1Si un auteur pouvait avoir quelque droit d’influer sur la
2disposition d’esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l’auteur
3des Contemplations se bornerait à dire ceci : Ce livre doit être lu
4comme on lirait le livre d’un mort.
5Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. Grande
6mortalis ævi spatium. L’auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre
7se faire en lui. La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les
8événements et les souffrances, l’a déposé dans son cœur. Ceux
9qui s’y pencheront retrouveront leur propre image dans cette
10eau profonde et triste, qui s’est lentement amassée là, au fond
12Qu’est-ce que les Contemplations ? C’est ce qu’on pourrait
13appeler, si le mot n’avait quelque prétention, les Mémoires
15Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs,
16toutes les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres,
17que peut contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à
18rayon, soupir à soupir, et mêlés dans la même nuée sombre.
19C’est l’existence humaine sortant de l’énigme du berceau et
20aboutissant à l’énigme du cercueil ; c’est un esprit qui marche
21de lueur en lueur en laissant derrière lui la jeunesse, l’amour,
22l’illusion, le combat, le désespoir, et qui s’arrête éperdu « au
23bord de l’infini ». Cela commence par un sourire, continue par
24un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l’abîme.
25Une destinée est écrite là jour à jour.
26Est-ce donc la vie d’un homme ? Oui, et la vie des autres
27hommes aussi. Nul de nous n’a l’honneur d’avoir une vie qui
28soit à lui. Ma vie est la vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez
29ce que je vis ; la destinée est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint quelquefois des écrivains qui disent
30moi. Parlez-nous de nous, leur crie-t-on. Hélas ! quand je vous
31parle de moi, je vous parle de vous. Comment ne le sentez-vous
32pas ? Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi !
33Ce livre contient, nous le répétons, autant l’individualité du
34lecteur que celle de l’auteur. Homo sum. Traverser le tumulte, la
35rumeur, le rêve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence ; se reposer dans le sacrifice, et, là, contempler Dieu ;
36commencer à Foule et finir à Solitude, n’est-ce pas, les proportions individuelles réservées, l’histoire de tous ?
37On ne s’étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces
38deux volumes s’assombrir pour arriver, cependant, à l’azur
39d’une vie meilleure. La joie, cette fleur rapide de la jeunesse,
40s’effeuille page à page dans le tome premier, qui est l’espérance,
41et disparaît dans le tome second, qui est le deuil. Quel deuil ? Le
42vrai, l’unique : la mort ; la perte des être chers.
43Nous venons de le dire, c’est une âme qui se raconte dans
44ces deux volumes. Autrefois, Aujourd’hui. Un abîme les sépare,
TOME I — AUTREFOIS (1830-1843)
48Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,
49Passer, gonflant ses voiles,
50Un rapide navire enveloppé de vents,
51De vagues et d’étoiles ;
52Et j’entendis, penché sur l’abîme des cieux,
53Que l’autre abîme touche,
54Me parler à l’oreille une voix dont mes yeux
55Ne voyaient pas la bouche :
56« Poëte, tu fais bien ! Poëte au triste front,
57Tu rêves près des ondes,
58Et tu tires des mers bien des choses qui sont
59Sous les vagues profondes !
60La mer, c’est le Seigneur, que, misère ou bonheur,
61Tout destin montre et nomme ;
62Le vent, c’est le Seigneur ; l’astre, c’est le Seigneur ;
63Le navire, c’est l’homme. »
65Ô mon enfant, tu vois, je me soumets.
66Fais comme moi : vis du monde éloignée ;
67Heureuse ? non ; triomphante ? jamais.
69Sois bonne et douce, et lève un front pieux.
70Comme le jour dans les cieux met sa flamme,
71Toi, mon enfant, dans l’azur de tes yeux
73Nul n’est heureux et nul n’est triomphant.
74L’heure est pour tous une chose incomplète ;
75L’heure est une ombre, et notre vie, enfant,
77Oui, de leur sort tous les hommes sont las.
78Pour être heureux, à tous, – destin morose ! –
79Tout a manqué. Tout, c’est-à-dire, hélas !
81Ce peu de chose est ce que, pour sa part,
82Dans l’univers chacun cherche et désire :
83Un mot, un nom, un peu d’or, un regard,
85La gaîté manque au grand roi sans amours ;
86La goutte d’eau manque au désert immense.
87L’homme est un puits où le vide toujours
89Vois ces penseurs que nous divinisons,
90Vois ces héros dont les fronts nous dominent,
91Noms dont toujours nos sombres horizons
93Après avoir, comme fait un flambeau,
94Ébloui tout de leurs rayons sans nombre,
95Ils sont allés chercher dans le tombeau
97Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs,
98Prend en pitié nos jours vains et sonores.
99Chaque matin, il baigne de ses pleurs
101Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas,
102Sur ce qu’il est et sur ce que nous sommes ;
103Une loi sort des choses d’ici-bas,
105Cette loi sainte, il faut s’y conformer.
106Et la voici, toute âme y peut atteindre :
107Ne rien haïr, mon enfant ; tout aimer,
110Le poëte s’en va dans les champs ; il admire,
111Il adore ; il écoute en lui-même une lyre ;
112Et, le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs,
113Celles qui des rubis font pâlir les couleurs,
114Celles qui des paons même éclipseraient les queues,
115Les petites fleurs d’or, les petites fleurs bleues,
116Prennent, pour l’accueillir agitant leurs bouquets,
117De petits airs penchés ou de grands airs coquets,
118Et, familièrement, car cela sied aux belles :
119« Tiens ! c’est notre amoureux qui passe ! » disent-elles.
120Et, pleins de jour et d’ombre et de confuses voix,
121Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois,
122Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables,
123Les saules tout ridés, les chênes vénérables,
124L’orme au branchage noir, de mousse appesanti,
125Comme les ulémas quand paraît le muphti,
126Lui font de grands saluts et courbent jusqu’à terre
127Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre,
128Contemplent de son front la sereine lueur,
129Et murmurent tout bas : C’est lui ! c’est le rêveur !
130Les Roches, juin 1831.
131Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe,
132L’une pareille au cygne et l’autre à la colombe,
133Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur !
134Voyez, la grande sœur et la petite sœur
135Sont assises au seuil du jardin, et sur elles
136Un bouquet d’œillets blancs aux longues tiges frêles,
137Dans une urne de marbre agité par le vent,
138Se penche, et les regarde, immobile et vivant,
139Et frissonne dans l’ombre, et semble, au bord du vase,
140Un vol de papillons arrêté dans l’extase.
141La Terrasse, près Enghien, juin 1842.
142Le firmament est plein de la vaste clarté ;
143Tout est joie, innocence, espoir, bonheur, bonté.
144Le beau lac brille au fond du vallon qui le mure ;
145Le champ sera fécond, la vigne sera mûre ;
146Tout regorge de sève et de vie et de bruit,
147De rameaux verts, d’azur frissonnant, d’eau qui luit,
148Et de petits oiseaux qui se cherchent querelle.
149Qu’a donc le papillon ? qu’a donc la sauterelle ?
150La sauterelle a l’herbe, et le papillon l’air ;
151Et tous deux ont avril, qui rit dans le ciel clair.
152Un refrain joyeux sort de la nature entière ;
153Chanson qui doucement monte et devient prière.
154Le poussin court, l’enfant joue et danse, l’agneau
155Saute, et, laissant tomber goutte à goutte son eau,
156Le vieux antre, attendri, pleure comme un visage ;
157Le vent lit à quelqu’un d’invisible un passage
158Du poëme inouï de la création ;
159L’oiseau parle au parfum ; la fleur parle au rayon ;
160Les pins sur les étangs dressent leur verte ombelle ;
161Les nids ont chaud, l’azur trouve la terre belle,
162Onde et sphère, à la fois tous les climats flottants ;
163Ici l’automne, ici l’été ; là le printemps.
164Ô coteaux ! ô sillons ! souffles, soupirs, haleines !
165L’hosanna des forêts, des fleuves et des plaines,
166S’élève gravement vers Dieu, père du jour ;
167Et toutes les blancheurs sont des strophes d’amour ;
168Le cygne dit : Lumière ! et le lys dit : Clémence !
169Le ciel s’ouvre à ce chant comme une oreille immense.
170Le soir vient ; et le globe à son tour s’éblouit,
171Devient un œil énorme et regarde la nuit ;
172Il savoure, éperdu, l’immensité sacrée,
173La contemplation du splendide empyrée,
174Les nuages de crêpe et d’argent, le zénith,
175Qui, formidable, brille et flamboie et bénit,
176Les constellations, ces hydres étoilées,
177Les effluves du sombre et du profond, mêlées
178À vos effusions, astres de diamant,
179Et toute l’ombre avec tout le rayonnement !
180L’infini tout entier d’extase se soulève ?
181Et, pendant ce temps-là, Satan, l’envieux, rêve.
182La Terrasse, avril 1840.
183Oui, mon vers croit pouvoir, sans se mésallier,
184Prendre à la prose un peu de son air familier.
185André, c’est vrai, je ris quelquefois sur la lyre.
186Voici pourquoi. Tout jeune encor, tâchant de lire
187Dans le livre effrayant des forêts et des eaux,
188J’habitais un parc sombre où jasaient des oiseaux,
189Où des pleurs souriaient dans l’œil bleu des pervenches ;
190Un jour que je songeais seul au milieu des branches,
191Un bouvreuil qui faisait le feuilleton du bois
192M’a dit : « Il faut marcher à terre quelquefois.
193« La nature est un peu moqueuse autour des hommes ;
194« Ô poëte, tes chants, ou ce qu’ainsi tu nommes,
195« Lui ressembleraient mieux si tu les dégonflais.
196« Les bois ont des soupirs, mais ils ont des sifflets.
197« L’azur luit, quand parfois la gaîté le déchire ;
198« L’Olympe reste grand en éclatant de rire ;
199« Ne crois pas que l’esprit du poëte descend
200« Lorsque entre deux grands vers un mot passe en dansant.
201« Ce n’est pas un pleureur que le vent en démence ;
202« Le flot profond n’est pas un chanteur de romance ;
203« Et la nature, au fond des siècles et des nuits,
204« Accouplant Rabelais à Dante plein d’ennuis,
205« Et l’Ugolin sinistre au Grandgousier difforme,
206« Près de l’immense deuil montre le rire énorme. »
207Les Roches, juillet 1830.
208Le soir, à la campagne, on sort, on se promène,
209Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine ;
210Moi, je vais devant moi : le poëte en tout lieu
211Se sent chez lui, sentant qu’il est partout chez Dieu.
212Je vais volontiers seul. Je médite ou j’écoute.
213Pourtant, si quelqu’un veut m’accompagner en route,
214J’accepte. Chacun a quelque chose en l’esprit ;
215Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit.
216Chaque fois qu’en mes mains un de ces livres tombe,
217Volume où vit une âme et que scelle la tombe,
219Chaque soir donc, je m’en vais, j’ai congé,
220Je sors. J’entre en passant chez des amis que j’ai.
221On prend le frais, au fond du jardin, en famille.
222Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille ;
223N’importe : je m’assieds, et je ne sais pourquoi
224Tous les petits enfants viennent autour de moi.
225Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent.
226C’est qu’ils savent que j’ai leurs goûts ; ils se souviennent
227Que j’aime comme eux l’air, les fleurs, les papillons
228Et les bêtes qu’on voit courir dans les sillons.
229Ils savent que je suis un homme qui les aime,
230Un être auprès duquel on peut jouer, et même
231Crier, faire du bruit, parler à haute voix ;
232Que je riais comme eux et plus qu’eux autrefois.
233Et aujourd’hui, sitôt qu’à leurs ébats j’assiste,
234Je leur souris encor, bien que je sois plus triste ;
235Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais
236Me fâcher ; qu’on s’amuse avec moi ; que je fais
237Des choses en carton, des dessins à la plume ;
238Que je raconte, à l’heure où la lampe s’allume,
239Oh ! des contes charmants qui vous font peur la nuit ;
240Et qu’enfin je suis doux, pas fier et fort instruit.
241Aussi, dès qu’on m’a vu : « Le voilà ! » tous accourent.
242Ils quittent jeux, cerceaux et balles ; ils m’entourent
243Avec leurs beaux grands yeux d’enfants, sans peur, sans
245Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel !
246Les petits – quand on est petit, on est très brave –
247Grimpent sur mes genoux ; les grands ont un air grave ;
248Ils m’apportent des nids de merles qu’ils ont pris,
249Des albums, des crayons qui viennent de Paris ;
250On me consulte, on a cent choses à me dire,
251On parle, on cause, on rit surtout ; – j’aime le rire,
252Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs,
253Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et cœurs,
254Qui montre en même temps des âmes et des perles.
255J’admire les crayons, l’album, les nids de merles ;
256Et quelquefois on dit quand j’ai bien admiré :
257« Il est du même avis que monsieur le curé. »
258Puis, lorsqu’ils ont jasé tous ensemble à leur aise,
259Ils font soudain, les grands s’appuyant à ma chaise,
260Et les petits toujours groupés sur mes genoux,
261Un silence, et cela veut dire : « Parle-nous. »
262Je leur parle de tout. Mes discours en eux sèment
263Ou l’idée ou le fait. Comme ils m’aiment, ils aiment
264Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt
265Le ciel, Dieu qui s’y cache, et l’astre qu’on y voit.
266Tout, jusqu’à leur regard, m’écoute. Je dis comme
267Il faut penser, rêver, chercher. Dieu bénit l’homme,
268Non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché.
269Je dis : Donnez l’aumône au pauvre humble et penché ;
270Recevez doucement la leçon ou le blâme.
271Donner et recevoir, c’est faire vivre l’âme !
272Je leur conte la vie, et que, dans nos douleurs,
273Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs,
274Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos délires,
275Il faut que la bonté soit au fond de nos rires ;
276Qu’être bon, c’est bon vivre, et que l’adversité
277Peut tout chasser d’une âme, excepté la bonté ;
278Et qu’ainsi les méchants, dans leur haine profonde,
279Ont tort d’accuser Dieu. Grand Dieu ! nul homme au
281N’a droit, en choisissant sa route, en y marchant,
282De dire que c’est toi qui l’as rendu méchant ;
283Car le méchant, Seigneur, ne t’est pas nécessaire !
284Je leur raconte aussi l’histoire ; la misère
285Du peuple juif, maudit qu’il faut enfin bénir ;
286La Grèce, rayonnant jusque dans l’avenir ;
287Rome ; l’antique Égypte et ses plaines sans ombre,
288Et tout ce qu’on y voit de sinistre et de sombre.
289Lieux effrayants ! tout meurt ; le bruit humain finit.
290Tous ces démons taillés dans des blocs de granit,
291Olympe monstrueux des époques obscures,
292Les Sphinxs, les Anubis, les Ammons, les Mercures,
293Sont assis au désert depuis quatre mille ans ;
294Autour d’eux le vent souffle, et les sables brûlants
295Montent comme une mer d’où sort leur tête énorme ;
296La pierre mutilée a gardé quelque forme
297De statue ou de spectre, et rappelle d’abord
298Les plis que fait un drap sur la face d’un mort ;
299On y distingue encor le front, le nez, la bouche,
300Les yeux, je ne sais quoi d’horrible et de farouche
301Qui regarde et qui vit, masque vague et hideux.
302Le voyageur de nuit, qui passe à côté d’eux,
303S’épouvante, et croit voir, aux lueurs des étoiles,
304Des géants enchaînés et muets sous des voiles.
305La Terrasse, août 1840.
VII — Réponse à un acte d’accusation
306Donc, c’est moi qui suis l’ogre et le bouc émissaire.
307Dans ce chaos du siècle où votre cœur se serre,
308J’ai foulé le bon goût et l’ancien vers françois
309Sous mes pieds, et, hideux, j’ai dit à l’ombre : « Sois ! »
310Et l’ombre fut. – Voilà votre réquisitoire.
311Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire,
312Toute cette clarté s’est éteinte, et je suis
313Le responsable, et j’ai vidé l’urne des nuits.
314De la chute de tout je suis la pioche inepte ;
315C’est votre point de vue. Eh bien, soit, je l’accepte ;
316C’est moi que votre prose en colère a choisi ;
317Vous me criez : Racca ; moi, je vous dis : Merci !
318Cette marche du temps, qui ne sort d’une église
319Que pour entrer dans l’autre, et qui se civilise ;
320Ces grandes questions d’art et de liberté,
321Voyons-les, j’y consens, par le moindre côté,
322Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,
323J’en conviens, oui, je suis cet abominable homme ;
324Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis
325D’autres crimes encor que vous avez omis,
326Avoir un peu touché les questions obscures,
327Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,
328De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,
329Secoué le passé du haut jusques en bas,
330Et saccagé le fond tout autant que la forme,
331Je me borne à ceci : je suis ce monstre énorme
332Je suis le démagogue horrible et débordé,
333Et le dévastateur du vieil A B C D ;
335Quand je sortis du collège, du thème,
336Des vers latins, farouche, espèce d’enfant blême
337Et grave, au front penchant, aux membres appauvris ;
338Quand, tâchant de comprendre et de juger, j’ouvris
339Les yeux sur la nature et sur l’art, l’idiome,
340Peuple et noblesse, était l’image du royaume ;
341La poésie était la monarchie ; un mot
342Était un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud ;
343Les syllabes, pas plus que Paris et que Londres,
344Ne se mêlaient ; ainsi marchent sans se confondre
345Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf ;
346La langue était l’État avant quatre-vingt-neuf ;
347Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes ;
348Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
349Les Méropes, ayant le décorum pour loi,
350Et montant à Versaille aux carrosses du roi ;
351Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,
352Habitant les patois ; quelques-uns aux galères
353Dans l’argot ; dévoués à tous les genres bas,
354Déchirés en haillons dans les halles ; sans bas,
355Sans perruque ; créés pour la prose et la farce ;
356Populace du style au fond de l’ombre éparse ;
357Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef
358Dans le bagne Lexique avait marqués d’une F ;
359N’exprimant que la vie abjecte et familière,
360Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
361Racine regardait ces marauds de travers ;
362Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
363Il le gardait, trop grand pour dire : Qu’il s’en aille ;
364Et Voltaire criait : Corneille s’encanaille !
365Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
366Alors, brigand, je vins ; je m’écriai : Pourquoi
367Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière ?
368Et sur l’Académie, aïeule et douairière,
369Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
370Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,
371Je fis souffler un vent révolutionnaire.
372Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
373Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !
374Je fis une tempête au fond de l’encrier,
375Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
376Au peuple noir des mots l’essaim blanc des idées ;
377Et je dis : Pas de mot où l’idée au vol pur
378Ne puisse se poser, tout humide d’azur !
379Discours affreux ! – Syllepse, hypallage, litote,
380Frémirent ; je montai sur la borne Aristote,
381Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.
382Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
383Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces,
384N’étaient que des toutous auprès de mes audaces ;
385Je bondis hors du cercle et brisai le compas.
386Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas ?
387Guichardin a nommé le Borgia ! Tacite
388Le Vitellius ! Fauve, implacable, explicite,
389J’ôtai du cou du chien stupéfait son collier
390D’épithètes ; dans l’herbe, à l’ombre du hallier,
391Je fis fraterniser la vache et la génisse,
392L’une étant Margoton et l’autre Bérénice.
393Alors, l’ode, embrassant Rabelais, s’enivra ;
394Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira ;
395Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole ;
396L’emphase frissonna dans sa fraise espagnole ;
397Jean, l’ânier, épousa la bergère Myrtil.
398On entendit un roi dire : « Quelle heure est-il ? »
399Je massacrai l’albâtre, et la neige, et l’ivoire,
400Je retirai le jais de la prunelle noire,
401Et j’osai dire au bras : Sois blanc, tout simplement.
402Je violai du vers le cadavre fumant ;
403J’y fis entrer le chiffre ; ô terreur ! Mithridate
404Du siège de Cyzique eût pu citer la date.
405Jours d’effroi ! les Laïs devinrent des catins.
406Force mots, par Restaut peignés tous les matins,
407Et de Louis-Quatorze ayant gardé l’allure,
408Portaient encor perruque ; à cette chevelure
409La Révolution, du haut de son beffroi,
410Cria : « Transforme ! c’est l’heure. Remplis-toi
411De l’âme de ces mots que tu tiens prisonnière ! »
412Et la perruque alors rugit, et fut crinière.
413Liberté ! c’est ainsi qu’en nos rébellions,
414Avec des épagneuls nous fîmes des lions,
415Et que, sous l’ouragan maudit que nous soufflâmes,
416Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes.
417J’affichai sur Lhomond des proclamations.
418On y lisait : « Il faut que nous en finissions !
419« Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes !
420« À la pensée humaine ils ont mis les poucettes.
421« Aux armes, prose et vers ! formez vos bataillons !
422« Voyez où l’on en est : la strophe a des bâillons !
423« L’ode a les fers aux pieds, le drame est en cellule.
424« Sur le Racine mort le Campistron pullule ! »
425Boileau grinça des dents ; je lui dis : Ci-devant,
426Silence ! et je criai dans la foudre et le vent :
427Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe !
428Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe,
429On vit trembler l’athos, l’ithos et le pathos.
430Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos,
431Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue,
432Des ondes du Permesse emplirent leur seringue.
433La syllabe, enjambant la loi qui la tria,
434Le substantif manant, le verbe paria,
435Accoururent. On but l’horreur jusqu’à la lie.
436On les vit déterrer le songe d’Athalie ;
437Ils jetèrent au vent les cendres du récit
438De Théramène ; et l’astre Institut s’obscurcit.
439Oui, de l’ancien régime ils ont fait tables rases,
440Et j’ai battu des mains, buveur du sang des phrases,
441Quand j’ai vu par la strophe écumante et disant
442Les choses dans un style énorme et rugissant,
443L’Art poétique pris au collet dans la rue,
444Et quand j’ai vu, parmi la foule qui se rue,
445Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit,
446La lettre aristocrate à la lanterne esprit.
447Oui, je suis ce Danton ! je suis ce Robespierre !
448J’ai, contre le mot noble à la longue rapière,
449Insurgé le vocable ignoble, son valet,
450Et j’ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet.
451Oui, c’est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.
452J’ai pris et démoli la bastille des rimes.
453J’ai fait plus : j’ai brisé tous les carcans de fer
454Qui liaient le mot peuple, et tiré de l’enfer
455Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales ;
456J’ai de la périphrase écrasé les spirales,
457Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel
458L’alphabet, sombre tour qui naquit de Babel ;
459Et je n’ignorais pas que la main courroucée
460Qui délivre le mot, délivre la pensée.
461L’unité, des efforts de l’homme est l’attribut.
462Tout est la même flèche et frappe au même but.
463Donc, j’en conviens, voilà, déduits en style honnête,
464Plusieurs de mes forfaits, et j’apporte ma tête.
465Vous devez être vieux, par conséquent, papa,
466Pour la dixième fois j’en fais mea culpa.
467Oui, si Beauzée est dieu, c’est vrai, je suis athée.
468La langue était en ordre, auguste, époussetée,
469Fleurs-de-lis d’or, Tristan et Boileau, plafond bleu,
470Les quarante fauteuils et le trône au milieu ;
471Je l’ai troublée, et j’ai, dans ce salon illustre,
472Même un peu cassé tout ; le mot propre, ce rustre,
473N’était que caporal : je l’ai fait colonel ;
474J’ai fait un jacobin du pronom personnel,
475Du participe, esclave à la tête blanchie,
476Une hyène, et du verbe une hydre d’anarchie.
477Vous tenez le reum confitentem. Tonnez !
478J’ai dit à la narine : Eh mais ! tu n’es qu’un nez !
479J’ai dit au long fruit d’or : Mais tu n’es qu’une poire !
480J’ai dit à Vaugelas : Tu n’es qu’une mâchoire !
481J’ai dit aux mots : Soyez république ! soyez
482La fourmilière immense, et travaillez ! Croyez,
483Aimez, vivez ! – J’ai mis tout en branle, et, morose,
484J’ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose.
485Et, ce que je faisais, d’autres l’ont fait aussi ;
486Mieux que moi. Calliope, Euterpe au ton transi,
487Polymnie, ont perdu leur gravité postiche.
488Nous faisons basculer la balance hémistiche.
489C’est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui, sur son front
490Jadis portait toujours douze plumes en rond,
491Et sans cesse sautait sur la double raquette
492Qu’on nomme prosodie et qu’on nomme étiquette,
493Rompt désormais la règle et trompe le ciseau,
494Et s’échappe, volant qui se change en oiseau,
495De la cage césure, et fuit vers la ravine,
496Et vole dans les cieux, alouette divine.
497Tous les mots à présent planent dans la clarté.
498Les écrivains ont mis la langue en liberté.
499Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes,
500Le vrai, chassant l’essaim des pédagogues tristes,
501L’imagination, tapageuse aux cent voix,
502Qui casse des carreaux dans l’esprit des bourgeois ;
503La poésie au front triple, qui rit, soupire
504Et chante ; raille et croit ; que Plaute et que Shakspeare
505Semaient, l’un sur la plèbe, et l’autre sur le mob ;
506Qui verse aux nations la sagesse de Job
507Et la raison d’Horace à travers sa démence ;
508Qu’enivre de l’azur la frénésie immense,
509Et qui, folle sacrée aux regards éclatants,
510Monte à l’éternité par les degrés du temps,
511La muse reparaît, nous reprend, nous ramène,
512Se remet à pleurer sur la misère humaine,
513Frappe et console, va du zénith au nadir,
514Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir
515Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d’étincelles,
516Et ses millions d’yeux sur ses millions d’ailes.
517Le mouvement complète ainsi son action.
518Grâce à toi, progrès saint, la Révolution
519Vibre aujourd’hui dans l’air, dans la voix, dans le livre ;
520Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre ;
521Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit.
522Sa langue est déliée ainsi que son esprit.
523Elle est dans le roman, parlant tout bas aux femmes.
524Elle ouvre maintenant deux yeux où sont deux flammes,
525L’un sur le citoyen, l’autre sur le penseur.
526Elle prend par la main la Liberté, sa sœur,
527Et la fait dans tout homme entrer par tous les pores.
528Les préjugés, formés, comme les madrépores,
529Du sombre entassement des abus sous les temps,
530Se dissolvent au choc de tous les mots flottants,
531Pleins de sa volonté, de son but, de son âme.
532Elle est la prose, elle est le vers, elle est le drame ;
533Elle est l’expression, elle est le sentiment,
534Lanterne dans la rue, étoile au firmament.
535Elle entre aux profondeurs du langage insondable ;
536Elle souffle dans l’art, porte-voix formidable ;
537Et, c’est Dieu qui le veut, après avoir rempli
538De ses fiertés le peuple, effacé le vieux pli
539Des fronts, et relevé la foule dégradée,
540Et s’être faite droit, elle se fait idée !
542Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant.
543La main du songeur vibre et tremble en l’écrivant ;
544La plume, qui d’une aile allongeait l’envergure,
545Frémit sur le papier quand sort cette figure,
546Le mot, le terme, type on ne sait d’où venu,
547Face de l’invisible, aspect de l’inconnu ;
548Créé, par qui ? forgé, par qui ? jailli de l’ombre ;
549Montant et descendant dans notre tête sombre,
550Trouvant toujours le sens comme l’eau le niveau ;
551Formule des lueurs flottantes du cerveau.
552Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses.
553Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses,
554Ou font gronder le vers, orageuse forêt.
555Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret.
556Le mot veut, ne veut pas, accourt, fée ou bacchante,
557S’offre, se donne ou fuit ; devant Néron qui chante
558Ou Charles-Neuf qui rime, il recule hagard ;
559Tel mot est un sourire, et tel autre un regard ;
560De quelque mot profond tout homme est le disciple ;
561Toute force ici-bas a le mot pour multiple ;
562Moulé sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref,
563Le creux du crâne humain lui donne son relief ;
564La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle ;
565Ce qu’un mot ne sait pas, un autre le révèle ;
566Les mots heurtent le front comme l’eau le récif ;
567Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif
568Des griffes ou des mains, et quelques-uns des ailes ;
569Comme en un âtre noir errent des étincelles,
570Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux,
571Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous ;
572Les mots sont les passants mystérieux de l’âme.
573Chacun d’eux porte une ombre ou secoue une flamme ;
574Chacun d’eux du cerveau garde une région ;
575Pourquoi ? c’est que le mot s’appelle Légion,
576C’est que chacun, selon l’éclair qui le traverse,
577Dans le labeur commun fait une œuvre diverse ;
578C’est que de ce troupeau de signes et de sons
579Qu’écrivant ou parlant, devant nous nous chassons,
580Naissent les cris, les chants, les soupirs, les harangues ;
581C’est que, présent partout, nain caché sous les langues,
582Le mot tient sous ses pieds le globe et l’asservit ;
583Et, de même que l’homme est l’animal où vit
584L’âme, clarté d’en haut par le corps possédée,
585C’est que Dieu fait du mot la bête de l’idée.
586Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits.
587Il remue, en disant : Béatrix, Lycoris,
588Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe.
589De l’océan pensée il est noir polype.
590Quand un livre jaillit d’Eschyle ou de Manou,
591Quand saint Jean à Patmos écrit sur son genou,
592On voit, parmi leurs vers pleins d’hydres et de stryges
593Des mots monstres ramper dans ces œuvres prodiges.
594Ô main de l’impalpable ! ô pouvoir surprenant !
595Mets un mot sur un homme, et l’homme frissonnant
596Sèche et meurt, pénétré par la force profonde ;
597Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde,
598Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud,
599Ses lois, ses mœurs, ses dieux, s’écroule sous le mot.
600Cette toute-puissance immense sort des bouches.
601La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches
602Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent.
603À son haleine, l’âme et la lumière aidant,
604L’obscure énormité lentement s’exfolie.
605Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie ;
606Caton a dans les reins cette syllabe : NON.
607Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon,
608Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupière :
609ESPÉRANCE ! – Il entr’ouvre une bouche de pierre
610Dans l’enclos formidable où les morts ont leur lit,
611Et voilà que don Juan pétrifié pâlit !
612Il fait le marbre spectre, il fait l’homme statue.
613Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue ;
614Nemrod dit : « Guerre ! » alors, du Gange à l’Illissus,
615Le fer luit, le sang coule. « Aimez-vous ! » dit Jésus.
616Et ce mot à jamais brille et se réverbère
617Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère,
618Dans les cieux, sur les fleurs, sur l’homme rajeuni,
619Comme le flamboiement d’amour de l’infini !
620Quand, aux jours où la terre entr’ouvrait sa corolle,
621Le premier homme dit la première parole,
622Le mot né de sa lèvre, et que tout entendit,
623Rencontra dans les cieux la lumière, et lui dit :
625« Envole-toi ! plane ! sois éternelle !
626« Allume l’astre ! emplis à jamais la prunelle !
627« Échauffe éthers, azurs, sphères, globes ardents ;
628« Claire le dehors, j’éclaire le dedans.
629« Tu vas être une vie, et je vais être l’autre.
630« Sois la langue de feu, ma sœur, je suis l’apôtre.
631« Surgis, effare l’ombre, éblouis l’horizon,
632« Sois l’aube ; je te vaux, car je suis la raison ;
633« À toi les yeux, à moi les fronts. Ô ma sœur blonde,
634« Sous le réseau Clarté tu vas saisir le monde ;
635« Avec tes rayons d’or, tu vas lier entre eux
636« Les terres, les soleils, les fleurs, les flots vitreux,
637« Les champs, les cieux ; et moi, je vais lier les bouches ;
638« Et sur l’homme, emporté par mille essors farouches,
639« Tisser, avec des fils d’harmonie et de jour,
640« Pour prendre tous les cœurs, l’immense toile Amour.
641« J’existais avant l’âme, Adam n’est pas mon père.
642« J’étais même avant toi ; tu n’aurais pu, lumière,
643« Sortir sans moi du gouffre où tout rampe enchaîné ;
644« Mon nom est FIAT LUX, et je suis ton aîné ! »
645Oui, tout-puissant ! tel est le mot. Fou qui s’en joue !
646Quand l’erreur fait un nœud dans l’homme, il le dénoue.
647Il est foudre dans l’ombre et ver dans le fruit mûr.
648Il sort d’une trompette, il tremble sur un mur,
649Et Balthazar chancelle, et Jéricho s’écoule.
650Il s’incorpore au peuple, étant lui-même foule.
651Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu ;
652Car le mot, c’est le Verbe, et le Verbe, c’est Dieu.
654Le poëme éploré se lamente ; le drame
655Souffre, et par vingt acteurs répand à flots son âme ;
656Et la foule accoudée un moment s’attendrit,
657Puis reprend : « Bah ! l’auteur est un homme d’esprit,
658« Qui, sur de faux héros lançant de faux tonnerres,
659« Rit de nous voir pleurer leurs maux imaginaires.
660« Ma femme, calme-toi ; sèche tes yeux, ma sœur. »
661La foule a tort : l’esprit, c’est le cœur ; le penseur
662Souffre de sa pensée et se brûle à sa flamme.
663Le poëte a saigné le sang qui sort du drame ;
664Tous ces êtres qu’il fait l’étreignent de leurs nœuds ;
665Il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux ;
666Dans sa création le poëte tressaille ;
667Il est elle, elle est lui ; quand dans l’ombre il travaille,
668Il pleure, et s’arrachant les entrailles, les met
669Dans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommet
670Pétrit sa propre chair dans l’argile sacrée ;
671Il y renaît sans cesse, et ce songeur qui crée
672Othello d’une larme, Alceste d’un sanglot,
673Avec eux pêle-mêle en ses œuvres éclôt.
674Dans sa genèse immense et vraie, une et diverse,
675Lui, le souffrant du mal éternel, il se verse,
676Sans épuiser son flanc d’où sort une clarté.
677Ce qui fait qu’il est dieu, c’est plus d’humanité.
678Il est génie, étant, plus que les autres, homme.
679Corneille est à Rouen, mais son âme est à Rome ;
680Son front des vieux Catons porte le mâle ennui.
681Comme Shakspeare est pâle ! avant Hamlet, c’est lui
682Que le fantôme attend sur l’âpre plate-forme,
683Pendant qu’à l’horizon surgit la lune énorme.
684Du mal dont rêve Argan, Poquelin est mourant ;
685Il rit : oui, peuple, il râle ! Avec Ulysse errant,
686Homère éperdu fuit dans la brume marine.
687Saint Jean frissonne : au fond de sa sombre poitrine,
688L’Apocalypse horrible agite son tocsin.
689Eschyle ! Oreste marche et rugit dans ton sein,
690Et c’est, ô noir poëte à la lèvre irritée,
691Sur ton crâne géant qu’est cloué Prométhée.
693Jadis je vous disais : – Vivez, régnez, Madame !
694Le salon vous attend ! le succès vous réclame !
695Le bal éblouissant pâlit quand vous partez !
696Soyez illustre et belle ! aimez ! riez ! chantez !
697Vous avez la splendeur des astres et des roses !
698Votre regard charmant, où je lis tant de choses,
699Commente vos discours légers et gracieux.
700Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.
701Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,
702Qu’ils versent une perle et non pas une larme.
703Même quand vous rêvez, vous souriez encor.
704Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d’or !
705Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,
706Morte, et transfigurée, et je vous dis : – Poëte !
707Viens me chercher ! Archange ! être mystérieux !
708Fais pour moi transparents et la terre et les cieux !
709Révèle-moi, d’un mot de ta bouche profonde,
710La grande énigme humaine et le secret du monde !
711Confirme en mon esprit Descartes ou Spinosa !
712Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,
713Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,
714Ces trous du noir plafond qu’on nomme les étoiles !
715Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants ;
716Car ta lyre invisible a de sublimes chants !
717Car mon sombre océan, où l’esquif s’aventure,
718T’épouvante et te plaît ; car la sainte nature,
719La nature éternelle, et les champs, et les bois,
720Parlent à ta grande âme avec leur grande voix !
721Paris, 1840. – Jersey, 1855.
722J’avais douze ans ; elle en avait bien seize.
723Elle était grande, et, moi, j’étais petit.
724Pour lui parler le soir plus à mon aise,
725Moi, j’attendais que sa mère sortît ;
726Puis je venais m’asseoir près de sa chaise
727Pour lui parler le soir plus à mon aise.
728Que de printemps passés avec leurs fleurs !
729Que de feux morts, et que de tombes closes !
730Se souvient-on qu’il fut jadis des cœurs ?
731Se souvient-on qu’il fut jadis des roses ?
732Elle m’aimait. Je l’aimais. Nous étions
733Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons.
734Dieu l’avait faite ange, fée et princesse.
735Comme elle était bien plus grande que moi,
736Je lui faisais des questions sans cesse
737Pour le plaisir de lui dire : Pourquoi ?
738Et, par moments, elle évitait, craintive,
739Mon œil rêveur qui la rendait pensive.
740Puis j’étalais mon savoir enfantin,
741Mes jeux, la balle et la toupie agile ;
742J’étais tout fier d’apprendre le latin ;
743Je lui montrais mon Phèdre et mon Virgile ;
744Je bravais tout ; rien ne me faisait mal ;
745Je lui disais : Mon père est général.
746Quoiqu’on soit femme, il faut parfois qu’on lise
747Dans le latin, qu’on épèle en rêvant ;
748Pour lui traduire un verset, à l’église,
749Je me penchais sur son livre souvent.
750Un ange ouvrait sur nous son aile blanche
751Quand nous étions à vêpres le dimanche.
752Elle disait de moi : C’est un enfant !
753Je l’appelais mademoiselle Lise ;
754Pour lui traduire un psaume, bien souvent,
755Je me penchais sur son livre à l’église ;
756Si bien qu’un jour, vous le vîtes, mon Dieu !
757Sa joue en fleur toucha ma lèvre en feu.
758Jeunes amours, si vite épanouies,
759Vous êtes l’aube et le matin du cœur.
760Charmez l’enfant, extases inouïes !
761Et, quand le soir vient avec la douleur,
762Charmez encor nos âmes éblouies,
763Jeunes amours, si vite évanouies !
765Comme le matin rit sur les roses en pleurs !
766Oh ! les charmants petits amoureux qu’ont les fleurs !
767Ce n’est dans les jasmins, ce n’est dans les pervenches
768Qu’un éblouissement de folles ailes blanches
769Qui vont, viennent, s’en vont, reviennent, se fermant,
770Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement.
771Ô printemps ! quand on songe à toutes les missives
772Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives,
773À ces cœurs confiés au papier, à ce tas
774De lettres que le feutre écrit au taffetas,
775Aux messages d’amour, d’ivresse et de délire
776Qu’on reçoit en avril et qu’en mai l’on déchire,
777On croit voir s’envoler, au gré du vent joyeux,
778Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux,
779Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme,
780Et courir à la fleur en sortant de la femme,
781Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons,
782De tous les billets doux, devenus papillons.
784Marchands de grec ! marchands de latin ! cuistres ! dogues !
785Philistins ! magisters ! je vous hais, pédagogues !
786Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété,
787Vous niez l’idéal, la grâce et la beauté !
788Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles !
789Car, avec l’air profond, vous êtes imbéciles !
790Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout !
791Car vous êtes mauvais et méchants ! – Mon sang bout
792Rien qu’à songer au temps où, rêveuse bourrique,
793Grand diable de seize ans, j’étais en rhétorique !
794Que d’ennuis ! de fureurs ! de bêtises ! – gredins ! –
795Que de froids châtiments et que de chocs soudains !
796« Dimanche en retenue et cinq cents vers d’Horace ! »
797Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse,
798Et je balbutiais : « Monsieur… – Pas de raisons !
799« Vingt fois l’ode à Plancus et l’épître aux Pisons ! »
800Or, j’avais justement, ce jour-là, – douce idée
801Qui me faisait rêver d’Armide et d’Haydée, –
802Un rendez-vous avec la fille du portier.
803Grand Dieu ! perdre un tel jour ! le perdre tout entier !
804Je devais, en parlant d’amour, extase pure !
805En l’enivrant avec le ciel et la nature,
806La mener, si le temps n’était pas trop mauvais,
807Manger de la galette aux buttes Saint-Gervais !
808Rêve heureux ! je voyais, dans ma colère bleue,
809Tout cet Eden, congé, les lilas, la banlieue,
810Et j’entendais, parmi le thym et le muguet,
811Les vagues violons de la mère Saguet !
812Ô douleur ! furieux, je montais à ma chambre,
813Fournaise au mois de juin, et glacière en décembre ;
814Et, là, je m’écriais :
815– Horace ! ô bon garçon !
816Qui vivais dans le calme et selon la raison,
817Et qui t’allais poser, dans ta sagesse franche,
818Sur tout, comme l’oiseau se pose sur la branche,
819Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieux
820Que le temps de chanter ton chant libre et joyeux !
821Tu marchais, écoutant le soir, sous les charmilles,
822Les rires étouffés des folles jeunes filles,
823Les doux chuchotements dans l’angle obscur du bois ;
824Tu courtisais ta belle esclave quelquefois,
825Myrtale aux blonds cheveux, qui s’irrite et se cabre
826Comme la mer creusant les golfes de Calabre,
827Ou bien tu t’accoudais à table, buvant sec
828Ton vin que tu mettais toi-même en un pot grec.
829Pégase te soufflait des vers de sa narine ;
830Tu songeais ; tu faisais des odes à Barine,
831À Mécène, à Virgile, à ton champ de Tibur,
832À Chloë, qui passait le long de ton vieux mur,
833Portant sur son beau front l’amphore délicate.
834La nuit, lorsque Phœbé devient la sombre Hécate,
835Les halliers s’emplissaient pour toi de visions ;
836Tu voyais des lueurs, des formes, des rayons,
837Cerbère se frotter, la queue entre les jambes,
838À Bacchus, dieu des vins et père des ïambes ;
839Silène digérer dans sa grotte, pensif ;
840Et se glisser dans l’ombre, et s’enivrer, lascif,
841Aux blanches nudités des nymphes peu vêtues,
842Le faune aux pieds de chèvre, aux oreilles pointues !
843Horace, quand grisé d’un petit vin sabin,
844Tu surprenais Glycère ou Lycoris au bain,
845Qui t’eût dit, ô Flaccus ! quand tu peignais à Rome
846Les jeunes chevaliers courant dans l’hippodrome,
847Comme Molière a peint en France les marquis,
848Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis,
849Pour servir, dans le siècle odieux où nous sommes,
850D’instruments de torture à d’horribles bonshommes,
851Mal peignés, mal vêtus, qui mâchent, lourds pédants,
852Comme un singe une fleur, ton nom entre leurs dents !
853Grimauds hideux qui n’ont, tant leur tête est vidée,
854Jamais eu de maîtresse et jamais eu d’idée !
855Puis j’ajoutais, farouche :
856– Ô cancres ! qui mettez
857Une soutane aux dieux de l’éther irrités,
858Un béguin à Diane, et qui de vos tricornes
859Coiffez sinistrement les olympiens mornes,
860Eunuques, tourmenteurs, crétins, soyez maudits !
861Car vous êtes les vieux, les noirs, les engourdis,
862Car vous êtes l’hiver ; car vous êtes, ô cruches !
863L’ours qui va dans les bois cherchant un arbre à ruches,
864L’ombre, le plomb, la mort, la tombe, le néant !
865Nul ne vit près de vous dressé sur son séant ;
866Et vous pétrifiez d’une haleine sordide
867Le jeune homme naïf, étincelant, splendide ;
868Et vous vous approchez de l’aurore, endormeurs !
869À Pindare serein plein d’épiques rumeurs,
870À Sophocle, à Térence, à Plaute, à l’ambroisie,
871Ô traîtres, vous mêlez l’antique hypocrisie,
872Vos ténèbres, vos mœurs, vos jougs, vos exeats,
873Et l’assoupissement des noirs couvents béats ;
874Vos coups d’ongle rayant tous les sublimes livres,
875Vos préjugés qui font vos yeux de brouillard ivres,
876L’horreur de l’avenir, la haine du progrès ;
877Et vous faites, sans peur, sans pitié, sans regrets,
878À la jeunesse, aux cœurs vierges, à l’espérance,
879Boire dans votre nuit ce vieil opium rance !
880Ô fermoirs de la bible humaine ! sacristains
881De l’art, de la science, et des maîtres lointains,
882Et de la vérité que l’homme aux cieux épèle,
883Vous changez ce grand temple en petite chapelle !
884Guichetiers de l’esprit, faquins dont le goût sûr
885Mène en laisse le beau ; porte-clefs de l’azur,
886Vous prenez Théocrite, Eschyle aux sacrés voiles,
887Tibulle plein d’amour, Virgile plein d’étoiles ;
888Vous faites de l’enfer avec ces paradis !
889Et, ma rage croissant, je reprenais :
891Ces monastères sourds ! bouges ! prisons haïes !
892Oh ! comme on fit jadis au pédant de Veïes,
893Culotte bas, vieux tigre ! Écoliers ! écoliers !
894Accourez par essaims, par bandes, par milliers,
895Du gamin de Paris au grœculus de Rome,
896Et coupez du bois vert, et fouaillez-moi cet homme !
897Jeunes bouches, mordez le metteur de bâillons !
898Le mannequin sur qui l’on drape des haillons
899A tout autant d’esprit que ce cuistre en son antre,
900Et tout autant de cœur ; et l’un a dans le ventre
901Du latin et du grec comme l’autre a du foin.
902Ah ! je prends Phyllodoce et Xanthis à témoin
903Que je suis amoureux de leurs claires tuniques ;
904Mais je hais l’affreux tas des vils pédants iniques !
905Confier un enfant, je vous demande un peu,
906À tous ces êtres noirs ! autant mettre, morbleu !
907La mouche en pension chez une tarentule !
908Ces moines, expliquer Platon, lire Catulle,
909Tacite racontant le grand Agricola,
910Lucrèce ! eux, déchiffrer Homère, ces gens-là !
911Ces diacres ! ces bedeaux dont le groin renifle !
912Crânes d’où sort la nuit, pattes d’où sort la gifle,
913Vieux dadais à l’air rogue, au sourcil triomphant,
914Qui ne savent pas même épeler un enfant !
915Ils ignorent comment l’âme naît et veut croître.
916Cela vous a Laharpe et Nonotte pour cloître !
917Ils en sont à l’A, B, C, D, du cœur humain ;
918Ils sont l’horrible Hier qui veut tuer Demain ;
919Ils offrent à l’aiglon leurs règles d’écrevisses.
920Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices.
921Ô vieux pots égueulés des soifs qu’on ne dit pas !
922Le pluriel met une S à leurs meas culpas,
923Les boucs mystérieux, en les voyant, s’indignent,
924Et, quand on dit : « Amour ! » terre et cieux ! ils se signent.
925Leur vieux viscère mort insulte au cœur naissant.
926Ils le prennent de haut avec l’adolescent,
927Et ne tolèrent pas le jour entrant dans l’âme
928Sous la forme pensée ou sous la forme femme.
929Quand la muse apparaît, ces hurleurs de holà
930Disent : « Qu’est-ce que c’est que cette folle-là ? »
931Et, devant ses beautés, de ses rayons accrues,
932Ils reprennent : « Couleurs dures, nuances crues ;
933Vapeurs, illusions, rêves ; et quel travers
934Avez-vous de fourrer l’arc-en-ciel dans vos vers ? »
935Ils raillent les enfants, ils raillent les poëtes ;
936Ils font aux rossignols leurs gros yeux de chouettes ;
937L’enfant est l’ignorant, ils sont l’ignorantin ;
938Ils raturent l’esprit, la splendeur, le matin ;
939Ils sarclent l’idéal ainsi qu’un barbarisme,
940Et ces culs de bouteille ont le dédain du prisme !
941Ainsi l’on m’entendait dans ma geôle crier.
942Le monologue avait le temps de varier.
943Et je m’exaspérais, faisant la faute énorme,
944Ayant raison au fond, d’avoir tort dans la forme.
945Après l’abbé Tuet, je maudissais Bezout ;
946Car, outre les pensums où l’esprit se dissout,
947J’étais alors en proie à la mathématique.
948Temps sombre ! enfant ému du frisson poétique,
949Pauvre oiseau qui heurtais du crâne mes barreaux,
950On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux ;
951On me faisait de force ingurgiter l’algèbre ;
952On me liait au fond d’un Boisbertrand funèbre ;
953On me tordait, depuis les ailes jusqu’au bec,
954Sur l’affreux chevalet des X et des Y ;
955Hélas ! on me fourrait sous les os maxillaires
956Le théorème orné de tous ses corollaires ;
957Et je me débattais, lugubre patient
958Du diviseur prêtant main-forte au quotient.
960Un jour, quand l’homme sera sage,
961Lorsqu’on n’instruira plus les oiseaux par la cage,
962Quand les sociétés difformes sentiront
963Dans l’enfant mieux compris se redresser leur front,
964Que, des libres essors ayant sondé les règles,
965On connaîtra la loi de croissance des aigles,
966Et que le plein midi rayonnera pour tous,
967Savoir étant sublime, apprendre sera doux.
968Alors, tout en laissant au sommet des études
969Les grands livres latins et grecs, ces solitudes
970Où l’éclair gronde, où luit la mer, où l’astre rit,
971Et qu’emplissent les vents immenses de l’esprit,
972C’est en les pénétrant d’explication tendre,
973En les faisant aimer, qu’on les fera comprendre.
974Homère emportera dans son vaste reflux
975L’écolier ébloui ; l’enfant ne sera plus
976Une bête de somme attelée à Virgile ;
977Et l’on ne verra plus ce vif esprit agile
978Devenir, sous le fouet d’un cuistre ou d’un abbé,
979Le lourd cheval poussif du pensum embourbé.
980Chaque village aura, dans un temple rustique,
981Dans la lumière, au lieu du magister antique,
982Trop noir pour que jamais le jour y pénétrât,
983L’instituteur lucide et grave, magistrat
984Du progrès, médecin de l’ignorance, et prêtre
985De l’idée ; et dans l’ombre on verra disparaître
986L’éternel écolier et l’éternel pédant.
987L’aube vient en chantant, et non pas en grondant.
988Nos fils riront de nous dans cette blanche sphère ;
989Ils se demanderont ce que nous pouvions faire
990Enseigner au moineau par le hibou hagard.
991Alors, le jeune esprit et le jeune regard
992Se lèveront avec une clarté sereine
993Vers la science auguste, aimable et souveraine ;
994Alors, plus de grimoire obscur, fade, étouffant ;
995Le maître, doux apôtre incliné sur l’enfant,
996Fera, lui versant Dieu, l’azur et l’harmonie,
997Boire la petite âme à la coupe infinie.
998Alors, tout sera vrai, lois, dogmes, droits, devoirs.
999Tu laisseras passer dans tes jambages noirs
1000Une pure lueur, de jour en jour moins sombre,
1001Ô nature, alphabet des grandes lettres d’ombre !
XIV — À Granville, en 1836
1003Voici juin. Le moineau raille
1004Dans les champs les amoureux ;
1005Le rossignol de muraille
1006Chante dans son nid pierreux.
1007Les herbes et les branchages,
1008Pleins de soupirs et d’abois,
1009Font de charmants rabâchages
1010Dans la profondeur des bois.
1011La grive et la tourterelle
1012Prolongent, dans les nids sourds,
1013La ravissante querelle
1014Des baisers et des amours.
1015Sous les treilles de la plaine,
1016Dans l’antre où verdit l’osier,
1017Virgile enivre Silène,
1018Et Rabelais Grandgousier.
1019Ô Virgile, verse à boire !
1020Verse à boire, ô Rabelais !
1021La forêt est une gloire ;
1022La caverne est un palais !
1023Il n’est pas de lac ni d’île
1024Qui ne nous prenne au gluau,
1025Qui n’improvise une idylle,
1026Ou qui ne chante un duo.
1027Car l’amour chasse aux bocages,
1028Et l’amour pêche aux ruisseaux,
1029Car les belles sont les cages
1030Dont nos cœurs sont les oiseaux.
1031De la source, sa cuvette,
1032La fleur, faisant son miroir,
1033Dit : « Bonjour », à la fauvette,
1034Et dit au hibou : « Bonsoir. »
1035Le toit espère la gerbe,
1036Pain d’abord et chaume après ;
1037La croupe du bœuf dans l’herbe
1038Semble un mont dans les forêts.
1039L’étang rit à la macreuse,
1040Le pré rit au loriot,
1041Pendant que l’ornière creuse
1042Gronde le lourd chariot.
1043L’or fleurit en giroflée ;
1044L’ancien zéphyr fabuleux
1045Souffle avec sa joue enflée
1046Au fond des nuages bleus.
1047Jersey, sur l’onde docile,
1048Se drape d’un beau ciel pur,
1049Et prend des airs de Sicile
1050Dans un grand haillon d’azur.
1051Partout l’églogue est écrite ;
1052Même en la froide Albion,
1053L’air est plein de Théocrite,
1054Le vent sait par cœur Bion ;
1055Et redit, mélancolique,
1056La chanson que fredonna
1057Moschus, grillon bucolique
1059L’hiver tousse, vieux phthisique,
1060Et s’en va ; la brume fond ;
1061Les vagues font la musique
1062Des vers que les arbres font.
1063Toute la nature sombre
1064Verse un mystérieux jour ;
1065L’âme qui rêve a plus d’ombre
1066Et la fleur a plus d’amour.
1067L’herbe éclate en pâquerettes ;
1068Les parfums, qu’on croit muets,
1069Content les peines secrètes
1070Des liserons aux bleuets.
1071Les petites ailes blanches
1072Sur les eaux et les sillons
1073S’abattent en avalanches ;
1074Il neige des papillons.
1075Et sur la mer, qui reflète
1076L’aube au sourire d’émail,
1078Met au vieux mont un camail ;
1079Afin qu’il puisse, à l’abîme
1080Qu’il contient et qu’il bénit,
1081Dire sa messe sublime
1082Sous sa mitre de granit.
1083Granville, juin 1836.
1084Elle me dit : « Quelque chose
1085Me tourmente. » Et j’aperçus
1086Son cou de neige, et, dessus,
1087Un petit insecte rose.
1088J’aurais dû – mais, sage ou fou,
1089À seize ans, on est farouche, –
1090Voir le baiser sur sa bouche
1091Plus que l’insecte à son cou.
1092On eût dit un coquillage ;
1093Dos rose et taché de noir.
1094Les fauvettes pour nous voir
1095Se penchaient dans le feuillage.
1096Sa bouche fraîche était là :
1097Je me courbai sur la belle,
1098Et je pris la coccinelle ;
1099Mais le baiser s’envola.
1100« Fils, apprends comme on me nomme »,
1101Dit l’insecte du ciel bleu,
1102« Les bêtes sont au bon Dieu ;
1103Mais la bêtise est à l’homme. »
1105Denise, ton mari, notre vieux pédagogue,
1106Se promène ; il s’en va troubler la fraîche églogue
1107Du bel adolescent Avril dans la forêt ;
1108Tout tremble et tout devient pédant, dès qu’il paraît :
1109L’âne bougonne un thème au bœuf son camarade ;
1110Le vent fait sa tartine, et l’arbre sa tirade ;
1111L’églantier verdissant, doux garçon qui grandit,
1112Déclame le récit de Théramène, et dit :
1113Son front large est armé de cornes menaçantes.
1114Denise, cependant, tu rêves et tu chantes,
1115À l’âge où l’innocence ouvre sa vague fleur ;
1116Et, d’un œil ignorant, sans joie et sans douleur,
1117Sans crainte et sans désir, tu vois, à l’heure où rentre
1118L’étudiant en classe et le docteur dans l’antre,
1119Venir à toi, montant ensemble l’escalier,
1120L’ennui, maître d’école, et l’amour, écolier.
XVII — À M. Froment Meurice
1121Nous sommes frères : la fleur
1122Par deux arts peut être faite.
1123Le poëte est ciseleur ;
1124Le ciseleur est poëte.
1126Par nous l’esprit se révèle.
1127Nous rendons les bons meilleurs,
1128Tu rends la beauté plus belle.
1129Sur son bras ou sur son cou,
1130Tu fais de tes rêveries,
1132Des palais de pierreries !
1133Ne dis pas : « Mon art n’est rien… »
1134Sors de la route tracée,
1136Et mêle à l’or la pensée !
1137Tous les penseurs, sans chercher
1138Qui finit ou qui commence,
1139Sculptent le même rocher :
1140Ce rocher, c’est l’art immense.
1141Michel-Ange, grand vieillard,
1142En larges blocs qu’il nous jette,
1143Le fait jaillir au hasard ;
1144Benvenuto nous l’émiette.
1145Et, devant l’art infini,
1146Dont jamais la loi ne change,
1148Vaut le bloc de Michel-Ange
1149Tout est grand ; sombre ou vermeil,
1150Tout feu qui brille est une âme.
1151L’étoile vaut le soleil ;
1152L’étincelle vaut la flamme.
1154Je rêvais dans un grand cimetière désert ;
1155De mon âme et des morts j’écoutais le concert,
1156Parmi les fleurs de l’herbe et les croix de la tombe.
1157Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe.
1158Et l’ombre m’emplissait.
1159Autour de moi, nombreux,
1160Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux,
1161Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière,
1162Des moineaux francs faisaient l’école buissonnière.
1163C’était l’éternité que taquine l’instant.
1164Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant,
1165Égratignant la mort de leurs griffes pointues,
1166Lissant leur bec au nez lugubre des statues,
1167Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux.
1168Je pris ces tapageurs ailés au sérieux ;
1169Je criai : – Paix aux morts ! vous êtes des harpies.
1170– Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies.
1171– Silence ! allez-vous-en ! repris-je, peu clément.
1172Ils s’enfuirent ; j’étais le plus fort. Seulement,
1173Un d’eux resta derrière, et, pour toute musique,
1174Dressa la queue, et dit : – Quel est ce vieux classique ?
1175Comme ils s’en allaient tous, furieux, maugréant,
1176Criant, et regardant de travers le géant,
1177Un houx noir qui songeait près d’une tombe, un sage,
1178M’arrêta brusquement par la manche au passage,
1179Et me dit : – Ces oiseaux sont dans leur fonction.
1180Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon.
1181Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière.
1182Homme, ils sont la gaîté de la nature entière ;
1183Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté
1184À l’astre, son sourire au matin enchanté ;
1185Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie,
1186Et nous l’apportent ; l’ombre en les voyant flamboie ;
1187Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers ;
1188À travers l’homme et l’herbe, et l’onde, et les halliers,
1189Ils vont pillant la joie en l’univers immense.
1190Ils ont cette raison qui te semble démence.
1191Ils ont pitié de nous qui loin d’eux languissons ;
1192Et, lorsqu’ils sont bien pleins de jeux et de chansons,
1193D’églogues, de baisers, de tous les commérages
1194Que les nids en avril font sous les verts ombrages,
1195Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants,
1196Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants ;
1197Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière,
1198Vider dans notre nuit toute cette lumière !
1199Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons :
1200« Les voilà ! » tout s’émeut, pierres, tertres, gazons ;
1201Le moindre arbrisseau parle, et l’herbe est en extase ;
1202Le saule pleureur chante en achevant sa phrase ;
1203Ils confessent les ifs, devenus babillards ;
1204Ils jasent de la vie avec les corbillards ;
1205Des linceuls trop pompeux ils décrochent l’agrafe ;
1206Ils se moquent du marbre ; ils savent l’orthographe ;
1207Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur,
1208Devant qui le mensonge étale sa laideur,
1209Et ne se gêne pas, me traitant comme un hôte,
1210Je trouve juste, ami, qu’en lisant à voix haute
1211L’épitaphe où le mort est toujours bon et beau,
1212Ils fassent éclater de rire le tombeau.
XIX — Vieille chanson du jeune temps
1214Je ne songeais pas à Rose ;
1215Rose au bois vint avec moi ;
1216Nous parlions de quelque chose,
1217Mais je ne sais plus de quoi.
1218J’étais froid comme les marbres ;
1219Je marchais à pas distraits ;
1220Je parlais des fleurs, des arbres ;
1221Son œil semblait dire : « Après ? »
1222La rosée offrait ses perles,
1223Le taillis ses parasols ;
1224J’allais ; j’écoutais les merles,
1225Et Rose les rossignols.
1226Moi, seize ans, et l’air morose ;
1227Elle, vingt ; ses yeux brillaient.
1228Les rossignols chantaient Rose,
1229Et les merles me sifflaient.
1230Rose, droite sur ses hanches,
1231Leva son beau bras tremblant
1232Pour prendre une mûre aux branches ;
1233Je ne vis pas son bras blanc.
1234Une eau courait, fraîche et creuse
1235Sur les mousses de velours ;
1236Et la nature amoureuse
1237Dormait dans les grands bois sourds.
1238Rose défit sa chaussure,
1239Et mit, d’un air ingénu,
1240Son petit pied dans l’eau pure ;
1241Je ne vis pas son pied nu.
1242Je ne savais que lui dire ;
1243Je la suivais dans le bois,
1244La voyant parfois sourire
1245Et soupirer quelquefois.
1246Je ne vis qu’elle était belle
1247Qu’en sortant des grands bois sourds.
1248« Soit ; n’y pensons plus ! » dit-elle.
1249Depuis, j’y pense toujours.
1251Merci, poëte ! – au seuil de mes lares pieux,
1252Comme un hôte divin, tu viens et te dévoiles ;
1253Et l’auréole d’or de tes vers radieux
1254Brille autour de mon nom comme un cercle d’étoiles.
1255Chante ! Milton chantait ; chante ! Homère a chanté.
1256Le poëte des sens perce la triste brume ;
1257L’aveugle voit dans l’ombre un monde de clarté.
1258Quand l’œil du corps s’éteint, l’œil de l’esprit s’allume.
1260Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
1261Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ;
1262Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
1263Et je lui dis : Veux-tu t’en venir dans les champs ?
1264Elle me regarda de ce regard suprême
1265Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
1266Et je lui dis : Veux-tu, c’est le mois où l’on aime,
1267Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ?
1268Elle essuya ses pieds à l’herbe de la rive ;
1269Elle me regarda pour la seconde fois,
1270Et la belle folâtre alors devint pensive.
1271Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois !
1272Comme l’eau caressait doucement le rivage !
1273Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
1274La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
1275Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.
1276Mont.-l’Am., juin 183…
XXII — La fête chez Thérèse
1277La chose fut exquise et fort bien ordonnée.
1278C’était au mois d’avril, et dans une journée
1279Si douce, qu’on eût dit qu’amour l’eût faite exprès.
1280Thérèse la duchesse à qui je donnerais,
1281Si j’étais roi, Paris, si j’étais Dieu, le monde,
1282Quand elle ne serait que Thérèse la blonde ;
1283Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant,
1284Nous avait conviés dans son jardin charmant.
1285On était peu nombreux. Le choix faisait la fête.
1286Nous étions tous ensemble et chacun tête à tête.
1287Des couples pas à pas erraient de tous côtés.
1288C’étaient les fiers seigneurs et les rares beautés,
1289Les Amyntas rêvant auprès des Léonores,
1290Les marquises riant avec les monsignores ;
1291Et l’on voyait rôder dans les grands escaliers
1292Un nain qui dérobait leur bourse aux cavaliers.
1293À midi, le spectacle avec la mélodie.
1294Pourquoi jouer Plautus la nuit ? La comédie
1295Est une belle fille, et rit mieux au grand jour.
1296Or, on avait bâti, comme un temple d’amour,
1297Près d’un bassin dans l’ombre habité par un cygne,
1298Un théâtre en treillage où grimpait une vigne.
1299Un cintre à claire-voie en anse de panier,
1300Cage verte où sifflait un bouvreuil prisonnier,
1301Couvrait toute la scène, et, sur leurs gorges blanches,
1302Les actrices sentaient errer l’ombre des branches.
1303On entendait au loin de magiques accords ;
1304Et, tout en haut, sortant de la frise à mi-corps,
1305Pour attirer la foule aux lazzis qu’il répète,
1306Le blanc Pulcinella sonnait de la trompette.
1307Deux faunes soutenaient le manteau d’Arlequin ;
1308Trivelin leur riait au nez comme un faquin.
1309Parmi les ornements sculptés dans le treillage,
1310Colombine dormait dans un gros coquillage,
1311Et, quand elle montrait son sein et ses bras nus,
1312On eût cru voir la conque, et l’on eût dit Vénus.
1313Le seigneur Pantalon, dans une niche, à droite,
1314Vendait des limons doux sur une table étroite,
1315Et criait par instants : « Seigneurs, l’homme est divin.
1316Dieu n’avait fait que l’eau, mais l’homme a fait le vin ! »
1317Scaramouche en un coin harcelait de sa batte
1318Le tragique Alcantor, suivi du triste Arbate ;
1319Crispin, vêtu de noir, jouait de l’éventail ;
1320Perché, jambe pendante, au sommet du portail,
1321Carlino se penchait, écoutant les aubades,
1322Et son pied ébauchait de rêveuses gambades.
1323Le soleil tenait lieu de lustre ; la saison
1324Avait brodé de fleurs un immense gazon,
1325Vert tapis déroulé sous maint groupe folâtre.
1326Rangés des deux côtés de l’agreste théâtre,
1327Les vrais arbres du parc, les sorbiers, les lilas,
1328Les ébéniers qu’avril charge de falbalas,
1329De leur sève embaumée exhalant les délices,
1330Semblaient se divertir à faire les coulisses,
1331Et, pour nous voir, ouvrant leurs fleurs comme des yeux,
1332Joignaient aux violons leur murmure joyeux ;
1333Si bien qu’à ce concert gracieux et classique,
1334La nature mêlait un peu de sa musique.
1335Tout nous charmait, les bois, le jour serein, l’air pur,
1336Les femmes tout amour, et le ciel tout azur.
1337Pour la pièce, elle était fort bonne, quoique ancienne.
1338C’était, nonchalamment assis sur l’avant-scène,
1339Pierrot, qui haranguait, dans un grave entretien,
1340Un singe timbalier à cheval sur un chien.
1341Rien de plus. C’était simple et beau. – Par intervalles,
1342Le singe faisait rage et cognait ses timbales ;
1343Puis Pierrot répliquait. – Écoutait qui voulait.
1344L’un faisait apporter des glaces au valet ;
1345L’autre, galant drapé d’une cape fantasque,
1346Parlait bas à sa dame en lui nouant son masque ;
1347Trois marquis attablés chantaient une chanson ;
1348Thérèse était assise à l’ombre d’un buisson :
1349Les roses pâlissaient à côté de sa joue,
1350Et, la voyant si belle, un paon faisait la roue.
1351Moi, j’écoutais, pensif, un profane couplet
1352Que fredonnait dans l’ombre un abbé violet.
1353La nuit vint, tout se tut ; les flambeaux s’éteignirent ;
1354Dans les bois assombris les sources se plaignirent ;
1355Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,
1356Chanta comme un poëte et comme un amoureux.
1357Chacun se dispersa sous les profonds feuillages ;
1358Les folles en riant entraînèrent les sages ;
1359L’amante s’en alla dans l’ombre avec l’amant ;
1360Et, troublés comme on l’est en songe, vaguement,
1361Ils sentaient par degrés se mêler à leur âme,
1362À leurs discours secrets, à leurs regards de flamme ;
1363À leur cœur, à leurs sens, à leur molle raison,
1364Le clair de lune bleu qui baignait l’horizon.
1366L’enfant chantait ; la mère au lit, exténuée,
1367Agonisait, beau front dans l’ombre se penchant ;
1368La mort au-dessus d’elle errait dans la nuée ;
1369Et j’écoutais ce râle, et j’entendais ce chant.
1370L’enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre,
1371Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit ;
1372Et la mère, à côté de ce pauvre doux être
1373Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.
1374La mère alla dormir sous les dalles du cloître ;
1375Et le petit enfant se remit à chanter…
1376La douleur est un fruit : Dieu ne le fait pas croître
1377Sur la branche trop faible encor pour le porter.
1379Heureux l’homme, occupé de l’éternel destin,
1380Qui, tel qu’un voyageur qui part de grand matin,
1381Se réveille, l’esprit rempli de rêverie,
1382Et, dès l’aube du jour, se met à lire et prie !
1383À mesure qu’il lit, le jour vient lentement
1384Et se fait dans son âme ainsi qu’au firmament.
1385Il voit distinctement, à cette clarté blême,
1386Des choses dans sa chambre et d’autres en lui-même ;
1387Tout dort dans la maison ; il est seul, il le croit ;
1388Et, cependant, fermant leur bouche de leur doigt,
1389Derrière lui, tandis que l’extase l’enivre,
1390Les anges souriants se penchent sur son livre.
1391Paris, septembre 1842.
1392Par-dessus l’horizon aux collines brunies,
1393Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,
1394Se penchait sur la terre à l’heure du couchant ;
1395Une humble marguerite, éclose au bord d’un champ,
1396Sur un mur gris, croulant parmi l’avoine folle,
1397Blanche, épanouissait sa candide auréole ;
1398Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,
1399Regardait fixement, dans l’éternel azur,
1400Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.
1401« Et, moi, j’ai des rayons aussi ! » lui disait-elle.
1402Granville, juillet 1836
XXVI — Quelques mots à un autre
1403On y revient ; il faut y revenir moi-même.
1404Ce qu’on attaque en moi, c’est mon temps, et je l’aime.
1405Certe, on me laisserait en paix, passant obscur,
1406Si je ne contenais, atome de l’azur,
1407Un peu du grand rayon dont notre époque est faite.
1408Hier le citoyen, aujourd’hui le poëte ;
1409Le « romantique » après le « libéral ». – Allons,
1410Soit ; dans mes deux sentiers mordez mes deux talons.
1411Je suis le ténébreux par qui tout dégénère.
1412Sur mon autre côté lancez l’autre tonnerre.
1413Vous aussi, vous m’avez vu tout jeune, et voici
1414Que vous me dénoncez, bonhomme, vous aussi ;
1415Me déchirant le plus allégrement du monde,
1416Par attendrissement pour mon enfance blonde.
1417Vous me criez : « Comment, Monsieur ! qu’est-ce que c’est ?
1418« La stance va nu-pieds ! le drame est sans corset !
1419« La muse jette au vent sa robe d’innocence !
1420« Et l’art crève la règle et dit : C’est la croissance ! »
1421Géronte littéraire aux aboiements plaintifs,
1422Vous vous ébahissez, en vers rétrospectifs,
1423Que ma voix trouble l’ordre, et que ce romantique
1424Vive, et que ce petit, à qui l’Art Poétique
1425Avec tant de bonté donna le pain et l’eau,
1426Devienne si pesant aux genoux de Boileau !
1427Vous regardez mes vers, pourvus d’ongles et d’ailes,
1428Refusant de marcher derrière les modèles,
1429Comme après les doyens marchent les petits clercs ;
1430Vous en voyez sortir de sinistres éclairs ;
1431Horreur ! et vous voilà poussant des cris d’hyène
1432À travers les barreaux de la Quotidienne.
1433Vous épuisez sur moi tout votre calepin,
1434Et le père Bouhours et le père Rapin ;
1435Et, m’écrasant avec tous les noms qu’on vénère,
1436Vous lâchez le grand mot : Révolutionnaire.
1437Et, sur ce, les pédants en chœur disent : Amen !
1438On m’empoigne ; on me fait passer mon examen ;
1439La Sorbonne bredouille et l’école griffonne ;
1440De vingt plumes jaillit la colère bouffonne :
1441« Que veulent ces affreux novateurs ? ça, des vers ?
1442« Devant leurs livres noirs, la nuit, dans l’ombre ouverts,
1443« Les lectrices ont peur au fond de leurs alcôves.
1444« Le Pinde entend rugir leurs rimes bêtes fauves,
1445« Et frémit. Par leur faute, aujourd’hui tout est mort ;
1446« L’alexandrin saisit la césure, et la mord ;
1447« Comme le sanglier dans l’herbe et dans la sauge,
1448« Au beau milieu du vers l’enjambement patauge ;
1449« Que va-t-on devenir ? Richelet s’obscurcit.
1450« Il faut à toute chose un magister dixit.
1451« Revenons à la règle, et sortons de l’opprobre ;
1452« L’Hippocrène est de l’eau ; donc, le beau, c’est le sobre.
1453« Les vrais sages, ayant la raison pour lien,
1454« Ont toujours consulté, sur l’art, Quintilien ;
1455« Sur l’algèbre, Leibnitz ; sur la guerre, Végèce. »
1456Quand l’impuissance écrit, elle signe : Sagesse.
1457Je ne vois pas pourquoi je ne vous dirais point
1458Ce qu’à d’autres j’ai dit sans leur montrer le poing.
1459Eh bien, démasquons-nous ! c’est vrai, notre âme est noire.
1460Sortons du domino nommé forme oratoire.
1461On nous a vus, poussant vers un autre horizon
1462La langue, avec la rime entraînant la raison,
1463Lancer au pas de charge, en batailles rangées,
1464Sur Laharpe éperdu, toutes ces insurgées.
1465Nous avons au vieux style attaché ce brûlot :
1466Liberté ! Nous avons, dans le même complot,
1467Mis l’esprit, pauvre diable, et le mot, pauvre hère ;
1468Nous avons déchiré le capuchon, la haire,
1469Le froc, dont on couvrait l’Idée aux yeux divins.
1470Tous ont fait rage en foule. Orateurs, écrivains,
1471Poëtes, nous avons, du doigt avançant l’heure,
1472Dit à la rhétorique : – Allons, fille majeure ;
1473Lève les yeux ! – et j’ai, chantant, luttant, bravant,
1474Tordu plus d’une grille au parloir du couvent ;
1475J’ai, torche en main, ouvert les deux battants du drame :
1476Pirates, nous avons, à la voile, à la rame,
1477De la triple unité pris l’aride archipel ;
1478Sur l’Hélicon tremblant j’ai battu le rappel.
1479Tout est perdu ! le vers vague sans muselière !
1480À Racine effaré nous préférons Molière ;
1481Ô pédants ! à Ducis nous préférons Rotrou.
1482Lucrèce Borgia sort brusquement d’un trou,
1483Et mêle des poisons hideux à vos guimauves ;
1484Le drame échevelé fait peur à vos fronts chauves ;
1485C’est horrible ! oui, brigand, jacobin, malandrin,
1486J’ai disloqué ce grand niais d’alexandrin ;
1487Les mots de qualité, les syllabes marquises,
1488Vivaient ensemble au fond de leurs grottes exquises,
1489Faisant la bouche en cœur et ne parlant qu’entre eux,
1490J’ai dit aux mots d’en bas : Manchots, boiteux, goitreux,
1491Redressez-vous ! planez, et mêlez-vous, sans règles,
1492Dans la caverne immense et farouche des aigles !
1493J’ai déjà confessé ce tas de crimes-là ;
1494Oui, je suis Papavoine, Erostrate, Attila :
1496Emportez-vous, et criez à la garde,
1497Brave homme ! tempêtez, tonnez ! je vous regarde.
1498Nos progrès prétendus vous semblent outrageants ;
1499Vous détestez ce siècle où, quand il parle aux gens,
1500Le vers des trois saluts d’usage se dispense ;
1501Temps sombre où, sans pudeur, on écrit comme on pense,
1502Où l’on est philosophe et poëte crûment,
1503Où de ton vin sincère, adorable, écumant,
1504Ô sévère idéal, tous les songeurs sont ivres.
