ; voyez ces chars de fêtes
8383
Aux tournoyants essieux ;
8384
Voyez ces longs fusils qui suivent le rivage ;
8385
Voyez ces chevaux, noirs comme un héron sauvage
8386
Qui vole sous les cieux,
8387
Tout cela passera comme une voix chantante.
8388
Pyramide, à tes pieds tu regardes la tente,
8389
Sous l’éclatant zénith ;
8390
Tu l’entends frissonner au vent comme une voile,
8391
Chéops, et tu te sens, en la voyant de toile,
8392
Fière d’être en granit ;
8393
Et toi, tente, tu dis : Gloire à la pyramide !
8394
Mais, un jour, hennissant comme un cheval numide,
8395
L’ouragan libyen
8396
Soufflera sur ce sable où sont les tentes frêles,
8397
Et Chéops roulera pêle-mêle avec elles
8398
En s’écriant : Eh bien !
8399
Tu périras, malgré ton enceinte murée,
8400
Et tu ne seras plus, ville, ô ville sacrée,
8401
Qu’un triste amas fumant,
8402
Et ceux qui t’ont servie et ceux qui t’ont aimée
8403
Frapperont leur poitrine en voyant la fumée
8404
De ton embrasement.
8405
Ils diront : – Ô douleur ! ô deuil ! guerre civile !
8406
Quelle ville a jamais égalé cette ville ?
8407
Ses tours montaient dans l’air ;
8408
Elle riait aux chants de ses prostituées ;
8409
Elle faisait courir ainsi que des nuées
8410
Ses vaisseaux sur la mer.
8411
Ville ! où sont tes docteurs qui t’enseignaient à lire ?
8412
Tes dompteurs de lions qui jouaient de la lyre,
8413
Tes lutteurs jamais las ?
8414
Ville ! est-ce qu’un voleur, la nuit, t’a dérobée ?
8415
Où donc est Babylone ? Hélas ! elle est tombée !
8416
Elle est tombée, hélas !
8417
On n’entend plus chez toi le bruit que fait la meule.
8418
Pas un marteau n’y frappe un clou. Te voilà seule.
8419
Ville, où sont tes bouffons ?
8420
Nul passant désormais ne montera tes rampes ;
8421
Et l’on ne verra plus la lumière des lampes
8422
Luire sous tes plafonds.
8423
Brillez pour disparaître et montez pour descendre.
8424
Le grain de sable dit dans l’ombre au grain de cendre :
8425
Il faut tout engloutir.
8426
Où donc est Thèbes ? dit Babylone pensive.
8427
Thèbes demande : Où donc est Ninive ? et Ninive
8428
S’écrie : Où donc est Tyr ?
8429
En laissant fuir les mots de sa langue prolixe,
8430
L’homme s’agite et va, suivi par un œil fixe ;
8431
Dieu n’ignore aucun toit ;
8432
Tous les jours d’ici-bas ont des aubes funèbres ;
8433
Malheur à ceux qui font le mal dans les ténèbres
8434
En disant : Qui nous voit ?
8435
Tous tombent ; l’un au bout d’une course insensée,
8436
L’autre à son premier pas ; l’homme sur sa pensée,
8437
La mère sur son nid ;
8438
Et le porteur de sceptre et le joueur de flûte
8439
S’en vont ; et rien ne dure ; et le père qui lutte
8440
Suit l’aïeul qui bénit.
8441
Les races vont au but qu’ici-bas tout révèle.
8442
Quand l’ancienne commence à pâlir, la nouvelle
8443
A déjà le même air ;
8444
Dans l’éternité, gouffre où se vide la tombe,
8445
L’homme coule sans fin, sombre fleuve qui tombe
8446
Dans une sombre mer.
8447
Tout escalier, que l’ombre ou la splendeur le couvre,
8448
Descend au tombeau calme, et toute porte s’ouvre
8449
Sur le dernier moment ;
8450
Votre sépulcre emplit la maison où vous êtes ;
8451
Et tout plafond, croisant ses poutres sur nos têtes,
8452
Est fait d’écroulement.
8453
Veillez, veillez ! Songez à ceux que vous perdîtes ;
8454
Parlez moins haut, prenez garde à ce que vous dites,
8455
Contemplez à genoux ;
8456
L’aigle trépas du bout de l’aile nous effleure ;
8457
Et toute notre vie, en fuite heure par heure,
8458
S’en va derrière nous.
8459
Ô coups soudains ! départs vertigineux ! mystère !
8460
Combien qui ne croyaient parler que pour la terre,
8461
Front haut, cœur fier, bras fort,
8462
Tout à coup, comme un mur subitement s’écroule,
8463
Au milieu d’une phrase adressée à la foule,
8464
Sont entrés dans la mort,
8465
Et, sous l’immensité qui n’est qu’un œil sublime,
8466
Ont pâli, stupéfaits de voir, dans cet abîme
8467
D’astres et de ciel bleu,
8468
Où le masqué se montre, où l’inconnu se nomme,
8469
Que le mot qu’ils avaient commencé devant l’homme
8470
S’achevait devant Dieu !
8471
Un spectre au seuil de tout tient le doigt sur sa bouche.
8472
Les morts partent. La nuit de sa verge les touche.
8473
Ils vont, l’antre est profond,
8474
Nus, et se dissipant, et l’on ne voit rien luire.
8475
Où donc sont-ils allés ? On n’a rien à vous dire.
8476
Ceux qui s’en vont, s’en vont.
8477
Sur quoi donc marchent-ils ? sur l’énigme, sur l’ombre,
8478
Sur l’être. Ils font un pas : comme la nef qui sombre,
8479
Leur blancheur disparaît ;
8480
Et l’on n’entend plus rien dans l’ombre inaccessible,
8481
Que le bruit sourd que fait dans le gouffre invisible
8482
L’invisible forêt.
8483
L’infini, route noire et de brume remplie,
8484
Et qui joint l’âme à Dieu, monte, fuit, multiplie
8485
Ses cintres tortueux,
8486
Et s’efface… – et l’horreur effare nos pupilles
8487
Quand nous entrevoyons les arches et les piles
8488
De ce pont monstrueux.
8489
Ô sort ! obscurité ! nuée ! on rêve, on souffre.
8490
Les êtres, dispersés à tous les vents du gouffre,
8491
Ne savent ce qu’ils font.
8492
Les vivants sont hagards. Les morts sont dans leurs couches.
8493
Pendant que nous songeons, des pleurs, gouttes farouches,
8494
Tombent du noir plafond.
8495
XIV
8496
On brave l’immuable ; et l’un se réfugie
8497
Dans l’assoupissement, et l’autre dans l’orgie.
8498
Cet autre va criant :
8499
– À bas vertu, devoir et foi ! l’homme est un ventre ! –
8500
Dans ce lugubre esprit, comme un tigre en son antre,
8501
Habite le néant.
8502
Écoutez : – Jouir est tout. L’heure est rapide.
8503
Le sacrifice est fou, le martyre est stupide ;
8504
Vivre est l’essentiel.
8505
L’immensité ricane et la tombe grimace.
8506
La vie est un caillou que le sage ramasse
8507
Pour lapider le ciel. –
8508
Il souffle, forçat noir, sa vermine sur l’ange.
8509
Il est content, il est hideux ; il boit, il mange ;
8510
Il rit, la lèvre en feu,
8511
Tous les rires que peut inventer la démence ;
8512
Il dit tout ce que peut dire en sa haine immense
8513
Le ver de terre à Dieu.
8514
Il dit : Non ! à celui sous qui tremble le pôle.
8515
Soudain l’ange muet met la main sur l’épaule
8516
Du railleur effronté ;
8517
La mort derrière lui surgit pendant qu’il chante ;
8518
Dieu remplit tout à coup cette bouche crachante
8519
Avec l’éternité.
8520
XV
8521
Qu’est-ce que tu feras de tant d’herbes fauchées,
8522
Ô vent ? que feras-tu des pailles desséchées
8523
Et de l’arbre abattu ?
8524
Que feras-tu de ceux qui s’en vont avant l’heure,
8525
Et de celui qui rit et de celui qui pleure,
8526
Ô vent, qu’en feras-tu ?
8527
Que feras-tu des cœurs ! que feras-tu des âmes ?
8528
Nous aimâmes, hélas ! nous crûmes, nous pensâmes :
8529
Un moment nous brillons ;
8530
Puis, sur les panthéons ou sur les ossuaires,
8531
Nous frissonnons, ceux-ci drapeaux, ceux-là suaires,
8532
Tous, lambeaux et haillons !
8533
Et ton souffle nous tient, nous arrache et nous ronge !
8534
Et nous étions la vie, et nous sommes le songe !
8535
Et voilà que tout fuit !
8536
Et nous ne savons plus qui nous pousse et nous mène,
8537
Et nous questionnons en vain notre âme pleine
8538
De tonnerre et de nuit !
8539
Ô vent, que feras-tu de ces tourbillons d’êtres,
8540
Hommes, femmes, vieillards, enfants, esclaves, maîtres,
8541
Souffrant, priant, aimant,
8542
Doutant, peut-être cendre et peut-être semence,
8543
Qui roulent, frémissants et pâles, vers l’immense
8544
Évanouissement !
8545
XVI
8546
L’arbre Éternité vit sans faîte et sans racines.
8547
Ses branches sont partout, proches du ver, voisines
8548
Du grand astre doré ;
8549
L’espace voit sans fin croître la branche Nombre,
8550
Et la branche Destin, végétation sombre,
8551
Emplit l’homme effaré.
8552
Nous la sentons ramper et grandir sous nos crânes,
8553
Lier Deutz à Judas, Nemrod à Schinderhannes,
8554
Tordre ses mille nœuds,
8555
Et, passants pénétrés de fibres éternelles,
8556
Tremblants, nous la voyons croiser dans nos prunelles
8557
Ses fils vertigineux.
8558
Et nous apercevons, dans le plus noir de l’arbre,
8559
Les Hobbes contemplant avec des yeux de marbre,
8560
Les Kant aux larges fronts ;
8561
Leur cognée à la main, le pied sur les problèmes,
8562
Immobiles ; la mort a fait des spectres blêmes
8563
De tous ces bûcherons.
8564
Ils sont là, stupéfaits et chacun sur sa branche.
8565
L’un se redresse, et l’autre, épouvanté, se penche.
8566
L’un voulut, l’autre osa,
8567
Tous se sont arrêtés en voyant le mystère.
8568
Zénon rêve tourné vers Pyrrhon, et Voltaire
8569
Regarde Spinosa.
8570
Qu’avez-vous donc trouvé, dites, chercheurs sublimes ?
8571
Quels nids avez-vous vus, noirs comme des abîmes,
8572
Sur ces rameaux noueux ?
8573
Cachaient-ils des essaims d’ailes sombres ou blanches ?
8574
Dites, avez-vous fait envoler de ces branches
8575
Quelque aigle monstrueux ?
8576
De quelqu’un qui se tait nous sommes les ministres ;
8577
Le noir réseau du sort trouble nos yeux sinistres ;
8578
Le vent nous courbe tous ;
8579
L’ombre des mêmes nuits mêle toutes les têtes.
8580
Qui donc sait le secret ? le savez-vous, tempêtes ?
8581
Gouffres, en parlez-vous ?
8582
Le problème muet gonfle la mer sonore,
8583
Et, sans cesse oscillant, va du soir à l’aurore
8584
Et de la taupe au lynx ;
8585
L’énigme aux yeux profonds nous regarde obstinée ;
8586
Dans l’ombre nous voyons sur notre destinée
8587
Les deux griffes du sphinx.
8588
Le mot, c’est Dieu. Ce mot luit dans les âmes veuves ;
8589
Il tremble dans la flamme ; onde, il coule en tes fleuves,
8590
Homme, il coule en ton sang ;
8591
Les constellations le disent au silence ;
8592
Et le volcan, mortier de l’infini, le lance
8593
Aux astres en passant.
8594
Ne doutons pas. Croyons. Emplissons l’étendue
8595
De notre confiance, humble, ailée, éperdue.
8596
Soyons l’immense Oui.
8597
Que notre cécité ne soit pas un obstacle ;
8598
À la création donnons ce grand spectacle
8599
D’un aveugle ébloui.
8600
Car, je vous le redis, votre oreille étant dure,
8601
Non est un précipice. Ô vivants ! rien ne dure ;
8602
La chair est aux corbeaux ;
8603
La vie autour de vous croule comme un vieux cloître ;
8604
Et l’herbe est formidable, et l’on y voit moins croître
8605
De fleurs que de tombeaux.
8606
Tout, dès que nous doutons, devient triste et farouche.
8607
Quand il veut, spectre gai, le sarcasme à la bouche
8608
Et l’ombre dans les yeux,
8609
Rire avec l’infini, pauvre âme aventurière,
8610
L’homme frissonnant voit les arbres en prière
8611
Et les monts sérieux ;
8612
Le chêne ému fait signe au cèdre qui contemple ;
8613
Le rocher rêveur semble un prêtre dans le temple
8614
Pleurant un déshonneur ;
8615
L’araignée, immobile au centre de ses toiles,
8616
Médite ; et le lion, songeant sous les étoiles,
8617
Rugit : Pardon, Seigneur !
8618
Jersey, cimetière de Saint-Jean, avril 1854.
VII
8619
Un jour, le morne esprit, le prophète sublime
8620
Qui rêvait à Patmos,
8621
Et lisait, frémissant, sur le mur de l’abîme
8622
De si lugubres mots,
8623
Dit à son aigle : « Ô monstre ! il faut que tu m’emportes.
8624
Je veux voir Jéhovah. »
8625
L’aigle obéit. Des cieux ils franchirent les portes ;
8626
Enfin, Jean arriva ;
8627
Il vit l’endroit sans nom dont nul archange n’ose
8628
Traverser le milieu,
8629
Et ce lieu redoutable était plein d’ombre, à cause
8630
De la grandeur de Dieu.
8631
Jersey, septembre 1855.
VIII — Claire
8632
Quoi donc ! la vôtre aussi ! la vôtre suit la mienne !
8633
Ô mère au cœur profond, mère, vous avez beau
8634
Laisser la porte ouverte afin qu’elle revienne,
8635
Cette pierre là-bas dans l’herbe est un tombeau !
8636
La mienne disparut dans les flots qui se mêlent ;
8637
Alors, ce fut ton tour, Claire, et tu t’envolas.
8638
Est-ce donc que là-haut dans l’ombre elles s’appellent,
8639
Qu’elles s’en vont ainsi l’une après l’autre, hélas ?
8640
Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse,
8641
Que ta mère jadis berçait de sa chanson,
8642
Qui d’abord la charmas avec ta petitesse
8643
Et plus tard lui remplis de clarté l’horizon,
8644
Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise !
8645
Voilà que tu n’es plus, ayant à peine été !
8646
L’astre attire le lys, et te voilà reprise,
8647
Ô vierge, par l’azur, cette virginité !
8648
Te voilà remontée au firmament sublime,
8649
Échappée aux grands cieux comme la grive aux bois,
8650
Et, flamme, aile, hymne, odeur, replongée à l’abîme
8651
Des rayons, des amours, des parfums et des voix !
8652
Nous ne t’entendrons plus rire en notre nuit noire.
8653
Nous voyons seulement, comme pour nous bénir,
8654
Errer dans notre ciel et dans notre mémoire
8655
Ta figure, nuage, et ton nom, souvenir !
8656
Pressentais-tu déjà ton sombre épithalame ?
8657
Marchant sur notre monde à pas silencieux,
8658
De tous les idéals tu composais ton âme,
8659
Comme si tu faisais un bouquet pour les cieux !
8660
En te voyant si calme et toute lumineuse,
8661
Les cœurs les plus saignants ne haïssaient plus rien.
8662
Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse,
8663
Et, comme Ruth l’épi, tu ramassais le bien.
8664
La nature, ô front pur, versait sur toi sa grâce,
8665
L’aurore sa candeur, et les champs leur bonté ;
8666
Et nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe,
8667
Toute cette douceur dans toute ta beauté !
8668
Chaste, elle paraissait ne pas être autre chose
8669
Que la forme qui sort des cieux éblouissants ;
8670
Et de tous les rosiers elle semblait la rose,
8671
Et de tous les amours elle semblait l’encens.
8672
Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille
8673
Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard
8674
Transparent comme l’eau qui s’égaye et qui brille
8675
Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard.
8676
Elle était simple, franche, humble, naïve et bonne ;
8677
Chantant à demi-voix son chant d’illusion,
8678
Ayant je ne sais quoi dans toute sa personne
8679
De vague et de lointain comme la vision.
8680
On sentait qu’elle avait peu de temps sur la terre,
8681
Qu’elle n’apparaissait que pour s’évanouir,
8682
Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire ;
8683
Et la tombe semblait par moments l’éblouir.
8684
Elle a passé dans l’ombre où l’homme se résigne ;
8685
Le vent sombre soufflait ; elle a passé sans bruit,
8686
Belle, candide, ainsi qu’une plume de cygne
8687
Qui reste blanche, même en traversant la nuit !
8688
Elle s’en est allée à l’aube qui se lève,
8689
Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu,
8690
Bouche qui n’a connu que le baiser du rêve,
8691
Âme qui n’a dormi que dans le lit de Dieu !
8692
Nous voici maintenant en proie aux deuils sans bornes,
8693
Mère, à genoux tous deux sur des cercueils sacrés,
8694
Regardant à jamais dans les ténèbres mornes
8695
La disparition des êtres adorés !
8696
Croire qu’ils resteraient ! quel songe ! Dieu les presse.
8697
Même quand leurs bras blancs sont autour de nos cous,
8698
Un vent du ciel profond fait frissonner sans cesse
8699
Ces fantômes charmants que nous croyons à nous.
8700
Ils sont là, près de nous, jouant sur notre route ;
8701
Ils ne dédaignent pas notre soleil obscur,
8702
Et derrière eux, et sans que leur candeur s’en doute,
8703
Leurs ailes font parfois de l’ombre sur le mur.
8704
Ils viennent sous nos toits ; avec nous ils demeurent ;
8705
Nous leur disons : Ma fille ! ou : Mon fils ! ils sont doux,
8706
Riants, joyeux, nous font une caresse, et meurent. –
8707
Ô mère, ce sont là les anges, voyez-vous !
8708
C’est une volonté du sort, pour nous sévère,
8709
Qu’ils rentrent vite au ciel resté pour eux ouvert ;
8710
Et qu’avant d’avoir mis leur lèvre à notre verre,
8711
Avant d’avoir rien fait et d’avoir rien souffert,
8712
Ils partent radieux ; et qu’ignorant l’envie,
8713
L’erreur, l’orgueil, le mal, la haine, la douleur,
8714
Tous ces êtres bénis s’envolent de la vie
8715
À l’âge où la prunelle innocente est en fleur !
8716
Nous qui sommes démons ou qui sommes apôtres,
8717
Nous devons travailler, attendre, préparer ;
8718
Pensifs, nous expions pour nous-même ou pour d’autres ;
8719
Notre chair doit saigner, nos yeux doivent pleurer.
8720
Eux, ils sont l’air qui fuit, l’oiseau qui ne se pose
8721
Qu’un instant, le soupir qui vole, avril vermeil
8722
Qui brille et passe ; ils sont le parfum de la rose
8723
Qui va rejoindre aux cieux le rayon du soleil !
8724
Ils ont ce grand dégoût mystérieux de l’âme
8725
Pour notre chair coupable et pour notre destin ;
8726
Ils ont, êtres rêveurs qu’un autre azur réclame,
8727
Je ne sais quelle soif de mourir le matin !
8728
Ils sont l’étoile d’or se couchant dans l’aurore,
8729
Mourant pour nous, naissant pour l’autre firmament ;
8730
Car la mort, quand un astre en son sein vient éclore,
8731
Continue, au delà, l’épanouissement !
8732
Oui, mère, ce sont là les élus du mystère,
8733
Les envoyés divins, les ailés, les vainqueurs,
8734
À qui Dieu n’a permis que d’effleurer la terre
8735
Pour faire un peu de joie à quelques pauvres cœurs.
8736
Comme l’ange à Jacob, comme Jésus à Pierre,
8737
Ils viennent jusqu’à nous qui loin d’eux étouffons,
8738
Beaux, purs, et chacun d’eux portant sous sa paupière
8739
La sereine clarté des paradis profonds.
8740
Puis, quand ils ont, pieux, baisé toutes les plaies,
8741
Pansé notre douleur, azuré nos raisons,
8742
Et fait luire un moment l’aube à travers nos claies,
8743
Et chanté la chanson du ciel dans nos maisons,
8744
Ils retournent là-haut parler à Dieu des hommes,
8745
Et, pour lui faire voir quel est notre chemin,
8746
Tout ce que nous souffrons et tout ce que nous sommes,
8747
S’en vont avec un peu de terre dans la main.
8748
Ils s’en vont ; c’est tantôt l’éclair qui les emporte,
8749
Tantôt un mal plus fort que nos soins superflus.
8750
Alors, nous, pâles, froids, l’œil fixé sur la porte,
8751
Nous ne savons plus rien, sinon qu’ils ne sont plus.
8752
Nous disons : – À quoi bon l’âtre sans étincelles ?
8753
À quoi bon la maison où ne sont plus leurs pas ?
8754
À quoi bon la ramée où ne sont plus les ailes ?
8755
Qui donc attendons-nous s’ils ne reviendront pas ? –
8756
Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres.
8757
Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit,
8758
Tristes ; et la lueur de leurs charmants sourires
8759
Parfois nous apparaît vaguement dans la nuit.
8760
Car ils sont revenus, et c’est là le mystère ;
8761
Nous entendons quelqu’un flotter, un souffle errer,
8762
Des robes effleurer notre seuil solitaire,
8763
Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.
8764
Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre ;
8765
Nous sentons, lorsqu’ayant la lassitude en nous,
8766
Nous nous levons après quelque prière sombre,
8767
Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.
8768
Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre :
8769
« Mon père ! encore un peu ! ma mère ! encore un jour !
8770
« M’entends-tu ? je suis là, je reste pour t’attendre
8771
« Sur l’échelon d’en bas de l’échelle d’amour.
8772
« Je t’attends pour pouvoir nous en aller ensemble.
8773
« Cette vie est amère, et tu vas en sortir.
8774
« Pauvre cœur, ne crains rien, Dieu vit ! la mort rassemble.
8775
« Tu redeviendras ange ayant été martyr. »
8776
Oh ! quand donc viendrez-vous ? vous retrouver, c’est naître.
8777
Quand verrons-nous, ainsi qu’un idéal flambeau,
8778
La douce étoile mort, rayonnante, apparaître
8779
À ce noir horizon qu’on nomme le tombeau ?
8780
Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes !
8781
Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,
8782
Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,
8783
Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits ?
8784
Vers ce grand ciel clément où sont tous les dictames,
8785
Les aimés, les absents, les êtres purs et doux,
8786
Les baisers des esprits et les regards des âmes,
8787
Quand nous en irons-nous ? quand nous en irons-nous ?
8788
Quand nous en irons-nous où sont l’aube et la foudre ?
8789
Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,
8790
Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,
8791
Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or ?
8792
Quand nous enfuirons-nous dans la joie infinie
8793
Où les hymnes vivants sont des anges voilés,
8794
Où l’on voit, à travers l’azur de l’harmonie,
8795
La strophe bleue errer sur les luths étoilés ?
8796
Quand viendrez-vous chercher notre humble cœur qui sombre ?
8797
Quand nous reprendrez-vous à ce monde charnel,
8798
Pour nous bercer ensemble aux profondeurs de l’ombre,
8799
Sous l’éblouissement du regard éternel ?
8800
Décembre 1846.
IX — À la fenêtre pendant la nuit
8801
I
8802
Les étoiles, points d’or, percent les branches noires ;
8803
Le flot huileux et lourd décompose ses moires
8804
Sur l’océan blêmi ;
8805
Les nuages ont l’air d’oiseaux prenant la fuite ;
8806
Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite,
8807
Comme un homme endormi.
8808
Tout s’en va. La nature est l’urne mal fermée.
8809
La tempête est écume et la flamme est fumée.
8810
Rien n’est hors du moment,
8811
L’homme n’a rien qu’il prenne, et qu’il tienne, et qu’il garde.
8812
Il tombe heure par heure, et, ruine, il regarde
8813
Le monde, écroulement.
8814
L’astre est-il le point fixe en ce mouvant problème ?
8815
Ce ciel que nous voyons fut-il toujours le même ?
8816
Le sera-t-il toujours ?
8817
L’homme a-t-il sur son front des clartés éternelles ?
8818
Et verra-t-il toujours les mêmes sentinelles
8819
Monter aux mêmes tours ?
8820
II
8821
Nuits, serez-vous pour nous toujours ce que vous êtes ?
8822
Pour toute vision, aurons-nous sur nos têtes
8823
Toujours les mêmes cieux ?
8824
Dis, larve Aldebaran, réponds, spectre Saturne,
8825
Ne verrons-nous jamais sur le masque nocturne
8826
S’ouvrir de nouveaux yeux ?
8827
Ne verrons-nous jamais briller de nouveaux astres ?
8828
