4454Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes,
4455Tous ces masques hagards s’effaceront d’eux-mêmes ;
4456Alors, la face immense et calme apparaîtra !
4457III Enfant ! l’autre de ces deux mondes, C’est le cœur d’un homme ! – parfois, Comme une perle au fond des ondes, Dieu cache une âme au fond des bois. *
*
4458Dieu cache un homme sous les chênes ;
4459Et le sacre en d’austères lieux
4460Avec le silence des plaines,
4461L’ombre des monts, l’azur des cieux !
4462Ô ma fille ! avec son mystère
4463Le soir envahit pas à pas
4464L’esprit d’un prêtre involontaire,
4465Près de ce feu qui luit là-bas !
4466Cet homme, dans quelque ruine,
4467Avec la ronce et le lézard,
4468Vit sous la brume et la bruine,
4469Fruit tombé de l’arbre hasard !
4470Il est devenu presque fauve ;
4471Son bâton est son seul appui.
4472En le voyant, l’homme se sauve ;
4473La bête seule vient à lui.
4474Il est l’être crépusculaire.
4475On a peur de l’apercevoir ;
4476Pâtre tant que le jour l’éclaire,
4477Fantôme dès que vient le soir.
4478La faneuse dans la clairière
4479Le voit quand il fait, par moment,
4480Comme une ombre hors de sa bière,
4481Un pas hors de l’isolement.
4482Son vêtement dans ces décombres,
4483C’est un sac de cendre et de deuil,
4484Linceul troué par les clous sombres
4485De la misère, ce cercueil.
4486Le pommier lui jette ses pommes ;
4487Il vit dans l’ombre enseveli ;
4488C’est un pauvre homme loin des hommes,
4489C’est un habitant de l’oubli ;
4490C’est un indigent sous la bure,
4491Un vieux front de la pauvreté,
4492Un haillon dans une masure,
4493Un esprit dans l’immensité ! *
*
4494Dans la nature transparente,
4495C’est l’œil des regards ingénus,
4496Un penseur à l’âme ignorante,
4497Un grave marcheur aux pieds nus !
4498Oui, c’est un cœur, une prunelle,
4499C’est un souffrant, c’est un songeur,
4500Sur qui la lueur éternelle
4501Fait trembler sa vague rougeur.
4502Il est là, l’âme aux cieux ravie,
4503Et, près d’un branchage enflammé,
4504Pense, lui-même par la vie
4505Tison à demi consumé.
4506Il est calme en cette ombre épaisse ;
4507Il aura bien toujours un peu
4508D’herbe pour que son bétail paisse,
4509De bois pour attiser son feu.
4510Nos luttes, nos chocs, nos désastres,
4511Il les ignore ; il ne veut rien
4512Que, la nuit, le regard des astres,
4513Le jour, le regard de son chien.
4514Son troupeau gît sur l’herbe unie ;
4515Il est là, lui, pasteur, ami,
4516Seul éveillé, comme un génie
4517À côté d’un peuple endormi.
4518Ses brebis, d’un rien remuées,
4519Ouvrant l’œil près du feu qui luit,
4520Aperçoivent sous les nuées
4521Sa forme droite dans la nuit ;
4522Et, bouc qui bêle, agneau qui danse,
4523Dorment dans les bois hasardeux
4524Sous ce grand spectre Providence
4525Qu’ils sentent debout auprès d’eux. *
*
4526Le pâtre songe, solitaire,
4527Pauvre et nu, mangeant son pain bis ;
4528Il ne connaît rien de la terre
4529Que ce que broute la brebis.
4530Pourtant, il sait que l’homme souffre ;
4531Mais il sonde l’éther profond.
4532Toute solitude est un gouffre,
4533Toute solitude est un mont.
4534Dès qu’il est debout sur ce faîte,
4535Le ciel reprend cet étranger ;
4536La Judée avait le prophète,
4537La Chaldée avait le berger.
4538Ils tâtaient le ciel l’un et l’autre ;
4539Et, plus tard, sous le feu divin,
4540Du prophète naquit l’apôtre,
4541Du pâtre naquit le devin.
4542La foule raillait leur démence ;
4543Et l’homme dut, aux jours passés,
4544À ces ignorants la science,
4545La sagesse à ces insensés.
4546La nuit voyait, témoin austère,
4547Se rencontrer sur les hauteurs,
4548Face à face dans le mystère,
4549Les prophètes et les pasteurs.
4550– Où marchez-vous, tremblants prophètes ?
4551– Où courez-vous, pâtres troublés ?
4552Ainsi parlaient ces sombres têtes,
4553Et l’ombre leur criait : Allez !
4554Aujourd’hui, l’on ne sait plus même
4555Qui monta le plus de degrés
4556Des Zoroastres au front blême
4557Ou des Abrahams effarés.
4558Et, quand nos yeux, qui les admirent,
4559Veulent mesurer leur chemin,
4560Et savoir quels sont ceux qui mirent
4561Le plus de jour dans l’œil humain,
4562Du noir passé perçant les voiles,
4563Notre esprit flotte sans repos
4564Entre tous ces compteurs d’étoiles
4565Et tous ces compteurs de troupeaux. *
*
4566Dans nos temps, où l’aube enfin dore
4567Les bords du terrestre ravin,
4568Le rêve humain s’approche encore
4569Plus près de l’idéal divin.
4570L’homme que la brume enveloppe,
4571Dans le ciel que Jésus ouvrit,
4572Comme à travers un télescope
4573Regarde à travers son esprit.