1505Vous couvrez d’abat-jour, quand vous ouvrez nos livres,
1506Vos yeux, par la clarté du mot propre brûlés ;
1507Vous exécrez nos vers francs et vrais ; vous hurlez
1508De fureur en voyant nos strophes toutes nues.
1509Mais où donc est le temps des nymphes ingénues,
1510Qui couraient dans les bois, et dont la nudité
1511Dansait dans la lueur des vagues soirs d’été ?
1512Sur l’aube nue et blanche, entr’ouvrant sa fenêtre,
1513Faut-il plisser la brume honnête et prude, et mettre
1514Une feuille de vigne à l’astre dans l’azur ?
1515Le flot, conque d’amour, est-il d’un goût peu sûr ?
1516Ô Virgile, Pindare, Orphée ! est-ce qu’on gaze,
1517Comme une obscénité, les ailes de Pégase,
1518Qui semble, les ouvrant au haut du mont béni,
1519L’immense papillon du baiser infini ?
1520Est-ce que le soleil splendide est un cynique ?
1521La fleur a-t-elle tort d’écarter sa tunique ?
1522Calliope, planant derrière un pan des cieux,
1523Fait donc mal de montrer à Dante soucieux
1524Ses seins éblouissants à travers les étoiles ?
1525Vous êtes un ancien d’hier. Libre et sans voiles,
1526Le grand Olympe nu vous ferait dire : Fi !
1527Vous mettez une jupe au Cupidon bouffi ;
1528Au clinquant, aux neuf sœurs en atours, au Parnasse
1529De Titon du Tillet, votre goût est tenace ;
1530Les Ménades pour vous danseraient le cancan ;
1531Apollon vous ferait l’effet d’un Mohican ;
1532Vous prendriez Vénus pour une sauvagesse.
1533L’âge – c’est là souvent toute notre sagesse –
1534A beau vous bougonner tout bas : « Vous avez tort,
1535« Vous vous ferez tousser si vous criez si fort ;
1536« Pour quelques nouveautés sauvages et fortuites,
1537« Monsieur, ne troublez pas la paix de vos pituites.
1538« Ces gens-ci vont leur train ; qu’est-ce que ça vous fait ?
1539« Ils ne trouvent que cendre au feu qui vous chauffait.
1540« Pourquoi déclarez-vous la guerre à leur tapage ?
1541« Ce siècle est libéral comme vous fûtes page.
1542« Fermez bien vos volets, tirez bien vos rideaux,
1543« Soufflez votre chandelle, et tournez-lui le dos !
1544« Qu’est l’âme du vrai sage ? Une sourde-muette.
1545« Que vous importe, à vous, que tel ou tel poëte,
1546« Comme l’oiseau des cieux, veuille avoir sa chanson ;
1547« Et que tel garnement du Pinde, nourrisson
1548« Des Muses, au milieu d’un bruit de corybante,
1549« Marmot sombre, ait mordu leur gorge un peu tombante ? »
1550Vous n’en tenez nul compte, et vous n’écoutez rien.
1551Voltaire, en vain, grand homme et peu voltairien,
1552Vous murmure à l’oreille : « Ami, tu nous assommes ! »
1553– Vous écumez ! – partant de ceci : que nous, hommes
1554De ce temps d’anarchie et d’enfer, nous donnons
1555L’assaut au grand Louis juché sur vingt grands noms ;
1556Vous dites qu’après tout nous perdons notre peine,
1557Que haute est l’escalade et courte notre haleine ;
1558Que c’est dit, que jamais nous ne réussirons ;
1559Que Batteux nous regarde avec ses gros yeux ronds,
1560Que Tancrède est de bronze et qu’Hamlet est de sable.
1561Vous déclarez Boileau perruque indéfrisable ;
1562Et, coiffé de lauriers, d’un coup d’œil de travers,
1563Vous indiquez le tas d’ordures de nos vers,
1564Fumier où la laideur de ce siècle se guinde
1565Au pauvre vieux bon goût, ce balayeur du Pinde ;
1566Et même, allant plus loin, vaillant, vous nous criez :
1567« Je vais vous balayer moi-même ! »
1569Paris, novembre 1834.
1570Oui, je suis le rêveur ; je suis le camarade
1571Des petites fleurs d’or du mur qui se dégrade,
1572Et l’interlocuteur des arbres et du vent.
1573Tout cela me connaît, voyez-vous. J’ai souvent,
1574En mai, quand de parfums les branches sont gonflées,
1575Des conversations avec les giroflées ;
1576Je reçois des conseils du lierre et du bleuet.
1577L’être mystérieux, que vous croyez muet,
1578Sur moi se penche, et vient avec ma plume écrire.
1579J’entends ce qu’entendit Rabelais ; je vois rire
1580Et pleurer ; et j’entends ce qu’Orphée entendit.
1581Ne vous étonnez pas de tout ce que me dit
1582La nature aux soupirs ineffables. Je cause
1583Avec toutes les voix de la métempsycose.
1584Avant de commencer le grand concert sacré,
1585Le moineau, le buisson, l’eau vive dans le pré,
1586La forêt, basse énorme, et l’aile et la corolle,
1587Tous ces doux instruments, m’adressent la parole ;
1588Je suis l’habitué de l’orchestre divin ;
1589Si je n’étais songeur, j’aurais été sylvain.
1590J’ai fini, grâce au calme en qui je me recueille,
1591À force de parler doucement à la feuille,
1592À la goutte de pluie, à la plume, au rayon,
1593Par descendre à ce point dans la création,
1594Cet abîme où frissonne un tremblement farouche,
1595Que je ne fais plus même envoler une mouche !
1596Le brin d’herbe, vibrant d’un éternel émoi,
1597S’apprivoise et devient familier avec moi,
1598Et, sans s’apercevoir que je suis là, les roses
1599Font avec les bourdons toutes sortes de choses ;
1600Quelquefois, à travers les doux rameaux bénis,
1601J’avance largement ma face sur les nids,
1602Et le petit oiseau, mère inquiète et sainte,
1603N’a pas plus peur de moi que nous n’aurions de crainte,
1604Nous, si l’œil du bon Dieu regardait dans nos trous ;
1605Le lis prude me voit approcher sans courroux,
1606Quand il s’ouvre aux baisers du jour ; la violette
1607La plus pudique fait devant moi sa toilette ;
1608Je suis pour ces beautés l’ami discret et sûr ;
1609Et le frais papillon, libertin de l’azur,
1610Qui chiffonne gaîment une fleur demi-nue,
1611Si je viens à passer dans l’ombre, continue,
1612Et, si la fleur se veut cacher dans le gazon,
1613Il lui dit : « Es-tu bête ! Il est de la maison. »
1614Les Roches, août 1835.
1615Il faut que le poëte, épris d’ombre et d’azur,
1616Esprit doux et splendide, au rayonnement pur,
1617Qui marche devant tous, éclairant ceux qui doutent,
1618Chanteur mystérieux qu’en tressaillant écoutent
1619Les femmes, les songeurs, les sages, les amants,
1620Devienne formidable à de certains moments.
1621Parfois, lorsqu’on se met à rêver sur son livre,
1622Où tout berce, éblouit, calme, caresse, enivre,
1623Où l’âme, à chaque pas, trouve à faire son miel,
1624Où les coins les plus noirs ont des lueurs du ciel ;
1625Au milieu de cette humble et haute poésie,
1626Dans cette paix sacrée où croît la fleur choisie,
1627Où l’on entend couler les sources et les pleurs,
1628Où les strophes, oiseaux peints de mille couleurs,
1629Volent chantant l’amour, l’espérance et la joie ;
1630Il faut que, par instants, on frissonne, et qu’on voie
1631Tout à coup, sombre, grave et terrible au passant,
1632Un vers fauve sortir de l’ombre en rugissant !
1633Il faut que le poëte, aux semences fécondes,
1634Soit comme ces forêts vertes, fraîches, profondes,
1635Pleines de chants, amour du vent et du rayon,
1636Charmantes, où, soudain, l’on rencontre un lion.
1638Une brume couvrait l’horizon ; maintenant,
1639Voici le clair midi qui surgit rayonnant ;
1640Le brouillard se dissout en perles sur les branches,
1641Et brille, diamant, au collier des pervenches.
1642Le vent souffle à travers les arbres, sur les toits
1643Du hameau noir cachant ses chaumes dans les bois ;
1644Et l’on voit tressaillir, épars dans les ramées,
1645Le vague arrachement des tremblantes fumées ;
1646Un ruisseau court dans l’herbe, entre deux hauts talus,
1647Sous l’agitation des saules chevelus ;
1648Un orme, un hêtre, anciens du vallon, arbres frères
1649Qui se donnent la main des deux rives contraires,
1650Semblent, sous le ciel bleu, dire : À la bonne foi !
1651L’oiseau chante son chant plein d’amour et d’effroi,
1652Et du frémissement des feuilles et des ailes ;
1653L’étang luit sous le vol des vertes demoiselles.
1654Un bouge est là, montrant, dans la sauge et le thym,
1655Un vieux saint souriant parmi des brocs d’étain,
1656Avec tant de rayons et de fleurs sur la berge,
1657Que c’est peut-être un temple ou peut-être une auberge.
1658Que notre bouche ait soif, ou que ce soit le cœur,
1659Gloire au Dieu bon qui tend la coupe au voyageur !
1660Nous entrons. « Qu’avez-vous ? – Des œufs frais, de l’eau fraîche. »
1661On croit voir l’humble toit effondré d’une crèche.
1662À la source du pré, qu’abrite un vert rideau,
1663Une enfant blonde alla remplir sa jarre d’eau,
1664Joyeuse et soulevant son jupon de futaine.
1665Pendant qu’elle plongeait sa cruche à la fontaine,
1666L’eau semblait admirer, gazouillant doucement,
1667Cette belle petite aux yeux de firmament.
1668Et moi, près du grand lit drapé de vieilles serges,
1669Pensif, je regardais un Christ battu de verges.
1670Eh ! qu’importe l’outrage aux martyrs éclatants,
1671Affront de tous les lieux, crachat de tous les temps,
1672Vaine clameur d’aveugle, éternelle huée
1673Où la foule toujours s’est follement ruée !
1674Plus tard, le vagabond flagellé devient Dieu.
1675Ce front noir et saignant semble fait de ciel bleu,
1676Et, dans l’ombre, éclairant palais, temple, masure,
1677Le crucifix blanchit et Jésus-Christ s’azure.
1678La foule un jour suivra vos pas ; allez, saignez,
1679Souffrez, penseurs, des pleurs de vos bourreaux baignés !
1680Le deuil sacre les saints, les sages, les génies ;
1681La tremblante auréole éclôt aux gémonies,
1682Et, sur ce vil marais, flotte, lueur du ciel,
1683Du cloaque de sang feu follet éternel.
1684Toujours au même but le même sort ramène :
1685Il est, au plus profond de notre histoire humaine,
1686Une sorte de gouffre, où viennent, tour à tour,
1687Tomber tous ceux qui sont de la vie et du jour,
1688Les bons, les purs, les grands, les divins, les célèbres,
1689Flambeaux échevelés au souffle des ténèbres ;
1690Là se sont engloutis les Dantes disparus,
1691Socrate, Scipion, Milton, Thomas Morus,
1692Eschyle, ayant aux mains des palmes frissonnantes.
1693Nuit d’où l’on voit sortir leurs mémoires planantes !
1694Car ils ne sont complets qu’après qu’ils sont déchus.
1695De l’exil d’Aristide au bûcher de Jean Huss,
1696Le genre humain pensif – c’est ainsi que nous sommes –
1697Rêve ébloui devant l’abîme des grands hommes.
1698Ils sont, telle est la loi des hauts destins penchant,
1699Tes semblables, soleil ! leur gloire est leur couchant ;
1700Et, fier Niagara dont le flot gronde et lutte,
1701Tes pareils : ce qu’ils ont de plus beau, c’est leur chute.
1702Un de ceux qui liaient Jésus-Christ au poteau,
1703Et qui, sur son dos nu, jetaient un vil manteau,
1704Arracha de ce front tranquille une poignée
1705De cheveux qu’inondait la sueur résignée,
1706Et dit : « Je vais montrer à Caïphe cela ! »
1707Et, crispant son poing noir, cet homme s’en alla.
1708La nuit était venue et la rue était sombre ;
1709L’homme marchait ; soudain, il s’arrêta dans l’ombre,
1710Stupéfait, pâle, et comme en proie aux visions,
1711Frémissant ! – Il avait dans la main des rayons.
1712Forêt de Compiègne, juin 1837.
LIVRE DEUXIÈME — L’ÂME EN FLEUR
1713Tout conjugue le verbe aimer. Voici les roses.
1714Je ne suis pas en train de parler d’autres choses ;
1715Premier mai ! l’amour gai, triste, brûlant, jaloux,
1716Fait soupirer les bois, les nids, les fleurs, les loups ;
1717L’arbre où j’ai, l’autre automne, écrit une devise,
1718La redit pour son compte, et croit qu’il l’improvise ;
1719Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur,
1720Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en cœur ;
1721L’atmosphère, embaumée et tendre, semble pleine
1722Des déclarations qu’au Printemps fait la plaine,
1723Et que l’herbe amoureuse adresse au ciel charmant.
1724À chaque pas du jour dans le bleu firmament,
1725La campagne éperdue, et toujours plus éprise,
1726Prodigue les senteurs, et, dans la tiède brise,
1727Envoie au renouveau ses baisers odorants ;
1728Tous ses bouquets, azurs, carmins, pourpres, safrans,
1729Dont l’haleine s’envole en murmurant : Je t’aime !
1730Sur le ravin, l’étang, le pré, le sillon même,
1731Font des taches partout de toutes les couleurs ;
1732Et, donnant les parfums, elle a gardé les fleurs ;
1733Comme si ses soupirs et ses tendres missives
1734Au mois de mai, qui rit dans les branches lascives,
1735Et tous les billets doux de son amour bavard,
1736Avaient laissé leur trace aux pages du buvard !
1737Les oiseaux dans les bois, molles voix étouffées,
1738Chantent des triolets et des rondeaux aux fées ;
1739Tout semble confier à l’ombre un doux secret ;
1740Tout aime, et tout l’avoue à voix basse ; on dirait
1741Qu’au nord, au sud brûlant, au couchant, à l’aurore,
1742La haie en fleur, le lierre et la source sonore,
1743Les monts, les champs, les lacs et les chênes mouvants,
1744Répètent un quatrain fait par les quatre vents.
1745Saint-Germain, 1er mai 18…
1746Mes vers fuiraient, doux et frêles,
1747Vers votre jardin si beau,
1748Si mes vers avaient des ailes,
1749Des ailes comme l’oiseau.
1750Ils voleraient, étincelles,
1751Vers votre foyer qui rit,
1752Si mes vers avaient des ailes,
1753Des ailes comme l’esprit.
1754Près de vous, purs et fidèles,
1755Ils accourraient nuit et jour,
1756Si mes vers avaient des ailes,
1757Des ailes comme l’amour.
1759Il est dans l’atrium, le beau rouet d’ivoire.
1760La roue agile est blanche, et la quenouille est noire ;
1761La quenouille est d’ébène incrusté de lapis.
1762Il est dans l’atrium sur un riche tapis.
1763Un ouvrier d’Égine a sculpté sur la plinthe
1764Europe, dont un dieu n’écoute pas la plainte.
1765Le taureau blanc l’emporte. Europe, sans espoir,
1766Crie, et baissant les yeux, s’épouvante de voir
1767L’Océan monstrueux qui baise ses pieds roses.
1768Des aiguilles, du fil, des boîtes demi-closes,
1769Les laines de Milet, peintes de pourpre et d’or,
1770Emplissent un panier près du rouet qui dort.
1771Cependant, odieux, effroyables, énormes,
1772Dans le fond du palais, vingt fantômes difformes,
1773Vingt monstres tout sanglants, qu’on ne voit qu’à demi,
1774Errent en foule autour du rouet endormi :
1775Le lion néméen, l’hydre affreuse de Lerne,
1776Cacus, le noir brigand de la noire caverne,
1777Le triple Géryon, et les typhons des eaux,
1778Qui, le soir, à grand bruit, soufflent dans les roseaux ;
1779De la massue au front tous ont l’empreinte horrible
1780Et tous, sans approcher, rôdant d’un air terrible,
1781Sur le rouet, où pend un fil souple et lié,
1782Fixent de loin, dans l’ombre, un œil humilié.
1784Si vous n’avez rien à me dire,
1785Pourquoi venir auprès de moi ?
1786Pourquoi me faire ce sourire
1787Qui tournerait la tête au roi ?
1788Si vous n’avez rien à me dire,
1789Pourquoi venir auprès de moi ?
1790Si vous n’avez rien à m’apprendre,
1791Pourquoi me pressez-vous la main ?
1792Sur le rêve angélique et tendre,
1793Auquel vous songez en chemin,
1794Si vous n’avez rien à m’apprendre,
1795Pourquoi me pressez-vous la main ?
1796Si vous voulez que je m’en aille,
1797Pourquoi passez-vous par ici ?
1798Lorsque je vous vois, je tressaille :
1799C’est ma joie et c’est mon souci.
1800Si vous voulez que je m’en aille,
1801Pourquoi passez-vous par ici ?
1803Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse,
1804Nous apportait l’odeur des fleurs qui s’ouvrent tard ;
1805La nuit tombait ; l’oiseau dormait dans l’ombre épaisse.
1806Le printemps embaumait, moins que votre jeunesse ;
1807Les astres rayonnaient, moins que votre regard.
1808Moi, je parlais tout bas. C’est l’heure solennelle
1809Où l’âme aime à chanter son hymne le plus doux.
1810Voyant la nuit si pure, et vous voyant si belle,
1811J’ai dit aux astres d’or : Versez le ciel sur elle !
1812Et j’ai dit à vos yeux : Versez l’amour sur nous !
1814Tu vois cela d’ici. Des ocres et des craies ;
1815Plaines où les sillons croisent leurs mille raies,
1816Chaumes à fleur de terre et que masque un buisson ;
1817Quelques meules de foin debout sur le gazon ;
1818De vieux toits enfumant le paysage bistre ;
1819Un fleuve qui n’est pas le Gange ou le Caystre,
1820Pauvre cours d’eau normand troublé de sels marins ;
1821À droite, vers le nord, de bizarres terrains
1822Pleins d’angles qu’on dirait façonnés à la pelle ;
1823Voilà les premiers plans ; une ancienne chapelle
1824Y mêle son aiguille, et range à ses côtés
1825Quelques ormes tortus, aux profils irrités,
1826Qui semblent, fatigués du Zéphyr qui s’en joue,
1827Faire une remontrance au vent qui les secoue.
1828Une grosse charrette, au coin de ma maison,
1829Se rouille ; et, devant moi, j’ai le vaste horizon,
1830Dont la mer bleue emplit toutes les échancrures ;
1831Des poules et des coqs, étalant leurs dorures,
1832Causent sous ma fenêtre, et les greniers des toits
1833Me jettent, par instants, des chansons en patois.
1834Dans mon allée habite un cordier patriarche,
1835Vieux qui fait bruyamment tourner sa roue, et marche
1836À reculons, son chanvre autour des reins tordu.
1837J’aime ces flots où court le grand vent éperdu ;
1838Les champs à promener tout le jour me convient ;
1839Les petits villageois, leur livre en main, m’envient,
1840Chez le maître d’école où je me suis logé,
1841Comme un grand écolier abusant d’un congé.
1842Le ciel rit, l’air est pur ; tout le jour, chez mon hôte,
1843C’est un doux bruit d’enfants épelant à voix haute ;
1844L’eau coule, un verdier passe ; et moi, je dis : Merci !
1845Merci, Dieu tout-puissant ! – Ainsi je vis ; ainsi,
1846Paisible, heure par heure, à petit bruit, j’épanche
1847Mes jours, tout en songeant à vous, ma beauté blanche !
1848J’écoute les enfants jaser, et, par moment,
1849Je vois en pleine mer, passer superbement,
1850Au-dessus des pignons du tranquille village,
1851Quelque navire ailé qui fait un long voyage,
1852Et fuit, sur l’Océan, par tous les vents traqué,
1853Qui, naguère, dormait au port, le long du quai,
1854Et que n’ont retenu, loin des vagues jalouses,
1855Ni les pleurs des parents, ni l’effroi des épouses,
1856Ni le sombre reflet des écueils dans les eaux,
1857Ni l’importunité des sinistres oiseaux.
1858Près le Tréport, juin 18…
1859Nous allions au verger cueillir des bigarreaux.
1860Avec ses beaux bras blancs en marbre de Paros,
1861Elle montait dans l’arbre et courbait une branche ;
1862Les feuilles frissonnaient au vent ; sa gorge blanche,
1863Ô Virgile, ondoyait dans l’ombre et le soleil ;
1864Ses petits doigts allaient chercher le fruit vermeil,
1865Semblable au feu qu’on voit dans le buisson qui flambe.
1866Je montais derrière elle ; elle montrait sa jambe,
1867Et disait : « Taisez-vous ! » à mes regards ardents ;
1868Et chantait. Par moments, entre ses belles dents,
1869Pareille, aux chansons près, à Diane farouche,
1870Penchée, elle m’offrait la cerise à sa bouche ;
1871Et ma bouche riait, et venait s’y poser,
1872Et laissait la cerise et prenait le baiser.
1874Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux.
1875Comme le soleil fait serein ou pluvieux
1876L’azur dont il est l’âme et que sa clarté dore,
1877Tu peux m’emplir de brume ou m’inonder d’aurore,
1878Du haut de ta splendeur, si pure qu’en ses plis,
1879Tu sembles une femme enfermée en un lis,
1880Et qu’à d’autres moments, l’œil qu’éblouit ton âme
1881Croit voir, en te voyant, un lis dans une femme.
1882Si tu m’as souri, Dieu ! tout mon être bondit !
1883Si, Madame, au milieu de tous, vous m’avez dit,
1884À haute voix : « Bonjour, Monsieur », et bas : « Je t’aime ! »
1885Si tu m’as caressé de ton regard suprême,
1886Je vis ! je suis léger, je suis fier, je suis grand ;
1887Ta prunelle m’éclaire en me transfigurant ;
1888J’ai le reflet charmant des yeux dont tu m’accueilles ;
1889Comme on sent dans un bois des ailes sous les feuilles,
1890On sent de la gaîté sous chacun de mes mots ;
1891Je cours, je vais, je ris ; plus d’ennuis, plus de maux ;
1892Et je chante, et voilà sur mon front la jeunesse !
1893Mais que ton cœur injuste, un jour, me méconnaisse ;
1894Qu’il me faille porter en moi, jusqu’à demain,
1895L’énigme de ta main retirée à ma main ;
1896– Qu’ai-je fait ? qu’avait-elle ? Elle avait quelque chose.
1897Pourquoi, dans la rumeur du salon où l’on cause,
1898Personne n’entendant, me disait-elle vous ? –
1899Si je ne sais quel froid dans ton regard si doux
1900A passé comme passe au ciel une nuée,
1901Je sens mon âme en moi toute diminuée ;
1902Je m’en vais, courbé, las, sombre comme un aïeul ;
1903Il semble que sur moi, secouant son linceul,
1904Se soit soudain penché le noir vieillard Décembre ;
1905Comme un loup dans son trou, je rentre dans ma chambre :
1906Le chagrin – âge et deuil, hélas ! ont le même air, –
1907Assombrit chaque trait de mon visage amer,
1908Et m’y creuse une ride avec sa main pesante.
1909Joyeux, j’ai vingt-cinq ans ; triste, j’en ai soixante.
IX — En écoutant les oiseaux
1911Oh ! quand donc aurez-vous fini, petits oiseaux,
1912De jaser au milieu des branches et des eaux,
1913Que nous nous expliquions et que je vous querelle ?
1914Rouge-gorge, verdier, fauvette, tourterelle,
1915Oiseaux, je vous entends, je vous connais. Sachez
1916Que je ne suis pas dupe, ô doux ténors cachés,
1917De votre mélodie et de votre langage.
1918Celle que j’aime est loin et pense à moi : je gage,
1919Ô rossignol dont l’hymne, exquis et gracieux,
1920Donne un frémissement à l’astre dans les cieux,
1921Que ce que tu dis là, c’est le chant de son âme.
1922Vous guettez les soupirs de l’homme et de la femme,
1923Oiseaux ; quand nous aimons et quand nous triomphons,
1924Quand notre être, tout bas, s’exhale en chants profonds,
1925Vous, attentifs, parmi les bois inaccessibles,
1926Vous saisissez au vol ces strophes invisibles,
1927Et vous les répétez tout haut, comme de vous ;
1928Et vous mêlez, pour rendre encor l’hymne plus doux,
1929À la chanson des cœurs, le battement des ailes ;
1930Si bien qu’on vous admire, écouteurs infidèles,
1931Et que le noir sapin murmure aux vieux tilleuls :
1932« Sont-ils charmants d’avoir trouvé cela tout seuls ! »
1933Et que l’eau, palpitant sous le chant qui l’effleure,
1934Baise avec un sanglot le beau saule qui pleure ;
1935Et que le dur tronc d’arbre a des airs attendris ;
1936Et que l’épervier rêve, oubliant la perdrix ;
1937Et que les loups s’en vont songer auprès des louves !
1938« Divin ! » dit le hibou ; le moineau dit : « Tu trouves ? »
1939Amour, lorsqu’en nos cœurs tu te réfugias,
1940L’oiseau vint y puiser ; ce sont ces plagiats,
1941Ces chants qu’un rossignol, belles, prend sur vos bouches
1942Qui font que les grands bois courbent leurs fronts farouches
1943Et que les lourds rochers, stupides et ravis,
1944Se penchent, les laissant piller le chènevis,
1945Et ne distinguent plus, dans leurs rêves étranges,
1946La langue des oiseaux de la langue des anges.
1947Caudebec, septembre 183.
1948Mon bras pressait ta taille frêle
1949Et souple comme le roseau ;
1950Ton sein palpitait comme l’aile
1952Longtemps muets, nous contemplâmes
1953Le ciel où s’éteignait le jour.
1954Que se passait-il dans nos âmes ?
1956Comme un ange qui se dévoile,
1957Tu me regardais, dans ma nuit,
1958Avec ton beau regard d’étoile,
1960Forêt de Fontainebleau, juillet 18…
1961Les femmes sont sur la terre
1962Pour tout idéaliser ;
1963L’univers est un mystère
1964Que commente leur baiser.
1965C’est l’amour qui, pour ceinture,
1966À l’onde et le firmament,
1967Et dont toute la nature,
1968N’est, au fond, que l’ornement.
1969Tout ce qui brille offre à l’âme
1970Son parfum ou sa couleur ;
1971Si Dieu n’avait fait la femme,
1972Il n’aurait pas fait la fleur.
1973À quoi bon vos étincelles,
1974Bleus saphirs, sans les yeux doux ?
1975Les diamants, sans les belles,
1976Ne sont plus que des cailloux ;
1977Et, dans les charmilles vertes,
1978Les roses dorment debout,
1979Et sont des bouches ouvertes
1980Pour ne rien dire du tout.
1981Tout objet qui charme ou rêve
1982Tient des femmes sa clarté ;
1983La perle blanche, sans Ève,
1984Sans toi, ma fière beauté,
1985Ressemblant, tout enlaidie,
1986À mon amour qui te fuit,
1987N’est plus que la maladie
1988D’une bête dans la nuit.
1990Nous errions ; elle et moi, dans les monts de Sicile.
1991Elle est fière pour tous et pour moi seul docile.
1992Les cieux et nos pensers rayonnaient à la fois.
1993Oh ! comme aux lieux déserts les cœurs sont peu farouches !
1994Que de fleurs aux buissons, que de baisers aux bouches,
1995Quand on est dans l’ombre des bois !
1996Pareils à deux oiseaux qui vont de cime en cime,
1997Nous parvînmes enfin tout au bord d’un abîme.
1998Elle osa s’approcher de ce sombre entonnoir ;
1999Et, quoique mainte épine offensât ses mains blanches,
2000Nous tâchâmes, penchés et nous tenant aux branches,
2001D’en voir le fond lugubre et noir.
2002En ce même moment, un titan centenaire,
2003Qui venait d’y rouler sous vingt coups de tonnerre,
2004Se tordait dans ce gouffre où le jour n’ose entrer ;
2005Et d’horribles vautours au bec impitoyable,
2006Attirés par le bruit de sa chute effroyable,
2007Commençaient à le dévorer.
2008Alors, elle me dit : « J’ai peur qu’on ne nous voie !
2009Cherchons un autre afin d’y cacher notre joie !
2010Vois ce pauvre géant ! nous aurions notre tour !
2011Car les dieux envieux qui l’ont fait disparaître,
2012Et qui furent jaloux de sa grandeur, peut-être
2013Seraient jaloux de notre amour ! »
2015Viens ! – une flûte invisible
2016Soupire dans les vergers. –
2017La chanson la plus paisible.
2018Est la chanson des bergers.
2019Le vent ride, sous l’yeuse,
2020Le sombre miroir des eaux. –
2021La chanson la plus joyeuse
2022Est la chanson des oiseaux.
2023Que nul soin ne te tourmente.
2024Aimons-nous ! aimons toujours ! –
2025La chanson la plus charmante
2026Est la chanson des amours.
2028Si les liens des cœurs ne sont pas des mensonges,
2029Oh ! dites, vous devez avoir eu de doux songes,
2030Je n’ai fait que rêver de vous toute la nuit.
2031Et nous nous aimions tant ! vous me disiez : « Tout fuit,
2032Tout s’éteint, tout s’en va ; ta seule image reste. »
2033Nous devions être morts dans ce rêve céleste ;
2034Il semblait que c’était déjà le paradis.
2035Oh ! oui, nous étions morts, bien sûr ; je vous le dis.
2036Nous avions tous les deux la forme de nos âmes.
2037Tout ce que, l’un de l’autre, ici-bas nous aimâmes
2038Composait notre corps de flamme et de rayons,
2039Et, naturellement, nous nous reconnaissions.
2040Il nous apparaissait des visages d’aurore
2041Qui nous disaient : « C’est moi ! » la lumière sonore
2042Chantait ; et nous étions des frissons et des voix.
2043Vous me disiez : « Écoute ! » et je répondais : « Vois ! »
2044Je disais : « Viens-nous-en dans les profondeurs sombres,
2045Vivons ; c’est autrefois que nous étions des ombres. »
2046Et, mêlant nos appels et nos cris : « Viens ! oh ! viens !
2047Et moi, je me rappelle, et toi, tu te souviens. »
2048Éblouis, nous chantions : – C’est nous-mêmes qui sommes
2049Tout ce qui nous semblait, sur la terre des hommes,
2050Bon, juste, grand, sublime, ineffable et charmant ;
2051Nous sommes le regard et le rayonnement ;
2052Le sourire de l’aube et l’odeur de la rose,
2053C’est nous ; l’astre est le nid où notre aile se pose ;
2054Nous avons l’infini pour sphère et pour milieu,
2055L’éternité pour âge ; et, notre amour, c’est Dieu.
XV — Paroles dans l’ombre
2057Elle disait : C’est vrai, j’ai tort de vouloir mieux ;
2058Les heures sont ainsi très doucement passées ;
2059Vous êtes là ; mes yeux ne quittent pas vos yeux,
2060Où je regarde aller et venir vos pensées.
2061Vous voir est un bonheur ; je ne l’ai pas complet.
2062Sans doute, c’est encor bien charmant de la sorte !
2063Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît,
2064À ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir la porte ;
2065Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous ;
2066Vous êtes mon lion, je suis votre colombe ;
2067J’entends de vos papiers le bruit paisible et doux ;
2068Je ramasse parfois votre plume qui tombe ;
2069Sans doute, je vous ai ; sans doute, je vous voi.
2070La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres,
2071Je le sais ; mais, pourtant, je veux qu’on songe à moi.
2072Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres,
2073Sans relever la tête et sans me dire un mot,
2074Une ombre reste au fond de mon cœur qui vous aime ;
2075Et, pour que je vous voie entièrement, il faut
2076Me regarder un peu, de temps en temps, vous-même.
2078L’hirondelle au printemps cherche les vieilles tours,
2079Débris où n’est plus l’homme, où la vie est toujours ;
2080La fauvette en avril cherche, ô ma bien-aimée,
2081La forêt sombre et fraîche et l’épaisse ramée,
2082La mousse, et, dans les nœuds des branches, les doux toits
2083Qu’en se superposant font les feuilles des bois.
2084Ainsi fait l’oiseau. Nous, nous cherchons, dans la ville,
2085Le coin désert, l’abri solitaire et tranquille,
2086Le seuil qui n’a pas d’yeux obliques et méchants,
2087La rue où les volets sont fermés ; dans les champs,
2088Nous cherchons le sentier du pâtre et du poëte ;
2089Dans les bois, la clairière inconnue et muette
2090Où le silence éteint les bruits lointains et sourds.
2091L’oiseau cache son nid, nous cachons nos amours.
2092Fontainebleau, juin 18…
2093Ils marchaient à côté l’un de l’autre ; des danses
2094Troublaient le bois joyeux ; ils marchaient, s’arrêtaient,
2095Parlaient, s’interrompaient, et, pendant les silences,
2096Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient.
2097Ils songeaient ; ces deux cœurs, que le mystère écoute,
2098Sur la création au sourire innocent
2099Penchés, et s’y versant dans l’ombre goutte à goutte,
2100Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.
2101Elle sait tous les noms des fleurs qu’en sa corbeille
2102Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours ;
2103Elle les lui nommait comme eût fait une abeille,
2104Puis elle reprenait : « Parlons de nos amours.
2105Je suis en haut, je suis en bas », lui disait-elle,
2106« Et je veille sur vous, d’en bas comme d’en haut. »
2107Il demandait comment chaque plante s’appelle,
2108Se faisant expliquer le printemps mot à mot.
2109Ô champs ! il savourait ces fleurs et cette femme.
2110Ô bois ! ô prés ! nature où tout s’absorbe en un,
2111Le parfum de la fleur est votre petite âme,
2112Et l’âme de la femme est votre grand parfum !
2113La nuit tombait ; au tronc d’un chêne, noir pilastre,
2114Il s’adossait pensif ; elle disait : « Voyez
2115Ma prière toujours dans vos cieux comme un astre,
2116Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds. »
2118Je sais bien qu’il est d’usage
2119D’aller en tous lieux criant
2120Que l’homme est d’autant plus sage
2121Qu’il rêve plus de néant ;
2122D’applaudir la grandeur noire,
2123Les héros, le fer qui luit,
2124Et la guerre, cette gloire
2125Qu’on fait avec de la nuit ;
2126D’admirer les coups d’épée,
2127Et la fortune, ce char
2128Dont une roue est Pompée,
2129Dont l’autre roue est César ;
2130Et Pharsale et Trasimène,
2131Et tout ce que les Nérons
2132Font voler de cendre humaine
2133Dans le souffle des clairons !
2134Je sais que c’est la coutume
2135D’adorer ces nains géants
2136Qui, parce qu’ils sont écume,
2137Se supposent océans ;
2138Et de croire à la poussière,
2139À la fanfare qui fuit,
2140Aux pyramides de pierre,
2141Aux avalanches de bruit.
2142Moi, je préfère, ô fontaines !
2143Moi, je préfère, ô ruisseaux !
2144Au Dieu des grands capitaines,
2145Le Dieu des petits oiseaux !
2146Ô mon doux ange, en ces ombres
2147Où, nous aimant, nous brillons,
2148Au Dieu des ouragans sombres
2149Qui poussent les bataillons,
2150Au Dieu des vastes armées,
2151Des canons au lourd essieu,
2152Des flammes et des fumées,
2153Je préfère le bon Dieu !
2154Le bon Dieu, qui veut qu’on aime,
2155Qui met au cœur de l’amant
2156Le premier vers du poëme,
2157Le dernier au firmament !
2158Qui songe à l’aile qui pousse,
2159Aux œufs blancs, au nid troublé,
2160Si la caille a de la mousse,
2161Et si la grive a du blé ;
2162Et qui fait, pour les Orphées,
2163Tenir, immense et subtil,
2164Tout le doux monde des fées
2165Dans le vert bourgeon d’avril !
2166Si bien, que cela s’envole
2167Et se disperse au printemps,
2168Et qu’une vague auréole
2169Sort de tous les nids chantants !
2170Vois-tu, quoique notre gloire
2171Brille en ce que nous créons,
2172Et dans notre grande histoire
2173Pleine de grands panthéons ;
2174Quoique nous ayons des glaives,
2175Des temples, Chéops, Babel,
2176Des tours, des palais, des rêves,
2177Et des tombeaux jusqu’au ciel ;
2178Il resterait peu de choses
2179À l’homme, qui vit un jour,
2180Si Dieu nous ôtait les roses,
2181Si Dieu nous ôtait l’amour !
2182Chelles, septembre 18…
2183Ô femme, pensée aimante
2185Vous trouvez la fleur charmante
2187Vous enviez la pelouse
2189Vous voulez que je jalouse
2191Vous dites, beauté superbe
2193Regardant tour à tour l’herbe
2195« Leur existence est la bonne ;
2196« Là, tout est beau ;
2197« Là, sur la fleur qui rayonne,
2199« Près de vous, aile bénie,
2201« Qu’est-ce, hélas ! que le génie
2203« Fleur pure, alouette agile,
2205« Toi, tu dépasses Virgile ;
2207« Quel vol profond dans l’air sombre !
2208« Quels doux parfums ! – »
2209Et des pleurs brillent sous l’ombre
2211Oui, contemplez l’hirondelle,
2213Mais ne vous plaignez pas, belle,
2215Car nous irons dans la sphère
2217La femme y sera lumière,
2219Et les roses sont moins belles
2221Et les oiseaux ont moins d’ailes
2224L’hiver blanchit le dur chemin.
2225Tes jours aux méchants sont en proie.
2226La bise mord ta douce main ;
2227La haine souffle sur ta joie.
2228La neige emplit le noir sillon.
2229La lumière est diminuée… –
2230Ferme ta porte à l’aquilon !
2231Ferme ta vitre à la nuée !
2232Et puis laisse ton cœur ouvert !
2233Le cœur, c’est la sainte fenêtre.
2234Le soleil de brume est couvert ;
2235Mais Dieu va rayonner peut-être !
2236Doute du bonheur, fruit mortel ;
2237Doute de l’homme plein d’envie ;
2238Doute du prêtre et de l’autel ;
2239Mais crois à l’amour, ô ma vie !
2240Crois à l’amour, toujours entier,
2241Toujours brillant sous tous les voiles !
2242À l’amour, tison du foyer !
2243À l’amour, rayon des étoiles !
2244Aime et ne désespère pas.
2245Dans ton âme où parfois je passe,
2246Où mes vers chuchotent tout bas,
2247Laisse chaque chose à sa place.
2248La fidélité sans ennui,
2249La paix des vertus élevées,
2250Et l’indulgence pour autrui,
2251Éponge des fautes lavées.
2252Dans ta pensée où tout est beau,
2253Que rien ne tombe ou ne recule.
2254Fais de ton amour ton flambeau.
2255On s’éclaire de ce qui brûle.
2256À ces démons d’inimitié,
2257Oppose ta douceur sereine,
2258Et reverse-leur en pitié
2259Tout ce qu’ils t’ont vomi de haine.
2260La haine, c’est l’hiver du cœur.
2261Plains-les ! mais garde ton courage.
2262Garde ton sourire vainqueur ;
2263Bel arc-en-ciel, sors de l’orage !
2264Garde ton amour éternel.
2265L’hiver, l’astre éteint-il sa flamme ?
2266Dieu ne retire rien du ciel ;
2267Ne retire rien de ton âme !
2269Il lui disait : « Vois-tu, si tous deux nous pouvions,
2270« L’âme pleine de foi, le cœur plein de rayons,
2271« Ivres de douce extase et de mélancolie,
2272« Rompre les mille nœuds dont la ville nous lie ;
2273« Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou,
2274« Nous fuirions ; nous irions quelque part, n’importe où,
2275« Chercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses,
2276« Un coin où aurions des arbres, des pelouses,
2277« Une maison petite avec des fleurs, un peu
2278« De solitude, un peu de silence, un ciel bleu,
2279« La chanson d’un oiseau qui sur le toit se pose,
2280« De l’ombre ; – et quel besoin avons-nous d’autre
2283– Aimons toujours ! aimons encore !
2284Quand l’amour s’en va, l’espoir fuit.
2285L’amour, c’est le cri de l’aurore,
2286L’amour, c’est l’hymne de la nuit.
2287Ce que le flot dit aux rivages,
2288Ce que le vent dit aux vieux monts,
2289Ce que l’astre dit aux nuages,
2290C’est le mot ineffable : Aimons !
2291L’amour fait songer, vivre et croire.
2292Il a, pour réchauffer le cœur,
2293Un rayon de plus que la gloire,
2294Et ce rayon, c’est le bonheur !
2295Aime ! qu’on les loue ou les blâme,
2296Toujours les grands cœurs aimeront :
2297Joins cette jeunesse de l’âme
2298À la jeunesse de ton front !
2299Aime, afin de charmer tes heures !
2300Afin qu’on voie en tes beaux yeux
2301Des voluptés intérieures
2302Le sourire mystérieux !
2303Aimons-nous toujours davantage !
2304Unissons-nous mieux chaque jour.
2305Les arbres croissent en feuillage ;
2306Que notre âme croisse en amour !
2307Soyons le miroir et l’image !
2308Soyons la fleur et le parfum !
2309Les amants, qui, seuls sous l’ombrage,
2310Se sentent deux et ne sont qu’un !
2311Les poëtes cherchent les belles.
2312La femme, ange aux chastes faveurs,
2313Aime à rafraîchir sous ses ailes
2314Ces grands fronts brûlants et rêveurs.
2315Venez à nous, beautés touchantes !
2316Viens à moi, toi, mon bien, ma loi !
2317Ange ! viens à moi quand tu chantes,
2318Et, quand tu pleures, viens à moi !
2319Nous seuls comprenons vos extases ;
2320Car notre esprit n’est point moqueur ;
2321Car les poëtes sont les vases
2322Où les femmes versent leur cœur.
2323Moi qui ne cherche dans ce monde
2324Que la seule réalité,
2325Moi qui laisse fuir comme l’onde
2326Tout ce qui n’est que vanité,
2327Je préfère, aux biens dont s’enivre
2328L’orgueil du soldat ou du roi,
2329L’ombre que tu fais sur mon livre
2330Quand ton front se penche sur moi.
2331Toute ambition allumée
2332Dans notre esprit, brasier subtil,
2333Tombe en cendre ou vole en fumée,
2334Et l’on se dit : « Qu’en reste-t-il ? »
2335Tout plaisir, fleur à peine éclose
2336Dans notre avril sombre et terni,
2337S’effeuille et meurt, lis, myrte ou rose,
2338Et l’on se dit : « C’est donc fini ! »
2339L’amour seul reste. Ô noble femme,
2340Si tu veux, dans ce vil séjour,
2341Garder ta foi, garder ton âme,
2342Garder ton Dieu, garde l’amour !
2343Conserve en ton cœur, sans rien craindre,
2344Dusses-tu pleurer et souffrir,
2345La flamme qui ne peut s’éteindre
2346Et la fleur qui ne peut mourir !
2348Tout revit, ma bien-aimée !
2349Le ciel gris perd sa pâleur ;
2350Quand la terre est embaumée,
2351Le cœur de l’homme est meilleur.
2352En haut, d’où l’amour ruisselle,
2353En bas, où meurt la douleur,
2354La même immense étincelle
2355Allume l’astre et la fleur.
2356L’hiver fuit, saison d’alarmes,
2357Noir avril mystérieux
2358Où l’âpre sève des larmes
2359Coule, et du cœur monte aux yeux.
2361De souffrir et de pleurer !
2362Veux-tu, dans la solitude,
2363Nous mettre à nous adorer ?
2364La branche au soleil se dore
2365Et penche, pour l’abriter,
2366Ses boutons qui vont éclore
2367Sur l’oiseau qui va chanter.
2368L’aurore où nous nous aimâmes
2369Semble renaître à nos yeux ;
2370Et mai sourit dans nos âmes
2371Comme il sourit dans les cieux.
2372On entend rire, on voit luire
2373Tous les êtres tour à tour,
2374La nuit, les astres bruire,
2375Et les abeilles, le jour.
2376Et partout nos regards lisent,
2377Et, dans l’herbe et dans les nids,
2378De petites voix nous disent :
2379« Les aimants sont les bénis ! »
2380L’air enivre ; tu reposes
2381À mon cou tes bras vainqueurs. –
2382Sur les rosiers que de roses !
2383Que de soupirs dans nos cœurs !
2384Comme l’aube, tu me charmes ;
2385Ta bouche et tes yeux chéris
2386Ont, quand tu pleures, ses larmes,
2387Et ses perles quand tu ris.
2388La nature, sœur jumelle
2389Ève et d’Adam et du jour,
2390Nous aime, nous berce et mêle
2391Son mystère à notre amour.
2392Il suffit que tu paraisses
2393Pour que le ciel, t’adorant,
2394Te contemple ; et, nos caresses,
2395Toute l’ombre nous les rend !
2396Clartés et parfums nous-mêmes,
2397Nous baignons nos cœurs heureux
2398Dans les effluves suprêmes
2399Des éléments amoureux.
2400Et, sans qu’un souci t’oppresse,
2401Sans que ce soit mon tourment,
2402J’ai l’étoile pour maîtresse ;
2403Le soleil est ton amant ;
2404Et nous donnons notre fièvre
2405Aux fleurs où nous appuyons
2406Nos bouches, et notre lèvre
2407Sent le baiser des rayons.
2409Que le sort, quel qu’il soit, vous trouve toujours grande !
2410Que demain soit doux comme hier !
2411Qu’en vous, ô ma beauté, jamais ne se répande
2412Le découragement amer,
2413Ni le fiel, ni l’ennui des cœurs qui se dénouent,
2414Ni cette cendre, hélas ! que sur un front pâli,
2415Dans l’ombre, à petit bruit secouent
2416Les froides ailes de l’oubli !
2417Laissez, laissez brûler pour vous, ô vous que j’aime !
2418Mes chants dans mon âme allumés !
2419Vivez pour la nature, et le ciel, et moi-même !
2420Après avoir souffert, aimez !
2421Laissez entrer en vous, après nos deuils funèbres,
2422L’aube, fille des nuits, l’amour, fils des douleurs,
2423Tout ce qui luit dans les ténèbres,
2424Tout ce qui sourit dans les pleurs !
2426Je respire où tu palpites,
2427Tu sais ; à quoi bon, hélas !
2428Rester là si tu me quittes,
2429Et vivre si tu t’en vas ?
2430À quoi bon vivre, étant l’ombre
2431De cet ange qui s’enfuit ?
2432À quoi bon, sous le ciel sombre,
2433N’être plus que de la nuit ?
2434Je suis la fleur des murailles,
2435Dont avril est le seul bien.
2436Il suffit que tu t’en ailles
2437Pour qu’il ne reste plus rien.
2438Tu m’entoures d’auréoles ;
2439Te voir est mon seul souci.
2440Il suffit que tu t’envoles
2441Pour que je m’envole aussi.
2442Si tu pars, mon front se penche ;
2443Mon âme au ciel, son berceau,
2444Fuira, car dans ta main blanche
2445Tu tiens ce sauvage oiseau.
2446Que veux-tu que je devienne,
2447Si je n’entends plus ton pas ?
2448Est-ce ta vie ou la mienne
2449Qui s’en va ? Je ne sais pas.
2450Quand mon courage succombe,
2451J’en reprends dans ton cœur pur ;
2452Je suis comme la colombe
2453Qui vient boire au lac d’azur.
2454L’amour fait comprendre à l’âme
2455L’univers, sombre et béni ;
2456Et cette petite flamme
2457Seule éclaire l’infini.
2458Sans toi, toute la nature
2459N’est plus qu’un cachot fermé,
2460Où je vais à l’aventure,
2461Pâle et n’étant plus aimé.
2462Sans toi, tout s’effeuille et tombe ;
2463L’ombre emplit mon noir sourcil ;
2464Une fête est une tombe,
2465La patrie est un exil.
2466Je t’implore et te réclame ;
2467Ne fuis pas loin de mes maux,
2468Ô fauvette de mon âme
2469Qui chantes dans mes rameaux !
2470De quoi puis-je avoir envie,
2471De quoi puis-je avoir effroi,
2472Que ferai-je de la vie,
2473Si tu n’es plus près de moi ?
2474Tu portes dans la lumière,
2475Tu portes dans les buissons,
2476Sur une aile ma prière,
2477Et sur l’autre mes chansons.
2478Que dirai-je aux champs que voile
2479L’inconsolable douleur ?
2480Que ferai-je de l’étoile ?
2481Que ferai-je de la fleur ?
2482Que dirai-je au bois morose
2483Qu’illuminait ta douceur ?
2484Que répondrai-je à la rose
2485Disant : « Où donc est ma sœur ? »
2486J’en mourrai ; fuis, si tu l’oses.
2487À quoi bon, jours révolus !
2488Regarder toutes ces choses
2489Qu’elle ne regarde plus ?
2490Que ferai-je de la lyre,
2491De la vertu, du destin ?
2492Hélas ! et, sans ton sourire,
2493Que ferai-je du matin ?
2494Que ferai-je, seul, farouche,
2495Sans toi, du jour et des cieux,
2496De mes baisers sans ta bouche,
2497Et de mes pleurs sans tes yeux !
2499L’étang mystérieux, suaire aux blanches moires,
2500Frissonne ; au fond du bois, la clairière apparaît ;
2501Les arbres sont profonds et les branches sont noires ;
2502Avez-vous vu Vénus à travers la forêt ?
2503Avez-vous vu Vénus au sommet des collines ?
2504Vous qui passez dans l’ombre, êtes-vous des amants ?
2505Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines ;
2506L’herbe s’éveille et parle aux sépulcres dormants.
2507Que dit-il, le brin d’herbe ? et que répond la tombe ?
2508Aimez, vous qui vivez ! on a froid sous les ifs.
2509Lèvre, cherche la bouche ! aimez-vous ! la nuit tombe ;
2510Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.
2511Dieu veut qu’on ait aimé. Vivez ! faites envie,
2512Ô couples qui passez sous le vert coudrier.
2513Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,
2514On emporta d’amour, on l’emploie à prier.
2515Les mortes d’aujourd’hui furent jadis les belles.
2516Le ver luisant dans l’ombre erre avec son flambeau.
2517Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,
2518Le brin d’herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.
2519La forme d’un toit noir dessine une chaumière ;
2520On entend dans les prés le pas lourd du faucheur ;
2521L’étoile aux cieux, ainsi qu’une fleur de lumière,
2522Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.
2523Aimez-vous ! c’est le mois où les fraises sont mûres.
2524L’ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,
2525Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,
2526Les prières des morts aux baisers des vivants.
XXVII — La nichée sous le portail
2528Oui, va prier à l’église,
2529Va ; mais regarde en passant,
2530Sous la vieille voûte grise,
2531Ce petit nid innocent.
2532Aux grands temples où l’on prie,
2533Le martinet, frais et pur,
2534Suspend la maçonnerie
2535Qui contient le plus d’azur.
2536La couvée est dans la mousse
2537Du portail qui s’attendrit ;
2538Elle sent la chaleur douce
2539Des ailes de Jésus-Christ.
2540L’église, où l’ombre flamboie,
2541Vibre, émue à ce doux bruit ;
2542Les oiseaux sont pleins de joie,
2543La pierre est pleine de nuit.
2544Les saints, graves personnages
2545Sous les porches palpitants,
2546Aiment ces doux voisinages
2547Du baiser et du printemps.
2548Les vierges et les prophètes
2549Se penchent dans l’âpre tour,
2550Sur ces ruches d’oiseaux faites
2551Pour le divin miel amour.
2552L’oiseau se perche sur l’ange ;
2553L’apôtre rit sous l’arceau.
2554« Bonjour, saint ! » dit la mésange.
2555Le saint dit : « Bonjour, oiseau ! »
2556Les cathédrales sont belles
2557Et hautes sous le ciel bleu ;
2558Mais le nid des hirondelles
2559Est l’édifice de Dieu.
XXVIII — Un soir que je regardais le ciel
2561Elle me dit, un soir, en souriant :
2562– Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse
2563Le jour qui fuit, ou l’ombre qui s’abaisse,
2564Ou l’astre d’or qui monte à l’orient ?
2565Que font vos yeux là-haut ? je les réclame.
2566Quittez le ciel ; regardez dans mon âme !
2567Dans ce ciel vaste, ombre où vous vous plaisez,
2568Où vos regards démesurés vont lire,
2569Qu’apprendrez-vous qui vaille mon sourire ?
2570Qu’apprendras-tu qui vaille nos baisers ?
2571Oh ! de mon cœur lève les chastes voiles.
2572Si tu savais comme il est plein d’étoiles !
2573Que de soleils ! vois-tu, quand nous aimons,
2574Tout est en nous un radieux spectacle.
2575Le dévouement, rayonnant sur l’obstacle,
2576Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.
2577Le vaste azur n’est rien, je te l’atteste ;
2578Le ciel que j’ai dans l’âme est plus céleste !
2579C’est beau de voir un astre s’allumer.
2580Le monde est plein de merveilleuses choses.
2581Douce est l’aurore, et douces sont les roses.
2582Rien n’est si doux que le charme d’aimer !
2583La clarté vraie et la meilleure flamme,
2584C’est le rayon qui va de l’âme à l’âme !
2585L’amour vaut mieux, au fond des antres frais,
2586Que ces soleils qu’on ignore et qu’on nomme.
2587Dieu mit, sachant ce qui convient à l’homme,
2588Le ciel bien loin et la femme tout près.
2589Il dit à ceux qui scrutent l’azur sombre :
2590« Vivez ! aimez ! le reste, c’est mon ombre ! »
2591Aimons ! c’est tout. Et Dieu le veut ainsi.
2592Laisse ton ciel que de froids rayons dorent !
2593Tu trouveras, dans deux yeux qui t’adorent,
2594Plus de beauté, plus de lumière aussi !
2595Aimer, c’est voir, sentir, rêver, comprendre.
2596L’esprit plus grand s’ajoute au cœur plus tendre.
2597Viens, bien-aimé ! n’entends-tu pas toujours
2598Dans nos transports une harmonie étrange ?
2599Autour de nous la nature se change
2600En une lyre et chante nos amours !
2601Viens ! aimons-nous ! errons sur la pelouse.
2602Ne songe plus au ciel ! j’en suis jalouse ! –
2603Ma bien-aimée ainsi tout bas parlait,
2604Avec son front posé sur sa main blanche,
2605Et l’œil rêveur d’un ange qui se penche,
2606Et sa voix grave, et cet air qui me plaît ;
2607Belle et tranquille, et de me voir charmée,
2608Ainsi tout bas parlait ma bien-aimée.
2609Nos cœurs battaient ; l’extase m’étouffait ;
2610Les fleurs du soir entr’ouvraient leurs corolles…
2611Qu’avez-vous fait, arbres, de nos paroles ?
2612De nos soupirs, rochers, qu’avez-vous fait ?
2613C’est un destin bien triste que le nôtre,
2614Puisqu’un tel jour s’envole comme un autre !
2615Ô souvenir ! trésor dans l’ombre accru !
2616Sombre horizon des anciennes pensées !
2617Chère lueur des choses éclipsées !
2618Rayonnement du passé disparu !
2619Comme du seuil et du dehors d’un temple,
2620L’œil de l’esprit en rêvant vous contemple !
2621Quand les beaux jours font place aux jours amers,
2622De tout bonheur il faut quitter l’idée ;
2623Quand l’espérance est tout à fait vidée,
2624Laissons tomber la coupe au fond des mers.
2625L’oubli ! l’oubli ! c’est l’onde où tout se noie ;
2626C’est la mer sombre où l’on jette sa joie.
2627Montf., septembre 18… – Brux…, janvier 18…
LIVRE TROISIÈME — LES LUTTES ET LES RÊVES
2628Écrit sur un exemplaire de la Divina
2630Un soir, dans le chemin je vis passer un homme
2631Vêtu d’un grand manteau comme un consul de Rome,
2632Et qui me semblait noir sur la clarté des cieux.
2633Ce passant s’arrêta, fixant sur moi ses yeux
2634Brillants, et si profonds, qu’ils en étaient sauvages,
2635Et me dit : « J’ai d’abord été, dans les vieux âges,
2636« Une haute montagne emplissant l’horizon ;
2637« Puis, âme encore aveugle et brisant ma prison,
2638« Je montai d’un degré dans l’échelle des êtres,
2639« Je fus un chêne, et j’eus des autels et des prêtres,
2640« Et je jetai des bruits étranges dans les airs ;
2641« Puis je fus un lion rêvant dans les déserts,
2642« Parlant à la nuit sombre avec sa voix grondante ;
2643« Maintenant, je suis homme, et je m’appelle Dante. »
2645Écoutez. Une femme au profil décharné,
2646Maigre, blême, portant un enfant étonné,
2647Est là qui se lamente au milieu de la rue.
2648La foule, pour l’entendre, autour d’elle se rue.
2649Elle accuse quelqu’un, une autre femme, ou bien
2650Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n’a rien ;
2651Pas d’argent ; pas de pain ; à peine un lit de paille.
2652L’homme est au cabaret pendant qu’elle travaille.
2653Elle pleure, et s’en va. Quand ce spectre a passé,
2654Ô penseurs, au milieu de ce groupe amassé,
2655Qui vient de voir le fond d’un cœur qui se déchire,
2656Qu’entendez-vous toujours ? Un long éclat de rire.
2657Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour,
2658Avoir droit au bonheur, à la joie, à l’amour.
2659Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille !
2660Seule ! – n’importe ! elle a du courage, une aiguille,
2661Elle travaille, et peut gagner dans son réduit,
2662En travaillant le jour, en travaillant la nuit,
2663Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile.
2664Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile,
2665Et chante au bord du toit tant que dure l’été.
2666Mais l’hiver vient. Il fait bien froid, en vérité,
2667Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe ;
2668Les jours sont courts, il faut allumer une lampe ;
2669L’huile est chère, le bois est cher, le pain est cher.
2670Ô jeunesse ! printemps ! aube ! en proie à l’hiver !
2671La faim passe bientôt sa griffe sous la porte,
2672Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporte
2673Les meubles, prend enfin quelque humble bague d’or ;
2674Tout est vendu ! L’enfant travaille et lutte encor ;
2675Elle est honnête ; mais elle a, quand elle veille,
2676La misère, démon, qui lui parle à l’oreille.
2677L’ouvrage manque, hélas ! cela se voit souvent.
2678Que devenir ! Un jour, ô jour sombre ! elle vend
2679La pauvre croix d’honneur de son vieux père, et pleure ;
2680Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu’elle meure !
2681À dix-sept ans ! grand Dieu ! mais que faire ?… – Voilà
2682Ce qui fait qu’un matin la douce fille alla
2683Droit au gouffre, et qu’enfin, à présent, ce qui monte
2684À son front, ce n’est plus la pudeur, c’est la honte.
2685Hélas ! et maintenant, deuil et pleurs éternels !
2686C’est fini. Les enfants, ces innocents cruels,
2687La suivent dans la rue avec des cris de joie.
2688Malheureuse ! elle traîne une robe de soie,
2689Elle chante, elle rit… ah ! pauvre âme aux abois !
2690Et le peuple sévère, avec sa grande voix,
2691Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme,
2692Lui dit quand elle vient : « C’est toi ? Va-t’en, infâme ! »
2693Un homme s’est fait riche en vendant à faux poids ;
2694La loi le fait juré. L’hiver, dans les temps froids ;
2695Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille.
2696Regardez cette salle où le peuple fourmille ;
2697Ce riche y vient juger ce pauvre. Écoutez bien.
2698C’est juste, puisque l’un a tout et l’autre rien.
2699Ce juge, – ce marchand, – fâché de perdre une heure,
2700Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure,
2701L’envoie au bagne, et part pour sa maison des champs.
2702Tous s’en vont en disant : « C’est bien ! » bons et méchants ;
2703Et rien ne reste là qu’un Christ pensif et pâle,
2704Levant les bras au ciel dans le fond de la salle.
2705Un homme de génie apparaît. Il est doux,
2706Il est fort, il est grand ; il est utile à tous ;
2707Comme l’aube au-dessus de l’océan qui roule,
2708Il dore d’un rayon tous les fronts de la foule ;
2709Il luit ; le jour qu’il jette est un jour éclatant ;
2710Il apporte une idée au siècle qui l’attend ;
2711Il fait son œuvre ; il veut des choses nécessaires,
2712Agrandir les esprits, amoindrir les misères ;
2713Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins,
2714Si l’on pense un peu plus, si l’on souffre un peu moins !
2715Il vient. – Certe, on le va couronner ! – On le hue !
2716Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue,
2717Ceux qui n’ignorent rien, ceux qui doutent de tout,
2718Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l’égout,
2719Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre.
2720Si c’est un orateur ou si c’est un ministre,
2721On le siffle. Si c’est un poëte, il entend
2722Ce chœur : « Absurde ! faux ! monstrueux ! révoltant ! »
2723Lui, cependant, tandis qu’on bave sur sa palme,
2724Debout, les bras croisés, le front levé, l’œil calme,
2725Il contemple, serein, l’idéal et le beau ;
2726Il rêve ; et, par moments, il secoue un flambeau
2727Qui, sous ses pieds, dans l’ombre, éblouissant la haine,
2728Éclaire tout à coup le fond de l’âme humaine ;
2729Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours ;
2730Orateur, il entasse efforts, travaux, discours ;
2731Il marche, il lutte ! Hélas ! l’injure ardente et triste,
2732À chaque pas qu’il fait, se transforme et persiste.
2733Nul abri. Ce serait un ennemi public,
2734Un monstre fabuleux, dragon ou basilic,
2735Qu’il serait moins traqué de toutes les manières,
2736Moins entouré de gens armés de grosses pierres,
2737Moins haï ! – Pour eux tous et pour ceux qui viendront,
2738Il va semant la gloire, il recueille l’affront.
2739Le progrès est son but, le bien est sa boussole ;
2740Pilote, sur l’avant du navire il s’isole ;
2741Tout marin, pour dompter les vents et les courants,
2742Met tour à tour le cap sur des points différents,
2743Et, pour mieux arriver, dévie en apparence ;
2744Il fait de même ; aussi blâme et cris ; l’ignorance
2745Sait tout, dénonce tout ; il allait vers le nord,
2746Il avait tort ; il va vers le sud, il a tort ;
2747Si le temps devient noir, que de rage et de joie !
2748Cependant, sous le faix sa tête à la fin ploie,
2749L’âge vient, il couvait un mal profond et lent,
2750Il meurt. L’envie alors, ce démon vigilant,
2751Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière,
2752Prend soin de le clouer de ses mains dans la bière,
2753Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit
2754S’il est vraiment bien mort, s’il ne fait pas de bruit,
2755S’il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme,
2756Et, s’essuyant les yeux, dit : « C’était un grand homme ! »
2757Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ?
2758Ces doux êtres pensifs, que la fièvre maigrit ?
2759Ces filles de huit ans qu’on voit cheminer seules ?
2760Ils s’en vont travailler quinze heures sous des meules ;
2761Ils vont, de l’aube au soir, faire éternellement
2762Dans la même prison le même mouvement.
2763Accroupis sous les dents d’une machine sombre,
2764Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l’ombre,
2765Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
2766Ils travaillent. Tout est d’airain, tout est de fer.
2767Jamais on ne s’arrête et jamais on ne joue.
2768Aussi quelle pâleur ! la cendre est sur leur joue.
2769Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
2770Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas !
2771Ils semblent dire à Dieu : « Petits comme nous sommes,
2772Notre père, voyez ce que nous font les hommes ! »
2773Ô servitude infâme imposée à l’enfant !
2774Rachitisme ! travail dont le souffle étouffant
2775Défait ce qu’a fait Dieu ; qui tue, œuvre insensée,
2776La beauté sur les fronts, dans les cœurs la pensée,
2777Et qui ferait – c’est là son fruit le plus certain –
2778D’Apollon un bossu, de Voltaire un crétin !
2779Travail mauvais qui prend l’âge tendre en sa serre,
2780Qui produit la richesse en créant la misère,
2781Qui se sert d’un enfant ainsi que d’un outil !
2782Progrès dont on demande : « Où va-t-il ? que veut-il ? »
2783Qui brise la jeunesse en fleur ! qui donne, en somme,
2784Une âme à la machine et la retire à l’homme !
2785Que ce travail, haï des mères, soit maudit !
2786Maudit comme le vice où l’on s’abâtardit,
2787Maudit comme l’opprobre et comme le blasphème !
2788Ô Dieu ! qu’il soit maudit au nom du travail même,
2789Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux,
2790Qui fait le peuple libre et qui rend l’homme heureux !
2791Le pesant chariot porte une énorme pierre ;
2792Le limonier, suant du mors à la croupière,
2793Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissant
2794Monte, et le cheval triste a le poitrail en sang.
2795Il tire, traîne, geint, tire encore et s’arrête ;
2796Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tête ;
2797C’est lundi ; l’homme hier buvait aux Porcherons
2798Un vin plein de fureur, de cris et de jurons ;
2799Oh ! quelle est donc la loi formidable qui livre
2800L’être à l’être, et la bête effarée à l’homme ivre !
2801L’animal éperdu ne peut plus faire un pas ;
2802Il sent l’ombre sur lui peser ; il ne sait pas,
2803Sous le bloc qui l’écrase et le fouet qui l’assomme,
2804Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l’homme.
2805Et le roulier n’est plus qu’un orage de coups
2806Tombant sur ce forçat qui traîne les licous,
2807Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche.
2808Si la corde se casse, il frappe avec le manche,
2809Et, si le fouet se casse, il frappe avec le pied ;
2810Et le cheval, tremblant, hagard, estropié,
2811Baisse son cou lugubre et sa tête égarée ;
2812On entend, sous les coups de la botte ferrée,
2813Sonner le ventre nu du pauvre être muet !
2814Il râle ; tout à l’heure encore il remuait ;
2815Mais il ne bouge plus, et sa force est finie ;
2816Et les coups furieux pleuvent ; son agonie
2817Tente un dernier effort ; son pied fait un écart,
2818Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard ;
2819Et, dans l’ombre, pendant que son bourreau redouble,
2820Il regarde Quelqu’un de sa prunelle trouble ;
2821Et l’on voit lentement s’éteindre, humble et terni,
2822Son œil plein des stupeurs sombres de l’infini,
2823Où luit vaguement l’âme effrayante des choses.
2825Cet avocat plaide toutes les causes ;
2826Il rit des généreux qui désirent savoir
2827Si blanc n’a pas raison, avant de dire noir ;
2828Calme, en sa conscience il met ce qu’il rencontre,
2829Ou le sac d’argent Pour, ou le sac d’argent Contre ;
2830Le sac pèse pour lui ce que la cause vaut.
2831Embusqué, plume au poing, dans un journal dévot,
2832Comme un bandit tuerait, cet écrivain diffame.
2833La foule hait cet homme et proscrit cette femme ;
2834Ils sont maudits. Quel est leur crime ? Ils ont aimé.
2835L’opinion rampante accable l’opprimé,
2836Et, chatte aux pieds des forts, pour le faible est tigresse.
2837De l’inventeur mourant le parasite engraisse.
2838Le monde parle, assure, affirme, jure, ment,
2839Triche, et rit d’escroquer la dupe Dévouement.
2840Le puissant resplendit et du destin se joue ;
2841Derrière lui, tandis qu’il marche et fait la roue,
2842Sa fiente épanouie engendre son flatteur.
2843Les nains sont dédaigneux de toute leur hauteur.
2844Ô hideux coins de rue où le chiffonnier morne
2845Va, tenant à la main sa lanterne de corne,
2846Vos tas d’ordures sont moins noirs que les vivants !
2847Qui, des vents ou des cœurs, est le plus sûr ? Les vents.
2848Cet homme ne croit rien et fait semblant de croire ;
2849Il a l’œil clair, le front gracieux, l’âme noire ;
2850Il se courbe ; il sera votre maître demain.
2851Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin ;
2852Ton feutre humble et troué s’ouvre à l’air qui le mouille ;
2853Sous la pluie et le temps ton crâne nu se rouille ;
2854Le chaud est ton tyran, le froid est ton bourreau ;
2855Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau ;
2856Ta cahute, au niveau du fossé de la route,
2857Offre son toit de mousse à la chèvre qui broute ;
2858Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noir
2859Pour manger le matin et pour jeûner le soir ;
2860Et, fantôme suspect devant qui l’on recule,
2861Regardé de travers quand vient le crépuscule,
2862Pauvre au point d’alarmer les allants et venants,
2863Frère sombre et pensif des arbres frissonnants,
2864Tu laisses choir tes ans ainsi qu’eux leur feuillage ;
2865Autrefois, homme alors dans la force de l’âge,
2866Quand tu vis que l’Europe implacable venait,
2867Et menaçait Paris et notre aube qui naît,
2868Et, mer d’hommes, roulait vers la France effarée,
2869Et le Russe et le Hun sur la terre sacrée
2870Se ruer, et le nord revomir Attila,
2871Tu te levas, tu pris ta fourche ; en ces temps-là,
2872Tu fus, devant les rois qui tenaient la campagne,
2873Un des grands paysans de la grande Champagne.
2874C’est bien. Mais, vois, là-bas, le long du vert sillon,
2875Une calèche arrive, et, comme un tourbillon,
2876Dans la poudre du soir qu’à ton front tu secoues,
2877Mêle l’éclair du fouet au tonnerre des roues.
2878Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas ! Ce passant
2879Fit sa fortune à l’heure où tu versais ton sang ;
2880Il jouait à la baisse, et montait à mesure
2881Que notre chute était plus profonde et plus sûre ;
2882Il fallait un vautour à nos morts ; il le fut ;
2883Il fit, travailleur âpre et toujours à l’affût,
2884Suer à nos malheurs des châteaux et des rentes ;
2885Moscou remplit ses prés de meules odorantes ;
2886Pour lui, Leipsick payait des chiens et des valets,
2887Et la Bérésina charriait un palais ;
2888Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles,
2889Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles,
2890Des jardins où l’on voit le cygne errer sur l’eau,
2891Un million joyeux sortit de Waterloo ;
2892Si bien que du désastre il a fait sa victoire,
2893Et que, pour la manger, et la tordre, et la boire,
2894Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher,
2895A coupé sur la France une livre de chair.
2896Or, de vous deux, c’est toi qu’on hait, lui qu’on vénère ;
2897Vieillard, tu n’es qu’un gueux, et ce millionnaire,
2898C’est l’honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas !
2899Les carrefours sont pleins de chocs et de combats.
2900Les multitudes vont et viennent dans les rues.
2901Foules ! sillons creusés par ces mornes charrues :
2902Nuit, douleur, deuil ! champ triste où souvent a germé
2903Un épi qui fait peur à ceux qui l’ont semé !
2904Vie et mort ! onde où l’hydre à l’infini s’enlace !
2905Peuple océan jetant l’écume populace !
2906Là sont tous les chaos et toutes les grandeurs ;
2907Là, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses laideurs,
2908Ses larves, désespoirs, haines, désirs, souffrances,
2909Qu’on distingue à travers de vagues transparences,
2910Ses rudes appétits, redoutables aimants,
2911Ses prostitutions, ses avilissements,
2912Et la fatalité de ses mœurs imperdables,
2913La misère épaissit ses couches formidables.
2914Les malheureux sont là, dans le malheur reclus.
2915L’indigence, flux noir, l’ignorance, reflux,
2916Montent, marée affreuse, et, parmi les décombres,
2917Roulent l’obscur filet des pénalités sombres.
2918Le besoin fuit le mal qui le tente et le suit,
2919Et l’homme cherche l’homme à tâtons ; il fait nuit ;
2920Les petits enfants nus tendent leurs mains funèbres ;
2921Le crime, antre béant, s’ouvre dans ces ténèbres ;
2922Le vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons,
2923Les âmes en lambeaux dans les corps en haillons ;
2924Pas de cœur où ne croisse une aveugle chimère.
2925Qui grince des dents ? L’homme. Et qui pleure ? La mère.
2926Qui sanglote ? La vierge aux yeux hagards et doux.
2927Qui dit : « J’ai froid ? » L’aïeule. Et qui dit : « J’ai faim ? »
2929Et le fond est horreur, et la surface est joie.
2930Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie,
2931Et sur le pâle amas des cris et des douleurs,
2932Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs !
2933Ceux-là sont les heureux. Ils n’ont qu’une pensée :
2934À quel néant jeter la journée insensée ?
2935Chiens, voitures, chevaux ! cendre au reflet vermeil !
2936Poussière dont les grains semblent d’or au soleil !
2937Leur vie est aux plaisirs sans fin, sans but, sans trêve,
2938Et se passe à tâcher d’oublier dans un rêve
2939L’enfer au-dessous d’eux et le ciel au-dessus.
2940Quand on voile Lazare, on efface Jésus.
2941Ils ne regardent pas dans les ombres moroses.
2942Ils n’admettent que l’air tout parfumé de roses,
2943La volupté, l’orgueil, l’ivresse, et le laquais,
2944Ce spectre galonné du pauvre, à leurs banquets.
2945Les fleurs couvrent les seins et débordent des vases.
2946Le bal, tout frissonnant de souffles et d’extases,
2947Rayonne, étourdissant ce qui s’évanouit ;
2948Eden étrange fait de lumière et de nuit.
2949Les lustres aux plafonds laissent pendre leurs flammes,
2950Et semblent la racine ardente et pleine d’âmes
2951De quelque arbre céleste épanoui plus haut.
2952Noir paradis dansant sur l’immense cachot !
2953Ils savourent, ravis, l’éblouissement sombre
2954Des beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre,
2955Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs.
2956Les valses, visions, passent dans les miroirs.
2957Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales,
2958Les galops effrénés courent ; par intervalles,
2959Le bal reprend haleine ; on s’interrompt, on fuit,
2960On erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit ;
2961Puis, folle, et rappelant les ombres éloignées,
2962La musique, jetant les notes à poignées,
2963Revient, et les regards s’allument, et l’archet,
2964Bondissant, ressaisit la foule qui marchait.
2965Ô délire ! et, d’encens et de bruit enivrées,
2966L’heure emporte en riant les rapides soirées.
2967Et les nuits et les jours, feuilles mortes des cieux.
2968D’autres, toute la nuit, roulent les dés joyeux,
2969Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu’ils caressent,
2970Où des spectres riants ou sanglants apparaissent,
2971Leur soif de l’or, penchée autour d’un tapis vert,
2972Jusqu’à ce qu’au volet le jour bâille entr’ouvert,
2973Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l’hombre ;
2974Et, pendant qu’on gémit et qu’on frémit dans l’ombre,
2975Pendant que les greniers grelottent sous les toits,
2976Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix,
2977Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu’ils charrient,
2978Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient,
2979Chantent ; et, par moments, on voit, au-dessus d’eux,
2980Deux poteaux soutenant un triangle hideux,
2981Qui sortent lentement du noir pavé des villes… –
2982Ô forêts ! bois profonds ! solitudes ! asiles !