Et des cintres nouveaux, et de nouveaux pilastres
8829
Luire à notre œil mortel,
8830
Dans cette cathédrale aux formidables porches
8831
Dont le septentrion éclaire avec sept torches,
8832
L’effrayant maître-autel ?
8833
A-t-il cessé, le vent qui fit naître ces roses,
8834
Sirius, Orion, toi, Vénus, qui reposes
8835
Notre œil dans le péril ?
8836
Ne verrons-nous jamais sous ces grandes haleines
8837
D’autres fleurs de lumière éclore dans les plaines
8838
De l’éternel avril ?
8839
Savons-nous où le monde en est de son mystère ?
8840
Qui nous dit, à nous, joncs du marais, vers de terre
8841
Dont la bave reluit,
8842
À nous qui n’avons pas nous-mêmes notre preuve,
8843
Que Dieu ne va pas mettre une tiare neuve
8844
Sur le front de la nuit ?
8845
III
8846
Dieu n’a-t-il plus de flamme à ses lèvres profondes ?
8847
N’en fait-il plus jaillir des tourbillons de mondes ?
8848
Parlez, Nord et Midi !
8849
N’emplit-il plus de lui sa création sainte ?
8850
Et ne souffle-t-il plus que d’une bouche éteinte
8851
Sur l’être refroidi ?
8852
Quand les comètes vont et viennent, formidables,
8853
Apportant la lueur des gouffres insondables
8854
À nos fronts soucieux,
8855
Brûlant, volant, peut-être âmes, peut-être mondes,
8856
Savons-nous ce que font toutes ces vagabondes
8857
Qui courent dans nos cieux ?
8858
Qui donc a vu la source et connaît l’origine ?
8859
Qui donc, ayant sondé l’abîme, s’imagine
8860
En être mage et roi ?
8861
Ah ! fantômes humains, courbés sous les désastres !
8862
Qui donc a dit : – C’est bien, Éternel. Assez d’astres.
8863
N’en fais plus. Calme-toi ! –
8864
L’effet séditieux limiterait la cause ?
8865
Quelle bouche ici-bas peut dire à quelque chose :
8866
Tu n’iras pas plus loin ?
8867
Sous l’élargissement sans fin, la borne plie ;
8868
La création vit, croît et se multiplie ;
8869
L’homme n’est qu’un témoin.
8870
L’homme n’est qu’un témoin frémissant d’épouvante.
8871
Les firmaments sont pleins de la sève vivante
8872
Comme les animaux.
8873
L’arbre prodigieux croise, agrandit, transforme,
8874
Et mêle aux cieux profonds, comme une gerbe énorme,
8875
Ses ténébreux rameaux.
8876
Car la création est devant, Dieu derrière.
8877
L’homme, du côté noir de l’obscure barrière,
8878
Vit, rôdeur curieux ;
8879
Il suffit que son front se lève pour qu’il voie
8880
À travers la sinistre et morne claire-voie
8881
Cet œil mystérieux.
8882
IV
8883
Donc ne nous disons pas : – Nous avons nos étoiles –
8884
Des flottes de soleils peut-être à pleines voiles
8885
Viennent en ce moment ;
8886
Peut-être que demain le Créateur terrible,
8887
Refaisant notre nuit, va contre un autre crible
8888
Changer le firmament.
8889
Qui sait ? que savons-nous ? sur notre horizon sombre,
8890
Que la création impénétrable encombre
8891
Des ses taillis sacrés,
8892
Muraille obscure où vient battre le flot de l’être,
8893
Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître
8894
Des astres effarés ;
8895
Des astres éperdus arrivant des abîmes,
8896
Venant des profondeurs ou descendant des cimes,
8897
Et, sous nos noirs arceaux,
8898
Entrant en foule, épars, ardents, pareils au rêve,
8899
Comme dans un grand vent s’abat sur une grève
8900
Une troupe d’oiseaux ;
8901
Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,
8902
Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,
8903
Sur nos bords, sur nos monts,
8904
Et nous pétrifiant de leurs aspects étranges ;
8905
Car dans le gouffre énorme il est des mondes anges
8906
Et des soleils démons !
8907
Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres,
8908
Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbres
8909
Et ses flots de rayons,
8910
Le muet Infini, sombre mer ignorée,
8911
Roule vers notre ciel une grande marée
8912
De constellations !
8913
Marine-Terrace, avril 1854.
X — Éclaircie
8914
L’Océan resplendit sous sa vaste nuée.
8915
L’onde, de son combat sans fin exténuée,
8916
S’assoupit, et, laissant l’écueil se reposer,
8917
Fait de toute la rive un immense baiser.
8918
On dirait qu’en tous lieux, en même temps, la vie
8919
Dissout le mal, le deuil, l’hiver, la nuit, l’envie,
8920
Et que le mort couché dit au vivant debout :
8921
Aime ! et qu’une âme obscure, épanouie en tout,
8922
Avance doucement sa bouche vers nos lèvres.
8923
L’être, éteignant dans l’ombre et l’extase ses fièvres,
8924
Ouvrant ses flancs, ses seins, ses yeux, ses cœurs épars,
8925
Dans ses pores profonds reçoit de toutes parts
8926
La pénétration de la sève sacrée.
8927
La grande paix d’en haut vient comme une marée.
8928
Le brin d’herbe palpite aux fentes du pavé ;
8929
Et l’âme a chaud. On sent que le nid est couvé.
8930
L’infini semble plein d’un frisson de feuillée.
8931
On croit être à cette heure où la terre éveillée
8932
Entend le bruit que fait l’ouverture du jour,
8933
Le premier pas du vent, du travail, de l’amour,
8934
De l’homme, et le verrou de la porte sonore,
8935
Et le hennissement du blanc cheval aurore.
8936
Le moineau d’un coup d’aile, ainsi qu’un fol esprit,
8937
Vient taquiner le flot monstrueux qui sourit ;
8938
L’air joue avec la mouche et l’écume avec l’aigle ;
8939
Le grave laboureur fait ses sillons et règle
8940
La page où s’écrira le poëme des blés ;
8941
Des pêcheurs sont là-bas sous un pampre attablés ;
8942
L’horizon semble un rêve éblouissant où nage
8943
L’écaille de la mer, la plume du nuage,
8944
Car l’Océan est hydre et le nuage oiseau.
8945
Une lueur, rayon vague, part du berceau
8946
Qu’une femme balance au seuil d’une chaumière,
8947
Dore les champs, les fleurs, l’onde et devient lumière
8948
En touchant un tombeau qui dort près du clocher.
8949
Le jour plonge au plus noir du gouffre, et va chercher
8950
L’ombre, et la baise au front sous l’eau sombre et hagarde.
8951
Tout est doux, calme, heureux, apaisé ; Dieu regarde.
8952
Marine-Terrace, juillet 1855.
XI
8953
Oh ! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges,
8954
Que de fois nous devons vous attrister, archanges !
8955
C’est vraiment une chose amère de songer
8956
Qu’en ce monde où l’esprit n’est qu’un morne étranger,
8957
Où la volupté rit, jeune, et si décrépite !
8958
Où dans les lits profonds l’aile d’en bas palpite,
8959
Quand, pâmé, dans un nimbe ou bien dans un éclair,
8960
On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair
8961
À l’heure où l’on s’enivre aux lèvres d’une femme,
8962
De ce qu’on croit l’amour, de ce qu’on prend pour l’âme,
8963
Sang du cœur, vin des sens âcre et délicieux,
8964
On fait rougir là-haut quelque passant des cieux !
8965
Juin 1855.
XII — Aux anges qui nous voient
8966
– Passant, qu’es-tu ? je te connais.
8967
Mais, étant spectre, ombre et nuage,
8968
Tu n’as plus de sexe ni d’âge.
8969
– Je suis ta mère, et je venais !
8970
– Et toi dont l’aile hésite et brille,
8971
Dont l’œil est noyé de douceur,
8972
Qu’es-tu, passant ? – Je suis ta sœur.
8973
– Et toi, qu’es-tu ? – Je suis ta fille.
8974
– Et toi, qu’es-tu, passant ? – Je suis
8975
Celle à qui tu disais : « Je t’aime ! »
8976
– Et toi ? – Je suis ton âme même. –
8977
Oh ! cachez-moi, profondes nuits !
8978
Juin 1855.
XIII — Cadaver
8979
Ô mort ! heure splendide ! ô rayons mortuaires !
8980
Avez-vous quelquefois soulevé des suaires ?
8981
Et, pendant qu’on pleurait, et qu’au chevet du lit,
8982
Frères, amis, enfants, la mère qui pâlit,
8983
Éperdus, sanglotaient dans le deuil qui les navre,
8984
Avez-vous regardé sourire le cadavre ?
8985
Tout à l’heure il râlait, se tordait, étouffait ;
8986
Maintenant il rayonne. Abîme ! qui donc fait
8987
Cette lueur qu’a l’homme en entrant dans les ombres ?
8988
Qu’est-ce que le sépulcre ? et d’où vient, penseurs sombres,
8989
Cette sérénité formidable des morts ?
8990
C’est que le secret s’ouvre et que l’être est dehors ;
8991
C’est que l’âme – qui voit, puis brille, puis flamboie, –
8992
Rit, et que le corps même a sa terrible joie.
8993
La chair se dit : – Je vais être terre, et germer,
8994
Et fleurir comme sève, et, comme fleur, aimer !
8995
Je vais me rajeunir dans la jeunesse énorme
8996
Du buisson, de l’eau vive, et du chêne, et de l’orme,
8997
Et me répandre aux lacs, aux flots, aux monts, aux prés,
8998
Aux rochers, aux splendeurs des grands couchants pourprés,
8999
Aux ravins, aux halliers, aux brises de la nue,
9000
Aux murmures profonds de la vie inconnue !
9001
Je vais être oiseau, vent, cri des eaux, bruit des cieux,
9002
Et palpitation du tout prodigieux ! –
9003
Tous ces atomes las, dont l’homme était le maître,
9004
Sont joyeux d’être mis en liberté dans l’être,
9005
De vivre, et de rentrer au gouffre qui leur plaît.
9006
L’haleine, que la fièvre aigrissait et brûlait,
9007
Va devenir parfum, et la voix harmonie ;
9008
Le sang va retourner à la veine infinie,
9009
Et couler, ruisseau clair, aux champs où le bœuf roux
9010
Mugit le soir avec l’herbe jusqu’aux genoux ;
9011
Les os ont déjà pris la majesté des marbres ;
9012
La chevelure sent le grand frisson des arbres,
9013
Et songe aux cerfs errants, au lierre, aux nids chantants
9014
Qui vont l’emplir du souffle adoré du printemps.
9015
Et voyez le regard, qu’une ombre étrange voile,
9016
Et qui, mystérieux, semble un lever d’étoile !
9017
Oui, Dieu le veut, la mort, c’est l’ineffable chant
9018
De l’âme et de la bête à la fin se lâchant ;
9019
C’est une double issue ouverte à l’être double.
9020
Dieu disperse, à cette heure inexprimable et trouble,
9021
Le corps dans l’univers et l’âme dans l’amour.
9022
Une espèce d’azur que dore un vague jour,
9023
L’air de l’éternité, puissant, calme, salubre,
9024
Frémit et resplendit sous le linceul lugubre ;
9025
Et des plis du drap noir tombent tous nos ennuis.
9026
La mort est bleue. Ô mort ! ô paix ! l’ombre des nuits,
9027
Le roseau des étangs, le roc du monticule,
9028
L’épanouissement sombre du crépuscule,
9029
Le vent, souffle farouche ou providentiel,
9030
L’air, la terre, le feu, l’eau, tout, même le ciel,
9031
Se mêle à cette chair qui devient solennelle.
9032
Un commencement d’astre éclôt dans la prunelle.
9033
Au cimetière, août 1855.
XIV
9034
Ô gouffre ! l’âme plonge et rapporte le doute.
9035
Nous entendons sur nous les heures, goutte à goutte,
9036
Tomber comme l’eau sur les plombs ;
9037
L’homme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre ;
9038
Les formes de la nuit vont et viennent dans l’ombre ;
9039
Et nous, pâles, nous contemplons.
9040
Nous contemplons l’obscur, l’inconnu, l’invisible.
9041
Nous sondons le réel, l’idéal, le possible,
9042
L’être, spectre toujours présent.
9043
Nous regardons trembler l’ombre indéterminée.
9044
Nous sommes accoudés sur notre destinée,
9045
L’œil fixe et l’esprit frémissant.
9046
Nous épions des bruits dans ces vides funèbres ;
9047
Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres,
9048
Dont frissonne l’obscurité ;
9049
Et, par moments, perdus dans les nuits insondables,
9050
Nous voyons s’éclairer de lueurs formidables
9051
La vitre de l’éternité.
9052
Marine-Terrace, septembre 1853.
XV — À celle qui est voilée
9053
Tu me parles du fond d’un rêve
9054
Comme une âme parle aux vivants.
9055
Comme l’écume de la grève,
9056
Ta robe flotte dans les vents.
9057
Je suis l’algue des flots sans nombre,
9058
Le captif du destin vainqueur ;
9059
Je suis celui que toute l’ombre
9060
Couvre sans éteindre son cœur.
9061
Mon esprit ressemble à cette île,
9062
Et mon sort à cet océan ;
9063
Et je suis l’habitant tranquille
9064
De la foudre et de l’ouragan.
9065
Je suis le proscrit qui se voile,
9066
Qui songe, et chante loin du bruit,
9067
Avec la chouette et l’étoile,
9068
La sombre chanson de la nuit.
9069
Toi, n’es-tu pas, comme moi-même,
9070
Flambeau dans ce monde âpre et vil.
9071
Âme, c’est-à-dire problème,
9072
Et femme, c’est-à-dire exil ?
9073
Sors du nuage, ombre charmante.
9074
Ô fantôme, laisse-toi voir !
9075
Sois un phare dans ma tourmente,
9076
Sois un regard dans mon ciel noir !
9077
Cherche-moi parmi les mouettes !
9078
Dresse un rayon sur mon récif,
9079
Et, dans mes profondeurs muettes,
9080
La blancheur de l’ange pensif !
9081
Sois l’aile qui passe et se mêle
9082
Aux grandes vagues en courroux.
9083
Oh ! viens ! tu dois être bien belle,
9084
Car ton chant lointain est bien doux ;
9085
Car la nuit engendre l’aurore ;
9086
C’est peut-être une loi des cieux
9087
Que mon noir destin fasse éclore
9088
Ton sourire mystérieux !
9089
Dans ce ténébreux monde où j’erre,
9090
Nous devons nous apercevoir,
9091
Toi, toute faite de lumière,
9092
Moi, tout composé de devoir !
9093
Tu me dis de loin que tu m’aimes,
9094
Et que, la nuit, à l’horizon,
9095
Tu viens voir sur les grèves blêmes
9096
Le spectre blanc de ma maison.
9097
Là, méditant sous le grand dôme,
9098
Près du flot sans trêve agité,
9099
Surprise de trouver l’atome
9100
Ressemblant à l’immensité,
9101
Tu compares, sans me connaître,
9102
L’onde à l’homme, l’ombre au banni,
9103
Ma lampe étoilant ma fenêtre
9104
À l’astre étoilant l’infini !
9105
Parfois, comme au fond d’une tombe,
9106
Je te sens sur mon front fatal,
9107
Bouche de l’Inconnu d’où tombe
9108
Le pur baiser de l’Idéal.
9109
À ton souffle, vers Dieu poussées,
9110
Je sens en moi, douce frayeur,
9111
Frissonner toutes mes pensées,
9112
Feuilles de l’arbre intérieur.
9113
Mais tu ne veux pas qu’on te voie ;
9114
Tu viens et tu fuis tour à tour ;
9115
Tu ne veux pas te nommer joie,
9116
Ayant dit : Je m’appelle amour.
9117
Oh ! fais un pas de plus ! viens, entre,
9118
Si nul devoir ne le défend ;
9119
Viens voir mon âme dans son antre,
9120
L’esprit lion, le cœur enfant ;
9121
Viens voir le désert où j’habite,
9122
Seul sous mon plafond effrayant ;
9123
Sois l’ange chez le cénobite,
9124
Sois la clarté chez le voyant.
9125
Change en perles dans mes décombres
9126
Toutes mes gouttes de sueur !
9127
Viens poser sur mes œuvres sombres
9128
Ton doigt d’où sort une lueur !
9129
Du bord des sinistres ravines
9130
Du rêve et de la vision,
9131
J’entrevois les choses divines… –
9132
Complète l’apparition !
9133
Viens voir le songeur qui s’enflamme
9134
À mesure qu’il se détruit,
9135
Et de jour en jour dans son âme
9136
À plus de mort et moins de nuit !
9137
Viens ! viens dans ma brume hagarde,
9138
Où naît la foi, d’où l’esprit sort,
9139
Où confusément je regarde
9140
Les formes obscures du sort.
9141
Tout s’éclaire aux lueurs funèbres ;
9142
Dieu, pour le penseur attristé,
9143
Ouvre toujours dans les ténèbres
9144
De brusques gouffres de clarté.
9145
Avant d’être sur cette terre,
9146
Je sens que jadis j’ai plané ;
9147
J’étais l’archange solitaire,
9148
Et mon malheur, c’est d’être né.
9149
Sur mon âme, qui fut colombe,
9150
Viens, toi qui des cieux as le sceau.
9151
Quelquefois une plume tombe
9152
Sur le cadavre d’un oiseau.
9153
Oui, mon malheur irréparable,
9154
C’est de pendre aux deux éléments,
9155
C’est d’avoir en moi, misérable,
9156
De la fange et des firmaments !
9157
Hélas ! hélas ! c’est d’être un homme ;
9158
C’est de songer que j’étais beau,
9159
D’ignorer comment je me nomme,
9160
D’être un ciel et d’être un tombeau !
9161
C’est d’être un forçat qui promène
9162
Son vil labeur sous le ciel bleu ;
9163
C’est de porter la hotte humaine
9164
Où j’avais vos ailes, mon Dieu !
9165
C’est de traîner de la matière ;
9166
C’est d’être plein, moi, fils du jour,
9167
De la terre du cimetière,
9168
Même quand je m’écrie : Amour !
9169
Marine-Terrace, janvier 1854.
XVI — Horror
9170
I
9171
Esprit mystérieux qui, le doigt sur ta bouche,
9172
Passes… ne t’en va pas ! parle à l’homme farouche
9173
Ivre d’ombre et d’immensité,
9174
Parle-moi, toi, front blanc qui dans ma nuit te penches ;
9175
Réponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches,
9176
Comme un souffle de la clarté !
9177
Est-ce toi que chez moi minuit parfois apporte ?
9178
Est-ce toi qui heurtais l’autre nuit à ma porte,
9179
Pendant que je ne dormais pas ?
9180
C’est donc vers moi que vient lentement ta lumière ?
9181
La pierre de mon seuil peut-être est la première
9182
Des sombres marches du trépas.
9183
Peut-être qu’à ma porte ouvrant sur l’ombre immense,
9184
L’invisible escalier des ténèbres commence ;
9185
Peut-être, ô pâles échappés,
9186
Quand vous montez du fond de l’horreur sépulcrale,
9187
Ô morts, quand vous sortez de la froide spirale,
9188
Est-ce chez moi que vous frappez !
9189
Car la maison d’exil, mêlée aux catacombes,
9190
Est adossée au mur de la ville des tombes.
9191
Le proscrit est celui qui sort ;
9192
Il flotte submergé comme la nef qui sombre ;
9193
Le jour le voit à peine et dit : Quelle est cette ombre ?
9194
Et la nuit dit : Quel est ce mort ?
9195
Sois la bienvenue, ombre ! ô ma sœur ! ô figure
9196
Qui me fais signe alors que sur l’énigme obscure
9197
Je me penche, sinistre et seul ;
9198
Et qui viens, m’effrayant de ta lueur sublime,
9199
Essuyer sur mon front la sueur de l’abîme
9200
Avec un pan de ton linceul !
9201
II
9202
Oh ! que le gouffre est noir, et que l’œil est débile !
9203
Nous avons devant nous le silence immobile.
9204
Qui sommes-nous ? où sommes-nous ?
9205
Faut-il jouir ? faut-il pleurer ? Ceux qu’on rencontre
9206
Passent. Quelle est la loi ? La prière nous montre
9207
L’écorchure de ses genoux.
9208
D’où viens-tu ? – Je ne sais. – Où vas-tu ? – Je l’ignore.
9209
L’homme ainsi parle à l’homme et l’onde au flot sonore.
9210
Tout va, tout vient, tout ment, tout fuit.
9211
Parfois nous devenons pâles, hommes et femmes,
9212
Comme si nous sentions se fermer sur nos âmes
9213
La main de la géante nuit.
9214
Nous voyons fuir la flèche et l’ombre est sur la cible.
9215
L’homme est lancé. Par qui ? vers qui ? Dans l’invisible.
9216
L’arc ténébreux siffle dans l’air.
9217
En voyant ceux qu’on aime en nos bras se dissoudre,
9218
Nous demandons si c’est pour la mort, coup de foudre,
9219
Qu’est faite, hélas ! la vie éclair !
9220
Nous demandons, vivants douteux qu’un linceul couvre,
9221
Si le profond tombeau qui devant nous s’entr’ouvre,
9222
Abîme, espoir, asile, écueil,
9223
N’est pas le firmament plein d’étoiles sans nombre,
9224
Et si tous les clous d’or qu’on voit au ciel dans l’ombre
9225
Ne sont pas les clous du cercueil ?
9226
Nous sommes là ; nos dents tressaillent, nos vertèbres
9227
Frémissent ; on dirait parfois que les ténèbres,
9228
Ô terreur ! sont pleines de pas.
9229
Qu’est-ce que l’ouragan, nuit ? – C’est quelqu’un qui passe.
9230
Nous entendons souffler les chevaux de l’espace
9231
Traînant le char qu’on ne voit pas.
9232
L’ombre semble absorbée en une idée unique.
9233
L’eau sanglote ; à l’esprit la forêt communique
9234
Un tremblement contagieux ;
9235
Et tout semble éclairé, dans la brume où tout penche,
9236
Du reflet que ferait la grande pierre blanche
9237
D’un sépulcre prodigieux.
9238
III
9239
La chose est pour la chose ici-bas un problème.
9240
L’être pour l’être est sphinx. L’aube au jour paraît blême ;
9241
L’éclair est noir pour le rayon.
9242
Dans la création vague et crépusculaire,
9243
Les objets effarés qu’un jour sinistre éclaire
9244
Sont l’un pour l’autre vision.
9245
La cendre ne sait pas ce que pense le marbre ;
9246
L’écueil écoute en vain le flot ; la branche d’arbre
9247
Ne sait pas ce que dit le vent.
9248
Qui punit-on ici ? Passez sans vous connaître !
9249
Est-ce toi le coupable, enfant qui viens de naître ?
9250
Ô mort, est-ce toi le vivant ?
9251
Nous avons dans l’esprit des sommets, nos idées,
9252
Nos rêves, nos vertus, d’escarpements bordées,
9253
Et nos espoirs construits si tôt ;
9254
Nous tâchons d’appliquer à ces cimes étranges
9255
L’âpre échelle de feu par où montent les anges ;
9256
Job est en bas, Christ est en haut.
9257
Nous aimons. À quoi bon ? Nous souffrons. Pourquoi
9258
faire ?
9259
Je préfère mourir et m’en aller. Préfère.
9260
Allez, choisissez vos chemins.
9261
L’être effrayant se tait au fond du ciel nocturne,
9262
Et regarde tomber de la bouche de l’urne
9263
Le flot livide des humains.
9264
Nous pensons. Après ? Rampe, esprit ! garde tes chaînes.
9265
Quand vous vous promenez le soir parmi les chênes
9266
Et les rochers aux vagues yeux,
9267
Ne sentez-vous pas l’ombre où vos regards se plongent
9268
Reculer ? Savez-vous seulement à quoi songent
9269
Tous ces muets mystérieux ?
9270
Nous jugeons. Nous dressons l’échafaud. L’homme tue
9271
Et meurt. Le genre humain, foule d’erreur vêtue,
9272
Condamne, extermine, détruit,
9273
Puis s’en va. Le poteau du gibet, ô démence !
9274
Ô deuil ! est le bâton de cet aveugle immense
9275
Marchant dans cette immense nuit.
9276
Crime ! enfer ! quel zénith effrayant que le nôtre,
9277
Où les douze Césars toujours l’un après l’autre
9278
Reviennent, noirs soleils errants !
9279
L’homme, au-dessus de lui, du fond des maux sans borne,
9280
Voit éternellement tourner dans son ciel morne
9281
Ce zodiaque de tyrans.
9282
IV
9283
Depuis quatre mille ans que, courbé sous la haine,
9284
Perçant sa tombe avec les débris de sa chaîne,
9285
Fouillant le bas, creusant le haut,
9286
Il cherche à s’évader à travers la nature,
9287
L’esprit forçat n’a pas encor fait d’ouverture
9288
À la voûte du ciel cachot.
9289
Oui, le penseur en vain, dans ses essors funèbres,
9290
Heurte son âme d’ombre au plafond de ténèbres ;
9291
Il tombe, il meurt ; son temps est court ;
9292
Et nous n’entendons rien, dans la nuit qu’il nous lègue,
9293
Que ce que dit tout bas la création bègue
9294
À l’oreille du tombeau sourd.
9295
Nous sommes les passants, les foules et les races.
9296
Nous sentons, frissonnants, des souffles sur nos faces.
9297
Nous sommes le gouffre agité ;
9298
Nous sommes ce que l’air chasse au vent de son aile ;
9299
Nous sommes les flocons de la neige éternelle
9300
Dans l’éternelle obscurité.
9301
Pour qui luis-tu, Vénus ? Où roules-tu, Saturne ?
9302
Ils vont : rien ne répond dans l’éther taciturne.
9303
L’homme grelotte, seul et nu.
9304