2985Il est des jours de brume et de lumière vague,
2986Où l’homme, que la vie à chaque instant confond,
2987Étudiant la plante, ou l’étoile, ou la vague,
2988S’accoude au bord croulant du problème sans fond ;
2989Où le songeur, pareil aux antiques augures,
2990Cherchant Dieu, que jadis plus d’un voyant surprit,
2991Médite en regardant fixement les figures
2992Qu’on a dans l’ombre de l’esprit ;
2993Où, comme en s’éveillant on voit, en reflets sombres,
2994Des spectres du dehors errer sur le plafond,
2995Il sonde le destin, et contemple les ombres
2996Que nos rêves jetés parmi les choses font !
2997Des heures où, pourvu qu’on ait à sa fenêtre
2998Une montagne, un bois, l’océan qui dit tout,
2999Le jour prêt à mourir ou l’aube prête à naître,
3000En soi-même on voit tout à coup
3001Sur l’amour, sur les biens qui tous nous abandonnent,
3002Sur l’homme, masque vide et fantôme rieur,
3003Éclore des clartés effrayantes qui donnent
3004Des éblouissements à l’œil intérieur ;
3005De sorte qu’une fois que ces visions glissent
3006Devant notre paupière en ce vallon d’exil,
3007Elles n’en sortent plus et pour jamais emplissent
3008L’arcade sombre du sourcil !
3010Donc, puisque j’ai parlé de ces heures de doute
3011Où l’un trouve le calme et l’autre le remords.
3012Je ne cacherai pas au peuple qui m’écoute
3013Que je songe souvent à ce que font les morts ;
3014Et que j’en suis venu – tant la nuit étoilée
3015A fatigué de fois mes regards et mes vœux,
3016Et tant une pensée inquiète est mêlée
3017Aux racines de mes cheveux ! –
3018À croire qu’à la mort, continuant sa route,
3019L’âme, se souvenant de son humanité,
3020Envolée à jamais sous la céleste voûte,
3021À franchir l’infini passait l’éternité !
3022Et que les morts voyaient l’extase et la prière,
3023Nos deux rayons, pour eux grandir bien plus encor,
3024Et qu’ils étaient pareils à la mouche ouvrière,
3025Au vol rayonnant, aux pieds d’or,
3026Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes,
3027Semble une âme visible en ce monde réel,
3028Et, leur disant tout bas quelque mystère à toutes,
3029Leur laisse le parfum en leur prenant le miel !
3030Et qu’ainsi, faits vivants par le sépulcre même,
3031Nous irons tous un jour, dans l’espace vermeil,
3032Lire l’œuvre infinie et l’éternel poëme,
3033Vers à vers, soleil à soleil !
3034Admirer tout système en ses formes fécondes,
3035Toute création dans sa variété,
3036Et comparant à Dieu chaque face des mondes,
3037Avec l’âme de tout confronter leur beauté !
3038Et que chacun ferait ce voyage des âmes,
3039Pourvu qu’il ait souffert, pourvu qu’il ait pleuré.
3040Tous ! hormis les méchants, dont les esprits infâmes
3041Sont comme un livre déchiré.
3042Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,
3043Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir,
3044Châtiés à la fois par le ciel et la terre,
3045Par l’aspiration et par le souvenir !
3047Saturne ! sphère énorme ! astre aux aspects funèbres !
3048Bagne du ciel ! prison dont le soupirail luit !
3049Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres !
3050Enfer fait d’hiver et de nuit !
3051Son atmosphère flotte en zones tortueuses.
3052Deux anneaux flamboyants, tournant avec fureur,
3053Font, dans son ciel d’airain, deux arches monstrueuses
3054D’où tombe une éternelle et profonde terreur.
3055Ainsi qu’une araignée au centre de sa toile,
3056Il tient sept lunes d’or qu’il lie à ses essieux ;
3057Pour lui, notre soleil, qui n’est plus qu’une étoile,
3058Se perd, sinistre, au fond des cieux !
3059Les autres univers, l’entrevoyant dans l’ombre,
3060Se sont épouvantés de ce globe hideux.
3061Tremblants, ils l’ont peuplé de chimères sans nombre,
3062En le voyant errer formidable autour d’eux !
3064Oh ! ce serait vraiment un mystère sublime
3065Que ce ciel si profond, si lumineux, si beau,
3066Qui flamboie à nos yeux ouvert comme un abîme,
3067Fût l’intérieur du tombeau !
3068Que tout se révélât à nos paupières closes !
3069Que, morts, ces grands destins nous fussent réservés !…
3070Qu’en est-il de ce rêve et de bien d’autres choses ?
3071Il est certain, Seigneur, que seul vous le savez.
3073Il est certain aussi que, jadis, sur la terre,
3074Le patriarche, ému d’un redoutable effroi,
3075Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austère
3076Ont fait des songes comme moi ;
3077Que, dans sa solitude auguste, le prophète
3078Voyait, pour son regard plein d’étranges rayons,
3079Par la même fêlure aux réalités faite,
3080S’ouvrir le monde obscur des pâles visions ;
3081Et qu’à l’heure où le jour devant la nuit recule,
3082Ces sages que jamais l’homme, hélas ! ne comprit,
3083Mêlaient, silencieux, au morne crépuscule
3084Le trouble de leur sombre esprit ;
3085Tandis que l’eau sortait des sources cristallines,
3086Et que les grands lions, de moments en moments,
3087Vaguement apparus au sommet des collines,
3088Poussaient dans le désert de longs rugissements !
IV — Écrit au bas d’un crucifix
3090Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure.
3091Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit.
3092Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit.
3093Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.
3095Ceux-ci partent, ceux-là demeurent.
3096Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent,
3097Poussière et genre humain, tout s’envole à la fois.
3098Hélas ! le même vent souffle, en l’ombre où nous sommes,
3099Sur toutes les têtes des hommes,
3100Sur toutes les feuilles des bois.
3101Ceux qui restent à ceux qui passent
3102Disent : – Infortunés ! déjà vos fronts s’effacent.
3103Quoi ! vous n’entendrez plus la parole et le bruit !
3104Quoi ! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres !
3105Vous allez dormir sous les marbres !
3106Vous allez tomber dans la nuit ! –
3107Ceux qui passent à ceux qui restent
3108Disent : – Vous n’avez rien à vous ! vos pleurs l’attestent !
3109Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants.
3110Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes.
3111Vivants ! vous êtes des fantômes ;
3112C’est nous qui sommes les vivants ! –
3114Un lion habitait près d’une source ; un aigle
3115Y venait boire aussi.
3116Or, deux héros un jour, deux rois – souvent Dieu règle
3118Vinrent à cette source, où des palmiers attirent
3119Le passant hasardeux,
3120Et, s’étant reconnus, ces hommes se battirent
3121Et tombèrent tous deux.
3122L’aigle, comme ils mouraient, vint planer sur leurs têtes,
3123Et leur dit, rayonnant :
3124– Vous trouviez l’univers trop petit, et vous n’êtes
3125Qu’une ombre maintenant !
3126Ô princes ! et vos os, hier pleins de jeunesse,
3127Ne seront plus demain
3128Que des cailloux mêlés, sans qu’on les reconnaisse,
3129Aux pierres du chemin !
3130Insensés ! à quoi bon cette guerre âpre et rude,
3131Ce duel, ce talion ?… –
3132Je vis en paix, moi, l’aigle, en cette solitude
3134Nous venons tous deux boire à la même fontaine,
3135Rois dans les mêmes lieux ;
3136Je lui laisse le bois, la montagne et la plaine,
3137Et je garde les cieux.
3139Quand l’Empire romain tomba désespéré,
3140– Car, ô Rome, l’abîme où Carthage a sombré
3141Attendait que tu la suivisses ! –
3142Quand, n’ayant rien en lui de grand qu’il n’eût brisé,
3143Ce monde agonisa, triste, ayant épuisé
3144Tous les Césars et tous les vices ;
3145Quand il expira, vide et riche comme Tyr ;
3146Tas d’esclaves ayant pour gloire de sentir
3147Le pied du maître sur leurs nuques ;
3148Ivre de vin, de sang et d’or ; continuant
3149Caton par Tigellin, l’astre par le néant,
3150Et les géants par les eunuques ;
3151Ce fut un noir spectacle et dont on s’enfuyait.
3152Le pâle cénobite y songeait, inquiet,
3153Dans les antres visionnaires ;
3154Et, pendant trois cents ans, dans l’ombre on entendit
3155Sur ce monde damné, sur ce festin maudit,
3156Un écroulement de tonnerres.
3157Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil,
3158Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil,
3159Planèrent avec des huées ;
3160Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs,
3161Les glaives monstrueux des sept archanges noirs
3162Flamboyèrent dans les nuées.
3163Juvénal, qui peignit ce gouffre universel,
3164Est statue aujourd’hui ; la statue est de sel,
3165Seule sous le nocturne dôme ;
3166Pas un arbre à ses pieds ; pas d’herbe et de rameaux ;
3167Et dans son œil sinistre on lit ces sombres mots :
3168Pour avoir regardé Sodome.
3170Je lisais. Que lisais-je ? Oh ! le vieux livre austère,
3171Le poëme éternel ! – La Bible ? – Non, la terre.
3172Platon, tous les matins, quand revit le ciel bleu,
3173Lisait les vers d’Homère, et moi les fleurs de Dieu.
3174J’épelle les buissons, les brins d’herbe, les sources ;
3175Et je n’ai pas besoin d’emporter dans mes courses
3176Mon livre sous mon bras, car je l’ai sous mes pieds.
3177Je m’en vais devant moi dans les lieux non frayés,
3178Et j’étudie à fond le texte, et je me penche,
3179Cherchant à déchiffrer la corolle et la branche.
3180Donc, courbé, – c’est ainsi qu’en marchant je traduis
3181La lumière en idée, en syllabes les bruits, –
3182J’étais en train de lire un champ, page fleurie.
3183Je fus interrompu dans cette rêverie ;
3184Un doux martinet noir avec un ventre blanc
3185Me parlait ; il disait : – Ô pauvre homme, tremblant
3186Entre le doute morne et la foi qui délivre,
3187Je t’approuve. Il est bon de lire dans ce livre.
3188Lis toujours, lis sans cesse, ô penseur agité,
3189Et que les champs profonds t’emplissent de clarté !
3190Il est sain de toujours feuilleter la nature,
3191Car c’est la grande lettre et la grande écriture ;
3192Car la terre, cantique où nous nous abîmons,
3193A pour versets les bois et pour strophes les monts !
3194Lis. Il n’est rien dans tout ce que peut sonder l’homme
3195Qui, bien questionné par l’âme, ne se nomme.
3196Médite. Tout est plein de jour, même la nuit ;
3197Et tout ce qui travaille, éclaire, aime ou détruit,
3198A des rayons : la roue au dur moyeu, l’étoile,
3199La fleur, et l’araignée au centre de sa toile.
3200Rends-toi compte de Dieu. Comprendre, c’est aimer.
3201Les plaines où le ciel aide l’herbe à germer,
3202L’eau, les prés, sont autant de phrases où le sage
3203Voit serpenter des sens qu’il saisit au passage.
3204Marche au vrai. Le réel, c’est le juste, vois-tu ;
3205Et voir la vérité, c’est trouver la vertu.
3206Bien lire l’univers, c’est bien lire la vie.
3207Le monde est l’œuvre où rien ne ment et ne dévie,
3208Et dont les mots sacrés répandent de l’encens.
3209L’homme injuste est celui qui fait des contre-sens.
3210Oui, la création tout entière, les choses,
3211Les êtres, les rapports, les éléments, les causes,
3212Rameaux dont le ciel clair perce le réseau noir,
3213L’arabesque des bois sur les cuivres du soir,
3214La bête, le rocher, l’épi d’or, l’aile peinte,
3215Tout cet ensemble obscur, végétation sainte,
3216Compose en se croisant ce chiffre énorme : DIEU.
3217L’éternel est écrit dans ce qui dure peu ;
3218Toute l’immensité, sombre, bleue, étoilée,
3219Traverse l’humble fleur, du penseur contemplée ;
3220On voit les champs, mais c’est de Dieu qu’on s’éblouit.
3221Le lys que tu comprends en toi s’épanouit ;
3222Les roses que tu lis s’ajoutent à ton âme.
3223Les fleurs chastes, d’où sort une invisible flamme,
3224Sont les conseils que Dieu sème sur le chemin ;
3225C’est l’âme qui les doit cueillir, et non la main.
3226Ainsi tu fais ; aussi l’aube est sur ton front sombre ;
3227Aussi tu deviens bon, juste et sage ; et dans l’ombre
3228Tu reprends la candeur sublime du berceau. –
3229Je répondis : – Hélas ! tu te trompes, oiseau.
3230Ma chair, faite de cendre, à chaque instant succombe ;
3231Mon âme ne sera blanche que dans la tombe ;
3232Car l’homme, quoi qu’il fasse, est aveugle ou méchant.
3233Et je continuai la lecture du champ.
3235Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans.
3236Ton regard dit : Matin, et ton front dit : Printemps.
3237Il semble que ta main porte un lys invisible.
3238Don Juan te voit passer et murmure : « Impossible ! »
3239Sois belle. Sois bénie, enfant, dans ta beauté.
3240La nature s’égaye à toute ta clarté ;
3241Tu fais une lueur sous les arbres ; la guêpe
3242Touche ta joue en fleur de son aile de crêpe ;
3243La mouche à tes yeux vole ainsi qu’à des flambeaux.
3244Ton souffle est un encens qui monte au ciel. Lesbos
3245Et les marins d’Hydra, s’ils te voyaient sans voiles,
3246Te prendraient pour l’Aurore aux cheveux pleins d’étoiles.
3247Les êtres de l’azur froncent leur pur sourcil,
3248Quand l’homme, spectre obscur du mal et de l’exil,
3249Ose approcher ton âme, aux rayons fiancée.
3250Sois belle. Tu te sens par l’ombre caressée,
3251Un ange vient baiser ton pied quand il est nu,
3252Et c’est ce qui te fait ton sourire ingénu.
3254Amour ! « Loi », dit Jésus. « Mystère », dit Platon.
3255Sait-on quel fil nous lie au firmament ? Sait-on
3256Ce que les mains de Dieu dans l’immensité sèment ?
3257Est-on maître d’aimer ? Pourquoi deux êtres s’aiment,
3258Demande à l’eau qui court, demande à l’air qui fuit,
3259Au moucheron qui vole à la flamme la nuit,
3260Au rayon d’or qui vient baiser la grappe mûre !
3261Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure !
3262Demande aux nids profonds qu’avril met en émoi !
3263Le cœur éperdu crie : Est-ce que je sais, moi ?
3264Cette femme a passé : je suis fou. C’est l’histoire.
3265Ses cheveux étaient blonds, sa prunelle était noire ;
3266En plein midi, joyeuse, une fleur au corset,
3267Illumination du jour, elle passait ;
3268Elle allait, la charmante, et riait, la superbe ;
3269Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l’herbe ;
3270Un oiseau bleu volait dans l’air, et me parla ;
3271Et comment voulez-vous que j’échappe à cela ?
3272Est-ce que je sais, moi ? C’était au temps des roses ;
3273Les arbres se disaient tout bas de douces choses ;
3274Les ruisseaux l’ont voulu, les fleurs l’ont comploté.
3275J’aime ! – Ô Bodin, Vouglans, Delancre ! prévôté,
3276Bailliage, châtelet, grand’chambre, saint-office,
3277Demandez le secret de ce doux maléfice
3278Aux vents, au frais printemps chassant l’hiver hagard,
3279Au philtre qu’un regard boit dans l’autre regard,
3280Au sourire qui rêve, à la voix qui caresse,
3281À ce magicien, à cette charmeresse !
3282Demandez aux sentiers traîtres qui, dans les bois,
3283Vous font recommencer les mêmes pas cent fois,
3284À la branche de mai, cette Armide qui guette,
3285Et fait tourner sur nous en cercle sa baguette !
3286Demandez à la vie, à la nature, aux cieux,
3287Au vague enchantement des champs mystérieux !
3288Exorcisez le pré tentateur, l’antre, l’orme !
3289Faites, Cujas au poing, un bon procès en forme
3290Aux sources dont le cœur écoute les sanglots,
3291Au soupir éternel des forêts et des flots.
3292Dressez procès-verbal contre les pâquerettes
3293Qui laissent les bourdons froisser leurs collerettes ;
3294Instrumentez ; tonnez. Prouvez que deux amants
3295Livraient leur âme aux fleurs, aux bois, aux lacs dormants,
3296Et qu’ils ont fait un pacte avec la lune sombre,
3297Avec l’illusion, l’espérance aux yeux d’ombre,
3298Et l’extase chantant des hymnes inconnus,
3299Et qu’ils allaient tous deux, dès que brillait Vénus,
3300Sur l’herbe que la brise agite par bouffées,
3301Danser au bleu sabbat de ces nocturnes fées,
3302Éperdus, possédés d’un adorable ennui,
3303Elle n’étant plus elle et lui n’étant plus lui !
3304Quoi ! nous sommes encore aux temps où la Tournelle,
3305Déclarant la magie impie et criminelle,
3306Lui dressait un bûcher par arrêt de la cour,
3307Et le dernier sorcier qu’on brûle, c’est l’Amour !
3309Une terre au flanc maigre, âpre, avare, inclément,
3310Où les vivants pensifs travaillent tristement,
3311Et qui donne à regret à cette race humaine
3312Un peu de pain pour tant de labeur et de peine ;
3313Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats ;
3314Des cités d’où s’en vont, en se tordant les bras,
3315La charité, la paix, la foi, sœurs vénérables ;
3316L’orgueil chez les puissants et chez les misérables ;
3317La haine au cœur de tous ; la mort, spectre sans yeux,
3318Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux ;
3319Sur tous les hauts sommets des brumes répandues ;
3320Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues ;
3321Toutes les passions engendrant tous les maux ;
3322Des forêts abritant des loups sous leurs rameaux ;
3323Là le désert torride, ici les froids polaires ;
3324Des océans émus de subites colères,
3325Pleins de mâts frissonnants qui sombrent dans la nuit ;
3326Des continents couverts de fumée et de bruit,
3327Où, deux torches aux mains, rugit la guerre infâme,
3328Où toujours quelque part fume une ville en flamme,
3329Où se heurtent sanglants les peuples furieux ; –
3330Et que tout cela fasse un astre dans les cieux !
3332La terre est au soleil ce que l’homme est à l’ange.
3333L’un est fait de splendeur ; l’autre est pétri de fange.
3334Toute étoile est soleil ; tout astre est paradis.
3335Autour des globes purs sont les mondes maudits ;
3336Et dans l’ombre, où l’esprit voit mieux que la lunette,
3337Le soleil paradis traîne l’enfer planète.
3338L’ange habitant de l’astre est faillible ; et, séduit,
3339Il peut devenir l’homme habitant de la nuit.
3340Voilà ce que le vent m’a dit sur la montagne.
3341Tout globe obscur gémit ; toute terre est un bagne
3342Où la vie en pleurant, jusqu’au jour du réveil,
3343Vient écrouer l’esprit qui tombe du soleil.
3344Plus le globe est lointain, plus le bagne est terrible.
3345La mort est là, vannant les âmes dans un crible,
3346Qui juge, et, de la vie invisible témoin,
3347Rapporte l’ange à l’astre ou le jette plus loin.
3348Ô globes sans rayons et presque sans aurores !
3349Énorme Jupiter fouetté de météores,
3350Mars qui semble de loin la bouche d’un volcan,
3351Ô nocturne Uranus, ô Saturne au carcan !
3352Châtiments inconnus ! rédemptions ! mystères !
3353Deuils ! ô lunes encor plus mortes que les terres !
3354Ils souffrent ; ils sont noirs ; et qui sait ce qu’ils font ?
3355L’ombre entend par moments leur cri rauque et profond,
3356Comme on entend, le soir, la plainte des cigales.
3357Mondes spectres, tirant des chaînes inégales,
3358Ils vont, blêmes, pareils au rêve qui s’enfuit.
3359Rougis confusément d’un reflet dans la nuit,
3360Implorant un messie, espérant des apôtres,
3361Seuls, séparés, les uns en arrière des autres,
3362Tristes, échevelés par des souffles hagards,
3363Jetant à la clarté de farouches regards,
3364Ceux-ci, vagues, roulant dans les profondeurs mornes,
3365Ceux-là, presque engloutis dans l’infini sans bornes,
3366Ténébreux, frissonnants, froids, glacés, pluvieux,
3367Autour du paradis ils tournent envieux ;
3368Et, du soleil, parmi les brumes et les ombres,
3369On voit passer au loin toutes ces faces sombres.
3371Une chouette était sur la porte clouée ;
3372Larve de l’ombre au toit des hommes échouée.
3373La nature, qui mêle une âme aux rameaux verts,
3374Qui remplit tout, et vit, à des degrés divers,
3375Dans la bête sauvage et la bête de somme,
3376Toujours en dialogue avec l’esprit de l’homme,
3377Lui donne à déchiffrer les animaux, qui sont
3378Ses signes, alphabet formidable et profond ;
3379Et, sombre, ayant pour mots l’oiseau, le ver, l’insecte,
3380Parle deux langues : l’une, admirable et correcte,
3381L’autre, obscur bégaiement. L’éléphant aux pieds lourds,
3382Le lion, ce grand front de l’antre, l’aigle, l’ours,
3383Le taureau, le cheval, le tigre au bond superbe,
3384Sont le langage altier et splendide, le verbe ;
3385Et la chauve-souris, le crapaud, le putois,
3386Le crabe, le hibou, le porc, sont le patois.
3387Or, j’étais là, pensif, bienveillant, presque tendre,
3388Épelant ce squelette, et tâchant de comprendre
3389Ce qu’entre les trois clous où son spectre pendait,
3390Aux vivants, aux souffrants, au bœuf triste, au baudet,
3391Disait, hélas ! la pauvre et sinistre chouette,
3392Du côté noir de l’être informe silhouette. *1 note
3394– Sur son front sombre
3395Comme la brume se répand !
3396Il remplit tout le fond de l’ombre.
3397Comme sa tête morte pend !
3398De ses yeux coulent ses pensées.
3399Ses pieds troués, ses mains percées
3400Bleuissent à l’air glacial.
3401Oh ! comme il saigne dans le gouffre !
3402Lui qui faisait le bien, il souffre
3403Comme moi qui faisais le mal.
3404Une lumière à son front tremble.
3405Et la nuit dit au vent : Soufflons
3406Sur cette flamme ! et, tous ensemble,
3407Les ténèbres, les aquilons,
3408La pluie et l’horreur, froides bouches,
3409Soufflent, hagards, hideux, farouches,
3410Et dans la tempête et le bruit
3411La clarté reparaît grandie… –
3412Tu peux éteindre un incendie,
3413Mais pas une auréole, ô nuit !
3414Cette âme arriva sur la terre,
3415Qu’assombrit le soir incertain ;
3416Elle entra dans l’obscur mystère
3417Que l’homme appelle son destin ;
3418Au mensonge, aux forfaits sans nombre,
3419À tout l’horrible essaim de l’ombre,
3420Elle livrait de saints combats ;
3421Elle volait, et ses prunelles
3422Semblaient deux lueurs éternelles
3423Qui passaient dans la nuit d’en bas.
3424Elle allait parmi les ténèbres,
3425Poursuivant, chassant, dévorant
3426Les vices, ces taupes funèbres,
3427Le crime, ce phalène errant ;
3428Arrachant de leurs trous la haine,
3429L’orgueil, la fraude qui se traîne,
3430L’âpre envie, aspic du chemin,
3431Les vers de terre et les vipères,
3432Que la nuit cache dans les pierres
3433Et le mal dans le cœur humain !
3434Elle cherchait ces infidèles,
3435L’Achab, le Nemrod, le Mathan,
3436Que, dans son temple et sous ses ailes,
3437Réchauffe le faux dieu Satan,
3438Les vendeurs cachés sous les porches,
3439Le brûleur allumant ses torches
3440Au même feu que l’encensoir ;
3441Et, quand elle l’avait trouvée,
3442Toute la sinistre couvée
3443Se hérissait sous l’autel noir.
3444Elle allait, délivrant les hommes
3445De leurs ennemis ténébreux ;
3446Les hommes, noirs comme nous sommes,
3447Prirent l’esprit luttant pour eux ;
3448Puis ils clouèrent, les infâmes,
3449L’âme qui défendait leurs âmes,
3450L’être dont l’œil jetait du jour ;
3451Et leur foule, dans sa démence,
3452Railla cette chouette immense
3453De la lumière et de l’amour !
3454Race qui frappes et lapides,
3455Je te plains ! hommes, je vous plains !
3456Hélas ! je plains vos poings stupides,
3457D’affreux clous et de marteaux pleins !
3458Vous persécutez pêle-mêle
3459Le mal, le bien, la griffe et l’aile,
3460Chasseurs sans but, bourreaux sans yeux !
3461Vous clouez de vos mains mal sûres
3462Les hiboux au seuil des masures,
3463Et Christ sur la porte des cieux !
XIV — À la mère de l’enfant mort
3465Oh ! vous aurez trop dit au pauvre petit ange
3466Qu’il est d’autres anges là-haut,
3467Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n’y change,
3468Qu’il est doux d’y rentrer bientôt ;
3469Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres,
3470Une tente aux riches couleurs,
3471Un jardin bleu rempli de lis qui sont des astres,
3472Et d’étoiles qui sont des fleurs ;
3473Que c’est un lieu joyeux plus qu’on ne saurait dire,
3474Où toujours, se laissant charmer,
3475On a les chérubins pour jouer et pour rire,
3476Et le bon Dieu pour nous aimer ;
3477Qu’il est doux d’être un cœur qui brûle comme un cierge,
3478Et de vivre, en toute saison,
3479Près de l’enfant Jésus et de la sainte Vierge
3480Dans une si belle maison !
3481Et puis vous n’aurez pas assez dit, pauvre mère,
3482À ce fils si frêle et si doux,
3483Que vous étiez à lui dans cette vie amère,
3484Mais aussi qu’il était à vous ;
3485Que, tant qu’on est petit, la mère sur nous veille,
3486Mais que plus tard on la défend ;
3487Et qu’elle aura besoin, quand elle sera vieille,
3488D’un homme qui soit son enfant ;
3489Vous n’aurez point assez dit à cette jeune âme
3490Que Dieu veut qu’on reste ici-bas,
3491La femme guidant l’homme et l’homme aidant la femme,
3492Pour les douleurs et les combats ;
3493Si bien qu’un jour, ô deuil ! irréparable perte !
3494Le doux être s’en est allé !… –
3495Hélas ! vous avez donc laissé la cage ouverte,
3496Que votre oiseau s’est envolé !
3498Il vivait, il jouait, riante créature.
3499Que te sert d’avoir pris cet enfant, ô nature ?
3500N’as-tu pas les oiseaux peints de mille couleurs,
3501Les astres, les grands bois, le ciel bleu, l’onde amère ?
3502Que te sert d’avoir pris cet enfant à sa mère,
3503Et de l’avoir caché sous des touffes de fleurs ?
3504Pour cet enfant de plus tu n’es pas plus peuplée,
3505Tu n’es pas plus joyeuse, ô nature étoilée !
3506Et le cœur de la mère en proie à tant de soins,
3507Ce cœur où toute joie engendre une torture,
3508Cet abîme aussi grand que toi-même, ô nature,
3509Est vide et désolé pour cet enfant de moins !
3511Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celui
3512Sur qui, jusqu’à ce jour, pas un rayon n’a lui ;
3513Oh ! ne confondez pas l’esclave avec le maître !
3514Et, quand vous le voyez dans vos rangs apparaître,
3515Humble et calme, et s’asseoir la tête dans ses mains,
3516Ayant peut-être en lui l’esprit des vieux Romains
3517Dont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres,
3518Écoliers, frais enfants de joie et d’aurore ivres,
3519Ne le tourmentez pas ! soyez doux, soyez bons.
3520Tous nous portons la vie et tous nous nous courbons ;
3521Mais, lui, c’est le flambeau qui la nuit se consomme ;
3522L’ombre le tient captif, et ce pâle jeune homme,
3523Enfermé plus que vous, plus que vous enchaîné,
3524Votre frère, écoliers, et votre frère aîné,
3525Destin tronqué, matin noyé dans les ténèbres,
3526Ayant l’ennui sans fin devant ses yeux funèbres,
3527Indigent, chancelant, et cependant vainqueur,
3528Sans oiseaux dans son ciel, sans amours dans son cœur,
3529À l’heure du plein jour, attend que l’aube naisse.
3530Enfance, ayez pitié de la sombre jeunesse !
3531Apprenez à connaître, enfants qu’attend l’effort,
3532Les inégalités des âmes et du sort ;
3533Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine,
3534Puisque de deux sommets, enfants, il vous domine,
3535Puisqu’il est le plus pauvre et qu’il est le plus grand.
3536Songez que, triste, en butte au souci dévorant,
3537À travers ses douleurs, ce fils de la chaumière
3538Vous verse la raison, le savoir, la lumière,
3539Et qu’il vous donne l’or, et qu’il n’a pas de pain.
3540Oh ! dans la longue salle aux tables de sapin,
3541Enfants, faites silence à la lueur des lampes !
3542Voyez, la morne angoisse a fait blêmir ses tempes :
3543Songez qu’il saigne, hélas ! sous ses pauvres habits.
3544L’herbe que mord la dent cruelle des brebis,
3545C’est lui ; vous riez, vous, et vous lui rongez l’âme.
3546Songez qu’il agonise, amer, sans air, sans flamme ;
3547Que sa colère dit : Plaignez-moi ; que ses pleurs
3548Ne peuvent pas couler devant vos yeux railleurs !
3549Aux heures du travail votre ennui le dévore,
3550Aux heures du plaisir vous le rongez encore ;
3551Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous,
3552Et, pareille au papier qu’on distribue à tous,
3553Page blanche d’abord, devient lentement noire.
3554Vous feuilletez son cœur, vous videz sa mémoire ;
3555Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot,
3556Et raturant l’idée en lui dès qu’elle éclôt,
3557Toutes en même temps dans son esprit écrivent.
3558Si des rêves, parfois, jusqu’à son front arrivent,
3559Vous répandez votre encre à flots sur cet azur ;
3560Vos plumes, tas d’oiseaux hideux au vol obscur,
3561De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle.
3562Le nuage d’ennui passe et se renouvelle.
3563Dormir, il ne le peut ; penser, il ne le peut.
3564Chaque enfant est un fil dont son cœur sent le nœud.
3565Oui, s’il veut songer, fuir, oublier, franchir l’ombre,
3566Laisser voler son âme aux chimères sans nombre,
3567Ces écoliers joueurs, vifs, légers, doux, aimants,
3568Pèsent sur lui, de l’aube au soir, à tous moments,
3569Et le font retomber des voûtes immortelles ;
3570Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes.
3571Saint et grave martyr changeant de chevalet ;
3572Crucifié par vous, bourreaux charmants, il est
3573Votre souffre-douleurs et votre souffre-joies ;
3574Ses nuits sont vos hochets et ses jours sont vos proies,
3575Il porte sur son front votre essaim orageux ;
3576Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux,
3577Tourbillonnant sur lui comme une âpre tempête.
3578Hélas ! il est le deuil dont vous êtes la fête ;
3579Hélas ! il est le cri dont vous êtes le chant.
3580Et, qui sait ? sans rien dire, austère, et se cachant
3581De sa bonne action comme d’une mauvaise,
3582Ce pauvre être qui rêve accoudé sur sa chaise,
3583Mal nourri, mal vêtu, qu’un mendiant plaindrait,
3584Peut-être a des parents qu’il soutient en secret,
3585Et fait de ses labeurs, de sa faim, de ses veilles,
3586Des siècles dont sa voix vous traduit les merveilles,
3587Et de cette sueur qui coule sur sa chair,
3588Des rubans au printemps, un peu de feu l’hiver,
3589Pour quelque jeune sœur ou quelque vieille mère ;
3590Changeant en goutte d’eau la sombre larme amère ;
3591De sorte que, vivant à son ombre sans bruit,
3592Une colombe vient la boire dans la nuit !
3593Songez que pour cette œuvre, enfants, il se dévoue,
3594Brûle ses yeux, meurtrit son cœur, tourne la roue,
3595Traîne la chaîne ! hélas, pour lui, pour son destin,
3596Pour ses espoirs perdus à l’horizon lointain,
3597Pour ses vœux, pour son âme aux fers, pour sa prunelle,
3598Votre cage d’un jour est prison éternelle !
3599Songez que c’est sur lui que marchent tous vos pas !
3600Songez qu’il ne rit pas, songez qu’il ne vit pas !
3601L’avenir, cet avril plein de fleurs, vous convie ;
3602Vous vous envolerez demain en pleine vie ;
3603Vous sortirez de l’ombre, il restera. Pour lui,
3604Demain sera muet et sourd comme aujourd’hui ;
3605Demain, même en juillet, sera toujours décembre,
3606Toujours l’étroit préau, toujours la pauvre chambre,
3607Toujours le ciel glacé, gris, blafard, pluvieux ;
3608Et, quand vous serez grands, enfants, il sera vieux.
3609Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l’emporte,
3610Toujours il sera là, seul sous la sombre porte,
3611Gardant les beaux enfants sous ce mur redouté,
3612Ayant tout de leur peine et rien de leur gaîté.
3613Oh ! que votre pensée aime, console, encense
3614Ce sublime forçat du bagne d’innocence !
3615Pesez ce qu’il prodigue avec ce qu’il reçoit.
3616Oh ! qu’il se transfigure à vos yeux, et qu’il soit
3617Celui qui vous grandit, celui qui vous élève,
3618Qui donne à vos raisons les deux tranchants du glaive,
3619Art et science, afin qu’en marchant au tombeau,
3620Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le beau !
3621Oh ! qu’il vous soit sacré dans cette tâche auguste
3622De conduire à l’utile, au sage, au grand, au juste,
3623Vos âmes en tumulte à qui le ciel sourit !
3624Quand les cœurs sont troupeau, le berger est esprit.
3625Et, pendant qu’il est là, triste, et que dans la classe
3626Un chuchotement vague endort son âme lasse,
3627Oh ! des poëtes purs entr’ouverts sur vos bancs,
3628Qu’il sorte, dans le bruit confus des soirs tombants,
3629Qu’il sorte de Platon, qu’il sorte d’Euripide,
3630Et de Virgile, cygne errant du vers limpide,
3631Et d’Eschyle, lion du drame monstrueux,
3632Et d’Horace, et d’Homère à demi dans les cieux,
3633Qu’il sorte, pour sa tête aux saints travaux baissée,
3634Pour l’humble défricheur de la jeune pensée,
3635Qu’il sorte, pour ce front qui se penche et se fend
3636Sur ce sillon humain qu’on appelle l’enfant,
3637De tous ces livres pleins de hautes harmonies,
3638La bénédiction sereine des génies !
XVII — Chose vue un jour de printemps
3640Entendant des sanglots, je poussai cette porte.
3641Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte.
3642Tout dans ce lieu lugubre effrayait le regard.
3643Sur le grabat gisait le cadavre hagard ;
3644C’était déjà la tombe et déjà le fantôme.
3645Pas de feu ; le plafond laissait passer le chaume.
3646Les quatre enfants songeaient comme quatre vieillards.
3647On voyait, comme une aube à travers des brouillards,
3648Aux lèvres de la morte un sinistre sourire ;
3649Et l’aîné, qui n’avait que six ans, semblait dire :
3650« Regardez donc cette ombre où le sort nous a mis ! »
3651Un crime en cette chambre avait été commis.
3652Ce crime, le voici : – Sous le ciel qui rayonne,
3653Une femme est candide, intelligente, bonne ;
3654Dieu, qui la suit d’en haut d’un regard attendri,
3655La fit pour être heureuse. Humble, elle a pour mari
3656Un ouvrier ; tous deux, sans aigreur, sans envie,
3657Tirent d’un pas égal le licou de la vie.
3658Le choléra lui prend son mari ; la voilà
3659Veuve avec la misère et quatre enfants qu’elle a.
3660Alors, elle se met au labeur comme un homme.
3661Elle est active, propre, attentive, économe ;
3662Pas de drap à son lit, pas d’âtre à son foyer ;
3663Elle ne se plaint pas, sert qui veut l’employer,
3664Ravaude de vieux bas, fait des nattes de paille,
3665Tricote, file, coud, passe les nuits, travaille
3666Pour nourrir ses enfants ; elle est honnête enfin.
3667Un jour, on va chez elle, elle est morte de faim.
3668Oui, les buissons étaient remplis de rouges-gorges,
3669Les lourds marteaux sonnaient dans la lueur des forges,
3670Les masques abondaient dans les bals, et partout
3671Les baisers soulevaient la dentelle du loup ;
3672Tout vivait ; les marchands comptaient de grosses sommes ;
3673On entendait rouler les chars, rire les hommes ;
3674Les wagons ébranlaient les plaines ; le steamer
3675Secouait son panache au-dessus de la mer ;
3676Et, dans cette rumeur de joie et de lumière,
3677Cette femme étant seule au fond de sa chaumière,
3678La faim, goule effarée aux hurlements plaintifs,
3679Maigre et féroce, était entrée à pas furtifs,
3680Sans bruit, et l’avait prise à la gorge, et tuée.
3681La faim, c’est le regard de la prostituée,
3682C’est le bâton ferré du bandit, c’est la main
3683Du pâle enfant volant un pain sur le chemin,
3684C’est la fièvre du pauvre oublié, c’est le râle
3685Du grabat naufragé dans l’ombre sépulcrale.
3686Ô Dieu ! la sève abonde, et, dans ses flancs troublés,
3687La terre est pleine d’herbe et de fruits et de blés,
3688Dès que l’arbre a fini, le sillon recommence ;
3689Et, pendant que tout vit, ô Dieu, dans ta clémence,
3690Que la mouche connaît la feuille du sureau,
3691Pendant que l’étang donne à boire au passereau,
3692Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves,
3693Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves,
3694Fait manger le chacal, l’once et le basilic,
3695L’homme expire ! – Oh ! la faim, c’est le crime public ;
3696C’est l’immense assassin qui sort de nos ténèbres.
3697Dieu ! pourquoi l’orphelin, dans ses langes funèbres,
3698Dit-il : « J’ai faim ! » L’enfant, n’est-ce pas un oiseau ?
3699Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau ?
3701La querelle irritée, amère, à l’œil ardent,
3702Vipère dont la haine empoisonne la dent,
3703Siffle et trouble le toit d’une pauvre demeure.
3704Les mots heurtent les mots. L’enfant s’effraie et pleure.
3705La femme et le mari laissent l’enfant crier.
3706– D’où viens-tu ? – Qu’as-tu fait ? – Oh ! mauvais ouvrier !
3707Il vit dans la débauche et mourra sur la paille.
3708– Femme vaine et sans cœur qui jamais ne travaille !
3709– Tu sors du cabaret ? – Quelque amant est venu ?
3710– L’enfant pleure, l’enfant a faim, l’enfant est nu.
3711Pas de pain. – Elle a peur de salir ses mains blanches !
3712– Où cours-tu tous les jours ? – Et toi, tous les dimanches ?
3713– Va boire ! – Va danser ! – Il n’a ni feu ni lieu !
3714– Ta fille seulement ne sait pas prier Dieu !
3715– Et ta mère, bandit, c’est toi qui l’as tuée !
3716– Paix ! – Silence, assassin ! – Tais-toi, prostituée !
3717Un beau soleil couchant, empourprant le taudis,
3718Embrasait la fenêtre et le plafond, tandis
3719Que ce couple hideux, que rend deux fois infâme
3720La misère du cœur et la laideur de l’âme,
3721Étalait son ulcère et ses difformités
3722Sans honte, et sans pudeur montrait ses nudités.
3723Et leur vitre, où pendait un vieux haillon de toile,
3724Était, grâce au soleil, une éclatante étoile
3725Qui, dans ce même instant, vive et pure lueur,
3726Éblouissait au loin quelque passant rêveur !
XIX — Baraques de la foire
3728Lion ! j’étais pensif, ô bête prisonnière,
3729Devant la majesté de ta grave crinière ;
3730Du plafond de ta cage elle faisait un dais.
3731Nous songions tous les deux, et tu me regardais.
3732Ton regard était beau, lion. Nous autres hommes,
3733Le peu que nous faisons et le rien que nous sommes,
3734Emplit notre pensée, et dans nos regards vains
3735Brillent nos plans chétifs que nous croyons divins,
3736Nos vœux, nos passions que notre orgueil encense,
3737Et notre petitesse, ivre de sa puissance ;
3738Et, bouffis d’ignorance ou gonflés de venin,
3739Notre prunelle éclate et dit : Je suis ce nain !
3740Nous avons dans nos yeux notre moi misérable.
3741Mais la bête qui vit sous le chêne et l’érable,
3742Qui paît le thym, ou fuit dans les halliers profonds,
3743Qui dans les champs, où nous, hommes, nous étouffons,
3744Respire, solitaire, avec l’astre et la rose,
3745L’être sauvage, obscur et tranquille qui cause
3746Avec la roche énorme et les petites fleurs,
3747Qui, parmi les vallons et les sources en pleurs,
3748Plonge son mufle roux aux herbes non foulées,
3749La brute qui rugit sous les nuits constellées,
3750Qui rêve et dont les pas fauves et familiers
3751De l’antre formidable ébranlent les piliers,
3752Et qui se sent à peine en ces profondeurs sombres,
3753A sous son fier sourcil les monts, les vastes ombres,
3754Les étoiles, les prés, le lac serein, les cieux,
3755Et le mystère obscur des bois silencieux,
3756Et porte en son œil calme, où l’infini commence,
3757Le regard éternel de la nature immense.
3759Quand une lueur pâle à l’orient se lève,
3760Quand la porte du jour, vague et pareille au rêve,
3761Commence à s’entr’ouvrir et blanchit l’horizon,
3762Comme l’espoir blanchit le seuil d’une prison,
3763Se réveiller, c’est bien, et travailler, c’est juste.
3764Quand le matin à Dieu chante son hymne auguste,
3765Le travail, saint tribut dû par l’homme mortel,
3766Est la strophe sacrée au pied du sombre autel ;
3767Le soc murmure un psaume ; et c’est un chant sublime
3768Qui, dès l’aurore, au fond des forêts, sur l’abîme,
3769Au bruit de la cognée, au choc des avirons,
3770Sort des durs matelots et des noirs bûcherons.
3771Mais, au milieu des nuits, s’éveiller ! quel mystère !
3772Songer, sinistre et seul, quand tout dort sur la terre !
3773Quand pas un œil vivant ne veille, pas un feu ;
3774Quand les sept chevaux d’or du grand chariot bleu
3775Rentrent à l’écurie et descendent au pôle,
3776Se sentir dans son lit soudain toucher l’épaule
3777Par quelqu’un d’inconnu qui dit : Allons ! c’est moi !
3778Travaillons ! – La chair gronde et demande pourquoi.
3779– Je dors. Je suis très las de la course dernière ;
3780Ma paupière est encor du somme prisonnière ;
3781Maître mystérieux, grâce ! que me veux-tu ?
3782Certe, il faut que tu sois un démon bien têtu
3783De venir m’éveiller toujours quand tout repose !
3784Aie un peu de raison. Il est encor nuit close ;
3785Regarde, j’ouvre l’œil puisque cela te plaît ;
3786Pas la moindre lueur aux fentes du volet ;
3787Va-t’en ! je dors, j’ai chaud, je rêve à ma maîtresse.
3788Elle faisait flotter sur moi sa longue tresse,
3789D’où pleuvaient sur mon front des astres et des fleurs.
3790Va-t’en, tu reviendras demain, au jour, ailleurs.
3791Je te tourne le dos, je ne veux pas ! décampe !
3792Ne pose pas ton doigt de braise sur ma tempe.
3793La biche illusion me mangeait dans le creux
3794De la main ; tu l’as fait enfuir. J’étais heureux,
3795Je ronflais comme un bœuf ; laisse-moi. C’est stupide.
3796Ciel ! déjà ma pensée, inquiète et rapide,
3797Fil sans bout, se dévide et tourne à ton fuseau.
3798Tu m’apportes un vers, étrange et fauve oiseau
3799Que tu viens de saisir dans les pâles nuées.
3800Je n’en veux pas. Le vent, de ses tristes huées,
3801Emplit l’antre des cieux ; les souffles, noirs dragons,
3802Passent en secouant ma porte sur ses gonds.
3803– Paix-là ! va-t’en, bourreau ! quant au vers, je le lâche. –
3804Je veux toute la nuit dormir comme un vieux lâche ;
3805Voyons, ménage un peu ton pauvre compagnon.
3806Je suis las, je suis mort, laisse-moi dormir !
3808Est-ce que je dors, moi ? dit l’idée implacable.
3809Penseur, subis ta loi ; forçat, tire ton câble.
3810Quoi ! cette bête a goût au vil foin du sommeil !
3811L’orient est pour moi toujours clair et vermeil.
3812Que m’importe le corps ! qu’il marche, souffre et meure !
3813Horrible esclave, allons, travaille ! c’est mon heure.
3814Et l’ange étreint Jacob, et l’âme tient le corps ;
3815Nul moyen de lutter ; et tout revient alors,
3816Le drame commencé dont l’ébauche frissonne,
3817Ruy Blas, Marion, Job, Sylva, son cor qui sonne,
3818Ou le roman pleurant avec des yeux humains,
3819Ou l’ode qui s’enfonce en deux profonds chemins,
3820Dans l’azur près d’Horace et dans l’ombre avec Dante ;
3821Il faut dans ces labeurs rentrer la tête ardente ;
3822Dans ces grands horizons subitement rouverts,
3823Il faut de strophe en strophe, il faut de vers en vers,
3824S’en aller devant soi, pensif, ivre de l’ombre ;
3825Il faut, rêveur nocturne en proie à l’esprit sombre,
3826Gravir le dur sentier de l’inspiration ;
3827Poursuivre la lointaine et blanche vision,
3828Traverser, effaré, les clairières désertes,
3829Le champ plein de tombeaux, les eaux, les herbes vertes,
3830Et franchir la forêt, le torrent, le hallier,
3831Noir cheval galopant sous le noir cavalier.
3833Écrit sur la plinthe d’un bas-relief antique
3834– À Mademoiselle Louise B. –
3835La musique est dans tout. Un hymne sort du monde.
3836Rumeur de la galère aux flancs lavés par l’onde,
3837Bruits des villes, pitié de la sœur pour la sœur,
3838Passion des amants jeunes et beaux, douceur
3839Des vieux époux usés ensemble par la vie,
3840Fanfare de la plaine émaillée et ravie,
3841Mots échangés le soir sur les seuils fraternels,
3842Sombre tressaillement des chênes éternels,
3843Vous êtes l’harmonie et la musique même !
3844Vous êtes les soupirs qui font le chant suprême !
3845Pour notre âme, les jours, la vie et les saisons,
3846Les songes de nos cœurs, les plis des horizons,
3847L’aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies,
3848Flottent dans un réseau de vagues mélodies ;
3849Une voix dans les champs nous parle, une autre voix
3850Dit à l’homme autre chose et chante dans les bois.
3851Par moment, un troupeau bêle, une cloche tinte.
3852Quand par l’ombre, la nuit, la colline est atteinte,
3853De toutes parts on voit danser et resplendir,
3854Dans le ciel étoilé du zénith au nadir,
3855Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales,
3856Le groupe éblouissant des notes inégales.
3857Toujours avec notre âme un doux bruit s’accoupla ;
3858La nature nous dit : Chante ! et c’est pour cela
3859Qu’un statuaire ancien sculpta sur cette pierre
3860Un pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière.
3862La clarté du dehors ne distrait pas mon âme.
3863La plaine chante et rit comme une jeune femme ;
3864Le nid palpite dans les houx ;
3865Partout la gaîté luit dans les bouches ouvertes ;
3866Mai, couché dans la mousse au fond des grottes vertes,
3867Fait aux amoureux les yeux doux.
3868Dans les champs de luzerne et dans les champs de fèves,
3869Les vagues papillons errent pareils aux rêves ;
3870Le blé vert sort des sillons bruns ;
3871Et les abeilles d’or courent à la pervenche,
3872Au thym, au liseron, qui tend son urne blanche
3873À ces buveuses de parfums.
3874La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres ;
3875Les arbres, tout gonflés de printemps, semblent ivres ;
3876Les branches, dans leurs doux ébats,
3877Se jettent les oiseaux du bout de leurs raquettes ;
3878Le bourdon galonné fait aux roses coquettes
3879Des propositions tout bas.
3880Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes,
3881Je laisse chuchoter les fleurs, ces doux fantômes,
3882Et l’aube dire : Vous vivrez !
3883Je regarde en moi-même, et, seul, oubliant l’heure,
3884L’œil plein des visions de l’ombre intérieure,
3885Je songe aux morts, ces délivrés !
3886Encore un peu de temps, encore, ô mer superbe,
3887Quelques reflux ; j’aurai ma tombe aussi dans l’herbe,
3888Blanche au milieu du frais gazon,
3889À l’ombre de quelque arbre où le lierre s’attache ;
3890On y lira : – Passant, cette pierre te cache
3891La ruine d’une prison.
3892Ingouville, mai 1843.
3893Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus.
3894Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus,
3895Parfois au même nid rend la même colombe.
3896Ô mères, le berceau communique à la tombe.
3897L’éternité contient plus d’un divin secret.
3898La mère dont je vais vous parler demeurait
3899À Blois ; je l’ai connue en un temps plus prospère ;
3900Et sa maison touchait à celle de mon père.
3901Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet.
3902On l’avait mariée à l’homme qu’elle aimait.
3903Elle eut un fils ; ce fut une ineffable joie.
3904Ce premier-né couchait dans un berceau de soie ;
3905Sa mère l’allaitait ; il faisait un doux bruit
3906À côté du chevet nuptial ; et, la nuit,
3907La mère ouvrait son âme aux chimères sans nombre,
3908Pauvre mère, et ses yeux resplendissaient dans l’ombre,
3909Quand, sans souffle, sans voix, renonçant au sommeil,
3910Penchée, elle écoutait dormir l’enfant vermeil.
3911Dès l’aube, elle chantait, ravie et toute fière.
3912Elle se renversait sur sa chaise en arrière,
3913Son fichu laissant voir son sein gonflé de lait,
3914Et souriait au faible enfant, et l’appelait
3915Ange, trésor, amour ; et mille folles choses.
3916Oh ! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses !
3917Comme elle leur parlait ! l’enfant, charmant et nu,
3918Riait, et, par ses mains sous les bras soutenu,
3919Joyeux, de ses genoux montait jusqu’à sa bouche.
3920Tremblant comme le daim qu’une feuille effarouche,
3921Il grandit. Pour l’enfant, grandir, c’est chanceler.
3922Il se mit à marcher, il se mit à parler,
3923Il eut trois ans ; doux âge, où déjà la parole,
3924Comme le jeune oiseau, bat de l’aile et s’envole.
3925Et la mère disait : « Mon fils ! » et reprenait :
3926« Voyez comme il est grand ! il apprend ; il connaît
3927Ses lettres. C’est un diable ! Il veut que je l’habille
3928En homme ; il ne veut plus de ses robes de fille ;
3929C’est déjà très méchant, ces petits hommes-là !
3930C’est égal, il lit bien ; il ira loin ; il a
3931De l’esprit ; je lui fais épeler l’Évangile. » –
3932Et ses yeux adoraient cette tête fragile,
3933Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant,
3934Elle sentait son cœur battre dans son enfant.
3935Un jour, – nous avons tous de ces dates funèbres ! –
3936Le croup, monstre hideux, épervier des ténèbres,
3937Sur la blanche maison brusquement s’abattit,
3938Horrible, et, se ruant sur le pauvre petit,
3939Le saisit à la gorge ; ô noire maladie !
3940De l’air par qui l’on vit sinistre perfidie !
3941Qui n’a vu se débattre, hélas ! ces doux enfants
3942Qu’étreint le croup féroce en ses doigts étouffants !
3943Ils luttent ; l’ombre emplit lentement leurs yeux d’ange,
3944Et de leur bouche froide il sort un râle étrange,
3945Et si mystérieux, qu’il semble qu’on entend,
3946Dans leur poitrine, où meurt le souffle haletant,
3947L’affreux coq du tombeau chanter son aube obscure.
3948Tel qu’un fruit qui du givre a senti la piqûre,
3949L’enfant mourut. La mort entra comme un voleur
3950Et le prit. – Une mère ; un père, la douleur,
3951Le noir cercueil, le front qui se heurte aux murailles,
3952Les lugubres sanglots qui sortent des entrailles,
3953Oh ! la parole expire où commence le cri ;
3954Silence aux mots humains !
3955La mère au cœur meurtri,
3956Pendant qu’à ses côtés pleurait le père sombre,
3957Resta trois mois sinistre, immobile dans l’ombre,
3958L’œil fixe, murmurant on ne sait quoi d’obscur,
3959Et regardant toujours le même angle du mur.
3960Elle ne mangeait pas ; sa vie était sa fièvre ;
3961Elle ne répondait à personne ; sa lèvre
3962Tremblait ; on l’entendait, avec un morne effroi,
3963Qui disait à voix basse à quelqu’un : – Rends-le-moi ! –
3964Et le médecin dit au père : – Il faut distraire
3965Ce cœur triste, et donner à l’enfant mort un frère. –
3966Le temps passa ; les jours, les semaines, les mois.
3967Elle se sentit mère une seconde fois.
3968Devant le berceau froid de son ange éphémère,
3969Se rappelant l’accent dont il disait : – Ma mère, –
3970Elle songeait, muette, assise sur son lit.
3971Le jour où, tout à coup, dans son flanc tressaillit
3972L’être inconnu promis à notre aube mortelle,
3973Elle pâlit. – Quel est cet étranger ? dit-elle.
3974Puis elle cria, sombre et tombant à genoux :
3975– Non, non, je ne veux pas ! non ! tu serais jaloux !
3976Ô mon doux endormi, toi que la terre glace,
3977Tu dirais : « On m’oublie ; un autre a pris ma place ;
3978« Ma mère l’aime, et rit ; elle le trouve beau,
3979« Elle l’embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau ! »
3981Ainsi pleurait cette douleur profonde.
3982Le jour vint ; elle mit un autre enfant au monde,
3983Et le père joyeux cria : – C’est un garçon.
3984Mais le père était seul joyeux dans la maison ;
3985La mère restait morne, et la pâle accouchée,
3986Sur l’ancien souvenir tout entière penchée,
3987Rêvait ; on lui porta l’enfant sur un coussin ;
3988Elle se laissa faire et lui donna le sein ;
3989Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée,
3990Pensant au fils nouveau moins qu’à l’âme envolée,
3991Hélas ! et songeant moins aux langes qu’au linceul,
3992Elle disait : – Cet ange en son sépulcre est seul !
3993– Ô doux miracle ! ô mère au bonheur revenue ! –
3994Elle entendit, avec une voix bien connue,
3995Le nouveau-né parler dans l’ombre entre ses bras,
3996Et tout bas murmurer : – C’est moi. Ne le dis pas.
3998Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme !
3999Au gré des envieux la foule loue et blâme ;
4000Vous me connaissez, vous ! – vous m’avez vu souvent,
4001Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
4002Vous le savez, la pierre où court un scarabée,
4003Une humble goutte d’eau de fleur en fleur tombée,
4004Un nuage, un oiseau, m’occupent tout un jour.
4005La contemplation m’emplit le cœur d’amour.
4006Vous m’avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
4007Avec ces mots que dit l’esprit à la nature,
4008Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
4009Et du même regard poursuivre en même temps,
4010Pensif, le front baissé, l’œil dans l’herbe profonde,
4011L’étude d’un atome et l’étude du monde.
4012Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
4013Arbres, vous m’avez vu fuir l’homme et chercher Dieu !
4014Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,
4015Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,
4016Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
4017Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
4018Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s’élance,
4019Et je suis plein d’oubli comme vous de silence !
4020La haine sur mon nom répand en vain son fiel ;
4021Toujours, – je vous atteste, ô bois aimés du ciel ! –
4022J’ai chassé loin de moi toute pensée amère,
4023Et mon cœur est encor tel que le fit ma mère !
4024Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
4025Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,
4026Ravins où l’on entend filtrer les sources vives,
4027Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives !
4028Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
4029Dans tout ce qui m’entoure et me cache à la fois,
4030Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
4031Je sens quelqu’un de grand qui m’écoute et qui m’aime !
4032Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
4033Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,
4034Forêt ! c’est dans votre ombre et dans votre mystère,
4035C’est sous votre branchage auguste et solitaire,
4036Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
4037Et que je veux dormir quand je m’endormirai.
4039L’enfant, voyant l’aïeule à filer occupée,
4040Veut faire une quenouille à sa grande poupée.
4041L’aïeule s’assoupit un peu ; c’est le moment.
4042L’enfant vient par derrière et tire doucement
4043Un brin de la quenouille où le fuseau tournoie,
4044Puis s’enfuit triomphante, emportant avec joie
4045La belle laine d’or que le safran jaunit,
4046Autant qu’en pourrait prendre un oiseau pour son nid.
4047Cauteretz, août 1843.
4048Le soleil, dans les monts où sa clarté s’étale,
4049Ajuste à son arc d’or sa flèche horizontale ;
4050Les hauts taillis sont pleins de biches et de faons ;
4051Là rit dans les rochers, veinés comme des marbres,
4052Une chaumière heureuse ; en haut, un bouquet d’arbres ;
4053Au-dessous, un bouquet d’enfants.
4054C’est l’instant de songer aux choses redoutables.
4055On entend les buveurs danser autour des tables ;
4056– Tandis que, gais, joyeux, heurtant les escabeaux,
4057Ils mêlent aux refrains leurs amours peu farouches,
4058Les lettres des chansons qui sortent de leurs bouches
4059Vont écrire autour d’eux leurs noms sur leurs tombeaux.
4060– Mourir ! demandons-nous, à toute heure, en nous-même :
4061– Comment passerons-nous le passage suprême ? –
4062Finir avec grandeur est un illustre effort.
4063Le moment est lugubre et l’âme est accablée ;
4064Quel pas que la sortie ! – Oh ! l’affreuse vallée
4065Que l’embuscade de la mort !
4066Quel frisson dans les os de l’agonisant blême !
4067Autour de lui tout marche et vit, tout rit, tout aime ;
4068La fleur luit, l’oiseau chante en son palais d’été,
4069Tandis que le mourant, en qui décroît la flamme,
4070Frémit sous ce grand ciel, précipice de l’âme,
4071Abîme effrayant d’ombre et de tranquillité !
4072Souvent, me rappelant le front étrange et pâle
4073De tous ceux que j’ai vus à cette heure fatale,
4074Êtres qui ne sont plus, frères, amis, parents,
4075Aux instants où l’esprit à rêver se hasarde,
4076Souvent je me suis dit : Qu’est-ce donc qu’il regarde
4077Cet œil effaré des mourants ?
4078Que voit-il ?… – Ô terreur ! de ténébreuses routes,
4079Un chaos composé de spectres et de doutes,
4080La terre vision, le ver réalité,
4081Un jour oblique et noir qui, troublant l’âme errante,
4082Mêle au dernier rayon de la vie expirante
4083Ta première lueur, sinistre éternité !
4084On croit sentir dans l’ombre une horrible piqûre.
4085Tout ce qu’on fit s’en va comme une fête obscure,
4086Et tout ce qui riait devient peine ou remord.
4087Quel moment, même, hélas ! pour l’âme la plus haute,
4088Quand le vrai tout à coup paraît, quand la vie ôte
4089Son masque, et dit : « Je suis la mort ! »
4090Ah ! si tu fais trembler même un cœur sans reproche,
4091Sépulcre ! le méchant avec horreur t’approche.
4092Ton seuil profond lui semble une rougeur de feu ;
4093Sur ton vide pour lui quand ta pierre se lève,
4094Il s’y penche ; il y voit, ainsi que dans un rêve,
4095La face vague et sombre et l’œil fixe de Dieu.
4096Biarritz, juillet 1843.
4097J’aime l’araignée et j’aime l’ortie,
4098Parce qu’on les hait ;
4099Et que rien n’exauce et que tout châtie
4101Parce qu’elles sont maudites, chétives,
4102Noirs êtres rampants ;
4103Parce qu’elles sont les tristes captives
4105Parce qu’elles sont prises dans leur œuvre ;
4106Ô sort ! fatals nœuds !
4107Parce que l’ortie est une couleuvre,
4108L’araignée un gueux ;
4109Parce qu’elles ont l’ombre des abîmes,
4110Parce qu’on les fuit,
4111Parce qu’elles sont toutes deux victimes
4113Passants, faites grâce à la plante obscure,
4115Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,
4116Oh ! plaignez le mal !
4117Il n’est rien qui n’ait sa mélancolie ;
4119Dans leur fauve horreur, pour peu qu’on oublie
4121Pour peu qu’on leur jette un œil moins superbe,
4122Tout bas, loin du jour,
4123La vilaine bête et la mauvaise herbe
4126Shakspeare songe ; loin du Versaille éclatant,
4127Des buis taillés, des ifs peignés, où l’on entend
4128Gémir la tragédie éplorée et prolixe,
4129Il contemple la foule avec son regard fixe,
4130Et toute la forêt frissonne devant lui.
4131Pâle, il marche, au dedans de lui-même ébloui ;
4132Il va, farouche, fauve, et, comme une crinière,
4133Secouant sur sa tête un haillon de lumière.
4134Son crâne transparent est plein d’âmes, de corps,
4135De rêves, dont on voit la lueur du dehors ;
4136Le monde tout entier passe à travers son crible ;
4137Il tient toute la vie en son poignet terrible ;
4138Il fait sortir de l’homme un sanglot surhumain.
4139Dans ce génie étrange où l’on perd son chemin,
4140Comme dans une mer, notre esprit parfois sombre,
4141Nous sentons, frémissants, dans son théâtre sombre,
4142Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant,
4143Et ses doigts nous ouvrir et nous fouiller le flanc.
4144Jamais il ne recule ; il est géant ; il dompte
4145Richard-Trois, léopard, Caliban, mastodonte ;
4146L’idéal est le vin que verse ce Bacchus.
4147Les sujets monstrueux qu’il a pris et vaincus
4148Râlent autour de lui, splendides ou difformes ;
4149Il étreint Lear, Brutus, Hamlet, êtres énormes,
4150Capulet, Montaigu, César, et, tour à tour,
4151Les stryges dans le bois, le spectre sur la tour ;
4152Et, même après Eschyle, effarant Melpomène,
4153Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d’âme humaine,
4154De la chair d’Othello, des restes de Macbeth,
4155Dans son œuvre, du drame effrayant alphabet,
4156Il se repose ; ainsi le noir lion des jongles
4157S’endort dans l’antre immense avec du sang aux ongles.
4159La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre ;
4160C’est l’hiver ; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,
4161Être dans mon foyer la bûche de Noël ?
4162– Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel.
4163Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme,
4164Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme.
4165Aimez, vivez. – Veux-tu, bon arbre, être timon
4166De charrue ? – Oui, je veux creuser le noir limon,
4167Et tirer l’épi d’or de la terre profonde.
4168Quand le soc a passé, la plaine devient blonde,
4169La paix aux doux yeux sort du sillon entr’ouvert.
4170Et l’aube en pleurs sourit. – Veux-tu, bel arbre vert,
4171Arbre du hallier sombre où le chevreuil s’échappe,
4172De la maison de l’homme être le pilier ? – Frappe.
4173Je puis porter les toits, ayant porté les nids.
4174Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis ;
4175Là, dans l’ombre et l’amour, pensif, tu te recueilles ;
4176Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.
4177– Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau ?
4178– Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau.
4179Le navire est pour moi, dans l’immense mystère,
4180Ce qu’est pour vous la tombe ; il m’arrache à la terre,
4181Et, frissonnant, m’emporte à travers l’infini.
4182J’irai voir ces grands cieux d’où l’hiver est banni,
4183Et dont plus d’un essaim me parle à son passage.
4184Pas plus que le tombeau n’épouvante le sage,
4185Le profond Océan, d’obscurité vêtu,
4186Ne m’épouvante point : oui, frappe. – Arbre, veux-tu
4187Être gibet ? – Silence, homme ! va-t’en, cognée !
4188J’appartiens à la vie, à la vie indignée !
4189Va-t’en, bourreau ! va-t’en, juge ! fuyez, démons !
4190Je suis l’arbre des bois, je suis l’arbre des monts ;
4191Je porte les fruits mûrs, j’abrite les pervenches ;
4192Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches !
4193Arrière ! hommes, tuez ! ouvriers du trépas,
4194Soyez sanglants, mauvais, durs ; mais ne venez pas,
4195Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes,
4196Vous chercher un complice au milieu des grands chênes !
4197Ne faites pas servir à vos crimes, vivants,
4198L’arbre mystérieux à qui parlent les vents !
4199Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres.
4200Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres.
4201Allez-vous-en ! laissez l’arbre dans ses déserts.
4202À vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts,
4203Accouplez l’échafaud et le supplice : faites.
4204Soit. Vivez et tuez. Tuez, entre deux fêtes,
4205Le malheureux, chargé de fautes et de maux ;
4206Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux !
4209Le jour mourait ; j’étais près des mers, sur la grève.
4210Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve,
4211Jeune esprit qui se tait !
4212La terre, s’inclinant comme un vaisseau qui sombre,
4213En tournant dans l’espace allait plongeant dans l’ombre ;
4214La pâle nuit montait.
4215La pâle nuit levait son front dans les nuées ;
4216Les choses s’effaçaient, blêmes, diminuées,
4217Sans forme et sans couleur ;
4218Quand il monte de l’ombre, il tombe de la cendre ;
4219On sentait à la fois la tristesse descendre
4220Et monter la douleur.
4221Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature
4222Voyaient l’urne d’en haut, vague rondeur obscure,
4223Se pencher dans les cieux,
4224Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes,
4225Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes,
4227Les nuages rampaient le long des promontoires ;
4228Mon âme, où se mêlaient ces ombres et ces gloires,
4230De tout cet océan, de toute cette terre,
4231Sortir sous l’œil de Dieu je ne sais quoi d’austère,
4232D’auguste et de charmant !
4233J’avais à mes côtés ma fille bien-aimée.
4234La nuit se répandait ainsi qu’une fumée.
4236Je regardais en moi, les paupières baissées,
4237Cette ombre qui se fait aussi dans nos pensées
4238Quand ton soleil s’en va !
4239Soudain l’enfant bénie, ange au regard de femme,
4240Dont je tenais la main et qui tenait mon âme,
4241Me parla, douce voix !
4242Et, me montrant l’eau sombre et la rive âpre et brune,
4243Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune :
4244– Père, dit-elle, vois,
4245Vois donc, là-bas, où l’ombre aux flancs des coteaux rampe,
4246Ces feux jumeaux briller comme une double lampe
4247Qui remuerait au vent !
4248Quels sont ces deux foyers qu’au loin la brume voile ?
4249– L’un est un feu de pâtre et l’autre est une étoile ;
4250Deux mondes, mon enfant !
4251II Deux mondes ! – l’un est dans l’espace, *1 note
4252Dans les ténèbres de l’azur,
4253Dans l’étendue où tout s’efface,
4254Radieux gouffre ! abîme obscur !
4255Enfant, comme deux hirondelles,
4256Oh ! si tous deux, âmes fidèles,
4257Nous pouvions fuir à tire-d’ailes,
4258Et plonger dans cette épaisseur
4259D’où la création découle,
4260Où flotte, vit, meurt, brille et roule
4261L’astre imperceptible à la foule,
4262Incommensurable au penseur ;
4263Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes,
4264Si nous pouvions passer les bleus septentrions,
4265Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes
4266Jusqu’à ce qu’à la fin, éperdus, nous voyions,
4267Comme un navire en mer croît, monte, et semble éclore,
4268Cette petite étoile, atome de phosphore,
4269Devenir par degrés un monstre de rayons ;
4270S’il nous était donné de faire
4272Et de voler, de sphère en sphère,
4273À ce grand soleil ignoré ;
4274Si, par un archange qui l’aime,
4275L’homme aveugle, frémissant, blême,
4276Dans les profondeurs du problème,
4277Vivant, pouvait être introduit ;
4278Si nous pouvions fuir notre centre,
4279Et, forçant l’ombre où Dieu seul entre,
4280Aller voir de près dans leur antre
4281Ces énormités de la nuit ;
4282Ce qui t’apparaîtrait te ferait trembler, ange !
4283Rien, pas de vision, pas de songe insensé,
4284Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange,
4285Monde informe, et d’un tel mystère composé,
4286Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante,
4287Et qu’il ne resterait de nous dans l’épouvante
4288Qu’un regard ébloui sous un front hérissé !*1 note
4289Ô contemplation splendide !
4290Oh ! de pôles, d’axes, de feux,
4291De la matière et du fluide,
4292Balancement prodigieux !
4293D’aimant qui lutte, d’air qui vibre,
4294De force esclave et d’éther libre,
4295Vaste et magnifique équilibre !
4296Monde rêve ! idéal réel !
4297Lueurs ! tonnerres ! jets de soufre !
4298Mystère qui chante et qui souffre !
4299Formule nouvelle du gouffre !
4300Mot nouveau du noir livre ciel !
4301Tu verrais ! – un soleil ; autour de lui des mondes,
4302Centres eux-mêmes, ayant des lunes autour d’eux ;
4303Là, des fourmillements de sphères vagabondes ;
4304Là, des globes jumeaux qui tournent deux à deux ;
4305Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie ;
4306D’un coin de l’infini formidable incendie,
4307Rayonnement sublime ou flamboiement hideux !
4308Regardons, puisque nous y sommes !
4309Figure-toi ! figure-toi !
4310Plus rien des choses que tu nommes !
4311Un autre monde ! une autre loi !
4312La terre a fui dans l’étendue ;
4313Derrière nous elle est perdue !
4314Jour nouveau ! nuit inattendue !
4315D’autres groupes d’astres au ciel !
4316Une nature qu’on ignore,
4317Qui, s’ils voyaient sa fauve aurore,
4318Ferait accourir Pythagore
4319Et reculer Ézéchiel !
4320Ce qu’on prend pour un mont est une hydre ; ces arbres
4321Sont des bêtes ; ces rocs hurlent avec fureur ;
4322Le feu chante ; le sang coule aux veines des marbres.
4323Ce monde est-il le vrai ? le nôtre est-il l’erreur ?
4324Ô possibles qui sont pour nous les impossibles !
4325Réverbérations des chimères visibles !
4326Le baiser de la vie ici nous fait horreur.
4327Et, si nous pouvions voir les hommes,
4328Les ébauches, les embryons,
4329Qui sont là ce qu’ailleurs nous sommes,
4330Comme, eux et nous, nous frémirions !
4331Rencontre inexprimable et sombre !
4332Nous nous regarderions dans l’ombre
4333De monstre à monstre, fils du nombre
4334Et du temps qui s’évanouit ;
4335Et, si nos langages funèbres
4336Pouvaient échanger leurs algèbres,
4337Nous dirions : « Qu’êtes-vous, ténèbres ? »
4338Ils diraient : « D’où venez-vous, nuit ? » *1 note
4339Sont-ils aussi des cœurs, des cerveaux, des entrailles ?
4340Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé ?
4341Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles,
4342Des Lucrèce niant tout ce qu’on a rêvé,
4343Qui, du noir infini feuilletant les registres,
4344Ont écrit : Rien, au bas de ses pages sinistres ;
4345Et, penchés sur l’abîme, ont dit : « L’œil est crevé ! »
4346Tous ces êtres, comme nous-même,
4347S’en vont en pâles tourbillons ;
4348La création mêle et sème
4349Leur cendre à de nouveaux sillons ;
4350Un vient, un autre le remplace,
4351Et passe sans laisser de trace ;
4352Le souffle les crée et les chasse ;
4353Le gouffre en proie aux quatre vents,
4354Comme la mer aux vastes lames,
4355Mêle éternellement ses flammes
4356À ce sombre écroulement d’âmes,
4357De fantômes et de vivants !
4358L’abîme semble fou sous l’ouragan de l’être.
4359Quelle tempête autour de l’astre radieux !
4360Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître,
4361Jusqu’à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux ;
4362Car, un jour, il faudra que l’étoile aussi tombe ;
4363L’étoile voit neiger les âmes dans la tombe,
4364L’âme verra neiger les astres dans les cieux ! *1 note
4365Par instants, dans le vague espace,
4366Regarde, enfant ! tu vas la voir !
4367Une brusque planète passe ;
4368C’est d’abord au loin un point noir ;
4369Plus prompte que la trombe folle,
4370Elle vient, court, approche, vole ;
4371À peine a lui son auréole,
4372Que déjà, remplissant le ciel,
4373Sa rondeur farouche commence
4374À cacher le gouffre en démence,
4375Et semble ton couvercle immense,
4376Ô puits du vertige éternel !
4377C’est elle ! éclair ! voilà sa livide surface
4378Avec tous les frissons de ses océans verts !
4379Elle apparaît, s’en va, décroît, pâlit, s’efface,
4380Et rentre, atome obscur, aux cieux d’ombre couverts,
4381Et tout s’évanouit, vaste aspect, bruit sublime… –
4382Quel est ce projectile inouï de l’abîme ?
4383Ô boulets monstrueux qui sont des univers !
4384Dans un éloignement nocturne,
4385Roule avec un râle effrayant
4386Quelque épouvantable Saturne
4387Tournant son anneau flamboyant ;
4388La braise en pleut comme d’un crible ;
4389Jean de Patmos, l’esprit terrible,
4390Vit en songe cet astre horrible
4391Et tomba presque évanoui ;
4392Car, rêvant sa noire épopée,
4393Il crut, d’éclairs enveloppée,
4394Voir fuir une roue, échappée
4395Au sombre char d’Adonaï !
4396Et, par instants encor, – tout va-t-il se dissoudre ? –
4397Parmi ces mondes, fauve, accourant à grand bruit,
4398Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre,
4399Surgit, et les regarde, et, blême, approche et luit ;
4400Puis s’évade en hurlant, pâle et surnaturelle,
4401Traînant sa chevelure éparse derrière elle,
4402Comme une Canidie affreuse qui s’enfuit.
4403Quelques-uns de ces globes meurent ;
4404Dans le semoun et le mistral
4405Leurs mers sanglotent, leurs flots pleurent ;
4406Leur flanc crache un brasier central.
4407Sphères par la neige engourdies,
4408Ils ont d’étranges maladies,
4409Pestes, déluges, incendies,
4410Tremblements profonds et fréquents ;
4411Leur propre abîme les consume ;
4412Leur haleine flamboie et fume ;
4413On entend de loin dans leur brume
4414La toux lugubre des volcans. *1 note
4415Ils sont ! ils vont ! ceux-ci brillants, ceux-là difformes,
4416Tous portant des vivants et des créations !
4417Ils jettent dans l’azur des cônes d’ombre énormes,
4418Ténèbres qui des cieux traversent les rayons,
4419Où le regard, ainsi que des flambeaux farouches
4420L’un après l’autre éteints par d’invisibles bouches,
4421Voit plonger tour à tour les constellations !
4422Quel Zorobabel formidable,
4423Quel Dédale vertigineux,
4424Cieux ! a bâti dans l’insondable
4425Tout ce noir chaos lumineux ?
4426Soleils, astres aux larges queues,
4427Gouffres ! ô millions de lieues !
4428Sombres architectures bleues !
4429Quel bras a fait, créé, produit
4430Ces tours d’or que nuls yeux ne comptent,
4431Ces firmaments qui se confrontent,
4432Ces Babels d’étoiles qui montent
4433Dans ces Babylones de nuit ?
4434Qui, dans l’ombre vivante et l’aube sépulcrale,
4435Qui, dans l’horreur fatale et dans l’amour profond,
4436A tordu ta splendide et sinistre spirale,
4437Ciel, où les univers se font et se défont ?
4438Un double précipice à la fois les réclame.
4439« Immensité ! » dit l’être. « Éternité ! » dit l’âme.
4440À jamais ! le sans fin roule dans le sans fond. *1 note
4441L’Inconnu, celui dont maint sage
4442Dans la brume obscure a douté,
4443L’immobile et muet visage,
4444Le voile de l’éternité,
4445A, pour montrer son ombre au crime,
4446Sa flamme au juste magnanime,
4447Jeté pêle-mêle à l’abîme
4448Tous ses masques, noirs ou vermeils ;
4449Dans les éthers inaccessibles,
4450Ils flottent, cachés ou visibles ;
4451Et ce sont ces masques terribles
4452Que nous appelons les soleils !
4453Et les peuples ont vu passer dans les ténèbres
4454Ces spectres de la nuit que nul ne pénétra ;
4455Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres,
4456Ont crié : Jupiter ! Allah ! Vishnou ! Mithra !
4457Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes,
4458Tous ces masques hagards s’effaceront d’eux-mêmes ;
4459Alors, la face immense et calme apparaîtra !
4460III Enfant ! l’autre de ces deux mondes, *1 note
4461C’est le cœur d’un homme ! – parfois,
4462Comme une perle au fond des ondes,
4463Dieu cache une âme au fond des bois.
4464Dieu cache un homme sous les chênes ;
4465Et le sacre en d’austères lieux
4466Avec le silence des plaines,
4467L’ombre des monts, l’azur des cieux !
4468Ô ma fille ! avec son mystère
4469Le soir envahit pas à pas
4470L’esprit d’un prêtre involontaire,
4471Près de ce feu qui luit là-bas !
4472Cet homme, dans quelque ruine,
4473Avec la ronce et le lézard,
4474Vit sous la brume et la bruine,
4475Fruit tombé de l’arbre hasard !
4476Il est devenu presque fauve ;
4477Son bâton est son seul appui.
4478En le voyant, l’homme se sauve ;
4479La bête seule vient à lui.
4480Il est l’être crépusculaire.
4481On a peur de l’apercevoir ;
4482Pâtre tant que le jour l’éclaire,
4483Fantôme dès que vient le soir.
4484La faneuse dans la clairière
4485Le voit quand il fait, par moment,
4486Comme une ombre hors de sa bière,
4487Un pas hors de l’isolement.
4488Son vêtement dans ces décombres,
4489C’est un sac de cendre et de deuil,
4490Linceul troué par les clous sombres
4491De la misère, ce cercueil.
4492Le pommier lui jette ses pommes ;
4493Il vit dans l’ombre enseveli ;
4494C’est un pauvre homme loin des hommes,
4495C’est un habitant de l’oubli ;
4496C’est un indigent sous la bure,
4497Un vieux front de la pauvreté,
4498Un haillon dans une masure,
4499Un esprit dans l’immensité ! *1 note
4500Dans la nature transparente,
4501C’est l’œil des regards ingénus,
4502Un penseur à l’âme ignorante,
4503Un grave marcheur aux pieds nus !
4504Oui, c’est un cœur, une prunelle,
4505C’est un souffrant, c’est un songeur,
4506Sur qui la lueur éternelle
4507Fait trembler sa vague rougeur.
4508Il est là, l’âme aux cieux ravie,
4509Et, près d’un branchage enflammé,
4510Pense, lui-même par la vie
4511Tison à demi consumé.
4512Il est calme en cette ombre épaisse ;
4513Il aura bien toujours un peu
4514D’herbe pour que son bétail paisse,
4515De bois pour attiser son feu.
4516Nos luttes, nos chocs, nos désastres,
4517Il les ignore ; il ne veut rien
4518Que, la nuit, le regard des astres,
4519Le jour, le regard de son chien.
4520Son troupeau gît sur l’herbe unie ;
4521Il est là, lui, pasteur, ami,
4522Seul éveillé, comme un génie
4523À côté d’un peuple endormi.
4524Ses brebis, d’un rien remuées,
4525Ouvrant l’œil près du feu qui luit,
4526Aperçoivent sous les nuées
4527Sa forme droite dans la nuit ;
4528Et, bouc qui bêle, agneau qui danse,
4529Dorment dans les bois hasardeux
4530Sous ce grand spectre Providence
4531Qu’ils sentent debout auprès d’eux. *1 note
4532Le pâtre songe, solitaire,
4533Pauvre et nu, mangeant son pain bis ;
4534Il ne connaît rien de la terre
4535Que ce que broute la brebis.
4536Pourtant, il sait que l’homme souffre ;
4537Mais il sonde l’éther profond.
4538Toute solitude est un gouffre,
4539Toute solitude est un mont.
4540Dès qu’il est debout sur ce faîte,
4541Le ciel reprend cet étranger ;
4542La Judée avait le prophète,
4543La Chaldée avait le berger.
4544Ils tâtaient le ciel l’un et l’autre ;
4545Et, plus tard, sous le feu divin,
4546Du prophète naquit l’apôtre,
4547Du pâtre naquit le devin.
4548La foule raillait leur démence ;
4549Et l’homme dut, aux jours passés,
4550À ces ignorants la science,
4551La sagesse à ces insensés.
4552La nuit voyait, témoin austère,
4553Se rencontrer sur les hauteurs,
4554Face à face dans le mystère,
4555Les prophètes et les pasteurs.
4556– Où marchez-vous, tremblants prophètes ?
4557– Où courez-vous, pâtres troublés ?
4558Ainsi parlaient ces sombres têtes,
4559Et l’ombre leur criait : Allez !
4560Aujourd’hui, l’on ne sait plus même
4561Qui monta le plus de degrés
4562Des Zoroastres au front blême
4563Ou des Abrahams effarés.
4564Et, quand nos yeux, qui les admirent,
4565Veulent mesurer leur chemin,
4566Et savoir quels sont ceux qui mirent
4567Le plus de jour dans l’œil humain,
4568Du noir passé perçant les voiles,
4569Notre esprit flotte sans repos
4570Entre tous ces compteurs d’étoiles
4571Et tous ces compteurs de troupeaux. *1 note
4572Dans nos temps, où l’aube enfin dore
4573Les bords du terrestre ravin,
4574Le rêve humain s’approche encore
4575Plus près de l’idéal divin.
4576L’homme que la brume enveloppe,
4577Dans le ciel que Jésus ouvrit,
4578Comme à travers un télescope
4579Regarde à travers son esprit.
4580L’âme humaine, après le Calvaire,
4581A plus d’ampleur et de rayon ;
4582Le grossissement de ce verre
4583Grandit encor la vision.
4584La solitude vénérable
4585Mène aujourd’hui l’homme sacré
4586Plus avant dans l’impénétrable,
4587Plus loin dans le démesuré.
4588Oui, si dans l’homme, que le nombre
4589Et le temps trompent tour à tour,
4590La foule dégorge de l’ombre,
4591La solitude fait le jour.
4592Le désert au ciel nous convie.
4593Ô seuil de l’azur ! l’homme seul,
4594Vivant qui voit hors de la vie,
4595Lève d’avance son linceul.
4596Il parle aux voix que Dieu fit taire,
4597Mêlant sur son front pastoral
4598Aux lueurs troubles de la terre
4599Le serein rayon sépulcral.
4600Dans le désert, l’esprit qui pense
4601Subit par degrés sous les cieux
4602La dilatation immense
4603De l’infini mystérieux.
4604Il plonge au fond. Calme, il savoure
4605Le réel, le vrai, l’élément.
4606Toute la grandeur qui l’entoure
4607Le pénètre confusément.
4608Sans qu’il s’en doute, il va, se dompte,
4609Marche, et, grandissant en raison,
4610Croît comme l’herbe aux champs, et monte
4611Comme l’aurore à l’horizon.
4612Il voit, il adore, il s’effare ;
4613Il entend le clairon du ciel,
4614Et l’universelle fanfare
4615Dans le silence universel.
4616Avec ses fleurs au pur calice,
4617Avec sa mer pleine de deuil,
4618Qui donne un baiser de complice
4619À l’âpre bouche de l’écueil,
4620Avec sa plaine, vaste bible,
4621Son mont noir, son brouillard fuyant,
4622Regards du visage invisible,
4623Syllabes du mot flamboyant ;
4624Avec sa paix, avec son trouble,
4625Son bois voilé, son rocher nu,
4626Avec son écho qui redouble
4627Toutes les voix de l’inconnu,
4628La solitude éclaire, enflamme,
4629Attire l’homme aux grands aimants,
4630Et lentement compose une âme
4631De tous les éblouissements !
4632L’homme en son sein palpite et vibre,
4633Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux,
4634Étrange oiseau d’autant plus libre
4635Que le mystère le tient mieux.
4636Il sent croître en lui, d’heure en heure,
4637L’humble foi, l’amour recueilli,
4638Et la mémoire antérieure
4639Qui le remplit d’un vaste oubli.
4640Il a des soifs inassouvies ;
4641Dans son passé vertigineux,
4642Il sent revivre d’autres vies ;
4643De son âme il compte les nœuds.
4644Il cherche au fond des sombres dômes
4645Sous quelles formes il a lui ;
4646Il entend ses propres fantômes
4647Qui lui parlent derrière lui.
4648Il sent que l’humaine aventure
4649N’est rien qu’une apparition ;
4650Il se dit : – Chaque créature
4651Est toute la création.
4652Il se dit : – Mourir, c’est connaître ;
4653Nous cherchons l’issue à tâtons.
4654J’étais, je suis, et je dois être.
4655L’ombre est une échelle. Montons. –
4656Il se dit : – Le vrai, c’est le centre.
4657Le reste est apparence ou bruit.
4658Cherchons le lion, et non l’antre ;
4659Allons où l’œil fixe reluit. –
4660Il sent plus que l’homme en lui naître ;
4661Il sent, jusque dans ses sommeils,
4662Lueur à lueur, dans son être,
4663L’infiltration des soleils.
4664Ils cessent d’être son problème ;
4665Un astre est un voile. Il veut mieux ;
4666Il reçoit de leur rayon même
4667Le regard qui va plus loin qu’eux. *1 note
4668Pendant que, nous, hommes des villes,
4669Nous croyons prendre un vaste essor
4670Lorsqu’entre en nos prunelles viles
4671Le spectre d’une étoile d’or ;
4672Que, savants dont la vue est basse,
4673Nous nous ruons et nous brûlons
4674Dans le premier astre qui passe,
4675Comme aux lampes les papillons,
4676Et qu’oubliant le nécessaire,
4677Nous contentant de l’incomplet,
4678Croyant éclairés, ô misère !
4679Ceux qu’éclaire le feu follet,
4680Prenant pour l’être et pour l’essence
4681Les fantômes du ciel profond,
4682Voulant nous faire une science
4683Avec des formes qui s’en vont,
4684Ne comprenant, pour nous distraire
4685De la terre, où l’homme est damné,
4686Qu’un autre monde, sombre frère
4687De notre globe infortuné,
4688Comme l’oiseau né dans la cage,
4689Qui, s’il fuit, n’a qu’un vol étroit,
4690Ne sait pas trouver le bocage,
4691Et va d’un toit à l’autre toit ;
4692Chercheurs que le néant captive,
4693Qui, dans l’ombre, avons en passant
4695Du ciron pour le ver luisant,
4696Poussière admirant la poussière,
4697Nous poursuivons obstinément,
4698Grains de cendre, un grain de lumière
4699En fuite dans le firmament !
4700Pendant que notre âme humble et lasse
4701S’arrête au seuil du ciel béni,
4702Et va becqueter dans l’espace
4703Une miette de l’infini,
4704Lui, ce berger, ce passant frêle,
4705Ce pauvre gardeur de bétail
4706Que la cathédrale éternelle
4707Abrite sous son noir portail,
4708Cet homme qui ne sait pas lire,
4709Cet hôte des arbres mouvants,
4710Qui ne connaît pas d’autre lyre
4711Que les grands bois et les grands vents,
4712Lui, dont l’âme semble étouffée,
4713Il s’envole, et, touchant le but,
4714Boit avec la coupe d’Orphée
4715À la source où Moïse but !
4716Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde,
4717Cet ignorant, cet indigent,
4718Sans docteur, sans maître, sans guide,
4719Fouillant, scrutant, interrogeant
4720De sa roche où la paix séjourne,
4721Les cieux noirs, les bleus horizons,
4722Double ornière où sans cesse tourne
4723La roue énorme des saisons ;
4724Seul, quand mai vide sa corbeille,
4725Quand octobre emplit son panier ;
4726Seul, quand l’hiver à notre oreille
4727Vient siffler, gronder, et nier ;
4728Quand sur notre terre, où se joue
4729Le blanc flocon flottant sans bruit,
4730La mort, spectre vierge, secoue,
4731Ses ailes pâles dans la nuit ;
4732Quand, nous glaçant jusqu’aux vertèbres,
4733Nous jetant la neige en rêvant,
4734Ce sombre cygne des ténèbres
4735Laisse tomber sa plume au vent ;
4736Quand la mer tourmente la barque ;
4737Quand la plaine est là, ressemblant
4738À la morte dont un drap marque
4739L’obscur profil sinistre et blanc ;
4740Seul sur cet âpre monticule,
4741À l’heure où, sous le ciel dormant,
4742Les méduses du crépuscule
4743Montrent leur face vaguement ;
4744Seul la nuit, quand dorment ses chèvres,
4745Quand la terre et l’immensité
4746Se referment comme deux lèvres
4747Après que le psaume est chanté ;
4748Seul, quand renaît le jour sonore,
4749À l’heure où sur le mont lointain
4750Flamboie et frissonne l’aurore,
4751Crête rouge du coq matin ;
4752Seul, toujours seul, l’été, l’automne ;
4753Front sans remords et sans effroi
4754À qui le nuage qui tonne
4755Dit tout bas : Ce n’est pas pour toi !
4756Oubliant dans ces grandes choses
4757Les trous de ses pauvres habits,
4758Comparant la douceur des roses
4759À la douceur de la brebis,
4760Sondant l’être, la loi fatale ;
4761L’amour, la mort, la fleur, le fruit ;
4762Voyant l’auréole idéale
4763Sortir de toute cette nuit,
4764Il sent, faisant passer le monde
4765Par sa pensée à chaque instant,
4766Dans cette obscurité profonde
4767Son œil devenir éclatant ;
4768Et, dépassant la créature,
4769Montant toujours, toujours accru,
4770Il regarde tant la nature,
4771Que la nature a disparu !
4772Car, des effets allant aux causes,
4773L’œil perce et franchit le miroir,
4774Enfant ; et contempler les choses,
4775C’est finir par ne plus les voir.
4776La matière tombe détruite
4777Devant l’esprit aux yeux de lynx ;
4778Voir, c’est rejeter ; la poursuite
4779De l’énigme est l’oubli du sphynx.
4780Il ne voit plus le ver qui rampe,
4781La feuille morte émue au vent,
4782Le pré, la source où l’oiseau trempe
4783Son petit pied rose en buvant ;
4784Ni l’araignée, hydre étoilée,
4785Au centre du mal se tenant,
4786Ni l’abeille, lumière ailée,
4787Ni la fleur, parfum rayonnant ;
4788Ni l’arbre où sur l’écorce dure
4789L’amant grave un chiffre d’un jour,
4790Que les ans font croître à mesure
4791Qu’ils font décroître son amour.
4792Il ne voit plus la vigne mûre,
4793La ville, large toit fumant,
4794Ni la campagne, ce murmure,
4795Ni la mer, ce rugissement ;
4796Ni l’aube dorant les prairies,
4797Ni le couchant aux longs rayons,
4798Ni tous ces tas de pierreries
4799Qu’on nomme constellations,
4800Que l’éther de son ombre couvre,
4801Et qu’entrevoit notre œil terni
4802Quand la nuit curieuse entr’ouvre
4803Le sombre écrin de l’infini ;
4804Il ne voit plus Saturne pâle,
4805Mars écarlate, Arcturus bleu,
4806Sirius, couronne d’opale,
4807Aldebaran, turban de feu ;
4808Ni les mondes, esquifs sans voiles,
4809Ni, dans le grand ciel sans milieu,
4810Toute cette cendre d’étoiles ;
4811Il voit l’astre unique ; il voit Dieu ! *1 note
4812Il le regarde, il le contemple ;
4813Vision que rien n’interrompt !
4814Il devient tombe, il devient temple,
4815Le mystère flambe à son front.
4816Œil serein dans l’ombre ondoyante,
4817Il a conquis, il a compris,
4818Il aime ; il est l’âme voyante
4819Parmi nos ténébreux esprits.
4820Il marche, heureux et plein d’aurore,
4821De plain-pied avec l’élément ;
4822Il croit, il accepte. Il ignore
4823Le doute, notre escarpement ;
4824Le doute, qu’entourent les vides,
4825Bord que nul ne peut enjamber,
4826Où nous nous arrêtons stupides,
4827Disant : Avancer, c’est tomber !
4828Le doute, roche où nos pensées
4829Errent loin du pré qui fleurit,
4830Où vont et viennent, dispersées,
4831Toutes ces chèvres de l’esprit !
4832Quand Hobbes dit : « Quelle est la base ? »
4833Quand Locke dit : « Quelle est la loi ? »
4834Que font à sa splendide extase
4835Ces dialogues de l’effroi ?
4836Qu’importe à cet anachorète
4837De la caverne Vérité,
4838L’homme qui dans l’homme s’arrête,
4839La nuit qui croit à sa clarté ?
4840Que lui fait la philosophie,
4841Calcul, algèbre, orgueil puni,
4842Que sur les cimes pétrifie
4843L’effarement de l’infini !
4844Lueurs que couvre la fumée !
4845Sciences disant : Que sait-on ?
4846Qui, de l’aveugle Ptolémée,
4847Montent au myope Newton !
4848Que lui font les choses bornées,
4849Grands, petits, couronnes, carcans ?
4850L’ombre qui sort des cheminées
4851Vaut l’ombre qui sort des volcans.
4852Que lui font la larve et la cendre,
4853Et, dans les tourbillons mouvants,
4854Toutes les formes que peut prendre
4855L’obscur nuage des vivants ?
4856Que lui fait l’assurance triste
4857Des créatures dans leurs nuits ?
4858La terre s’écriant : J’existe !
4859Le soleil répliquant : Je suis !
4860Quand le spectre, dans le mystère,
4861S’affirme à l’apparition,
4862Qu’importe à cet œil solitaire
4863Qui s’éblouit du seul rayon ?
4864Que lui fait l’astre, autel et prêtre
4865De sa propre religion,
4866Qui dit : Rien hors de moi ! – quand l’être
4867Se nomme Gouffre et Légion !
4868Que lui font, sur son sacré faîte,
4869Les démentis audacieux
4870Que donne aux soleils la comète,
4871Cette hérésiarque des cieux ?
4872Que lui fait le temps, cette brume ?
4873L’espace, cette illusion ?
4874Que lui fait l’éternelle écume
4875De l’océan Création ?
4876Il boit, hors de l’inabordable,
4877Du surhumain, du sidéral,
4878Les délices du formidable,
4879L’âpre ivresse de l’idéal ;
4880Son être, dont rien ne surnage,
4881S’engloutit dans le gouffre bleu ;
4882Il fait ce sublime naufrage ;
4883Et, murmurant sans cesse : – Dieu, –
4884Parmi les feuillages farouches,
4885Il songe, l’âme et l’œil là-haut,
4886À l’imbécillité des bouches
4887Qui prononcent un autre mot ! *1 note
4888Il le voit, ce soleil unique,
4889Fécondant, travaillant, créant,
4890Par le rayon qu’il communique
4891Égalant l’atome au géant,
4892Semant de feux, de souffles, d’ondes,
4893Les tourbillons d’obscurité,
4894Emplissant d’étincelles mondes
4895L’épouvantable immensité ;
4896Remuant, dans l’ombre et les brumes,
4897De sombres forces dans les cieux
4898Qui font comme des bruits d’enclumes
4899Sous des marteaux mystérieux,
4900Doux pour le nid du rouge-gorge,
4901Terrible aux satans qu’il détruit ;
4902Et, comme aux lueurs d’une forge,
4903Un mur s’éclaire dans la nuit,
4904On distingue en l’ombre où nous sommes,
4905On reconnaît dans ce bas lieu,
4906À sa clarté parmi les hommes,
4907L’âme qui réverbère Dieu !
4908Et ce pâtre devient auguste ;
4909Jusqu’à l’auréole monté,
4910Étant le sage, il est le juste ;
4911Ô ma fille, cette clarté
4912Sœur du grand flambeau des génies,
4913Faite de tous les rayons purs
4914Et de toutes les harmonies
4915Qui flottent dans tous les azurs,
4916Plus belle dans une chaumière,
4917Éclairant hier par demain,
4918Cette éblouissante lumière,
4919Cette blancheur du cœur humain
4920S’appelle en ce monde, où l’honnête
4921Et le vrai des vents est battu,
4922Innocence avant la tempête,
4923Après la tempête vertu ! *1 note
4924Voilà donc ce que fait la solitude à l’homme ;
4925Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme ;
4927Pénètre de splendeur le pâtre qui s’y plonge,
4928Et, dans les profondeurs de son immense songe.
4930Elle emplit l’ignorant de la science énorme ;
4931Ce que le cèdre voit, ce que devine l’orme,
4932Ce que le chêne sent,
4933Dieu, l’être, l’infini, l’éternité, l’abîme,
4934Dans l’ombre elle le mêle à la candeur sublime
4935D’un pâtre frémissant.
4936L’homme n’est qu’une lampe, elle en fait une étoile.
4937Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile,
4938Un mage ; et, par moments,
4939Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres,
4940Apparaît couronné d’une tiare d’astres,
4941Vêtu de flamboiements !
4942Il ne se doute pas de cette grandeur sombre :
4943Assis près de son feu que la broussaille encombre,
4945Humble, il pense ; et, chétif, sans orgueil, sans envie,
4946Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie,
4947Son gouffre de néant.
4948Quand il sort de son rêve, il revoit la nature.
4949Il parle à la nuée, errant à l’aventure,
4950Dans l’azur émigrant ;
4951Il dit : « Que ton encens est chaste, ô clématite ! »
4952Il dit au doux oiseau : « Que ton aile est petite,
4953« Mais que ton vol est grand ! »
4954Le soir, quand il voit l’homme aller vers les villages,
4955Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages,
4956Et les pauvres chevaux
4957Que le laboureur bat et fouette avec colère,
4958Sans songer que le vent va le rendre à son frère
4959Le marin sur les flots ;
4960Quand il voit les forçats passer, portant leur charge,
4961Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit, au large,
4962Et hâtant leur retour,
4963Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne,
4964La bénédiction qu’il a puisée à l’urne
4965De l’insondable amour !
4966Et, tandis qu’il est là, vivant sur sa colline,
4967Content, se prosternant dans tout ce qui s’incline,
4968Doux rêveur bienfaisant,
4969Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse,
4970Et l’herbe et le rocher de la majesté douce
4971De son cœur innocent,
4972S’il passe par hasard, près de sa paix féconde,
4973Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde
4975Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres,
4976La terre de granit et le ciel de ténèbres,
4977L’homme ingrat, Dieu douteux ;
4978Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible,
4979Et dont l’obscurité rend la lueur visible,
4980Homme heureux sans effort,
4981Entrevu par cette âme en proie au choc de l’onde,
4982Va lui jeter soudain quelque clarté profonde
4983Qui lui montre le port !
4984Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre,
4985Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombre
4986Entre le ciel et l’eau ;
4987Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre,
4988Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre,
4989Il sauve un grand vaisseau !
4991Et je repris, montrant à l’enfant adorée
4992L’obscur feu du pasteur et l’étoile sacrée :
4993De ces deux feux, perçant le soir qui s’assombrit,
4994L’un révèle un soleil, l’autre annonce un esprit.
4995C’est l’infini que notre œil sonde ;
4996Mesurons tout à Dieu, qui seul crée et conçoit !
4997C’est l’astre qui le prouve et l’esprit qui le voit ;
4998Une âme est plus grande qu’un monde.
4999Enfant, ce feu de pâtre à cette âme mêlé,
5000Et cet astre, splendeur du plafond constellé
5001Que l’éclair et la foudre gardent,
5002Ces deux phares du gouffre où l’être flotte et fuit,
5003Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit,
5004Dans l’immensité se regardent.
5005Ils se connaissent ; l’astre envoie au feu des bois
5006Toute l’énormité de l’abîme à la fois,
5007Les baisers de l’azur superbe,
5008Et l’éblouissement des visions d’Endor ;
5009Et le doux feu de pâtre envoie à l’astre d’or
5010Le frémissement du brin d’herbe.
5011Le feu de pâtre dit : – La mère pleure, hélas !
5012L’enfant a froid, le père a faim, l’aïeul est las ;
5013Tout est noir ; la montée est rude ;
5014Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau ;
5015L’homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau.
5016L’étoile répond : – Certitude !
5017De chacun d’eux s’envole un rayon fraternel,
5018L’un plein d’humanité, l’autre rempli de ciel ;
5019Dieu les prend, et joint leur lumière,
5020Et sa main, sous qui l’âme, aigle de flamme, éclôt,
5021Fait du rayon d’en bas et du rayon d’en haut
5022Les deux ailes de la prière.
5023Ingouville, août 1839.
TOME II — AUJOURD’HUI (1843-1856)
LIVRE QUATRIÈME — PAUCA MEÆ
5025Pure Innocence ! Vertu sainte !
5026Ô les deux sommets d’ici-bas !
5027Où croissent, sans ombre et sans crainte,
5028Les deux palmes des deux combats !
5029Palme du combat Ignorance !
5030Palme du combat Vérité !
5031L’âme, à travers sa transparence,
5032Voit trembler leur double clarté.
5033Innocence ! Vertu ! sublimes
5034Même pour l’œil mort du méchant !
5035On voit dans l’azur ces deux cimes,
5036L’une au levant, l’autre au couchant.
5037Elles guident la nef qui sombre ;
5038L’une est phare, et l’autre est flambeau ;
5039L’une a le berceau dans son ombre,
5040L’autre en son ombre a le tombeau.
5041C’est sous la terre infortunée
5042Que commence, obscure à nos yeux,
5043La ligne de la destinée ;
5044Elles l’achèvent dans les cieux.
5045Elles montrent, malgré les voiles
5046Et l’ombre du fatal milieu,
5047Nos âmes touchant les étoiles
5048Et la candeur mêlée au bleu.
5049Elles éclairent les problèmes ;
5050Elles disent le lendemain ;
5051Elles sont les blancheurs suprêmes
5052De tout le sombre gouffre humain.
5053L’archange effleure de son aile
5054Ce faîte où Jéhovah s’assied ;
5055Et sur cette neige éternelle
5056On voit l’empreinte d’un seul pied.
5057Cette trace qui nous enseigne,
5058Ce pied blanc, ce pied fait de jour,
5059Ce pied rose, hélas ! car il saigne,
5060Ce pied nu, c’est le tien, amour !
5062Aime celui qui t’aime, et sois heureuse en lui.
5063– Adieu ! – sois son trésor, ô toi qui fus le nôtre !
5064Va, mon enfant béni, d’une famille à l’autre.
5065Emporte le bonheur et laisse-nous l’ennui !
5066Ici, l’on te retient ; là-bas, on te désire.
5067Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir.
5068Donne-nous un regret, donne-leur un espoir,
5069Sors avec une larme ! entre avec un sourire !
5070Dans l’église, 15 février 1843.
5073Il est temps que je me repose ;
5074Je suis terrassé par le sort.
5075Ne me parlez pas d’autre chose
5076Que des ténèbres où l’on dort !
5077Que veut-on que je recommence ?
5078Je ne demande désormais
5079À la création immense
5080Qu’un peu de silence et de paix !
5081Pourquoi m’appelez-vous encore ?
5082J’ai fait ma tâche et mon devoir.
5083Qui travaillait avant l’aurore,
5084Peut s’en aller avant le soir.
5085À vingt ans, deuil et solitude !
5086Mes yeux, baissés vers le gazon,
5087Perdirent la douce habitude
5088De voir ma mère à la maison.
5089Elle nous quitta pour la tombe ;
5090Et vous savez bien qu’aujourd’hui
5091Je cherche, en cette nuit qui tombe,
5092Un autre ange qui s’est enfui !
5093Vous savez que je désespère,
5094Que ma force en vain se défend,
5095Et que je souffre comme père,
5096Moi qui souffris tant comme enfant !
5097Mon œuvre n’est pas terminée,
5098Dites-vous. Comme Adam banni,
5099Je regarde ma destinée,
5100Et je vois bien que j’ai fini.
5101L’humble enfant que Dieu m’a ravie
5102Rien qu’en m’aimant savait m’aider ;
5103C’était le bonheur de ma vie
5104De voir ses yeux me regarder.
5105Si ce Dieu n’a pas voulu clore
5106L’œuvre qu’il me fit commencer,
5107S’il veut que je travaille encore,
5108Il n’avait qu’à me la laisser !
5109Il n’avait qu’à me laisser vivre
5110Avec ma fille à mes côtés,
5111Dans cette extase où je m’enivre
5112De mystérieuses clartés !
5113Ces clartés, jour d’une autre sphère,
5114Ô Dieu jaloux, tu nous les vends !
5115Pourquoi m’as-tu pris la lumière
5116Que j’avais parmi les vivants ?
5117As-tu donc pensé, fatal maître,
5118Qu’à force de te contempler,
5119Je ne voyais plus ce doux être,
5120Et qu’il pouvait bien s’en aller !
5121T’es-tu dit que l’homme, vaine ombre,
5122Hélas ! perd son humanité
5123À trop voir cette splendeur sombre
5124Qu’on appelle la vérité ?
5125Qu’on peut le frapper sans qu’il souffre,
5126Que son cœur est mort dans l’ennui,
5127Et qu’à force de voir le gouffre,
5128Il n’a plus qu’un abîme en lui ?
5129Qu’il va, stoïque, où tu l’envoies,
5130Et que désormais, endurci,
5131N’ayant plus ici-bas de joies,
5132Il n’a plus de douleurs aussi ?
5133As-tu pensé qu’une âme tendre
5134S’ouvre à toi pour se mieux fermer,
5135Et que ceux qui veulent comprendre
5136Finissent par ne plus aimer ?
5137Ô Dieu ! vraiment, as-tu pu croire
5138Que je préférais, sous les cieux,
5139L’effrayant rayon de ta gloire
5140Aux douces lueurs de ses yeux !
5141Si j’avais su tes lois moroses,
5142Et qu’au même esprit enchanté
5143Tu ne donnes point ces deux choses,
5144Le bonheur et la vérité,
5145Plutôt que de lever tes voiles,
5146Et de chercher, cœur triste et pur,
5147À te voir au fond des étoiles,
5148Ô Dieu sombre d’un monde obscur,
5149J’eusse aimé mieux, loin de ta face,
5150Suivre, heureux, un étroit chemin,
5151Et n’être qu’un homme qui passe
5152Tenant son enfant par la main !
5153Maintenant, je veux qu’on me laisse !
5154J’ai fini ! le sort est vainqueur.
5155Que vient-on rallumer sans cesse
5156Dans l’ombre qui m’emplit le cœur ?
5157Vous qui me parlez, vous me dites
5158Qu’il faut, rappelant ma raison,
5159Guider les foules décrépites
5160Vers les lueurs de l’horizon ;
5161Qu’à l’heure où les peuples se lèvent,
5162Tout penseur suit un but profond ;
5163Qu’il se doit à tous ceux qui rêvent,
5164Qu’il se doit à tous ceux qui vont !
5165Qu’une âme, qu’un feu pur anime,
5166Doit hâter, avec sa clarté,
5167L’épanouissement sublime
5168De la future humanité ;
5169Qu’il faut prendre part, cœurs fidèles,
5170Sans redouter les océans,
5171Aux fêtes des choses nouvelles,
5172Aux combats des esprits géants !
5173Vous voyez des pleurs sur ma joue,
5174Et vous m’abordez mécontents,
5175Comme par le bras on secoue
5176Un homme qui dort trop longtemps.
5177Mais songez à ce que vous faites !
5178Hélas ! cet ange au front si beau,
5179Quand vous m’appelez à vos fêtes,
5180Peut-être a froid dans son tombeau.
5181Peut-être, livide et pâlie,
5182Dit-elle dans son lit étroit :
5183« Est-ce que mon père m’oublie
5184Et n’est plus là, que j’ai si froid ? »
5185Quoi ! lorsqu’à peine je résiste
5186Aux choses dont je me souviens,
5187Quand je suis brisé, las et triste,
5188Quand je l’entends qui me dit : « Viens ! »
5189Quoi ! vous voulez que je souhaite,
5190Moi, plié par un coup soudain,
5191La rumeur qui suit le poëte,
5192Le bruit que fait le paladin !
5193Vous voulez que j’aspire encore
5194Aux triomphes doux et dorés !
5195Que j’annonce aux dormeurs l’aurore !
5196Que je crie : « Allez ! espérez ! »
5197Vous voulez que, dans la mêlée,
5198Je rentre ardent parmi les forts,
5199Les yeux à la voûte étoilée… –
5200Oh ! l’herbe épaisse où sont les morts !
5202Oh ! je fus comme fou dans le premier moment,
5203Hélas ! et je pleurai trois jours amèrement.
5204Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance,
5205Pères, mères, dont l’âme a souffert ma souffrance,
5206Tout ce que j’éprouvais, l’avez-vous éprouvé ?
5207Je voulais me briser le front sur le pavé ;
5208Puis je me révoltais, et, par moments, terrible,
5209Je fixais mes regards sur cette chose horrible,
5210Et je n’y croyais pas, et je m’écriais : Non !
5211– Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom
5212Qui font que dans le cœur le désespoir se lève ? –
5213Il me semblait que tout n’était qu’un affreux rêve,
5214Qu’elle ne pouvait pas m’avoir ainsi quitté,
5215Que je l’entendais rire en la chambre à côté,
5216Que c’était impossible enfin qu’elle fût morte,
5217Et que j’allais la voir entrer par cette porte !
5218Oh ! que de fois j’ai dit : Silence ! elle a parlé !
5219Tenez ! voici le bruit de sa main sur la clé !
5220Attendez ! elle vient ! laissez-moi, que j’écoute !
5221Car elle est quelque part dans la maison sans doute !
5222Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.
5223Elle avait pris ce pli dans son âge enfantin
5224De venir dans ma chambre un peu chaque matin ;
5225Je l’attendais ainsi qu’un rayon qu’on espère ;
5226Elle entrait et disait : « Bonjour, mon petit père « ;
5227Prenait ma plume, ouvrait mes livres, s’asseyait
5228Sur mon lit, dérangeait mes papiers, et riait,
5229Puis soudain s’en allait comme un oiseau qui passe.
5230Alors, je reprenais, la tête un peu moins lasse,
5231Mon œuvre interrompue, et, tout en écrivant,
5232Parmi mes manuscrits je rencontrais souvent
5233Quelque arabesque folle et qu’elle avait tracée,
5234Et mainte page blanche entre ses mains froissée
5235Où, je ne sais comment, venaient mes plus doux vers.
5236Elle aimait Dieu, les fleurs, les astres, les prés verts,
5237Et c’était un esprit avant d’être une femme.
5238Son regard reflétait la clarté de son âme.
5239Elle me consultait sur tout à tous moments.
5240Oh ! que de soirs d’hiver radieux et charmants,
5241Passés à raisonner langue, histoire et grammaire,
5242Mes quatre enfants groupés sur mes genoux, leur mère
5243Tout près, quelques amis causant au coin du feu !
5244J’appelais cette vie être content de peu !
5245Et dire qu’elle est morte ! hélas ! que Dieu m’assiste !
5246Je n’étais jamais gai quand je la sentais triste ;
5247J’étais morne au milieu du bal le plus joyeux
5248Si j’avais, en partant, vu quelque ombre en ses yeux.
5249Novembre 1846, jour des morts.
5250Quand nous habitions tous ensemble
5251Sur nos collines d’autrefois,
5252Où l’eau court, où le buisson tremble,
5253Dans la maison qui touche aux bois,
5254Elle avait dix ans, et moi trente ;
5255J’étais pour elle l’univers.
5256Oh ! comme l’herbe est odorante
5257Sous les arbres profonds et verts !
5258Elle faisait mon sort prospère,
5259Mon travail léger, mon ciel bleu.
5260Lorsqu’elle me disait : Mon père,
5261Tout mon cœur s’écriait : Mon Dieu !
5262À travers mes songes sans nombre,
5263J’écoutais son parler joyeux,
5264Et mon front s’éclairait dans l’ombre
5265À la lumière de ses yeux.
5266Elle avait l’air d’une princesse
5267Quand je la tenais par la main ;
5268Elle cherchait des fleurs sans cesse
5269Et des pauvres dans le chemin.
5270Elle donnait comme on dérobe,
5271En se cachant aux yeux de tous.
5272Oh ! la belle petite robe
5273Qu’elle avait, vous rappelez-vous ?
5274Le soir, auprès de ma bougie,
5275Elle jasait à petit bruit,
5276Tandis qu’à la vitre rougie
5277Heurtaient les papillons de nuit.
5278Les anges se miraient en elle.
5279Que son bonjour était charmant !
5280Le ciel mettait dans sa prunelle
5281Ce regard qui jamais ne ment.
5282Oh ! je l’avais, si jeune encore,
5283Vue apparaître en mon destin !
5284C’était l’enfant de mon aurore,
5285Et mon étoile du matin !
5286Quand la lune claire et sereine
5287Brillait aux cieux, dans ces beaux mois,
5288Comme nous allions dans la plaine !
5289Comme nous courions dans les bois !
5290Puis, vers la lumière isolée
5291Étoilant le logis obscur,
5292Nous revenions par la vallée
5293En tournant le coin du vieux mur ;
5294Nous revenions, cœurs pleins de flamme,
5295En parlant des splendeurs du ciel.
5296Je composais cette jeune âme
5297Comme l’abeille fait son miel.
5298Doux ange aux candides pensées,
5299Elle était gaie en arrivant… –
5300Toutes ces choses sont passées
5301Comme l’ombre et comme le vent !
5302Villequier, 4 septembre 1844.
5303Elle était pâle, et pourtant rose,
5304Petite avec de grands cheveux.
5305Elle disait souvent : Je n’ose,
5306Et ne disait jamais : Je veux.
5307Le soir, elle prenait ma Bible
5308Pour y faire épeler sa sœur,
5309Et, comme une lampe paisible,
5310Elle éclairait ce jeune cœur.
5311Sur le saint livre que j’admire,
5312Leurs yeux purs venaient se fixer ;
5313Livre où l’une apprenait à lire,
5314Où l’autre apprenait à penser !
5315Sur l’enfant, qui n’eût pas lu seule,
5316Elle penchait son front charmant,
5317Et l’on aurait dit une aïeule
5318Tant elle parlait doucement !
5319Elle lui disait : « Sois bien sage ! »
5320Sans jamais nommer le démon ;
5321Leurs mains erraient de page en page
5322Sur Moïse et sur Salomon,
5323Sur Cyrus qui vint de la Perse,
5324Sur Moloch et Léviathan,
5325Sur l’enfer que Jésus traverse,
5326Sur l’éden où rampe Satan !
5327Moi, j’écoutais… – Ô joie immense
5328De voir la sœur près de la sœur !
5329Mes yeux s’enivraient en silence
5330De cette ineffable douceur.
5331Et, dans la chambre humble et déserte
5332Où nous sentions, cachés tous trois,
5333Entrer par la fenêtre ouverte
5334Les souffles des nuits et des bois,
5335Tandis que, dans le texte auguste,
5336Leurs cœurs, lisant avec ferveur,
5337Puisaient le beau, le vrai, le juste,
5338Il me semblait, à moi, rêveur,
5339Entendre chanter des louanges
5340Autour de nous, comme au saint lieu,
5341Et voir sous les doigts de ces anges
5342Tressaillir le livre de Dieu !
5344À qui donc sommes-nous ? Qui nous a ? qui nous mène ?
5345Vautour fatalité, tiens-tu la race humaine ?
5346Oh ! parlez, cieux vermeils,
5347L’âme sans fond tient-elle aux étoiles sans nombre ?
5348Chaque rayon d’en haut est-il un fil de l’ombre
5349Liant l’homme aux soleils ?
5350Est-ce qu’en nos esprits, que l’ombre a pour repaires,
5351Nous allons voir rentrer les songes de nos pères ?
5352Destin, lugubre assaut !
5353Ô vivants, serions-nous l’objet d’une dispute ?
5354L’un veut-il notre gloire, et l’autre notre chute ?
5355Combien sont-ils là-haut ?
5356Jadis, au fond du ciel, aux yeux du mage sombre,
5357Deux joueurs effrayants apparaissaient dans l’ombre.
5358Qui craindre ? qui prier ?
5359Les Manès frissonnants, les pâles Zoroastres
5360Voyaient deux grandes mains qui déplaçaient les astres
5361Sur le noir échiquier.
5362Songe horrible ! le bien, le mal, de cette voûte
5363Pendent-ils sur nos fronts ? Dieu, tire-moi du doute !
5364Ô sphinx, dis-moi le mot !
5365Cet affreux rêve pèse à nos yeux qui sommeillent,
5366Noirs vivants ! heureux ceux qui tout à coup s’éveillent
5367Et meurent en sursaut !
5368Villequier, 4 septembre 1845.
5369Ô souvenirs ! printemps ! aurore !
5370Doux rayon triste et réchauffant !
5371– Lorsqu’elle était petite encore,
5372Que sa sœur était tout enfant… –
5373Connaissez-vous sur la colline
5374Qui joint Montlignon à Saint-Leu,
5375Une terrasse qui s’incline
5376Entre un bois sombre et le ciel bleu ?
5377– C’est là que nous vivions. – Pénètre,
5378Mon cœur, dans ce passé charmant ! –
5379Je l’entendais sous ma fenêtre
5380Jouer le matin doucement.
5381Elle courait dans la rosée,
5382Sans bruit, de peur de m’éveiller ;
5383Moi, je n’ouvrais pas ma croisée,
5384De peur de la faire envoler.
5385Ses frères riaient… – Aube pure !
5386Tout chantait sous ces frais berceaux,
5387Ma famille avec la nature,
5388Mes enfants avec les oiseaux ! –
5389Je toussais, on devenait brave ;
5390Elle montait à petits pas,
5391Et me disait d’un air très grave :
5392« J’ai laissé les enfants en bas. »
5393Qu’elle fût bien ou mal coiffée,
5394Que mon cœur fût triste ou joyeux,
5395Je l’admirais. C’était ma fée,
5396Et le doux astre de mes yeux !
5397Nous jouions toute la journée.
5398Ô jeux charmants ! chers entretiens !
5399Le soir, comme elle était l’aînée,
5400Elle me disait : « Père, viens !
5401Nous allons t’apporter ta chaise,
5402Conte-nous une histoire, dis ! » –
5403Et je voyais rayonner d’aise
5404Tous ces regards du paradis.
5405Alors, prodiguant les carnages,
5406J’inventais un conte profond
5407Dont je trouvais les personnages
5408Parmi les ombres du plafond.
5409Toujours, ces quatre douces têtes
5410Riaient, comme à cet âge on rit,
5411De voir d’affreux géants très bêtes
5412Vaincus par des nains pleins d’esprit.
5413J’étais l’Arioste et l’Homère
5414D’un poëme éclos d’un seul jet ;
5415Pendant que je parlais, leur mère
5416Les regardait rire, et songeait.
5417Leur aïeul, qui lisait dans l’ombre,
5418Sur eux parfois levait les yeux,
5419Et, moi, par la fenêtre sombre
5420J’entrevoyais un coin des cieux !
5421Villequier, 4 septembre 1846.
5422Pendant que le marin, qui calcule et qui doute,
5423Demande son chemin aux constellations ;
5424Pendant que le berger, l’œil plein de visions,
5425Cherche au milieu des bois son étoile et sa route ;
5426Pendant que l’astronome, inondé de rayons,
5427Pèse un globe à travers des millions de lieues,
5428Moi, je cherche autre chose en ce ciel vaste et pur.
5429Mais que ce saphir sombre est un abîme obscur !
5430On ne peut distinguer, la nuit, les robes bleues
5431Des anges frissonnants qui glissent dans l’azur.
5433On vit, on parle, on a le ciel et les nuages
5434Sur la tête ; on se plaît aux livres des vieux sages ;
5435On lit Virgile et Dante ; on va joyeusement
5436En voiture publique à quelque endroit charmant,
5437En riant aux éclats de l’auberge et du gîte ;
5438Le regard d’une femme en passant vous agite ;
5439On aime, on est aimé, bonheur qui manque aux rois !
5440On écoute le chant des oiseaux dans les bois ;
5441Le matin, on s’éveille, et toute une famille
5442Vous embrasse, une mère, une sœur, une fille !
5443On déjeune en lisant son journal. Tout le jour
5444On mêle à sa pensée espoir, travail, amour ;
5445La vie arrive avec ses passions troublées ;
5446On jette sa parole aux sombres assemblées ;
5447Devant le but qu’on veut et le sort qui vous prend,
5448On se sent faible et fort, on est petit et grand ;
5449On est flot dans la foule, âme dans la tempête ;
5450Tout vient et passe ; on est en deuil, on est en fête ;
5451On arrive, on recule, on lutte avec effort… –
5452Puis, le vaste et profond silence de la mort !
545311 juillet 1846, en revenant du cimetière.
5454À quoi songeaient les deux cavaliers
5456La nuit était fort noire et la forêt très sombre.
5457Hermann à mes côtés me paraissait une ombre.
5458Nos chevaux galopaient. À la garde de Dieu !
5459Les nuages du ciel ressemblaient à des marbres.
5460Les étoiles volaient dans les branches des arbres
5461Comme un essaim d’oiseaux de feu.
5462Je suis plein de regrets. Brisé par la souffrance,
5463L’esprit profond d’Hermann est vide d’espérance.
5464Je suis plein de regrets. Ô mes amours, dormez !
5465Or, tout en traversant ces solitudes vertes,
5466Hermann me dit : « Je songe aux tombes entr’ouvertes. »
5467Et je lui dis : « Je pense aux tombeaux refermés ! »
5468Lui regarde en avant : je regarde en arrière.
5469Nos chevaux galopaient à travers la clairière ;
5470Le vent nous apportait de lointains angelus ;
5471Il dit : « Je songe à ceux que l’existence afflige,
5472À ceux qui sont, à ceux qui vivent. – Moi », lui dis-je,
5473« Je pense à ceux qui ne sont plus ! »
5474Les fontaines chantaient. Que disaient les fontaines ?
5475Les chênes murmuraient. Que murmuraient les chênes ?
5476Les buissons chuchotaient comme d’anciens amis.
5477Hermann me dit : « Jamais les vivants ne sommeillent.
5478En ce moment, des yeux pleurent, d’autres yeux veillent. »
5479Et je lui dis : « Hélas ! d’autres sont endormis ! »
5480Hermann reprit alors : « Le malheur, c’est la vie.
5481Les morts ne souffrent plus. Ils sont heureux ! j’envie
5482Leur fosse où l’herbe pousse, où s’effeuillent les bois.
5483Car la nuit les caresse avec ses douces flammes ;
5484Car le ciel rayonnant calme toutes les âmes
5485Dans tous les tombeaux à la fois ! »
5486Et je lui dis : « Tais-toi ! respect au noir mystère !
5487Les morts gisent couchés sous nos pieds dans la terre.
5488Les morts, ce sont les cœurs qui t’aimaient autrefois !
5489C’est ton ange expiré ! c’est ton père et ta mère !
5490Ne les attristons point par l’ironie amère.
5491Comme à travers un rêve ils entendent nos voix ! »
5493J’ai bien assez vécu, puisque dans mes douleurs
5494Je marche, sans trouver de bras qui me secourent,
5495Puisque je ris à peine aux enfants qui m’entourent,
5496Puisque je ne suis plus réjoui par les fleurs ;
5497Puisqu’au printemps, quand Dieu met la nature en fête,
5498J’assiste, esprit sans joie, à ce splendide amour ;
5499Puisque je suis à l’heure où l’homme fuit le jour,
5500Hélas ! et sent de tout la tristesse secrète ;
5501Puisque l’espoir serein dans mon âme est vaincu ;
5502Puisqu’en cette saison des parfums et des roses,
5503Ô ma fille ! j’aspire à l’ombre où tu reposes,
5504Puisque mon cœur est mort, j’ai bien assez vécu.
5505Je n’ai pas refusé ma tâche sur la terre.
5506Mon sillon ? Le voilà. Ma gerbe ? La voici.
5507J’ai vécu souriant, toujours plus adouci,
5508Debout, mais incliné du côté du mystère.
5509J’ai fait ce que j’ai pu ; j’ai servi, j’ai veillé,
5510Et j’ai vu bien souvent qu’on riait de ma peine.
5511Je me suis étonné d’être un objet de haine,
5512Ayant beaucoup souffert et beaucoup travaillé.
5513Dans ce bagne terrestre où ne s’ouvre aucune aile,
5514Sans me plaindre, saignant, et tombant sur les mains,
5515Morne, épuisé, raillé par les forçats humains,
5516J’ai porté mon chaînon de la chaîne éternelle.
5517Maintenant, mon regard ne s’ouvre qu’à demi ;
5518Je ne me tourne plus même quand on me nomme ;
5519Je suis plein de stupeur et d’ennui, comme un homme
5520Qui se lève avant l’aube et qui n’a pas dormi.
5521Je ne daigne plus même, en ma sombre paresse,
5522Répondre à l’envieux dont la bouche me nuit.
5523Ô Seigneur ! ouvrez-moi les portes de la nuit,
5524Afin que je m’en aille et que je disparaisse !
5526Demain, dès l’aube, à l’heure où blanchit la campagne,
5527Je partirai. Vois-tu, je sais que tu m’attends.
5528J’irai par la forêt, j’irai par la montagne.
5529Je ne puis demeurer loin de toi plus longtemps.
5530Je marcherai les yeux fixés sur mes pensées,
5531Sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit,
5532Seul, inconnu, le dos courbé, les mains croisées,
5533Triste, et le jour pour moi sera comme la nuit.
5534Je ne regarderai ni l’or du soir qui tombe,
5535Ni les voiles au loin descendant vers Harfleur,
5536Et, quand j’arriverai, je mettrai sur ta tombe
5537Un bouquet de houx vert et de bruyère en fleur.
5539Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres,
5540Et sa brume et ses toits sont bien loin de mes yeux ;
5541Maintenant que je suis sous les branches des arbres,
5542Et que je puis songer à la beauté des cieux ;
5543Maintenant que du deuil qui m’a fait l’âme obscure
5544Je sors, pâle et vainqueur,
5545Et que je sens la paix de la grande nature
5546Qui m’entre dans le cœur ;
5547Maintenant que je puis, assis au bord des ondes,
5548Ému par ce superbe et tranquille horizon,
5549Examiner en moi les vérités profondes
5550Et regarder les fleurs qui sont dans le gazon ;
5551Maintenant, ô mon Dieu ! que j’ai ce calme sombre
5553Voir de mes yeux la pierre où je sais que dans l’ombre
5554Elle dort pour jamais ;
5555Maintenant qu’attendri par ces divins spectacles,
5556Plaines, forêts, rochers, vallons, fleuve argenté,
5557Voyant ma petitesse et voyant vos miracles,
5558Je reprends ma raison devant l’immensité ;
5559Je viens à vous, Seigneur, père auquel il faut croire ;
5560Je vous porte, apaisé,
5561Les morceaux de ce cœur tout plein de votre gloire
5562Que vous avez brisé ;
5563Je viens à vous, Seigneur ! confessant que vous êtes
5564Bon, clément, indulgent et doux, ô Dieu vivant !
5565Je conviens que vous seul savez ce que vous faites,
5566Et que l’homme n’est rien qu’un jonc qui tremble au vent ;
5567Je dis que le tombeau qui sur les morts se ferme
5569Et que ce qu’ici-bas nous prenons pour le terme
5570Est le commencement ;
5571Je conviens à genoux que vous seul, père auguste,
5572Possédez l’infini, le réel, l’absolu ;
5573Je conviens qu’il est bon, je conviens qu’il est juste
5574Que mon cœur ait saigné, puisque Dieu l’a voulu !
5575Je ne résiste plus à tout ce qui m’arrive
5577L’âme de deuils en deuils, l’homme de rive en rive,
5579Nous ne voyons jamais qu’un seul côté des choses ;
5580L’autre plonge en la nuit d’un mystère effrayant.
5581L’homme subit le joug sans connaître les causes.
5582Tout ce qu’il voit est court, inutile et fuyant.
5583Vous faites revenir toujours la solitude
5584Autour de tous ses pas.
5585Vous n’avez pas voulu qu’il eût la certitude
5587Dès qu’il possède un bien, le sort le lui retire.
5588Rien ne lui fut donné, dans ses rapides jours,
5589Pour qu’il s’en puisse faire une demeure, et dire :
5590C’est ici ma maison, mon champ et mes amours !
5591Il doit voir peu de temps tout ce que ses yeux voient ;
5592Il vieillit sans soutiens.
5593Puisque ces choses sont, c’est qu’il faut qu’elles soient ;
5594J’en conviens, j’en conviens !
5595Le monde est sombre, ô Dieu ! l’immuable harmonie
5596Se compose des pleurs aussi bien que des chants ;
5597L’homme n’est qu’un atome en cette ombre infinie,
5598Nuit où montent les bons, où tombent les méchants.
5599Je sais que vous avez bien autre chose à faire
5600Que de nous plaindre tous,
5601Et qu’un enfant qui meurt, désespoir de sa mère,
5602Ne vous fait rien, à vous !
5603Je sais que le fruit tombe au vent qui le secoue ;
5604Que l’oiseau perd sa plume et la fleur son parfum ;
5605Que la création est une grande roue
5606Qui ne peut se mouvoir sans écraser quelqu’un ;
5607Les mois, les jours, les flots des mers, les yeux qui pleurent,
5608Passent sous le ciel bleu ;
5609Il faut que l’herbe pousse et que les enfants meurent ;
5610Je le sais, ô mon Dieu !
5611Dans vos cieux, au delà de la sphère des nues,
5612Au fond de cet azur immobile et dormant,
5613Peut-être faites-vous des choses inconnues
5614Où la douleur de l’homme entre comme élément.
5615Peut-être est-il utile à vos desseins sans nombre
5616Que des êtres charmants
5617S’en aillent, emportés par le tourbillon sombre
5618Des noirs événements.
5619Nos destins ténébreux vont sous des lois immenses
5620Que rien ne déconcerte et que rien n’attendrit.
5621Vous ne pouvez avoir de subites clémences
5622Qui dérangent le monde, ô Dieu, tranquille esprit !
5623Je vous supplie, ô Dieu ! de regarder mon âme,
5625Qu’humble comme un enfant et doux comme une femme,
5626Je viens vous adorer !
5627Considérez encor que j’avais, dès l’aurore,
5628Travaillé, combattu, pensé, marché, lutté,
5629Expliquant la nature à l’homme qui l’ignore,
5630Éclairant toute chose avec votre clarté ;
5631Que j’avais, affrontant la haine et la colère,
5632Fait ma tâche ici-bas,
5633Que je ne pouvais pas m’attendre à ce salaire,
5634Que je ne pouvais pas
5635Prévoir que, vous aussi, sur ma tête qui ploie,
5636Vous appesantiriez votre bras triomphant,
5637Et que, vous qui voyiez comme j’ai peu de joie,
5638Vous me reprendriez si vite mon enfant !
5639Qu’une âme ainsi frappée à se plaindre est sujette,
5640Que j’ai pu blasphémer,
5641Et vous jeter mes cris comme un enfant qui jette
5642Une pierre à la mer !
5643Considérez qu’on doute, ô mon Dieu ! quand on souffre,
5644Que l’œil qui pleure trop finit par s’aveugler,
5645Qu’un être que son deuil plonge au plus noir du gouffre,
5646Quand il ne vous voit plus, ne peut vous contempler,
5647Et qu’il ne se peut pas que l’homme, lorsqu’il sombre
5648Dans les afflictions,
5649Ait présente à l’esprit la sérénité sombre
5651Aujourd’hui, moi qui fus faible comme une mère,
5652Je me courbe à vos pieds devant vos cieux ouverts.
5653Je me sens éclairé dans ma douleur amère
5654Par un meilleur regard jeté sur l’univers.
5655Seigneur, je reconnais que l’homme est en délire,
5657Je cesse d’accuser, je cesse de maudire,
5658Mais laissez-moi pleurer !
5659Hélas ! laissez les pleurs couler de ma paupière,
5660Puisque vous avez fait les hommes pour cela !
5661Laissez-moi me pencher sur cette froide pierre
5662Et dire à mon enfant : Sens-tu que je suis là ?
5663Laissez-moi lui parler, incliné sur ses restes,
5664Le soir, quand tout se tait,
5665Comme si, dans sa nuit rouvrant ses yeux célestes,
5666Cet ange m’écoutait !
5667Hélas ! vers le passé tournant un œil d’envie,
5668Sans que rien ici-bas puisse m’en consoler,
5669Je regarde toujours ce moment de ma vie
5670Où je l’ai vue ouvrir son aile et s’envoler !
5671Je verrai cet instant jusqu’à ce que je meure,
5672L’instant, pleurs superflus !
5673Où je criai : L’enfant que j’avais tout à l’heure,
5674Quoi donc ! je ne l’ai plus !
5675Ne vous irritez pas que je sois de la sorte,
5676Ô mon Dieu ! cette plaie a si longtemps saigné !
5677L’angoisse dans mon âme est toujours la plus forte,
5678Et mon cœur est soumis, mais n’est pas résigné.
5679Ne vous irritez pas ! fronts que le deuil réclame,
5680Mortels sujets aux pleurs,
5681Il nous est malaisé de retirer notre âme
5682De ces grandes douleurs.
5683Voyez-vous, nos enfants nous sont bien nécessaires,
5684Seigneur ; quand on a vu dans sa vie, un matin,
5685Au milieu des ennuis, des peines, des misères,
5686Et de l’ombre que fait sur nous notre destin,
5687Apparaître un enfant, tête chère et sacrée,
5689Si beau, qu’on a cru voir s’ouvrir à son entrée
5690Une porte des cieux ;
5691Quand on a vu, seize ans, de cet autre soi-même
5692Croître la grâce aimable et la douce raison,
5693Lorsqu’on a reconnu que cet enfant qu’on aime
5694Fait le jour dans notre âme et dans notre maison,
5695Que c’est la seule joie ici-bas qui persiste
5696De tout ce qu’on rêva,
5697Considérez que c’est une chose bien triste
5698De le voir qui s’en va !
5699Villequier, 4 septembre 1847.
5700Je vis cette faucheuse. Elle était dans son champ.
5701Elle allait à grands pas moissonnant et fauchant,
5702Noir squelette laissant passer le crépuscule.
5703Dans l’ombre où l’on dirait que tout tremble et recule,
5704L’homme suivait des yeux les lueurs de la faulx.
5705Et les triomphateurs sous les arcs triomphaux
5706Tombaient ; elle changeait en désert Babylone,
5707Le trône en échafaud et l’échafaud en trône,
5708Les roses en fumier, les enfants en oiseaux,
5709L’or en cendre, et les yeux des mères en ruisseaux.
5710Et les femmes criaient : – Rends-nous ce petit être.
5711Pour le faire mourir, pourquoi l’avoir fait naître ? –
5712Ce n’était qu’un sanglot sur terre, en haut, en bas ;
5713Des mains aux doigts osseux sortaient des noirs grabats ;
5714Un vent froid bruissait dans les linceuls sans nombre ;
5715Les peuples éperdus semblaient sous la faulx sombre
5716Un troupeau frissonnant qui dans l’ombre s’enfuit ;
5717Tout était sous ses pieds deuil, épouvante et nuit.
5718Derrière elle, le front baigné de douces flammes,
5719Un ange souriant portait la gerbe d’âmes.
5721Il ne sera pas dit que ce jeune homme, ô deuil !
5722Se sera de ses mains ouvert l’affreux cercueil
5723Où séjourne l’ombre abhorrée,
5724Hélas ! et qu’il aura lui-même dans la mort
5725De ses jours généreux, encor pleins jusqu’au bord,
5726Renversé la coupe dorée,
5727Et que sa mère, pâle et perdant la raison,
5728Aura vu rapporter au seuil de sa maison,
5729Sous un suaire aux plis funèbres,
5730Ce fils, naguère encor pareil au jour qui naît,
5731Maintenant blême et froid, tel que la mort venait
5732De le faire pour les ténèbres ;
5733Il ne sera pas dit qu’il sera mort ainsi,
5734Qu’il aura, cœur profond et par l’amour saisi,
5735Donné sa vie à ma colombe,
5736Et qu’il l’aura suivie au lieu morne et voilé,
5737Sans que la voix du père à genoux ait parlé
5738À cette âme dans cette tombe !
5739En présence de tant d’amour et de vertu,
5740Il ne sera pas dit que je me serai tu,
5741Moi qu’attendent les maux sans nombre !
5742Que je n’aurai point mis sur sa bière un flambeau,
5743Et que je n’aurai pas devant son noir tombeau
5744Fait asseoir une strophe sombre !
5745N’ayant pu la sauver, il a voulu mourir.
5746Sois béni, toi qui, jeune, à l’âge où vient s’offrir
5747L’espérance joyeuse encore,
5748Pouvant rester, survivre, épuiser tes printemps,
5749Ayant devant les yeux l’azur de tes vingt ans
5750Et le sourire de l’aurore,
5751À tout ce que promet la jeunesse, aux plaisirs,
5752Aux nouvelles amours, aux oublieux désirs
5753Par qui toute peine est bannie,
5754À l’avenir, trésor des jours à peine éclos,
5755À la vie, au soleil, préféras sous les flots
5756L’étreinte de cette agonie !
5757Oh ! quelle sombre joie à cet être charmant
5758De se voir embrassée au suprême moment,
5759Par ton doux désespoir fidèle !
5760La pauvre âme a souri dans l’angoisse, en sentant
5761À travers l’eau sinistre et l’effroyable instant
5762Que tu t’en venais avec elle !
5763Leurs âmes se parlaient sous les vagues rumeurs.
5764– Que fais-tu ? disait-elle. – Et lui, disait : – Tu meurs ;
5765Il faut bien aussi que je meure ! –
5766Et, les bras enlacés, doux couple frissonnant,
5767Ils se sont en allés dans l’ombre ; et, maintenant,
5768On entend le fleuve qui pleure.
5769Puisque tu fus si grand, puisque tu fus si doux
5770Que de vouloir mourir, jeune homme, amant, époux,
5771Qu’à jamais l’aube en ta nuit brille !
5772Aie à jamais sur toi l’ombre de Dieu penché !
5773Sois béni sous la pierre où te voilà couché !
5774Dors, mon fils, auprès de ma fille !
5775Sois béni ! que la brise et que l’oiseau des bois,
5776Passants mystérieux, de leur plus douce voix
5777Te parlent dans ta maison sombre !
5778Que la source te pleure avec sa goutte d’eau !
5779Que le frais liseron se glisse en ton tombeau
5780Comme une caresse de l’ombre !
5781Oh ! s’immoler, sortir avec l’ange qui sort,
5782Suivre ce qu’on aima dans l’horreur de la mort,
5783Dans le sépulcre ou sur les claies,
5784Donner ses jours, son sang et ses illusions !… –
5785Jésus baise en pleurant ces saintes actions
5786Avec les lèvres de ses plaies.
5787Rien n’égale ici-bas, rien n’atteint sous les cieux
5788Ces héros, doucement saignants et radieux,
5789Amour, qui n’ont que toi pour règle ;
5790Le génie à l’œil fixe, au vaste élan vainqueur,
5791Lui-même est dépassé par ces essors du cœur ;
5792L’ange vole plus haut que l’aigle.
5793Dors ! – Ô mes douloureux et sombres bien-aimés !
5794Dormez le chaste hymen du sépulcre ! dormez !
5795Dormez au bruit du flot qui gronde,
5796Tandis que l’homme souffre, et que le vent lointain
5797Chasse les noirs vivants à travers le destin,
5798Et les marins à travers l’onde !
5799Ou plutôt, car la mort n’est pas un lourd sommeil,
5800Envolez-vous tous deux dans l’abîme vermeil,
5801Dans les profonds gouffres de joie,
5802Où le juste qui meurt semble un soleil levant,
5803Où la morte au front pâle est comme un lys vivant,
5804Où l’ange frissonnant flamboie !
5805Fuyez, mes doux oiseaux ! évadez-vous tous deux
5806Loin de notre nuit froide et loin du mal hideux !
5807Franchissez l’éther d’un coup d’aile !
5808Volez loin de ce monde, âpre hiver sans clarté,
5809Vers cette radieuse et bleue éternité,
5810Dont l’âme humaine est l’hirondelle !
5811Ô chers êtres absents, on ne vous verra plus
5812Marcher au vert penchant des coteaux chevelus,
5813Disant tout bas de douces choses !
5814Dans le mois des chansons, des nids et des lilas,
5815Vous n’irez plus semant des sourires, hélas !
5816Vous n’irez plus cueillant des roses !
5817On ne vous verra plus, dans ces sentiers joyeux,
5818Errer, et, comme si vous évitiez les yeux
5819De l’horizon vaste et superbe,
5820Chercher l’obscur asile et le taillis profond
5821Où passent des rayons qui tremblent et qui font
5822Des taches de soleil sur l’herbe !
5823Villequier, Caudebec, et tous ces frais vallons,
5824Ne vous entendront plus vous écrier : « Allons,
5825Le vent est bon, la Seine est belle ! »
5826Comme ces lieux charmants vont être pleins d’ennui !
5827Les hardis goélands ne diront plus : C’est lui !
5828Les fleurs ne diront plus : C’est elle !
5829Dieu, qui ferme la vie et rouvre l’idéal,
5830Fait flotter à jamais votre lit nuptial
5831Sous le grand dôme aux clairs pilastres ;
5832En vous prenant la terre, il vous prit les douleurs ;
5833Ce père souriant, pour les champs pleins de fleurs,
5834Vous donne les cieux remplis d’astres !
5835Allez des esprits purs accroître la tribu.
5836De cette coupe amère où vous n’avez pas bu,
5837Hélas ! nous viderons le reste.
5838Pendant que nous pleurons, de sanglots abreuvés,
5839Vous, heureux, enivrés de vous-mêmes, vivez
5840Dans l’éblouissement céleste !
5841Vivez ! aimez ! ayez les bonheurs infinis.
5842Oh ! les anges pensifs, bénissant et bénis,
5843Savent seuls, sous les sacrés voiles,
5844Ce qu’il entre d’extase, et d’ombre, et de ciel bleu,
5845Dans l’éternel baiser de deux âmes que Dieu
5846Tout à coup change en deux étoiles !
5847Jersey, 4 septembre 1852.
LIVRE CINQUIÈME — EN MARCHE
5848Et toi, son frère, sois le frère de mes fils.
5849Cœur fier, qui du destin relèves les défis,
5850Suis à côté de moi la voie inexorable.
5851Que ta mère au front gris soit ma sœur vénérable !
5852Ton frère dort couché dans le sépulcre noir ;
5853Nous, dans la nuit du sort, dans l’ombre du devoir,
5854Marchons à la clarté qui sort de cette pierre.
5855Qu’il dorme, voyant l’aube à travers sa paupière !
5856Un jour, quand on lira nos temps mystérieux,
5857Les songeurs attendris promèneront leurs yeux
5858De toi, le dévouement, à lui, le sacrifice.
5859Nous habitons du sphinx le lugubre édifice ;
5860Nous sommes, cœurs liés au morne piédestal,
5861Tous la fatale énigme et tous le mot fatal.
5862Ah ! famille ! ah ! douleur ! ô sœur ! ô mère ! ô veuve !
5863Ô sombres lieux, qu’emplit le murmure du fleuve !
5864Chaste tombe jumelle au pied du coteau vert !
5865Poëte, quand mon sort s’est brusquement ouvert,
5866Tu n’as pas reculé devant les noires portes,
5867Et, sans pâlir, avec le flambeau que tu portes,
5868Tes chants, ton avenir que l’absence interrompt,
5869Et le frémissement lumineux de ton front,
5870Trouvant la chute belle et le malheur propice,
5871Calme, tu t’es jeté dans le grand précipice !
5872Hélas ! c’est par les deuils que nous nous enchaînons.
5873Ô frères, que vos noms soient mêlés à nos noms !
5874Dieu vous fait des rayons de toutes nos ténèbres.
5875Car vous êtes entrés sous nos voûtes funèbres ;
5876Car vous avez été tous deux vaillants et doux ;
5877Car vous avez tous deux, vous rapprochant de nous
5878À l’heure où vers nos fronts roulait le gouffre d’ombre,
5879Accepté notre sort dans ce qu’il a de sombre,
5880Et suivi, dédaignant l’abîme et le péril,
5881Lui, la fille au tombeau, toi, le père à l’exil !
5882Jersey, Marine-Terrace, 4 septembre 1852.
5883Enfant, laisse aux mers inquiètes
5884Le naufragé, tribun ou roi ;
5885Laisse s’en aller les poëtes !
5886La poésie est près de toi.
5887Elle t’échauffe, elle t’inspire,
5888Ô cher enfant, doux alcyon,
5889Car ta mère en est le sourire,
5890Et ton père en est le rayon.
5891Les yeux en pleurs, tu me demandes
5892Où je vais, et pourquoi je pars.
5893Je n’en sais rien ; les mers sont grandes ;
5894L’exil s’ouvre de toutes parts.
5895Ce que Dieu nous donne, il nous l’ôte.
5896Adieu, patrie ! adieu, Sion !
5897Le proscrit n’est pas même un hôte,
5898Enfant, c’est une vision.
5899Il entre, il s’assied, puis se lève,
5900Reprend son bâton et s’en va.
5901Sa vie erre de grève en grève
5902Sous le souffle de Jéhovah.
5903Il fuit sur les vagues profondes,
5904Sans repos, toujours en avant.
5905Qu’importe ce qu’en font les ondes !
5906Qu’importe ce qu’en fait le vent !
5907Garde, enfant, dans ta jeune tête
5908Ce souvenir mystérieux,
5909Tu l’as vu dans une tempête
5910Passer comme l’éclair des cieux.
5911Son âme aux chocs habituée
5912Traversait l’orage et le bruit.
5913D’où sortait-il ? De la nuée.
5914Où s’enfonçait-il ? Dans la nuit.
5915Bruxelles, juillet 1852.
5916« … Je vous ai vu enfant, monsieur, chez votre respectable
5917mère, et nous sommes même un peu parents, je crois. J’ai applaudi à vos premières odes, la Vendée, Louis XVII… Dès 1827,
5918dans votre ode dite À la colonne, vous désertiez les saines doctrines, vous abjuriez la légitimité ; la faction libérale battait des
5919mains à votre apostasie. J’en gémissais… Vous êtes aujourd’hui,
5920monsieur, en démagogie pure, en plein jacobinisme. Votre discours d’anarchiste sur les affaires de Galicie est plus digne du
5921tréteau d’une Convention que de la tribune d’une chambre des
5922pairs. Vous en êtes à la carmagnole… Vous vous perdez, je vous
5923le dis. Quelle est donc votre ambition ? Depuis ces beaux jours
5924de votre adolescence monarchique, qu’avez-vous fait ? où allez-vous ?… »
5925(Le marquis du C. d’E… – Lettre à Victor Hugo, Paris,
5928Marquis, je m’en souviens, vous veniez chez ma mère.
5929Vous me faisiez parfois réciter ma grammaire ;
5930Vous m’apportiez toujours quelque bonbon exquis ;
5931Et nous étions cousins quand on était marquis.
5932Vous étiez vieux, j’étais enfant ; contre vos jambes
5933Vous me preniez, et puis, entre deux dithyrambes
5934En l’honneur de Coblentz et des rois, vous contiez
5935Quelque histoire de loups, de peuples châtiés,
5936D’ogres, de jacobins, authentique et formelle,
5937Que j’avalais avec vos bonbons, pêle-mêle,
5938Et que je dévorais de fort bon appétit
5939Quand j’étais royaliste et quand j’étais petit.
5940J’étais un doux enfant, le grain d’honnête homme.
5941Quand, plein d’illusions, crédule, simple, en somme,
5942Droit et pur, mes deux yeux sur l’idéal ouverts,
5943Je bégayais, songeur naïf, mes premiers vers,
5944Marquis, vous leur trouviez un arrière-goût fauve,
5945Les Grâces vous ayant nourri dans leur alcôve ;
5946Mais vous disiez : « Pas mal ! bien ! c’est quelqu’un qui
5948Et, souvenir sacré ! ma mère rayonnait.
5949Je me rappelle encor de quel accent ma mère
5950Vous disait : « Bonjour. » Aube ! avril ! joie éphémère !
5951Où donc est ce sourire ? où donc est cette voix ?
5952Vous fuyez donc ainsi que les feuilles des bois,
5953Ô baisers d’une mère ! aujourd’hui, mon front sombre,
5954Le même front, est là, pensif, avec de l’ombre,
5955Et les baisers de moins et les rides de plus !
5956Vous aviez de l’esprit, marquis. Flux et reflux,
5957Heur, malheur, vous avaient laissé l’âme assez nette ;
5958Riche, pauvre, écuyer de Marie-Antoinette,
5959Émigré, vous aviez, dans ce temps incertain,
5960Bien supporté le chaud et le froid du destin.
5961Vous haïssiez Rousseau, mais vous aimiez Voltaire.
5962Pigault-Lebrun allait à votre goût austère,
5963Mais Diderot était digne du pilori.
5964Vous détestiez, c’est vrai, madame Dubarry,
5965Tout en divinisant Gabrielle d’Estrée.