L’étendue aux flots noirs déborde, d’horreur pleine :
9305
L’énigme a peur du mot ; l’infini semble à peine
9306
Pouvoir contenir l’inconnu.
9307
Toujours la nuit ! jamais l’azur ! jamais l’aurore !
9308
Nous marchons. Nous n’avons point fait un pas encore !
9309
Nous rêvons ce qu’Adam rêva ;
9310
La création flotte et fuit, des vents battue ;
9311
Nous distinguons dans l’ombre une immense statue
9312
Et nous lui disons : Jéhovah !
9313
Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854.
XVII — Dolor
9314
Création ! figure en deuil ! Isis austère !
9315
Peut-être l’homme est-il son trouble et son mystère ?
9316
Peut-être qu’elle nous craint tous,
9317
Et qu’à l’heure où, ployés sous notre loi mortelle,
9318
Hagards et stupéfaits, nous tremblons devant elle,
9319
Elle frissonne devant nous !
9320
Ne riez point. Souffrez gravement. Soyons dignes,
9321
Corbeaux, hiboux, vautours, de redevenir cygnes !
9322
Courbons-nous sous l’obscure loi.
9323
Ne jetons pas le doute aux flots comme une sonde.
9324
Marchons sans savoir où, parlons sans qu’on réponde,
9325
Et pleurons sans savoir pourquoi.
9326
Homme, n’exige pas qu’on rompe le silence ;
9327
Dis-toi : Je suis puni. Baisse la tête et pense.
9328
C’est assez de ce que tu vois.
9329
Une parole peut sortir du puits farouche ;
9330
Ne la demande pas. Si l’abîme est la bouche,
9331
Ô Dieu, qu’est-ce donc que la voix ?
9332
Ne nous irritons pas. Il n’est pas bon de faire,
9333
Vers la clarté qui luit au centre de la sphère,
9334
À travers les cieux transparents,
9335
Voler l’affront, les cris, le rire et la satire,
9336
Et que le chandelier à sept branches attire
9337
Tous ces noirs phalènes errants.
9338
Nais, grandis, rêve, souffre, aime, vis, vieillis, tombe.
9339
L’explication sainte et calme est dans la tombe.
9340
Ô vivants ! ne blasphémons point.
9341
Qu’importe à l’Incréé, qui, soulevant ses voiles,
9342
Nous offre le grand ciel, les mondes, les étoiles,
9343
Qu’une ombre lui montre le poing ?
9344
Nous figurons-nous donc qu’à l’heure où tout le prie,
9345
Pendant qu’il crée et vit, pendant qu’il approprie
9346
À chaque astre une humanité,
9347
Nous pouvons de nos cris troubler sa plénitude,
9348
Cracher notre néant jusqu’en sa solitude,
9349
Et lui gâter l’éternité ?
9350
Être ! quand dans l’éther tu dessinas les formes,
9351
Partout où tu traças les orbites énormes
9352
Des univers qui n’étaient pas,
9353
Des soleils ont jailli, fleurs de flamme, et sans nombre,
9354
Des trous qu’au firmament, en s’y posant dans l’ombre,
9355
Fit la pointe de ton compas !
9356
Qui sommes-nous ? La nuit, la mort, l’oubli, personne.
9357
Il est. Cette splendeur suffit pour qu’on frissonne.
9358
C’est lui l’amour, c’est lui le feu.
9359
Quand les fleurs en avril éclatent pêle-mêle,
9360
C’est lui. C’est lui qui gonfle, ainsi qu’une mamelle,
9361
La rondeur de l’océan bleu.
9362
Le penseur cherche l’homme et trouve de la cendre.
9363
Il trouve l’orgueil froid, le mal, l’amour à vendre,
9364
L’erreur, le sac d’or effronté,
9365
La haine et son couteau, l’envie et son suaire,
9366
En mettant au hasard la main dans l’ossuaire
9367
Que nous nommons humanité.
9368
Parce que nous souffrons, noirs et sans rien connaître,
9369
Stupide, l’homme dit : – Je ne veux pas de l’Être !
9370
Je souffre ; donc, Être n’est pas ! –
9371
Tu n’admires que toi, vil passant, dans ce monde !
9372
Tu prends pour de l’argent, ô ver, ta bave immonde
9373
Marquant la place où tu rampas !
9374
Notre nuit veut rayer ce jour qui nous éclaire ;
9375
Nous crispons sur ce nom nos doigts pleins de colère ;
9376
Rage d’enfant qui coûte cher !
9377
Et nous nous figurons, race imbécile et dure,
9378
Que nous avons un peu de Dieu dans notre ordure
9379
Entre notre ongle et notre chair !
9380
Nier l’Être ! à quoi bon ? L’ironie âpre et noire
9381
Peut-elle se pencher sur le gouffre et le boire,
9382
Comme elle boit son propre fiel ?
9383
Quand notre orgueil le tait, notre douleur le nomme.
9384
Le sarcasme peut-il, en crevant l’œil à l’homme,
9385
Crever les étoiles au ciel ?
9386
Ah ! quand nous le frappons, c’est pour nous qu’est la plaie.
9387
Pensons, croyons. Voit-on l’océan qui bégaie,
9388
Mordre avec rage son bâillon ?
9389
Adorons-le dans l’astre, et la fleur, et la femme.
9390
Ô vivants, la pensée est la pourpre de l’âme ;
9391
Le blasphème en est le haillon.
9392
Ne raillons pas. Nos cœurs sont les pavés du temple,
9393
Il nous regarde, lui que l’infini contemple.
9394
Insensé qui nie et qui mord !
9395
Dans un rire imprudent, ne faisons pas, fils Ève,
9396
Apparaître nos dents devant son œil qui rêve,
9397
Comme elles seront dans la mort.
9398
La femme nue, ayant les hanches découvertes,
9399
Chair qui tente l’esprit, rit sous les feuilles vertes ;
9400
N’allons pas rire à son côté.
9401
Ne chantons pas : – Jouir est tout. Le ciel est vide,
9402
La nuit a peur, vous dis-je ! elle devient livide
9403
En contemplant l’immensité.
9404
Ô douleur ! clef des cieux ! l’ironie est fumée.
9405
L’expiation rouvre une porte fermée ;
9406
Les souffrances sont des faveurs.
9407
Regardons, au-dessus des multitudes folles,
9408
Monter vers les gibets et vers les auréoles
9409
Les grands sacrifiés rêveurs.
9410
Monter, c’est s’immoler. Toute cime est sévère.
9411
L’Olympe lentement se transforme en Calvaire ;
9412
Partout le martyre est écrit ;
9413
Une immense croix gît dans notre nuit profonde ;
9414
Et nous voyons saigner aux quatre coins du monde
9415
Les quatre clous de Jésus-Christ.
9416
Ah ! vivants, vous doutez ! ah ! vous riez, squelettes !
9417
Lorsque l’aube apparaît, ceinte de bandelettes
9418
D’or, d’émeraude et de carmin,
9419
Vous huez, vous prenez, larves que le jour dore,
9420
Pour la jeter au front céleste de l’aurore,
9421
De la cendre dans votre main.
9422
Vous criez : – Tout est mal. L’aigle vaut le reptile ;
9423
Tout ce que nous voyons n’est qu’une ombre inutile.
9424
La vie au néant nous vomit.
9425
Rien avant, rien après. Le sage doute et raille. –
9426
Et, pendant ce temps-là, le brin d’herbe tressaille,
9427
L’aube pleure, et le vent gémit.
9428
Chaque fois qu’ici-bas l’homme, en proie aux désastres,
9429
Rit, blasphème, et secoue, en regardant les astres,
9430
Le sarcasme, ce vil lambeau,
9431
Les morts se dressent froids au fond du caveau sombre,
9432
Et de leur doigt de spectre écrivent – DIEU – dans l’ombre,
9433
Sous la pierre de leur tombeau.
9434
Marine-Terrace, 31 mars 1854.
XVIII
9435
Hélas ! tout est sépulcre. On en sort, on y tombe :
9436
La nuit est la muraille immense de la tombe.
9437
Les astres, dont luit la clarté,
9438
Orion, Sirius, Mars, Jupiter, Mercure,
9439
Sont les cailloux qu’on voit dans ta tranchée obscure,
9440
Ô sombre fosse Éternité !
9441
Une nuit, un esprit me parla dans un rêve,
9442
Et me dit : – Je suis aigle en un ciel où se lève
9443
Un soleil qui t’est inconnu.
9444
J’ai voulu soulever un coin du vaste voile ;
9445
J’ai voulu voir de près ton ciel et ton étoile ;
9446
Et c’est pourquoi je suis venu ;
9447
Et, quand j’ai traversé les cieux grands et terribles,
9448
Quand j’ai vu le monceau des ténèbres horribles
9449
Et l’abîme énorme où l’œil fuit,
9450
Je me suis demandé si cette ombre où l’on souffre
9451
Pourrait jamais combler ce puits, et si ce gouffre
9452
Pourrait contenir cette nuit !
9453
Et, moi, l’aigle lointain, épouvanté, j’arrive.
9454
Et je crie, et je viens m’abattre sur ta rive,
9455
Près de toi, songeur sans flambeau.
9456
Connais-tu ces frissons, cette horreur, ce vertige,
9457
Toi, l’autre aigle de l’autre azur ? – Je suis, lui dis-je,
9458
L’autre ver de l’autre tombeau.
9459
Au dolmen de la Corbière, juin 1855.
XIX — Voyage de nuit
9460
On conteste, on dispute, on proclame, on ignore.
9461
Chaque religion est une tour sonore ;
9462
Ce qu’un prêtre édifie, un prêtre le détruit ;
9463
Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit,
9464
Fait, dans l’obscurité sinistre et solennelle,
9465
Rendre un son différent à la cloche éternelle.
9466
Nul ne connaît le fond, nul ne voit le sommet.
9467
Tout l’équipage humain semble en démence ; on met
9468
Un aveugle en vigie, un manchot à la barre,
9469
À peine a-t-on passé du sauvage au barbare,
9470
À peine a-t-on franchi le plus noir de l’horreur,
9471
À peine a-t-on, parmi le vertige et l’erreur,
9472
Dans ce brouillard où l’homme attend, songe et soupire,
9473
Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire,
9474
Que le vieux temps revient et nous mord les talons,
9475
Et nous crie : Arrêtez ! Socrate dit : Allons !
9476
Jésus-Christ dit : Plus loin ! et le sage et l’apôtre
9477
S’en vont se demander dans le ciel l’un à l’autre
9478
Quel goût a la ciguë et quel goût a le fiel.
9479
Par moments, voyant l’homme ingrat, fourbe et cruel,
9480
Satan lui prend la main sous le linceul de l’ombre.
9481
Nous appelons science un tâtonnement sombre.
9482
L’abîme, autour de nous, lugubre tremblement,
9483
S’ouvre et se ferme ; et l’œil s’effraie également
9484
De ce qui s’engloutit et de ce qui surnage.
9485
Sans cesse le progrès, roue au double engrenage,
9486
Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu’un.
9487
Le mal peut être joie, et le poison parfum.
9488
Le crime avec la loi, morne et mélancolique,
9489
Lutte ; le poignard parle, et l’échafaud réplique.
9490
Nous entendons, sans voir la source ni la fin,
9491
Derrière notre nuit, derrière notre faim,
9492
Rire l’ombre Ignorance et la larve Misère.
9493
Le lys a-t-il raison ? et l’astre est-il sincère ?
9494
Je dis oui, tu dis non. Ténèbres et rayons
9495
Affirment à la fois. Doute, Adam ! nous voyons
9496
De la nuit dans l’enfant, de la nuit dans la femme ;
9497
Et sur notre avenir nous querellons notre âme ;
9498
Et, brûlé, puis glacé, chaos, semoun, frimas,
9499
L’homme de l’infini traverse les climats.
9500
Tout est brume ; le vent souffle avec des huées,
9501
Et de nos passions arrache des nuées ;
9502
Rousseau dit : L’homme monte ; et de Maistre : Il descend !
9503
Mais, ô Dieu ! le navire énorme et frémissant,
9504
Le monstrueux vaisseau sans agrès et sans voiles,
9505
Qui flotte, globe noir, dans la mer des étoiles,
9506
Et qui porte nos maux, fourmillement humain,
9507
Va, marche, vogue et roule, et connaît son chemin ;
9508
Le ciel sombre, où parfois la blancheur semble éclore,
9509
À l’effrayant roulis mêle un frisson d’aurore,
9510
De moment en moment le sort est moins obscur,
9511
Et l’on sent bien qu’on est emporté vers l’azur.
9512
Marine-Terrace, octobre 1855.
XX — Relligio
9513
L’ombre venait ; le soir tombait, calme et terrible.
9514
Hermann me dit : – Quelle est ta foi, quelle est ta bible ?
9515
Parle. Es-tu ton propre géant ?
9516
Si tes vers ne sont pas de vains flocons d’écume,
9517
Si ta strophe n’est pas un tison noir qui fume
9518
Sur le tas de cendre Néant,
9519
Si tu n’es pas une âme en l’abîme engloutie,
9520
Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie ?
9521
Quelle est donc la source où tu bois ? –
9522
Je me taisais ; il dit : – Songeur qui civilises,
9523
Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises ? –
9524
Nous marchions tous deux dans les bois.
9525
Et je lui dis : – Je prie. – Hermann dit : – Dans quel temple ?
9526
Quel est le célébrant que ton âme contemple,
9527
Et l’autel qu’elle réfléchit ?
9528
Devant quel confesseur la fais-tu comparaître ?
9529
– L’église, c’est l’azur, lui dis-je ; et quant au prêtre… –
9530
En ce moment le ciel blanchit.
9531
La lune à l’horizon montait, hostie énorme ;
9532
Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l’orme,
9533
Le loup, et l’aigle, et l’alcyon ;
9534
Lui montrant l’astre d’or sur la terre obscurcie,
9535
Je lui dis : – Courbe-toi. Dieu lui-même officie,
9536
Et voici l’élévation.
9537
Marine-Terrace, octobre 1855.
XXI — Spes
9538
De partout, de l’abîme où n’est pas Jéhovah,
9539
Jusqu’au zénith, plafond où l’espérance va
9540
Se casser l’aile et d’où redescend la prière,
9541
En bas, en haut, au fond, en avant, en arrière,
9542
L’énorme obscurité qu’agitent tous les vents,
9543
Enveloppe, linceul, les morts et les vivants,
9544
Et sur le monstrueux, sur l’impur, sur l’horrible,
9545
Laisse tomber les pans de son rideau terrible ;
9546
Si l’on parle à la brume effrayante qui fuit,
9547
L’immensité dit : Mort ! L’éternité dit : Nuit !
9548
L’âme, sans lire un mot, feuillette un noir registre ;
9549
L’univers tout entier est un géant sinistre ;
9550
L’aveugle est d’autant plus affreux qu’il est plus grand ;
9551
Tout semble le chevet d’un immense mourant ;
9552
Tout est l’ombre ; pareille au reflet d’une lampe,
9553
Au fond, une lueur imperceptible rampe ;
9554
C’est à peine un coin blanc, pas même une rougeur.
9555
Un seul homme debout, qu’ils nomment le songeur,
9556
Regarde la clarté du haut de la colline ;
9557
Et tout, hormis le coq à la voix sibylline,
9558
Raille et nie ; et, passants confus, marcheurs nombreux,
9559
Toute la foule éclate en rires ténébreux
9560
Quand ce vivant, qui n’a d’autre signe lui-même
9561
Parmi tous ces fronts noirs que d’être le front blême,
9562
Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit :
9563
Cette blancheur est plus que toute cette nuit !
9564
Janvier 1856.
XXII — Ce que c’est que la mort
9565
Ne dites pas : mourir ; dites : naître. Croyez.
9566
On voit ce que je vois et ce que vous voyez ;
9567
On est l’homme mauvais que je suis, que vous êtes ;
9568
On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes ;
9569
On tâche d’oublier le bas, la fin, l’écueil,
9570
La sombre égalité du mal et du cercueil ;
9571
Quoique le plus petit vaille le plus prospère ;
9572
Car tous les hommes sont les fils du même père ;
9573
Ils sont la même larme et sortent du même œil.
9574
On vit, usant ses jours à se remplir d’orgueil ;
9575
On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on
9576
tombe,
9577
On monte. Quelle est donc cette aube ? C’est la tombe.
9578
Où suis-je ? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnu
9579
Vous jette au seuil des cieux. On tremble ; on se voit nu,
9580
Impur, hideux, noué des mille nœuds funèbres
9581
De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres ;
9582
Et soudain on entend quelqu’un dans l’infini
9583
Qui chante, et par quelqu’un on sent qu’on est béni,
9584
Sans voir la main d’où tombe à notre âme méchante
9585
L’amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.
9586
On arrive homme, deuil, glaçon, neige ; on se sent
9587
Fondre et vivre ; et, d’extase et d’azur s’emplissant,
9588
Tout notre être frémit de la défaite étrange
9589
Du monstre qui devient dans la lumière un ange.
9590
Au dolmen de la tour Blanche, jour des Morts, novembre 1854.
XXIII — Les mages
9591
I
9592
Pourquoi donc faites-vous des prêtres
9593
Quand vous en avez parmi vous ?
9594
Les esprits conducteurs des êtres
9595
Portent un signe sombre et doux.
9596
Nous naissons tous ce que nous sommes.
9597
Dieu de ses mains sacre des hommes
9598
Dans les ténèbres des berceaux ;
9599
Son effrayant doigt invisible
9600
Écrit sous leur crâne la bible
9601
Des arbres, des monts et des eaux.
9602
Ces hommes, ce sont les poëtes ;
9603
Ceux dont l’aile monte et descend ;
9604
Toutes les bouches inquiètes
9605
Qu’ouvre le verbe frémissant ;
9606
Les Virgiles, les Isaïes ;
9607
Toutes les âmes envahies
9608
Par les grandes brumes du sort ;
9609
Tous ceux en qui Dieu se concentre ;
9610
Tous les yeux où la lumière entre,
9611
Tous les fronts d’où le rayon sort.
9612
Ce sont ceux qu’attend Dieu propice
9613
Sur les Horebs et les Thabors ;
9614
Ceux que l’horrible précipice
9615
Retient blêmissants à ses bords ;
9616
Ceux qui sentent la pierre vivre ;
9617
Ceux que Pan formidable enivre ;
9618
Ceux qui sont tout pensifs devant
9619
Les nuages, ces solitudes
9620
Où passent en mille attitudes
9621
Les groupes sonores du vent.
9622
Ce sont les sévères artistes
9623
Que l’aube attire à ses blancheurs,
9624
Les savants, les inventeurs tristes,
9625
Les puiseurs d’ombre, les chercheurs,
9626
Qui ramassent dans les ténèbres
9627
Les faits, les chiffres, les algèbres,
9628
Le nombre où tout est contenu,
9629
Le doute où nos calculs succombent,
9630
Et tous les morceaux noirs qui tombent
9631
Du grand fronton de l’inconnu !
9632
Ce sont les têtes fécondées
9633
Vers qui monte et croît pas à pas
9634
L’océan confus des idées,
9635
Flux que la foule ne voit pas,
9636
Mer de tous les infinis pleine,
9637
Que Dieu suit, que la nuit amène,
9638
Qui remplit l’homme de clarté,
9639
Jette aux rochers l’écume amère,
9640
Et lave les pieds nus d’Homère
9641
Avec un flot d’éternité !
9642
Le poëte s’adosse à l’arche.
9643
David chante et voit Dieu de près ;
9644
Hésiode médite et marche,
9645
Grand prêtre fauve des forêts ;
9646
Moïse, immense créature,
9647
Étend ses mains sur la nature ;
9648
Manès parle au gouffre puni,
9649
Écouté des astres sans nombre… –
9650
Génie ! ô tiare de l’ombre !
9651
Pontificat de l’infini !
9652
L’un à Patmos, l’autre à Tyane ;
9653
D’autres criant : Demain ! demain !
9654
D’autres qui sonnent la diane
9655
Dans les sommeils du genre humain ;
9656
L’un fatal, l’autre qui pardonne ;
9657
Eschyle en qui frémit Dodone,
9658
Milton, songeur de Whitehall,
9659
Toi, vieux Shakspeare, âme éternelle ;
9660
Ô figures dont la prunelle
9661
Est la vitre de l’idéal !
9662
Avec sa spirale sublime,
9663
Archimède sur son sommet
9664
Rouvrirait le puits de l’abîme
9665
Si jamais Dieu le refermait ;
9666
Euclide a les lois sous sa garde ;
9667
Kopernic éperdu regarde,
9668
Dans les grands cieux aux mers pareils,
9669
Gouffre où voguent des nefs sans proues,
9670
Tourner toutes ces sombres roues
9671
Dont les moyeux sont des soleils.
9672
Les Thalès, puis les Pythagores ;
9673
Et l’homme, parmi ses erreurs,
9674
Comme dans l’herbe les fulgores,
9675
Voit passer ces grands éclaireurs.
9676
Aristophane rit des sages ;
9677
Lucrèce, pour franchir les âges,
9678
Crée un poëme dont l’œil luit,
9679
Et donne à ce monstre sonore
9680
Toutes les ailes de l’aurore,
9681
Toutes les griffes de la nuit.
9682
Rites profonds de la nature !
9683
Quelques-uns de ces inspirés
9684
Acceptent l’étrange aventure
9685
Des monts noirs et des bois sacrés ;
9686
Ils vont aux Thébaïdes sombres,
9687
Et, là, blêmes dans les décombres,
9688
Ils courbent le tigre fuyant,
9689
L’hyène rampant sur le ventre,
9690
L’océan, la montagne et l’antre,
9691
Sous leur sacerdoce effrayant !
9692
Tes cheveux sont gris sur l’abîme,
9693
Jérôme, ô vieillard du désert !
9694
Élie, un pâle esprit t’anime,
9695
Un ange épouvanté te sert.
9696
Amos, aux lieux inaccessibles,
9697
Des sombres clairons invisibles
9698
Ton oreille entend les accords ;
9699
Ton âme, sur qui Dieu surplombe,
9700
Est déjà toute dans la tombe,
9701
Et tu vis absent de ton corps.
9702
Tu gourmandes l’âme échappée,
9703
Saint Paul, ô lutteur redouté,
9704
Immense apôtre de l’épée,
9705
Grand vaincu de l’éternité !
9706
Tu luis, tu frappes, tu réprouves ;
9707
Et tu chasses du doigt ces louves,
9708
Cythérée, Isis, Astarté ;
9709
Tu veux punir et non absoudre,
9710
Géant, et tu vois dans la foudre
9711
Plus de glaive que de clarté.
9712
Orphée est courbé sur le monde ;
9713
L’éblouissant est ébloui ;
9714
La création est profonde
9715
Et monstrueuse autour de lui ;
9716
Les rochers, ces rudes hercules,
9717
Combattent dans les crépuscules
9718
L’ouragan, sinistre inconnu ;
9719
La mer en pleurs dans la mêlée
9720
Tremble, et la vague échevelée
9721
Se cramponne à leur torse nu.
9722
Baruch au juste dans la peine
9723
Dit : – Frère ! vos os sont meurtris ;
9724
Votre vertu dans nos murs traîne
9725
La chaîne affreuse du mépris ;
9726
Mais comptez sur la délivrance,
9727
Mettez en Dieu votre espérance,
9728
Et de cette nuit du destin,
9729
Demain, si vous avez su croire,
9730
Vous vous lèverez plein de gloire,
9731
Comme l’étoile du matin ! –
9732
L’âme des Pindares se hausse
9733
À la hauteur des Pélions ;
9734
Daniel chante dans la fosse
9735
Et fait sortir Dieu des lions.
9736
Tacite sculpte l’infamie ;
9737
Perse, Archiloque et Jérémie
9738
Ont le même éclair dans les yeux ;
9739
Car le crime à sa suite attire
9740
Les âpres chiens de la satire
9741
Et le grand tonnerre des cieux.
9742
Et voilà les prêtres du rire,
9743
Scarron, noué dans les douleurs,
9744
Ésope, que le fouet déchire,
9745
Cervante aux fers, Molière en pleurs !
9746
Le désespoir et l’espérance !
9747
Entre Démocrite et Térence,
9748
Rabelais, que nul ne comprit ;
9749
Il berce Adam pour qu’il s’endorme,
9750
Et son éclat de rire énorme
9751
Est un des gouffres de l’esprit !
9752
Et Plaute, à qui parlent les chèvres,
9753
Arioste chantant Médor,
9754
Catulle, Horace, dont les lèvres
9755
Font venir les abeilles d’or ;
9756
Comme le double Dioscure,
9757
Anacréon près d’Épicure,
9758
Bion, tout pénétré de jour,
9759
Moschus, sur qui l’Etna flamboie,
9760
Voilà les prêtres de la joie !
9761
Voilà les prêtres de l’amour !
9762
Gluck et Beethoven sont à l’aise
9763
Sous l’ange où Jacob se débat ;
9764
Mozart sourit, et Pergolèse
9765
Murmure ce grand mot : Stabat !
9766
Le noir cerveau de Piranèse
9767
Est une béante fournaise
9768
Où se mêlent l’arche et le ciel,
9769
L’escalier, la tour, la colonne ;
9770
Où croît, monte, s’enfle et bouillonne
9771
L’incommensurable Babel !
9772
L’envie à leur ombre ricane.
9773
Ces demi-dieux signent leur nom,
9774
Bramante sur la Vaticane,
9775
Phidias sur le Parthénon ;
9776
Sur Jésus dans sa crèche blanche,
9777
L’altier Buonarotti se penche
9778
Comme un mage et comme un aïeul,
9779
Et dans tes mains, ô Michel-Ange,
9780
L’enfant devient spectre, et le lange
9781
Est plus sombre que le linceul !
9782
Chacun d’eux écrit un chapitre
9783
Du rituel universel ;
9784
Les uns sculptent le saint pupitre,
9785
Les autres dorent le missel ;
9786
Chacun fait son verset du psaume ;
9787
Lysippe, debout sur l’Ithome,
9788
Fait sa strophe en marbre serein,
9789
Rembrandt à l’ardente paupière,
9790
En toile, Primatice en pierre,
9791
Job en fumier, Dante en airain.
9792
Et toutes ces strophes ensemble
9793
Chantent l’être et montent à Dieu ;
9794
L’une adore et luit, l’autre tremble ;
9795
Toutes sont les griffons de feu ;
9796
Toutes sont le cri des abîmes,
9797
L’appel d’en bas, la voix des cimes,
9798
Le frisson de notre lambeau,
9799
L’hymne instinctif ou volontaire,
9800
L’explication du mystère
9801
Et l’ouverture du tombeau !
9802
À nous qui ne vivons qu’une heure,
9803
Elles font voir les profondeurs,
9804
Et la misère intérieure,
9805
Ciel, à côté de vos grandeurs !
9806
L’homme, esprit captif, les écoute,
9807
Pendant qu’en son cerveau le doute,
9808
Bête aveugle aux lueurs d’en haut,
9809
Pour y prendre l’âme indignée,
9810
Suspend sa toile d’araignée
9811
Au crâne, plafond du cachot.
9812
Elles consolent, aiment, pleurent,
9813
Et, mariant l’idée aux sens,
9814
Ceux qui restent à ceux qui meurent,
9815
Les grains de cendre aux grains d’encens,
9816
Mêlant le sable aux pyramides,
9817
Rendent en même temps humides,
9818
Rappelant à l’un que tout fuit,
9819
À l’autre sa splendeur première,
9820
L’œil de l’astre dans la lumière,
9821
Et l’œil du monstre dans la nuit !
9822
II
9823
Oui, c’est un prêtre que Socrate !
9824
Oui, c’est un prêtre que Caton !
9825
Quand Juvénal fuit Rome ingrate,
9826
Nul sceptre ne vaut son bâton ;
9827
Ce sont des prêtres, les Tyrtées,
9828
Les Solons aux lois respectées,
9829
Les Platons et les Raphaëls !
9830
Fronts d’inspirés, d’esprits, d’arbitres !
9831
Plus resplendissants que les mitres
9832
Dans l’auréole des Noëls !
9833
Vous voyez, fils de la nature,
9834
Apparaître à votre flambeau
9835
Des faces de lumière pure,
9836
Larves du vrai, spectres du beau ;
9837
Le mystère, en Grèce, en Chaldée,
9838
Penseurs, grave à vos fronts l’idée
9839
Et l’hiéroglyphe à vos murs ;
9840
Et les Indes et les Égyptes
9841
Dans les ténèbres de vos cryptes
9842
S’enfoncent en porches obscurs !
9843
Quand les cigognes du Caÿstre
9844
S’envolent aux souffles des soirs ;
9845
Quand la lune apparaît sinistre
9846
Derrière les grands dômes noirs ;
9847
Quand la trombe aux vagues s’appuie ;
9848
Quand l’orage, l’horreur, la pluie,
9849
Que tordent les bises d’hiver,
9850
Répandent avec des huées
9851
Toutes les larmes des nuées
9852
Sur tous les sanglots de la mer ;
9853
Quand dans les tombeaux les vents jouent
9854
Avec les os des rois défunts ;
9855
Quand les hautes herbes secouent
9856
Leur chevelure de parfums ;
9857
Quand sur nos deuils et sur nos fêtes
9858
Toutes les cloches des tempêtes
9859
Sonnent au suprême beffroi ;
9860
Quand l’aube étale ses opales,
9861
C’est pour ces contemplateurs pâles
9862
Penchés dans l’éternel effroi !
9863
Ils savent ce que le soir calme
9864
Pense des morts qui vont partir ;
9865
Et ce que préfère la palme,
9866
Du conquérant ou du martyr ;
9867
Ils entendent ce que murmure
9868
La voile, la gerbe, l’armure,
9869
Ce que dit, dans le mois joyeux
9870
Des longs jours et des fleurs écloses,
9871
La petite bouche des roses
9872
À l’oreille immense des cieux.
9873
Les vents, les flots, les cris sauvages,
9874
L’azur, l’horreur du bois jauni,
9875
Sont les formidables breuvages
9876
De ces altérés d’infini ;
9877
Ils ajoutent, rêveurs austères,
9878
À leur âme tous les mystères,
9879
Toute la matière à leurs sens ;
9880
Ils s’enivrent de l’étendue ;
9881
L’ombre est une coupe tendue
9882
Où boivent ces sombres passants.
9883
Comme ils regardent, ces messies !
9884
Oh ! comme ils songent effarés !
9885
Dans les ténèbres épaissies
9886
Quels spectateurs démesurés !
9887
Oh ! que de têtes stupéfaites !
9888
Poëtes, apôtres, prophètes,
9889
Méditant, parlant, écrivant,
9890
Sous des suaires, sous des voiles,
9891
Les plis des robes pleins d’étoiles,
9892
Les barbes au gouffre du vent !
9893
III
9894
Savent-ils ce qu’ils font eux-mêmes,
9895
Ces acteurs du drame profond ?
9896
Savent-ils leur propre problème ?
9897
Ils sont. Savent-ils ce qu’ils sont ?
9898
Ils sortent du grand vestiaire
9899
Où, pour s’habiller de matière,
9900
Parfois l’ange même est venu.
9901
Graves, tristes, joyeux, fantasques,
9902
Ne sont-ils pas les sombres masques
9903
De quelque prodige inconnu ?
9904
La joie ou la douleur les farde ;
9905
Ils projettent confusément,
9906
Plus loin que la terre blafarde,
9907
Leurs ombres sur le firmament ;
9908
Leurs gestes étonnent l’abîme ;
9909
Pendant qu’aux hommes, tourbe infime,
9910
Ils parlent le langage humain,
9911
Dans des profondeurs qu’on ignore,
9912
Ils font surgir l’ombre ou l’aurore,
9913
Chaque fois qu’ils lèvent la main.
9914
Ils ont leur rôle ; ils ont leur forme ;
9915
Ils vont, vêtus d’humanité,
9916
Jouant la comédie énorme
9917
De l’homme et de l’éternité ;
9918
Ils tiennent la torche ou la coupe ;
9919
Nous tremblerions si dans leur groupe,
9920
Nous, troupeau, nous pénétrions !
9921
Les astres d’or et la nuit sombre
9922
Se font des questions dans l’ombre
9923
Sur ces splendides histrions.
9924
IV
9925
Ah ! ce qu’ils font est l’œuvre auguste.
9926
Ces histrions sont les héros !
9927
Ils sont le vrai, le saint, le juste,
9928
Apparaissant à nos barreaux.
9929
Nous sentons, dans la nuit mortelle,
9930
La cage en même temps que l’aile ;
9931
Ils nous font espérer un peu ;
9932
Ils sont lumière et nourriture ;
9933
Ils donnent aux cœurs la pâture,
9934
Ils émiettent aux âmes Dieu !
9935
Devant notre race asservie
9936
Le ciel se tait, et rien n’en sort.
9937
Est-ce le rideau de la vie ?
9938
Est-ce le voile de la mort ?
9939
Ténèbres ! l’âme en vain s’élance,
9940
L’Inconnu garde le silence,
9941
Et l’homme, qui se sent banni,
9942
Ne sait s’il redoute ou s’il aime
9943
Cette lividité suprême
9944
De l’énigme et de l’infini.
9945
Eux, ils parlent à ce mystère !
9946
Ils interrogent l’éternel,
9947
Ils appellent le solitaire,
9948
Ils montent, ils frappent au ciel,
9949
Disent : Es-tu là ? dans la tombe,
9950
Volent, pareils à la colombe
9951
Offrant le rameau qu’elle tient,
9952
Et leur voix est grave, humble ou tendre,
9953
Et par moments on croit entendre
9954
Le pas sourd de quelqu’un qui vient.
9955
V
9956
Nous vivons, debout à l’entrée
9957
De la mort, gouffre illimité,
9958
Nus, tremblants, la chair pénétrée
9959
Du frisson de l’énormité ;
9960
Nos morts sont dans cette marée ;
9961
Nous entendons, foule égarée
9962
Dont le vent souffle le flambeau,
9963
Sans voir de voiles ni de rames,
9964
Le bruit que font ces vagues d’âmes
9965
Sous la falaise du tombeau.
9966
Nous regardons la noire écume,
9967
L’aspect hideux, le fond bruni ;
9968
Nous regardons la nuit, la brume,
9969
L’onde du sépulcre infini ;
9970
Comme un oiseau de mer effleure
9971
La haute rive où gronde et pleure
9972
L’océan plein de Jéhovah,
9973
De temps en temps, blanc et sublime,
9974
Par-dessus le mur de l’abîme
9975
Un ange paraît et s’en va.
9976
Quelquefois une plume tombe
9977
De l’aile où l’ange se berçait ;
9978
Retourne-t-elle dans la tombe ?
9979
Que devient-elle ? On ne le sait.
9980
Se mêle-t-elle à notre fange ?
9981
Et qu’a donc crié cet archange ?
9982
A-t-il dit non ? a-t-il dit oui ?
9983
Et la foule cherche, accourue,
9984
En bas la plume disparue,
9985
En haut l’archange évanoui !
9986
Puis, après qu’ont fui comme un rêve
9987
Bien des cœurs morts, bien des yeux clos,
9988
Après qu’on a vu sur la grève
9989
Passer des flots, des flots, des flots,
9990
Dans quelque grotte fatidique,
9991
Sous un doigt de feu qui l’indique,
9992
On trouve un homme surhumain
9993
Traçant des lettres enflammées
9994
Sur un livre plein de fumées,
9995
La plume de l’ange à la main !
9996
Il songe, il calcule, il soupire,
9997
Son poing puissant sous son menton ;
9998
Et l’homme dit : Je suis Shakspeare.
9999
Et l’homme dit : Je suis Newton.
10000
L’homme dit : Je suis Ptolémée ;
10001
Et dans sa grande main fermée
10002
Il tient le globe de la nuit.
10003
L’homme dit : Je suis Zoroastre ;
10004
Et son sourcil abrite un astre,
10005
Et sous son crâne un ciel bleuit !
10006
VI
10007
Oui, grâce aux penseurs, à ces sages,
10008
À ces fous qui disent : Je vois !
10009
Les ténèbres sont des visages,
10010
Le silence s’emplit de voix !
10011
L’homme, comme âme, en Dieu palpite,
10012
Et comme être, se précipite
10013
Dans le progrès audacieux ;
10014
Le muet renonce à se taire ;
10015
Tout luit ; la noirceur de la terre
10016
S’éclaire à la blancheur des cieux.
10017
Ils tirent de la créature
10018
Dieu par l’esprit et le scalpel ;
10019
Le grand caché de la nature
10020
Vient hors de l’antre à leur appel ;
10021
À leur voix, l’ombre symbolique
10022
Parle, le mystère s’explique
10023
La nuit est pleine d’yeux de lynx ;
10024
Sortant de force, le problème
10025
Ouvre les ténèbres lui-même,
10026
Et l’énigme éventre le sphinx.
10027
Oui, grâce à ces hommes suprêmes,
10028
Grâce à ces poëtes vainqueurs,
10029
Construisant des autels poëmes
10030
Et prenant pour pierres les cœurs,
10031
Comme un fleuve d’âme commune,
10032
Du blanc pilône à l’âpre rune,
10033
Du brahme au flamine romain,
10034
De l’hiérophante au druide,
10035
Une sorte de Dieu fluide
10036
Coule aux veines du genre humain.
10037
VII
10038
Le noir cromlech, épars dans l’herbe,
10039
Est sur le mont silencieux ;
10040
L’archipel est sur l’eau superbe ;
10041
Les pléiades sont dans les cieux ;
10042
Ô mont ! ô mer ! voûte sereine !
10043
L’herbe, la mouette, l’âme humaine,
10044
Que l’hiver désole ou poursuit,
10045
Interrogent, sombres proscrites ;
10046
Ces trois phrases dans l’ombre écrites
10047
Sur les trois pages de la nuit.
10048
– Ô vieux cromlech de la Bretagne,
10049
Qu’on évite comme un récif,
10050
Qu’écris-tu donc sur la montagne ?
10051
– Nuit ! répond le cromlech pensif.
10052
– Archipel où la vague fume,
10053
Quel mot jettes-tu dans la brume ?
10054
– Mort ! dit la roche à l’alcyon.
10055
– Pléiades qui percez nos voiles,
10056
Qu’est-ce que disent vos étoiles ?
10057
– Dieu ! dit la constellation.
10058
C’est, ô noirs témoins de l’espace,
10059
Dans trois langues le même mot !
10060
Tout ce qui s’obscurcit, vit, passe,
10061
S’effeuille et meurt, tombe là-haut.
10062
Nous faisons tous la même course.
10063
Être abîme, c’est être source.
10064
Le crêpe de la nuit en deuil,
10065
La pierre de la tombe obscure,
10066
Le rayon de l’étoile pure
10067
Sont les paupières du même œil !
10068
L’unité reste, l’aspect change ;
10069
Pour becqueter le fruit vermeil,
10070
Les oiseaux volent à l’orange
10071
Et les comètes au soleil ;
10072
Tout est l’atome et tout est l’astre ;
10073
La paille porte, humble pilastre,
10074
L’épi d’où naissent les cités ;
10075
La fauvette à la tête blonde
10076
Dans la goutte d’eau boit un monde…
10077
Immensités ! immensités !
10078
Seul, la nuit, sur sa plate-forme,
10079
Herschell poursuit l’être central
10080
À travers la lentille énorme,
10081
Cristallin de l’œil sidéral ;
10082
Il voit en haut Dieu dans les mondes,
10083
Tandis que, des hydres profondes
10084
Scrutant les monstrueux combats,
10085
Le microscope formidable,
10086
Plein de l’horreur de l’insondable,
10087
Regarde l’infini d’en bas !
10088
VIII
10089
Dieu, triple feu, triple harmonie,
10090
Amour, puissance, volonté,
10091
Prunelle énorme d’insomnie,
10092
De flamboiement et de bonté,
10093
Vu dans toute l’épaisseur noire,
10094
Montrant ses trois faces de gloire
10095
À l’âme, à l’être, au firmament,
10096
Effarant les yeux et les bouches,
10097
Emplit les profondeurs farouches
10098
D’un immense éblouissement.
10099
Tous ces mages, l’un qui réclame,
10100
L’autre qui voulut ou couva,
10101
Ont un rayon qui de leur âme
10102
Va jusqu’à l’œil de Jéhovah ;
10103
Sur leur trône leur esprit songe ;
10104
Une lueur qui d’en haut plonge,
10105
Qui descend du ciel sur les monts
10106
Et de Dieu sur l’homme qui souffre,
10107
Rattache au triangle du gouffre
10108
L’escarboucle des Salomons.
10109
IX
10110
Ils parlent à la solitude,
10111
Et la solitude comprend ;
10112
Ils parlent à la multitude,
10113
Et font écumer ce torrent ;
10114
Ils font vibrer les édifices ;
10115
Ils inspirent les sacrifices
10116
Et les inébranlables fois ;
10117
Sombres, ils ont en eux, pour muse,
10118
La palpitation confuse
10119
De tous les êtres à la fois.
10120
Comment naît un peuple ? Mystère !
10121
À de certains moments, tout bruit
10122
A disparu ; toute la terre
10123
Semble une plaine de la nuit ;
10124
Toute lueur s’est éclipsée ;
10125
Pas de verbe, pas de pensée,
10126
Rien dans l’ombre et rien dans le ciel,
10127
Pas un œil n’ouvre ses paupières… –
10128
Le désert blême est plein de pierres,
10129
Ézéchiel ! Ézéchiel !
10130
Mais un vent sort des cieux sans bornes,
10131
Grondant comme les grandes eaux,
10132
Et souffle sur ces pierres mornes,
10133
Et de ces pierres fait des os ;
10134
Ces os frémissent, tas sonore ;
10135
Et le vent souffle, et souffle encore
10136
Sur ce triste amas agité,
10137
Et de ces os il fait des hommes,
10138
Et nous nous levons et nous sommes,
10139
Et ce vent, c’est la liberté !
10140
Ainsi s’accomplit la genèse
10141
Du grand rien d’où naît le grand tout.
10142
Dieu pensif dit : Je suis bien aise
10143
Que ce qui gisait soit debout.
10144
Le néant dit : J’étais souffrance ;
10145
La douleur dit : Je suis la France !
10146
Ô formidable vision !
10147
Ainsi tombe le noir suaire ;
10148
Le désert devient ossuaire,
10149
Et l’ossuaire nation.
10150
X
10151
Tout est la mort, l’horreur, la guerre ;
10152
L’homme par l’ombre est éclipsé ;
10153
L’Ouragan par toute la terre
10154
Court comme un enfant insensé.
10155
Il brise à l’hiver les feuillages,
10156
L’éclair aux cimes, l’onde aux plages,
10157
À la tempête le rayon ;
10158
Car c’est l’ouragan qui gouverne
10159
Toute cette étrange caverne
10160
Que nous nommons Création.
10161
L’ouragan, qui broie et torture,
10162
S’alimente, monstre croissant,
10163
De tout ce que l’âpre nature
10164
A d’horrible et de menaçant ;
10165
La lave en feu le désaltère ;
10166
Il va de Quito, blanc cratère
10167
Qu’entoure un éternel glaçon,
10168
Jusqu’à l’Hékla, mont, gouffre et geôle,
10169
Bout de la mamelle du pôle
10170
Que tette ce noir nourrisson !
10171
L’ouragan est la force aveugle,
10172
L’agitateur du grand linceul ;
10173
Il rugit, hurle, siffle, beugle,
10174
Étant toute l’hydre à lui seul ;
10175
Il flétrit ce qui veut éclore ;
10176
Il dit au printemps, à l’aurore,
10177
À la paix, à l’amour : Va-t’en !
10178
Il est rage et foudre ; il se nomme
10179
Barbarie et crime pour l’homme,
10180
Nuit pour les cieux, pour Dieu Satan.
10181
C’est le souffle de la matière,
10182
De toute la nature craint ;
10183
L’Esprit, ouragan de lumière,
10184
Le poursuit, le saisit, l’étreint ;
10185
L’Esprit terrasse, abat, dissipe
10186
Le principe par le principe ;
10187
Il combat, en criant : Allons !
10188
Les chaos par les harmonies,
10189
Les éléments par les génies,
10190
Par les aigles les aquilons !
10191
Ils sont là, hauts de cent coudées,
10192
Christ en tête, Homère au milieu,
10193
Tous les combattants des idées,
10194
Tous les gladiateurs de Dieu ;
10195
Chaque fois qu’agitant le glaive,
10196
Une forme du mal se lève
10197
Comme un forçat dans son préau,
10198
Dieu, dans leur phalange complète,
10199
Désigne quelque grand athlète
10200
De la stature du fléau.
10201
Surgis, Volta ! dompte en ton aire
10202
Les Fluides, noir phlégéton !
10203
Viens, Franklin ! voici le Tonnerre.
10204
Le Flot gronde ; parais, Fulton !
10205
Rousseau ! prends corps à corps la Haine.
10206
L’Esclavage agite sa chaîne ;
10207
Ô Voltaire ! aide au paria !
10208
La Grève rit, Tyburn flamboie,
10209
L’affreux chien Montfaucon aboie,
10210
On meurt… – Debout, Beccaria !
10211
Il n’est rien que l’homme ne tente.
10212
La foudre craint cet oiseleur.
10213
Dans la blessure palpitante
10214
Il dit : Silence ! à la douleur.
10215
Sa vergue peut-être est une aile ;
10216
Partout où parvient sa prunelle,
10217
L’âme emporte ses pieds de plomb ;
10218
L’étoile, dans sa solitude,
10219
Regarde avec inquiétude
10220
Blanchir la voile de Colomb.
10221
Près de la science l’art flotte,
10222
Les yeux sur le double horizon ;
10223
La poésie est un pilote ;
10224
Orphée accompagne Jason.
10225
Un jour, une barque perdue
10226
Vit à la fois dans l’étendue
10227
Un oiseau dans l’air spacieux,
10228
Un rameau dans l’eau solitaire ;
10229
Alors, Gama cria : La terre !
10230
Et Camoëns cria : Les cieux !
10231
Ainsi s’entassent les conquêtes.
10232
Les songeurs sont les inventeurs.
10233
Parlez, dites ce que vous êtes,
10234
Forces, ondes, aimants, moteurs !
10235
Tout est stupéfait dans l’abîme,
10236
L’ombre, de nous voir sur la cime,
10237
Les monstres, qu’on les ait bravés
10238
Dans les cavernes étonnées,
10239
Les perles, d’être devinées,
10240
Et les mondes d’être trouvés !
10241
Dans l’ombre immense du Caucase,
10242
Depuis des siècles, en rêvant,
10243
Conduit par les hommes d’extase,
10244
Le genre humain marche en avant ;
10245
Il marche sur la terre ; il passe,
10246
Il va, dans la nuit, dans l’espace,
10247
Dans l’infini, dans le borné,
10248
Dans l’azur, dans l’onde irritée,
10249
À la lueur de Prométhée,
10250
Le libérateur enchaîné !
10251
XI
10252
Oh ! vous êtes les seuls pontifes,
10253
Penseurs, lutteurs des grands espoirs,
10254
Dompteurs des fauves hippogriffes,
10255
Cavaliers des pégases noirs !
10256
Âmes devant Dieu toutes nues,
10257
Voyants des choses inconnues,
10258
Vous savez la religion !
10259
Quand votre esprit veut fuir dans l’ombre,
10260
La nuée aux croupes sans nombre
10261
Lui dit : Me voici, Légion !
10262
Et, quand vous sortez du problème,
10263
Célébrateurs, révélateurs !
10264
Quand, rentrant dans la foule blême,
10265
Vous redescendez des hauteurs,
10266
Hommes que le jour divin gagne,
10267
Ayant mêlé sur la montagne
10268
Où montent vos chants et nos vœux,
10269
Votre front au front de l’aurore,
10270
Ô géants ! vous avez encore
10271
De ses rayons dans les cheveux !
10272
Allez tous à la découverte !
10273
Entrez au nuage grondant !
10274
Et rapportez à l’herbe verte,
10275
Et rapportez au sable ardent,
10276
Rapportez, quel que soit l’abîme,
10277
À l’Enfer, que Satan opprime,
10278
Au Tartare, où saigne Ixion,
10279
Aux cœurs bons, à l’âme méchante,
10280
À tout ce qui rit, mord ou chante,
10281
La grande bénédiction !
10282
Oh ! tous à la fois, aigles, âmes,
10283
Esprits, oiseaux, essors, raisons,
10284
Pour prendre en vos serres les flammes,
10285
Pour connaître les horizons,
10286
À travers l’ombre et les tempêtes,
10287
Ayant au-dessus de vos têtes
10288
Mondes et soleils, au-dessous
10289
Inde, Égypte, Grèce et Judée,
10290
De la montagne et de l’idée,
10291
Envolez-vous ! envolez-vous !
10292
N’est-ce pas que c’est ineffable
10293
De se sentir immensité,
10294
D’éclairer ce qu’on croyait fable
10295
À ce qu’on trouve vérité,
10296
De voir le fond du grand cratère,
10297
De sentir en soi du mystère
10298
Entrer tout le frisson obscur,
10299
D’aller aux astres, étincelle,
10300
Et de se dire : Je suis l’aile !
10301
Et de se dire : J’ai l’azur !
10302
Allez, prêtres ! allez, génies !
10303
Cherchez la note humaine, allez,
10304
Dans les suprêmes symphonies
10305
Des grands abîmes étoilés !
10306
En attendant l’heure dorée,
10307
L’extase de la mort sacrée,
10308
Loin de nous, troupeaux soucieux,
10309
Loin des lois que nous établîmes,
10310
Allez goûter, vivants sublimes,
10311
L’évanouissement des cieux !
10312
Janvier 1856.
XXIV — En frappant à une porte
10313
J’ai perdu mon père et ma mère,
10314
Mon premier né, bien jeune, hélas !
10315
Et pour moi la nature entière
10316
Sonne le glas.
10317
Je dormais entre mes deux frères ;
10318
Enfants, nous étions trois oiseaux ;
10319
Hélas ! le sort change en deux bières
10320
Leurs deux berceaux.
10321
Je t’ai perdue, ô fille chère,
10322
Toi qui remplis, ô mon orgueil,
10323
Tout mon destin de la lumière
10324
De ton cercueil !
10325
J’ai su monter, j’ai su descendre.
10326
J’ai vu l’aube et l’ombre en mes cieux.
10327
J’ai connu la pourpre, et la cendre
10328
Qui me va mieux.
10329
J’ai connu les ardeurs profondes,
10330
J’ai connu les sombres amours ;
10331
J’ai vu fuir les ailes, les ondes,
10332
Les vents, les jours.
10333
J’ai sur ma tête des orfraies ;
10334
J’ai sur tous mes travaux l’affront,
10335
Aux pieds la poudre, au cœur des plaies,
10336
L’épine au front.
10337
J’ai des pleurs mon œil qui pense,
10338
Des trous à ma robe en lambeau ;
10339
Je n’ai rien à la conscience ;
10340
Ouvre, tombeau.
10341
Marine-Terrace, 4 septembre 1855.
XXV — Nomen, numen, lumen
10342
Quand il eut terminé, quand les soleils épars,
10343
Éblouis, du chaos montant de toutes parts,
10344
Se furent tous rangés à leur place profonde,
10345
Il sentit le besoin de se nommer au monde ;
10346
Et l’être formidable et serein se leva ;
10347
Il se dressa sur l’ombre et cria : JÉHOVAH !
10348
Et dans l’immensité ces sept lettres tombèrent ;
10349
Et ce sont, dans les cieux que nos yeux réverbèrent,
10350
Au-dessus de nos fronts tremblants sous leur rayon,
10351
Les sept astres géants du noir septentrion.
10352
Minuit, au dolmen du Faldouet, mars 1855.
XXVI — Ce que dit la bouche d’ombre
10353
L’homme en songeant descend au gouffre universel.
10354
J’errais près du dolmen qui domine Rozel,
10355
À l’endroit où le cap se prolonge en presqu’île.
10356
Le spectre m’attendait ; l’être sombre et tranquille
10357
Me prit par les cheveux dans sa main qui grandit,
10358
M’emporta sur le haut du rocher, et me dit : Sache que tout connaît sa loi, son but, sa route ; *
1 note