5966Pas plus que Sévigné, la marquise lettrée,
5967Ne s’étonnait de voir, douce femme rêvant,
5968Blêmir au clair de lune et trembler dans le vent,
5969Aux arbres du chemin, parmi les feuilles jaunes,
5970Les paysans pendus par ce bon duc de Chaulnes,
5971Vous ne preniez souci des manants qu’on abat
5972Par la force, et du pauvre écrasé sous le bât.
5973Avant quatre-vingt-neuf, galant incendiaire,
5974Vous portiez votre épée en quart de civadière ;
5975La poudre blanchissait votre dos de velours ;
5976Vous marchiez sur le peuple à pas légers – et lourds.
5977Quoique les vieux abus n’eussent rien qui vous blesse,
5978Jeune, vous aviez eu, vous, toute la noblesse,
5979Montmorency, Choiseul, Noaille, esprits charmants,
5980Avec la royauté des querelles d’amants ;
5981Brouilles, roucoulements ; Bérénice avec Tite.
5982La Révolution vous plut toute petite ;
5983Vous emboîtiez le pas derrière Talleyrand ;
5984Le monstre vous sembla d’abord fort transparent,
5985Et vous l’aviez tenu sur les fonts de baptême.
5986Joyeux, vous aviez dit au nouveau-né : Je t’aime !
5987Ligue ou Fronde, remède au déficit, protêt,
5988Vous ne saviez pas trop au fond ce que c’était ;
5989Mais vous battiez des mains gaîment, quand Lafayette
5990Fit à Léviathan sa première layette.
5991Plus tard, la peur vous prit quand surgit le flambeau.
5992Vous vîtes la beauté du tigre Mirabeau.
5993Vous nous disiez, le soir, près du feu qui pétille,
5994Paris de sa poitrine arrachant la Bastille,
5995Le faubourg Saint-Antoine accourant en sabots,
5996Et ce grand peuple, ainsi qu’un spectre des tombeaux,
5997Sortant, tout effaré, de son antique opprobre,
5998Et le vingt juin, le dix août, le six octobre,
5999Et vous nous récitiez les quatrains que Boufflers
6000Mêlait en souriant à ces blêmes éclairs.
6001Car vous étiez de ceux qui, d’abord, ne comprirent
6002Ni le flot, ni la nuit, ni la France, et qui rirent ;
6003Qui prenaient tout cela pour des jeux innocents ;
6004Qui, dans l’amas plaintif des siècles rugissants
6005Et des hommes hagards, ne voyaient qu’une meute ;
6006Qui, légers, à la foule, à la faim, à l’émeute,
6007Donnaient à deviner l’énigme du salon ;
6008Et qui, quand le ciel noir s’emplissait d’aquilon,
6009Quand, accroupie au seuil du mystère insondable,
6010La Révolution se dressait formidable,
6011Sceptiques, sans voir l’ongle et l’œil fauve qui luit,
6012Distinguant mal sa face étrange dans la nuit,
6013Presque prêts à railler l’obscurité difforme,
6014Jouaient à la charade avec le sphinx énorme.
6015Vous nous disiez : « Quel deuil ! les gueux, les mécontents,
6016« Ont fait rage ; on n’a pas su s’arrêter à temps.
6017« Une transaction eût tout sauvé peut-être.
6018« Ne peut-on être libre et le roi rester maître ?
6019« Le peuple conservant le trône eût été grand. »
6020Puis vous deveniez triste et morne ; et, murmurant :
6021« Les plus sages n’ont pu sauver ce bon vieux trône.
6022« Tout est mort ; ces grands rois, ce Paris Babylone,
6023« Montespan et Marly, Maintenon et Saint-Cyr ! »
6024Vous pleuriez. – Et, grand Dieu ! pouvaient-ils réussir,
6025Ces hommes qui voulaient, combinant vingt régimes,
6026La loi qui nous froissa, l’abus dont nous rougîmes,
6027Vieux codes, vieilles mœurs, droit divin, nation,
6028Chausser de royauté la Révolution ?
6029La patte du lion creva cette pantoufle !
6031Puis vous m’avez perdu de vue ; un vent qui souffle
6032Disperse nos destins, nos jours, notre raison,
6033Nos cœurs, aux quatre coins du livide horizon ;
6034Chaque homme dans sa nuit s’en va vers sa lumière.
6035La seconde âme en nous se greffe à la première ;
6036Toujours la même tige avec une autre fleur.
6037J’ai connu le combat, le labeur, la douleur,
6038Les faux amis, ces nœuds qui deviennent couleuvres ;
6039J’ai porté deuils sur deuils ; j’ai mis œuvres sur œuvres ;
6040Vous ayant oublié, je ne le cache pas,
6041Marquis ; soudain j’entends dans ma maison un pas,
6042C’est le vôtre, et j’entends une voix, c’est la vôtre,
6043Qui m’appelle apostat, moi qui me crus apôtre !
6044Oui, c’est bien vous ; ayant peur jusqu’à la fureur,
6045Fronsac vieux, le marquis happé par la Terreur,
6046Haranguant à mi-corps dans l’hydre qui l’avale.
6047L’âge ayant entre nous conservé l’intervalle
6048Qui fait que l’homme reste enfant pour le vieillard,
6049Ne me voyant d’ailleurs qu’à travers un brouillard,
6050Vous criez, l’œil hagard et vous fâchant tout rouge :
6051« Ah ! çà ! qu’est-ce que c’est que ce brigand ? Il bouge ! »
6052Et du poing, non du doigt, vous montrez vos aïeux ;
6053Et vous me rappelez ma mère, furieux.
6054– Je vous baise, ô pieds froids de ma mère endormie !
6055Et, vous exclamant : « Honte ! anarchie ! infamie !
6056« Siècle effroyable où nul ne veut se tenir coi ! »
6057Me demandant comment, me demandant pourquoi,
6058Remuant tous les morts qui gisent sous la pierre,
6059Citant Lambesc, Marat, Charette et Robespierre,
6060Vous me dites d’un ton qui n’a plus rien d’urbain :
6061« Ce gueux est libéral ! ce montre est jacobin !
6062« Sa voix à des chansons de carrefour s’éraille.
6063« Pourquoi regardes-tu par-dessus la muraille ?
6064« Où vas-tu ? d’où viens-tu ? qui te rend si hardi ?
6065« Depuis qu’on ne t’a vu, qu’as-tu fait ? »
6067Quoi ! parce que je suis né dans un groupe d’hommes
6068Qui ne voyaient qu’enfers, Gomorrhes et Sodomes,
6069Hors des anciennes mœurs et des antiques fois ;
6070Quoi ! parce que ma mère, en Vendée autrefois,
6071Sauva dans un seul jour la vie à douze prêtres ;
6072Parce qu’enfant sorti de l’ombre des ancêtres,
6073Je n’ai su tout d’abord que ce qu’ils m’ont appris,
6074Qu’oiseau dans le passé comme en un filet pris,
6075Avant de m’échapper à travers le bocage,
6076J’ai dû laisser pousser mes plumes dans ma cage ;
6077Parce que j’ai pleuré, – j’en pleure encor, qui sait ? –
6078Sur ce pauvre petit nommé Louis Dix-Sept ;
6079Parce qu’adolescent, âme à faux jour guidée,
6080J’ai trop peu vu la France et trop vu la Vendée ;
6081Parce que j’ai loué l’héroïsme breton,
6082Chouan et non Marceau, Stofflet et non Danton,
6083Que les grands paysans m’ont caché les grands hommes,
6084Et que j’ai fort mal lu, d’abord, l’ère où nous sommes,
6085Parce que j’ai vagi des chants de royauté,
6086Suis-je à toujours rivé dans l’imbécillité ?
6087Dois-je crier : Arrière ! à mon siècle ; – à l’idée :
6088Non ! – à la vérité : Va-t’en, dévergondée ! –
6089L’arbre doit-il pour moi n’être qu’un goupillon ?
6090Au sein de la nature, immense tourbillon,
6091Dois-je vivre, portant l’ignorance en écharpe,
6092Cloîtré dans Loriquet et muré dans Laharpe ?
6093Dois-je exister sans être et regarder sans voir ?
6094Et faut-il qu’à jamais pour moi, quand vient le soir,
6095Au lieu de s’étoiler, le ciel se fleurdelise ?
6097Car le roi masque Dieu même dans son église,
6100Écoutez-moi. J’ai vécu ; j’ai songé.
6101La vie en larmes m’a doucement corrigé.
6102Vous teniez mon berceau dans vos mains, et vous fîtes
6103Ma pensée et ma tête en vos rêves confites.
6104Hélas ! j’étais la roue et vous étiez l’essieu.
6105Sur la vérité sainte, et la justice, et Dieu,
6106Sur toutes les clartés que la raison nous donne,
6107Par vous, par vos pareils, – et je vous le pardonne,
6108Marquis, – j’avais été tout de travers placé.
6109J’étais en porte-à-faux, je me suis redressé.
6110La pensée est le droit sévère de la vie.
6111Dieu prend par la main l’homme enfant, et le convie
6112À la classe qu’au fond des champs, au sein des bois,
6113Il fait dans l’ombre à tous les êtres à la fois.
6114J’ai pensé. J’ai rêvé près des flots, dans les herbes,
6115Et les premiers courroux de mes odes imberbes
6116Sont d’eux-même en marchant tombés derrière moi.
6117La nature devint ma joie et mon effroi ;
6118Oui, dans le même temps où vous faussiez ma lyre,
6119Marquis, je m’échappais et j’apprenais à lire
6120Dans cet hiéroglyphe énorme : l’univers.
6121Oui, j’allais feuilleter les champs tout grands ouverts ;
6122Tout enfant, j’essayais d’épeler cette bible
6123Où se mêle, éperdu, le charmant au terrible ;
6124Livre écrit dans l’azur, sur l’onde et le chemin,
6125Avec la fleur, le vent, l’étoile ; et qu’en sa main
6126Tient la création au regard de statue ;
6127Prodigieux poëme où la foudre accentue
6128La nuit, où l’océan souligne l’infini.
6129Aux champs, entre les bras du grand chêne béni,
6130J’étais plus fort, j’étais plus doux, j’étais plus libre ;
6131Je me mettais avec le monde en équilibre ;
6132Je tâchais de savoir, tremblant, pâle, ébloui,
6133Si c’est Non que dit l’ombre à l’astre qui dit Oui ;
6134Je cherchais à saisir le sens des phrases sombres
6135Qu’écrivaient sous mes yeux les formes et les nombres ;
6136J’ai vu partout grandeur, vie, amour, liberté ;
6137Et j’ai dit : – Texte : Dieu ; contre-sens : royauté. –
6138La nature est un drame avec des personnages :
6139J’y vivais ; j’écoutais, comme des témoignages,
6140L’oiseau, le lys, l’eau vive et la nuit qui tombait.
6141Puis je me suis penché sur l’homme, autre alphabet.
6142Le mal m’est apparu, puissant, joyeux, robuste,
6143Triomphant ; je n’avais qu’une soif : être juste ;
6144Comme on arrête un gueux volant sur le chemin,
6145Justicier indigné, j’ai pris le cœur humain
6146Au collet, et j’ai dit : Pourquoi le fiel, l’envie,
6147La haine ? Et j’ai vidé les poches de la vie.
6148Je n’ai trouvé dedans que deuil, misère, ennui.
6149J’ai vu le loup mangeant l’agneau, dire : Il m’a nui !
6150Le vrai boitant ; l’erreur haute de cent coudées ;
6151Tous les cailloux jetés à toutes les idées.
6152Hélas ! j’ai vu la nuit reine, et, de fers chargés,
6153Christ, Socrate, Jean Huss, Colomb ; les préjugés
6154Sont pareils aux buissons que dans la solitude
6155On brise pour passer : toute la multitude
6156Se redresse et vous mord pendant qu’on en courbe un.
6157Ah ! malheur à l’apôtre et malheur au tribun !
6158On avait eu bien soin de me cacher l’histoire ;
6159J’ai lu ; j’ai comparé l’aube avec la nuit noire
6160Et les quatre-vingt-treize aux Saint-Barthélemy ;
6161Car ce quatre-vingt-treize où vous avez frémi,
6162Qui dut être, et que rien ne peut plus faire éclore,
6163C’est la lueur de sang qui se mêle à l’aurore.
6164Les Révolutions, qui viennent tout venger,
6165Font un bien éternel dans leur mal passager.
6166Les Révolutions ne sont que la formule
6167De l’horreur qui, pendant vingt règnes s’accumule.
6168Quand la souffrance a pris de lugubres ampleurs ;
6169Quand les maîtres longtemps ont fait, sur l’homme en pleurs,
6170Tourner le Bas-Empire avec le Moyen Age,
6171Du midi dans le nord formidable engrenage ;
6172Quand l’histoire n’est plus qu’un tas noir de tombeaux,
6173De Crécys, de Rosbachs, becquetés des corbeaux ;
6174Quand le pied des méchants règne et courbe la tête
6175Du pauvre partageant dans l’auge avec la bête ;
6176Lorsqu’on voit aux deux bouts de l’affreuse Babel
6177Louis Onze et Tristan, Louis Quinze et Lebel ;
6178Quand le harem est prince et l’échafaud ministre ;
6179Quand toute chair gémit ; quand la lune sinistre
6180Trouve qu’assez longtemps l’herbe humaine a fléchi,
6181Et qu’assez d’ossements aux gibets ont blanchi ;
6182Quand le sang de Jésus tombe en vain, goutte à goutte,
6183Depuis dix-huit cents ans, dans l’ombre qui l’écoute ;
6184Quand l’ignorance a même aveuglé l’avenir ;
6185Quand, ne pouvant plus rien saisir et rien tenir,
6186L’espérance n’est plus que le tronçon de l’homme ;
6187Quand partout le supplice à la fois se consomme,
6188Quand la guerre est partout, quand la haine est partout,
6189Alors, subitement, un jour, debout, debout !
6190Les réclamations de l’ombre misérable,
6191La géante douleur, spectre incommensurable,
6192Sortent du gouffre ; un cri s’entend sur les hauteurs ;
6193Les mondes sociaux heurtent leurs équateurs ;
6194Tout le bagne effrayant des parias se lève ;
6195Et l’on entend sonner les fouets, les fers, le glaive,
6196Le meurtre, le sanglot, la faim, le hurlement,
6197Tout le bruit du passé, dans ce déchaînement !
6198Dieu dit au peuple : Va ! l’ardent tocsin qui râle,
6199Secoue avec sa corde obscure et sépulcrale
6200L’église et son clocher, le Louvre et son beffroi ;
6201Luther brise le pape et Mirabeau le roi !
6202Tout est dit. C’est ainsi que les vieux mondes croulent.
6203Oh ! l’heure vient toujours ! des flots sourds au loin roulent.
6204À travers les rumeurs, les cadavres, les deuils,
6205L’écume, et les sommets qui deviennent écueils,
6206Les siècles devant eux poussent, désespérées,
6207Les Révolutions, monstrueuses marées,
6208Océans faits des pleurs de tout le genre humain.
6210Ce sont les rois qui font les gouffres ; mais la main
6211Qui sema, ne veut pas accepter la récolte ;
6212Le fer dit que le sang qui jaillit, se révolte.
6213Voilà ce que m’apprit l’histoire. Oui, c’est cruel,
6214Ma raison a tué mon royalisme en duel.
6215Me voici jacobin. Que veut-on que j’y fasse ?
6216Le revers du louis dont vous aimez la face,
6217M’a fait peur. En allant librement devant moi,
6218En marchant, je le sais, j’afflige votre foi,
6219Votre religion, votre cause éternelle,
6220Vos dogmes, vos aïeux, vos dieux, votre flanelle,
6221Et dans vos bons vieux os, faits d’immobilité,
6222Le rhumatisme antique appelé royauté.
6223Je n’y puis rien. Malgré menins et majordomes,
6224Je ne crois plus aux rois propriétaires d’hommes ;
6225N’y croyant plus, je fais mon devoir, je le dis.
6226Marc-Aurèle écrivait : « Je me trompai jadis ;
6227« Mais je ne laisse pas, allant au juste, au sage,
6228« Mes erreurs d’autrefois me barrer le passage. »
6229Je ne suis qu’un atome, et je fais comme lui ;
6230Marquis, depuis vingt ans, je n’ai, comme aujourd’hui,
6231Qu’une idée en l’esprit : servir la cause humaine.
6232La vie est une cour d’assises ; on amène
6233Les faibles à la barre accouplés aux pervers.
6234J’ai, dans le livre, avec le drame, en prose, en vers,
6235Plaidé pour les petits et pour les misérables ;
6236Suppliant les heureux et les inexorables ;
6237J’ai réhabilité le bouffon, l’histrion,
6238Tous les damnés humains, Triboulet, Marion,
6239Le laquais, le forçat et la prostituée ;
6240Et j’ai collé ma bouche à toute âme tuée,
6241Comme font les enfants, anges aux cheveux d’or,
6242Sur la mouche qui meurt, pour qu’elle vole encor.
6243Je me suis incliné sur tout ce qui chancelle,
6244Tendre, et j’ai demandé la grâce universelle ;
6245Et, comme j’irritais beaucoup de gens ainsi,
6246Tandis qu’en bas peut-être on me disait : Merci,
6247J’ai recueilli souvent, passant dans les nuées,
6248L’applaudissement fauve et sombre des huées ;
6249J’ai réclamé des droits pour la femme et l’enfant ;
6250J’ai tâché d’éclairer l’homme en le réchauffant ;
6251J’allais criant : Science ! écriture ! parole !
6252Je voulais résorber le bagne par l’école ;
6253Les coupables pour moi n’étaient que des témoins.
6254Rêvant tous les progrès, je voyais luire moins
6255Que le front de Paris la tiare de Rome.
6256J’ai vu l’esprit humain libre, et le cœur de l’homme
6257Esclave ; et j’ai voulu l’affranchir à son tour,
6258Et j’ai tâché de mettre en liberté l’amour.
6259Enfin, j’ai fait la guerre à la Grève homicide,
6260J’ai combattu la mort, comme l’antique Alcide ;
6261Et me voilà ; marchant toujours, ayant conquis,
6262Perdu, lutté, souffert. – Encore un mot, marquis,
6263Puisque nous sommes là causant entre deux portes.
6264On peut être appelé renégat de deux sortes :
6265En se faisant païen, en se faisant chrétien.
6266L’erreur est d’un aimable et galant entretien.
6267Qu’on la quitte, elle met les deux poings sur sa hanche.
6268La vérité, si douce aux bons, mais rude et franche,
6269Quand pour l’or, le pouvoir, la pourpre qu’on revêt,
6270On la trahit, devient le spectre du chevet.
6271L’une est la harengère, et l’autre est l’euménide.
6272Et ne nous fâchons point. Bonjour, Epiménide.
6273Le passé ne veut pas s’en aller. Il revient
6274Sans cesse sur ses pas, reveut, reprend, retient,
6275Use à tout ressaisir ses ongles noirs ; fait rage ;
6276Il gonfle son vieux flot, souffle son vieil orage,
6277Vomit sa vieille nuit, crie : À bas ! crie : À mort !
6278Pleure, tonne, tempête, éclate, hurle, mord.
6279L’avenir souriant lui dit : Passe, bonhomme.
6280L’immense renégat d’Hier, marquis, se nomme
6281Demain ; mai tourne bride et plante là l’hiver ;
6282Qu’est-ce qu’un papillon ? le déserteur du ver ;
6283Falstaff se range ? il est l’apostat des ribotes ;
6284Mes pieds, ces renégats, quittent mes vieilles bottes ;
6285Ah ! le doux renégat des haines, c’est l’amour.
6286À l’heure où, débordant d’incendie et de jour,
6287Splendide, il s’évada de leurs cachots funèbres,
6288Le soleil frémissant renia les ténèbres.
6289Ô marquis peu semblable aux anciens barons loups,
6290Ô Français renégat du Celte, embrassons-nous.
6291Vous voyez bien, marquis, que vous aviez trop d’ire.
6293Rien, au fond de mon cœur, puisqu’il faut le redire,
6294Non, rien n’a varié ; je suis toujours celui
6295Qui va droit au devoir, dès que l’honnête a lui,
6296Qui, comme Job, frissonne aux vents, fragile arbuste,
6297Mais veut le bien, le vrai, le beau, le grand, le juste.
6298Je suis cet homme-là, je suis cet enfant-là.
6299Seulement, un matin, mon esprit s’envola,
6300Je vis l’espace large et pur qui nous réclame ;
6301L’horizon a changé, marquis, mais non pas l’âme.
6302Rien au dedans de moi, mais tout autour de moi.
6303L’histoire m’apparut, et je compris la loi
6304Des générations, cherchant Dieu, portant l’arche,
6305Et montant l’escalier immense marche à marche.
6306Je restai le même œil, voyant un autre ciel.
6307Est-ce ma faute, à moi, si l’azur éternel
6308Est plus grand et plus bleu qu’un plafond de Versailles ?
6309Est-ce ma faute, à moi, mon Dieu, si tu tressailles
6310Dans mon cœur frémissant, à ce cri : Liberté !
6311L’œil de cet homme a plus d’aurore et de clarté,
6312Tant pis ! prenez-vous-en à l’aube solennelle.
6313C’est la faute au soleil et non à la prunelle.
6314Vous dites : Où vas-tu ? Je l’ignore ; et j’y vais.
6315Quand le chemin est droit, jamais il n’est mauvais.
6316J’ai devant moi le jour et j’ai la nuit derrière ;
6317Et cela me suffit ; je brise la barrière.
6318Je vois, et rien de plus ; je crois, et rien de moins.
6319Mon avenir à moi n’est pas un de mes soins.
6320Les hommes du passé, les combattants de l’ombre,
6321M’assaillent ; je tiens tête, et sans compter leur nombre,
6322À ce choc inégal et parfois hasardeux.
6323Mais, Longwood et Goritz m’en sont témoins tous deux,
6324Jamais je n’outrageai la proscription sainte.
6325Le malheur, c’est la nuit ; dans cette auguste enceinte,
6326Les hommes et les cieux paraissent étoilés.
6327Les derniers rois l’ont su quand ils s’en sont allés.
6328Jamais je ne refuse, alors que le soir tombe,
6329Mes larmes à l’exil, mes genoux à la tombe ;
6330J’ai toujours consolé qui s’est évanoui ;
6331Et, dans leurs noirs cercueils, leur tête me dit oui.
6332Ma mère aussi le sait ! et de plus, avec joie,
6333Elle sait les devoirs nouveaux que Dieu m’envoie ;
6334Car, étant dans la fosse, elle aussi voit le vrai.
6335Oui, l’homme sur la terre est un ange à l’essai ;
6336Aimons ! servons ! aidons ! luttons ! souffrons ! Ma mère
6337Sait qu’à présent je vis hors de toute chimère ;
6338Elle sait que mes yeux au progrès sont ouverts,
6339Que j’attends les périls, l’épreuve, les revers,
6340Que je suis toujours prêt, et que je hâte l’heure
6341De ce grand lendemain : l’humanité meilleure !
6342Qu’heureux, triste, applaudi, chassé, vaincu, vainqueur,
6343Rien de ce but profond ne distraira mon cœur,
6344Ma volonté, mes pas, mes cris, mes vœux, ma flamme !
6345Ô saint tombeau, tu vois dans le fond de mon âme !
6346Oh ! jamais, quel que soit le sort, le deuil, l’affront,
6347La conscience en moi ne baissera le front ;
6348Elle marche sereine, indestructible et fière ;
6349Car j’aperçois toujours, conseil lointain, lumière,
6350À travers mon destin, quel que soit le moment,
6351Quel que soit le désastre ou l’éblouissement,
6352Dans le bruit, dans le vent orageux qui m’emporte,
6353Dans l’aube, dans la nuit, l’œil de ma mère morte !
6356J’ajoute un post-scriptum après neuf ans. J’écoute ;
6357Êtes-vous toujours là ? Vous êtes mort sans doute,
6358Marquis ; mais d’où je suis on peut parler aux morts.
6359Ah ! votre cercueil s’ouvre : – Où donc es-tu ? – Dehors.
6360Comme vous. – Es-tu mort ? – Presque. J’habite l’ombre ;
6361Je suis sur un rocher qu’environne l’eau sombre,
6362Écueil rongé des flots, de ténèbres chargé,
6363Où s’assied, ruisselant, le blême naufragé.
6364– Eh bien, me dites-vous, après ? – La solitude
6365Autour de moi toujours a la même attitude ;
6366Je ne vois que l’abîme, et la mer, et les cieux,
6367Et les nuages noirs qui vont silencieux ;
6368Mon toit, la nuit, frissonne, et l’ouragan le mêle
6369Aux souffles effrénés de l’onde et de la grêle ;
6370Quelqu’un semble clouer un crêpe à l’horizon ;
6371L’insulte bat de loin le seuil de ma maison ;
6372Le roc croule sous moi dès que mon pied s’y pose ;
6373Le vent semble avoir peur de m’approcher, et n’ose
6374Me dire qu’en baissant la voix et qu’à demi
6375L’adieu mystérieux que me jette un ami.
6376La rumeur des vivants s’éteint diminuée.
6377Tout ce que j’ai rêvé s’est envolé, nuée !
6378Sur mes jours devenus fantômes, pâle et seul,
6379Je regarde tomber l’infini, ce linceul. –
6380Et vous dites : – Après ? – Sous un mont qui surplombe,
6381Près des flots, j’ai marqué la place de ma tombe ;
6382Ici, le bruit du gouffre est tout ce qu’on entend ;
6383Tout est horreur et nuit. – Après ? – Je suis content.
6384Jersey, janvier 1855.
6385La source tombait du rocher
6386Goutte à goutte à la mer affreuse.
6387L’Océan, fatal au nocher,
6388Lui dit : « Que me veux-tu, pleureuse ?
6389Je suis la tempête et l’effroi ;
6390Je finis où le ciel commence.
6391Est-ce que j’ai besoin de toi,
6392Petite, moi qui suis l’immense ? »
6393La source dit au gouffre amer :
6394« Je te donne, sans bruit ni gloire,
6395Ce qui te manque, ô vaste mer !
6396Une goutte d’eau qu’on peut boire. »
V — À mademoiselle Louise B.
6398Ô vous l’âme profonde ! ô vous la sainte lyre !
6399Vous souvient-il des temps d’extase et de délire,
6400Et des jeux triomphants,
6401Et du soir qui tombait des collines prochaines ?
6402Vous souvient-il des jours ? vous souvient-il des chênes
6403Et des petits enfants ?
6404Et vous rappelez-vous les amis, et la table,
6405Et le rire éclatant du père respectable,
6406Et nos cris querelleurs,
6407Le pré, l’étang, la barque, et la lune, et la brise,
6408Et les chants qui sortaient de votre cœur, Louise,
6409En attendant les pleurs !
6410Le parc avait des fleurs et n’avait pas de marbres.
6411Oh ! comme il était beau, le vieillard, sous les arbres !
6413Dès l’aube sur un banc s’asseoir tenant un livre ;
6414Je sentais, j’entendais l’ombre autour de lui vivre
6415Et chanter dans les bois !
6416Il lisait, puis dormait au baiser de l’aurore ;
6417Et je le regardais dormir, plus calme encore
6418Que ce paisible lieu,
6419Avec son front serein d’où sortait une flamme,
6420Son livre ouvert devant le soleil, et son âme
6421Ouverte devant Dieu !
6422Et du fond de leur nid, sous l’orme et sous l’érable,
6423Les oiseaux admiraient sa tête vénérable,
6424Et, gais chanteurs tremblants,
6425Ils guettaient, s’approchaient, et souhaitaient dans l’ombre
6426D’avoir, pour augmenter la douceur du nid sombre,
6427Un de ses cheveux blancs !
6428Puis il se réveillait, s’en allait vers la grille,
6429S’arrêtait pour parler à ma petite fille,
6430Et ces temps sont passés !
6431Le vieillard et l’enfant jasaient de mille choses…
6432Vous ne voyiez donc pas ces deux êtres, ô roses,
6433Que vous refleurissez !
6434Avez-vous bien le cœur, ô roses, de renaître
6435Dans le même bosquet, sous la même fenêtre ?
6436Où sont-ils, ces fronts purs ?
6437N’était-ce pas vos sœurs, ces deux âmes perdues
6438Qui vivaient, et se sont si vite confondues
6440Est-ce que leur sourire, est-ce que leurs paroles,
6441Ô roses, n’allaient pas réjouir vos corolles
6442Dans l’air silencieux,
6443Et ne s’ajoutaient pas à vos chastes délices,
6444Et ne devenaient pas parfums dans vos calices,
6445Et rayons dans vos cieux ?
6446Ingrates ! vous n’avez ni regrets, ni mémoire.
6447Vous vous réjouissez dans toute votre gloire ;
6448Vous n’avez point pâli.
6449Ah ! je ne suis qu’un homme et qu’un roseau qui ploie,
6450Mais je ne voudrais pas, quant à moi, d’une joie
6451Faite de tant d’oubli !
6452Oh ! qu’est-ce que le sort a fait de tout ce rêve ?
6453Où donc a-t-il jeté l’humble cœur qui s’élève,
6454Le foyer réchauffant,
6455Ô Louise, et la vierge, et le vieillard prospère,
6456Et tous ces vœux profonds, de moi pour votre père,
6457De vous pour mon enfant !
6458Où sont-ils, les amis de ce temps que j’adore ?
6459Ceux qu’a pris l’ombre, et ceux qui ne sont pas encore
6460Tombés au flot sans bords ;
6461Eux, les évanouis, qu’un autre ciel réclame,
6462Et vous, les demeurés, qui vivez dans mon âme,
6463Mais pas plus que les morts !
6464Quelquefois, je voyais, de la colline en face,
6465Mes quatre enfants jouer, tableau que rien n’efface !
6466Et j’entendais leurs chants ;
6467Ému, je contemplais ces aubes de moi-même
6468Qui se levaient là-bas dans la douceur suprême
6469Des vallons et des champs !
6470Ils couraient, s’appelaient dans les fleurs ; et les femmes
6471Se mêlaient à leurs jeux comme de blanches âmes ;
6472Et tu riais, Armand !
6473Et, dans l’hymen obscur qui sans fin se consomme,
6474La nature sentait que ce qui sort de l’homme
6475Est divin et charmant !
6476Où sont-ils ? Mère, frère, à son tour chacun sombre.
6477Je saigne et vous saignez. Mêmes douleurs ! même ombre !
6478Ô jours trop tôt décrus !
6479Ils vont se marier ; faites venir un prêtre ;
6480Qu’il revienne ! ils sont morts. Et, le temps d’apparaître,
6482Nous vivons tous penchés sur un océan triste.
6483L’onde est sombre. Qui donc survit ? qui donc existe ?
6484Ce bruit sourd, c’est le glas.
6485Chaque flot est une âme ; et tout fuit. Rien ne brille.
6486Un sanglot dit : Mon père ! un sanglot dit : Ma fille !
6487Un sanglot dit : Hélas !
6488Marine-Terrace, juin 1855.
6489Vous, qui l’avez suivi dans sa blême vallée,
6490Au bord de cette mer d’écueils noirs constellée,
6491Sous la pâle nuée éternelle qui sort
6492Des flots, de l’horizon, de l’orage et du sort ;
6493Vous qui l’avez suivi dans cette Thébaïde,
6494Sur cette grève nue, aigre, isolée et vide,
6495Où l’on ne voit qu’espace âpre et silencieux,
6496Solitude sur terre et solitude aux cieux ;
6497Vous qui l’avez suivi dans ce brouillard qu’épanche
6498Sur le roc, sur la vague et sur l’écume blanche,
6499La profonde tempête aux souffles inconnus,
6500Recevez, dans la nuit où vous êtes venus,
6501Ô chers êtres ! cœurs vrais, lierres de ses décombres,
6502La bénédiction de tous ces déserts sombres !
6503Ces désolations vous aiment ; ces horreurs,
6504Ces brisants, cette mer où les vents laboureurs
6505Tirent sans fin le soc monstrueux des nuages,
6506Ces houles revenant comme de grands rouages,
6507Vous aiment ; ces exils sont joyeux de vous voir ;
6508Recevez la caresse immense du lieu noir !
6509Ô forçats de l’amour ! ô compagnons, compagnes,
6510Qui l’aidez à traîner son boulet dans ces bagnes,
6511Ô groupe indestructible et fidèle entre tous
6512D’âmes et de bons cœurs et d’esprits fiers et doux,
6513Mère, fille, et vous, fils, vous ami, vous encore,
6514Recevez le soupir du soir vague et sonore,
6515Recevez le sourire et les pleurs du matin,
6516Recevez la chanson des mers, l’adieu lointain
6517Du pauvre mât penché parmi les lames brunes !
6518Soyez les bienvenus pour l’âpre fleur des dunes,
6519Et pour l’aigle qui fuit les hommes importuns,
6520Âmes, et que les champs vous rendent vos parfums,
6521Et que, votre clarté, les astres vous la rendent !
6522Et qu’en vous admirant, les vastes flots demandent :
6523Qu’est-ce donc que ces cœurs qui n’ont pas de reflux !
6524Ô tendres survivants de tout ce qui n’est plus !
6525Rayonnements masquant la grande éclipse à l’âme !
6526Sourires éclairant, comme une douce flamme,
6527L’abîme qui se fait, hélas ! dans le songeur !
6528Gaîtés saintes chassant le souvenir rongeur !
6529Quand le proscrit saignant se tourne, âme meurtrie
6530Vers l’horizon, et crie en pleurant : « La patrie ! »
6531La famille, mensonge auguste, dit : « C’est moi ! »
6532Oh ! suivre hors du jour, suivre hors de la loi,
6533Hors du monde, au delà de la dernière porte,
6534L’être mystérieux qu’un vent fatal emporte,
6535C’est beau. C’est beau de suivre un exilé ! le jour
6536Où ce banni sortit de France, plein d’amour
6537Et d’angoisse, au moment de quitter cette mère,
6538Il s’arrêta longtemps sur la limite amère ;
6539Il voyait, de sa course à venir déjà las,
6540Que dans l’œil des passants il n’était plus, hélas !
6541Qu’une ombre, et qu’il allait entrer au sourd royaume
6542Où l’homme qui s’en va flotte et devient fantôme ;
6543Il disait aux ruisseaux : « Retiendrez-vous mon nom,
6544Ruisseaux ? » Et les ruisseaux coulaient en disant :
6546Il disait aux oiseaux de France : « Je vous quitte,
6547Doux oiseaux ; je m’en vais aux lieux où l’on meurt vite,
6548Au noir pays d’exil où le ciel est étroit ;
6549Vous viendrez, n’est-ce pas, vous nicher dans mon toit ? »
6550Et les oiseaux fuyaient au fond des brumes grises.
6551Il disait aux forêts : « M’enverrez-vous vos brises ? »
6552Les arbres lui faisaient des signes de refus.
6553Car le proscrit est seul ; la foule aux pas confus
6554Ne comprend que plus tard, d’un rayon éclairée,
6555Cet habitant du gouffre et de l’ombre sacrée.
6556Marine-Terrace, janvier 1855.
6557Pour l’erreur, éclairer, c’est apostasier.
6558Aujourd’hui ne naît pas impunément d’hier.
6559L’aube sort de la nuit, qui la déclare ingrate.
6560Anitus criait : « Mort à l’apostat Socrate ! »
6561Caïphe disait : « Mort au renégat Jésus ! »
6562Courbant son front pendant que l’on crache dessus,
6563Galilée, apostat à la terre immobile,
6564Songe et la sent frémir sous son genou débile.
6565Destin ! sinistre éclat de rire ! En vérité,
6566J’admire, ô cieux profonds ! que ç’ait toujours été
6567La volonté de Dieu qu’en ce monde où nous sommes
6568On donnât sa pensée et son labeur aux hommes,
6569Ses entrailles, ses jours et ses nuits, sa sueur,
6570Son sommeil, ce qu’on a dans les yeux de lueur,
6571Et son cœur et son âme, et tout ce qu’on en tire,
6572Sans reculer devant n’importe quel martyre,
6573Et qu’on se répandît, et qu’on se prodiguât,
6574Pour être au fond du gouffre appelé renégat !
6575Marine-Terrace, novembre 1854.
6576Je dormais en effet, et tu me réveillas.
6577Je te criai : « Salut ! » et tu me dis : « Hélas ! »
6578Et cet instant fut doux, et nous nous embrassâmes ;
6579Nous mêlâmes tes pleurs, mon sourire et nos âmes.
6580Ces temps sont déjà loin ; où donc alors roulait
6581Ma vie ? et ce destin sévère qui me plaît,
6582Qu’est-ce donc qu’il faisait de cette feuille morte
6583Que je suis, et qu’un vent pousse, et qu’un vent remporte ?
6584J’habitais au milieu des hauts pignons flamands ;
6585Tout le jour, dans l’azur, sur les vieux toits fumants,
6586Je regardais voler les grands nuages ivres ;
6587Tandis que je songeais, le coude sur mes livres,
6588De moments en moments, ce noir passant ailé,
6589Le temps, ce sourd tonnerre à nos rumeurs mêlé,
6590D’où les heures s’en vont en sombres étincelles,
6591Ébranlait sur mon front le beffroi de Bruxelles.
6592Tout ce qui peut tenter un cœur ambitieux
6593Était là, devant moi, sur terre et dans les cieux ;
6594Sous mes yeux, dans l’austère et gigantesque place,
6595J’avais les quatre points cardinaux de l’espace,
6596Qui font songer à l’aigle, à l’astre, au flot, au mont,
6597Et les quatre pavés de l’échafaud d’Egmont.
6598Aujourd’hui, dans une île, en butte aux eaux sans nombre,
6599Où l’on ne me voit plus, tant j’y suis couvert d’ombre,
6600Au milieu de la vaste aventure des flots,
6601Des rocs, des mers, brisant barques et matelots,
6602Debout, échevelé sur le cap ou le môle
6603Par le souffle qui sort de la bouche du pôle,
6604Parmi les chocs, les bruits, les naufrages profonds,
6605Morne histoire d’écueils, de gouffres, de typhons,
6606Dont le vent est la plume et la nuit le registre,
6607J’erre, et de l’horizon je suis la voix sinistre.
6608Et voilà qu’à travers ces brumes et ces eaux,
6609Tes volumes exquis m’arrivent, blancs oiseaux,
6610M’apportant le rameau qu’apportent les colombes
6611Aux arches, et le chant que le cygne offre aux tombes,
6612Et jetant à mes rocs tout l’éblouissement
6613De Paris glorieux et de Paris charmant !
6614Et je lis, et mon front s’éclaire, et je savoure
6615Ton style, ta gaîté, ta douleur, ta bravoure.
6616Merci, toi dont le cœur aima, sentit, comprit !
6617Merci, devin ! merci, frère, poëte, esprit,
6618Qui viens chanter cet hymne à côté de ma vie !
6619Qui vois mon destin sombre et qui n’as pas d’envie !
6620Et qui dans cette épreuve où je marche, portant
6621L’abandon à chaque heure et l’ombre à chaque instant,
6622M’as vu boire le fiel sans y mêler la haine !
6623Tu changes en blancheur la nuit de ma géhenne,
6624Et tu fais un autel de lumière inondé
6625Du tas de pierres noir dont on m’a lapidé.
6626Je ne suis rien ; je viens et je m’en vais ; mais gloire
6627À ceux qui n’ont pas peur des vaincus de l’histoire
6628Et des contagions du malheur toujours fui !
6629Gloire aux fermes penseurs inclinés sur celui
6630Que le sort, geôlier triste, au fond de l’exil pousse !
6631Ils ressemblent à l’aube, ils ont la force douce,
6632Ils sont grands ; leur esprit parfois, avec un mot,
6633Dore en arc triomphal la voûte du cachot !
6634Le ciel s’est éclairci sur mon île sonore,
6635Et ton livre en venant a fait venir l’aurore ;
6636Seul aux bois avec toi, je lis, et me souviens,
6637Et je songe, oubliant les monts diluviens,
6638L’onde, et l’aigle de mer qui plane sur mon aire ;
6639Et, pendant que je lis, mon œil visionnaire,
6640À qui tout apparaît comme dans un réveil,
6641Dans les ombres que font les feuilles au soleil,
6642Sur tes pages où rit l’idée, où vit la grâce,
6643Croit voir se dessiner le pur profil d’Horace,
6644Comme si, se mirant au livre où je te voi,
6645Ce doux songeur ravi lisait derrière moi !
6646Marine-Terrace, décembre 1854.
6647Un pauvre homme passait dans le givre et le vent.
6648Je cognai sur ma vitre ; il s’arrêta devant
6649Ma porte, que j’ouvris d’une façon civile.
6650Les ânes revenaient du marché de la ville,
6651Portant les paysans accroupis sur leurs bâts.
6652C’était le vieux qui vit dans une niche au bas
6653De la montée, et rêve, attendant, solitaire,
6654Un rayon du ciel triste, un liard de la terre,
6655Tendant les mains pour l’homme et les joignant pour Dieu.
6656Je lui criai : « Venez vous réchauffer un peu.
6657Comment vous nommez-vous ? » Il me dit : « Je me nomme
6658Le pauvre. – Je lui pris la main : « Entrez, brave homme. »
6659Et je lui fis donner une jatte de lait.
6660Le vieillard grelottait de froid ; il me parlait,
6661Et je lui répondais, pensif et sans l’entendre.
6662« Vos habits sont mouillés », dis-je, « il faut les étendre
6663Devant la cheminée. » Il s’approcha du feu.
6664Son manteau, tout mangé des vers, et jadis bleu,
6665Étalé largement sur la chaude fournaise,
6666Piqué de mille trous par la lueur de braise,
6667Couvrait l’âtre, et semblait un ciel noir étoilé.
6668Et, pendant qu’il séchait ce haillon désolé
6669D’où ruisselaient la pluie et l’eau des fondrières,
6670Je songeais que cet homme était plein de prières,
6671Et je regardais, sourd à ce que nous disions,
6672Sa bure où je voyais des constellations.
6674Mes deux frères et moi, nous étions tout enfants.
6675Notre mère disait : « Jouez, mais je défends
6676Qu’on marche dans les fleurs et qu’on monte aux échelles. »
6677Abel était l’aîné, j’étais le plus petit.
6678Nous mangions notre pain de si bon appétit,
6679Que les femmes riaient quand nous passions près d’elles.
6680Nous montions pour jouer au grenier du couvent.
6681Et, là, tout en jouant, nous regardions souvent,
6682Sur le haut d’une armoire, un livre inaccessible.
6683Nous grimpâmes un jour jusqu’à ce livre noir ;
6684Je ne sais pas comment nous fîmes pour l’avoir,
6685Mais je me souviens bien que c’était une Bible.
6686Ce vieux livre sentait une odeur d’encensoir.
6687Nous allâmes ravis dans un coin nous asseoir ;
6688Des estampes partout ! quel bonheur ! quel délire !
6689Nous l’ouvrîmes alors tout grand sur nos genoux,
6690Et, dès le premier mot, il nous parut si doux,
6691Qu’oubliant de jouer, nous nous mîmes à lire.
6692Nous lûmes tous les trois ainsi tout le matin,
6693Joseph, Ruth et Booz, le bon Samaritain,
6694Et, toujours plus charmés, le soir nous le relûmes.
6695Tels des enfants, s’ils ont pris un oiseau des cieux,
6696S’appellent en riant et s’étonnent, joyeux,
6697De sentir dans leur main la douceur de ses plumes.
6698Marine-Terrace, août 1855.
6699Je dis à mon chien noir : « Viens, Ponto, viens-nous-en ! »
6700Et je vais dans les bois, mis comme un paysan ;
6701Je vais dans les grands bois, lisant dans les vieux livres.
6702L’hiver, quand la ramée est un écrin de givres,
6703Ou l’été, quand tout rit, même l’aurore en pleurs,
6704Quand toute l’herbe n’est qu’un triomphe de fleurs,
6705Je prends Froissart, Montluc, Tacite, quelque histoire,
6706Et je marche, effaré des crimes de la gloire.
6707Hélas ! l’horreur partout, même chez les meilleurs !
6708Toujours l’homme en sa nuit trahi par ses veilleurs !
6709Toutes les grandes mains, hélas ! de sang rougies !
6710Alexandre ivre et fou, César perdu d’orgies,
6711Et, le poing sur Didier, le pied sur Vitikind,
6712Charlemagne souvent semblable à Charles-Quint ;
6713Caton de chair humaine engraissant la murène ;
6714Titus crucifiant Jérusalem ; Turenne,
6715Héros, comme Bayard et comme Catinat,
6716À Nordlingue, bandit dans le Palatinat ;
6717Le duel de Jarnac, le duel de Carrouge ;
6718Louis Neuf tenaillant les langues d’un fer rouge ;
6719Cromwell trompant Milton, Calvin brûlant Servet.
6720Que de spectres, ô gloire ! autour de ton chevet !
6721Ô triste humanité, je fuis dans la nature !
6722Et, pendant que je dis : « Tout est leurre, imposture,
6723Mensonge, iniquité, mal de splendeur vêtu ! »
6724Mon chien Ponto me suit. Le chien, c’est la vertu
6725Qui, ne pouvant se faire homme, s’est faite bête.
6726Et Ponto me regarde avec son œil honnête.
6727Marine-Terrace, mars 1855.
6728Mère, voilà douze ans que notre fille est morte ;
6729Et depuis, moi le père et vous la femme forte,
6730Nous n’avons pas été, Dieu le sait, un seul jour
6731Sans parfumer son nom de prière et d’amour.
6732Nous avons pris la sombre et charmante habitude
6733De voir son ombre vivre en notre solitude,
6734De la sentir passer et de l’entendre errer,
6735Et nous sommes restés à genoux à pleurer.
6736Nous avons persisté dans cette douleur douce,
6737Et nous vivons penchés sur ce cher nid de mousse
6738Emporté dans l’orage avec les deux oiseaux.
6739Mère, nous n’avons pas plié, quoique roseaux,
6740Ni perdu la bonté vis-à-vis l’un de l’autre,
6741Ni demandé la fin de mon deuil et du vôtre
6742À cette lâcheté qu’on appelle l’oubli.
6743Oui, depuis ce jour triste où pour nous ont pâli
6744Les cieux, les champs, les fleurs, l’étoile, l’aube pure,
6745Et toutes les splendeurs de la sombre nature,
6746Avec les trois enfants qui nous restent, trésor
6747De courage et d’amour que Dieu nous laisse encor,
6748Nous avons essuyé des fortunes diverses,
6749Ce qu’on nomme malheur, adversité, traverses,
6750Sans trembler, sans fléchir, sans haïr les écueils,
6751Donnant aux deuils du cœur, à l’absence, aux cercueils,
6752Aux souffrances dont saigne ou l’âme ou la famille,
6753Aux êtres chers enfuis ou morts, à notre fille,
6754Aux vieux parents repris par un monde meilleur,
6755Nos pleurs, et le sourire à toute autre douleur.
6756Marine-Terrace, août 1855.
XIII — Paroles sur la dune
6757Maintenant que mon temps décroît comme un flambeau,
6758Que mes tâches sont terminées ;
6759Maintenant que voici que je touche au tombeau
6760Par les deuils et par les années,
6761Et qu’au fond de ce ciel que mon essor rêva,
6762Je vois fuir, vers l’ombre entraînées,
6763Comme le tourbillon du passé qui s’en va,
6764Tant de belles heures sonnées ;
6765Maintenant que je dis : – Un jour, nous triomphons ;
6766Le lendemain, tout est mensonge ! –
6767Je suis triste, et je marche au bord des flots profonds,
6768Courbé comme celui qui songe.
6769Je regarde, au-dessus du mont et du vallon,
6770Et des mers sans fin remuées,
6771S’envoler sous le bec du vautour aquilon,
6772Toute la toison des nuées ;
6773J’entends le vent dans l’air, la mer sur le récif,
6774L’homme liant la gerbe mûre ;
6775J’écoute, et je confronte en mon esprit pensif
6776Ce qui parle à ce qui murmure ;
6777Et je reste parfois couché sans me lever
6778Sur l’herbe rare de la dune,
6779Jusqu’à l’heure où l’on voit apparaître et rêver
6780Les yeux sinistres de la lune.
6781Elle monte, elle jette un long rayon dormant
6782À l’espace, au mystère, au gouffre ;
6783Et nous nous regardons tous les deux fixement,
6784Elle qui brille et moi qui souffre.
6785Où donc s’en sont allés mes jours évanouis ?
6786Est-il quelqu’un qui me connaisse ?
6787Ai-je encor quelque chose en mes yeux éblouis,
6788De la clarté de ma jeunesse ?
6789Tout s’est-il envolé ? Je suis seul, je suis las ;
6790J’appelle sans qu’on me réponde ;
6791Ô vents ! ô flots ! ne suis-je aussi qu’un souffle, hélas !
6792Hélas ! ne suis-je aussi qu’une onde ?
6793Ne verrai-je plus rien de tout ce que j’aimais ?
6794Au dedans de moi le soir tombe.
6795Ô terre, dont la brume efface les sommets,
6796Suis-je le spectre, et toi la tombe ?
6797Ai-je donc vidé tout, vie, amour, joie, espoir ?
6798J’attends, je demande, j’implore ;
6799Je penche tour à tour mes urnes pour avoir
6800De chacune une goutte encore !
6801Comme le souvenir est voisin du remord !
6802Comme à pleurer tout nous ramène !
6803Et que je te sens froide en te touchant, ô mort,
6804Noir verrou de la porte humaine !
6805Et je pense, écoutant gémir le vent amer,
6806Et l’onde aux plis infranchissables ;
6807L’été rit, et l’on voit sur le bord de la mer
6808Fleurir le chardon bleu des sables.
68095 août 1854, anniversaire de mon arrivée à Jersey.
6810Quel âge hier ? Vingt ans. Et quel âge aujourd’hui ?
6811L’éternité. Ce front pendant une heure a lui.
6812Elle avait les doux chants et les grâces superbes ;
6813Elle semblait porter de radieuses gerbes ;
6814Rien qu’à la voir passer, on lui disait : Merci !
6815Qu’est-ce donc que la vie, hélas ! pour mettre ainsi
6816Les êtres les plus purs et les meilleurs en fuite ?
6817Et, moi, je l’avais vue encor toute petite.
6818Elle me disait vous, et je lui disais tu.
6819Son accent ineffable avait cette vertu
6820De faire en mon esprit, douces voix éloignées,
6821Chanter le vague chœur de mes jeunes années.
6822Il n’a brillé qu’un jour, ce beau front ingénu.
6823Elle était fiancée à l’hymen inconnu.
6824À qui mariez-vous, mon Dieu, toutes ces vierges ?
6825Un vague et pur reflet de la lueur des cierges
6826Flottait dans son regard céleste et rayonnant ;
6827Elle était grande et blanche et gaie ; et, maintenant,
6828Allez à Saint-Mandé, cherchez dans le champ sombre,
6829Vous trouverez le lit de sa noce avec l’ombre ;
6830Vous trouverez la tombe où gît ce lys vermeil ;
6831Et c’est là que tu fais ton éternel sommeil,
6832Toi qui, dans ta beauté naïve et recueillie,
6833Mêlais à la madone auguste d’Italie
6834La Flamande qui rit à travers les houblons,
6835Douce Claire aux yeux noirs avec des cheveux blonds.
6836Elle s’en est allée avant d’être une femme ;
6837N’étant qu’un ange encor ; le ciel a pris son âme
6838Pour la rendre en rayons à nos regards en pleurs,
6839Et l’herbe, sa beauté, pour nous la rendre en fleurs.
6840Les êtres étoilés que nous nommons archanges
6841La bercent dans leurs bras au milieu des louanges,
6842Et, parmi les clartés, les lyres, les chansons,
6843D’en haut elle sourit à nous qui gémissons.
6844Elle sourit, et dit aux anges sous leurs voiles :
6845Est-ce qu’il est permis de cueillir des étoiles ?
6846Et chante, et, se voyant elle-même flambeau,
6847Murmure dans l’azur : Comme le ciel est beau !
6848Mais cela ne fait rien à sa mère qui pleure ;
6849La mère ne veut pas que son doux enfant meure
6850Et s’en aille, laissant ses fleurs sur le gazon,
6851Hélas ! et le silence au seuil de la maison !
6852Son père, le sculpteur, s’écriait : – Qu’elle est belle !
6853Je ferai sa statue aussi charmante qu’elle.
6854C’est pour elle qu’avril fleurit les verts sentiers.
6855Je la contemplerai pendant des mois entiers
6856Et je ferai venir du marbre de Carrare.
6857Ce bloc prendra sa forme éblouissante et rare ;
6858Elle restera chaste et candide à côté.
6859On dira : « Le sculpteur a deux filles : Beauté
6860« Et Pudeur ; Ombre et Jour ; la Vierge et la Déesse ;
6861« Quel est cet ouvrier de Rome ou de la Grèce
6862« Qui, trouvant dans son art des secrets inconnus,
6863« En copiant Marie, a su faire Vénus ? »
6864Le marbre restera dans la montagne blanche,
6865Hélas ! car c’est à l’heure où tout rit, que tout penche ;
6866Car nos mains gardent mal tout ce qui nous est cher ;
6867Car celle qu’on croyait d’azur était de chair ;
6868Et celui qui taillait le marbre était de verre ;
6869Et voilà que le vent a soufflé, Dieu sévère,
6870Sur la vierge au front pur, sur le maître au bras fort ;
6871Et que la fille est morte, et que le père est mort !
6872Claire, tu dors. Ta mère, assise sur ta fosse,
6873Dit : – Le parfum des fleurs est faux, l’aurore est fausse,
6874L’oiseau qui chante au bois ment, et le cygne ment,
6875L’étoile n’est pas vraie au fond du firmament,
6876Le ciel n’est pas le ciel et là-haut rien ne brille,
6877Puisque, lorsque je crie à ma fille : « Ma fille,
6878Je suis là. Lève-toi ! » quelqu’un le lui défend ;
6879Et que je ne puis pas réveiller mon enfant ! –
6882(Réponse à la dédicace de son drame La Conscience)
6883Merci du bord des mers à celui qui se tourne
6884Vers la rive où le deuil, tranquille et noir, séjourne,
6885Qui défait de sa tête, où le rayon descend,
6886La couronne, et la jette au spectre de l’absent,
6887Et qui, dans le triomphe et la rumeur, dédie
6888Son drame à l’immobile et pâle tragédie !
6889Je n’ai pas oublié le quai d’Anvers, ami,
6890Ni le groupe vaillant, toujours plus raffermi,
6891D’amis chers, de fronts purs, ni toi, ni cette foule.
6892Le canot du steamer soulevé par la houle
6893Vint me prendre, et ce fut un long embrassement.
6894Je montai sur l’avant du paquebot fumant,
6895La roue ouvrit la vague, et nous nous appelâmes :
6896– Adieu ! – Puis, dans les vents, dans les flots, dans les lames,
6897Toi debout sur le quai, moi debout sur le pont,
6898Vibrant comme deux luths dont la voix se répond,
6899Aussi longtemps qu’on put se voir, nous regardâmes
6900L’un vers l’autre, faisant comme un échange d’âmes ;
6901Et le vaisseau fuyait, et la terre décrut ;
6902L’horizon entre nous monta, tout disparut ;
6903Une brume couvrit l’onde incommensurable ;
6904Tu rentras dans ton œuvre éclatante, innombrable,
6905Multiple, éblouissante, heureuse, où le jour luit ;
6906Et, moi, dans l’unité sinistre de la nuit.
6907Marine-Terrace, décembre 1854.
6908Lorsque j’étais en France, et que le peuple en fête
6909Répandait dans Paris sa grande joie honnête,
6910Si c’était un des jours glorieux et vainqueurs
6911Où les fiers souvenirs, désaltérant les cœurs,
6912S’offrent à notre soif comme de larges coupes,
6913J’allais errer tout seul parmi les riants groupes,
6914Ne parlant à personne et pourtant calme et doux,
6915Trouvant ainsi moyen d’être un et d’être tous,
6916Et d’accorder en moi, pour une double étude,
6917L’amour du peuple avec mon goût de solitude.
6918Rêveur, j’étais heureux ; muet, j’étais présent.
6919Parfois je m’asseyais un livre en main, lisant.
6920Virgile, Horace, Eschyle, ou bien Dante, leur frère ;
6921Puis je m’interrompais, et, me laissant distraire
6922Des poëtes par toi, poésie, et content,
6923Je savourais l’azur, le soleil éclatant,
6924Paris, les seuils sacrés, et la Seine qui coule,
6925Et cette auguste paix qui sortait de la foule.
6926Dès lors pourtant des voix murmuraient : Anankè.
6927Je passais ; et partout, sur le pont, sur le quai,
6928Et jusque dans les champs, étincelait le rire,
6929Haillon d’or que la joie en bondissant déchire.
6930Le Panthéon brillait comme une vision.
6931La gaîté d’une altière et libre nation
6932Dansait sous le ciel bleu dans les places publiques ;
6933Un rayon qui semblait venir des temps bibliques
6934Illuminait Paris calme et patriarcal ;
6935Ce lion dont l’œil met en fuite le chacal,
6936Le peuple des faubourgs se promenait tranquille.
6937Le soir, je revenais ; et dans toute la ville,
6938Les passants, éclatant en strophes, en refrains,
6939Ayant leurs doux instincts de liberté pour freins,
6940Du Louvre au Champ-de-Mars, de Chaillot à la Grève,
6941Fourmillaient ; et, pendant que mon esprit, qui rêve
6942Dans la sereine nuit des penseurs étoilés,
6943Et dresse ses rameaux à leurs lueurs mêlés,
6944S’ouvrait à tous ces cris charmants comme l’aurore,
6945À toute cette ivresse innocente et sonore,
6946Paisibles, se penchant, noirs et tout semés d’yeux,
6947Sous le ciel constellé, sur le peuple joyeux,
6948Les grands arbres pensifs des vieux Champs-Élysées,
6949Pleins d’astres, consentaient à s’emplir de fusées.
6950Et j’allais, et mon cœur chantait ; et les enfants
6951Embarrassaient mes pas de leurs jeux triomphants,
6952Où s’épanouissaient les mères de famille ;
6953Le frère avec la sœur, le père avec la fille,
6954Causaient ; je contemplais tous ces hauts monuments
6955Qui semblent au songeur rayonnants ou fumants,
6956Et qui font de Paris la deuxième des Romes ;
6957J’entendais près de moi rire les jeunes hommes
6958Et les graves vieillards dire : « Je me souviens. »
6959Ô patrie ! ô concorde entre les citoyens !
6960Marine-Terrace, juillet 1855.
6961Mugissement des bœufs, au temps du doux Virgile,
6962Comme aujourd’hui, le soir, quand fuit la nuit agile,
6963Ou, le matin, quand l’aube aux champs extasiés
6964Verse à flots la rosée et le jour, vous disiez :
6965« Mûrissez, blés mouvants ! prés, emplissez-vous d’herbes !
6966« Que la terre, agitant son panache de gerbes,
6967« Chante dans l’onde d’or d’une riche moisson !
6968« Vis, bête ; vis, caillou ; vis, homme ; vis, buisson ;
6969« À l’heure où le soleil se couche, où l’herbe est pleine
6970« Des grands fantômes noirs des arbres de la plaine
6971« Jusqu’aux lointains coteaux rampant et grandissant,
6972« Quand le brun laboureur des collines descend
6973« Et retourne à son toit d’où sort une fumée,
6974« Que la soif de revoir sa femme bien-aimée
6975« Et l’enfant qu’en ses bras hier il réchauffait,
6976« Que ce désir, croissant à chaque pas qu’il fait,
6977« Imite dans son cœur l’allongement de l’ombre !
6978« Êtres ! choses ! vivez ! sans peur, sans deuil, sans nombre !
6979« Que tout s’épanouisse en sourire vermeil !
6980« Que l’homme ait le repos et le bœuf le sommeil !
6981« Vivez ! croissez ! semez le grain à l’aventure !
6982« Qu’on sent frissonner dans toute la nature,
6983« Sous la feuille des nids, au seuil blanc des maisons,
6984« Dans l’obscur tremblement des profonds horizons,
6985« Un vaste emportement d’aimer, dans l’herbe verte,
6986« Dans l’antre, dans l’étang, dans la clairière ouverte,
6987« D’aimer sans fin, d’aimer toujours, d’aimer encor,
6988« Sous la sérénité des sombres astres d’or !
6989« Faites tressaillir l’air, le flot, l’aile, la bouche,
6990« Ô palpitations du grand amour farouche !
6991« Qu’on sente le baiser de l’être illimité !
6992« Et, paix, vertu, bonheur, espérance, bonté,
6993« Ô fruits divins, tombez des branches éternelles ! »
6994Ainsi vous parliez, voix, grandes voix solennelles ;
6995Et Virgile écoutait comme j’écoute, et l’eau
6996Voyait passer le cygne auguste, et le bouleau
6997Le vent, et le rocher l’écume, et le ciel sombre
6998L’homme… Ô nature ! abîme ! immensité de l’ombre !
6999Marine-Terrace, juillet 1855.
7000Je vis un ange blanc qui passait sur ma tête ;
7001Son vol éblouissant apaisait la tempête,
7002Et faisait taire au loin la mer pleine de bruit.
7003– Qu’est-ce que tu viens faire, ange, dans cette nuit ?
7004Lui dis-je. Il répondit : – Je viens prendre ton âme.
7005Et j’eus peur, car je vis que c’était une femme ;
7006Et je lui dis, tremblant et lui tendant les bras :
7007– Que me restera-t-il ? car tu t’envoleras.
7008Il ne répondit pas ; le ciel que l’ombre assiège
7009S’éteignait… – Si tu prends mon âme, m’écriai-je,
7010Où l’emporteras-tu ? montre-moi dans quel lieu.
7011Il se taisait toujours. – Ô passant du ciel bleu,
7012Es-tu la mort ? lui dis-je, ou bien es-tu la vie ?
7013Et la nuit augmentait sur mon âme ravie,
7014Et l’ange devint noir, et dit : – Je suis l’amour.
7015Mais son front sombre était plus charmant que le jour,
7016Et je voyais, dans l’ombre où brillaient ses prunelles,
7017Les astres à travers les plumes de ses ailes.
7018Jersey, septembre 1855.
7019Au poëte qui m’envoie une plume d’aigle
7020Oui, c’est une heure solennelle !
7021Mon esprit en ce jour serein
7022Croit qu’un peu de gloire éternelle
7023Se mêle au bruit contemporain,
7024Puisque, dans mon humble retraite,
7025Je ramasse, sans me courber,
7026Ce qu’y laisse choir le poëte,
7027Ce que l’aigle y laisse tomber !
7028Puisque sur ma tête fidèle
7029Ils ont jeté, couple vainqueur,
7030L’un, une plume de son aile,
7031L’autre, une strophe de son cœur !
7032Oh ! soyez donc les bienvenues,
7033Plume ! strophe ! envoi glorieux !
7034Vous avez erré dans les nues,
7035Vous avez plané dans les cieux !
7038Tout homme qui vieillit est ce roc solitaire
7039Et triste, Cérigo, qui fut jadis Cythère,
7040Cythère aux nids charmants, Cythère aux myrtes verts,
7041La conque de Cypris sacrée au sein des mers.
7042La vie auguste, goutte à goutte, heure par heure,
7043S’épand sur ce qui passe et sur ce qui demeure ;
7044Là-bas, la Grèce brille agonisante, et l’œil
7045S’emplit en la voyant de lumière et de deuil ;
7046La terre luit ; la nue est de l’encens qui fume ;
7047Des vols d’oiseaux de mer se mêlent à l’écume ;
7048L’azur frissonne ; l’eau palpite ; et les rumeurs
7049Sortent des vents, des flots, des barques, des rameurs ;
7050Au loin court quelque voile hellène ou candiote.
7051Cythère est là, lugubre, épuisée, idiote,
7052Tête de mort du rêve amour, et crâne nu
7053Du plaisir, ce chanteur masqué, spectre inconnu.
7054C’est toi ? qu’as-tu donc fait de ta blanche tunique ?
7055Cache ta gorge impure et ta laideur cynique,
7056Ô sirène ridée et dont l’hymne s’est tu !
7057Où donc êtes-vous, âme ? étoile, où donc es-tu ?
7058L’île qu’on adorait de Lemnos à Lépante,
7059Où se tordait d’amour la chimère rampante,
7060Où la brise baisait les arbres frémissants,
7061Où l’ombre disait : J’aime ! où l’herbe avait des sens,
7062Qu’en a-t-on fait ? où donc sont-ils, où donc sont-elles,
7063Eux, les olympiens, elles, les immortelles ?
7064Où donc est Mars ? où donc Éros ? où donc Psyché ?
7065Où donc le doux oiseau bonheur, effarouché ?
7066Qu’en as-tu fait, rocher, et qu’as-tu fait des roses ?
7067Qu’as-tu fait des chansons dans les soupirs écloses,
7068Des danses, des gazons, des bois mélodieux,
7069De l’ombre que faisait le passage des dieux ?
7070Plus d’autels ; ô passé ! splendeurs évanouies !
7071Plus de vierges au seuil des antres éblouies ;
7072Plus d’abeilles buvant la rosée et le thym.
7073Mais toujours le ciel bleu. C’est-à-dire, ô destin !
7074Sur l’homme, jeune ou vieux, harmonie ou souffrance,
7075Toujours la même mort et la même espérance.
7076Cérigo, qu’as-tu fait de Cythère ? Nuit ! deuil !
7077L’éden s’est éclipsé, laissant à nu l’écueil.
7078Ô naufragée, hélas ! c’est donc là que tu tombes !
7079Les hiboux même ont peur de l’île des colombes.
7080Île, ô toi qu’on cherchait ! ô toi que nous fuyons,
7081Ô spectre des baisers, masure des rayons,
7082Tu t’appelles oubli ! tu meurs, sombre captive !
7083Et, tandis qu’abritant quelque yole furtive,
7084Ton cap, où rayonnaient les temples fabuleux,
7085Voit passer à son ombre et sur les grands flots bleus
7086Le pirate qui guette ou le pêcheur d’éponges
7087Qui rôde, à l’horizon Vénus fuit dans les songes.
7089Vénus ! Que parles-tu de Vénus ? elle est là.
7090Lève les yeux. Le jour où Dieu la dévoila
7091Pour la première fois dans l’aube universelle,
7092Elle ne brillait pas plus qu’elle n’étincelle.
7093Si tu veux voir l’étoile, homme, lève les yeux.
7094L’île des mers s’éteint, mais non l’île des cieux ;
7095Les astres sont vivants et ne sont pas des choses
7096Qui s’effeuillent, un soir d’été, comme les roses.
7097Oui, meurs, plaisir, mais vis, amour ! ô vision,
7098Flambeau, nid de l’azur dont l’ange est l’alcyon,
7099Beauté de l’âme humaine et de l’âme divine,
7100Amour, l’adolescent dans l’ombre te devine,
7101Ô splendeur ! et tu fais le vieillard lumineux.
7102Chacun de tes rayons tient un homme en ses nœuds.
7103Oh ! vivez et brillez dans la brume qui tremble,
7104Hymens mystérieux, cœurs vieillissant ensemble,
7105Malheurs de l’un par l’autre avec joie adoptés,
7106Dévouement, sacrifice, austères voluptés,
7107Car vous êtes l’amour, la lueur éternelle !
7108L’astre sacré que voit l’âme, sainte prunelle,
7109Le phare de toute heure, et, sur l’horizon noir,
7110L’étoile du matin et l’étoile du soir !
7111Ce monde inférieur, où tout rampe et s’altère,
7112À ce qui disparaît et s’efface, Cythère,
7113Le jardin qui se change en rocher aux flancs nus ;
7114La terre a Cérigo ; mais le ciel a Vénus.
7117Auteur du drame Paris
7118Tu graves au fronton sévère de ton œuvre
7119Un nom proscrit que mord en sifflant la couleuvre ;
7120Au malheur, dont le flanc saigne et dont l’œil sourit, noire
7121À la proscription, et non pas au proscrit,
7122– Car le proscrit n’est rien que de l’ombre, moins
7123Que l’autre ombre qu’on nomme éclat, bonheur, victoire ; –
7124À l’exil pâle et nu, cloué sur des débris,
7125Tu donnes ton grand drame où vit le grand Paris,
7126Cette cité de feu, de nuit, d’airain, de verre,
7127Et tu fais saluer par Rome le Calvaire.
7128Sois loué, doux penseur, toi qui prends dans ta main
7129Le passé, l’avenir, tout le progrès humain,
7130La lumière, l’histoire, et la ville, et la France,
7131Tous les dictames saints qui calment la souffrance,
7132Raison, justice, espoir, vertu, foi, vérité,
7133Le parfum poésie et le vin liberté,
7134Et qui sur le vaincu, cœur meurtri, noir fantôme,
7135Te penches, et répands l’idéal comme un baume !
7136Paul, il me semble, grâce à ce fier souvenir
7137Dont tu viens nous bercer, nous sacrer, nous bénir,
7138Que dans ma plaie, où dort la douleur, ô poëte !
7139Je sens de la charpie avec un drapeau faite.
7140Marine-Terrace, août 1855.
7141Je payai le pêcheur qui passa son chemin,
7142Et je pris cette bête horrible dans ma main ;
7143C’était un être obscur comme l’onde en apporte,
7144Qui, plus grand, serait hydre, et, plus petit, cloporte ;
7145Sans forme comme l’ombre, et, comme Dieu, sans nom.
7146Il ouvrait une bouche affreuse, un noir moignon
7147Sortait de son écaille ; il tâchait de me mordre ;
7148Dieu, dans l’immensité formidable de l’ordre,
7149Donne une place sombre à ces spectres hideux ;
7150Il tâchait de me mordre, et nous luttions tous deux ;
7151Ses dents cherchaient mes doigts qu’effrayait leur approche ;
7152L’homme qui me l’avait vendu tourna la roche ;
7153Comme il disparaissait, le crabe me mordit ;
7154Je lui dis : « Vis ! et sois béni, pauvre maudit ! »
7155Et je le rejetai dans la vague profonde,
7156Afin qu’il allât dire à l’océan qui gronde,
7157Et qui sert au soleil de vase baptismal,
7158Que l’homme rend le bien au monstre pour le mal.
7159Jersey, grève d’Azette, juillet 1855.
7160Pasteurs et troupeaux
7162Le vallon où je vais tous les jours est charmant,
7163Serein, abandonné, seul sous le firmament,
7164Plein de ronces en fleurs ; c’est un sourire triste.
7165Il vous fait oublier que quelque chose existe,
7166Et, sans le bruit des champs remplis de travailleurs,
7167On ne saurait plus là si quelqu’un vit ailleurs.
7168Là, l’ombre fait l’amour ; l’idylle naturelle
7169Rit ; le bouvreuil avec le verdier s’y querelle,
7170Et la fauvette y met de travers son bonnet ;
7171C’est tantôt l’aubépine et tantôt le genêt ;
7172De noirs granits bourrus, puis des mousses riantes ;
7173Car Dieu fait un poëme avec des variantes ;
7174Comme le vieil Homère, il rabâche parfois,
7175Mais c’est avec les fleurs, les monts, l’onde et les bois !
7176Une petite mare est là, ridant sa face,
7177Prenant des airs de flot pour la fourmi qui passe,
7178Ironie étalée au milieu du gazon,
7179Qu’ignore l’océan grondant à l’horizon.
7180J’y rencontre parfois sur la roche hideuse
7181Un doux être ; quinze ans, yeux bleus, pieds nus, gardeuse
7182De chèvres, habitant, au fond d’un ravin noir,
7183Un vieux chaume croulant qui s’étoile le soir ;
7184Ses sœurs sont au logis et filent leur quenouille ;
7185Elle essuie aux roseaux ses pieds que l’étang mouille ;
7186Chèvres, brebis, béliers, paissent ; quand, sombre esprit,
7187J’apparais, le pauvre ange a peur, et me sourit ;
7188Et moi, je la salue, elle étant l’innocence.
7189Ses agneaux, dans le pré plein de fleurs qui l’encense,
7190Bondissent, et chacun, au soleil s’empourprant,
7191Laisse aux buissons, à qui la bise le reprend,
7192Un peu de sa toison, comme un flocon d’écume.
7193Je passe ; enfant, troupeau, s’effacent dans la brume ;
7194Le crépuscule étend sur les longs sillons gris
7195Ses ailes de fantôme et de chauve-souris ;
7196J’entends encore au loin dans la plaine ouvrière
7197Chanter derrière moi la douce chevrière,
7198Et, là-bas, devant moi, le vieux gardien pensif
7199De l’écume, du flot, de l’algue, du récif,
7200Et des vagues sans trêve et sans fin remuées,
7201Le pâtre promontoire au chapeau de nuées,
7202S’accoude et rêve au bruit de tous les infinis,
7203Et, dans l’ascension des nuages bénis,
7204Regarde se lever la lune triomphale,
7205Pendant que l’ombre tremble, et que l’âpre rafale
7206Disperse à tous les vents avec son souffle amer
7207La laine des moutons sinistres de la mer.
7208Jersey, Grouville, avril 1855.
7209J’ai cueilli cette fleur pour toi sur la colline.
7210Dans l’âpre escarpement qui sur le flot s’incline,
7211Que l’aigle connaît seul et seul peut approcher,
7212Paisible, elle croissait aux fentes du rocher.
7213L’ombre baignait les flancs du morne promontoire ;
7214Je voyais, comme on dresse au lieu d’une victoire
7215Un grand arc de triomphe éclatant et vermeil,
7216À l’endroit où s’était englouti le soleil,
7217La sombre nuit bâtir un porche de nuées.
7218Des voiles s’enfuyaient, au loin diminuées ;
7219Quelques toits, s’éclairant au fond d’un entonnoir,
7220Semblaient craindre de luire et de se laisser voir.
7221J’ai cueilli cette fleur pour toi, ma bien-aimée.
7222Elle est pâle et n’a pas de corolle embaumée.
7223Sa racine n’a pris sur la crête des monts
7224Que l’amère senteur des glauques goémons ;
7225Moi, j’ai dit : « Pauvre fleur, du haut de cette cime,
7226Tu devais t’en aller dans cet immense abîme
7227Où l’algue et le nuage et les voiles s’en vont.
7228Va mourir sur un cœur, abîme plus profond.
7229Fane-toi sur ce sein en qui palpite un monde.
7230Le ciel, qui te créa pour t’effeuiller dans l’onde,
7231Te fit pour l’océan, je te donne à l’amour. »
7232Le vent mêlait les flots ; il ne restait du jour
7233Qu’une vague lueur, lentement effacée.
7234Oh ! comme j’étais triste au fond de ma pensée
7235Tandis que je songeais, et que le gouffre noir
7236M’entrait dans l’âme avec tous les frissons du soir !
7237Île de Serk, août 1855.