*

10359
Que, de l’astre au ciron, l’immensité s’écoute ;
10360
Que tout a conscience en la création ;
10361
Et l’oreille pourrait avoir sa vision,
10362
Car les choses et l’être ont un grand dialogue.
10363
Tout parle ; l’air qui passe et l’alcyon qui vogue,
10364
Le brin d’herbe, la fleur, le germe, l’élément.
10365
T’imaginais-tu donc l’univers autrement ?
10366
Crois-tu que Dieu, par qui la forme sort du nombre,
10367
Aurait fait à jamais sonner la forêt sombre,
10368
L’orage, le torrent roulant de noirs limons,
10369
Le rocher dans les flots, la bête dans les monts,
10370
La mouche, le buisson, la ronce où croît la mûre,
10371
Et qu’il n’aurait rien mis dans l’éternel murmure ?
10372
Crois-tu que l’eau du fleuve et les arbres des bois,
10373
S’ils n’avaient rien à dire, élèveraient la voix ?
10374
Prends-tu le vent des mers pour un joueur de flûte ?
10375
Crois-tu que l’océan, qui se gonfle et qui lutte,
10376
Serait content d’ouvrir sa gueule jour et nuit
10377
Pour souffler dans le vide une vapeur de bruit,
10378
Et qu’il voudrait rugir, sous l’ouragan qui vole,
10379
Si son rugissement n’était une parole ?
10380
Crois-tu que le tombeau, d’herbe et de nuit vêtu,
10381
Ne soit rien qu’un silence ? et te figures-tu
10382
Que la création profonde, qui compose
10383
Sa rumeur des frissons du lys et de la rose,
10384
De la foudre, des flots, des souffles du ciel bleu,
10385
Ne sait ce qu’elle dit quand elle parle à Dieu ?
10386
Crois-tu qu’elle ne soit qu’une langue épaissie ?
10387
Crois-tu que la nature énorme balbutie,
10388
Et que Dieu se serait, dans son immensité,
10389
Donné pour tout plaisir, pendant l’éternité,
10390
D’entendre bégayer une sourde-muette ?
10391
Non, l’abîme est un prêtre et l’ombre est un poëte ;
10392
Non, tout est une voix et tout est un parfum ;
10393
Tout dit dans l’infini quelque chose à quelqu’un ;
10394
Une pensée emplit le tumulte superbe.
10395
Dieu n’a pas fait un bruit sans y mêler le Verbe.
10396
Tout, comme toi, gémit, ou chante comme moi ;
10397
Tout parle. Et maintenant, homme, sais-tu pourquoi
10398
Tout parle ? Écoute bien. C’est que vents, ondes, flammes,
10399
Arbres, roseaux, rochers, tout vit !
10400
Tout est plein d’âmes.
10401
Mais comment ? Oh ! voilà le mystère inouï.
10402
Puisque tu ne t’es pas en route évanoui,
10403
Causons. *
1 note

*

10404
Dieu n’a créé que l’être impondérable.
10405
Il le fit radieux, beau, candide, adorable,
10406
Mais imparfait ; sans quoi, sur la même hauteur,
10407
La créature étant égale au créateur,
10408
Cette perfection, dans l’infini perdue,
10409
Se serait avec Dieu mêlée et confondue,
10410
Et la création, à force de clarté,
10411
En lui serait rentrée et n’aurait pas été.
10412
La création sainte où rêve le prophète,
10413
Pour être, ô profondeur ! devait être imparfaite.
10414
Donc, Dieu fit l’univers, l’univers fit le mal.
10415
L’être créé, paré du rayon baptismal,
10416
En des temps dont nous seuls conservons la mémoire,
10417
Planait dans la splendeur sur des ailes de gloire ;
10418
Tout était chant, encens, flamme, éblouissement ;
10419
L’être errait, aile d’or, dans un rayon charmant,
10420
Et de tous les parfums tour à tour était l’hôte ;
10421
Tout nageait, tout volait.
10422
Or, la première faute
10423
Fut le premier poids.
10424
Dieu sentit une douleur.
10425
Le poids prit une forme, et, comme l’oiseleur
10426
Fuit emportant l’oiseau qui frisonne et qui lutte,
10427
Il tomba, traînant l’ange éperdu dans sa chute.
10428
Le mal était fait. Puis tout alla s’aggravant ;
10429
Et l’éther devint l’air, et l’air devint le vent ;
10430
L’ange devint l’esprit, et l’esprit devint l’homme.
10431
L’âme tomba, des maux multipliant la somme,
10432
Dans la brute, dans l’arbre, et même, au-dessous d’eux,
10433
Dans le caillou pensif, cet aveugle hideux.
10434
Êtres vils qu’à regret les anges énumèrent !
10435
Et de tous ces amas des globes se formèrent,
10436
Et derrière ces blocs naquit la sombre nuit.
10437
Le mal, c’est la matière. Arbre noir, fatal fruit.*
1 note

*

10438
Ne réfléchis-tu pas lorsque tu vois ton ombre ?
10439
Cette forme de toi, rampante, horrible, sombre,
10440
Qui, liée à tes pas comme un spectre vivant,
10441
Va tantôt en arrière et tantôt en avant,
10442
Qui se mêle à la nuit, sa grande sœur funeste,
10443
Et qui contre le jour, noire et dure, proteste,
10444
D’où vient-elle ? De toi, de ta chair, du limon
10445
Dont l’esprit se revêt en devenant démon ;
10446
De ce corps qui, créé par ta faute première,
10447
Ayant rejeté Dieu, résiste à la lumière ;
10448
De ta matière, hélas ! de ton iniquité.
10449
Cette ombre dit : – Je suis l’être d’infirmité ;
10450
Je suis tombé déjà ; je puis tomber encore. –
10451
L’ange laisse passer à travers lui l’aurore ;
10452
Nul simulacre obscur ne suit l’être aromal ;
10453
Homme, tout ce qui fait de l’ombre a fait le mal. *
1 note