7238Ô strophe du poëte, autrefois, dans les fleurs,
7239Jetant mille baisers à leurs mille couleurs,
7240Tu jouais, et d’avril tu pillais la corbeille ;
7241Papillon pour la rose et pour la ruche abeille,
7242Tu semais de l’amour et tu faisais du miel ;
7243Ton âme bleue était presque mêlée au ciel ;
7244Ta robe était d’azur et ton œil de lumière ;
7245Tu criais aux chansons, tes sœurs : « Venez ! chaumière,
7246Hameau, ruisseau, forêt, tout chante. L’aube a lui ! »
7247Et, douce, tu courais et tu riais. Mais lui,
7248Le sévère habitant de la blême caverne
7249Qu’en haut le jour blanchit, qu’en bas rougit l’Averne,
7250Le poëte qu’ont fait avant l’heure vieillard
7251La douleur dans la vie et le drame dans l’art,
7252Lui, le chercheur du gouffre obscur, le chasseur d’ombres,
7253Il a levé la tête un jour hors des décombres,
7254Et t’a saisie au vol dans l’herbe et dans les blés,
7255Et, malgré tes effrois et tes cris redoublés,
7256Toute en pleurs, il t’a prise à l’idylle joyeuse ;
7257Il t’a ravie aux champs, à la source, à l’yeuse,
7258Aux amours dans les bois près des nids palpitants ;
7259Et maintenant, captive et reine en même temps,
7260Prisonnière au plus noir de son âme profonde,
7261Parmi les visions qui flottent comme l’onde,
7262Sous son crâne à la fois céleste et souterrain,
7263Assise, et t’accoudant sur un trône d’airain,
7264Voyant dans ta mémoire, ainsi qu’une ombre vaine,
7265Fuir l’éblouissement du jour et de la plaine,
7266Par le maître gardée, et calme, et sans espoir,
7267Tandis que, près de toi, les drames, groupe noir,
7268Des sombres passions feuillettent le registre,
7269Tu rêves dans sa nuit, Proserpine sinistre.
7270Jersey, novembre 1854.
7273Puisque déjà l’épreuve aux luttes vous convie,
7274Ô mes enfants ! parlons un peu de cette vie.
7275Je me souviens qu’un jour, marchant dans un bois noir
7276Où des ravins creusaient un farouche entonnoir,
7277Dans un de ces endroits où sous l’herbe et la ronce
7278Le chemin disparaît et le ruisseau s’enfonce,
7279Je vis, parmi les grès, les houx, les sauvageons,
7280Fumer un toit bâti de chaumes et de joncs.
7281La fumée avait peine à monter dans les branches ;
7282Les fenêtres étaient les crevasses des planches ;
7283On eût dit que les rocs cachaient avec ennui
7284Ce logis tremblant, triste, humble ; et que c’était lui
7285Que les petits oiseaux, sous le hêtre et l’érable,
7286Plaignaient, tant il était chétif et misérable !
7287Pensif, dans les buissons j’en cherchais le sentier.
7288Comme je regardais ce chaume, un muletier
7289Passa, chantant, fouettant quelques bêtes de somme.
7290« Qui donc demeure là ? » demandai-je à cet homme.
7291L’homme, tout en chantant, me dit : « Un malheureux. »
7292J’allai vers la masure au fond du ravin creux ;
7293Un arbre, de sa branche où brillait une goutte,
7294Sembla se faire un doigt pour m’en montrer la route,
7295Et le vent m’en ouvrit la porte ; et j’y trouvai
7296Un vieux, vêtu de bure, assis sur un pavé.
7297Ce vieillard, près d’un âtre où séchaient quelques toiles,
7298Dans ce bouge aux passants ouvert, comme aux étoiles,
7299Vivait, seul jour et nuit, sans clôture, sans chien,
7300Sans clef ; la pauvreté garde ceux qui n’ont rien.
7301J’entrai ; le vieux soupait d’un peu d’eau, d’une pomme ;
7302Sans pain ; et je me mis à plaindre ce pauvre homme.
7303– Comment pouvait-il vivre ainsi ? Qu’il était dur
7304De n’avoir même pas un volet à son mur ;
7305L’hiver doit être affreux dans ce lieu solitaire ;
7306Et pas même un grabat ! il couchait donc à terre ?
7307Là ! sur ce tas de paille, et dans ce coin étroit !
7308Vous devez être mal, vous devez avoir froid,
7309Bon père, et c’est un sort bien triste que le vôtre !
7310« – Fils », dit-il doucement, « allez en plaindre un autre.
7311« Je suis dans ces grands bois et sous le ciel vermeil,
7312« Et je n’ai pas de lit, fils, mais j’ai le sommeil.
7313« Quand l’aube luit pour moi, quand je regarde vivre
7314« Toute cette forêt dont la senteur m’enivre,
7315« Ces sources et ces fleurs, je n’ai pas de raison
7316« De me plaindre, je suis le fils de la maison.
7317« Je n’ai point fait de mal. Calme, avec l’indigence
7318« Et les haillons, je vis en bonne intelligence,
7319« Et je fais bon ménage avec Dieu mon voisin.
7320« Je le sens près de moi dans le nid, dans l’essaim,
7321« Dans les arbres profonds où parle une voix douce,
7322« Dans l’azur où la vie à chaque instant nous pousse,
7323« Et dans cette ombre vaste et sainte où je suis né.
7324« Je ne demande à Dieu rien de trop, car je n’ai
7325« Pas grande ambition, et, pourvu que j’atteigne
7326« Jusqu’à la branche où pend la mûre ou la châtaigne,
7327« Il est content de moi, je suis content de lui.
7330J’étais jadis, comme aujourd’hui,
7331Le passant qui regarde en bas, l’homme des songes.
7332Mes enfants, à travers les brumes, les mensonges,
7333Les lueurs des tombeaux, les spectres des chevets,
7334Les apparences d’ombre et de clarté, je vais
7335Méditant, et toujours un instinct me ramène
7336À connaître le fond de la souffrance humaine.
7337L’abîme des douleurs m’attire. D’autres sont
7338Les sondeurs frémissants de l’océan profond ;
7339Ils fouillent, vent des cieux, l’onde que tu balaies ;
7340Ils plongent dans les mers ; je plonge dans les plaies.
7341Leur gouffre est effrayant, mais pas plus que le mien.
7342Je descends plus bas qu’eux, ne leur enviant rien,
7343Sachant qu’à tout chercheur Dieu garde une largesse,
7344Content s’ils ont la perle et si j’ai la sagesse.
7345Or, il semble, à qui voit tout ce gouffre en rêvant,
7346Que les justes, parmi la nuée et le vent,
7347Sont un vol frissonnant d’aigles et de colombes. *1 note
7348J’ai souvent, à genoux que je suis sur les tombes,
7349La grande vision du sort ; et par moment
7350Le destin m’apparaît, ainsi qu’un firmament
7351Où l’on verrait, au lieu des étoiles, des âmes.
7352Tout ce qu’on nomme angoisse, adversité, les flammes,
7353Les brasiers, les billots, bien souvent tout cela
7354Dans mon noir crépuscule, enfants, étincela.
7355J’ai vu, dans cette obscure et morne transparence,
7356Passer l’homme de Rome et l’homme de Florence,
7357Caton au manteau blanc, et Dante au fier sourcil,
7358L’un ayant le poignard au flanc, l’autre l’exil ;
7359Caton était joyeux et Dante était tranquille.
7360J’ai vu Jeanne au poteau qu’on brûlait dans la ville,
7361Et j’ai dit : Jeanne d’Arc, ton noir bûcher fumant
7362À moins de flamboiement que de rayonnement.
7363J’ai vu Campanella songer dans la torture,
7364Et faire à sa pensée une âpre nourriture
7365Des chevalets, des crocs, des pinces, des réchauds,
7366Et de l’horreur qui flotte au plafond des cachots.
7367J’ai vu Thomas Morus, Lavoisier, Loiserolle,
7368Jane Grey, bouche ouverte ainsi qu’une corolle,
7369Toi, Charlotte Corday, vous, madame Roland,
7370Camille Desmoulins, saignant et contemplant,
7371Robespierre à l’œil froid, Danton aux cris superbes ;
7372J’ai vu Jean qui parlait au désert, Malesherbes,
7373Egmont, André Chénier, rêveur des purs sommets ;
7374Et mes yeux resteront éblouis à jamais
7375Du sourire serein de ces têtes coupées.
7376Coligny, sous l’éclair farouche des épées,
7377Resplendissait devant mon regard éperdu.
7378Livide et radieux, Socrate m’a tendu
7379Sa coupe en me disant : – As-tu soif ? bois la vie.
7380Huss, me voyant pleurer, m’a dit : – Est-ce d’envie ?
7381Et Thraséas, s’ouvrant les veines dans son bain,
7382Chantait : – Rome est le fruit du vieux rameau sabin ;
7383Le soleil est le fruit de ces branches funèbres
7384Que la nuit sur nous croise et qu’on nomme ténèbres,
7385Et la joie est le fruit du grand arbre douleur. –
7386Colomb, l’envahisseur des vagues, l’oiseleur
7387Du sombre aigle Amérique, et l’homme que Dieu mène,
7388Celui qui donne un monde et reçoit une chaîne,
7389Colomb aux fers criait : – Tout est bien. En avant !
7390Saint-Just sanglant m’a dit : – Je suis libre et vivant.
7391Phocion m’a jeté, mourant, cette parole :
7392– Je crois, et je rends grâce aux Dieux ! – Savonarole,
7393Comme je m’approchais du brasier d’où sa main
7394Sortait, brûlée et noire et montrant le chemin,
7395M’a dit, en faisant signe aux flammes de se taire :
7396– Ne crains pas de mourir. Qu’est-ce que cette terre ?
7397Est-ce ton corps qui fait ta joie et qui t’est cher ?
7398La véritable vie est où n’est plus la chair.
7399Ne crains pas de mourir. Créature plaintive,
7400Ne sens-tu pas en toi comme une aile captive ?
7401Sous ton crâne, caveau muré, ne sens-tu pas
7402Comme un ange enfermé qui sanglote tout bas ?
7403Qui meurt, grandit. Le corps, époux impur de l’âme,
7404Plein des vils appétits d’où naît le vice infâme,
7405Pesant, fétide, abject, malade à tous moments,
7406Branlant sur sa charpente affreuse d’ossements,
7407Gonflé d’humeurs, couvert d’une peau qui se ride,
7408Souffrant le froid, le chaud, la faim, la soif aride,
7409Traîne un ventre hideux, s’assouvit, mange et dort.
7410Mais il vieillit enfin, et, lorsque vient la mort,
7411L’âme, vers la lumière éclatante et dorée,
7412S’envole, de ce monstre horrible délivrée. –
7413Une nuit que j’avais, devant mes yeux obscurs,
7414Un fantôme de ville et des spectres de murs,
7415J’ai, comme au fond d’un rêve où rien n’a plus de forme,
7416Entendu, près des tours d’un temple au dôme énorme,
7417Une voix qui sortait de dessous un monceau
7418De blocs noirs d’où le sang coulait en long ruisseau ;
7419Cette voix murmurait des chants et des prières.
7420C’était le lapidé qui bénissait les pierres ;
7421Etienne le martyr, qui disait : – Ô mon front,
7422Rayonne ! Désormais les hommes s’aimeront ;
7423Jésus règne. Ô mon Dieu, récompensez les hommes !
7424Ce sont eux qui nous font les élus que nous sommes.
7425Joie ! amour ! pierre à pierre, ô Dieu, je vous le dis,
7426Mes frères m’ont jeté le seuil du paradis ! – Elle était là debout, la mère douloureuse. *1 note
7427L’obscurité farouche, aveugle, sourde, affreuse,
7428Pleurait de toutes parts autour du Golgotha.
7429Christ, le jour devint noir quand on vous en ôta,
7430Et votre dernier souffle emporta la lumière.
7431Elle était là debout près du gibet, la mère !
7432Et je me dis : Voilà la douleur ! et je vins.
7433– Qu’avez-vous donc, lui dis-je, entre vos doigts divins ?
7434Alors, aux pieds du fils saignant du coup de lance,
7435Elle leva sa droite et l’ouvrit en silence,
7436Et je vis dans sa main l’étoile du matin.
7437Quoi ! ce deuil-là, Seigneur, n’est pas même certain !
7438Et la mère, qui râle au bas de la croix sombre,
7439Est consolée, ayant les soleils dans son ombre,
7440Et, tandis que ses yeux hagards pleurent du sang,
7441Elle sent une joie immense en se disant :
7442– Mon fils est Dieu ! mon fils sauve la vie au monde ! –
7443Et pourtant où trouver plus d’épouvante immonde,
7444Plus d’effroi ; plus d’angoisse et plus de désespoir
7445Que dans ce temps lugubre où le genre humain noir,
7446Frissonnant du banquet autant que du martyre,
7447Entend pleurer Marie et Trimalcion rire ! *1 note
7448Mais la foule s’écrie : – Oui, sans doute, c’est beau,
7449Le martyre, la mort, quand c’est un grand tombeau !
7450Quand on est un Socrate, un Jean Huss, un Messie !
7451Quand on s’appelle vie, avenir, prophétie !
7452Quand l’encensoir s’allume au feu qui vous brûla,
7453Quand les siècles, les temps et les peuples sont là
7454Qui vous dressent, parmi leurs brumes et leurs voiles,
7455Un cénotaphe énorme au milieu des étoiles,
7456Si bien que la nuit semble être le drap du deuil,
7457Et que les astres sont les cierges du cercueil !
7458Le billot tenterait même le plus timide
7459Si sa bière dormait sous une pyramide.
7460Quand on marche à la mort, recueillant en chemin
7461La bénédiction de tout le genre humain,
7462Quand des groupes en pleurs baisent vos traces fières,
7463Quand on s’entend crier par les murs, par les pierres,
7464Et jusque par les gonds du seuil de sa prison :
7465« Tu vas de ta mémoire éclairer l’horizon ;
7466Fantôme éblouissant, tu vas dorer l’histoire,
7467Et, vêtu de ta mort comme d’une victoire,
7468T’asseoir au fronton bleu des hommes immortels ! »
7469Lorsque les échafauds ont des aspects d’autels,
7470Qu’on se sent admiré du bourreau qui vous tue,
7471Que le cadavre va se relever statue,
7472Mourant plein de clarté, d’aube, de firmament,
7473D’éclat, d’honneur, de gloire, on meurt facilement !
7474L’homme est si vaniteux, qu’il rit à la torture
7475Quand c’est une royale et tragique aventure,
7476Quand c’est une tenaille immense qui le mord.
7477Quand les durs instruments d’agonie et de mort
7478Sortent de quelque forge inouïe et géante,
7479Notre orgueil, oubliant la blessure béante,
7480Se console des clous en voyant le marteau.
7481Avoir une montagne auguste pour poteau,
7482Être battu des flots ou battu des nuées,
7483Entendre l’univers plein de vagues huées
7484Murmurer : – Regardez ce colosse ! les nœuds,
7485Les fers et les carcans le font plus lumineux !
7486C’est le vaincu Rayon, le damné Météore !
7487Il a volé la foudre et dérobé l’aurore ! –
7488Être un supplicié du gouffre illimité,
7489Être un titan cloué sur une énormité,
7490Cela plaît. On veut bien des maux qui sont sublimes ;
7491Et l’on se dit : Souffrons, mais souffrons sur les cimes !
7492Eh bien, non ! – Le sublime est en bas. Le grand choix,
7493C’est de choisir l’affront. De même que parfois
7494La pourpre est déshonneur, souvent la fange est lustre.
7495La boue imméritée atteignant l’âme illustre,
7496L’opprobre, ce cachot d’où l’auréole sort,
7497Le cul de basse-fosse où nous jette le sort,
7498Le fond noir de l’épreuve où le malheur nous traîne,
7499Sont le comble éclatant de la grandeur sereine.
7500Et, quand, dans le supplice où nous devons lutter,
7501Le lâche destin va jusqu’à nous insulter,
7502Quand sur nous il entasse outrage, rire, blâme,
7503Et tant de contre-sens entre le sort et l’âme
7504Que notre vie arrive à la difformité,
7505La laideur de l’épreuve en devient la beauté.
7506C’est Samson à Gaza, c’est Épictète à Rome ;
7507L’abjection du sort fait la gloire de l’homme.
7508Plus de brume ne fait que couvrir plus d’azur.
7509Ce que l’homme ici-bas peut avoir de plus pur,
7510De plus beau, de plus noble en ce monde où l’on pleure,
7511C’est chute, abaissement, misère extérieure,
7512Acceptés pour garder la grandeur du dedans.
7513Oui, tous les chiens de l’ombre autour de vous grondants,
7514Le blâme ingrat, la haine aux fureurs coutumière ;
7515Oui, tomber dans la nuit quand c’est pour la lumière,
7516Faire horreur, n’être plus qu’un ulcère, indigner
7517L’homme heureux, et qu’on raille en vous voyant saigner,
7518Et qu’on marche sur vous, qu’on vous crache au visage,
7519Quand c’est pour la vertu, pour le vrai, pour le sage,
7520Pour le bien, pour l’honneur, il n’est rien de plus doux.
7521Quelle splendeur qu’un juste abandonné de tous,
7522N’ayant plus qu’un haillon dans le mal qui le mine,
7523Et jetant aux dédains, au deuil, à la vermine,
7524À sa plaie, aux douleurs, de tranquilles défis !
7525Même quand Prométhée est là, Job, tu suffis
7526Pour faire le fumier plus haut que le Caucase.
7527Le juste, méprisé comme un ver qu’on écrase,
7528M’éblouit d’autant plus que nous le blasphémons.
7529Ce que les froids bourreaux à faces de démons
7530Mêlent avec leur main monstrueuse et servile
7531À l’exécution pour la rendre plus vile,
7532Grandit le patient au regard de l’esprit.
7533Ô croix ! les deux voleurs sont deux rayons du Christ ! *1 note
7534Ainsi, tous les souffrants m’ont apparu splendides,
7535Satisfaits, radieux, doux, souverains, candides,
7536Heureux, la plaie au sein, la joie au cœur ; les uns
7537Jetés dans la fournaise et devenant parfums,
7538Ceux-là jetés aux nuits et devenant aurores ;
7539Les croyants, dévorés dans les cirques sonores,
7540Râlaient un chant, aux pieds des bêtes étouffés ;
7541Les penseurs souriaient aux noirs autodafés,
7542Aux glaives, aux carcans, aux chemises de soufre ;
7543Et je me suis alors écrié : Qui donc souffre ?
7544Pour qui donc, si le sort, ô Dieu, n’est pas moqueur,
7545Toute cette pitié que tu m’as mise au cœur ?
7546Qu’en dois-je faire ? à qui faut-il que je la garde ?
7547Où sont les malheureux ? – et Dieu m’a dit : – Regarde. *1 note
7548Et j’ai vu des palais, des fêtes, des festins,
7549Des femmes qui mêlaient leurs blancheurs aux satins,
7550Des murs hautains ayant des jaspes pour écorces,
7551Des serpents d’or roulés dans des colonnes torses,
7552Avec de vastes dais pendant aux grands plafonds ;
7553Et j’entendais chanter : – Jouissons ! triomphons ! –
7554Et les lyres, les luths, les clairons dont le cuivre
7555À l’air de se dissoudre en fanfare et de vivre,
7556Et l’orgue, devant qui l’ombre écoute et se tait,
7557Tout un orchestre énorme et monstrueux chantait ;
7558Et ce triomphe était rempli d’hommes superbes
7559Qui riaient et portaient toute la terre en gerbes,
7560Et dont les fronts dorés, brillants, audacieux,
7561Fiers, semblaient s’achever en astres dans les cieux.
7562Et, pendant qu’autour d’eux des voix criaient : – Victoire
7563À jamais ! à jamais force, puissance et gloire !
7564Et fête dans la ville ! et joie à la maison ! –
7565Je voyais, au-dessus du livide horizon,
7566Trembler le glaive immense et sombre de l’archange.
7567Ils s’épanouissaient dans une aurore étrange,
7568Ils vivaient dans l’orgueil comme dans leur cité,
7569Et semblaient ne sentir que leur félicité.
7570Et Dieu les a tous pris alors l’un après l’autre,
7571Le puissant, le repu, l’assouvi qui se vautre,
7572Le czar dans son Kremlin, l’iman au bord du Nil,
7573Comme on prend les petits d’un chien dans un chenil,
7574Et, comme il fait le jour sous les vagues marines,
7575M’ouvrant avec ses mains ces profondes poitrines,
7576Et, fouillant de son doigt de rayons pénétré
7577Leurs entrailles, leur foie et leurs reins, m’a montré
7578Des hydres qui rongeaient le dedans de ces âmes.
7579Et j’ai vu tressaillir ces hommes et ces femmes ;
7580Leur visage riant comme un masque est tombé,
7581Et leur pensée, un monstre effroyable et courbé,
7582Une naine hagarde, inquiète, bourrue,
7583Assise sous leur crâne affreux, m’est apparue.
7584Alors, tremblant, sentant chanceler mes genoux,
7585Je leur ai demandé : « Mais qui donc êtes-vous ? »
7586Et ces êtres n’ayant presque plus face d’homme
7587M’ont dit : « Nous sommes ceux qui font le mal ; et, comme
7588« C’est nous qui le faisons, c’est nous qui le souffrons ! » *1 note
7589Oh ! le nuage vain des pleurs et des affronts
7590S’envole, et la douleur passe en criant : Espère !
7591Vous me l’avez fait voir et toucher, ô vous, Père,
7592Juge, vous le grand juste et vous le grand clément !
7593Le rire du succès et du triomphe ment ;
7594Un invisible doigt caressant se promène
7595Sous chacun des chaînons de la misère humaine ;
7596L’adversité soutient ceux qu’elle fait lutter ;
7597L’indigence est un bien pour qui sait la goûter ;
7598L’harmonie éternelle autour du pauvre vibre
7599Et le berce ; l’esclave, étant une âme, est libre,
7600Et le mendiant dit : Je suis riche, ayant Dieu.
7601L’innocence aux tourments jette ce cri : C’est peu.
7602La difformité rit dans Ésope, et la fièvre
7603Dans Scarron ; l’agonie ouvre aux hymnes sa lèvre ;
7604Quand je dis : « La douleur est-elle un mal ? » Zénon
7605Se dresse devant moi, paisible, et me dit : « Non. »
7606Oh ! le martyre est joie et transport, le supplice
7607Est volupté, les feux du bûcher sont délice,
7608La souffrance est plaisir, la torture est bonheur ;
7609Il n’est qu’un malheureux : c’est le méchant, Seigneur. *1 note
7610Aux premiers jours du monde, alors que la nuée,
7611Surprise, contemplait chaque chose créée,
7612Alors que sur le globe, où le mal avait crû,
7613Flottait une lueur de l’Eden disparu,
7614Quand tout encor semblait être rempli d’aurore,
7615Quand sur l’arbre du temps les ans venaient d’éclore,
7616Sur la terre, où la chair avec l’esprit se fond,
7617Il se faisait le soir un silence profond,
7618Et le désert, les bois, l’onde aux vastes rivages,
7619Et les herbes des champs, et les bêtes sauvages,
7620Émus, et les rochers, ces ténébreux cachots,
7621Voyaient, d’un antre obscur couvert d’arbres si hauts
7622Que nos chênes auprès sembleraient des arbustes,
7623Sortir deux grands vieillards, nus, sinistres, augustes.
7624C’étaient Ève aux cheveux blanchis, et son mari,
7625Le pâle Adam, pensif, par le travail meurtri,
7626Ayant la vision de Dieu sous sa paupière.
7627Ils venaient tous les deux s’asseoir sur une pierre,
7628En présence des monts fauves et soucieux,
7629Et de l’éternité formidable des cieux.
7630Leur œil triste rendait la nature farouche ;
7631Et là, sans qu’il sortît un souffle de leur bouche,
7632Les mains sur leurs genoux et se tournant le dos,
7633Accablés comme ceux qui portent des fardeaux,
7634Sans autre mouvement de vie extérieure
7635Que de baisser plus bas la tête d’heure en heure,
7636Dans une stupeur morne et fatale absorbés,
7637Froids, livides, hagards, ils regardaient, courbés
7638Sous l’être illimité sans figure et sans nombre,
7639L’un, décroître le jour, et l’autre, grandir l’ombre,
7640Et, tandis que montaient les constellations,
7641Et que la première onde aux premiers alcyons
7642Donnait sous l’infini le long baiser nocturne,
7643Et qu’ainsi que des fleurs tombant à flots d’une urne,
7644Les astres fourmillants emplissaient le ciel noir,
7645Ils songeaient, et, rêveurs, sans entendre, sans voir,
7646Sourds aux rumeurs des mers d’où l’ouragan s’élance,
7647Toute la nuit, dans l’ombre, ils pleuraient en silence ;
7648Ils pleuraient tous les deux, aïeux du genre humain,
7649Le père sur Abel, la mère sur Caïn.
7650Marine-Terrace, septembre 1855.
LIVRE SIXIÈME — AU BORD DE L’INFINI
7651J’avais devant les yeux les ténèbres. L’abîme
7652Qui n’a pas de rivage et qui n’a pas de cime,
7653Était là, morne, immense ; et rien n’y remuait.
7654Je me sentais perdu dans l’infini muet.
7655Au fond, à travers l’ombre, impénétrable voile,
7656On apercevait Dieu comme une sombre étoile.
7657Je m’écriai : – Mon âme, ô mon âme ! il faudrait,
7658Pour traverser ce gouffre où nul bord n’apparaît,
7659Et pour qu’en cette nuit jusqu’à ton Dieu tu marches,
7660Bâtir un pont géant sur des millions d’arches.
7661Qui le pourra jamais ? Personne ! ô deuil ! effroi !
7662Pleure ! – Un fantôme blanc se dressa devant moi
7663Pendant que je jetais sur l’ombre un œil d’alarme,
7664Et ce fantôme avait la forme d’une larme ;
7665C’était un front de vierge avec des mains d’enfant ;
7666Il ressemblait au lys que la blancheur défend ;
7667Ses mains en se joignant faisaient de la lumière.
7668Il me montra l’abîme où va toute poussière,
7669Si profond, que jamais un écho n’y répond ;
7670Et me dit : – Si tu veux je bâtirai le pont.
7671Vers ce pâle inconnu je levai ma paupière.
7672– Quel est ton nom ? lui dis-je. Il me dit : – La prière.
7673Jersey, décembre 1852.
7674Dites, pourquoi, dans l’insondable
7676Dans l’obscurité formidable
7678Pourquoi, dans ce grand sanctuaire
7680Pourquoi, sous l’immense suaire
7682Enfouir vos lois éternelles
7684Vous savez bien que j’ai des ailes,
7686Pourquoi vous cachez-vous dans l’ombre
7688Pourquoi fuyez-vous l’homme sombre
7690Que le mal détruise ou bâtisse,
7692Tu sais bien que j’irai, Justice,
7694Beauté sainte, Idéal qui germes
7696Toi par qui les esprits sont fermes
7698Vous le savez, vous que j’adore,
7700Qui vous levez comme l’aurore
7702Foi, ceinte d’un cercle d’étoiles,
7704J’irai, Liberté qui te voiles,
7706Vous avez beau, sans fin, sans borne,
7708Habiter la profondeur morne
7710Âme à l’abîme habituée
7712Je n’ai pas peur de la nuée ;
7714Je suis oiseau comme cet être
7716Que saint Marc voyait apparaître
7718Qui mêlait sur sa tête fière,
7720L’aile de l’aigle à la crinière
7722J’ai des ailes. J’aspire au faîte ;
7724J’ai des ailes pour la tempête
7726Je gravis les marches sans nombre.
7728Quand la science serait sombre
7730Vous savez bien que l’âme affronte
7732Et que, si haut qu’il faut qu’on monte,
7734Vous savez bien que l’âme est forte
7736Quand le souffle de Dieu l’emporte !
7738Que j’irai jusqu’aux bleus pilastres,
7740Sur l’échelle qui monte aux astres,
7742L’homme, en cette époque agitée,
7744Doit faire comme Prométhée
7746Il doit ravir au ciel austère
7748Conquérir son propre mystère,
7750L’homme a besoin, dans sa chaumière,
7752D’une loi qui soit sa lumière
7754Toujours ignorance et misère !
7755L’homme en vain fuit,
7756Le sort le tient ; toujours la serre !
7758Il faut que le peuple s’arrache
7760Et qu’enfin ce grand martyr sache
7762Déjà l’amour, dans l’ère obscure
7764Dessine la vague figure
7766Les lois de nos destins sur terre,
7768Et, si ces lois sont le mystère,
7770Je suis celui que rien n’arrête,
7772Celui dont l’âme est toujours prête
7774Je suis le poëte farouche,
7776Le souffle des douleurs, la bouche
7778Le rêveur qui sur ses registres
7780Qui mêle des strophes sinistres
7782Le songeur ailé, l’âpre athlète
7784Et je traînerais la comète
7786Donc, les lois de notre problème,
7788J’irai vers elles, penseur blême,
7790Pourquoi cacher ces lois profondes ?
7792Dans vos flammes et dans vos ondes
7794J’irai lire la grande bible ;
7796Jusqu’au tabernacle terrible
7798Jusqu’au seuil de l’ombre et du vide,
7800Que garde la meute livide
7802Jusqu’aux portes visionnaires
7804Et, si vous aboyez, tonnerres,
7806Au dolmen de Rozel, janvier 1853.
7807Un spectre m’attendait dans un grand angle d’ombre,
7809– Le muet habite dans le sombre.
7810L’infini rêve, avec un visage irrité.
7811L’homme parle et dispute avec l’obscurité,
7812Et la larme de l’œil rit du bruit de la bouche.
7813Tout ce qui vous emporte est rapide et farouche.
7814Sais-tu pourquoi tu vis ? sais-tu pourquoi tu meurs ?
7815Les vivants orageux passent dans les rumeurs,
7816Chiffres tumultueux, flots de l’océan Nombre.
7817Vous n’avez rien à vous qu’un souffle dans de l’ombre ;
7818L’homme est à peine né, qu’il est déjà passé,
7819Et c’est avoir fini que d’avoir commencé.
7820Derrière le mur blanc, parmi les herbes vertes,
7821La fosse obscure attend l’homme, lèvres ouvertes.
7822La mort est le baiser de la bouche tombeau.
7823Tâche de faire un peu de bien, coupe un lambeau
7824D’une bonne action dans cette nuit qui gronde ;
7825Ce sera ton linceul dans la terre profonde.
7826Beaucoup s’en sont allés qui ne reviendront plus
7827Qu’à l’heure de l’immense et lugubre reflux ;
7828Alors, on entendra des cris. Tâche de vivre ;
7829Crois. Tant que l’homme vit, Dieu pensif lit son livre.
7830L’homme meurt quand Dieu fait au coin du livre un pli.
7831L’espace sait, regarde, écoute. Il est rempli
7832D’oreilles sous la tombe, et d’yeux dans les ténèbres.
7833Les morts ne marchant plus, dressent leurs pieds funèbres ;
7834Les feuilles sèches vont et roulent sous les cieux.
7835Ne sens-tu pas souffler le vent mystérieux ?
7836Au dolmen de Rozel, avril 1853.
7837Écoutez. Je suis Jean. J’ai vu des choses sombres.
7838J’ai vu l’ombre infinie où se perdent les nombres,
7839J’ai vu les visions que les réprouvés font,
7840Les engloutissements de l’abîme sans fond ;
7841J’ai vu le ciel, l’éther, le chaos et l’espace.
7842Vivants ! puisque j’en viens, je sais ce qui s’y passe ;
7843Je vous affirme à tous, écoutez bien ma voix,
7844J’affirme même à ceux qui vivent dans les bois,
7845Que le Seigneur, le Dieu des esprits des prophètes,
7846Voit ce que vous pensez et sait ce que vous faites.
7847C’est bien. Continuez, grands, petits, jeunes, vieux !
7848Que l’avare soit tout à l’or, que l’envieux
7849Rampe et morde en rampant, que le glouton dévore,
7850Que celui qui faisait le mal, le fasse encore,
7851Que celui qui fut lâche et vil, le soit toujours !
7852Voyant vos passions, vos fureurs, vos amours,
7853J’ai dit à Dieu : « Seigneur, jugez où nous en sommes.
7854Considérez la terre et regardez les hommes.
7855Ils brisent tous les nœuds qui devaient les unir. »
7856Et Dieu m’a répondu : « Certes, je vais venir ! »
V — Croire, mais pas en nous
7858Parce qu’on a porté du pain, du linge blanc,
7859À quelque humble logis sous les combles tremblant
7860Comme le nid parmi les feuilles inquiètes ;
7861Parce qu’on a jeté ses restes et ses miettes
7862Au petit enfant maigre, au vieillard pâlissant,
7863Au pauvre qui contient l’éternel tout-puissant ;
7864Parce qu’on a laissé Dieu manger sous sa table,
7865On se croit vertueux, on se croit charitable !
7866On dit : « Je suis parfait ! louez-moi ; me voilà ! »
7867Et, tout en blâmant Dieu de ceci, de cela,
7868De ce qu’il pleut, du mal dont on le dit la cause,
7869Du chaud, du froid, on fait sa propre apothéose.
7870Le riche qui, gorgé, repu, fier, paresseux,
7871Laisse un peu d’or rouler de son palais sur ceux
7872Que le noir janvier glace et que la faim harcèle,
7873Ce riche-là, qui brille et donne une parcelle
7874De ce qu’il a de trop à qui n’a pas assez,
7875Et qui, pour quelques sous du pauvre ramassés,
7876S’admire et ferme l’œil sur sa propre misère,
7877S’il a le superflu, n’a pas le nécessaire :
7878La justice ; et le loup rit dans l’ombre en marchant
7879De voir qu’il se croit bon pour n’être pas méchant.
7880Nous bons ! nous fraternels ! ô fange et pourriture !
7881Mais tournez donc vos yeux vers la mère nature !
7882Que sommes-nous, cœurs froids où l’égoïsme bout,
7883Auprès de la bonté suprême éparse en tout ?
7884Toutes nos actions ne valent pas la rose.
7885Dès que nous avons fait par hasard quelque chose,
7886Nous nous vantons, hélas ! vains souffles qui fuyons !
7887Dieu donne l’aube au ciel sans compter les rayons,
7888Et la rosée aux fleurs sans mesurer les gouttes ;
7889Nous sommes le néant ; nos vertus tiendraient toutes
7890Dans le creux de la pierre où vient boire l’oiseau.
7891L’homme est l’orgueil du cèdre emplissant le roseau.
7892Le meilleur n’est pas bon, vraiment, tant l’homme est frêle ;
7893Et tant notre fumée à nos vertus se mêle !
7894Le bienfait par nos mains pompeusement jeté
7895S’évapore aussitôt dans notre vanité ;
7896Même en le prodiguant aux pauvres d’un air tendre,
7897Nous avons tant d’orgueil que notre or devient cendre ;
7898Le bien que nous faisons est spectre comme nous.
7899L’Incréé, seul vivant, seul terrible et seul doux,
7900Qui juge, aime, pardonne, engendre, construit, fonde,
7901Voit nos hauteurs avec une pitié profonde.
7902Ah ! rapides passants ! ne comptons pas sur nous,
7903Comptons sur lui. Pensons et vivons à genoux ;
7904Tâchons d’être sagesse, humilité, lumière ;
7905Ne faisons point un pas qui n’aille à la prière ;
7906Car nos perfections rayonneront bien peu
7907Après la mort, devant l’étoile et le ciel bleu.
7908Dieu seul peut nous sauver. C’est un rêve de croire
7909Que nos lueurs d’en bas sont là-haut de la gloire ;
7910Si lumineux qu’il ait paru dans notre horreur,
7911Si doux qu’il ait été pour nos cœurs pleins d’erreur,
7912Quoi qu’il ait fait, celui que sur la terre on nomme
7913Juste, excellent, pur, sage et grand, là-haut est l’homme,
7914C’est-à-dire la nuit en présence du jour ;
7915Son amour semble haine auprès du grand amour ;
7916Et toutes ses splendeurs, poussant des cris funèbres,
7917Disent en voyant Dieu : Nous sommes les ténèbres !
7918Dieu, c’est le seul azur dont le monde ait besoin.
7919L’abîme en en parlant prend l’atome à témoin.
7920Dieu seul est grand ! c’est là le psaume du brin d’herbe ;
7921Dieu seul est vrai ! c’est là l’hymne du flot superbe ;
7922Dieu seul est bon ! c’est là le murmure des vents ;
7923Ah ! ne vous faites pas d’illusions, vivants !
7924Et d’où sortez-vous donc, pour croire que vous êtes
7925Meilleurs que Dieu, qui met les astres sur vos têtes,
7926Et qui vous éblouit, à l’heure du réveil,
7927De ce prodigieux sourire, le soleil !
7928Marine-Terrace, décembre 1854.
7930Je suis l’être incliné qui jette ce qu’il pense ;
7931Qui demande à la nuit le secret du silence ;
7932Dont la brume emplit l’œil ;
7933Dans une ombre sans fond mes paroles descendent,
7934Et les choses sur qui tombent mes strophes rendent
7935Le son creux du cercueil.
7936Mon esprit, qui du doute a senti la piqûre,
7937Habite, âpre songeur, la rêverie obscure
7938Aux flots plombés et bleus,
7939Lac hideux où l’horreur tord ses bras, pâle nymphe,
7940Et qui fait boire une eau morte comme la lymphe
7941Aux rochers scrofuleux.
7942Le Doute, fils bâtard de l’aïeule Sagesse,
7943Crie : – À quoi bon ? – devant l’éternelle largesse,
7944Nous fait tout oublier,
7945S’offre à nous, morne abri, dans nos marches sans nombre,
7946Nous dit : – Es-tu las ? Viens ! – et l’homme dort à l’ombre
7948L’effet pleure et sans cesse interroge la cause.
7949La création semble attendre quelque chose.
7950L’homme à l’homme est obscur.
7951Où donc commence l’âme ? où donc finit la vie ?
7952Nous voudrions, c’est là notre incurable envie,
7953Voir par-dessus le mur.
7954Nous rampons, oiseaux pris sous le filet de l’être ;
7955Libres et prisonniers, l’immuable pénètre
7956Toutes nos volontés ;
7957Captifs sous le réseau des choses nécessaires,
7958Nous sentons se lier des fils à nos misères
7961Nous sommes au cachot ; la porte est inflexible ;
7962Mais, dans une main sombre, inconnue, invisible,
7963Qui passe par moment,
7964À travers l’ombre, espoir des âmes sérieuses,
7965On entend le trousseau des clefs mystérieuses
7967La vision de l’être emplit les yeux de l’homme.
7968Un mariage obscur sans cesse se consomme
7969De l’ombre avec le jour ;
7970Ce monde, est-ce un éden tombé dans la géhenne ?
7971Nous avons dans le cœur des ténèbres de haine
7972Et des clartés d’amour.
7973La création n’a qu’une prunelle trouble.
7974L’être éternellement montre sa face double,
7975Mal et bien, glace et feu ;
7976L’homme sent à la fois, âme pure et chair sombre,
7977La morsure du ver de terre au fond de l’ombre
7978Et le baiser de Dieu.
7979Mais à de certains jours, l’âme est comme une veuve.
7980Nous entendons gémir les vivants dans l’épreuve.
7981Nous doutons, nous tremblons,
7982Pendant que l’aube épand ses lumières sacrées
7983Et que mai sur nos seuils mêle les fleurs dorées
7984Avec les enfants blonds.
7985Qu’importe la lumière, et l’aurore, et les astres,
7986Fleurs des chapiteaux bleus, diamants des pilastres
7987Du profond firmament,
7988Et mai qui nous caresse, et l’enfant qui nous charme,
7989Si tout n’est qu’un soupir, si tout n’est qu’une larme,
7990Si tout n’est qu’un moment !
7992Le sort nous use au jour, triste meule qui tourne.
7993L’homme inquiet et vain croit marcher, il séjourne ;
7995Nous avons la seconde et nous rêvons l’année ;
7996Et la dimension de notre destinée,
7997C’est poussière et néant.
7998L’abîme, où les soleils sont les égaux des mouches,
7999Nous tient ; nous n’entendons que des sanglots farouches
8000Ou des rires moqueurs ;
8001Vers la cible d’en haut qui dans l’azur s’élève,
8002Nous lançons nos projets, nos vœux, l’espoir, le rêve,
8003Ces flèches de nos cœurs.
8004Nous voulons durer, vivre, être éternels. Ô cendre !
8005Où donc est la fourmi qu’on appelle Alexandre ?
8006Où donc le ver César ?
8007En tombant sur nos fronts, la minute nous tue.
8008Nous passons, noir essaim, foule de deuil vêtue,
8009Comme le bruit d’un char.
8010Nous montons à l’assaut du temps comme une armée.
8011Sur nos groupes confus que voile la fumée
8013L’énorme éternité luit, splendide et stagnante ;
8014Le cadran, bouclier de l’heure rayonnante,
8015Nous terrasse éblouis !
8017À l’instant où l’on dit : Vivons ! tout se déchire.
8018Les pleurs subitement descendent sur le rire.
8019Tête nue ! à genoux !
8020Tes fils sont morts, mon père est mort, leur mère est morte.
8021Ô deuil ! qui passe là ? C’est un cercueil qu’on porte.
8022À qui le portez-vous ?
8023Ils le portent à l’ombre, au silence, à la terre ;
8024Ils le portent au calme obscur, à l’aube austère,
8025À la brume sans bords,
8026Au mystère qui tord ses anneaux sous des voiles,
8027Au serpent inconnu qui lèche les étoiles
8028Et qui baise les morts !
8030Ils le portent aux vers, au néant, à Peut-Être !
8031Car la plupart d’entre eux n’ont point vu le jour naître ;
8032Sceptiques et bornés,
8033La négation morne et la matière hostile,
8034Flambeaux d’aveuglement, troublent l’âme inutile
8036Pour eux le ciel ment, l’homme est un songe et croit vivre ;
8037Ils ont beau feuilleter page à page le livre,
8038Ils ne comprennent pas ;
8039Ils vivent en hochant la tête, et, dans le vide.
8040L’écheveau ténébreux que le doute dévide
8041Se mêle sous leurs pas.
8042Pour eux l’âme naufrage avec le corps qui sombre.
8043Leur rêve a les yeux creux et regarde de l’ombre ;
8044Rien est le mot du sort ;
8045Et chacun d’eux, riant de la voûte étoilée,
8046Porte en son cœur, au lieu de l’espérance ailée,
8048Sourds à l’hymne des bois, au sombre cri de l’orgue,
8049Chacun d’eux est un champ plein de cendre, une morgue
8050Où pendent des lambeaux,
8051Un cimetière où l’œil des frémissants poëtes
8052Voit planer l’ironie et toutes ses chouettes,
8053L’ombre et tous ses corbeaux.
8054Quand l’astre et le roseau leur disent : Il faut croire ;
8055Ils disent au jonc vert, à l’astre en sa nuit noire :
8057Quand l’arbre leur murmure à l’oreille : Il existe ;
8058Ces fous répondent : Non ! et, si le chêne insiste,
8059Ils lui disent : Assez !
8060Quelle nuit ! le semeur nié par la semence !
8061L’univers n’est pour eux qu’une vaste démence,
8062Sans but et sans milieu ;
8063Leur âme, en agitant l’immensité profonde,
8064N’y sent même pas l’être, et dans le grelot monde
8065N’entend pas sonner Dieu !
8067Le corbillard franchit le seuil du cimetière.
8068Le gai matin, qui rit à la nature entière,
8069Resplendit sur ce deuil ;
8070Tout être a son mystère où l’on sent l’âme éclore,
8071Et l’offre à l’infini ; l’astre apporte l’aurore,
8072Et l’homme le cercueil.
8073Le dedans de la fosse apparaît, triste crèche.
8074Des pierres par endroits percent la terre fraîche ;
8075Et l’on entend le glas ;
8076Elles semblent s’ouvrir ainsi que des paupières,
8077Et le papillon blanc dit : « Qu’ont donc fait ces pierres ? »
8078Et la fleur dit : « Hélas ! »
8080Est-ce que par hasard ces pierres sont punies,
8081Dieu vivant, pour subir de telles agonies ?
8082Ah ! ce que nous souffrons
8083N’est rien. – Plus bas que l’arbre en proie aux froides bises,
8084Sous cette forme horrible, est-ce que les Cambyses,
8085Est-ce que les Nérons,
8086Après avoir tenu les peuples dans leur serre,
8087Et crucifié l’homme au noir gibet misère,
8088Mis le monde en lambeaux,
8089Souillé l’âme, et changé, sous le vent des désastres,
8090L’univers en charnier, et fait monter aux astres
8091La vapeur des tombeaux,
8092Après avoir passé joyeux dans la victoire,
8093Dans l’orgueil, et partout imprimé sur l’histoire
8094Leurs ongles furieux,
8095Et, monstres qu’entrevoit l’homme en ses léthargies,
8096Après avoir sur terre été les effigies
8098Après avoir peuplé les prisons élargies,
8099Et versé tant de meurtre aux vastes mers rougies,
8100Tant de morts, glaive au flanc,
8101Tant d’ombre, et de carnage, et d’horreurs inconnues,
8102Que le soleil, le soir, hésitait dans les nues
8103Devant ce bain sanglant !
8104Après avoir mordu le troupeau que Dieu mène,
8105Et tourné tour à tour de la torture humaine
8107Et régné sous la pourpre et sous le laticlave,
8108Et plié six mille ans Adam, le vieil esclave,
8109Sous le vieux roi Satan,
8110Est-ce que le chasseur Nemrod, Sforce le pâtre,
8111Est-ce que Messaline, est-ce que Cléopâtre,
8113Et les Achabs, par qui renaissaient les Sodomes,
8114Et Phalaris, qui fit du hurlement des hommes
8115La clameur de l’airain,
8116Est-ce que Charles Neuf, Constantin, Louis Onze,
8117Vitellius, la fange, et Busiris, le bronze,
8119Les Égystes montrés du doigt par les Électres,
8120Seraient dans cette nuit, d’hommes devenus spectres,
8121Et pierres de tyrans ?
8122Est-ce que ces cailloux, tout pénétrés de crimes,
8123Dans l’horreur étouffés, scellés dans les abîmes,
8125Sans air, sans mouvement, sans jour, sans yeux, sans bouche,
8126Entre l’herbe sinistre et le cercueil farouche,
8127Vivraient affreusement ?
8128Est-ce que ce seraient des âmes condamnées,
8129Des maudits qui, pendant des millions d’années,
8130Seuls avec le remords,
8131Au lieu de voir, des yeux de l’astre solitaire,
8132Sortir les rayons d’or, verraient les vers de terre
8133Sortir des yeux des morts ?
8134Homme et roche, exister, noir dans l’ombre vivante !
8135Songer, pétrifié dans sa propre épouvante !
8137Dévorer ses fureurs, confusément rugies !
8138Être pris, ouragan de crimes et d’orgies,
8140Punition ! problème obscur ! questions sombres !
8141Quoi ! ce caillou dirait : – J’ai mis Thèbe en décombres !
8142J’ai vu Suse à genoux !
8143J’étais Bélus à Tyr ! j’étais Sylla dans Rome ! –
8144Noire captivité des vieux démons de l’homme !
8145Ô pierres, qu’êtes-vous ?
8146Qu’a fait ce bloc, béant dans la fosse insalubre ?
8147Glacé du froid profond de la terre lugubre,
8149Aveugle, même aux feux que la nuit réverbère,
8150Il pense et se souvient… – Quoi ! ce n’est que Tibère !
8151Seigneur, ayez pitié !
8152Ce dur silex noyé dans la terre, âpre, fruste,
8153Couvert d’ombre, pendant que le ciel s’ouvre au juste
8155Jaloux du chien qui jappe et de l’âne qui passe,
8156Songe et dit : Je suis là ! – Dieu vivant, faites grâce !
8157Ce n’est que Borgia !
8158Ô Dieu bon, penchez-vous sur tous ces misérables !
8159Sauvez ces submergés, aimez ces exécrables !
8160Ouvrez les soupiraux.
8161Au nom des innocents, Dieu, pardonnez aux crimes.
8162Père, fermez l’enfer. Juge, au nom des victimes,
8163Grâce pour les bourreaux !
8164De toutes parts s’élève un cri : Miséricorde !
8165Les peuples nus, liés, fouettés à coups de corde,
8166Lugubres travailleurs,
8167Voyant leur maître en proie aux châtiments sublimes,
8168Ont pitié du despote, et, saignant de ses crimes,
8169Pleurent de ses douleurs ;
8170Les pâles nations regardent dans le gouffre,
8171Et ces grands suppliants, pour le tyran qui souffre,
8172T’implorent, Dieu jaloux ;
8173L’esclave mis en croix, l’opprimé sur la claie,
8174Plaint le satrape au fond de l’abîme, et la plaie
8175Dit : Grâce pour les clous !
8176Dieu serein, regardez d’un regard salutaire
8177Ces reclus ténébreux qu’emprisonne la terre
8178Pleine d’obscurs verrous,
8179Ces forçats dont le bagne est le dedans des pierres,
8180Et levez, à la voix des justes en prières,
8181Ces effrayants écrous.
8182Père, prenez pitié du monstre et de la roche.
8183De tous les condamnés que le pardon s’approche !
8184Jadis, rois des combats,
8185Ces bandits sur la terre ont fait une tempête ;
8186Étant montés plus haut dans l’horreur que la bête,
8187Ils sont tombés plus bas.
8188Grâce pour eux ! clémence, espoir, pardon, refuge,
8189Au jonc qui fut un prince, au ver qui fut un juge !
8190Le méchant, c’est le fou.
8191Dieu, rouvrez au maudit ! Dieu, relevez l’infâme !
8192Rendez à tous l’azur. Donnez au tigre une âme,
8193Des ailes au caillou !
8194Mystère ! obsession de tout esprit qui pense !
8195Échelle de la peine et de la récompense !
8196Nuit qui monte en clarté !
8197Sourire épanoui sur la torture amère !
8198Vision du sépulcre ! êtes-vous la chimère,
8201La fosse, plaie au flanc de la terre, est ouverte,
8202Et, béante, elle fait frissonner l’herbe verte
8203Et le buisson jauni ;
8204Elle est là, froide, calme, étroite, inanimée,
8205Et l’âme en voit sortir, ainsi qu’une fumée,
8207Et les oiseaux de l’air, qui, planant sur les cimes,
8208Volant sous tous les cieux, comparent les abîmes
8209Dans les courses qu’ils font,
8210Songent au noir Vésuve, à l’Océan superbe,
8211Et disent, en voyant cette fosse dans l’herbe :
8212Voici le plus profond !
8214L’âme est partie, on rend le corps à la nature.
8215La vie a disparu sous cette créature ;
8216Mort, où sont tes appuis ?
8217Le voilà hors du temps, de l’espace et du nombre.
8218On le descend avec une corde dans l’ombre
8219Comme un seau dans un puits.
8220Que voulez-vous puiser dans ce puits formidable ?
8221Et pourquoi jetez-vous la sonde à l’insondable ?
8222Qu’y voulez-vous puiser ?
8223Est-ce l’adieu lointain et doux de ceux qu’on aime ?
8224Est-ce un regard ? hélas ! est-ce un soupir suprême ?
8225Est-ce un dernier baiser ?
8226Qu’y voulez-vous puiser, vivants, essaim frivole ?
8227Est-ce un frémissement du vide où tout s’envole,
8228Un bruit, une clarté,
8229Une lettre du mot que Dieu seul peut écrire ?
8230Est-ce, pour le mêler à vos éclats de rire,
8232Dans ce gouffre où la larve entr’ouvre son œil terne,
8233Dans cette épouvantable et livide citerne,
8235Dans ce cratère obscur des muettes demeures,
8236Que voulez-vous puiser, ô passants de peu d’heures,
8237Hommes de peu de pleurs ?
8238Est-ce le secret sombre ? est-ce la froide goutte
8239Qui, larme du néant, suinte de l’âpre voûte
8240Sans aube et sans flambeau ?
8241Est-ce quelque lueur effarée et hagarde ?
8242Est-ce le cri jeté par tout ce qui regarde
8243Derrière le tombeau ?
8244Vous ne puiserez rien. Les morts tombent. La fosse
8245Les voit descendre, avec leur âme juste ou fausse,
8246Leur nom, leurs pas, leur bruit.
8247Un jour, quand souffleront les célestes haleines,
8248Dieu seul remontera toutes ces urnes pleines
8251Et la terre, agitant la ronce à sa surface,
8252Dit : – L’homme est mort ; c’est bien ; que veut-on que j’en fasse ?
8253Pourquoi me le rend-on ? –
8254Terre ! fais-en des fleurs ! des lys que l’aube arrose !
8255De cette bouche aux dents béantes, fais la rose
8256Entr’ouvrant son bouton !
8257Fais ruisseler ce sang dans tes sources d’eaux vives,
8258Et fais-le boire aux bœufs mugissants, tes convives ;
8259Prends ces chairs en haillons ;
8260Fais de ces seins bleuis sortir des violettes,
8261Et couvre de ces yeux que t’offrent les squelettes
8262L’aile des papillons.
8263Fais avec tous ces morts une joyeuse vie.
8264Fais-en le fier torrent qui gronde et qui dévie.
8265La mousse aux frais tapis !
8266Fais-en des rocs, des joncs, des fruits, des vignes mûres,
8267Des brises, des parfums, des bois pleins de murmures,
8268Des sillons pleins d’épis !
8269Fais-en des buissons verts, fais-en de grandes herbes !
8270Et qu’en ton sein profond d’où se lèvent les gerbes,
8271À travers leur sommeil,
8272Les effroyables morts sans souffle et sans paroles
8273Se sentent frissonner dans toutes ces corolles
8274Qui tremblent au soleil !
8276La terre, sur la bière où le mort pâle écoute,
8277Tombe, et le nid gazouille, et, là-bas, sur la route
8279Et ces fils, ces amis que le regret amène,
8280N’attendent même pas que la fosse soit pleine
8281Pour dire : Allons-nous-en !
8282Le fossoyeur, payé par ces douleurs hâtées,
8283Jette sur le cercueil la terre à pelletées.
8284Toi qui, dans ton linceul,
8285Rêvais le deuil sans fin, cette blanche colombe,
8286Avec cet homme allant et venant sur ta tombe,
8287Ô mort, te voilà seul !
8288Commencement de l’âpre et morne solitude !
8289Tu ne changeras plus de lit ni d’attitude ;
8290L’heure aux pas solennels
8291Ne sonne plus pour toi ; l’ombre te fait terrible ;
8292L’immobile suaire a sur ta forme horrible
8293Mis ses plis éternels.
8294Et puis le fossoyeur s’en va boire la fosse.
8295Il vient de voir des dents que la terre déchausse,
8296Il rit, il mange, il mord ;
8297Et prend, en murmurant des chansons hébétées,
8298Un verre dans ses mains à chaque instant heurtées
8299Aux choses de la mort.
8300Le soir vient ; l’horizon s’emplit d’inquiétude ;
8301L’herbe tremble et bruit comme une multitude ;
8302Le fleuve blanc reluit ;
8303Le paysage obscur prend les veines des marbres ;
8304Ces hydres que, le jour, on appelle des arbres,
8305Se tordent dans la nuit.
8306Le mort est seul. Il sent la nuit qui le dévore.
8307Quand naît le doux matin, tout l’azur de l’aurore,
8308Tous ses rayons si beaux,
8309Tout l’amour des oiseaux et leurs chansons sans nombre,
8310Vont aux berceaux dorés ; et, la nuit, toute l’ombre
8311Aboutit aux tombeaux.
8312Il entend des soupirs dans les fosses voisines ;
8313Il sent la chevelure affreuse des racines
8314Entrer dans son cercueil ;
8315Il est l’être vaincu dont s’empare la chose ;
8316Il sent un doigt obscur, sous sa paupière close,
8318Il a froid ; car le soir, qui mêle à son haleine
8319Les ténèbres, l’horreur, le spectre et le phalène,
8320Glace ces durs grabats ;
8321Le cadavre, lié de bandelettes blanches,
8322Grelotte, et dans sa bière entend les quatre planches
8323Qui lui parlent tout bas.
8324L’une dit : – Je fermais ton coffre-fort. – Et l’autre
8325Dit : – J’ai servi de porte au toit qui fut le nôtre. –
8326L’autre dit : – Aux beaux jours,
8327La table où rit l’ivresse et que le vin encombre,
8328C’était moi. – L’autre dit : – J’étais le chevet sombre
8329Du lit de tes amours.
8330Allez, vivants ! riez, chantez ; le jour flamboie.
8331Laissez derrière vous, derrière votre joie
8332Sans nuage et sans pli,
8333Derrière la fanfare et le bal qui s’élance,
8334Tous ces morts qu’enfouit dans la fosse silence
8339Assez ! et levez-vous de table.
8340Chacun prend à son tour la route redoutable ;
8341Chacun sort en tremblant ;
8342Chantez, riez ; soyez heureux, soyez célèbres ;
8343Chacun de vous sera bientôt dans les ténèbres
8344Le spectre au regard blanc.
8345La foule vous admire et l’azur vous éclaire ;
8346Vous êtes riche, grand, glorieux, populaire,
8347Puissant, fier, encensé ;
8348Vos licteurs, devant vous, graves, portent la hache ;
8349Et vous vous en irez sans que personne sache
8351Jeunes filles, hélas ! qui donc croit à l’aurore ?
8352Votre lèvre pâlit pendant qu’on danse encore
8353Dans le bal enchanté ;
8354Dans les lustres blêmis on voit grandir le cierge ;
8355La mort met sur vos fronts ce grand voile de vierge
8356Qu’on nomme éternité.
8357Le conquérant, debout dans une aube enflammée,
8358Penche, et voit s’en aller son épée en fumée ;
8359L’amante avec l’amant
8360Passe ; le berceau prend une voix sépulcrale ;
8361L’enfant rose devient larve horrible, et le râle
8363Ce qu’ils disaient hier, le savent-ils eux-mêmes ?
8364Des chimères, des vœux, des cris, de vains problèmes !
8366Rien ne reste ; ils ont tout oublié dans la fuite
8367Des choses que Dieu pousse et qui courent si vite
8368Que l’homme est ébloui !
8369Ô promesses ! espoirs ! cherchez-les dans l’espace.
8370La bouche qui promet est un oiseau qui passe.
8371Fou qui s’y confierait !
8372Les promesses s’en vont où va le vent des plaines,
8373Où vont les flots, où vont les obscures haleines
8374Du soir dans la forêt !
8375Songe à la profondeur du néant où nous sommes.
8376Quand tu seras couché sous la terre où les hommes
8377S’enfoncent pas à pas,
8378Tes enfants, épuisant les jours que Dieu leur compte,
8379Seront dans la lumière ou seront dans la honte ;
8380Tu ne le sauras pas !
8381Ce que vous rêvez tombe avec ce que vous faites.
8382Voyez ces grands palais ; voyez ces chars de fêtes
8383Aux tournoyants essieux ;
8384Voyez ces longs fusils qui suivent le rivage ;
8385Voyez ces chevaux, noirs comme un héron sauvage
8386Qui vole sous les cieux,
8387Tout cela passera comme une voix chantante.
8388Pyramide, à tes pieds tu regardes la tente,
8389Sous l’éclatant zénith ;
8390Tu l’entends frissonner au vent comme une voile,
8391Chéops, et tu te sens, en la voyant de toile,
8392Fière d’être en granit ;
8393Et toi, tente, tu dis : Gloire à la pyramide !
8394Mais, un jour, hennissant comme un cheval numide,
8396Soufflera sur ce sable où sont les tentes frêles,
8397Et Chéops roulera pêle-mêle avec elles
8398En s’écriant : Eh bien !
8399Tu périras, malgré ton enceinte murée,
8400Et tu ne seras plus, ville, ô ville sacrée,
8401Qu’un triste amas fumant,
8402Et ceux qui t’ont servie et ceux qui t’ont aimée
8403Frapperont leur poitrine en voyant la fumée
8405Ils diront : – Ô douleur ! ô deuil ! guerre civile !
8406Quelle ville a jamais égalé cette ville ?
8407Ses tours montaient dans l’air ;
8408Elle riait aux chants de ses prostituées ;
8409Elle faisait courir ainsi que des nuées
8410Ses vaisseaux sur la mer.
8411Ville ! où sont tes docteurs qui t’enseignaient à lire ?
8412Tes dompteurs de lions qui jouaient de la lyre,
8413Tes lutteurs jamais las ?
8414Ville ! est-ce qu’un voleur, la nuit, t’a dérobée ?
8415Où donc est Babylone ? Hélas ! elle est tombée !
8416Elle est tombée, hélas !
8417On n’entend plus chez toi le bruit que fait la meule.
8418Pas un marteau n’y frappe un clou. Te voilà seule.
8419Ville, où sont tes bouffons ?
8420Nul passant désormais ne montera tes rampes ;
8421Et l’on ne verra plus la lumière des lampes
8422Luire sous tes plafonds.
8423Brillez pour disparaître et montez pour descendre.
8424Le grain de sable dit dans l’ombre au grain de cendre :
8425Il faut tout engloutir.
8426Où donc est Thèbes ? dit Babylone pensive.
8427Thèbes demande : Où donc est Ninive ? et Ninive
8428S’écrie : Où donc est Tyr ?
8429En laissant fuir les mots de sa langue prolixe,
8430L’homme s’agite et va, suivi par un œil fixe ;
8431Dieu n’ignore aucun toit ;
8432Tous les jours d’ici-bas ont des aubes funèbres ;
8433Malheur à ceux qui font le mal dans les ténèbres
8434En disant : Qui nous voit ?
8435Tous tombent ; l’un au bout d’une course insensée,
8436L’autre à son premier pas ; l’homme sur sa pensée,
8437La mère sur son nid ;
8438Et le porteur de sceptre et le joueur de flûte
8439S’en vont ; et rien ne dure ; et le père qui lutte
8440Suit l’aïeul qui bénit.
8441Les races vont au but qu’ici-bas tout révèle.
8442Quand l’ancienne commence à pâlir, la nouvelle
8444Dans l’éternité, gouffre où se vide la tombe,
8445L’homme coule sans fin, sombre fleuve qui tombe
8447Tout escalier, que l’ombre ou la splendeur le couvre,
8448Descend au tombeau calme, et toute porte s’ouvre
8449Sur le dernier moment ;
8450Votre sépulcre emplit la maison où vous êtes ;
8451Et tout plafond, croisant ses poutres sur nos têtes,
8452Est fait d’écroulement.
8453Veillez, veillez ! Songez à ceux que vous perdîtes ;
8454Parlez moins haut, prenez garde à ce que vous dites,
8455Contemplez à genoux ;
8456L’aigle trépas du bout de l’aile nous effleure ;
8457Et toute notre vie, en fuite heure par heure,
8458S’en va derrière nous.
8459Ô coups soudains ! départs vertigineux ! mystère !
8460Combien qui ne croyaient parler que pour la terre,
8461Front haut, cœur fier, bras fort,
8462Tout à coup, comme un mur subitement s’écroule,
8463Au milieu d’une phrase adressée à la foule,
8464Sont entrés dans la mort,
8465Et, sous l’immensité qui n’est qu’un œil sublime,
8466Ont pâli, stupéfaits de voir, dans cet abîme
8467D’astres et de ciel bleu,
8468Où le masqué se montre, où l’inconnu se nomme,
8469Que le mot qu’ils avaient commencé devant l’homme
8470S’achevait devant Dieu !
8471Un spectre au seuil de tout tient le doigt sur sa bouche.
8472Les morts partent. La nuit de sa verge les touche.
8473Ils vont, l’antre est profond,
8474Nus, et se dissipant, et l’on ne voit rien luire.
8475Où donc sont-ils allés ? On n’a rien à vous dire.
8476Ceux qui s’en vont, s’en vont.
8477Sur quoi donc marchent-ils ? sur l’énigme, sur l’ombre,
8478Sur l’être. Ils font un pas : comme la nef qui sombre,
8479Leur blancheur disparaît ;
8480Et l’on n’entend plus rien dans l’ombre inaccessible,
8481Que le bruit sourd que fait dans le gouffre invisible
8483L’infini, route noire et de brume remplie,
8484Et qui joint l’âme à Dieu, monte, fuit, multiplie
8485Ses cintres tortueux,
8486Et s’efface… – et l’horreur effare nos pupilles
8487Quand nous entrevoyons les arches et les piles
8488De ce pont monstrueux.
8489Ô sort ! obscurité ! nuée ! on rêve, on souffre.
8490Les êtres, dispersés à tous les vents du gouffre,
8491Ne savent ce qu’ils font.
8492Les vivants sont hagards. Les morts sont dans leurs couches.
8493Pendant que nous songeons, des pleurs, gouttes farouches,
8494Tombent du noir plafond.
8496On brave l’immuable ; et l’un se réfugie
8497Dans l’assoupissement, et l’autre dans l’orgie.
8498Cet autre va criant :
8499– À bas vertu, devoir et foi ! l’homme est un ventre ! –
8500Dans ce lugubre esprit, comme un tigre en son antre,
8502Écoutez : – Jouir est tout. L’heure est rapide.
8503Le sacrifice est fou, le martyre est stupide ;
8504Vivre est l’essentiel.
8505L’immensité ricane et la tombe grimace.
8506La vie est un caillou que le sage ramasse
8507Pour lapider le ciel. –
8508Il souffle, forçat noir, sa vermine sur l’ange.
8509Il est content, il est hideux ; il boit, il mange ;
8510Il rit, la lèvre en feu,
8511Tous les rires que peut inventer la démence ;
8512Il dit tout ce que peut dire en sa haine immense
8513Le ver de terre à Dieu.
8514Il dit : Non ! à celui sous qui tremble le pôle.
8515Soudain l’ange muet met la main sur l’épaule
8516Du railleur effronté ;
8517La mort derrière lui surgit pendant qu’il chante ;
8518Dieu remplit tout à coup cette bouche crachante
8521Qu’est-ce que tu feras de tant d’herbes fauchées,
8522Ô vent ? que feras-tu des pailles desséchées
8523Et de l’arbre abattu ?
8524Que feras-tu de ceux qui s’en vont avant l’heure,
8525Et de celui qui rit et de celui qui pleure,
8526Ô vent, qu’en feras-tu ?
8527Que feras-tu des cœurs ! que feras-tu des âmes ?
8528Nous aimâmes, hélas ! nous crûmes, nous pensâmes :
8529Un moment nous brillons ;
8530Puis, sur les panthéons ou sur les ossuaires,
8531Nous frissonnons, ceux-ci drapeaux, ceux-là suaires,
8532Tous, lambeaux et haillons !
8533Et ton souffle nous tient, nous arrache et nous ronge !
8534Et nous étions la vie, et nous sommes le songe !
8535Et voilà que tout fuit !
8536Et nous ne savons plus qui nous pousse et nous mène,
8537Et nous questionnons en vain notre âme pleine
8538De tonnerre et de nuit !
8539Ô vent, que feras-tu de ces tourbillons d’êtres,
8540Hommes, femmes, vieillards, enfants, esclaves, maîtres,
8541Souffrant, priant, aimant,
8542Doutant, peut-être cendre et peut-être semence,
8543Qui roulent, frémissants et pâles, vers l’immense
8546L’arbre Éternité vit sans faîte et sans racines.
8547Ses branches sont partout, proches du ver, voisines
8548Du grand astre doré ;
8549L’espace voit sans fin croître la branche Nombre,
8550Et la branche Destin, végétation sombre,
8551Emplit l’homme effaré.
8552Nous la sentons ramper et grandir sous nos crânes,
8553Lier Deutz à Judas, Nemrod à Schinderhannes,
8554Tordre ses mille nœuds,
8555Et, passants pénétrés de fibres éternelles,
8556Tremblants, nous la voyons croiser dans nos prunelles
8557Ses fils vertigineux.
8558Et nous apercevons, dans le plus noir de l’arbre,
8559Les Hobbes contemplant avec des yeux de marbre,
8560Les Kant aux larges fronts ;
8561Leur cognée à la main, le pied sur les problèmes,
8562Immobiles ; la mort a fait des spectres blêmes
8563De tous ces bûcherons.
8564Ils sont là, stupéfaits et chacun sur sa branche.
8565L’un se redresse, et l’autre, épouvanté, se penche.
8566L’un voulut, l’autre osa,
8567Tous se sont arrêtés en voyant le mystère.
8568Zénon rêve tourné vers Pyrrhon, et Voltaire
8570Qu’avez-vous donc trouvé, dites, chercheurs sublimes ?
8571Quels nids avez-vous vus, noirs comme des abîmes,
8572Sur ces rameaux noueux ?
8573Cachaient-ils des essaims d’ailes sombres ou blanches ?
8574Dites, avez-vous fait envoler de ces branches
8575Quelque aigle monstrueux ?
8576De quelqu’un qui se tait nous sommes les ministres ;
8577Le noir réseau du sort trouble nos yeux sinistres ;
8578Le vent nous courbe tous ;
8579L’ombre des mêmes nuits mêle toutes les têtes.
8580Qui donc sait le secret ? le savez-vous, tempêtes ?
8581Gouffres, en parlez-vous ?
8582Le problème muet gonfle la mer sonore,
8583Et, sans cesse oscillant, va du soir à l’aurore
8584Et de la taupe au lynx ;
8585L’énigme aux yeux profonds nous regarde obstinée ;
8586Dans l’ombre nous voyons sur notre destinée
8587Les deux griffes du sphinx.
8588Le mot, c’est Dieu. Ce mot luit dans les âmes veuves ;
8589Il tremble dans la flamme ; onde, il coule en tes fleuves,
8590Homme, il coule en ton sang ;
8591Les constellations le disent au silence ;
8592Et le volcan, mortier de l’infini, le lance
8593Aux astres en passant.
8594Ne doutons pas. Croyons. Emplissons l’étendue
8595De notre confiance, humble, ailée, éperdue.
8596Soyons l’immense Oui.
8597Que notre cécité ne soit pas un obstacle ;
8598À la création donnons ce grand spectacle
8600Car, je vous le redis, votre oreille étant dure,
8601Non est un précipice. Ô vivants ! rien ne dure ;
8602La chair est aux corbeaux ;
8603La vie autour de vous croule comme un vieux cloître ;
8604Et l’herbe est formidable, et l’on y voit moins croître
8605De fleurs que de tombeaux.
8606Tout, dès que nous doutons, devient triste et farouche.
8607Quand il veut, spectre gai, le sarcasme à la bouche
8608Et l’ombre dans les yeux,
8609Rire avec l’infini, pauvre âme aventurière,
8610L’homme frissonnant voit les arbres en prière
8611Et les monts sérieux ;
8612Le chêne ému fait signe au cèdre qui contemple ;
8613Le rocher rêveur semble un prêtre dans le temple
8614Pleurant un déshonneur ;
8615L’araignée, immobile au centre de ses toiles,
8616Médite ; et le lion, songeant sous les étoiles,
8617Rugit : Pardon, Seigneur !
8618Jersey, cimetière de Saint-Jean, avril 1854.
8619Un jour, le morne esprit, le prophète sublime
8621Et lisait, frémissant, sur le mur de l’abîme
8623Dit à son aigle : « Ô monstre ! il faut que tu m’emportes.
8624Je veux voir Jéhovah. »
8625L’aigle obéit. Des cieux ils franchirent les portes ;
8627Il vit l’endroit sans nom dont nul archange n’ose
8629Et ce lieu redoutable était plein d’ombre, à cause
8630De la grandeur de Dieu.
8631Jersey, septembre 1855.
8632Quoi donc ! la vôtre aussi ! la vôtre suit la mienne !
8633Ô mère au cœur profond, mère, vous avez beau
8634Laisser la porte ouverte afin qu’elle revienne,
8635Cette pierre là-bas dans l’herbe est un tombeau !
8636La mienne disparut dans les flots qui se mêlent ;
8637Alors, ce fut ton tour, Claire, et tu t’envolas.
8638Est-ce donc que là-haut dans l’ombre elles s’appellent,
8639Qu’elles s’en vont ainsi l’une après l’autre, hélas ?
8640Enfant qui rayonnais, qui chassais la tristesse,
8641Que ta mère jadis berçait de sa chanson,
8642Qui d’abord la charmas avec ta petitesse
8643Et plus tard lui remplis de clarté l’horizon,
8644Voilà donc que tu dors sous cette pierre grise !
8645Voilà que tu n’es plus, ayant à peine été !
8646L’astre attire le lys, et te voilà reprise,
8647Ô vierge, par l’azur, cette virginité !
8648Te voilà remontée au firmament sublime,
8649Échappée aux grands cieux comme la grive aux bois,
8650Et, flamme, aile, hymne, odeur, replongée à l’abîme
8651Des rayons, des amours, des parfums et des voix !
8652Nous ne t’entendrons plus rire en notre nuit noire.
8653Nous voyons seulement, comme pour nous bénir,
8654Errer dans notre ciel et dans notre mémoire
8655Ta figure, nuage, et ton nom, souvenir !
8656Pressentais-tu déjà ton sombre épithalame ?
8657Marchant sur notre monde à pas silencieux,
8658De tous les idéals tu composais ton âme,
8659Comme si tu faisais un bouquet pour les cieux !
8660En te voyant si calme et toute lumineuse,
8661Les cœurs les plus saignants ne haïssaient plus rien.
8662Tu passais parmi nous comme Ruth la glaneuse,
8663Et, comme Ruth l’épi, tu ramassais le bien.
8664La nature, ô front pur, versait sur toi sa grâce,
8665L’aurore sa candeur, et les champs leur bonté ;
8666Et nous retrouvions, nous sur qui la douleur passe,
8667Toute cette douceur dans toute ta beauté !
8668Chaste, elle paraissait ne pas être autre chose
8669Que la forme qui sort des cieux éblouissants ;
8670Et de tous les rosiers elle semblait la rose,
8671Et de tous les amours elle semblait l’encens.
8672Ceux qui n’ont pas connu cette charmante fille
8673Ne peuvent pas savoir ce qu’était ce regard
8674Transparent comme l’eau qui s’égaye et qui brille
8675Quand l’étoile surgit sur l’océan hagard.
8676Elle était simple, franche, humble, naïve et bonne ;
8677Chantant à demi-voix son chant d’illusion,
8678Ayant je ne sais quoi dans toute sa personne
8679De vague et de lointain comme la vision.
8680On sentait qu’elle avait peu de temps sur la terre,
8681Qu’elle n’apparaissait que pour s’évanouir,
8682Et qu’elle acceptait peu sa vie involontaire ;
8683Et la tombe semblait par moments l’éblouir.
8684Elle a passé dans l’ombre où l’homme se résigne ;
8685Le vent sombre soufflait ; elle a passé sans bruit,
8686Belle, candide, ainsi qu’une plume de cygne
8687Qui reste blanche, même en traversant la nuit !
8688Elle s’en est allée à l’aube qui se lève,
8689Lueur dans le matin, vertu dans le ciel bleu,
8690Bouche qui n’a connu que le baiser du rêve,
8691Âme qui n’a dormi que dans le lit de Dieu !