*

10454
Maintenant, c’est ici le rocher fatidique,
10455
Et je vais t’expliquer tout ce que je t’indique ;
10456
Je vais t’emplir les yeux de nuit et de lueurs.
10457
Prépare-toi, front triste, aux funèbres sueurs.
10458
Le vent d’en haut sur moi passe, et, ce qu’il m’arrache,
10459
Je te le jette ; prends, et vois.
10460
Et, d’abord, sache
10461
Que le monde où tu vis est un monde effrayant
10462
Devant qui le songeur, sous l’infini ployant,
10463
Lève les bras au ciel et recule terrible.
10464
Ton soleil est lugubre et ta terre est horrible.
10465
Vous habitez le seuil du monde châtiment.
10466
Mais vous n’êtes pas hors de Dieu complètement ;
10467
Dieu, soleil dans l’azur, dans la cendre étincelle,
10468
N’est hors de rien, étant la fin universelle ;
10469
L’éclair est son regard, autant que le rayon ;
10470
Et tout, même le mal, est la création,
10471
Car le dedans du masque est encor la figure.
10472
– Ô sombre aile invisible à l’immense envergure !
10473
Esprit ! esprit ! esprit ! m’écriai-je éperdu.
10474
Le spectre poursuivit sans m’avoir entendu : Faisons un pas de plus dans ces choses profondes. *
1 note

*

10475
Homme, tu veux, tu fais, tu construis et tu fondes,
10476
Et tu dis : – Je suis seul, car je suis le penseur.
10477
L’univers n’a que moi dans sa morne épaisseur.
10478
En deçà, c’est la nuit ; au delà, c’est le rêve.
10479
L’idéal est un œil que la science crève.
10480
C’est moi qui suis la fin et qui suis le sommet. –
10481
Voyons ; observes-tu le bœuf qui se soumet ?
10482
Écoutes-tu le bruit de ton pas sur les marbres ?
10483
Interroges-tu l’onde ? et, quand tu vois des arbres,
10484
Parles-tu quelquefois à ces religieux ?
10485
Comme sur le versant d’un mont prodigieux,
10486
Vaste mêlée aux bruits confus, du fond de l’ombre,
10487
Tu vois monter à toi la création sombre.
10488
Le rocher est plus loin, l’animal est plus près.
10489
Comme le faîte altier et vivant, tu parais !
10490
Mais, dis, crois-tu que l’être illogique nous trompe ?
10491
L’échelle que tu vois, crois-tu qu’elle se rompe ?
10492
Crois-tu, toi dont les sens d’en haut sont éclairés,
10493
Que la création qui, lente et par degrés,
10494
S’élève à la lumière, et, dans sa marche entière,
10495
Fait de plus de clarté luire moins de matière
10496
Et mêle plus d’instincts au monstre décroissant,
10497
Crois-tu que cette vie énorme, remplissant
10498
De souffles le feuillage et de lueurs la tête,
10499
Qui va du roc à l’arbre et de l’arbre à la bête,
10500
Et de la pierre à toi monte insensiblement,
10501
S’arrête sur l’abîme à l’homme, escarpement ?
10502
Non, elle continue, invincible, admirable,
10503
Entre dans l’invisible et dans l’impondérable,
10504
Y disparaît pour toi, chair vile, emplit l’azur
10505
D’un monde éblouissant, miroir du monde obscur,
10506
D’êtres voisins de l’homme et d’autres qui s’éloignent,
10507
D’esprits purs, de voyants dont les splendeurs témoignent,
10508
D’anges faits de rayons comme l’homme d’instincts ;
10509
Elle plonge à travers les cieux jamais atteints,
10510
Sublime ascension d’échelles étoilées,
10511
Des démons enchaînés monte aux âmes ailées,
10512
Fait toucher le front sombre au radieux orteil,
10513
Rattache l’astre esprit à l’archange soleil,
10514
Relie, en traversant des millions de lieues,
10515
Les groupes constellés et les légions bleues,
10516
Peuple le haut, le bas, les bords et le milieu,
10517
Et dans les profondeurs s’évanouit en Dieu !
10518
Cette échelle apparaît vaguement dans la vie
10519
Et dans la mort. Toujours les justes l’ont gravie :
10520
Jacob en la voyant, et Caton sans la voir.
10521
Ses échelons sont deuil, sagesse, exil, devoir.
10522
Et cette échelle vient de plus loin que la terre.
10523
Sache qu’elle commence aux mondes du mystère,
10524
Aux mondes des terreurs et des perditions ;
10525
Et qu’elle vient, parmi les pâles visions,
10526
Du précipice où sont les larves et les crimes,
10527
Où la création, effrayant les abîmes,
10528
Se prolonge dans l’ombre en spectre indéfini.
10529
Car, au-dessous du globe où vit l’homme banni,
10530
Hommes, plus bas que vous, dans le nadir livide,
10531
Dans cette plénitude horrible qu’on croit vide,
10532
Le mal, qui par la chair, hélas ! vous asservit,
10533
Dégorge une vapeur monstrueuse qui vit !
10534
Là, sombre et s’engloutit, dans des flots de désastres,
10535
L’hydre Univers tordant son corps écaillé d’astres ;
10536
Là, tout flotte et s’en va dans un naufrage obscur ;
10537
Dans ce gouffre sans bord, sans soupirail, sans mur,
10538
De tout ce qui vécut pleut sans cesse la cendre ;
10539
Et l’on voit tout au fond, quand l’œil ose y descendre,
10540
Au delà de la vie, et du souffle et du bruit,
10541
Un affreux soleil noir d’où rayonne la nuit ! *
1 note

*

10542
Donc, la matière pend à l’idéal, et tire
10543
L’esprit vers l’animal, l’ange vers le satyre,
10544
Le sommet vers le bas, l’amour vers l’appétit.
10545
Avec le grand qui croule elle fait le petit.
10546
Comment de tant d’azur tant de terreur s’engendre,
10547
Comment le jour fait l’ombre et le feu pur la cendre,
10548
Comment la cécité peut naître du voyant,
10549
Comment le ténébreux descend du flamboyant,
10550
Comment du monstre esprit naît le monstre matière,
10551
Un jour, dans le tombeau, sinistre vestiaire,
10552
Tu le sauras ; la tombe est faite pour savoir ;
10553
Tu verras ; aujourd’hui, tu ne peux qu’entrevoir ;
10554
Mais, puisque Dieu permet que ma voix t’avertisse,
10555
Je te parle.
10556
Et, d’abord, qu’est-ce que la justice ?
10557
Qui la rend ? qui la fait ? où ? quand ? à quel moment ?
10558
Qui donc pèse la faute ? et qui le châtiment ? *
1 note

*

10559
L’être créé se meut dans la lumière immense.
10560
Libre, il sait où le bien cesse, où le mal commence ;
10561
Il a ses actions pour juges.
10562
Il suffit
10563
Qu’il soit méchant ou bon ; tout est dit. Ce qu’on fit,
10564
Crime, est notre geôlier, ou, vertu, nous délivre.
10565
L’être ouvre à son insu de lui-même le livre ;
10566
Sa conscience calme y marque avec le doigt
10567
Ce que l’ombre lui garde ou ce que Dieu lui doit.
10568
On agit, et l’on gagne ou l’on perd à mesure ;
10569
On peut être étincelle ou bien éclaboussure ;
10570
Lumière ou fange, archange au vol d’aigle ou bandit ;
10571
L’échelle vaste est là. Comme je te l’ai dit,
10572
Par des zones sans fin la vie universelle
10573
Monte, et par des degrés innombrables ruisselle,
10574
Depuis l’infâme nuit jusqu’au charmant azur.
10575
L’être en la traversant devient mauvais ou pur.
10576
En haut plane la joie ; en bas l’horreur se traîne.
10577
Selon que l’âme, aimante, humble, bonne, sereine,
10578
Aspire à la lumière et tend vers l’idéal,
10579
Ou s’alourdit, immonde, au poids croissant du mal,
10580
Dans la vie infinie on monte et l’on s’élance,
10581
Ou l’on tombe ; et tout être est sa propre balance.
10582
Dieu ne nous juge point. Vivant tous à la fois,
10583
Nous pesons, et chacun descend selon son poids. *
1 note

*

10584
Homme ! nous n’approchons que les paupières closes,
10585
De ces immensités d’en bas.
10586
Viens, si tu l’oses !
10587
Regarde dans ce puits morne et vertigineux,
10588
De la création compte les sombres nœuds,
10589
Viens, vois, sonde :
10590
Au-dessous de l’homme qui contemple,
10591
Qui peut être un cloaque ou qui peut être un temple,
10592
Être en qui l’instinct vit dans la raison dissous,
10593
Est l’animal courbé vers la terre ; au-dessous
10594
De la brute est la plante inerte, sans paupière
10595
Et sans cris ; au-dessous de la plante est la pierre ;
10596
Au-dessous de la pierre est le chaos sans nom.
10597
Avançons dans cette ombre et sois mon compagnon. *
1 note

*

10598
Toute faute qu’on fait est un cachot qu’on s’ouvre.
10599
Les mauvais, ignorant quel mystère les couvre,
10600
Les êtres de fureur, de sang, de trahison,
10601
Avec leurs actions bâtissent leur prison ;
10602
Tout bandit, quand la mort vient lui toucher l’épaule
10603
Et l’éveille, hagard, se retrouve en la geôle
10604
Que lui fit son forfait derrière lui rampant ;
10605
Tibère en un rocher, Séjan dans un serpent.
10606
L’homme marche sans voir ce qu’il fait dans l’abîme.
10607
L’assassin pâlirait s’il voyait sa victime ;
10608
C’est lui. L’oppresseur vil, le tyran sombre et fou,
10609
En frappant sans pitié sur tous, forge le clou
10610
Qui le clouera dans l’ombre au fond de la matière.
10611
Les tombeaux sont les trous du crible cimetière,
10612
D’où tombe, graine obscure en un ténébreux champ,
10613
L’effrayant tourbillon des âmes. *
1 note

*

10614
Tout méchant
10615
Fait naître en expirant le monstre de sa vie,
10616
Qui le saisit. L’horreur par l’horreur est suivie.
10617
Nemrod gronde enfermé dans la montagne à pic ;
10618
Quand Dalila descend dans la tombe, un aspic
10619
Sort des plis du linceul, emportant l’âme fausse ;
10620
Phryné meurt, un crapaud saute hors de la fosse ;
10621
Ce scorpion au fond d’une pierre dormant,
10622
C’est Clytemnestre aux bras d’Égisthe son amant ;
10623
Du tombeau d’Anitus il sort une ciguë ;
10624
Le houx sombre et l’ortie à la piqûre aiguë
10625
Pleurent quand l’aquilon les fouette, et l’aquilon
10626
Leur dit : Tais-toi, Zoïle ! et souffre, Ganelon !
10627
Dieu livre, choc affreux dont la plaine au loin gronde,
10628
Au cheval Brunehaut le pavé Frédégonde ;
10629
La pince qui rougit dans le brasier hideux
10630
Est faite du duc d’Albe et de Philippe Deux ;
10631
Farinace est le croc des noires boucheries ;
10632
L’orfraie au fond de l’ombre a les yeux de Jeffryes ;
10633
Tristan est au secret dans le bois d’un gibet.
10634
Quand tombent dans la mort tous ces brigands, Macbeth,
10635
Ezzelin, Richard Trois, Carrier, Ludovic Sforce,
10636
La matière leur met la chemise de force.
10637
Oh ! comme en son bonheur, qui masque un sombre arrêt,
10638
Messaline ou l’horrible Isabeau frémirait
10639
Si, dans ses actions du sépulcre voisines,
10640
Cette femme sentait qu’il lui vient des racines,
10641
Et qu’ayant été monstre, elle deviendra fleur !
10642
À chacun son forfait ! à chacun sa douleur !
10643
Claude est l’algue que l’eau traîne de havre en havre ;
10644
Xercès est excrément, Charles Neuf est cadavre ;
10645
Hérode, c’est l’osier des berceaux vagissants ;
10646
L’âme du noir Judas, depuis dix-huit cents ans,
10647
Se disperse et renaît dans les crachats des hommes ;
10648
Et le vent qui jadis soufflait sur les Sodomes
10649
Mêle, dans l’âtre abject et sous le vil chaudron,
10650
La fumée Erostrate à la flamme Néron.*
1 note

*

10651
Et tout, bête, arbre et roche, étant vivant sur terre,
10652
Tout est monstre, excepté l’homme, esprit solitaire.
10653
L’âme que sa noirceur chasse du firmament
10654
Descend dans les degrés divers du châtiment
10655
Selon que plus ou moins d’obscurité la gagne.
10656
L’homme en est la prison, la bête en est le bagne,
10657
L’arbre en est le cachot, la pierre en est l’enfer.
10658
Le ciel d’en haut, le seul qui soit splendide et clair,
10659
La suit des yeux dans l’ombre, et, lui jetant l’aurore,
10660
Tâche, en la regardant, de l’attirer encore.
10661
Ô chute ! dans la bête, à travers les barreaux
10662
De l’instinct, obstruant de pâles soupiraux,
10663
Ayant encor la voix, l’essor et la prunelle,
10664
L’âme entrevoit de loin la lueur éternelle ;
10665
Dans l’arbre elle frissonne, et, sans jour et sans yeux,
10666
Sent encor dans le vent quelque chose des cieux ;
10667
Dans la pierre elle rampe, immobile, muette,
10668
Ne voyant même plus l’obscure silhouette
10669
Du monde qui s’éclipse et qui s’évanouit,
10670
Et face à face avec son crime dans la nuit.
10671
L’âme en ces trois cachots traîne sa faute noire.
10672
Comme elle en a la forme, elle en a la mémoire ;
10673
Elle sait ce qu’elle est ; et, tombant sans appuis,
10674
Voit la clarté décroître à la paroi du puits ;
10675
Elle assiste à sa chute ; et, dur caillou qui roule,
10676
Pense : Je suis Octave ; et, vil chardon qu’on foule,
10677
Crie au talon : Je suis Attila le géant ;
10678
Et, ver de terre au fond du charnier, et rongeant
10679
Un crâne infect et noir, dit : Je suis Cléopâtre.
10680
Et, hibou, malgré l’aube, ours, en bravant le pâtre,
10681
Elle accomplit la loi qui l’enchaîne d’en haut ;
10682
Pierre, elle écrase ; épine, elle pique ; il le faut.
10683
Le monstre est enfermé dans son horreur vivante.
10684
Il aurait beau vouloir dépouiller l’épouvante ;
10685
Il faut qu’il reste horrible et reste châtié ;
10686
Ô mystère ! le tigre a peut-être pitié !
10687
Le tigre sur son dos, qui peut-être eut une aile,
10688
À l’ombre des barreaux de la cage éternelle ;
10689
Un invisible fil lie aux noirs échafauds
10690
Le noir corbeau dont l’aile est en forme de faulx ;
10691
L’âme louve ne peut s’empêcher d’être louve,
10692
Car le monstre est tenu, sous le ciel qui l’éprouve,
10693
Dans l’expiation par la fatalité.
10694
Jadis, sans la comprendre et d’un œil hébété,
10695
L’Inde a presque entrevu cette métempsycose.
10696
La ronce devient griffe, et la feuille de rose
10697
Devient langue de chat, et, dans l’ombre et les cris,
10698
Horrible, lèche et boit le sang de la souris ;
10699
Qui donc connaît le monstre appelé mandragore ?
10700
Qui sait ce que, le soir, éclaire le fulgore,
10701
Être en qui la laideur devient une clarté ?
10702
Ce qui se passe en l’ombre où croît la fleur d’été
10703
Efface la terreur des antiques avernes
10704
Étages effrayants ! cavernes sur cavernes.
10705
Ruche obscure du mal, du crime et du remord !
10706
Donc, une bête va, vient, rugit, hurle, mord ;
10707
Un arbre est là, dressant ses branches hérissées,
10708
Une dalle s’effondre au milieu des chaussées
10709
Que la charrette écrase et que l’hiver détruit,
10710
Et, sous ces épaisseurs de matière et de nuit,
10711
Arbre, bête, pavé, poids que rien ne soulève,
10712
Dans cette profondeur terrible, une âme rêve !
10713
Que fait-elle ? Elle songe à Dieu ! *
1 note

*

10714
Fatalité !
10715
Échéance ! retour ! revers ! autre côté !
10716
Ô loi ! pendant qu’assis à table, joyeux groupes,
10717
Les pervers, les puissants, vidant toutes les coupes,
10718
Oubliant qu’aujourd’hui par demain est guetté,
10719
Étalent leur mâchoire en leur folle gaîté,
10720
Voilà ce qu’en sa nuit muette et colossale,
10721
Montrant comme eux ses dents tout au fond de la salle,
10722
Leur réserve la mort, ce sinistre rieur !
10723
Nous avons, nous, voyants du ciel supérieur,
10724
Le spectacle inouï de vos régions basses.
10725
Ô songeur, fallait-il qu’en ces nuits tu tombasses !
10726
Nous écoutons le cri de l’immense malheur.
10727
Au-dessus d’un rocher, d’un loup ou d’une fleur,
10728
Parfois nous apparaît l’âme à mi-corps sortie,
10729
Pauvre ombre en pleurs qui lutte, hélas ! presque engloutie ;
10730
Le loup la tient, le roc étreint ses pieds qu’il tord,
10731
Et la fleur implacable et féroce la mord.
10732
Nous entendons le bruit du rayon que Dieu lance,
10733
La voix de ce que l’homme appelle le silence,
10734
Et vos soupirs profonds, cailloux désespérés !
10735
Nous voyons la pâleur de tous les fronts murés.
10736
À travers la matière, affreux caveau sans portes,
10737
L’ange est pour nous visible avec ses ailes mortes.
10738
Nous assistons aux deuils, au blasphème, aux regrets,
10739
Aux fureurs ; et, la nuit, nous voyons les forêts,
10740
D’où cherchent à s’enfuir les larves enfermées,
10741
S’écheveler dans l’ombre en lugubres fumées.
10742
Partout, partout, partout ! dans les flots, dans les bois,
10743
Dans l’herbe en fleurs, dans l’or qui sert de sceptre aux rois,
10744
Dans le jonc dont Hermès se fait une baguette,
10745
Partout le châtiment contemple, observe ou guette,
10746
Sourd aux questions, triste, affreux, pensif, hagard ;
10747
Et tout est l’œil d’où sort ce terrible regard.
10748
Ô châtiment ! dédale aux spirales funèbres !
10749
Construction d’en bas qui cherche les ténèbres,
10750
Plonge au-dessous du monde et descend dans la nuit,
10751
Et, Babel renversée, au fond de l’ombre fuit !
10752
L’homme qui plane et rampe, être crépusculaire,
10753
En est le milieu. *
1 note

*

10754
L’homme est clémence et colère ;
10755
Fond vil du puits, plateau radieux de la tour ;
10756
Degré d’en haut pour l’ombre, et d’en bas pour le jour.
10757
L’ange y descend, la bête après la mort y monte ;
10758
Pour la bête, il est gloire, et, pour l’ange, il est honte ;
10759
Dieu mêle en votre race, hommes infortunés,
10760
Les demi-dieux punis aux monstres pardonnés.
10761
De là vient que, parfois, – mystère que Dieu mène ! –
10762
On entend d’une bouche en apparence humaine
10763
Sortir des mots pareils à des rugissements,
10764
Et que, dans d’autres lieux et dans d’autres moments,
10765
On croit voir sur un front s’ouvrir des ailes d’ange.
10766
Roi forçat, l’homme, esprit, pense, et, matière, mange.
10767
L’âme en lui ne se peut dresser sur son séant.
10768
L’homme, comme la brute abreuvé de néant,
10769
Vide toutes les nuits le verre noir du somme.
10770
La chaîne de l’enfer, liée au pied de l’homme,
10771
Ramène chaque jour vers le cloaque impur
10772
La beauté, le génie, envolés dans l’azur,
10773
Mêle la peste au souffle idéal des poitrines,
10774
Et traîne, avec Socrate, Aspasie aux latrines.
10775
*
10776
Par un côté pourtant l’homme est illimité.
10777
Le monstre a le carcan, l’homme a la liberté.
10778
Songeur, retiens ceci : l’homme est un équilibre.
10779
L’homme est une prison où l’âme reste libre.
10780
L’âme, dans l’homme, agit, fait le bien, fait le mal,
10781
Remonte vers l’esprit, retombe à l’animal ;
10782
Et, pour que, dans son vol vers les cieux, rien ne lie
10783
Sa conscience ailée et de Dieu seul remplie,
10784
Dieu, quand une âme éclôt dans l’homme au bien poussé,
10785
Casse en son souvenir le fil de son passé ;
10786
De là vient que la nuit en sait plus que l’aurore.
10787
Le monstre se connaît lorsque l’homme s’ignore.
10788
Le monstre est la souffrance, et l’homme est l’action.
10789
L’homme est l’unique point de la création
10790
Où, pour demeurer libre en se faisant meilleure,
10791
L’âme doive oublier sa vie antérieure.
10792
Mystère ! au seuil de tout l’esprit rêve ébloui. *
1 note

*

10793
L’homme ne voit pas Dieu, mais peut aller à lui,
10794
En suivant la clarté du bien, toujours présente ;
10795
Le monstre, arbre, rocher ou bête rugissante,
10796
Voit Dieu, c’est là sa peine, et reste enchaîné loin.
10797
L’homme a l’amour pour aile, et pour joug le besoin.
10798
L’ombre est sur ce qu’il voit par lui-même semée ;
10799
La nuit sort de son œil ainsi qu’une fumée ;
10800
Homme, tu ne sais rien ; tu marches, pâlissant !
10801
Parfois le voile obscur qui te couvre, ô passant !
10802
S’envole et flotte au vent soufflant d’une autre sphère,
10803
Gonfle un moment ses plis jusque dans la lumière,
10804
Puis retombe sur toi, spectre, et redevient noir.
10805
Tes sages, tes penseurs ont essayé de voir ;
10806
Qu’ont-ils vu ? qu’ont-ils fait ? qu’ont-ils dit, ces fils Ève ?
10807
Rien.
10808
Homme ! autour de toi la création rêve.
10809
Mille êtres inconnus t’entourent dans ton mur.
10810
Tu vas, tu viens, tu dors sous leur regard obscur,
10811
Et tu ne les sens pas vivre autour de ta vie :
10812
Toute une légion d’âmes t’est asservie ;
10813
Pendant qu’elle te plaint, tu la foules aux pieds.
10814
Tous tes pas vers le jour sont par l’ombre épiés.
10815
Ce que tu nommes chose, objet, nature morte,
10816
Sait, pense, écoute, entend. Le verrou de ta porte
10817
Voit arriver ta faute et voudrait se fermer.
10818
Ta vitre connaît l’aube, et dit : Voir ! croire ! aimer !
10819
Les rideaux de ton lit frissonnent de tes songes.
10820
Dans les mauvais desseins quand, rêveur, tu te plonges,
10821
La cendre dit au fond de l’âtre sépulcral :
10822
Regarde-moi ; je suis ce qui reste du mal.
10823
Hélas ! l’homme imprudent trahit, torture, opprime.
10824
La bête en son enfer voit les deux bouts du crime ;
10825
Un loup pourrait donner des conseils à Néron.
10826
Homme ! homme ! aigle aveuglé, moindre qu’un moucheron !
10827
Pendant que dans ton Louvre ou bien dans ta chaumière,
10828
Tu vis, sans même avoir épelé la première
10829
Des constellations, sombre alphabet qui luit
10830
Et tremble sur la page immense de la nuit,
10831
Pendant que tu maudis et pendant que tu nies,
10832
Pendant que tu dis : Non ! aux astres ; aux génies :
10833
Non ! à l’idéal : Non ! à la vertu : Pourquoi ?
10834
Pendant que tu te tiens en dehors de la loi,
10835
Copiant les dédains inquiets ou robustes
10836
De ces sages qu’on voit rêver dans les vieux bustes,
10837
Et que tu dis : Que sais-je ? amer, froid, mécréant,
10838
Prostituant ta bouche au rire du néant,
10839
À travers le taillis de la nature énorme,
10840
Flairant l’éternité de son museau difforme,
10841
Là, dans l’ombre, à tes pieds, homme, ton chien voit Dieu.
10842
Ah ! je t’entends. Tu dis : – Quel deuil ! la bête est peu,
10843
L’homme n’est rien. Ô loi misérable ! ombre ! abîme ! – Ô songeur ! cette loi misérable est sublime. *
1 note

*

10844
Il faut donc tout redire à ton esprit chétif !
10845
À la fatalité, loi du monstre captif,
10846
Succède le devoir, fatalité de l’homme.
10847
Ainsi de toutes parts l’épreuve se consomme,
10848
Dans le monstre passif, dans l’homme intelligent,
10849
La nécessité morne en devoir se changeant,
10850
Et l’âme, remontant à sa beauté première,
10851
Va de l’ombre fatale à la libre lumière.
10852
Or, je te le redis, pour se transfigurer,
10853
Et pour se racheter, l’homme doit ignorer.
10854
Il doit être aveuglé par toutes les poussières.
10855
Sans quoi, comme l’enfant guidé par des lisières,
10856
L’homme vivrait, marchant droit à la vision.
10857
Douter est sa puissance et sa punition.
10858
Il voit la rose, et nie ; il voit l’aurore, et doute ;
10859
Où serait le mérite à retrouver sa route,
10860
Si l’homme, voyant clair, roi de sa volonté,
10861
Avait la certitude, ayant la liberté ?
10862
Non. Il faut qu’il hésite en la vaste nature,
10863
Qu’il traverse du choix l’effrayante aventure,
10864
Et qu’il compare au vice agitant son miroir,
10865
Au crime, aux voluptés, l’œil en pleurs du devoir ;
10866
Il faut qu’il doute ! Hier croyant demain impie ;
10867
Il court du mal au bien ; il scrute, sonde, épie,
10868
Va, revient, et, tremblant, agenouillé, debout,
10869
Les bras étendus, triste, il cherche Dieu partout ;
10870
Il tâte l’infini jusqu’à ce qu’il l’y sente ;
10871
Alors, son âme ailée éclate frémissante ;
10872
L’ange éblouissant luit dans l’homme transparent.
10873
Le doute le fait libre, et la liberté, grand.
10874
La captivité sait ; la liberté suppose,
10875
Creuse, saisit l’effet, le compare à la cause,
10876
Croit vouloir le bien-être et veut le firmament ;
10877
Et, cherchant le caillou, trouve le diamant.
10878
C’est ainsi que du ciel l’âme à pas lents s’empare.
10879
Dans le monstre, elle expie ; en l’homme, elle répare. *
1 note

*

10880
Oui, ton fauve univers est le forçat de Dieu.
10881
Les constellations, sombres lettres de feu,
10882
Sont les marques du bagne à l’épaule du monde.
10883
Dans votre région tant d’épouvante abonde,
10884
Que, pour l’homme, marqué lui-même du fer chaud,
10885
Quand il lève les yeux vers les astres, là-haut,
10886
Le cancer resplendit, le scorpion flamboie,
10887
Et dans l’immensité le chien sinistre aboie !
10888
Ces soleils inconnus se groupent sur son front
10889
Comme l’effroi, le deuil, la menace et l’affront ;
10890
De toutes parts s’étend l’ombre incommensurable ;
10891
En bas l’obscur, l’impur, le mauvais, l’exécrable,
10892
Le pire, tas hideux, fourmillent ; tout au fond,
10893
Ils échangent entre eux dans l’ombre ce qu’ils font ;
10894
Typhon donne l’horreur, Satan donne le crime ;
10895
Lugubre intimité du mal et de l’abîme !
10896
Amours de l’âme monstre et du monstre univers !
10897
Baiser triste ! et l’informe engendré du pervers,
10898
La matière, le bloc, la fange, la géhenne,
10899
L’écume, le chaos, l’hiver, nés de la haine,
10900
Les faces de beauté qu’habitent des démons,
10901
Tous les êtres maudits, mêlés aux vils limons,
10902
Pris par la plante fauve et la bête féroce,
10903
Le grincement de dents, la peur, le rire atroce,
10904
L’orgueil, que l’infini courbe sous son niveau,
10905
Rampent, noirs prisonniers, dans la nuit, noir caveau.
10906
La porte, affreuse et faite avec de l’ombre, est lourde ;
10907
Par moments, on entend, dans la profondeur sourde,
10908
Les efforts que les monts, les flots, les ouragans,
10909
Les volcans, les forêts, les animaux brigands,
10910
Et tous les monstres font pour soulever le pêne ;
10911
Et sur cet amas d’ombre, et de crime, et de peine,
10912
Ce grand ciel formidable est le scellé de Dieu.
10913
Voilà pourquoi, songeur dont la mort est le vœu,
10914
Tant d’angoisse est empreinte au front des cénobites !
10915
Je viens de te montrer le gouffre. Tu l’habites. *
1 note

*

10916
Les mondes, dans la nuit que vous nommez l’azur,
10917
Par les brèches que fait la mort blême à leur mur,
10918
Se jettent en fuyant l’un à l’autre des âmes.
10919
Dans votre globe où sont tant de geôles infâmes,
10920
Vous avez des méchants de tous les univers,
10921
Condamnés qui, venus des cieux les plus divers,
10922
Rêvent dans vos rochers, ou dans vos arbres ploient ;
10923
Tellement stupéfaits de ce monde qu’ils voient,
10924
Qu’eussent-ils la parole, ils ne pourraient parler.
10925
On en sent quelques-uns frissonner et trembler.
10926
De là les songes vains du bonze et de l’augure.
10927
Donc, représente-toi cette sombre figure :
10928
Ce gouffre, c’est l’égout du mal universel.
10929
Ici vient aboutir de tous les points du ciel
10930
La chute des punis, ténébreuse traînée.
10931
Dans cette profondeur, morne, âpre, infortunée,
10932
De chaque globe il tombe un flot vertigineux
10933
D’âmes, d’esprits malsains et d’êtres vénéneux,
10934
Flot que l’éternité voit sans fin se répandre.
10935
Chaque étoile au front d’or qui brille, laisse pendre
10936
Sa chevelure d’ombre en ce puits effrayant.
10937
Âme immortelle, vois, et frémis en voyant :
10938
Voilà le précipice exécrable où tu sombres. *
1 note

*

10939
Oh ! qui que vous soyez, qui passez dans ces ombres,
10940
Versez votre pitié sur ces douleurs sans fond !
10941
Dans ce gouffre, où l’abîme en l’abîme se fond,
10942
Se tordent les forfaits, transformés en supplices,
10943
L’effroi, le deuil, le mal, les ténèbres complices,
10944
Les pleurs sous la toison, le soupir expiré
10945
Dans la fleur, et le cri dans la pierre muré !
10946
Oh ! qui que vous soyez, pleurez sur ces misères !
10947
Pour Dieu seul, qui sait tout, elles sont nécessaires ;
10948
Mais vous pouvez pleurer sur l’énorme cachot
10949
Sans déranger le sombre équilibre d’en haut !
10950
Hélas ! hélas ! hélas ! tout est vivant ! tout pense !
10951
La mémoire est la peine, étant la récompense.
10952
Oh ! comme ici l’on souffre et comme on se souvient !
10953
Torture de l’esprit que la matière tient !
10954
La brute et le granit, quel chevalet pour l’âme !
10955
Ce mulet fut sultan, ce cloporte était femme.
10956
L’arbre est un exilé, la roche est un proscrit.
10957
Est-ce que, quelque part, par hasard, quelqu’un rit
10958
Quand ces réalités sont là, remplissant l’ombre ?
10959
La ruine, la mort, l’ossement, le décombre,
10960
Sont vivants. Un remords songe dans un débris.
10961
Pour l’œil profond qui voit, les antres sont des cris :
10962
Hélas ! le cygne est noir, le lys songe à ses crimes ;
10963
La perle est nuit ; la neige est la fange des cimes ;
10964
Le même gouffre, horrible et fauve, et sans abri,
10965
S’ouvre dans la chouette et dans le colibri ;
10966
La mouche, âme, s’envole et se brûle à la flamme ;
10967
Et la flamme, esprit, brûle avec angoisse une âme ;
10968
L’horreur fait frissonner les plumes de l’oiseau ;
10969
Tout est douleur.
10970
Les fleurs souffrent sous le ciseau,
10971
Et se ferment ainsi que des paupières closes :
10972
Toutes les femmes sont teintes du sang des roses ;
10973
La vierge au bal, qui danse, ange aux fraîches couleurs,
10974
Et qui porte en sa main une touffe de fleurs,
10975
Respire en souriant un bouquet d’agonies.
10976
Pleurez sur les laideurs et les ignominies,
10977
Pleurez sur l’araignée immonde, sur le ver,
10978
Sur la limace au dos mouillé comme l’hiver,
10979
Sur le vil puceron qu’on voit aux feuilles pendre,
10980
Sur le crabe hideux, sur l’affreux scolopendre,
10981
Sur l’effrayant crapaud, pauvre monstre aux doux yeux,
10982
Qui regarde toujours le ciel mystérieux !
10983
Plaignez l’oiseau de crime et la bête de proie.
10984
Ce que Domitien, César, fit avec joie,
10985
Tigre, il le continue avec horreur. Verrès,
10986
Qui fut loup sous la pourpre, est loup dans les forêts ;
10987
Il descend, réveillé, l’autre côté du rêve :
10988
Son rire, au fond des bois, en hurlement s’achève ;
10989
Pleurez sur ce qui hurle et pleurez sur Verrès.
10990
Sur ces tombeaux vivants, marqués d’obscurs arrêts,
10991
Penchez-vous attendri ! versez votre prière !
10992
La pitié fait sortir des rayons de la pierre.
10993
Plaignez le louveteau, plaignez le lionceau.
10994
La matière, affreux bloc, n’est que le lourd monceau
10995
Des effets monstrueux, sortis des sombres causes.
10996
Ayez pitié ! voyez des âmes dans les choses.
10997
Hélas ! le cabanon subit aussi l’écrou ;
10998
Plaignez le prisonnier, mais plaignez le verrou ;
10999
Plaignez la chaîne au fond des bagnes insalubres ;
11000
La hache et le billot sont deux êtres lugubres ;
11001
La hache souffre autant que le corps, le billot
11002
Souffre autant que la tête ; ô mystères d’en haut !
11003
Ils se livrent une âpre et hideuse bataille ;
11004
Il ébrèche la hache et la hache l’entaille ;
11005
Ils se disent tout bas l’un à l’autre : Assassin !
11006
Et la hache maudit les hommes, sombre essaim,
11007
Quand, le soir, sur le dos du bourreau, son ministre,
11008
Elle revient dans l’ombre, et luit, miroir sinistre,
11009
Ruisselante de sang et reflétant les cieux ;
11010
Et, la nuit, dans l’étal morne et silencieux,
11011
Le cadavre au cou rouge, effrayant, glacé, blême,
11012
Seul, sait ce que lui dit le billot, tronc lui-même.
11013
Oh ! que la terre est froide et que les rocs sont durs !
11014
Quelle muette horreur dans les halliers obscurs !
11015
Les pleurs noirs de la nuit sur la colombe blanche
11016
Tombent ; le vent met nue et torture la branche ;
11017
Quel monologue affreux dans l’arbre aux rameaux verts !
11018
Quel frisson dans l’herbe ! Oh ! quels yeux fixes ouverts
11019
Dans les cailloux profonds, oubliettes des âmes !
11020
C’est une âme que l’eau scie en ses froides lames ;
11021
C’est une âme que fait ruisseler le pressoir.
11022
Ténèbres ! l’univers est hagard. Chaque soir,
11023
Le noir horizon monte et la nuit noire tombe ;
11024
Tous deux, à l’occident, d’un mouvement de tombe,
11025
Ils vont se rapprochant, et, dans le firmament,
11026
Ô terreur ! sur le jour, écrasé lentement,
11027
La tenaille de l’ombre effroyable se ferme.
11028
Oh ! les berceaux font peur. Un bagne est dans un germe.
11029
Ayez pitié, vous tous et qui que vous soyez !
11030
Les hideux châtiments, l’un sur l’autre broyés,
11031
Roulent, submergeant tout, excepté les mémoires.
11032
Parfois on voit passer dans ces profondeurs noires
11033
Comme un rayon lointain de l’éternel amour ;
11034
Alors, l’hyène Atrée et le chacal Timour,
11035
Et l’épine Caïphe et le roseau Pilate,
11036
Le volcan Alaric à la gueule écarlate,
11037
L’ours Henri Huit, pour qui Morus en vain pria,
11038
Le sanglier Selim et le porc Borgia,
11039
Poussent des cris vers Être adorable ; et les bêtes
11040
Qui portèrent jadis des mitres sur leurs têtes,
11041
Les grains de sable rois, les brins d’herbe empereurs,
11042
Tous les hideux orgueils et toutes les fureurs,
11043
Se brisent ; la douceur saisit le plus farouche ;
11044
Le chat lèche l’oiseau, l’oiseau baise la mouche ;
11045
Le vautour dit dans l’ombre au passereau : Pardon !
11046
Une caresse sort du houx et du chardon ;
11047
Tous les rugissements se fondent en prières ;
11048
On entend s’accuser de leurs forfaits les pierres ;
11049
Tous ces sombres cachots qu’on appelle les fleurs
11050
Tressaillent ; le rocher se met à fondre en pleurs ;
11051
Des bras se lèvent hors de la tombe dormante ;
11052
Le vent gémit, la nuit se plaint, l’eau se lamente,
11053
Et, sous l’œil attendri qui regarde d’en haut,
11054
Tout l’abîme n’est plus qu’un immense sanglot. *
1 note