8692Nous voici maintenant en proie aux deuils sans bornes,
8693Mère, à genoux tous deux sur des cercueils sacrés,
8694Regardant à jamais dans les ténèbres mornes
8695La disparition des êtres adorés !
8696Croire qu’ils resteraient ! quel songe ! Dieu les presse.
8697Même quand leurs bras blancs sont autour de nos cous,
8698Un vent du ciel profond fait frissonner sans cesse
8699Ces fantômes charmants que nous croyons à nous.
8700Ils sont là, près de nous, jouant sur notre route ;
8701Ils ne dédaignent pas notre soleil obscur,
8702Et derrière eux, et sans que leur candeur s’en doute,
8703Leurs ailes font parfois de l’ombre sur le mur.
8704Ils viennent sous nos toits ; avec nous ils demeurent ;
8705Nous leur disons : Ma fille ! ou : Mon fils ! ils sont doux,
8706Riants, joyeux, nous font une caresse, et meurent. –
8707Ô mère, ce sont là les anges, voyez-vous !
8708C’est une volonté du sort, pour nous sévère,
8709Qu’ils rentrent vite au ciel resté pour eux ouvert ;
8710Et qu’avant d’avoir mis leur lèvre à notre verre,
8711Avant d’avoir rien fait et d’avoir rien souffert,
8712Ils partent radieux ; et qu’ignorant l’envie,
8713L’erreur, l’orgueil, le mal, la haine, la douleur,
8714Tous ces êtres bénis s’envolent de la vie
8715À l’âge où la prunelle innocente est en fleur !
8716Nous qui sommes démons ou qui sommes apôtres,
8717Nous devons travailler, attendre, préparer ;
8718Pensifs, nous expions pour nous-même ou pour d’autres ;
8719Notre chair doit saigner, nos yeux doivent pleurer.
8720Eux, ils sont l’air qui fuit, l’oiseau qui ne se pose
8721Qu’un instant, le soupir qui vole, avril vermeil
8722Qui brille et passe ; ils sont le parfum de la rose
8723Qui va rejoindre aux cieux le rayon du soleil !
8724Ils ont ce grand dégoût mystérieux de l’âme
8725Pour notre chair coupable et pour notre destin ;
8726Ils ont, êtres rêveurs qu’un autre azur réclame,
8727Je ne sais quelle soif de mourir le matin !
8728Ils sont l’étoile d’or se couchant dans l’aurore,
8729Mourant pour nous, naissant pour l’autre firmament ;
8730Car la mort, quand un astre en son sein vient éclore,
8731Continue, au delà, l’épanouissement !
8732Oui, mère, ce sont là les élus du mystère,
8733Les envoyés divins, les ailés, les vainqueurs,
8734À qui Dieu n’a permis que d’effleurer la terre
8735Pour faire un peu de joie à quelques pauvres cœurs.
8736Comme l’ange à Jacob, comme Jésus à Pierre,
8737Ils viennent jusqu’à nous qui loin d’eux étouffons,
8738Beaux, purs, et chacun d’eux portant sous sa paupière
8739La sereine clarté des paradis profonds.
8740Puis, quand ils ont, pieux, baisé toutes les plaies,
8741Pansé notre douleur, azuré nos raisons,
8742Et fait luire un moment l’aube à travers nos claies,
8743Et chanté la chanson du ciel dans nos maisons,
8744Ils retournent là-haut parler à Dieu des hommes,
8745Et, pour lui faire voir quel est notre chemin,
8746Tout ce que nous souffrons et tout ce que nous sommes,
8747S’en vont avec un peu de terre dans la main.
8748Ils s’en vont ; c’est tantôt l’éclair qui les emporte,
8749Tantôt un mal plus fort que nos soins superflus.
8750Alors, nous, pâles, froids, l’œil fixé sur la porte,
8751Nous ne savons plus rien, sinon qu’ils ne sont plus.
8752Nous disons : – À quoi bon l’âtre sans étincelles ?
8753À quoi bon la maison où ne sont plus leurs pas ?
8754À quoi bon la ramée où ne sont plus les ailes ?
8755Qui donc attendons-nous s’ils ne reviendront pas ? –
8756Ils sont partis, pareils au bruit qui sort des lyres.
8757Et nous restons là, seuls, près du gouffre où tout fuit,
8758Tristes ; et la lueur de leurs charmants sourires
8759Parfois nous apparaît vaguement dans la nuit.
8760Car ils sont revenus, et c’est là le mystère ;
8761Nous entendons quelqu’un flotter, un souffle errer,
8762Des robes effleurer notre seuil solitaire,
8763Et cela fait alors que nous pouvons pleurer.
8764Nous sentons frissonner leurs cheveux dans notre ombre ;
8765Nous sentons, lorsqu’ayant la lassitude en nous,
8766Nous nous levons après quelque prière sombre,
8767Leurs blanches mains toucher doucement nos genoux.
8768Ils nous disent tout bas de leur voix la plus tendre :
8769« Mon père ! encore un peu ! ma mère ! encore un jour !
8770« M’entends-tu ? je suis là, je reste pour t’attendre
8771« Sur l’échelon d’en bas de l’échelle d’amour.
8772« Je t’attends pour pouvoir nous en aller ensemble.
8773« Cette vie est amère, et tu vas en sortir.
8774« Pauvre cœur, ne crains rien, Dieu vit ! la mort rassemble.
8775« Tu redeviendras ange ayant été martyr. »
8776Oh ! quand donc viendrez-vous ? vous retrouver, c’est naître.
8777Quand verrons-nous, ainsi qu’un idéal flambeau,
8778La douce étoile mort, rayonnante, apparaître
8779À ce noir horizon qu’on nomme le tombeau ?
8780Quand nous en irons-nous où vous êtes, colombes !
8781Où sont les enfants morts et les printemps enfuis,
8782Et tous les chers amours dont nous sommes les tombes,
8783Et toutes les clartés dont nous sommes les nuits ?
8784Vers ce grand ciel clément où sont tous les dictames,
8785Les aimés, les absents, les êtres purs et doux,
8786Les baisers des esprits et les regards des âmes,
8787Quand nous en irons-nous ? quand nous en irons-nous ?
8788Quand nous en irons-nous où sont l’aube et la foudre ?
8789Quand verrons-nous, déjà libres, hommes encor,
8790Notre chair ténébreuse en rayons se dissoudre,
8791Et nos pieds faits de nuit éclore en ailes d’or ?
8792Quand nous enfuirons-nous dans la joie infinie
8793Où les hymnes vivants sont des anges voilés,
8794Où l’on voit, à travers l’azur de l’harmonie,
8795La strophe bleue errer sur les luths étoilés ?
8796Quand viendrez-vous chercher notre humble cœur qui sombre ?
8797Quand nous reprendrez-vous à ce monde charnel,
8798Pour nous bercer ensemble aux profondeurs de l’ombre,
8799Sous l’éblouissement du regard éternel ?
IX — À la fenêtre pendant la nuit
8802Les étoiles, points d’or, percent les branches noires ;
8803Le flot huileux et lourd décompose ses moires
8805Les nuages ont l’air d’oiseaux prenant la fuite ;
8806Par moments le vent parle, et dit des mots sans suite,
8807Comme un homme endormi.
8808Tout s’en va. La nature est l’urne mal fermée.
8809La tempête est écume et la flamme est fumée.
8810Rien n’est hors du moment,
8811L’homme n’a rien qu’il prenne, et qu’il tienne, et qu’il garde.
8812Il tombe heure par heure, et, ruine, il regarde
8813Le monde, écroulement.
8814L’astre est-il le point fixe en ce mouvant problème ?
8815Ce ciel que nous voyons fut-il toujours le même ?
8816Le sera-t-il toujours ?
8817L’homme a-t-il sur son front des clartés éternelles ?
8818Et verra-t-il toujours les mêmes sentinelles
8819Monter aux mêmes tours ?
8821Nuits, serez-vous pour nous toujours ce que vous êtes ?
8822Pour toute vision, aurons-nous sur nos têtes
8823Toujours les mêmes cieux ?
8824Dis, larve Aldebaran, réponds, spectre Saturne,
8825Ne verrons-nous jamais sur le masque nocturne
8826S’ouvrir de nouveaux yeux ?
8827Ne verrons-nous jamais briller de nouveaux astres ?
8828Et des cintres nouveaux, et de nouveaux pilastres
8829Luire à notre œil mortel,
8830Dans cette cathédrale aux formidables porches
8831Dont le septentrion éclaire avec sept torches,
8832L’effrayant maître-autel ?
8833A-t-il cessé, le vent qui fit naître ces roses,
8834Sirius, Orion, toi, Vénus, qui reposes
8835Notre œil dans le péril ?
8836Ne verrons-nous jamais sous ces grandes haleines
8837D’autres fleurs de lumière éclore dans les plaines
8839Savons-nous où le monde en est de son mystère ?
8840Qui nous dit, à nous, joncs du marais, vers de terre
8842À nous qui n’avons pas nous-mêmes notre preuve,
8843Que Dieu ne va pas mettre une tiare neuve
8844Sur le front de la nuit ?
8846Dieu n’a-t-il plus de flamme à ses lèvres profondes ?
8847N’en fait-il plus jaillir des tourbillons de mondes ?
8848Parlez, Nord et Midi !
8849N’emplit-il plus de lui sa création sainte ?
8850Et ne souffle-t-il plus que d’une bouche éteinte
8851Sur l’être refroidi ?
8852Quand les comètes vont et viennent, formidables,
8853Apportant la lueur des gouffres insondables
8854À nos fronts soucieux,
8855Brûlant, volant, peut-être âmes, peut-être mondes,
8856Savons-nous ce que font toutes ces vagabondes
8857Qui courent dans nos cieux ?
8858Qui donc a vu la source et connaît l’origine ?
8859Qui donc, ayant sondé l’abîme, s’imagine
8860En être mage et roi ?
8861Ah ! fantômes humains, courbés sous les désastres !
8862Qui donc a dit : – C’est bien, Éternel. Assez d’astres.
8863N’en fais plus. Calme-toi ! –
8864L’effet séditieux limiterait la cause ?
8865Quelle bouche ici-bas peut dire à quelque chose :
8866Tu n’iras pas plus loin ?
8867Sous l’élargissement sans fin, la borne plie ;
8868La création vit, croît et se multiplie ;
8869L’homme n’est qu’un témoin.
8870L’homme n’est qu’un témoin frémissant d’épouvante.
8871Les firmaments sont pleins de la sève vivante
8873L’arbre prodigieux croise, agrandit, transforme,
8874Et mêle aux cieux profonds, comme une gerbe énorme,
8875Ses ténébreux rameaux.
8876Car la création est devant, Dieu derrière.
8877L’homme, du côté noir de l’obscure barrière,
8878Vit, rôdeur curieux ;
8879Il suffit que son front se lève pour qu’il voie
8880À travers la sinistre et morne claire-voie
8883Donc ne nous disons pas : – Nous avons nos étoiles –
8884Des flottes de soleils peut-être à pleines voiles
8885Viennent en ce moment ;
8886Peut-être que demain le Créateur terrible,
8887Refaisant notre nuit, va contre un autre crible
8888Changer le firmament.
8889Qui sait ? que savons-nous ? sur notre horizon sombre,
8890Que la création impénétrable encombre
8891Des ses taillis sacrés,
8892Muraille obscure où vient battre le flot de l’être,
8893Peut-être allons-nous voir brusquement apparaître
8895Des astres éperdus arrivant des abîmes,
8896Venant des profondeurs ou descendant des cimes,
8897Et, sous nos noirs arceaux,
8898Entrant en foule, épars, ardents, pareils au rêve,
8899Comme dans un grand vent s’abat sur une grève
8900Une troupe d’oiseaux ;
8901Surgissant, clairs flambeaux, feux purs, rouges fournaises,
8902Aigrettes de rubis ou tourbillons de braises,
8903Sur nos bords, sur nos monts,
8904Et nous pétrifiant de leurs aspects étranges ;
8905Car dans le gouffre énorme il est des mondes anges
8906Et des soleils démons !
8907Peut-être en ce moment, du fond des nuits funèbres,
8908Montant vers nous, gonflant ses vagues de ténèbres
8909Et ses flots de rayons,
8910Le muet Infini, sombre mer ignorée,
8911Roule vers notre ciel une grande marée
8913Marine-Terrace, avril 1854.
8914L’Océan resplendit sous sa vaste nuée.
8915L’onde, de son combat sans fin exténuée,
8916S’assoupit, et, laissant l’écueil se reposer,
8917Fait de toute la rive un immense baiser.
8918On dirait qu’en tous lieux, en même temps, la vie
8919Dissout le mal, le deuil, l’hiver, la nuit, l’envie,
8920Et que le mort couché dit au vivant debout :
8921Aime ! et qu’une âme obscure, épanouie en tout,
8922Avance doucement sa bouche vers nos lèvres.
8923L’être, éteignant dans l’ombre et l’extase ses fièvres,
8924Ouvrant ses flancs, ses seins, ses yeux, ses cœurs épars,
8925Dans ses pores profonds reçoit de toutes parts
8926La pénétration de la sève sacrée.
8927La grande paix d’en haut vient comme une marée.
8928Le brin d’herbe palpite aux fentes du pavé ;
8929Et l’âme a chaud. On sent que le nid est couvé.
8930L’infini semble plein d’un frisson de feuillée.
8931On croit être à cette heure où la terre éveillée
8932Entend le bruit que fait l’ouverture du jour,
8933Le premier pas du vent, du travail, de l’amour,
8934De l’homme, et le verrou de la porte sonore,
8935Et le hennissement du blanc cheval aurore.
8936Le moineau d’un coup d’aile, ainsi qu’un fol esprit,
8937Vient taquiner le flot monstrueux qui sourit ;
8938L’air joue avec la mouche et l’écume avec l’aigle ;
8939Le grave laboureur fait ses sillons et règle
8940La page où s’écrira le poëme des blés ;
8941Des pêcheurs sont là-bas sous un pampre attablés ;
8942L’horizon semble un rêve éblouissant où nage
8943L’écaille de la mer, la plume du nuage,
8944Car l’Océan est hydre et le nuage oiseau.
8945Une lueur, rayon vague, part du berceau
8946Qu’une femme balance au seuil d’une chaumière,
8947Dore les champs, les fleurs, l’onde et devient lumière
8948En touchant un tombeau qui dort près du clocher.
8949Le jour plonge au plus noir du gouffre, et va chercher
8950L’ombre, et la baise au front sous l’eau sombre et hagarde.
8951Tout est doux, calme, heureux, apaisé ; Dieu regarde.
8952Marine-Terrace, juillet 1855.
8953Oh ! par nos vils plaisirs, nos appétits, nos fanges,
8954Que de fois nous devons vous attrister, archanges !
8955C’est vraiment une chose amère de songer
8956Qu’en ce monde où l’esprit n’est qu’un morne étranger,
8957Où la volupté rit, jeune, et si décrépite !
8958Où dans les lits profonds l’aile d’en bas palpite,
8959Quand, pâmé, dans un nimbe ou bien dans un éclair,
8960On tend sa bouche ardente aux coupes de la chair
8961À l’heure où l’on s’enivre aux lèvres d’une femme,
8962De ce qu’on croit l’amour, de ce qu’on prend pour l’âme,
8963Sang du cœur, vin des sens âcre et délicieux,
8964On fait rougir là-haut quelque passant des cieux !
XII — Aux anges qui nous voient
8966– Passant, qu’es-tu ? je te connais.
8967Mais, étant spectre, ombre et nuage,
8968Tu n’as plus de sexe ni d’âge.
8969– Je suis ta mère, et je venais !
8970– Et toi dont l’aile hésite et brille,
8971Dont l’œil est noyé de douceur,
8972Qu’es-tu, passant ? – Je suis ta sœur.
8973– Et toi, qu’es-tu ? – Je suis ta fille.
8974– Et toi, qu’es-tu, passant ? – Je suis
8975Celle à qui tu disais : « Je t’aime ! »
8976– Et toi ? – Je suis ton âme même. –
8977Oh ! cachez-moi, profondes nuits !
8979Ô mort ! heure splendide ! ô rayons mortuaires !
8980Avez-vous quelquefois soulevé des suaires ?
8981Et, pendant qu’on pleurait, et qu’au chevet du lit,
8982Frères, amis, enfants, la mère qui pâlit,
8983Éperdus, sanglotaient dans le deuil qui les navre,
8984Avez-vous regardé sourire le cadavre ?
8985Tout à l’heure il râlait, se tordait, étouffait ;
8986Maintenant il rayonne. Abîme ! qui donc fait
8987Cette lueur qu’a l’homme en entrant dans les ombres ?
8988Qu’est-ce que le sépulcre ? et d’où vient, penseurs sombres,
8989Cette sérénité formidable des morts ?
8990C’est que le secret s’ouvre et que l’être est dehors ;
8991C’est que l’âme – qui voit, puis brille, puis flamboie, –
8992Rit, et que le corps même a sa terrible joie.
8993La chair se dit : – Je vais être terre, et germer,
8994Et fleurir comme sève, et, comme fleur, aimer !
8995Je vais me rajeunir dans la jeunesse énorme
8996Du buisson, de l’eau vive, et du chêne, et de l’orme,
8997Et me répandre aux lacs, aux flots, aux monts, aux prés,
8998Aux rochers, aux splendeurs des grands couchants pourprés,
8999Aux ravins, aux halliers, aux brises de la nue,
9000Aux murmures profonds de la vie inconnue !
9001Je vais être oiseau, vent, cri des eaux, bruit des cieux,
9002Et palpitation du tout prodigieux ! –
9003Tous ces atomes las, dont l’homme était le maître,
9004Sont joyeux d’être mis en liberté dans l’être,
9005De vivre, et de rentrer au gouffre qui leur plaît.
9006L’haleine, que la fièvre aigrissait et brûlait,
9007Va devenir parfum, et la voix harmonie ;
9008Le sang va retourner à la veine infinie,
9009Et couler, ruisseau clair, aux champs où le bœuf roux
9010Mugit le soir avec l’herbe jusqu’aux genoux ;
9011Les os ont déjà pris la majesté des marbres ;
9012La chevelure sent le grand frisson des arbres,
9013Et songe aux cerfs errants, au lierre, aux nids chantants
9014Qui vont l’emplir du souffle adoré du printemps.
9015Et voyez le regard, qu’une ombre étrange voile,
9016Et qui, mystérieux, semble un lever d’étoile !
9017Oui, Dieu le veut, la mort, c’est l’ineffable chant
9018De l’âme et de la bête à la fin se lâchant ;
9019C’est une double issue ouverte à l’être double.
9020Dieu disperse, à cette heure inexprimable et trouble,
9021Le corps dans l’univers et l’âme dans l’amour.
9022Une espèce d’azur que dore un vague jour,
9023L’air de l’éternité, puissant, calme, salubre,
9024Frémit et resplendit sous le linceul lugubre ;
9025Et des plis du drap noir tombent tous nos ennuis.
9026La mort est bleue. Ô mort ! ô paix ! l’ombre des nuits,
9027Le roseau des étangs, le roc du monticule,
9028L’épanouissement sombre du crépuscule,
9029Le vent, souffle farouche ou providentiel,
9030L’air, la terre, le feu, l’eau, tout, même le ciel,
9031Se mêle à cette chair qui devient solennelle.
9032Un commencement d’astre éclôt dans la prunelle.
9033Au cimetière, août 1855.
9034Ô gouffre ! l’âme plonge et rapporte le doute.
9035Nous entendons sur nous les heures, goutte à goutte,
9036Tomber comme l’eau sur les plombs ;
9037L’homme est brumeux, le monde est noir, le ciel est sombre ;
9038Les formes de la nuit vont et viennent dans l’ombre ;
9039Et nous, pâles, nous contemplons.
9040Nous contemplons l’obscur, l’inconnu, l’invisible.
9041Nous sondons le réel, l’idéal, le possible,
9042L’être, spectre toujours présent.
9043Nous regardons trembler l’ombre indéterminée.
9044Nous sommes accoudés sur notre destinée,
9045L’œil fixe et l’esprit frémissant.
9046Nous épions des bruits dans ces vides funèbres ;
9047Nous écoutons le souffle, errant dans les ténèbres,
9048Dont frissonne l’obscurité ;
9049Et, par moments, perdus dans les nuits insondables,
9050Nous voyons s’éclairer de lueurs formidables
9051La vitre de l’éternité.
9052Marine-Terrace, septembre 1853.
XV — À celle qui est voilée
9053Tu me parles du fond d’un rêve
9054Comme une âme parle aux vivants.
9055Comme l’écume de la grève,
9056Ta robe flotte dans les vents.
9057Je suis l’algue des flots sans nombre,
9058Le captif du destin vainqueur ;
9059Je suis celui que toute l’ombre
9060Couvre sans éteindre son cœur.
9061Mon esprit ressemble à cette île,
9062Et mon sort à cet océan ;
9063Et je suis l’habitant tranquille
9064De la foudre et de l’ouragan.
9065Je suis le proscrit qui se voile,
9066Qui songe, et chante loin du bruit,
9067Avec la chouette et l’étoile,
9068La sombre chanson de la nuit.
9069Toi, n’es-tu pas, comme moi-même,
9070Flambeau dans ce monde âpre et vil.
9071Âme, c’est-à-dire problème,
9072Et femme, c’est-à-dire exil ?
9073Sors du nuage, ombre charmante.
9074Ô fantôme, laisse-toi voir !
9075Sois un phare dans ma tourmente,
9076Sois un regard dans mon ciel noir !
9077Cherche-moi parmi les mouettes !
9078Dresse un rayon sur mon récif,
9079Et, dans mes profondeurs muettes,
9080La blancheur de l’ange pensif !
9081Sois l’aile qui passe et se mêle
9082Aux grandes vagues en courroux.
9083Oh ! viens ! tu dois être bien belle,
9084Car ton chant lointain est bien doux ;
9085Car la nuit engendre l’aurore ;
9086C’est peut-être une loi des cieux
9087Que mon noir destin fasse éclore
9088Ton sourire mystérieux !
9089Dans ce ténébreux monde où j’erre,
9090Nous devons nous apercevoir,
9091Toi, toute faite de lumière,
9092Moi, tout composé de devoir !
9093Tu me dis de loin que tu m’aimes,
9094Et que, la nuit, à l’horizon,
9095Tu viens voir sur les grèves blêmes
9096Le spectre blanc de ma maison.
9097Là, méditant sous le grand dôme,
9098Près du flot sans trêve agité,
9099Surprise de trouver l’atome
9100Ressemblant à l’immensité,
9101Tu compares, sans me connaître,
9102L’onde à l’homme, l’ombre au banni,
9103Ma lampe étoilant ma fenêtre
9104À l’astre étoilant l’infini !
9105Parfois, comme au fond d’une tombe,
9106Je te sens sur mon front fatal,
9107Bouche de l’Inconnu d’où tombe
9108Le pur baiser de l’Idéal.
9109À ton souffle, vers Dieu poussées,
9110Je sens en moi, douce frayeur,
9111Frissonner toutes mes pensées,
9112Feuilles de l’arbre intérieur.
9113Mais tu ne veux pas qu’on te voie ;
9114Tu viens et tu fuis tour à tour ;
9115Tu ne veux pas te nommer joie,
9116Ayant dit : Je m’appelle amour.
9117Oh ! fais un pas de plus ! viens, entre,
9118Si nul devoir ne le défend ;
9119Viens voir mon âme dans son antre,
9120L’esprit lion, le cœur enfant ;
9121Viens voir le désert où j’habite,
9122Seul sous mon plafond effrayant ;
9123Sois l’ange chez le cénobite,
9124Sois la clarté chez le voyant.
9125Change en perles dans mes décombres
9126Toutes mes gouttes de sueur !
9127Viens poser sur mes œuvres sombres
9128Ton doigt d’où sort une lueur !
9129Du bord des sinistres ravines
9130Du rêve et de la vision,
9131J’entrevois les choses divines… –
9132Complète l’apparition !
9133Viens voir le songeur qui s’enflamme
9134À mesure qu’il se détruit,
9135Et de jour en jour dans son âme
9136À plus de mort et moins de nuit !
9137Viens ! viens dans ma brume hagarde,
9138Où naît la foi, d’où l’esprit sort,
9139Où confusément je regarde
9140Les formes obscures du sort.
9141Tout s’éclaire aux lueurs funèbres ;
9142Dieu, pour le penseur attristé,
9143Ouvre toujours dans les ténèbres
9144De brusques gouffres de clarté.
9145Avant d’être sur cette terre,
9146Je sens que jadis j’ai plané ;
9147J’étais l’archange solitaire,
9148Et mon malheur, c’est d’être né.
9149Sur mon âme, qui fut colombe,
9150Viens, toi qui des cieux as le sceau.
9151Quelquefois une plume tombe
9152Sur le cadavre d’un oiseau.
9153Oui, mon malheur irréparable,
9154C’est de pendre aux deux éléments,
9155C’est d’avoir en moi, misérable,
9156De la fange et des firmaments !
9157Hélas ! hélas ! c’est d’être un homme ;
9158C’est de songer que j’étais beau,
9159D’ignorer comment je me nomme,
9160D’être un ciel et d’être un tombeau !
9161C’est d’être un forçat qui promène
9162Son vil labeur sous le ciel bleu ;
9163C’est de porter la hotte humaine
9164Où j’avais vos ailes, mon Dieu !
9165C’est de traîner de la matière ;
9166C’est d’être plein, moi, fils du jour,
9167De la terre du cimetière,
9168Même quand je m’écrie : Amour !
9169Marine-Terrace, janvier 1854.
9171Esprit mystérieux qui, le doigt sur ta bouche,
9172Passes… ne t’en va pas ! parle à l’homme farouche
9173Ivre d’ombre et d’immensité,
9174Parle-moi, toi, front blanc qui dans ma nuit te penches ;
9175Réponds-moi, toi qui luis et marches sous les branches,
9176Comme un souffle de la clarté !
9177Est-ce toi que chez moi minuit parfois apporte ?
9178Est-ce toi qui heurtais l’autre nuit à ma porte,
9179Pendant que je ne dormais pas ?
9180C’est donc vers moi que vient lentement ta lumière ?
9181La pierre de mon seuil peut-être est la première
9182Des sombres marches du trépas.
9183Peut-être qu’à ma porte ouvrant sur l’ombre immense,
9184L’invisible escalier des ténèbres commence ;
9185Peut-être, ô pâles échappés,
9186Quand vous montez du fond de l’horreur sépulcrale,
9187Ô morts, quand vous sortez de la froide spirale,
9188Est-ce chez moi que vous frappez !
9189Car la maison d’exil, mêlée aux catacombes,
9190Est adossée au mur de la ville des tombes.
9191Le proscrit est celui qui sort ;
9192Il flotte submergé comme la nef qui sombre ;
9193Le jour le voit à peine et dit : Quelle est cette ombre ?
9194Et la nuit dit : Quel est ce mort ?
9195Sois la bienvenue, ombre ! ô ma sœur ! ô figure
9196Qui me fais signe alors que sur l’énigme obscure
9197Je me penche, sinistre et seul ;
9198Et qui viens, m’effrayant de ta lueur sublime,
9199Essuyer sur mon front la sueur de l’abîme
9200Avec un pan de ton linceul !
9202Oh ! que le gouffre est noir, et que l’œil est débile !
9203Nous avons devant nous le silence immobile.
9204Qui sommes-nous ? où sommes-nous ?
9205Faut-il jouir ? faut-il pleurer ? Ceux qu’on rencontre
9206Passent. Quelle est la loi ? La prière nous montre
9207L’écorchure de ses genoux.
9208D’où viens-tu ? – Je ne sais. – Où vas-tu ? – Je l’ignore.
9209L’homme ainsi parle à l’homme et l’onde au flot sonore.
9210Tout va, tout vient, tout ment, tout fuit.
9211Parfois nous devenons pâles, hommes et femmes,
9212Comme si nous sentions se fermer sur nos âmes
9213La main de la géante nuit.
9214Nous voyons fuir la flèche et l’ombre est sur la cible.
9215L’homme est lancé. Par qui ? vers qui ? Dans l’invisible.
9216L’arc ténébreux siffle dans l’air.
9217En voyant ceux qu’on aime en nos bras se dissoudre,
9218Nous demandons si c’est pour la mort, coup de foudre,
9219Qu’est faite, hélas ! la vie éclair !
9220Nous demandons, vivants douteux qu’un linceul couvre,
9221Si le profond tombeau qui devant nous s’entr’ouvre,
9222Abîme, espoir, asile, écueil,
9223N’est pas le firmament plein d’étoiles sans nombre,
9224Et si tous les clous d’or qu’on voit au ciel dans l’ombre
9225Ne sont pas les clous du cercueil ?
9226Nous sommes là ; nos dents tressaillent, nos vertèbres
9227Frémissent ; on dirait parfois que les ténèbres,
9228Ô terreur ! sont pleines de pas.
9229Qu’est-ce que l’ouragan, nuit ? – C’est quelqu’un qui passe.
9230Nous entendons souffler les chevaux de l’espace
9231Traînant le char qu’on ne voit pas.
9232L’ombre semble absorbée en une idée unique.
9233L’eau sanglote ; à l’esprit la forêt communique
9234Un tremblement contagieux ;
9235Et tout semble éclairé, dans la brume où tout penche,
9236Du reflet que ferait la grande pierre blanche
9237D’un sépulcre prodigieux.
9239La chose est pour la chose ici-bas un problème.
9240L’être pour l’être est sphinx. L’aube au jour paraît blême ;
9241L’éclair est noir pour le rayon.
9242Dans la création vague et crépusculaire,
9243Les objets effarés qu’un jour sinistre éclaire
9244Sont l’un pour l’autre vision.
9245La cendre ne sait pas ce que pense le marbre ;
9246L’écueil écoute en vain le flot ; la branche d’arbre
9247Ne sait pas ce que dit le vent.
9248Qui punit-on ici ? Passez sans vous connaître !
9249Est-ce toi le coupable, enfant qui viens de naître ?
9250Ô mort, est-ce toi le vivant ?
9251Nous avons dans l’esprit des sommets, nos idées,
9252Nos rêves, nos vertus, d’escarpements bordées,
9253Et nos espoirs construits si tôt ;
9254Nous tâchons d’appliquer à ces cimes étranges
9255L’âpre échelle de feu par où montent les anges ;
9256Job est en bas, Christ est en haut.
9257Nous aimons. À quoi bon ? Nous souffrons. Pourquoi
9259Je préfère mourir et m’en aller. Préfère.
9260Allez, choisissez vos chemins.
9261L’être effrayant se tait au fond du ciel nocturne,
9262Et regarde tomber de la bouche de l’urne
9263Le flot livide des humains.
9264Nous pensons. Après ? Rampe, esprit ! garde tes chaînes.
9265Quand vous vous promenez le soir parmi les chênes
9266Et les rochers aux vagues yeux,
9267Ne sentez-vous pas l’ombre où vos regards se plongent
9268Reculer ? Savez-vous seulement à quoi songent
9269Tous ces muets mystérieux ?
9270Nous jugeons. Nous dressons l’échafaud. L’homme tue
9271Et meurt. Le genre humain, foule d’erreur vêtue,
9272Condamne, extermine, détruit,
9273Puis s’en va. Le poteau du gibet, ô démence !
9274Ô deuil ! est le bâton de cet aveugle immense
9275Marchant dans cette immense nuit.
9276Crime ! enfer ! quel zénith effrayant que le nôtre,
9277Où les douze Césars toujours l’un après l’autre
9278Reviennent, noirs soleils errants !
9279L’homme, au-dessus de lui, du fond des maux sans borne,
9280Voit éternellement tourner dans son ciel morne
9281Ce zodiaque de tyrans.
9283Depuis quatre mille ans que, courbé sous la haine,
9284Perçant sa tombe avec les débris de sa chaîne,
9285Fouillant le bas, creusant le haut,
9286Il cherche à s’évader à travers la nature,
9287L’esprit forçat n’a pas encor fait d’ouverture
9288À la voûte du ciel cachot.
9289Oui, le penseur en vain, dans ses essors funèbres,
9290Heurte son âme d’ombre au plafond de ténèbres ;
9291Il tombe, il meurt ; son temps est court ;
9292Et nous n’entendons rien, dans la nuit qu’il nous lègue,
9293Que ce que dit tout bas la création bègue
9294À l’oreille du tombeau sourd.
9295Nous sommes les passants, les foules et les races.
9296Nous sentons, frissonnants, des souffles sur nos faces.
9297Nous sommes le gouffre agité ;
9298Nous sommes ce que l’air chasse au vent de son aile ;
9299Nous sommes les flocons de la neige éternelle
9300Dans l’éternelle obscurité.
9301Pour qui luis-tu, Vénus ? Où roules-tu, Saturne ?
9302Ils vont : rien ne répond dans l’éther taciturne.
9303L’homme grelotte, seul et nu.
9304L’étendue aux flots noirs déborde, d’horreur pleine :
9305L’énigme a peur du mot ; l’infini semble à peine
9306Pouvoir contenir l’inconnu.
9307Toujours la nuit ! jamais l’azur ! jamais l’aurore !
9308Nous marchons. Nous n’avons point fait un pas encore !
9309Nous rêvons ce qu’Adam rêva ;
9310La création flotte et fuit, des vents battue ;
9311Nous distinguons dans l’ombre une immense statue
9312Et nous lui disons : Jéhovah !
9313Marine-Terrace, nuit du 30 mars 1854.
9314Création ! figure en deuil ! Isis austère !
9315Peut-être l’homme est-il son trouble et son mystère ?
9316Peut-être qu’elle nous craint tous,
9317Et qu’à l’heure où, ployés sous notre loi mortelle,
9318Hagards et stupéfaits, nous tremblons devant elle,
9319Elle frissonne devant nous !
9320Ne riez point. Souffrez gravement. Soyons dignes,
9321Corbeaux, hiboux, vautours, de redevenir cygnes !
9322Courbons-nous sous l’obscure loi.
9323Ne jetons pas le doute aux flots comme une sonde.
9324Marchons sans savoir où, parlons sans qu’on réponde,
9325Et pleurons sans savoir pourquoi.
9326Homme, n’exige pas qu’on rompe le silence ;
9327Dis-toi : Je suis puni. Baisse la tête et pense.
9328C’est assez de ce que tu vois.
9329Une parole peut sortir du puits farouche ;
9330Ne la demande pas. Si l’abîme est la bouche,
9331Ô Dieu, qu’est-ce donc que la voix ?
9332Ne nous irritons pas. Il n’est pas bon de faire,
9333Vers la clarté qui luit au centre de la sphère,
9334À travers les cieux transparents,
9335Voler l’affront, les cris, le rire et la satire,
9336Et que le chandelier à sept branches attire
9337Tous ces noirs phalènes errants.
9338Nais, grandis, rêve, souffre, aime, vis, vieillis, tombe.
9339L’explication sainte et calme est dans la tombe.
9340Ô vivants ! ne blasphémons point.
9341Qu’importe à l’Incréé, qui, soulevant ses voiles,
9342Nous offre le grand ciel, les mondes, les étoiles,
9343Qu’une ombre lui montre le poing ?
9344Nous figurons-nous donc qu’à l’heure où tout le prie,
9345Pendant qu’il crée et vit, pendant qu’il approprie
9346À chaque astre une humanité,
9347Nous pouvons de nos cris troubler sa plénitude,
9348Cracher notre néant jusqu’en sa solitude,
9349Et lui gâter l’éternité ?
9350Être ! quand dans l’éther tu dessinas les formes,
9351Partout où tu traças les orbites énormes
9352Des univers qui n’étaient pas,
9353Des soleils ont jailli, fleurs de flamme, et sans nombre,
9354Des trous qu’au firmament, en s’y posant dans l’ombre,
9355Fit la pointe de ton compas !
9356Qui sommes-nous ? La nuit, la mort, l’oubli, personne.
9357Il est. Cette splendeur suffit pour qu’on frissonne.
9358C’est lui l’amour, c’est lui le feu.
9359Quand les fleurs en avril éclatent pêle-mêle,
9360C’est lui. C’est lui qui gonfle, ainsi qu’une mamelle,
9361La rondeur de l’océan bleu.
9362Le penseur cherche l’homme et trouve de la cendre.
9363Il trouve l’orgueil froid, le mal, l’amour à vendre,
9364L’erreur, le sac d’or effronté,
9365La haine et son couteau, l’envie et son suaire,
9366En mettant au hasard la main dans l’ossuaire
9367Que nous nommons humanité.
9368Parce que nous souffrons, noirs et sans rien connaître,
9369Stupide, l’homme dit : – Je ne veux pas de l’Être !
9370Je souffre ; donc, Être n’est pas ! –
9371Tu n’admires que toi, vil passant, dans ce monde !
9372Tu prends pour de l’argent, ô ver, ta bave immonde
9373Marquant la place où tu rampas !
9374Notre nuit veut rayer ce jour qui nous éclaire ;
9375Nous crispons sur ce nom nos doigts pleins de colère ;
9376Rage d’enfant qui coûte cher !
9377Et nous nous figurons, race imbécile et dure,
9378Que nous avons un peu de Dieu dans notre ordure
9379Entre notre ongle et notre chair !
9380Nier l’Être ! à quoi bon ? L’ironie âpre et noire
9381Peut-elle se pencher sur le gouffre et le boire,
9382Comme elle boit son propre fiel ?
9383Quand notre orgueil le tait, notre douleur le nomme.
9384Le sarcasme peut-il, en crevant l’œil à l’homme,
9385Crever les étoiles au ciel ?
9386Ah ! quand nous le frappons, c’est pour nous qu’est la plaie.
9387Pensons, croyons. Voit-on l’océan qui bégaie,
9388Mordre avec rage son bâillon ?
9389Adorons-le dans l’astre, et la fleur, et la femme.
9390Ô vivants, la pensée est la pourpre de l’âme ;
9391Le blasphème en est le haillon.
9392Ne raillons pas. Nos cœurs sont les pavés du temple,
9393Il nous regarde, lui que l’infini contemple.
9394Insensé qui nie et qui mord !
9395Dans un rire imprudent, ne faisons pas, fils Ève,
9396Apparaître nos dents devant son œil qui rêve,
9397Comme elles seront dans la mort.
9398La femme nue, ayant les hanches découvertes,
9399Chair qui tente l’esprit, rit sous les feuilles vertes ;
9400N’allons pas rire à son côté.
9401Ne chantons pas : – Jouir est tout. Le ciel est vide,
9402La nuit a peur, vous dis-je ! elle devient livide
9403En contemplant l’immensité.
9404Ô douleur ! clef des cieux ! l’ironie est fumée.
9405L’expiation rouvre une porte fermée ;
9406Les souffrances sont des faveurs.
9407Regardons, au-dessus des multitudes folles,
9408Monter vers les gibets et vers les auréoles
9409Les grands sacrifiés rêveurs.
9410Monter, c’est s’immoler. Toute cime est sévère.
9411L’Olympe lentement se transforme en Calvaire ;
9412Partout le martyre est écrit ;
9413Une immense croix gît dans notre nuit profonde ;
9414Et nous voyons saigner aux quatre coins du monde
9415Les quatre clous de Jésus-Christ.
9416Ah ! vivants, vous doutez ! ah ! vous riez, squelettes !
9417Lorsque l’aube apparaît, ceinte de bandelettes
9418D’or, d’émeraude et de carmin,
9419Vous huez, vous prenez, larves que le jour dore,
9420Pour la jeter au front céleste de l’aurore,
9421De la cendre dans votre main.
9422Vous criez : – Tout est mal. L’aigle vaut le reptile ;
9423Tout ce que nous voyons n’est qu’une ombre inutile.
9424La vie au néant nous vomit.
9425Rien avant, rien après. Le sage doute et raille. –
9426Et, pendant ce temps-là, le brin d’herbe tressaille,
9427L’aube pleure, et le vent gémit.
9428Chaque fois qu’ici-bas l’homme, en proie aux désastres,
9429Rit, blasphème, et secoue, en regardant les astres,
9430Le sarcasme, ce vil lambeau,
9431Les morts se dressent froids au fond du caveau sombre,
9432Et de leur doigt de spectre écrivent – DIEU – dans l’ombre,
9433Sous la pierre de leur tombeau.
9434Marine-Terrace, 31 mars 1854.
9435Hélas ! tout est sépulcre. On en sort, on y tombe :
9436La nuit est la muraille immense de la tombe.
9437Les astres, dont luit la clarté,
9438Orion, Sirius, Mars, Jupiter, Mercure,
9439Sont les cailloux qu’on voit dans ta tranchée obscure,
9440Ô sombre fosse Éternité !
9441Une nuit, un esprit me parla dans un rêve,
9442Et me dit : – Je suis aigle en un ciel où se lève
9443Un soleil qui t’est inconnu.
9444J’ai voulu soulever un coin du vaste voile ;
9445J’ai voulu voir de près ton ciel et ton étoile ;
9446Et c’est pourquoi je suis venu ;
9447Et, quand j’ai traversé les cieux grands et terribles,
9448Quand j’ai vu le monceau des ténèbres horribles
9449Et l’abîme énorme où l’œil fuit,
9450Je me suis demandé si cette ombre où l’on souffre
9451Pourrait jamais combler ce puits, et si ce gouffre
9452Pourrait contenir cette nuit !
9453Et, moi, l’aigle lointain, épouvanté, j’arrive.
9454Et je crie, et je viens m’abattre sur ta rive,
9455Près de toi, songeur sans flambeau.
9456Connais-tu ces frissons, cette horreur, ce vertige,
9457Toi, l’autre aigle de l’autre azur ? – Je suis, lui dis-je,
9458L’autre ver de l’autre tombeau.
9459Au dolmen de la Corbière, juin 1855.
9460On conteste, on dispute, on proclame, on ignore.
9461Chaque religion est une tour sonore ;
9462Ce qu’un prêtre édifie, un prêtre le détruit ;
9463Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit,
9464Fait, dans l’obscurité sinistre et solennelle,
9465Rendre un son différent à la cloche éternelle.
9466Nul ne connaît le fond, nul ne voit le sommet.
9467Tout l’équipage humain semble en démence ; on met
9468Un aveugle en vigie, un manchot à la barre,
9469À peine a-t-on passé du sauvage au barbare,
9470À peine a-t-on franchi le plus noir de l’horreur,
9471À peine a-t-on, parmi le vertige et l’erreur,
9472Dans ce brouillard où l’homme attend, songe et soupire,
9473Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire,
9474Que le vieux temps revient et nous mord les talons,
9475Et nous crie : Arrêtez ! Socrate dit : Allons !
9476Jésus-Christ dit : Plus loin ! et le sage et l’apôtre
9477S’en vont se demander dans le ciel l’un à l’autre
9478Quel goût a la ciguë et quel goût a le fiel.
9479Par moments, voyant l’homme ingrat, fourbe et cruel,
9480Satan lui prend la main sous le linceul de l’ombre.
9481Nous appelons science un tâtonnement sombre.
9482L’abîme, autour de nous, lugubre tremblement,
9483S’ouvre et se ferme ; et l’œil s’effraie également
9484De ce qui s’engloutit et de ce qui surnage.
9485Sans cesse le progrès, roue au double engrenage,
9486Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu’un.
9487Le mal peut être joie, et le poison parfum.
9488Le crime avec la loi, morne et mélancolique,
9489Lutte ; le poignard parle, et l’échafaud réplique.
9490Nous entendons, sans voir la source ni la fin,
9491Derrière notre nuit, derrière notre faim,
9492Rire l’ombre Ignorance et la larve Misère.
9493Le lys a-t-il raison ? et l’astre est-il sincère ?
9494Je dis oui, tu dis non. Ténèbres et rayons
9495Affirment à la fois. Doute, Adam ! nous voyons
9496De la nuit dans l’enfant, de la nuit dans la femme ;
9497Et sur notre avenir nous querellons notre âme ;
9498Et, brûlé, puis glacé, chaos, semoun, frimas,
9499L’homme de l’infini traverse les climats.
9500Tout est brume ; le vent souffle avec des huées,
9501Et de nos passions arrache des nuées ;
9502Rousseau dit : L’homme monte ; et de Maistre : Il descend !
9503Mais, ô Dieu ! le navire énorme et frémissant,
9504Le monstrueux vaisseau sans agrès et sans voiles,
9505Qui flotte, globe noir, dans la mer des étoiles,
9506Et qui porte nos maux, fourmillement humain,
9507Va, marche, vogue et roule, et connaît son chemin ;
9508Le ciel sombre, où parfois la blancheur semble éclore,
9509À l’effrayant roulis mêle un frisson d’aurore,
9510De moment en moment le sort est moins obscur,
9511Et l’on sent bien qu’on est emporté vers l’azur.
9512Marine-Terrace, octobre 1855.
9513L’ombre venait ; le soir tombait, calme et terrible.
9514Hermann me dit : – Quelle est ta foi, quelle est ta bible ?
9515Parle. Es-tu ton propre géant ?
9516Si tes vers ne sont pas de vains flocons d’écume,
9517Si ta strophe n’est pas un tison noir qui fume
9518Sur le tas de cendre Néant,
9519Si tu n’es pas une âme en l’abîme engloutie,
9520Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie ?
9521Quelle est donc la source où tu bois ? –
9522Je me taisais ; il dit : – Songeur qui civilises,
9523Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises ? –
9524Nous marchions tous deux dans les bois.
9525Et je lui dis : – Je prie. – Hermann dit : – Dans quel temple ?
9526Quel est le célébrant que ton âme contemple,
9527Et l’autel qu’elle réfléchit ?
9528Devant quel confesseur la fais-tu comparaître ?
9529– L’église, c’est l’azur, lui dis-je ; et quant au prêtre… –
9530En ce moment le ciel blanchit.
9531La lune à l’horizon montait, hostie énorme ;
9532Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l’orme,
9533Le loup, et l’aigle, et l’alcyon ;
9534Lui montrant l’astre d’or sur la terre obscurcie,
9535Je lui dis : – Courbe-toi. Dieu lui-même officie,
9536Et voici l’élévation.
9537Marine-Terrace, octobre 1855.
9538De partout, de l’abîme où n’est pas Jéhovah,
9539Jusqu’au zénith, plafond où l’espérance va
9540Se casser l’aile et d’où redescend la prière,
9541En bas, en haut, au fond, en avant, en arrière,
9542L’énorme obscurité qu’agitent tous les vents,
9543Enveloppe, linceul, les morts et les vivants,
9544Et sur le monstrueux, sur l’impur, sur l’horrible,
9545Laisse tomber les pans de son rideau terrible ;
9546Si l’on parle à la brume effrayante qui fuit,
9547L’immensité dit : Mort ! L’éternité dit : Nuit !
9548L’âme, sans lire un mot, feuillette un noir registre ;
9549L’univers tout entier est un géant sinistre ;
9550L’aveugle est d’autant plus affreux qu’il est plus grand ;
9551Tout semble le chevet d’un immense mourant ;
9552Tout est l’ombre ; pareille au reflet d’une lampe,
9553Au fond, une lueur imperceptible rampe ;
9554C’est à peine un coin blanc, pas même une rougeur.
9555Un seul homme debout, qu’ils nomment le songeur,
9556Regarde la clarté du haut de la colline ;
9557Et tout, hormis le coq à la voix sibylline,
9558Raille et nie ; et, passants confus, marcheurs nombreux,
9559Toute la foule éclate en rires ténébreux
9560Quand ce vivant, qui n’a d’autre signe lui-même
9561Parmi tous ces fronts noirs que d’être le front blême,
9562Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit :
9563Cette blancheur est plus que toute cette nuit !
XXII — Ce que c’est que la mort
9565Ne dites pas : mourir ; dites : naître. Croyez.
9566On voit ce que je vois et ce que vous voyez ;
9567On est l’homme mauvais que je suis, que vous êtes ;
9568On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes ;
9569On tâche d’oublier le bas, la fin, l’écueil,
9570La sombre égalité du mal et du cercueil ;
9571Quoique le plus petit vaille le plus prospère ;
9572Car tous les hommes sont les fils du même père ;
9573Ils sont la même larme et sortent du même œil.
9574On vit, usant ses jours à se remplir d’orgueil ;
9575On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on
9577On monte. Quelle est donc cette aube ? C’est la tombe.
9578Où suis-je ? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnu
9579Vous jette au seuil des cieux. On tremble ; on se voit nu,
9580Impur, hideux, noué des mille nœuds funèbres
9581De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres ;
9582Et soudain on entend quelqu’un dans l’infini
9583Qui chante, et par quelqu’un on sent qu’on est béni,
9584Sans voir la main d’où tombe à notre âme méchante
9585L’amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.
9586On arrive homme, deuil, glaçon, neige ; on se sent
9587Fondre et vivre ; et, d’extase et d’azur s’emplissant,
9588Tout notre être frémit de la défaite étrange
9589Du monstre qui devient dans la lumière un ange.
9590Au dolmen de la tour Blanche, jour des Morts, novembre 1854.
9592Pourquoi donc faites-vous des prêtres
9593Quand vous en avez parmi vous ?
9594Les esprits conducteurs des êtres
9595Portent un signe sombre et doux.
9596Nous naissons tous ce que nous sommes.
9597Dieu de ses mains sacre des hommes
9598Dans les ténèbres des berceaux ;
9599Son effrayant doigt invisible
9600Écrit sous leur crâne la bible
9601Des arbres, des monts et des eaux.
9602Ces hommes, ce sont les poëtes ;
9603Ceux dont l’aile monte et descend ;
9604Toutes les bouches inquiètes
9605Qu’ouvre le verbe frémissant ;
9606Les Virgiles, les Isaïes ;
9607Toutes les âmes envahies
9608Par les grandes brumes du sort ;
9609Tous ceux en qui Dieu se concentre ;
9610Tous les yeux où la lumière entre,
9611Tous les fronts d’où le rayon sort.
9612Ce sont ceux qu’attend Dieu propice
9613Sur les Horebs et les Thabors ;
9614Ceux que l’horrible précipice
9615Retient blêmissants à ses bords ;
9616Ceux qui sentent la pierre vivre ;
9617Ceux que Pan formidable enivre ;
9618Ceux qui sont tout pensifs devant
9619Les nuages, ces solitudes
9620Où passent en mille attitudes
9621Les groupes sonores du vent.
9622Ce sont les sévères artistes
9623Que l’aube attire à ses blancheurs,
9624Les savants, les inventeurs tristes,
9625Les puiseurs d’ombre, les chercheurs,
9626Qui ramassent dans les ténèbres
9627Les faits, les chiffres, les algèbres,
9628Le nombre où tout est contenu,
9629Le doute où nos calculs succombent,
9630Et tous les morceaux noirs qui tombent
9631Du grand fronton de l’inconnu !
9632Ce sont les têtes fécondées
9633Vers qui monte et croît pas à pas
9634L’océan confus des idées,
9635Flux que la foule ne voit pas,
9636Mer de tous les infinis pleine,
9637Que Dieu suit, que la nuit amène,
9638Qui remplit l’homme de clarté,
9639Jette aux rochers l’écume amère,
9640Et lave les pieds nus d’Homère
9641Avec un flot d’éternité !
9642Le poëte s’adosse à l’arche.
9643David chante et voit Dieu de près ;
9644Hésiode médite et marche,
9645Grand prêtre fauve des forêts ;
9646Moïse, immense créature,
9647Étend ses mains sur la nature ;
9648Manès parle au gouffre puni,
9649Écouté des astres sans nombre… –
9650Génie ! ô tiare de l’ombre !
9651Pontificat de l’infini !
9652L’un à Patmos, l’autre à Tyane ;
9653D’autres criant : Demain ! demain !
9654D’autres qui sonnent la diane
9655Dans les sommeils du genre humain ;
9656L’un fatal, l’autre qui pardonne ;
9657Eschyle en qui frémit Dodone,
9658Milton, songeur de Whitehall,
9659Toi, vieux Shakspeare, âme éternelle ;
9660Ô figures dont la prunelle
9661Est la vitre de l’idéal !
9662Avec sa spirale sublime,
9663Archimède sur son sommet
9664Rouvrirait le puits de l’abîme
9665Si jamais Dieu le refermait ;
9666Euclide a les lois sous sa garde ;
9667Kopernic éperdu regarde,
9668Dans les grands cieux aux mers pareils,
9669Gouffre où voguent des nefs sans proues,
9670Tourner toutes ces sombres roues
9671Dont les moyeux sont des soleils.
9672Les Thalès, puis les Pythagores ;
9673Et l’homme, parmi ses erreurs,
9674Comme dans l’herbe les fulgores,
9675Voit passer ces grands éclaireurs.
9676Aristophane rit des sages ;
9677Lucrèce, pour franchir les âges,
9678Crée un poëme dont l’œil luit,
9679Et donne à ce monstre sonore
9680Toutes les ailes de l’aurore,
9681Toutes les griffes de la nuit.
9682Rites profonds de la nature !
9683Quelques-uns de ces inspirés
9684Acceptent l’étrange aventure
9685Des monts noirs et des bois sacrés ;
9686Ils vont aux Thébaïdes sombres,
9687Et, là, blêmes dans les décombres,
9688Ils courbent le tigre fuyant,
9689L’hyène rampant sur le ventre,
9690L’océan, la montagne et l’antre,
9691Sous leur sacerdoce effrayant !
9692Tes cheveux sont gris sur l’abîme,
9693Jérôme, ô vieillard du désert !
9694Élie, un pâle esprit t’anime,
9695Un ange épouvanté te sert.
9696Amos, aux lieux inaccessibles,
9697Des sombres clairons invisibles
9698Ton oreille entend les accords ;
9699Ton âme, sur qui Dieu surplombe,
9700Est déjà toute dans la tombe,
9701Et tu vis absent de ton corps.
9702Tu gourmandes l’âme échappée,
9703Saint Paul, ô lutteur redouté,
9704Immense apôtre de l’épée,
9705Grand vaincu de l’éternité !
9706Tu luis, tu frappes, tu réprouves ;
9707Et tu chasses du doigt ces louves,
9708Cythérée, Isis, Astarté ;
9709Tu veux punir et non absoudre,
9710Géant, et tu vois dans la foudre
9711Plus de glaive que de clarté.
9712Orphée est courbé sur le monde ;
9713L’éblouissant est ébloui ;
9714La création est profonde
9715Et monstrueuse autour de lui ;
9716Les rochers, ces rudes hercules,
9717Combattent dans les crépuscules
9718L’ouragan, sinistre inconnu ;
9719La mer en pleurs dans la mêlée
9720Tremble, et la vague échevelée
9721Se cramponne à leur torse nu.
9722Baruch au juste dans la peine
9723Dit : – Frère ! vos os sont meurtris ;
9724Votre vertu dans nos murs traîne
9725La chaîne affreuse du mépris ;
9726Mais comptez sur la délivrance,
9727Mettez en Dieu votre espérance,
9728Et de cette nuit du destin,
9729Demain, si vous avez su croire,
9730Vous vous lèverez plein de gloire,
9731Comme l’étoile du matin ! –
9732L’âme des Pindares se hausse
9733À la hauteur des Pélions ;
9734Daniel chante dans la fosse
9735Et fait sortir Dieu des lions.
9736Tacite sculpte l’infamie ;
9737Perse, Archiloque et Jérémie
9738Ont le même éclair dans les yeux ;
9739Car le crime à sa suite attire
9740Les âpres chiens de la satire
9741Et le grand tonnerre des cieux.
9742Et voilà les prêtres du rire,
9743Scarron, noué dans les douleurs,
9744Ésope, que le fouet déchire,
9745Cervante aux fers, Molière en pleurs !
9746Le désespoir et l’espérance !
9747Entre Démocrite et Térence,
9748Rabelais, que nul ne comprit ;
9749Il berce Adam pour qu’il s’endorme,
9750Et son éclat de rire énorme
9751Est un des gouffres de l’esprit !
9752Et Plaute, à qui parlent les chèvres,
9753Arioste chantant Médor,
9754Catulle, Horace, dont les lèvres
9755Font venir les abeilles d’or ;
9756Comme le double Dioscure,
9757Anacréon près d’Épicure,
9758Bion, tout pénétré de jour,
9759Moschus, sur qui l’Etna flamboie,
9760Voilà les prêtres de la joie !
9761Voilà les prêtres de l’amour !
9762Gluck et Beethoven sont à l’aise
9763Sous l’ange où Jacob se débat ;
9764Mozart sourit, et Pergolèse
9765Murmure ce grand mot : Stabat !
9766Le noir cerveau de Piranèse
9767Est une béante fournaise
9768Où se mêlent l’arche et le ciel,
9769L’escalier, la tour, la colonne ;
9770Où croît, monte, s’enfle et bouillonne
9771L’incommensurable Babel !
9772L’envie à leur ombre ricane.
9773Ces demi-dieux signent leur nom,
9774Bramante sur la Vaticane,
9775Phidias sur le Parthénon ;
9776Sur Jésus dans sa crèche blanche,
9777L’altier Buonarotti se penche
9778Comme un mage et comme un aïeul,
9779Et dans tes mains, ô Michel-Ange,
9780L’enfant devient spectre, et le lange
9781Est plus sombre que le linceul !
9782Chacun d’eux écrit un chapitre
9783Du rituel universel ;
9784Les uns sculptent le saint pupitre,
9785Les autres dorent le missel ;
9786Chacun fait son verset du psaume ;
9787Lysippe, debout sur l’Ithome,
9788Fait sa strophe en marbre serein,
9789Rembrandt à l’ardente paupière,
9790En toile, Primatice en pierre,
9791Job en fumier, Dante en airain.
9792Et toutes ces strophes ensemble
9793Chantent l’être et montent à Dieu ;
9794L’une adore et luit, l’autre tremble ;
9795Toutes sont les griffons de feu ;
9796Toutes sont le cri des abîmes,
9797L’appel d’en bas, la voix des cimes,
9798Le frisson de notre lambeau,
9799L’hymne instinctif ou volontaire,
9800L’explication du mystère
9801Et l’ouverture du tombeau !
9802À nous qui ne vivons qu’une heure,
9803Elles font voir les profondeurs,
9804Et la misère intérieure,
9805Ciel, à côté de vos grandeurs !
9806L’homme, esprit captif, les écoute,
9807Pendant qu’en son cerveau le doute,
9808Bête aveugle aux lueurs d’en haut,
9809Pour y prendre l’âme indignée,
9810Suspend sa toile d’araignée
9811Au crâne, plafond du cachot.
9812Elles consolent, aiment, pleurent,
9813Et, mariant l’idée aux sens,
9814Ceux qui restent à ceux qui meurent,
9815Les grains de cendre aux grains d’encens,
9816Mêlant le sable aux pyramides,
9817Rendent en même temps humides,
9818Rappelant à l’un que tout fuit,
9819À l’autre sa splendeur première,
9820L’œil de l’astre dans la lumière,
9821Et l’œil du monstre dans la nuit !
9823Oui, c’est un prêtre que Socrate !
9824Oui, c’est un prêtre que Caton !
9825Quand Juvénal fuit Rome ingrate,
9826Nul sceptre ne vaut son bâton ;
9827Ce sont des prêtres, les Tyrtées,
9828Les Solons aux lois respectées,
9829Les Platons et les Raphaëls !
9830Fronts d’inspirés, d’esprits, d’arbitres !
9831Plus resplendissants que les mitres
9832Dans l’auréole des Noëls !
9833Vous voyez, fils de la nature,
9834Apparaître à votre flambeau
9835Des faces de lumière pure,
9836Larves du vrai, spectres du beau ;
9837Le mystère, en Grèce, en Chaldée,
9838Penseurs, grave à vos fronts l’idée
9839Et l’hiéroglyphe à vos murs ;
9840Et les Indes et les Égyptes
9841Dans les ténèbres de vos cryptes
9842S’enfoncent en porches obscurs !
9843Quand les cigognes du Caÿstre
9844S’envolent aux souffles des soirs ;
9845Quand la lune apparaît sinistre
9846Derrière les grands dômes noirs ;
9847Quand la trombe aux vagues s’appuie ;
9848Quand l’orage, l’horreur, la pluie,
9849Que tordent les bises d’hiver,
9850Répandent avec des huées
9851Toutes les larmes des nuées
9852Sur tous les sanglots de la mer ;
9853Quand dans les tombeaux les vents jouent
9854Avec les os des rois défunts ;
9855Quand les hautes herbes secouent
9856Leur chevelure de parfums ;
9857Quand sur nos deuils et sur nos fêtes
9858Toutes les cloches des tempêtes
9859Sonnent au suprême beffroi ;
9860Quand l’aube étale ses opales,
9861C’est pour ces contemplateurs pâles
9862Penchés dans l’éternel effroi !
9863Ils savent ce que le soir calme
9864Pense des morts qui vont partir ;
9865Et ce que préfère la palme,
9866Du conquérant ou du martyr ;
9867Ils entendent ce que murmure
9868La voile, la gerbe, l’armure,
9869Ce que dit, dans le mois joyeux
9870Des longs jours et des fleurs écloses,
9871La petite bouche des roses
9872À l’oreille immense des cieux.
9873Les vents, les flots, les cris sauvages,
9874L’azur, l’horreur du bois jauni,
9875Sont les formidables breuvages
9876De ces altérés d’infini ;
9877Ils ajoutent, rêveurs austères,
9878À leur âme tous les mystères,
9879Toute la matière à leurs sens ;
9880Ils s’enivrent de l’étendue ;
9881L’ombre est une coupe tendue
9882Où boivent ces sombres passants.
9883Comme ils regardent, ces messies !
9884Oh ! comme ils songent effarés !
9885Dans les ténèbres épaissies
9886Quels spectateurs démesurés !
9887Oh ! que de têtes stupéfaites !
9888Poëtes, apôtres, prophètes,
9889Méditant, parlant, écrivant,
9890Sous des suaires, sous des voiles,
9891Les plis des robes pleins d’étoiles,
9892Les barbes au gouffre du vent !
9894Savent-ils ce qu’ils font eux-mêmes,
9895Ces acteurs du drame profond ?
9896Savent-ils leur propre problème ?
9897Ils sont. Savent-ils ce qu’ils sont ?
9898Ils sortent du grand vestiaire
9899Où, pour s’habiller de matière,
9900Parfois l’ange même est venu.
9901Graves, tristes, joyeux, fantasques,
9902Ne sont-ils pas les sombres masques
9903De quelque prodige inconnu ?
9904La joie ou la douleur les farde ;
9905Ils projettent confusément,
9906Plus loin que la terre blafarde,
9907Leurs ombres sur le firmament ;
9908Leurs gestes étonnent l’abîme ;
9909Pendant qu’aux hommes, tourbe infime,
9910Ils parlent le langage humain,
9911Dans des profondeurs qu’on ignore,
9912Ils font surgir l’ombre ou l’aurore,
9913Chaque fois qu’ils lèvent la main.
9914Ils ont leur rôle ; ils ont leur forme ;
9915Ils vont, vêtus d’humanité,
9916Jouant la comédie énorme
9917De l’homme et de l’éternité ;
9918Ils tiennent la torche ou la coupe ;
9919Nous tremblerions si dans leur groupe,
9920Nous, troupeau, nous pénétrions !
9921Les astres d’or et la nuit sombre
9922Se font des questions dans l’ombre
9923Sur ces splendides histrions.
9925Ah ! ce qu’ils font est l’œuvre auguste.
9926Ces histrions sont les héros !
9927Ils sont le vrai, le saint, le juste,
9928Apparaissant à nos barreaux.
9929Nous sentons, dans la nuit mortelle,
9930La cage en même temps que l’aile ;
9931Ils nous font espérer un peu ;
9932Ils sont lumière et nourriture ;
9933Ils donnent aux cœurs la pâture,
9934Ils émiettent aux âmes Dieu !
9935Devant notre race asservie
9936Le ciel se tait, et rien n’en sort.
9937Est-ce le rideau de la vie ?
9938Est-ce le voile de la mort ?
9939Ténèbres ! l’âme en vain s’élance,
9940L’Inconnu garde le silence,
9941Et l’homme, qui se sent banni,
9942Ne sait s’il redoute ou s’il aime
9943Cette lividité suprême
9944De l’énigme et de l’infini.
9945Eux, ils parlent à ce mystère !
9946Ils interrogent l’éternel,
9947Ils appellent le solitaire,
9948Ils montent, ils frappent au ciel,
9949Disent : Es-tu là ? dans la tombe,
9950Volent, pareils à la colombe
9951Offrant le rameau qu’elle tient,
9952Et leur voix est grave, humble ou tendre,
9953Et par moments on croit entendre
9954Le pas sourd de quelqu’un qui vient.
9956Nous vivons, debout à l’entrée
9957De la mort, gouffre illimité,
9958Nus, tremblants, la chair pénétrée
9959Du frisson de l’énormité ;
9960Nos morts sont dans cette marée ;
9961Nous entendons, foule égarée
9962Dont le vent souffle le flambeau,
9963Sans voir de voiles ni de rames,
9964Le bruit que font ces vagues d’âmes
9965Sous la falaise du tombeau.
9966Nous regardons la noire écume,
9967L’aspect hideux, le fond bruni ;
9968Nous regardons la nuit, la brume,
9969L’onde du sépulcre infini ;
9970Comme un oiseau de mer effleure
9971La haute rive où gronde et pleure
9972L’océan plein de Jéhovah,
9973De temps en temps, blanc et sublime,
9974Par-dessus le mur de l’abîme
9975Un ange paraît et s’en va.
9976Quelquefois une plume tombe
9977De l’aile où l’ange se berçait ;
9978Retourne-t-elle dans la tombe ?
9979Que devient-elle ? On ne le sait.
9980Se mêle-t-elle à notre fange ?
9981Et qu’a donc crié cet archange ?
9982A-t-il dit non ? a-t-il dit oui ?
9983Et la foule cherche, accourue,
9984En bas la plume disparue,
9985En haut l’archange évanoui !
9986Puis, après qu’ont fui comme un rêve
9987Bien des cœurs morts, bien des yeux clos,
9988Après qu’on a vu sur la grève
9989Passer des flots, des flots, des flots,
9990Dans quelque grotte fatidique,
9991Sous un doigt de feu qui l’indique,
9992On trouve un homme surhumain
9993Traçant des lettres enflammées
9994Sur un livre plein de fumées,
9995La plume de l’ange à la main !
9996Il songe, il calcule, il soupire,
9997Son poing puissant sous son menton ;
9998Et l’homme dit : Je suis Shakspeare.
9999Et l’homme dit : Je suis Newton.
10000L’homme dit : Je suis Ptolémée ;
10001Et dans sa grande main fermée
10002Il tient le globe de la nuit.
10003L’homme dit : Je suis Zoroastre ;
10004Et son sourcil abrite un astre,
10005Et sous son crâne un ciel bleuit !
10007Oui, grâce aux penseurs, à ces sages,
10008À ces fous qui disent : Je vois !
10009Les ténèbres sont des visages,
10010Le silence s’emplit de voix !
10011L’homme, comme âme, en Dieu palpite,
10012Et comme être, se précipite
10013Dans le progrès audacieux ;
10014Le muet renonce à se taire ;
10015Tout luit ; la noirceur de la terre
10016S’éclaire à la blancheur des cieux.
10017Ils tirent de la créature
10018Dieu par l’esprit et le scalpel ;
10019Le grand caché de la nature
10020Vient hors de l’antre à leur appel ;
10021À leur voix, l’ombre symbolique
10022Parle, le mystère s’explique
10023La nuit est pleine d’yeux de lynx ;
10024Sortant de force, le problème
10025Ouvre les ténèbres lui-même,
10026Et l’énigme éventre le sphinx.
10027Oui, grâce à ces hommes suprêmes,
10028Grâce à ces poëtes vainqueurs,
10029Construisant des autels poëmes
10030Et prenant pour pierres les cœurs,
10031Comme un fleuve d’âme commune,
10032Du blanc pilône à l’âpre rune,
10033Du brahme au flamine romain,
10034De l’hiérophante au druide,
10035Une sorte de Dieu fluide
10036Coule aux veines du genre humain.
10038Le noir cromlech, épars dans l’herbe,
10039Est sur le mont silencieux ;
10040L’archipel est sur l’eau superbe ;
10041Les pléiades sont dans les cieux ;
10042Ô mont ! ô mer ! voûte sereine !
10043L’herbe, la mouette, l’âme humaine,
10044Que l’hiver désole ou poursuit,
10045Interrogent, sombres proscrites ;
10046Ces trois phrases dans l’ombre écrites
10047Sur les trois pages de la nuit.
10048– Ô vieux cromlech de la Bretagne,
10049Qu’on évite comme un récif,
10050Qu’écris-tu donc sur la montagne ?
10051– Nuit ! répond le cromlech pensif.
10052– Archipel où la vague fume,
10053Quel mot jettes-tu dans la brume ?
10054– Mort ! dit la roche à l’alcyon.
10055– Pléiades qui percez nos voiles,
10056Qu’est-ce que disent vos étoiles ?
10057– Dieu ! dit la constellation.
10058C’est, ô noirs témoins de l’espace,
10059Dans trois langues le même mot !
10060Tout ce qui s’obscurcit, vit, passe,
10061S’effeuille et meurt, tombe là-haut.
10062Nous faisons tous la même course.
10063Être abîme, c’est être source.
10064Le crêpe de la nuit en deuil,
10065La pierre de la tombe obscure,
10066Le rayon de l’étoile pure
10067Sont les paupières du même œil !
10068L’unité reste, l’aspect change ;
10069Pour becqueter le fruit vermeil,
10070Les oiseaux volent à l’orange
10071Et les comètes au soleil ;
10072Tout est l’atome et tout est l’astre ;
10073La paille porte, humble pilastre,
10074L’épi d’où naissent les cités ;
10075La fauvette à la tête blonde
10076Dans la goutte d’eau boit un monde…
10077Immensités ! immensités !
10078Seul, la nuit, sur sa plate-forme,
10079Herschell poursuit l’être central
10080À travers la lentille énorme,
10081Cristallin de l’œil sidéral ;
10082Il voit en haut Dieu dans les mondes,
10083Tandis que, des hydres profondes
10084Scrutant les monstrueux combats,
10085Le microscope formidable,
10086Plein de l’horreur de l’insondable,
10087Regarde l’infini d’en bas !
10089Dieu, triple feu, triple harmonie,
10090Amour, puissance, volonté,
10091Prunelle énorme d’insomnie,
10092De flamboiement et de bonté,
10093Vu dans toute l’épaisseur noire,
10094Montrant ses trois faces de gloire
10095À l’âme, à l’être, au firmament,
10096Effarant les yeux et les bouches,
10097Emplit les profondeurs farouches
10098D’un immense éblouissement.
10099Tous ces mages, l’un qui réclame,
10100L’autre qui voulut ou couva,
10101Ont un rayon qui de leur âme
10102Va jusqu’à l’œil de Jéhovah ;
10103Sur leur trône leur esprit songe ;
10104Une lueur qui d’en haut plonge,
10105Qui descend du ciel sur les monts
10106Et de Dieu sur l’homme qui souffre,
10107Rattache au triangle du gouffre
10108L’escarboucle des Salomons.
10110Ils parlent à la solitude,
10111Et la solitude comprend ;
10112Ils parlent à la multitude,
10113Et font écumer ce torrent ;
10114Ils font vibrer les édifices ;
10115Ils inspirent les sacrifices
10116Et les inébranlables fois ;
10117Sombres, ils ont en eux, pour muse,
10118La palpitation confuse
10119De tous les êtres à la fois.
10120Comment naît un peuple ? Mystère !
10121À de certains moments, tout bruit
10122A disparu ; toute la terre
10123Semble une plaine de la nuit ;
10124Toute lueur s’est éclipsée ;
10125Pas de verbe, pas de pensée,
10126Rien dans l’ombre et rien dans le ciel,
10127Pas un œil n’ouvre ses paupières… –
10128Le désert blême est plein de pierres,
10129Ézéchiel ! Ézéchiel !
10130Mais un vent sort des cieux sans bornes,
10131Grondant comme les grandes eaux,
10132Et souffle sur ces pierres mornes,
10133Et de ces pierres fait des os ;
10134Ces os frémissent, tas sonore ;
10135Et le vent souffle, et souffle encore
10136Sur ce triste amas agité,
10137Et de ces os il fait des hommes,
10138Et nous nous levons et nous sommes,
10139Et ce vent, c’est la liberté !
10140Ainsi s’accomplit la genèse
10141Du grand rien d’où naît le grand tout.
10142Dieu pensif dit : Je suis bien aise
10143Que ce qui gisait soit debout.
10144Le néant dit : J’étais souffrance ;
10145La douleur dit : Je suis la France !
10146Ô formidable vision !
10147Ainsi tombe le noir suaire ;
10148Le désert devient ossuaire,
10149Et l’ossuaire nation.
10151Tout est la mort, l’horreur, la guerre ;
10152L’homme par l’ombre est éclipsé ;
10153L’Ouragan par toute la terre
10154Court comme un enfant insensé.
10155Il brise à l’hiver les feuillages,
10156L’éclair aux cimes, l’onde aux plages,
10157À la tempête le rayon ;
10158Car c’est l’ouragan qui gouverne
10159Toute cette étrange caverne
10160Que nous nommons Création.
10161L’ouragan, qui broie et torture,
10162S’alimente, monstre croissant,
10163De tout ce que l’âpre nature
10164A d’horrible et de menaçant ;
10165La lave en feu le désaltère ;
10166Il va de Quito, blanc cratère
10167Qu’entoure un éternel glaçon,
10168Jusqu’à l’Hékla, mont, gouffre et geôle,
10169Bout de la mamelle du pôle
10170Que tette ce noir nourrisson !
10171L’ouragan est la force aveugle,
10172L’agitateur du grand linceul ;
10173Il rugit, hurle, siffle, beugle,
10174Étant toute l’hydre à lui seul ;
10175Il flétrit ce qui veut éclore ;
10176Il dit au printemps, à l’aurore,
10177À la paix, à l’amour : Va-t’en !
10178Il est rage et foudre ; il se nomme
10179Barbarie et crime pour l’homme,
10180Nuit pour les cieux, pour Dieu Satan.
10181C’est le souffle de la matière,
10182De toute la nature craint ;
10183L’Esprit, ouragan de lumière,
10184Le poursuit, le saisit, l’étreint ;
10185L’Esprit terrasse, abat, dissipe
10186Le principe par le principe ;
10187Il combat, en criant : Allons !
10188Les chaos par les harmonies,
10189Les éléments par les génies,
10190Par les aigles les aquilons !
10191Ils sont là, hauts de cent coudées,
10192Christ en tête, Homère au milieu,
10193Tous les combattants des idées,
10194Tous les gladiateurs de Dieu ;
10195Chaque fois qu’agitant le glaive,
10196Une forme du mal se lève
10197Comme un forçat dans son préau,
10198Dieu, dans leur phalange complète,
10199Désigne quelque grand athlète
10200De la stature du fléau.
10201Surgis, Volta ! dompte en ton aire
10202Les Fluides, noir phlégéton !