*

11055
Espérez ! espérez ! espérez, misérables !
11056
Pas de deuil infini, pas de maux incurables,
11057
Pas d’enfer éternel !
11058
Les douleurs vont à Dieu, comme la flèche aux cibles ;
11059
Les bonnes actions sont les gonds invisibles
11060
De la porte du ciel.
11061
Le deuil est la vertu, le remords est le pôle
11062
Des monstres garrottés dont le gouffre est la geôle ;
11063
Quand, devant Jéhovah,
11064
Un vivant reste pur dans les ombres charnelles,
11065
La mort, ange attendri, rapporte ses deux ailes
11066
À l’homme qui s’en va.
11067
Les enfers se refont édens ; c’est là leur tâche.
11068
Tout globe est un oiseau que le mal tient et lâche.
11069
Vivants, je vous le dis,
11070
Les vertus, parmi vous, font ce labeur auguste
11071
D’augmenter sur vos fronts le ciel ; quiconque est juste
11072
Travaille au paradis.
11073
L’heure approche. Espérez. Rallumez l’âme éteinte !
11074
Aimez-vous ! aimez-vous ! car c’est la chaleur sainte,
11075
C’est le feu du vrai jour.
11076
Le sombre univers, froid, glacé, pesant, réclame
11077
La sublimation de l’être par la flamme,
11078
De l’homme par l’amour !
11079
Déjà, dans l’océan d’ombre que Dieu domine,
11080
L’archipel ténébreux des bagnes s’illumine ;
11081
Dieu, c’est le grand aimant ;
11082
Et les globes, ouvrant leur sinistre prunelle,
11083
Vers les immensités de l’aurore éternelle
11084
Se tournent lentement !
11085
Oh ! comme vont chanter toutes les harmonies,
11086
Comme rayonneront dans les sphères bénies
11087
Les faces de clarté,
11088
Comme les firmaments se fondront en délires,
11089
Comme tressailleront toutes les grandes lyres
11090
De la sérénité,
11091
Quand, du monstre matière ouvrant toutes les serres,
11092
Faisant évanouir en splendeurs les misères,
11093
Changeant l’absinthe en miel,
11094
Inondant de beauté la nuit diminuée,
11095
Ainsi que le soleil tire à lui la nuée
11096
Et l’emplit d’arcs-en-ciel,
11097
Dieu, de son regard fixe attirant les ténèbres,
11098
Voyant vers lui, du fond des cloaques funèbres
11099
Où le mal le pria,
11100
Monter l’énormité, bégayant des louanges,
11101
Fera rentrer, parmi les univers archanges,
11102
L’univers paria !
11103
On verra palpiter les fanges éclairées,
11104
Et briller les laideurs les plus désespérées
11105
Au faîte le plus haut,
11106
L’araignée éclatante au seuil des bleus pilastres,
11107
Luire, et se redresser, portant des épis d’astres,
11108
La paille du cachot !
11109
La clarté montera dans tout comme une sève ;
11110
On verra rayonner au front du bœuf qui rêve
11111
Le céleste croissant ;
11112
Le charnier chantera dans l’horreur qui l’encombre,
11113
Et sur tous les fumiers apparaîtra dans l’ombre
11114
Un Job resplendissant !
11115
Ô disparition de l’antique anathème !
11116
La profondeur disant à la hauteur : Je t’aime !
11117
Ô retour du banni !
11118
Quel éblouissement au fond des cieux sublimes !
11119
Quel surcroît de clarté que l’ombre des abîmes
11120
S’écriant : Sois béni !
11121
On verra le troupeau des hydres formidables
11122
Sortir, monter du fond des brumes insondables
11123
Et se transfigurer ;
11124
Des étoiles éclore aux trous noirs de leurs crânes,
11125
Dieu juste ! et, par degrés devenant diaphanes,
11126
Les monstres s’azurer !
11127
Ils viendront, sans pouvoir ni parler ni répondre,
11128
Éperdus ! on verra des auréoles fondre
11129
Les cornes de leur front ;
11130
Ils tiendront dans leur griffe, au milieu des cieux calmes,
11131
Des rayons frissonnants semblables à des palmes ;
11132
Les gueules baiseront !
11133
Ils viendront ! ils viendront, tremblants, brisés d’extase,
11134
Chacun d’eux débordant de sanglots comme un vase,
11135
Mais pourtant sans effroi ;
11136
On leur tendra les bras de la haute demeure,
11137
Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,
11138
Lui dira : C’est donc toi !
11139
Et vers Dieu par la main il conduira ce frère !
11140
Et, quand ils seront près des degrés de lumière
11141
Par nous seuls aperçus,
11142
Tous deux seront si beaux, que Dieu dont l’œil flamboie
11143
Ne pourra distinguer, père ébloui de joie,
11144
Bélial de Jésus !
11145
Tout sera dit. Le mal expirera, les larmes
11146
Tariront ; plus de fers, plus de deuils, plus d’alarmes ;
11147
L’affreux gouffre inclément
11148
Cessera d’être sourd, et bégaiera : Qu’entends-je ?
11149
Les douleurs finiront dans toute l’ombre : un ange
11150
Criera : Commencement !
11151
Jersey, 1855.
11152
FIN
11153
À celle qui est restée en France
11154
I
11155
Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange
11156
Ce drap glacé qui fait des plis sur ton front d’ange,
11157
Ouvre tes mains, et prends ce livre : il est à toi.
11158
Ce livre où vit mon âme, espoir, deuil, rêve, effroi,
11159
Ce livre qui contient le spectre de ma vie,
11160
Mes angoisses, mon aube, hélas ! de pleurs suivie,
11161
L’ombre et son ouragan, la rose et son pistil,
11162
Ce livre azuré, triste, orageux, d’où sort-il ?
11163
D’où sort le blême éclair qui déchire la brume ?
11164
Depuis quatre ans, j’habite un tourbillon d’écume ;
11165
Ce livre en a jailli. Dieu dictait, j’écrivais ;
11166
Car je suis paille au vent : Va ! dit l’esprit. Je vais.
11167
Et, quand j’eus terminé ces pages, quand ce livre
11168
Se mit à palpiter, à respirer, à vivre,
11169
Une église des champs que le lierre verdit,
11170
Dont la tour sonne l’heure à mon néant, m’a dit :
11171
Ton cantique est fini ; donne-le-moi, poëte.
11172
Je le réclame, a dit la forêt inquiète ;
11173
Et le doux pré fleuri m’a dit : Donne-le-moi.
11174
La mer, en le voyant frémir, m’a dit : Pourquoi
11175
Ne pas me le jeter, puisque c’est une voile !
11176
C’est à moi qu’appartient cet hymne, a dit l’étoile.
11177
Donne-le-nous, songeur, ont crié les grands vents.
11178
Et les oiseaux m’ont dit : Vas-tu pas aux vivants
11179
Offrir ce livre, éclos si loin de leurs querelles ?
11180
Laisse-nous l’emporter dans nos nids sur nos ailes !
11181
Mais le vent n’aura point mon livre, ô cieux profonds !
11182
Ni la sauvage mer, livrée aux noirs typhons,
11183
Ouvrant et refermant ses flots, âpres embûches ;
11184
Ni la verte forêt qu’emplit un bruit de ruches,
11185
Ni l’église où le temps fait tourner son compas ;
11186
Le pré ne l’aura pas, l’astre ne l’aura pas,
11187
L’oiseau ne l’aura pas, qu’il soit aigle ou colombe,
11188
Les nids ne l’auront pas ; je le donne à la tombe.
11189
II
11190
Autrefois, quand septembre en larmes revenait,
11191
Je partais, je quittais tout ce qui me connaît,
11192
Je m’évadais ; Paris s’effaçait ; rien, personne !
11193
J’allais, je n’étais plus qu’une ombre qui frissonne,
11194
Je fuyais, seul, sans voir, sans penser, sans parler,
11195
Sachant bien que j’irais où je devais aller ;
11196
Hélas ! je n’aurais pu même dire : Je souffre !
11197
Et, comme subissant l’attraction d’un gouffre,
11198
Que le chemin fût beau, pluvieux, froid, mauvais,
11199
J’ignorais, je marchais devant moi, j’arrivais.
11200
Ô souvenirs ! ô forme horrible des collines !
11201
Et, pendant que la mère et la sœur, orphelines,
11202
Pleuraient dans la maison, je cherchais le lieu noir
11203
Avec l’avidité morne du désespoir ;
11204
Puis j’allais au champ triste à côté de l’église ;
11205
Tête nue, à pas lents, les cheveux dans la bise,
11206
L’œil aux cieux, j’approchais ; l’accablement soutient ;
11207
Les arbres murmuraient : C’est le père qui vient !
11208
Les ronces écartaient leurs branches desséchées ;
11209
Je marchais à travers les humbles croix penchées,
11210
Disant je ne sais quels doux et funèbres mots ;
11211
Et je m’agenouillais au milieu des rameaux
11212
Sur la pierre qu’on voit blanche dans la verdure.
11213
Pourquoi donc dormais-tu d’une façon si dure,
11214
Que tu n’entendais pas lorsque je t’appelais ?
11215
Et les pêcheurs passaient en traînant leurs filets,
11216
Et disaient : Qu’est-ce donc que cet homme qui songe ?
11217
Et le jour, et le soir, et l’ombre qui s’allonge,
11218
Et Vénus, qui pour moi jadis étincela,
11219
Tout avait disparu que j’étais encor là.
11220
J’étais là, suppliant celui qui nous exauce ;
11221
J’adorais, je laissais tomber sur cette fosse,
11222
Hélas ! où j’avais vu s’évanouir mes cieux,
11223
Tout mon cœur goutte à goutte en pleurs silencieux ;
11224
J’effeuillais de la sauge et de la clématite ;
11225
Je me la rappelais quand elle était petite,
11226
Quand elle m’apportait des lys et des jasmins,
11227
Ou quand elle prenait ma plume dans ses mains,
11228
Gaie, et riant d’avoir de l’encre à ses doigts roses ;
11229
Je respirais les fleurs sur cette cendre écloses,
11230
Je fixais mon regard sur ces froids gazon verts,
11231
Et par moments, ô Dieu, je voyais, à travers
11232
La pierre du tombeau, comme une lueur d’âme !
11233
Oui, jadis, quand cette heure en deuil qui me réclame
11234
Tintait dans le ciel triste et dans mon cœur saignant,
11235
Rien ne me retenait, et j’allais ; maintenant,
11236
Hélas !… – Ô fleuve ! ô bois ! vallons dont je fus l’hôte,
11237
Elle sait, n’est-ce pas ? que ce n’est pas ma faute
11238
Si, depuis ces quatre ans, pauvre cœur sans flambeau,
11239
Je ne suis pas allé prier sur son tombeau !
11240
III
11241
Ainsi, ce noir chemin que je faisais, ce marbre
11242
Que je contemplais, pâle, adossé contre un arbre,
11243
Ce tombeau sur lequel mes pieds pouvaient marcher,
11244
La nuit, que je voyais lentement approcher,
11245
Ces ifs, ce crépuscule avec ce cimetière,
11246
Ces sanglots, qui du moins tombaient sur cette pierre,
11247
Ô mon Dieu, tout cela, c’était donc du bonheur !
11248
Dis, qu’as-tu fait pendant tout ce temps-là ? – Seigneur,
11249
Qu’a-t-elle fait ? – Vois-tu la vie en vos demeures ?
11250
À quelle horloge d’ombre as-tu compté les heures ?
11251
As-tu sans bruit parfois poussé l’autre endormi ?
11252
Et t’es-tu, m’attendant, réveillée à demi ?
11253
T’es-tu, pâle, accoudée à l’obscure fenêtre
11254
De l’infini, cherchant dans l’ombre à reconnaître
11255
Un passant, à travers le noir cercueil mal joint,
11256
Attentive, écoutant si tu n’entendais point
11257
Quelqu’un marcher vers toi dans l’éternité sombre ?
11258
Et t’es-tu recouchée ainsi qu’un mât qui sombre,
11259
En disant : Qu’est-ce donc ? mon père ne vient pas !
11260
Avez-vous tous les deux parlé de moi tout bas ?
11261
Que de fois j’ai choisi, tout mouillés de rosée,
11262
Des lys dans mon jardin, des lys dans ma pensée !
11263
Que de fois j’ai cueilli de l’aubépine en fleur !
11264
Que de fois j’ai, là-bas, cherché la tour d’Harfleur,
11265
Murmurant : C’est demain que je pars ! et, stupide,
11266
Je calculais le vent et la voile rapide,
11267
Puis ma main s’ouvrait triste, et je disais : Tout fuit !
11268
Et le bouquet tombait, sinistre, dans la nuit !
11269
Oh ! que de fois, sentant qu’elle devait m’attendre,
11270
J’ai pris ce que j’avais dans le cœur de plus tendre
11271
Pour en charger quelqu’un qui passerait par là !
11272
Lazare ouvrit les yeux quand Jésus l’appela ;
11273
Quand je lui parle, hélas ! pourquoi les ferme-t-elle ?
11274
Où serait donc le mal quand de l’ombre mortelle
11275
L’amour violerait deux fois le noir secret,
11276
Et quand, ce qu’un dieu fit, un père le ferait ?
11277
IV
11278
Que ce livre, du moins, obscur message, arrive,
11279
Murmure, à ce silence, et, flot, à cette rive !
11280
Qu’il y tombe, sanglot, soupir, larme d’amour !
11281
Qu’il entre en ce sépulcre où sont entrés un jour
11282
Le baiser, la jeunesse, et l’aube, et la rosée,
11283
Et le rire adoré de la fraîche épousée,
11284
Et la joie, et mon cœur, qui n’est pas ressorti !
11285
Qu’il soit le cri d’espoir qui n’a jamais menti,
11286
Le chant du deuil, la voix du pâle adieu qui pleure,
11287
Le rêve dont on sent l’aile qui nous effleure !
11288
Qu’elle dise : Quelqu’un est là ; j’entends du bruit !
11289
Qu’il soit comme le pas de mon âme en sa nuit !
11290
Ce livre, légion tournoyante et sans nombre
11291
D’oiseaux blancs dans l’aurore et d’oiseaux noirs dans l’ombre,
11292
Ce vol de souvenirs fuyant à l’horizon,
11293
Cet essaim que je lâche au seuil de ma prison,
11294
Je vous le confie, air, souffles, nuée, espace !
11295
Que ce fauve océan qui me parle à voix basse,
11296
Lui soit clément, l’épargne et le laisse passer !
11297
Et que le vent ait soin de n’en rien disperser,
11298
Et jusqu’au froid caveau fidèlement apporte
11299
Ce don mystérieux de l’absent à la morte !
11300
Ô Dieu ! puisqu’en effet, dans ces sombres feuillets,
11301
Dans ces strophes qu’au fond de vos cieux je cueillais,
11302
Dans ces chants murmurés comme un épithalame
11303
Pendant que vous tourniez les pages de mon âme,
11304
Puisque j’ai, dans ce livre, enregistré mes jours,
11305
Mes maux, mes deuils, mes cris dans les problèmes sourds,
11306
Mes amours, mes travaux, ma vie heure par heure ;
11307
Puisque vous ne voulez pas encor que je meure,
11308
Et qu’il faut bien pourtant que j’aille lui parler ;
11309
Puisque je sens le vent de l’infini souffler
11310
Sur ce livre qu’emplit l’orage et le mystère ;
11311
Puisque j’ai versé là toutes vos ombres, terre,
11312
Humanité, douleur, dont je suis le passant ;
11313
Puisque de mon esprit, de mon cœur, de mon sang,
11314
J’ai fait l’âcre parfum de ces versets funèbres,
11315
Va-t’en, livre, à l’azur, à travers les ténèbres !
11316
Fuis vers la brume où tout à pas lents est conduit !
11317
Oui, qu’il vole à la fosse, à la tombe, à la nuit,
11318
Comme une feuille d’arbre ou comme une âme d’homme !
11319
Qu’il roule au gouffre où va tout ce que la voix nomme !
11320
Qu’il tombe au plus profond du sépulcre hagard,
11321
À côté d’elle, ô mort ! et que, là, le regard,
11322
Près de l’ange qui dort, lumineux et sublime,
11323
Le voie épanoui, sombre fleur de l’abîme !
11324
V
11325
Ô doux commencements d’azur qui me trompiez !
11326
Ô bonheurs ! je vous ai durement expiés ;
11327
J’ai le droit aujourd’hui d’être, quand la nuit tombe,
11328
Un de ceux qui se font écouter de la tombe,
11329
Et qui font, en parlant aux morts blêmes et seuls,
11330
Remuer lentement les plis noirs des linceuls,
11331
Et dont la parole, âpre ou tendre, émeut les pierres,
11332
Les grains dans les sillons, les ombres dans les bières,
11333
La vague et la nuée, et devient une voix
11334
De la nature, ainsi que la rumeur des bois.
11335
Car voilà, n’est-ce pas, tombeaux ? bien des années,
11336
Que je marche au milieu des croix infortunées,
11337
Échevelé parmi les ifs et les cyprès,
11338
L’âme au bord de la nuit, et m’approchant tout près ;
11339
Et que je vais, courbé sur le cercueil austère,
11340
Questionnant le plomb, les clous, le ver de terre
11341
Qui pour moi sort des yeux de la tête de mort,
11342
Le squelette qui rit, le squelette qui mord,
11343
Les mains aux doigts noueux, les crânes, les poussières,
11344
Et les os des genoux qui savent des prières !
11345
Hélas ! j’ai fouillé tout. J’ai voulu voir le fond,
11346
Pourquoi le mal en nous avec le bien se fond,
11347
J’ai voulu le savoir. J’ai dit : Que faut-il croire ?
11348
J’ai creusé la lumière, et l’aurore, et la gloire,
11349
L’enfant joyeux, la vierge et sa chaste frayeur,
11350
Et l’amour, et la vie, et l’âme, – fossoyeur.
11351
Qu’ai-je appris ? J’ai, pensif, tout saisi sans rien prendre ;
11352
J’ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.
11353
Qui sommes-nous ? que veut dire ce mot : Toujours ?
11354
J’ai tout enseveli, songes, espoirs, amours,
11355
Dans la fosse que j’ai creusée en ma poitrine.
11356
Qui donc a la science ? où donc est la doctrine ?
11357
Oh ! que ne suis-je encor le rêveur d’autrefois,
11358
Qui s’égarait dans l’herbe, et les prés, et les bois,
11359
Qui marchait souriant, le soir, quand le ciel brille,
11360
Tenant la main petite et blanche de sa fille,
11361
Et qui, joyeux, laissant luire le firmament,
11362
Laissant l’enfant parler, se sentait lentement
11363
Emplir de cet azur et de cette innocence !
11364
Entre Dieu qui flamboie et l’ange qui l’encense,
11365
J’ai vécu, j’ai lutté, sans crainte, sans remord.
11366
Puis ma porte soudain s’ouvrit devant la mort,
11367
Cette visite brusque et terrible de l’ombre.
11368
Tu passes en laissant le vide et le décombre,
11369
Ô spectre ! tu saisis mon ange et tu frappas.
11370
Un tombeau fut dès lors le but de tous mes pas.
11371
VI
11372
Je ne puis plus reprendre aujourd’hui dans la plaine
11373
Mon sentier d’autrefois qui descend vers la Seine ;
11374
Je ne puis plus aller où j’allais ; je ne puis,
11375
Pareil à la laveuse assise au bord du puits,
11376
Que m’accouder au mur de l’éternel abîme ;
11377
Paris m’est éclipsé par l’énorme Solime ;
11378
La haute Notre-Dame à présent, qui me luit,
11379
C’est l’ombre ayant deux tours, le silence et la nuit,
11380
Et laissant des clartés trouer ses fatals voiles ;
11381
Et je vois sur mon front un panthéon d’étoiles ;
11382
Si j’appelle Rouen, Villequier, Caudebec,
11383
Toute l’ombre me crie : Horeb, Cédron, Balbeck !
11384
Et, si je pars, m’arrête à la première lieue,
11385
Et me dit : Tourne-toi vers l’immensité bleue !
11386
Et me dit : Les chemins où tu marchais sont clos.
11387
Penche-toi sur les nuits, sur les vents, sur les flots !
11388
À quoi penses-tu donc ? que fais-tu, solitaire ?
11389
Crois-tu donc sous tes pieds avoir encor la terre ?
11390
Où vas-tu de la sorte et machinalement ?
11391
Ô songeur ! penche-toi sur l’être et l’élément !
11392
Écoute la rumeur des âmes dans les ondes !
11393
Contemple, s’il te faut de la cendre, les mondes ;
11394
Cherche au moins la poussière immense, si tu veux
11395
Mêler de la poussière à tes sombres cheveux,
11396
Et regarde, en dehors de ton propre martyre,
11397
Le grand néant, si c’est le néant qui t’attire !
11398
Sois tout à ces soleils où tu remonteras !
11399
Laisse là ton vil coin de terre. Tends les bras,
11400
Ô proscrit de l’azur, vers les astres patries !
11401
Revois-y refleurir tes aurores flétries ;
11402
Deviens le grand œil fixe ouvert sur le grand tout.
11403
Penche-toi sur l’énigme où l’être se dissout,
11404
Sur tout ce qui naît, vit, marche, s’éteint, succombe,
11405
Sur tout le genre humain et sur toute la tombe !
11406
Mais mon cœur toujours saigne et du même côté.
11407
C’est en vain que les cieux, les nuits, l’éternité,
11408
Veulent distraire une âme et calmer un atome.
11409
Tout l’éblouissement des lumières du dôme
11410
M’ôte-t-il une larme ? Ah ! l’étendue a beau
11411
Me parler, me montrer l’universel tombeau,
11412
Les soirs sereins, les bois rêveurs, la lune amie ;
11413
J’écoute, et je reviens à la douce endormie.
11414
VII
11415
Des fleurs ! oh ! si j’avais des fleurs ! si je pouvais
11416
Aller semer des lys sur ces deux froids chevets !
11417
Si je pouvais couvrir de fleurs mon ange pâle !
11418
Les fleurs sont l’or, l’azur, l’émeraude, l’opale !
11419
Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher ;
11420
Les fleurs aiment la mort, et Dieu les fait toucher
11421
Par leur racine aux os, par leur parfum aux âmes !
11422
Puisque je ne le puis, aux lieux que nous aimâmes,
11423
Puisque Dieu ne veut pas nous laisser revenir,
11424
Puisqu’il nous fait lâcher ce qu’on croyait tenir,
11425
Puisque le froid destin, dans ma geôle profonde,
11426
Sur la première porte en scelle une seconde,
11427
Et, sur le père triste et sur l’enfant qui dort,
11428
Ferme l’exil après avoir fermé la mort,
11429
Puisqu’il est impossible à présent que je jette
11430
Même un brin de bruyère à sa fosse muette,
11431
C’est bien le moins qu’elle ait mon âme, n’est-ce pas ?
11432
Ô vent noir dont j’entends sur mon plafond le pas !
11433
Tempête, hiver, qui bats ma vitre de ta grêle !
11434
Mers, nuits ! et je l’ai mise en ce livre pour elle !
11435
Prends ce livre ; et dis-toi : Ceci vient du vivant
11436
Que nous avons laissé derrière nous, rêvant.
11437
Prends. Et quoique de loin, reconnais ma voix, âme !
11438
Oh ! ta cendre est le lit de mon reste de flamme ;
11439
Ta tombe est mon espoir, ma charité, ma foi ;
11440
Ton linceul toujours flotte entre la vie et moi.
11441
Prends ce livre, et fais-en sortir un divin psaume !
11442
Qu’entre tes vagues mains il devienne fantôme !
11443
Qu’il blanchisse, pareil à l’aube qui pâlit,
11444
À mesure que l’œil de mon ange le lit,
11445
Et qu’il s’évanouisse, et flotte, et disparaisse,
11446
Ainsi qu’un âtre obscur qu’un souffle errant caresse,
11447
Ainsi qu’une lueur qu’on voit passer le soir,
11448
Ainsi qu’un tourbillon de feu de l’encensoir,
11449
Et que, sous ton regard éblouissant et sombre,
11450
Chaque page s’en aille en étoiles dans l’ombre !
11451
VIII
11452
Oh ! quoi que nous fassions et quoi que nous disions,
11453
Soit que notre âme plane au vent des visions,
11454
Soit qu’elle se cramponne à l’argile natale,
11455
Toujours nous arrivons à ta grotte fatale,
11456
Gethsémani, qu’éclaire une vague lueur !
11457
Ô rocher de l’étrange et funèbre sueur !
11458
Cave où l’esprit combat le destin ! ouverture
11459
Sur les profonds effrois de la sombre nature !
11460
Antre d’où le lion sort rêveur, en voyant
11461
Quelqu’un de plus sinistre et de plus effrayant,
11462
La douleur, entrer, pâle, amère, échevelée !
11463
Ô chute ! asile ! ô seuil de la trouble vallée
11464
D’où nous apercevons nos ans fuyants et courts,
11465
Nos propres pas marqués dans la fange des jours,
11466
L’échelle où le mal pèse et monte, spectre louche,
11467
L’âpre frémissement de la palme farouche,
11468
Les degrés noirs tirant en bas les blancs degrés,
11469
Et les frissons aux fronts des anges effarés !
11470
Toujours nous arrivons à cette solitude,
11471
Et, là, nous nous taisons, sentant la plénitude !
11472
Paix à l’Ombre ! Dormez ! dormez ! dormez ! dormez !
11473
Êtres, groupes confus lentement transformés !
11474
Dormez, les champs ! dormez, les fleurs ! dormez, les tombes !
11475
Toits, murs, seuils des maisons, pierres des catacombes,
11476
Feuilles au fond des bois, plumes au fond des nids,
11477
Dormez ! dormez, brins d’herbe, et dormez, infinis !
11478
Calmez-vous, forêts, chêne, érable frêne, yeuse !
11479
Silence sur la grande horreur religieuse,
11480
Sur l’Océan qui lutte et qui ronge son mors,
11481
Et sur l’apaisement insondable des morts !
11482
Paix à l’obscurité muette et redoutée !
11483
Paix au doute effrayant, à l’immense ombre athée,
11484
À toi, nature, cercle et centre, âme et milieu,
11485
Fourmillement de tout, solitude de Dieu !
11486
Ô générations aux brumeuses haleines,
11487
Reposez-vous ! pas noirs qui marchez dans les plaines !
11488
Dormez, vous qui saignez ; dormez, vous qui pleurez !
11489
Douleurs, douleurs, douleurs, fermez vos yeux sacrés !
11490
Tout est religion et rien n’est imposture.
11491
Que sur toute existence et toute créature,
11492
Vivant du souffle humain ou du souffle animal,
11493
Debout au seuil du bien, croulante au bord du mal,
11494
Tendre ou farouche, immonde ou splendide, humble ou grande,
11495
La vaste paix des cieux de toutes parts descende !
11496
Que les enfers dormants rêvent les paradis !
11497
Assoupissez-vous, flots, mers, vents, âmes, tandis
11498
Qu’assis sur la montagne en présence de l’Être,
11499
Précipice où l’on voit pêle-mêle apparaître
11500
Les créations, l’astre et l’homme, les essieux
11501
De ces chars de soleils que nous nommons les cieux,
11502
Les globes, fruits vermeils des divines ramées,
11503
Les comètes d’argent dans un champ noir semées,
11504
Larmes blanches du drap mortuaire des nuits,
11505
Les chaos, les hivers, ces lugubres ennuis,
11506
Pâle, ivre d’ignorance, ébloui de ténèbres,
11507
Voyant dans l’infini s’écrire des algèbres,
11508
Le contemplateur, triste et meurtri, mais serein,
11509
Mesure le problème aux murailles d’airain,
11510
Cherche à distinguer l’aube à travers les prodiges,
11511
Se penche, frémissant, au puits des grands vertiges,
11512
Suit de l’œil des blancheurs qui passent, alcyons,
11513
Et regarde, pensif, s’étoiler de rayons,
11514
De clartés, de lueurs, vaguement enflammées,
11515
Le gouffre monstrueux plein d’énormes fumées.
11516
Guernesey, 2 novembre 1855, jour des morts.