10203Viens, Franklin ! voici le Tonnerre.
10204Le Flot gronde ; parais, Fulton !
10205Rousseau ! prends corps à corps la Haine.
10206L’Esclavage agite sa chaîne ;
10207Ô Voltaire ! aide au paria !
10208La Grève rit, Tyburn flamboie,
10209L’affreux chien Montfaucon aboie,
10210On meurt… – Debout, Beccaria !
10211Il n’est rien que l’homme ne tente.
10212La foudre craint cet oiseleur.
10213Dans la blessure palpitante
10214Il dit : Silence ! à la douleur.
10215Sa vergue peut-être est une aile ;
10216Partout où parvient sa prunelle,
10217L’âme emporte ses pieds de plomb ;
10218L’étoile, dans sa solitude,
10219Regarde avec inquiétude
10220Blanchir la voile de Colomb.
10221Près de la science l’art flotte,
10222Les yeux sur le double horizon ;
10223La poésie est un pilote ;
10224Orphée accompagne Jason.
10225Un jour, une barque perdue
10226Vit à la fois dans l’étendue
10227Un oiseau dans l’air spacieux,
10228Un rameau dans l’eau solitaire ;
10229Alors, Gama cria : La terre !
10230Et Camoëns cria : Les cieux !
10231Ainsi s’entassent les conquêtes.
10232Les songeurs sont les inventeurs.
10233Parlez, dites ce que vous êtes,
10234Forces, ondes, aimants, moteurs !
10235Tout est stupéfait dans l’abîme,
10236L’ombre, de nous voir sur la cime,
10237Les monstres, qu’on les ait bravés
10238Dans les cavernes étonnées,
10239Les perles, d’être devinées,
10240Et les mondes d’être trouvés !
10241Dans l’ombre immense du Caucase,
10242Depuis des siècles, en rêvant,
10243Conduit par les hommes d’extase,
10244Le genre humain marche en avant ;
10245Il marche sur la terre ; il passe,
10246Il va, dans la nuit, dans l’espace,
10247Dans l’infini, dans le borné,
10248Dans l’azur, dans l’onde irritée,
10249À la lueur de Prométhée,
10250Le libérateur enchaîné !
10252Oh ! vous êtes les seuls pontifes,
10253Penseurs, lutteurs des grands espoirs,
10254Dompteurs des fauves hippogriffes,
10255Cavaliers des pégases noirs !
10256Âmes devant Dieu toutes nues,
10257Voyants des choses inconnues,
10258Vous savez la religion !
10259Quand votre esprit veut fuir dans l’ombre,
10260La nuée aux croupes sans nombre
10261Lui dit : Me voici, Légion !
10262Et, quand vous sortez du problème,
10263Célébrateurs, révélateurs !
10264Quand, rentrant dans la foule blême,
10265Vous redescendez des hauteurs,
10266Hommes que le jour divin gagne,
10267Ayant mêlé sur la montagne
10268Où montent vos chants et nos vœux,
10269Votre front au front de l’aurore,
10270Ô géants ! vous avez encore
10271De ses rayons dans les cheveux !
10272Allez tous à la découverte !
10273Entrez au nuage grondant !
10274Et rapportez à l’herbe verte,
10275Et rapportez au sable ardent,
10276Rapportez, quel que soit l’abîme,
10277À l’Enfer, que Satan opprime,
10278Au Tartare, où saigne Ixion,
10279Aux cœurs bons, à l’âme méchante,
10280À tout ce qui rit, mord ou chante,
10281La grande bénédiction !
10282Oh ! tous à la fois, aigles, âmes,
10283Esprits, oiseaux, essors, raisons,
10284Pour prendre en vos serres les flammes,
10285Pour connaître les horizons,
10286À travers l’ombre et les tempêtes,
10287Ayant au-dessus de vos têtes
10288Mondes et soleils, au-dessous
10289Inde, Égypte, Grèce et Judée,
10290De la montagne et de l’idée,
10291Envolez-vous ! envolez-vous !
10292N’est-ce pas que c’est ineffable
10293De se sentir immensité,
10294D’éclairer ce qu’on croyait fable
10295À ce qu’on trouve vérité,
10296De voir le fond du grand cratère,
10297De sentir en soi du mystère
10298Entrer tout le frisson obscur,
10299D’aller aux astres, étincelle,
10300Et de se dire : Je suis l’aile !
10301Et de se dire : J’ai l’azur !
10302Allez, prêtres ! allez, génies !
10303Cherchez la note humaine, allez,
10304Dans les suprêmes symphonies
10305Des grands abîmes étoilés !
10306En attendant l’heure dorée,
10307L’extase de la mort sacrée,
10308Loin de nous, troupeaux soucieux,
10309Loin des lois que nous établîmes,
10310Allez goûter, vivants sublimes,
10311L’évanouissement des cieux !
XXIV — En frappant à une porte
10313J’ai perdu mon père et ma mère,
10314Mon premier né, bien jeune, hélas !
10315Et pour moi la nature entière
10317Je dormais entre mes deux frères ;
10318Enfants, nous étions trois oiseaux ;
10319Hélas ! le sort change en deux bières
10320Leurs deux berceaux.
10321Je t’ai perdue, ô fille chère,
10322Toi qui remplis, ô mon orgueil,
10323Tout mon destin de la lumière
10325J’ai su monter, j’ai su descendre.
10326J’ai vu l’aube et l’ombre en mes cieux.
10327J’ai connu la pourpre, et la cendre
10329J’ai connu les ardeurs profondes,
10330J’ai connu les sombres amours ;
10331J’ai vu fuir les ailes, les ondes,
10332Les vents, les jours.
10333J’ai sur ma tête des orfraies ;
10334J’ai sur tous mes travaux l’affront,
10335Aux pieds la poudre, au cœur des plaies,
10337J’ai des pleurs mon œil qui pense,
10338Des trous à ma robe en lambeau ;
10339Je n’ai rien à la conscience ;
10341Marine-Terrace, 4 septembre 1855.
XXV — Nomen, numen, lumen
10342Quand il eut terminé, quand les soleils épars,
10343Éblouis, du chaos montant de toutes parts,
10344Se furent tous rangés à leur place profonde,
10345Il sentit le besoin de se nommer au monde ;
10346Et l’être formidable et serein se leva ;
10347Il se dressa sur l’ombre et cria : JÉHOVAH !
10348Et dans l’immensité ces sept lettres tombèrent ;
10349Et ce sont, dans les cieux que nos yeux réverbèrent,
10350Au-dessus de nos fronts tremblants sous leur rayon,
10351Les sept astres géants du noir septentrion.
10352Minuit, au dolmen du Faldouet, mars 1855.
XXVI — Ce que dit la bouche d’ombre
10353L’homme en songeant descend au gouffre universel.
10354J’errais près du dolmen qui domine Rozel,
10355À l’endroit où le cap se prolonge en presqu’île.
10356Le spectre m’attendait ; l’être sombre et tranquille
10357Me prit par les cheveux dans sa main qui grandit,
10358M’emporta sur le haut du rocher, et me dit : Sache que tout connaît sa loi, son but, sa route ; *1 note
10359Que, de l’astre au ciron, l’immensité s’écoute ;
10360Que tout a conscience en la création ;
10361Et l’oreille pourrait avoir sa vision,
10362Car les choses et l’être ont un grand dialogue.
10363Tout parle ; l’air qui passe et l’alcyon qui vogue,
10364Le brin d’herbe, la fleur, le germe, l’élément.
10365T’imaginais-tu donc l’univers autrement ?
10366Crois-tu que Dieu, par qui la forme sort du nombre,
10367Aurait fait à jamais sonner la forêt sombre,
10368L’orage, le torrent roulant de noirs limons,
10369Le rocher dans les flots, la bête dans les monts,
10370La mouche, le buisson, la ronce où croît la mûre,
10371Et qu’il n’aurait rien mis dans l’éternel murmure ?
10372Crois-tu que l’eau du fleuve et les arbres des bois,
10373S’ils n’avaient rien à dire, élèveraient la voix ?
10374Prends-tu le vent des mers pour un joueur de flûte ?
10375Crois-tu que l’océan, qui se gonfle et qui lutte,
10376Serait content d’ouvrir sa gueule jour et nuit
10377Pour souffler dans le vide une vapeur de bruit,
10378Et qu’il voudrait rugir, sous l’ouragan qui vole,
10379Si son rugissement n’était une parole ?
10380Crois-tu que le tombeau, d’herbe et de nuit vêtu,
10381Ne soit rien qu’un silence ? et te figures-tu
10382Que la création profonde, qui compose
10383Sa rumeur des frissons du lys et de la rose,
10384De la foudre, des flots, des souffles du ciel bleu,
10385Ne sait ce qu’elle dit quand elle parle à Dieu ?
10386Crois-tu qu’elle ne soit qu’une langue épaissie ?
10387Crois-tu que la nature énorme balbutie,
10388Et que Dieu se serait, dans son immensité,
10389Donné pour tout plaisir, pendant l’éternité,
10390D’entendre bégayer une sourde-muette ?
10391Non, l’abîme est un prêtre et l’ombre est un poëte ;
10392Non, tout est une voix et tout est un parfum ;
10393Tout dit dans l’infini quelque chose à quelqu’un ;
10394Une pensée emplit le tumulte superbe.
10395Dieu n’a pas fait un bruit sans y mêler le Verbe.
10396Tout, comme toi, gémit, ou chante comme moi ;
10397Tout parle. Et maintenant, homme, sais-tu pourquoi
10398Tout parle ? Écoute bien. C’est que vents, ondes, flammes,
10399Arbres, roseaux, rochers, tout vit !
10400Tout est plein d’âmes.
10401Mais comment ? Oh ! voilà le mystère inouï.
10402Puisque tu ne t’es pas en route évanoui,
10404Dieu n’a créé que l’être impondérable.
10405Il le fit radieux, beau, candide, adorable,
10406Mais imparfait ; sans quoi, sur la même hauteur,
10407La créature étant égale au créateur,
10408Cette perfection, dans l’infini perdue,
10409Se serait avec Dieu mêlée et confondue,
10410Et la création, à force de clarté,
10411En lui serait rentrée et n’aurait pas été.
10412La création sainte où rêve le prophète,
10413Pour être, ô profondeur ! devait être imparfaite.
10414Donc, Dieu fit l’univers, l’univers fit le mal.
10415L’être créé, paré du rayon baptismal,
10416En des temps dont nous seuls conservons la mémoire,
10417Planait dans la splendeur sur des ailes de gloire ;
10418Tout était chant, encens, flamme, éblouissement ;
10419L’être errait, aile d’or, dans un rayon charmant,
10420Et de tous les parfums tour à tour était l’hôte ;
10421Tout nageait, tout volait.
10422Or, la première faute
10423Fut le premier poids.
10424Dieu sentit une douleur.
10425Le poids prit une forme, et, comme l’oiseleur
10426Fuit emportant l’oiseau qui frisonne et qui lutte,
10427Il tomba, traînant l’ange éperdu dans sa chute.
10428Le mal était fait. Puis tout alla s’aggravant ;
10429Et l’éther devint l’air, et l’air devint le vent ;
10430L’ange devint l’esprit, et l’esprit devint l’homme.
10431L’âme tomba, des maux multipliant la somme,
10432Dans la brute, dans l’arbre, et même, au-dessous d’eux,
10433Dans le caillou pensif, cet aveugle hideux.
10434Êtres vils qu’à regret les anges énumèrent !
10435Et de tous ces amas des globes se formèrent,
10436Et derrière ces blocs naquit la sombre nuit.
10437Le mal, c’est la matière. Arbre noir, fatal fruit.*1 note
10438Ne réfléchis-tu pas lorsque tu vois ton ombre ?
10439Cette forme de toi, rampante, horrible, sombre,
10440Qui, liée à tes pas comme un spectre vivant,
10441Va tantôt en arrière et tantôt en avant,
10442Qui se mêle à la nuit, sa grande sœur funeste,
10443Et qui contre le jour, noire et dure, proteste,
10444D’où vient-elle ? De toi, de ta chair, du limon
10445Dont l’esprit se revêt en devenant démon ;
10446De ce corps qui, créé par ta faute première,
10447Ayant rejeté Dieu, résiste à la lumière ;
10448De ta matière, hélas ! de ton iniquité.
10449Cette ombre dit : – Je suis l’être d’infirmité ;
10450Je suis tombé déjà ; je puis tomber encore. –
10451L’ange laisse passer à travers lui l’aurore ;
10452Nul simulacre obscur ne suit l’être aromal ;
10453Homme, tout ce qui fait de l’ombre a fait le mal. *1 note
10454Maintenant, c’est ici le rocher fatidique,
10455Et je vais t’expliquer tout ce que je t’indique ;
10456Je vais t’emplir les yeux de nuit et de lueurs.
10457Prépare-toi, front triste, aux funèbres sueurs.
10458Le vent d’en haut sur moi passe, et, ce qu’il m’arrache,
10459Je te le jette ; prends, et vois.
10461Que le monde où tu vis est un monde effrayant
10462Devant qui le songeur, sous l’infini ployant,
10463Lève les bras au ciel et recule terrible.
10464Ton soleil est lugubre et ta terre est horrible.
10465Vous habitez le seuil du monde châtiment.
10466Mais vous n’êtes pas hors de Dieu complètement ;
10467Dieu, soleil dans l’azur, dans la cendre étincelle,
10468N’est hors de rien, étant la fin universelle ;
10469L’éclair est son regard, autant que le rayon ;
10470Et tout, même le mal, est la création,
10471Car le dedans du masque est encor la figure.
10472– Ô sombre aile invisible à l’immense envergure !
10473Esprit ! esprit ! esprit ! m’écriai-je éperdu.
10474Le spectre poursuivit sans m’avoir entendu : Faisons un pas de plus dans ces choses profondes. *1 note
10475Homme, tu veux, tu fais, tu construis et tu fondes,
10476Et tu dis : – Je suis seul, car je suis le penseur.
10477L’univers n’a que moi dans sa morne épaisseur.
10478En deçà, c’est la nuit ; au delà, c’est le rêve.
10479L’idéal est un œil que la science crève.
10480C’est moi qui suis la fin et qui suis le sommet. –
10481Voyons ; observes-tu le bœuf qui se soumet ?
10482Écoutes-tu le bruit de ton pas sur les marbres ?
10483Interroges-tu l’onde ? et, quand tu vois des arbres,
10484Parles-tu quelquefois à ces religieux ?
10485Comme sur le versant d’un mont prodigieux,
10486Vaste mêlée aux bruits confus, du fond de l’ombre,
10487Tu vois monter à toi la création sombre.
10488Le rocher est plus loin, l’animal est plus près.
10489Comme le faîte altier et vivant, tu parais !
10490Mais, dis, crois-tu que l’être illogique nous trompe ?
10491L’échelle que tu vois, crois-tu qu’elle se rompe ?
10492Crois-tu, toi dont les sens d’en haut sont éclairés,
10493Que la création qui, lente et par degrés,
10494S’élève à la lumière, et, dans sa marche entière,
10495Fait de plus de clarté luire moins de matière
10496Et mêle plus d’instincts au monstre décroissant,
10497Crois-tu que cette vie énorme, remplissant
10498De souffles le feuillage et de lueurs la tête,
10499Qui va du roc à l’arbre et de l’arbre à la bête,
10500Et de la pierre à toi monte insensiblement,
10501S’arrête sur l’abîme à l’homme, escarpement ?
10502Non, elle continue, invincible, admirable,
10503Entre dans l’invisible et dans l’impondérable,
10504Y disparaît pour toi, chair vile, emplit l’azur
10505D’un monde éblouissant, miroir du monde obscur,
10506D’êtres voisins de l’homme et d’autres qui s’éloignent,
10507D’esprits purs, de voyants dont les splendeurs témoignent,
10508D’anges faits de rayons comme l’homme d’instincts ;
10509Elle plonge à travers les cieux jamais atteints,
10510Sublime ascension d’échelles étoilées,
10511Des démons enchaînés monte aux âmes ailées,
10512Fait toucher le front sombre au radieux orteil,
10513Rattache l’astre esprit à l’archange soleil,
10514Relie, en traversant des millions de lieues,
10515Les groupes constellés et les légions bleues,
10516Peuple le haut, le bas, les bords et le milieu,
10517Et dans les profondeurs s’évanouit en Dieu !
10518Cette échelle apparaît vaguement dans la vie
10519Et dans la mort. Toujours les justes l’ont gravie :
10520Jacob en la voyant, et Caton sans la voir.
10521Ses échelons sont deuil, sagesse, exil, devoir.
10522Et cette échelle vient de plus loin que la terre.
10523Sache qu’elle commence aux mondes du mystère,
10524Aux mondes des terreurs et des perditions ;
10525Et qu’elle vient, parmi les pâles visions,
10526Du précipice où sont les larves et les crimes,
10527Où la création, effrayant les abîmes,
10528Se prolonge dans l’ombre en spectre indéfini.
10529Car, au-dessous du globe où vit l’homme banni,
10530Hommes, plus bas que vous, dans le nadir livide,
10531Dans cette plénitude horrible qu’on croit vide,
10532Le mal, qui par la chair, hélas ! vous asservit,
10533Dégorge une vapeur monstrueuse qui vit !
10534Là, sombre et s’engloutit, dans des flots de désastres,
10535L’hydre Univers tordant son corps écaillé d’astres ;
10536Là, tout flotte et s’en va dans un naufrage obscur ;
10537Dans ce gouffre sans bord, sans soupirail, sans mur,
10538De tout ce qui vécut pleut sans cesse la cendre ;
10539Et l’on voit tout au fond, quand l’œil ose y descendre,
10540Au delà de la vie, et du souffle et du bruit,
10541Un affreux soleil noir d’où rayonne la nuit ! *1 note
10542Donc, la matière pend à l’idéal, et tire
10543L’esprit vers l’animal, l’ange vers le satyre,
10544Le sommet vers le bas, l’amour vers l’appétit.
10545Avec le grand qui croule elle fait le petit.
10546Comment de tant d’azur tant de terreur s’engendre,
10547Comment le jour fait l’ombre et le feu pur la cendre,
10548Comment la cécité peut naître du voyant,
10549Comment le ténébreux descend du flamboyant,
10550Comment du monstre esprit naît le monstre matière,
10551Un jour, dans le tombeau, sinistre vestiaire,
10552Tu le sauras ; la tombe est faite pour savoir ;
10553Tu verras ; aujourd’hui, tu ne peux qu’entrevoir ;
10554Mais, puisque Dieu permet que ma voix t’avertisse,
10556Et, d’abord, qu’est-ce que la justice ?
10557Qui la rend ? qui la fait ? où ? quand ? à quel moment ?
10558Qui donc pèse la faute ? et qui le châtiment ? *1 note
10559L’être créé se meut dans la lumière immense.
10560Libre, il sait où le bien cesse, où le mal commence ;
10561Il a ses actions pour juges.
10563Qu’il soit méchant ou bon ; tout est dit. Ce qu’on fit,
10564Crime, est notre geôlier, ou, vertu, nous délivre.
10565L’être ouvre à son insu de lui-même le livre ;
10566Sa conscience calme y marque avec le doigt
10567Ce que l’ombre lui garde ou ce que Dieu lui doit.
10568On agit, et l’on gagne ou l’on perd à mesure ;
10569On peut être étincelle ou bien éclaboussure ;
10570Lumière ou fange, archange au vol d’aigle ou bandit ;
10571L’échelle vaste est là. Comme je te l’ai dit,
10572Par des zones sans fin la vie universelle
10573Monte, et par des degrés innombrables ruisselle,
10574Depuis l’infâme nuit jusqu’au charmant azur.
10575L’être en la traversant devient mauvais ou pur.
10576En haut plane la joie ; en bas l’horreur se traîne.
10577Selon que l’âme, aimante, humble, bonne, sereine,
10578Aspire à la lumière et tend vers l’idéal,
10579Ou s’alourdit, immonde, au poids croissant du mal,
10580Dans la vie infinie on monte et l’on s’élance,
10581Ou l’on tombe ; et tout être est sa propre balance.
10582Dieu ne nous juge point. Vivant tous à la fois,
10583Nous pesons, et chacun descend selon son poids. *1 note
10584Homme ! nous n’approchons que les paupières closes,
10585De ces immensités d’en bas.
10586Viens, si tu l’oses !
10587Regarde dans ce puits morne et vertigineux,
10588De la création compte les sombres nœuds,
10589Viens, vois, sonde :
10590Au-dessous de l’homme qui contemple,
10591Qui peut être un cloaque ou qui peut être un temple,
10592Être en qui l’instinct vit dans la raison dissous,
10593Est l’animal courbé vers la terre ; au-dessous
10594De la brute est la plante inerte, sans paupière
10595Et sans cris ; au-dessous de la plante est la pierre ;
10596Au-dessous de la pierre est le chaos sans nom.
10597Avançons dans cette ombre et sois mon compagnon. *1 note
10598Toute faute qu’on fait est un cachot qu’on s’ouvre.
10599Les mauvais, ignorant quel mystère les couvre,
10600Les êtres de fureur, de sang, de trahison,
10601Avec leurs actions bâtissent leur prison ;
10602Tout bandit, quand la mort vient lui toucher l’épaule
10603Et l’éveille, hagard, se retrouve en la geôle
10604Que lui fit son forfait derrière lui rampant ;
10605Tibère en un rocher, Séjan dans un serpent.
10606L’homme marche sans voir ce qu’il fait dans l’abîme.
10607L’assassin pâlirait s’il voyait sa victime ;
10608C’est lui. L’oppresseur vil, le tyran sombre et fou,
10609En frappant sans pitié sur tous, forge le clou
10610Qui le clouera dans l’ombre au fond de la matière.
10611Les tombeaux sont les trous du crible cimetière,
10612D’où tombe, graine obscure en un ténébreux champ,
10613L’effrayant tourbillon des âmes. *1 note
10615Fait naître en expirant le monstre de sa vie,
10616Qui le saisit. L’horreur par l’horreur est suivie.
10617Nemrod gronde enfermé dans la montagne à pic ;
10618Quand Dalila descend dans la tombe, un aspic
10619Sort des plis du linceul, emportant l’âme fausse ;
10620Phryné meurt, un crapaud saute hors de la fosse ;
10621Ce scorpion au fond d’une pierre dormant,
10622C’est Clytemnestre aux bras d’Égisthe son amant ;
10623Du tombeau d’Anitus il sort une ciguë ;
10624Le houx sombre et l’ortie à la piqûre aiguë
10625Pleurent quand l’aquilon les fouette, et l’aquilon
10626Leur dit : Tais-toi, Zoïle ! et souffre, Ganelon !
10627Dieu livre, choc affreux dont la plaine au loin gronde,
10628Au cheval Brunehaut le pavé Frédégonde ;
10629La pince qui rougit dans le brasier hideux
10630Est faite du duc d’Albe et de Philippe Deux ;
10631Farinace est le croc des noires boucheries ;
10632L’orfraie au fond de l’ombre a les yeux de Jeffryes ;
10633Tristan est au secret dans le bois d’un gibet.
10634Quand tombent dans la mort tous ces brigands, Macbeth,
10635Ezzelin, Richard Trois, Carrier, Ludovic Sforce,
10636La matière leur met la chemise de force.
10637Oh ! comme en son bonheur, qui masque un sombre arrêt,
10638Messaline ou l’horrible Isabeau frémirait
10639Si, dans ses actions du sépulcre voisines,
10640Cette femme sentait qu’il lui vient des racines,
10641Et qu’ayant été monstre, elle deviendra fleur !
10642À chacun son forfait ! à chacun sa douleur !
10643Claude est l’algue que l’eau traîne de havre en havre ;
10644Xercès est excrément, Charles Neuf est cadavre ;
10645Hérode, c’est l’osier des berceaux vagissants ;
10646L’âme du noir Judas, depuis dix-huit cents ans,
10647Se disperse et renaît dans les crachats des hommes ;
10648Et le vent qui jadis soufflait sur les Sodomes
10649Mêle, dans l’âtre abject et sous le vil chaudron,
10650La fumée Erostrate à la flamme Néron.*1 note
10651Et tout, bête, arbre et roche, étant vivant sur terre,
10652Tout est monstre, excepté l’homme, esprit solitaire.
10653L’âme que sa noirceur chasse du firmament
10654Descend dans les degrés divers du châtiment
10655Selon que plus ou moins d’obscurité la gagne.
10656L’homme en est la prison, la bête en est le bagne,
10657L’arbre en est le cachot, la pierre en est l’enfer.
10658Le ciel d’en haut, le seul qui soit splendide et clair,
10659La suit des yeux dans l’ombre, et, lui jetant l’aurore,
10660Tâche, en la regardant, de l’attirer encore.
10661Ô chute ! dans la bête, à travers les barreaux
10662De l’instinct, obstruant de pâles soupiraux,
10663Ayant encor la voix, l’essor et la prunelle,
10664L’âme entrevoit de loin la lueur éternelle ;
10665Dans l’arbre elle frissonne, et, sans jour et sans yeux,
10666Sent encor dans le vent quelque chose des cieux ;
10667Dans la pierre elle rampe, immobile, muette,
10668Ne voyant même plus l’obscure silhouette
10669Du monde qui s’éclipse et qui s’évanouit,
10670Et face à face avec son crime dans la nuit.
10671L’âme en ces trois cachots traîne sa faute noire.
10672Comme elle en a la forme, elle en a la mémoire ;
10673Elle sait ce qu’elle est ; et, tombant sans appuis,
10674Voit la clarté décroître à la paroi du puits ;
10675Elle assiste à sa chute ; et, dur caillou qui roule,
10676Pense : Je suis Octave ; et, vil chardon qu’on foule,
10677Crie au talon : Je suis Attila le géant ;
10678Et, ver de terre au fond du charnier, et rongeant
10679Un crâne infect et noir, dit : Je suis Cléopâtre.
10680Et, hibou, malgré l’aube, ours, en bravant le pâtre,
10681Elle accomplit la loi qui l’enchaîne d’en haut ;
10682Pierre, elle écrase ; épine, elle pique ; il le faut.
10683Le monstre est enfermé dans son horreur vivante.
10684Il aurait beau vouloir dépouiller l’épouvante ;
10685Il faut qu’il reste horrible et reste châtié ;
10686Ô mystère ! le tigre a peut-être pitié !
10687Le tigre sur son dos, qui peut-être eut une aile,
10688À l’ombre des barreaux de la cage éternelle ;
10689Un invisible fil lie aux noirs échafauds
10690Le noir corbeau dont l’aile est en forme de faulx ;
10691L’âme louve ne peut s’empêcher d’être louve,
10692Car le monstre est tenu, sous le ciel qui l’éprouve,
10693Dans l’expiation par la fatalité.
10694Jadis, sans la comprendre et d’un œil hébété,
10695L’Inde a presque entrevu cette métempsycose.
10696La ronce devient griffe, et la feuille de rose
10697Devient langue de chat, et, dans l’ombre et les cris,
10698Horrible, lèche et boit le sang de la souris ;
10699Qui donc connaît le monstre appelé mandragore ?
10700Qui sait ce que, le soir, éclaire le fulgore,
10701Être en qui la laideur devient une clarté ?
10702Ce qui se passe en l’ombre où croît la fleur d’été
10703Efface la terreur des antiques avernes
10704Étages effrayants ! cavernes sur cavernes.
10705Ruche obscure du mal, du crime et du remord !
10706Donc, une bête va, vient, rugit, hurle, mord ;
10707Un arbre est là, dressant ses branches hérissées,
10708Une dalle s’effondre au milieu des chaussées
10709Que la charrette écrase et que l’hiver détruit,
10710Et, sous ces épaisseurs de matière et de nuit,
10711Arbre, bête, pavé, poids que rien ne soulève,
10712Dans cette profondeur terrible, une âme rêve !
10713Que fait-elle ? Elle songe à Dieu ! *1 note
10715Échéance ! retour ! revers ! autre côté !
10716Ô loi ! pendant qu’assis à table, joyeux groupes,
10717Les pervers, les puissants, vidant toutes les coupes,
10718Oubliant qu’aujourd’hui par demain est guetté,
10719Étalent leur mâchoire en leur folle gaîté,
10720Voilà ce qu’en sa nuit muette et colossale,
10721Montrant comme eux ses dents tout au fond de la salle,
10722Leur réserve la mort, ce sinistre rieur !
10723Nous avons, nous, voyants du ciel supérieur,
10724Le spectacle inouï de vos régions basses.
10725Ô songeur, fallait-il qu’en ces nuits tu tombasses !
10726Nous écoutons le cri de l’immense malheur.
10727Au-dessus d’un rocher, d’un loup ou d’une fleur,
10728Parfois nous apparaît l’âme à mi-corps sortie,
10729Pauvre ombre en pleurs qui lutte, hélas ! presque engloutie ;
10730Le loup la tient, le roc étreint ses pieds qu’il tord,
10731Et la fleur implacable et féroce la mord.
10732Nous entendons le bruit du rayon que Dieu lance,
10733La voix de ce que l’homme appelle le silence,
10734Et vos soupirs profonds, cailloux désespérés !
10735Nous voyons la pâleur de tous les fronts murés.
10736À travers la matière, affreux caveau sans portes,
10737L’ange est pour nous visible avec ses ailes mortes.
10738Nous assistons aux deuils, au blasphème, aux regrets,
10739Aux fureurs ; et, la nuit, nous voyons les forêts,
10740D’où cherchent à s’enfuir les larves enfermées,
10741S’écheveler dans l’ombre en lugubres fumées.
10742Partout, partout, partout ! dans les flots, dans les bois,
10743Dans l’herbe en fleurs, dans l’or qui sert de sceptre aux rois,
10744Dans le jonc dont Hermès se fait une baguette,
10745Partout le châtiment contemple, observe ou guette,
10746Sourd aux questions, triste, affreux, pensif, hagard ;
10747Et tout est l’œil d’où sort ce terrible regard.
10748Ô châtiment ! dédale aux spirales funèbres !
10749Construction d’en bas qui cherche les ténèbres,
10750Plonge au-dessous du monde et descend dans la nuit,
10751Et, Babel renversée, au fond de l’ombre fuit !
10752L’homme qui plane et rampe, être crépusculaire,
10753En est le milieu. *1 note
10754L’homme est clémence et colère ;
10755Fond vil du puits, plateau radieux de la tour ;
10756Degré d’en haut pour l’ombre, et d’en bas pour le jour.
10757L’ange y descend, la bête après la mort y monte ;
10758Pour la bête, il est gloire, et, pour l’ange, il est honte ;
10759Dieu mêle en votre race, hommes infortunés,
10760Les demi-dieux punis aux monstres pardonnés.
10761De là vient que, parfois, – mystère que Dieu mène ! –
10762On entend d’une bouche en apparence humaine
10763Sortir des mots pareils à des rugissements,
10764Et que, dans d’autres lieux et dans d’autres moments,
10765On croit voir sur un front s’ouvrir des ailes d’ange.
10766Roi forçat, l’homme, esprit, pense, et, matière, mange.
10767L’âme en lui ne se peut dresser sur son séant.
10768L’homme, comme la brute abreuvé de néant,
10769Vide toutes les nuits le verre noir du somme.
10770La chaîne de l’enfer, liée au pied de l’homme,
10771Ramène chaque jour vers le cloaque impur
10772La beauté, le génie, envolés dans l’azur,
10773Mêle la peste au souffle idéal des poitrines,
10774Et traîne, avec Socrate, Aspasie aux latrines.
10776Par un côté pourtant l’homme est illimité.
10777Le monstre a le carcan, l’homme a la liberté.
10778Songeur, retiens ceci : l’homme est un équilibre.
10779L’homme est une prison où l’âme reste libre.
10780L’âme, dans l’homme, agit, fait le bien, fait le mal,
10781Remonte vers l’esprit, retombe à l’animal ;
10782Et, pour que, dans son vol vers les cieux, rien ne lie
10783Sa conscience ailée et de Dieu seul remplie,
10784Dieu, quand une âme éclôt dans l’homme au bien poussé,
10785Casse en son souvenir le fil de son passé ;
10786De là vient que la nuit en sait plus que l’aurore.
10787Le monstre se connaît lorsque l’homme s’ignore.
10788Le monstre est la souffrance, et l’homme est l’action.
10789L’homme est l’unique point de la création
10790Où, pour demeurer libre en se faisant meilleure,
10791L’âme doive oublier sa vie antérieure.
10792Mystère ! au seuil de tout l’esprit rêve ébloui. *1 note
10793L’homme ne voit pas Dieu, mais peut aller à lui,
10794En suivant la clarté du bien, toujours présente ;
10795Le monstre, arbre, rocher ou bête rugissante,
10796Voit Dieu, c’est là sa peine, et reste enchaîné loin.
10797L’homme a l’amour pour aile, et pour joug le besoin.
10798L’ombre est sur ce qu’il voit par lui-même semée ;
10799La nuit sort de son œil ainsi qu’une fumée ;
10800Homme, tu ne sais rien ; tu marches, pâlissant !
10801Parfois le voile obscur qui te couvre, ô passant !
10802S’envole et flotte au vent soufflant d’une autre sphère,
10803Gonfle un moment ses plis jusque dans la lumière,
10804Puis retombe sur toi, spectre, et redevient noir.
10805Tes sages, tes penseurs ont essayé de voir ;
10806Qu’ont-ils vu ? qu’ont-ils fait ? qu’ont-ils dit, ces fils Ève ?
10808Homme ! autour de toi la création rêve.
10809Mille êtres inconnus t’entourent dans ton mur.
10810Tu vas, tu viens, tu dors sous leur regard obscur,
10811Et tu ne les sens pas vivre autour de ta vie :
10812Toute une légion d’âmes t’est asservie ;
10813Pendant qu’elle te plaint, tu la foules aux pieds.
10814Tous tes pas vers le jour sont par l’ombre épiés.
10815Ce que tu nommes chose, objet, nature morte,
10816Sait, pense, écoute, entend. Le verrou de ta porte
10817Voit arriver ta faute et voudrait se fermer.
10818Ta vitre connaît l’aube, et dit : Voir ! croire ! aimer !
10819Les rideaux de ton lit frissonnent de tes songes.
10820Dans les mauvais desseins quand, rêveur, tu te plonges,
10821La cendre dit au fond de l’âtre sépulcral :
10822Regarde-moi ; je suis ce qui reste du mal.
10823Hélas ! l’homme imprudent trahit, torture, opprime.
10824La bête en son enfer voit les deux bouts du crime ;
10825Un loup pourrait donner des conseils à Néron.
10826Homme ! homme ! aigle aveuglé, moindre qu’un moucheron !
10827Pendant que dans ton Louvre ou bien dans ta chaumière,
10828Tu vis, sans même avoir épelé la première
10829Des constellations, sombre alphabet qui luit
10830Et tremble sur la page immense de la nuit,
10831Pendant que tu maudis et pendant que tu nies,
10832Pendant que tu dis : Non ! aux astres ; aux génies :
10833Non ! à l’idéal : Non ! à la vertu : Pourquoi ?
10834Pendant que tu te tiens en dehors de la loi,
10835Copiant les dédains inquiets ou robustes
10836De ces sages qu’on voit rêver dans les vieux bustes,
10837Et que tu dis : Que sais-je ? amer, froid, mécréant,
10838Prostituant ta bouche au rire du néant,
10839À travers le taillis de la nature énorme,
10840Flairant l’éternité de son museau difforme,
10841Là, dans l’ombre, à tes pieds, homme, ton chien voit Dieu.
10842Ah ! je t’entends. Tu dis : – Quel deuil ! la bête est peu,
10843L’homme n’est rien. Ô loi misérable ! ombre ! abîme ! – Ô songeur ! cette loi misérable est sublime. *1 note
10844Il faut donc tout redire à ton esprit chétif !
10845À la fatalité, loi du monstre captif,
10846Succède le devoir, fatalité de l’homme.
10847Ainsi de toutes parts l’épreuve se consomme,
10848Dans le monstre passif, dans l’homme intelligent,
10849La nécessité morne en devoir se changeant,
10850Et l’âme, remontant à sa beauté première,
10851Va de l’ombre fatale à la libre lumière.
10852Or, je te le redis, pour se transfigurer,
10853Et pour se racheter, l’homme doit ignorer.
10854Il doit être aveuglé par toutes les poussières.
10855Sans quoi, comme l’enfant guidé par des lisières,
10856L’homme vivrait, marchant droit à la vision.
10857Douter est sa puissance et sa punition.
10858Il voit la rose, et nie ; il voit l’aurore, et doute ;
10859Où serait le mérite à retrouver sa route,
10860Si l’homme, voyant clair, roi de sa volonté,
10861Avait la certitude, ayant la liberté ?
10862Non. Il faut qu’il hésite en la vaste nature,
10863Qu’il traverse du choix l’effrayante aventure,
10864Et qu’il compare au vice agitant son miroir,
10865Au crime, aux voluptés, l’œil en pleurs du devoir ;
10866Il faut qu’il doute ! Hier croyant demain impie ;
10867Il court du mal au bien ; il scrute, sonde, épie,
10868Va, revient, et, tremblant, agenouillé, debout,
10869Les bras étendus, triste, il cherche Dieu partout ;
10870Il tâte l’infini jusqu’à ce qu’il l’y sente ;
10871Alors, son âme ailée éclate frémissante ;
10872L’ange éblouissant luit dans l’homme transparent.
10873Le doute le fait libre, et la liberté, grand.
10874La captivité sait ; la liberté suppose,
10875Creuse, saisit l’effet, le compare à la cause,
10876Croit vouloir le bien-être et veut le firmament ;
10877Et, cherchant le caillou, trouve le diamant.
10878C’est ainsi que du ciel l’âme à pas lents s’empare.
10879Dans le monstre, elle expie ; en l’homme, elle répare. *1 note
10880Oui, ton fauve univers est le forçat de Dieu.
10881Les constellations, sombres lettres de feu,
10882Sont les marques du bagne à l’épaule du monde.
10883Dans votre région tant d’épouvante abonde,
10884Que, pour l’homme, marqué lui-même du fer chaud,
10885Quand il lève les yeux vers les astres, là-haut,
10886Le cancer resplendit, le scorpion flamboie,
10887Et dans l’immensité le chien sinistre aboie !
10888Ces soleils inconnus se groupent sur son front
10889Comme l’effroi, le deuil, la menace et l’affront ;
10890De toutes parts s’étend l’ombre incommensurable ;
10891En bas l’obscur, l’impur, le mauvais, l’exécrable,
10892Le pire, tas hideux, fourmillent ; tout au fond,
10893Ils échangent entre eux dans l’ombre ce qu’ils font ;
10894Typhon donne l’horreur, Satan donne le crime ;
10895Lugubre intimité du mal et de l’abîme !
10896Amours de l’âme monstre et du monstre univers !
10897Baiser triste ! et l’informe engendré du pervers,
10898La matière, le bloc, la fange, la géhenne,
10899L’écume, le chaos, l’hiver, nés de la haine,
10900Les faces de beauté qu’habitent des démons,
10901Tous les êtres maudits, mêlés aux vils limons,
10902Pris par la plante fauve et la bête féroce,
10903Le grincement de dents, la peur, le rire atroce,
10904L’orgueil, que l’infini courbe sous son niveau,
10905Rampent, noirs prisonniers, dans la nuit, noir caveau.
10906La porte, affreuse et faite avec de l’ombre, est lourde ;
10907Par moments, on entend, dans la profondeur sourde,
10908Les efforts que les monts, les flots, les ouragans,
10909Les volcans, les forêts, les animaux brigands,
10910Et tous les monstres font pour soulever le pêne ;
10911Et sur cet amas d’ombre, et de crime, et de peine,
10912Ce grand ciel formidable est le scellé de Dieu.
10913Voilà pourquoi, songeur dont la mort est le vœu,
10914Tant d’angoisse est empreinte au front des cénobites !
10915Je viens de te montrer le gouffre. Tu l’habites. *1 note
10916Les mondes, dans la nuit que vous nommez l’azur,
10917Par les brèches que fait la mort blême à leur mur,
10918Se jettent en fuyant l’un à l’autre des âmes.
10919Dans votre globe où sont tant de geôles infâmes,
10920Vous avez des méchants de tous les univers,
10921Condamnés qui, venus des cieux les plus divers,
10922Rêvent dans vos rochers, ou dans vos arbres ploient ;
10923Tellement stupéfaits de ce monde qu’ils voient,
10924Qu’eussent-ils la parole, ils ne pourraient parler.
10925On en sent quelques-uns frissonner et trembler.
10926De là les songes vains du bonze et de l’augure.
10927Donc, représente-toi cette sombre figure :
10928Ce gouffre, c’est l’égout du mal universel.
10929Ici vient aboutir de tous les points du ciel
10930La chute des punis, ténébreuse traînée.
10931Dans cette profondeur, morne, âpre, infortunée,
10932De chaque globe il tombe un flot vertigineux
10933D’âmes, d’esprits malsains et d’êtres vénéneux,
10934Flot que l’éternité voit sans fin se répandre.
10935Chaque étoile au front d’or qui brille, laisse pendre
10936Sa chevelure d’ombre en ce puits effrayant.
10937Âme immortelle, vois, et frémis en voyant :
10938Voilà le précipice exécrable où tu sombres. *1 note
10939Oh ! qui que vous soyez, qui passez dans ces ombres,
10940Versez votre pitié sur ces douleurs sans fond !
10941Dans ce gouffre, où l’abîme en l’abîme se fond,
10942Se tordent les forfaits, transformés en supplices,
10943L’effroi, le deuil, le mal, les ténèbres complices,
10944Les pleurs sous la toison, le soupir expiré
10945Dans la fleur, et le cri dans la pierre muré !
10946Oh ! qui que vous soyez, pleurez sur ces misères !
10947Pour Dieu seul, qui sait tout, elles sont nécessaires ;
10948Mais vous pouvez pleurer sur l’énorme cachot
10949Sans déranger le sombre équilibre d’en haut !
10950Hélas ! hélas ! hélas ! tout est vivant ! tout pense !
10951La mémoire est la peine, étant la récompense.
10952Oh ! comme ici l’on souffre et comme on se souvient !
10953Torture de l’esprit que la matière tient !
10954La brute et le granit, quel chevalet pour l’âme !
10955Ce mulet fut sultan, ce cloporte était femme.
10956L’arbre est un exilé, la roche est un proscrit.
10957Est-ce que, quelque part, par hasard, quelqu’un rit
10958Quand ces réalités sont là, remplissant l’ombre ?
10959La ruine, la mort, l’ossement, le décombre,
10960Sont vivants. Un remords songe dans un débris.
10961Pour l’œil profond qui voit, les antres sont des cris :
10962Hélas ! le cygne est noir, le lys songe à ses crimes ;
10963La perle est nuit ; la neige est la fange des cimes ;
10964Le même gouffre, horrible et fauve, et sans abri,
10965S’ouvre dans la chouette et dans le colibri ;
10966La mouche, âme, s’envole et se brûle à la flamme ;
10967Et la flamme, esprit, brûle avec angoisse une âme ;
10968L’horreur fait frissonner les plumes de l’oiseau ;
10970Les fleurs souffrent sous le ciseau,
10971Et se ferment ainsi que des paupières closes :
10972Toutes les femmes sont teintes du sang des roses ;
10973La vierge au bal, qui danse, ange aux fraîches couleurs,
10974Et qui porte en sa main une touffe de fleurs,
10975Respire en souriant un bouquet d’agonies.
10976Pleurez sur les laideurs et les ignominies,
10977Pleurez sur l’araignée immonde, sur le ver,
10978Sur la limace au dos mouillé comme l’hiver,
10979Sur le vil puceron qu’on voit aux feuilles pendre,
10980Sur le crabe hideux, sur l’affreux scolopendre,
10981Sur l’effrayant crapaud, pauvre monstre aux doux yeux,
10982Qui regarde toujours le ciel mystérieux !
10983Plaignez l’oiseau de crime et la bête de proie.
10984Ce que Domitien, César, fit avec joie,
10985Tigre, il le continue avec horreur. Verrès,
10986Qui fut loup sous la pourpre, est loup dans les forêts ;
10987Il descend, réveillé, l’autre côté du rêve :
10988Son rire, au fond des bois, en hurlement s’achève ;
10989Pleurez sur ce qui hurle et pleurez sur Verrès.
10990Sur ces tombeaux vivants, marqués d’obscurs arrêts,
10991Penchez-vous attendri ! versez votre prière !
10992La pitié fait sortir des rayons de la pierre.
10993Plaignez le louveteau, plaignez le lionceau.
10994La matière, affreux bloc, n’est que le lourd monceau
10995Des effets monstrueux, sortis des sombres causes.
10996Ayez pitié ! voyez des âmes dans les choses.
10997Hélas ! le cabanon subit aussi l’écrou ;
10998Plaignez le prisonnier, mais plaignez le verrou ;
10999Plaignez la chaîne au fond des bagnes insalubres ;
11000La hache et le billot sont deux êtres lugubres ;
11001La hache souffre autant que le corps, le billot
11002Souffre autant que la tête ; ô mystères d’en haut !
11003Ils se livrent une âpre et hideuse bataille ;
11004Il ébrèche la hache et la hache l’entaille ;
11005Ils se disent tout bas l’un à l’autre : Assassin !
11006Et la hache maudit les hommes, sombre essaim,
11007Quand, le soir, sur le dos du bourreau, son ministre,
11008Elle revient dans l’ombre, et luit, miroir sinistre,
11009Ruisselante de sang et reflétant les cieux ;
11010Et, la nuit, dans l’étal morne et silencieux,
11011Le cadavre au cou rouge, effrayant, glacé, blême,
11012Seul, sait ce que lui dit le billot, tronc lui-même.
11013Oh ! que la terre est froide et que les rocs sont durs !
11014Quelle muette horreur dans les halliers obscurs !
11015Les pleurs noirs de la nuit sur la colombe blanche
11016Tombent ; le vent met nue et torture la branche ;
11017Quel monologue affreux dans l’arbre aux rameaux verts !
11018Quel frisson dans l’herbe ! Oh ! quels yeux fixes ouverts
11019Dans les cailloux profonds, oubliettes des âmes !
11020C’est une âme que l’eau scie en ses froides lames ;
11021C’est une âme que fait ruisseler le pressoir.
11022Ténèbres ! l’univers est hagard. Chaque soir,
11023Le noir horizon monte et la nuit noire tombe ;
11024Tous deux, à l’occident, d’un mouvement de tombe,
11025Ils vont se rapprochant, et, dans le firmament,
11026Ô terreur ! sur le jour, écrasé lentement,
11027La tenaille de l’ombre effroyable se ferme.
11028Oh ! les berceaux font peur. Un bagne est dans un germe.
11029Ayez pitié, vous tous et qui que vous soyez !
11030Les hideux châtiments, l’un sur l’autre broyés,
11031Roulent, submergeant tout, excepté les mémoires.
11032Parfois on voit passer dans ces profondeurs noires
11033Comme un rayon lointain de l’éternel amour ;
11034Alors, l’hyène Atrée et le chacal Timour,
11035Et l’épine Caïphe et le roseau Pilate,
11036Le volcan Alaric à la gueule écarlate,
11037L’ours Henri Huit, pour qui Morus en vain pria,
11038Le sanglier Selim et le porc Borgia,
11039Poussent des cris vers Être adorable ; et les bêtes
11040Qui portèrent jadis des mitres sur leurs têtes,
11041Les grains de sable rois, les brins d’herbe empereurs,
11042Tous les hideux orgueils et toutes les fureurs,
11043Se brisent ; la douceur saisit le plus farouche ;
11044Le chat lèche l’oiseau, l’oiseau baise la mouche ;
11045Le vautour dit dans l’ombre au passereau : Pardon !
11046Une caresse sort du houx et du chardon ;
11047Tous les rugissements se fondent en prières ;
11048On entend s’accuser de leurs forfaits les pierres ;
11049Tous ces sombres cachots qu’on appelle les fleurs
11050Tressaillent ; le rocher se met à fondre en pleurs ;
11051Des bras se lèvent hors de la tombe dormante ;
11052Le vent gémit, la nuit se plaint, l’eau se lamente,
11053Et, sous l’œil attendri qui regarde d’en haut,
11054Tout l’abîme n’est plus qu’un immense sanglot. *1 note
11055Espérez ! espérez ! espérez, misérables !
11056Pas de deuil infini, pas de maux incurables,
11057Pas d’enfer éternel !
11058Les douleurs vont à Dieu, comme la flèche aux cibles ;
11059Les bonnes actions sont les gonds invisibles
11060De la porte du ciel.
11061Le deuil est la vertu, le remords est le pôle
11062Des monstres garrottés dont le gouffre est la geôle ;
11063Quand, devant Jéhovah,
11064Un vivant reste pur dans les ombres charnelles,
11065La mort, ange attendri, rapporte ses deux ailes
11066À l’homme qui s’en va.
11067Les enfers se refont édens ; c’est là leur tâche.
11068Tout globe est un oiseau que le mal tient et lâche.
11069Vivants, je vous le dis,
11070Les vertus, parmi vous, font ce labeur auguste
11071D’augmenter sur vos fronts le ciel ; quiconque est juste
11072Travaille au paradis.
11073L’heure approche. Espérez. Rallumez l’âme éteinte !
11074Aimez-vous ! aimez-vous ! car c’est la chaleur sainte,
11075C’est le feu du vrai jour.
11076Le sombre univers, froid, glacé, pesant, réclame
11077La sublimation de l’être par la flamme,
11078De l’homme par l’amour !
11079Déjà, dans l’océan d’ombre que Dieu domine,
11080L’archipel ténébreux des bagnes s’illumine ;
11081Dieu, c’est le grand aimant ;
11082Et les globes, ouvrant leur sinistre prunelle,
11083Vers les immensités de l’aurore éternelle
11084Se tournent lentement !
11085Oh ! comme vont chanter toutes les harmonies,
11086Comme rayonneront dans les sphères bénies
11087Les faces de clarté,
11088Comme les firmaments se fondront en délires,
11089Comme tressailleront toutes les grandes lyres
11091Quand, du monstre matière ouvrant toutes les serres,
11092Faisant évanouir en splendeurs les misères,
11093Changeant l’absinthe en miel,
11094Inondant de beauté la nuit diminuée,
11095Ainsi que le soleil tire à lui la nuée
11096Et l’emplit d’arcs-en-ciel,
11097Dieu, de son regard fixe attirant les ténèbres,
11098Voyant vers lui, du fond des cloaques funèbres
11100Monter l’énormité, bégayant des louanges,
11101Fera rentrer, parmi les univers archanges,
11103On verra palpiter les fanges éclairées,
11104Et briller les laideurs les plus désespérées
11105Au faîte le plus haut,
11106L’araignée éclatante au seuil des bleus pilastres,
11107Luire, et se redresser, portant des épis d’astres,
11108La paille du cachot !
11109La clarté montera dans tout comme une sève ;
11110On verra rayonner au front du bœuf qui rêve
11111Le céleste croissant ;
11112Le charnier chantera dans l’horreur qui l’encombre,
11113Et sur tous les fumiers apparaîtra dans l’ombre
11114Un Job resplendissant !
11115Ô disparition de l’antique anathème !
11116La profondeur disant à la hauteur : Je t’aime !
11118Quel éblouissement au fond des cieux sublimes !
11119Quel surcroît de clarté que l’ombre des abîmes
11120S’écriant : Sois béni !
11121On verra le troupeau des hydres formidables
11122Sortir, monter du fond des brumes insondables
11123Et se transfigurer ;
11124Des étoiles éclore aux trous noirs de leurs crânes,
11125Dieu juste ! et, par degrés devenant diaphanes,
11126Les monstres s’azurer !
11127Ils viendront, sans pouvoir ni parler ni répondre,
11128Éperdus ! on verra des auréoles fondre
11129Les cornes de leur front ;
11130Ils tiendront dans leur griffe, au milieu des cieux calmes,
11131Des rayons frissonnants semblables à des palmes ;
11132Les gueules baiseront !
11133Ils viendront ! ils viendront, tremblants, brisés d’extase,
11134Chacun d’eux débordant de sanglots comme un vase,
11135Mais pourtant sans effroi ;
11136On leur tendra les bras de la haute demeure,
11137Et Jésus, se penchant sur Bélial qui pleure,
11138Lui dira : C’est donc toi !
11139Et vers Dieu par la main il conduira ce frère !
11140Et, quand ils seront près des degrés de lumière
11141Par nous seuls aperçus,
11142Tous deux seront si beaux, que Dieu dont l’œil flamboie
11143Ne pourra distinguer, père ébloui de joie,
11145Tout sera dit. Le mal expirera, les larmes
11146Tariront ; plus de fers, plus de deuils, plus d’alarmes ;
11147L’affreux gouffre inclément
11148Cessera d’être sourd, et bégaiera : Qu’entends-je ?
11149Les douleurs finiront dans toute l’ombre : un ange
11150Criera : Commencement !
11153À celle qui est restée en France
11155Mets-toi sur ton séant, lève tes yeux, dérange
11156Ce drap glacé qui fait des plis sur ton front d’ange,
11157Ouvre tes mains, et prends ce livre : il est à toi.
11158Ce livre où vit mon âme, espoir, deuil, rêve, effroi,
11159Ce livre qui contient le spectre de ma vie,
11160Mes angoisses, mon aube, hélas ! de pleurs suivie,
11161L’ombre et son ouragan, la rose et son pistil,
11162Ce livre azuré, triste, orageux, d’où sort-il ?
11163D’où sort le blême éclair qui déchire la brume ?
11164Depuis quatre ans, j’habite un tourbillon d’écume ;
11165Ce livre en a jailli. Dieu dictait, j’écrivais ;
11166Car je suis paille au vent : Va ! dit l’esprit. Je vais.
11167Et, quand j’eus terminé ces pages, quand ce livre
11168Se mit à palpiter, à respirer, à vivre,
11169Une église des champs que le lierre verdit,
11170Dont la tour sonne l’heure à mon néant, m’a dit :
11171Ton cantique est fini ; donne-le-moi, poëte.
11172Je le réclame, a dit la forêt inquiète ;
11173Et le doux pré fleuri m’a dit : Donne-le-moi.
11174La mer, en le voyant frémir, m’a dit : Pourquoi
11175Ne pas me le jeter, puisque c’est une voile !
11176C’est à moi qu’appartient cet hymne, a dit l’étoile.
11177Donne-le-nous, songeur, ont crié les grands vents.
11178Et les oiseaux m’ont dit : Vas-tu pas aux vivants
11179Offrir ce livre, éclos si loin de leurs querelles ?
11180Laisse-nous l’emporter dans nos nids sur nos ailes !
11181Mais le vent n’aura point mon livre, ô cieux profonds !
11182Ni la sauvage mer, livrée aux noirs typhons,
11183Ouvrant et refermant ses flots, âpres embûches ;
11184Ni la verte forêt qu’emplit un bruit de ruches,
11185Ni l’église où le temps fait tourner son compas ;
11186Le pré ne l’aura pas, l’astre ne l’aura pas,
11187L’oiseau ne l’aura pas, qu’il soit aigle ou colombe,
11188Les nids ne l’auront pas ; je le donne à la tombe.
11190Autrefois, quand septembre en larmes revenait,
11191Je partais, je quittais tout ce qui me connaît,
11192Je m’évadais ; Paris s’effaçait ; rien, personne !
11193J’allais, je n’étais plus qu’une ombre qui frissonne,
11194Je fuyais, seul, sans voir, sans penser, sans parler,
11195Sachant bien que j’irais où je devais aller ;
11196Hélas ! je n’aurais pu même dire : Je souffre !
11197Et, comme subissant l’attraction d’un gouffre,
11198Que le chemin fût beau, pluvieux, froid, mauvais,
11199J’ignorais, je marchais devant moi, j’arrivais.
11200Ô souvenirs ! ô forme horrible des collines !
11201Et, pendant que la mère et la sœur, orphelines,
11202Pleuraient dans la maison, je cherchais le lieu noir
11203Avec l’avidité morne du désespoir ;
11204Puis j’allais au champ triste à côté de l’église ;
11205Tête nue, à pas lents, les cheveux dans la bise,
11206L’œil aux cieux, j’approchais ; l’accablement soutient ;
11207Les arbres murmuraient : C’est le père qui vient !
11208Les ronces écartaient leurs branches desséchées ;
11209Je marchais à travers les humbles croix penchées,
11210Disant je ne sais quels doux et funèbres mots ;
11211Et je m’agenouillais au milieu des rameaux
11212Sur la pierre qu’on voit blanche dans la verdure.
11213Pourquoi donc dormais-tu d’une façon si dure,
11214Que tu n’entendais pas lorsque je t’appelais ?
11215Et les pêcheurs passaient en traînant leurs filets,
11216Et disaient : Qu’est-ce donc que cet homme qui songe ?
11217Et le jour, et le soir, et l’ombre qui s’allonge,
11218Et Vénus, qui pour moi jadis étincela,
11219Tout avait disparu que j’étais encor là.
11220J’étais là, suppliant celui qui nous exauce ;
11221J’adorais, je laissais tomber sur cette fosse,
11222Hélas ! où j’avais vu s’évanouir mes cieux,
11223Tout mon cœur goutte à goutte en pleurs silencieux ;
11224J’effeuillais de la sauge et de la clématite ;
11225Je me la rappelais quand elle était petite,
11226Quand elle m’apportait des lys et des jasmins,
11227Ou quand elle prenait ma plume dans ses mains,
11228Gaie, et riant d’avoir de l’encre à ses doigts roses ;
11229Je respirais les fleurs sur cette cendre écloses,
11230Je fixais mon regard sur ces froids gazon verts,
11231Et par moments, ô Dieu, je voyais, à travers
11232La pierre du tombeau, comme une lueur d’âme !
11233Oui, jadis, quand cette heure en deuil qui me réclame
11234Tintait dans le ciel triste et dans mon cœur saignant,
11235Rien ne me retenait, et j’allais ; maintenant,
11236Hélas !… – Ô fleuve ! ô bois ! vallons dont je fus l’hôte,
11237Elle sait, n’est-ce pas ? que ce n’est pas ma faute
11238Si, depuis ces quatre ans, pauvre cœur sans flambeau,
11239Je ne suis pas allé prier sur son tombeau !
11241Ainsi, ce noir chemin que je faisais, ce marbre
11242Que je contemplais, pâle, adossé contre un arbre,
11243Ce tombeau sur lequel mes pieds pouvaient marcher,
11244La nuit, que je voyais lentement approcher,
11245Ces ifs, ce crépuscule avec ce cimetière,
11246Ces sanglots, qui du moins tombaient sur cette pierre,
11247Ô mon Dieu, tout cela, c’était donc du bonheur !
11248Dis, qu’as-tu fait pendant tout ce temps-là ? – Seigneur,
11249Qu’a-t-elle fait ? – Vois-tu la vie en vos demeures ?
11250À quelle horloge d’ombre as-tu compté les heures ?
11251As-tu sans bruit parfois poussé l’autre endormi ?
11252Et t’es-tu, m’attendant, réveillée à demi ?
11253T’es-tu, pâle, accoudée à l’obscure fenêtre
11254De l’infini, cherchant dans l’ombre à reconnaître
11255Un passant, à travers le noir cercueil mal joint,
11256Attentive, écoutant si tu n’entendais point
11257Quelqu’un marcher vers toi dans l’éternité sombre ?
11258Et t’es-tu recouchée ainsi qu’un mât qui sombre,
11259En disant : Qu’est-ce donc ? mon père ne vient pas !
11260Avez-vous tous les deux parlé de moi tout bas ?
11261Que de fois j’ai choisi, tout mouillés de rosée,
11262Des lys dans mon jardin, des lys dans ma pensée !
11263Que de fois j’ai cueilli de l’aubépine en fleur !
11264Que de fois j’ai, là-bas, cherché la tour d’Harfleur,
11265Murmurant : C’est demain que je pars ! et, stupide,
11266Je calculais le vent et la voile rapide,
11267Puis ma main s’ouvrait triste, et je disais : Tout fuit !
11268Et le bouquet tombait, sinistre, dans la nuit !
11269Oh ! que de fois, sentant qu’elle devait m’attendre,
11270J’ai pris ce que j’avais dans le cœur de plus tendre
11271Pour en charger quelqu’un qui passerait par là !
11272Lazare ouvrit les yeux quand Jésus l’appela ;
11273Quand je lui parle, hélas ! pourquoi les ferme-t-elle ?
11274Où serait donc le mal quand de l’ombre mortelle
11275L’amour violerait deux fois le noir secret,
11276Et quand, ce qu’un dieu fit, un père le ferait ?
11278Que ce livre, du moins, obscur message, arrive,
11279Murmure, à ce silence, et, flot, à cette rive !
11280Qu’il y tombe, sanglot, soupir, larme d’amour !
11281Qu’il entre en ce sépulcre où sont entrés un jour
11282Le baiser, la jeunesse, et l’aube, et la rosée,
11283Et le rire adoré de la fraîche épousée,
11284Et la joie, et mon cœur, qui n’est pas ressorti !
11285Qu’il soit le cri d’espoir qui n’a jamais menti,
11286Le chant du deuil, la voix du pâle adieu qui pleure,
11287Le rêve dont on sent l’aile qui nous effleure !
11288Qu’elle dise : Quelqu’un est là ; j’entends du bruit !
11289Qu’il soit comme le pas de mon âme en sa nuit !
11290Ce livre, légion tournoyante et sans nombre
11291D’oiseaux blancs dans l’aurore et d’oiseaux noirs dans l’ombre,
11292Ce vol de souvenirs fuyant à l’horizon,
11293Cet essaim que je lâche au seuil de ma prison,
11294Je vous le confie, air, souffles, nuée, espace !
11295Que ce fauve océan qui me parle à voix basse,
11296Lui soit clément, l’épargne et le laisse passer !
11297Et que le vent ait soin de n’en rien disperser,
11298Et jusqu’au froid caveau fidèlement apporte
11299Ce don mystérieux de l’absent à la morte !
11300Ô Dieu ! puisqu’en effet, dans ces sombres feuillets,
11301Dans ces strophes qu’au fond de vos cieux je cueillais,
11302Dans ces chants murmurés comme un épithalame
11303Pendant que vous tourniez les pages de mon âme,
11304Puisque j’ai, dans ce livre, enregistré mes jours,
11305Mes maux, mes deuils, mes cris dans les problèmes sourds,
11306Mes amours, mes travaux, ma vie heure par heure ;
11307Puisque vous ne voulez pas encor que je meure,
11308Et qu’il faut bien pourtant que j’aille lui parler ;
11309Puisque je sens le vent de l’infini souffler
11310Sur ce livre qu’emplit l’orage et le mystère ;
11311Puisque j’ai versé là toutes vos ombres, terre,
11312Humanité, douleur, dont je suis le passant ;
11313Puisque de mon esprit, de mon cœur, de mon sang,
11314J’ai fait l’âcre parfum de ces versets funèbres,
11315Va-t’en, livre, à l’azur, à travers les ténèbres !
11316Fuis vers la brume où tout à pas lents est conduit !
11317Oui, qu’il vole à la fosse, à la tombe, à la nuit,
11318Comme une feuille d’arbre ou comme une âme d’homme !
11319Qu’il roule au gouffre où va tout ce que la voix nomme !
11320Qu’il tombe au plus profond du sépulcre hagard,
11321À côté d’elle, ô mort ! et que, là, le regard,
11322Près de l’ange qui dort, lumineux et sublime,
11323Le voie épanoui, sombre fleur de l’abîme !
11325Ô doux commencements d’azur qui me trompiez !
11326Ô bonheurs ! je vous ai durement expiés ;
11327J’ai le droit aujourd’hui d’être, quand la nuit tombe,
11328Un de ceux qui se font écouter de la tombe,
11329Et qui font, en parlant aux morts blêmes et seuls,
11330Remuer lentement les plis noirs des linceuls,
11331Et dont la parole, âpre ou tendre, émeut les pierres,
11332Les grains dans les sillons, les ombres dans les bières,
11333La vague et la nuée, et devient une voix
11334De la nature, ainsi que la rumeur des bois.
11335Car voilà, n’est-ce pas, tombeaux ? bien des années,
11336Que je marche au milieu des croix infortunées,
11337Échevelé parmi les ifs et les cyprès,
11338L’âme au bord de la nuit, et m’approchant tout près ;
11339Et que je vais, courbé sur le cercueil austère,
11340Questionnant le plomb, les clous, le ver de terre
11341Qui pour moi sort des yeux de la tête de mort,
11342Le squelette qui rit, le squelette qui mord,
11343Les mains aux doigts noueux, les crânes, les poussières,
11344Et les os des genoux qui savent des prières !
11345Hélas ! j’ai fouillé tout. J’ai voulu voir le fond,
11346Pourquoi le mal en nous avec le bien se fond,
11347J’ai voulu le savoir. J’ai dit : Que faut-il croire ?
11348J’ai creusé la lumière, et l’aurore, et la gloire,
11349L’enfant joyeux, la vierge et sa chaste frayeur,
11350Et l’amour, et la vie, et l’âme, – fossoyeur.
11351Qu’ai-je appris ? J’ai, pensif, tout saisi sans rien prendre ;
11352J’ai vu beaucoup de nuit et fait beaucoup de cendre.
11353Qui sommes-nous ? que veut dire ce mot : Toujours ?
11354J’ai tout enseveli, songes, espoirs, amours,
11355Dans la fosse que j’ai creusée en ma poitrine.
11356Qui donc a la science ? où donc est la doctrine ?
11357Oh ! que ne suis-je encor le rêveur d’autrefois,
11358Qui s’égarait dans l’herbe, et les prés, et les bois,
11359Qui marchait souriant, le soir, quand le ciel brille,
11360Tenant la main petite et blanche de sa fille,
11361Et qui, joyeux, laissant luire le firmament,
11362Laissant l’enfant parler, se sentait lentement
11363Emplir de cet azur et de cette innocence !
11364Entre Dieu qui flamboie et l’ange qui l’encense,
11365J’ai vécu, j’ai lutté, sans crainte, sans remord.
11366Puis ma porte soudain s’ouvrit devant la mort,
11367Cette visite brusque et terrible de l’ombre.
11368Tu passes en laissant le vide et le décombre,
11369Ô spectre ! tu saisis mon ange et tu frappas.
11370Un tombeau fut dès lors le but de tous mes pas.
11372Je ne puis plus reprendre aujourd’hui dans la plaine
11373Mon sentier d’autrefois qui descend vers la Seine ;
11374Je ne puis plus aller où j’allais ; je ne puis,
11375Pareil à la laveuse assise au bord du puits,
11376Que m’accouder au mur de l’éternel abîme ;
11377Paris m’est éclipsé par l’énorme Solime ;
11378La haute Notre-Dame à présent, qui me luit,
11379C’est l’ombre ayant deux tours, le silence et la nuit,
11380Et laissant des clartés trouer ses fatals voiles ;
11381Et je vois sur mon front un panthéon d’étoiles ;
11382Si j’appelle Rouen, Villequier, Caudebec,
11383Toute l’ombre me crie : Horeb, Cédron, Balbeck !
11384Et, si je pars, m’arrête à la première lieue,
11385Et me dit : Tourne-toi vers l’immensité bleue !
11386Et me dit : Les chemins où tu marchais sont clos.
11387Penche-toi sur les nuits, sur les vents, sur les flots !
11388À quoi penses-tu donc ? que fais-tu, solitaire ?
11389Crois-tu donc sous tes pieds avoir encor la terre ?
11390Où vas-tu de la sorte et machinalement ?
11391Ô songeur ! penche-toi sur l’être et l’élément !
11392Écoute la rumeur des âmes dans les ondes !
11393Contemple, s’il te faut de la cendre, les mondes ;
11394Cherche au moins la poussière immense, si tu veux
11395Mêler de la poussière à tes sombres cheveux,
11396Et regarde, en dehors de ton propre martyre,
11397Le grand néant, si c’est le néant qui t’attire !
11398Sois tout à ces soleils où tu remonteras !
11399Laisse là ton vil coin de terre. Tends les bras,
11400Ô proscrit de l’azur, vers les astres patries !
11401Revois-y refleurir tes aurores flétries ;
11402Deviens le grand œil fixe ouvert sur le grand tout.
11403Penche-toi sur l’énigme où l’être se dissout,
11404Sur tout ce qui naît, vit, marche, s’éteint, succombe,
11405Sur tout le genre humain et sur toute la tombe !
11406Mais mon cœur toujours saigne et du même côté.
11407C’est en vain que les cieux, les nuits, l’éternité,
11408Veulent distraire une âme et calmer un atome.
11409Tout l’éblouissement des lumières du dôme
11410M’ôte-t-il une larme ? Ah ! l’étendue a beau
11411Me parler, me montrer l’universel tombeau,
11412Les soirs sereins, les bois rêveurs, la lune amie ;
11413J’écoute, et je reviens à la douce endormie.
11415Des fleurs ! oh ! si j’avais des fleurs ! si je pouvais
11416Aller semer des lys sur ces deux froids chevets !
11417Si je pouvais couvrir de fleurs mon ange pâle !
11418Les fleurs sont l’or, l’azur, l’émeraude, l’opale !
11419Le cercueil au milieu des fleurs veut se coucher ;
11420Les fleurs aiment la mort, et Dieu les fait toucher
11421Par leur racine aux os, par leur parfum aux âmes !
11422Puisque je ne le puis, aux lieux que nous aimâmes,
11423Puisque Dieu ne veut pas nous laisser revenir,
11424Puisqu’il nous fait lâcher ce qu’on croyait tenir,
11425Puisque le froid destin, dans ma geôle profonde,
11426Sur la première porte en scelle une seconde,
11427Et, sur le père triste et sur l’enfant qui dort,
11428Ferme l’exil après avoir fermé la mort,
11429Puisqu’il est impossible à présent que je jette
11430Même un brin de bruyère à sa fosse muette,
11431C’est bien le moins qu’elle ait mon âme, n’est-ce pas ?
11432Ô vent noir dont j’entends sur mon plafond le pas !
11433Tempête, hiver, qui bats ma vitre de ta grêle !
11434Mers, nuits ! et je l’ai mise en ce livre pour elle !
11435Prends ce livre ; et dis-toi : Ceci vient du vivant
11436Que nous avons laissé derrière nous, rêvant.
11437Prends. Et quoique de loin, reconnais ma voix, âme !
11438Oh ! ta cendre est le lit de mon reste de flamme ;
11439Ta tombe est mon espoir, ma charité, ma foi ;
11440Ton linceul toujours flotte entre la vie et moi.
11441Prends ce livre, et fais-en sortir un divin psaume !
11442Qu’entre tes vagues mains il devienne fantôme !
11443Qu’il blanchisse, pareil à l’aube qui pâlit,
11444À mesure que l’œil de mon ange le lit,
11445Et qu’il s’évanouisse, et flotte, et disparaisse,
11446Ainsi qu’un âtre obscur qu’un souffle errant caresse,
11447Ainsi qu’une lueur qu’on voit passer le soir,
11448Ainsi qu’un tourbillon de feu de l’encensoir,
11449Et que, sous ton regard éblouissant et sombre,
11450Chaque page s’en aille en étoiles dans l’ombre !
11452Oh ! quoi que nous fassions et quoi que nous disions,
11453Soit que notre âme plane au vent des visions,
11454Soit qu’elle se cramponne à l’argile natale,
11455Toujours nous arrivons à ta grotte fatale,
11456Gethsémani, qu’éclaire une vague lueur !
11457Ô rocher de l’étrange et funèbre sueur !
11458Cave où l’esprit combat le destin ! ouverture
11459Sur les profonds effrois de la sombre nature !
11460Antre d’où le lion sort rêveur, en voyant
11461Quelqu’un de plus sinistre et de plus effrayant,
11462La douleur, entrer, pâle, amère, échevelée !
11463Ô chute ! asile ! ô seuil de la trouble vallée
11464D’où nous apercevons nos ans fuyants et courts,
11465Nos propres pas marqués dans la fange des jours,
11466L’échelle où le mal pèse et monte, spectre louche,
11467L’âpre frémissement de la palme farouche,
11468Les degrés noirs tirant en bas les blancs degrés,
11469Et les frissons aux fronts des anges effarés !
11470Toujours nous arrivons à cette solitude,
11471Et, là, nous nous taisons, sentant la plénitude !
11472Paix à l’Ombre ! Dormez ! dormez ! dormez ! dormez !
11473Êtres, groupes confus lentement transformés !
11474Dormez, les champs ! dormez, les fleurs ! dormez, les tombes !
11475Toits, murs, seuils des maisons, pierres des catacombes,
11476Feuilles au fond des bois, plumes au fond des nids,
11477Dormez ! dormez, brins d’herbe, et dormez, infinis !
11478Calmez-vous, forêts, chêne, érable frêne, yeuse !
11479Silence sur la grande horreur religieuse,
11480Sur l’Océan qui lutte et qui ronge son mors,
11481Et sur l’apaisement insondable des morts !
11482Paix à l’obscurité muette et redoutée !
11483Paix au doute effrayant, à l’immense ombre athée,
11484À toi, nature, cercle et centre, âme et milieu,
11485Fourmillement de tout, solitude de Dieu !
11486Ô générations aux brumeuses haleines,
11487Reposez-vous ! pas noirs qui marchez dans les plaines !
11488Dormez, vous qui saignez ; dormez, vous qui pleurez !
11489Douleurs, douleurs, douleurs, fermez vos yeux sacrés !
11490Tout est religion et rien n’est imposture.
11491Que sur toute existence et toute créature,
11492Vivant du souffle humain ou du souffle animal,
11493Debout au seuil du bien, croulante au bord du mal,
11494Tendre ou farouche, immonde ou splendide, humble ou grande,
11495La vaste paix des cieux de toutes parts descende !
11496Que les enfers dormants rêvent les paradis !
11497Assoupissez-vous, flots, mers, vents, âmes, tandis
11498Qu’assis sur la montagne en présence de l’Être,
11499Précipice où l’on voit pêle-mêle apparaître
11500Les créations, l’astre et l’homme, les essieux
11501De ces chars de soleils que nous nommons les cieux,
11502Les globes, fruits vermeils des divines ramées,
11503Les comètes d’argent dans un champ noir semées,
11504Larmes blanches du drap mortuaire des nuits,
11505Les chaos, les hivers, ces lugubres ennuis,
11506Pâle, ivre d’ignorance, ébloui de ténèbres,
11507Voyant dans l’infini s’écrire des algèbres,
11508Le contemplateur, triste et meurtri, mais serein,
11509Mesure le problème aux murailles d’airain,
11510Cherche à distinguer l’aube à travers les prodiges,
11511Se penche, frémissant, au puits des grands vertiges,
11512Suit de l’œil des blancheurs qui passent, alcyons,
11513Et regarde, pensif, s’étoiler de rayons,
11514De clartés, de lueurs, vaguement enflammées,
11515Le gouffre monstrueux plein d’énormes fumées.
11516Guernesey, 2 novembre 1855, jour des morts.