4574L’âme humaine, après le Calvaire,
4575A plus d’ampleur et de rayon ;
4576Le grossissement de ce verre
4577Grandit encor la vision.
4578La solitude vénérable
4579Mène aujourd’hui l’homme sacré
4580Plus avant dans l’impénétrable,
4581Plus loin dans le démesuré.
4582Oui, si dans l’homme, que le nombre
4583Et le temps trompent tour à tour,
4584La foule dégorge de l’ombre,
4585La solitude fait le jour.
4586Le désert au ciel nous convie.
4587Ô seuil de l’azur ! l’homme seul,
4588Vivant qui voit hors de la vie,
4589Lève d’avance son linceul.
4590Il parle aux voix que Dieu fit taire,
4591Mêlant sur son front pastoral
4592Aux lueurs troubles de la terre
4593Le serein rayon sépulcral.
4594Dans le désert, l’esprit qui pense
4595Subit par degrés sous les cieux
4596La dilatation immense
4597De l’infini mystérieux.
4598Il plonge au fond. Calme, il savoure
4599Le réel, le vrai, l’élément.
4600Toute la grandeur qui l’entoure
4601Le pénètre confusément.
4602Sans qu’il s’en doute, il va, se dompte,
4603Marche, et, grandissant en raison,
4604Croît comme l’herbe aux champs, et monte
4605Comme l’aurore à l’horizon.
4606Il voit, il adore, il s’effare ;
4607Il entend le clairon du ciel,
4608Et l’universelle fanfare
4609Dans le silence universel.
4610Avec ses fleurs au pur calice,
4611Avec sa mer pleine de deuil,
4612Qui donne un baiser de complice
4613À l’âpre bouche de l’écueil,
4614Avec sa plaine, vaste bible,
4615Son mont noir, son brouillard fuyant,
4616Regards du visage invisible,
4617Syllabes du mot flamboyant ;
4618Avec sa paix, avec son trouble,
4619Son bois voilé, son rocher nu,
4620Avec son écho qui redouble
4621Toutes les voix de l’inconnu,
4622La solitude éclaire, enflamme,
4623Attire l’homme aux grands aimants,
4624Et lentement compose une âme
4625De tous les éblouissements !
4626L’homme en son sein palpite et vibre,
4627Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux,
4628Étrange oiseau d’autant plus libre
4629Que le mystère le tient mieux.
4630Il sent croître en lui, d’heure en heure,
4631L’humble foi, l’amour recueilli,
4632Et la mémoire antérieure
4633Qui le remplit d’un vaste oubli.
4634Il a des soifs inassouvies ;
4635Dans son passé vertigineux,
4636Il sent revivre d’autres vies ;
4637De son âme il compte les nœuds.
4638Il cherche au fond des sombres dômes
4639Sous quelles formes il a lui ;
4640Il entend ses propres fantômes
4641Qui lui parlent derrière lui.
4642Il sent que l’humaine aventure
4643N’est rien qu’une apparition ;
4644Il se dit : – Chaque créature
4645Est toute la création.
4646Il se dit : – Mourir, c’est connaître ;
4647Nous cherchons l’issue à tâtons.
4648J’étais, je suis, et je dois être.
4649L’ombre est une échelle. Montons. –
4650Il se dit : – Le vrai, c’est le centre.
4651Le reste est apparence ou bruit.
4652Cherchons le lion, et non l’antre ;
4653Allons où l’œil fixe reluit. –
4654Il sent plus que l’homme en lui naître ;
4655Il sent, jusque dans ses sommeils,
4656Lueur à lueur, dans son être,
4657L’infiltration des soleils.
4658Ils cessent d’être son problème ;
4659Un astre est un voile. Il veut mieux ;
4660Il reçoit de leur rayon même
4661Le regard qui va plus loin qu’eux. *
*
4662Pendant que, nous, hommes des villes,
4663Nous croyons prendre un vaste essor
4664Lorsqu’entre en nos prunelles viles
4665Le spectre d’une étoile d’or ;
4666Que, savants dont la vue est basse,
4667Nous nous ruons et nous brûlons
4668Dans le premier astre qui passe,
4669Comme aux lampes les papillons,
4670Et qu’oubliant le nécessaire,
4671Nous contentant de l’incomplet,
4672Croyant éclairés, ô misère !
4673Ceux qu’éclaire le feu follet,
4674Prenant pour l’être et pour l’essence
4675Les fantômes du ciel profond,
4676Voulant nous faire une science
4677Avec des formes qui s’en vont,
4678Ne comprenant, pour nous distraire
4679De la terre, où l’homme est damné,
4680Qu’un autre monde, sombre frère
4681De notre globe infortuné,
4682Comme l’oiseau né dans la cage,
4683Qui, s’il fuit, n’a qu’un vol étroit,
4684Ne sait pas trouver le bocage,
4685Et va d’un toit à l’autre toit ;
4686Chercheurs que le néant captive,
4687Qui, dans l’ombre, avons en passant
4688La curiosité chétive
4689Du ciron pour le ver luisant,
4690Poussière admirant la poussière,
4691Nous poursuivons obstinément,
4692Grains de cendre, un grain de lumière
4693En fuite dans le firmament !
4694Pendant que notre âme humble et lasse
4695S’arrête au seuil du ciel béni,
4696Et va becqueter dans l’espace
4697Une miette de l’infini,
4698Lui, ce berger, ce passant frêle,
4699Ce pauvre gardeur de bétail
4700Que la cathédrale éternelle
4701Abrite sous son noir portail,
4702Cet homme qui ne sait pas lire,
4703Cet hôte des arbres mouvants,
4704Qui ne connaît pas d’autre lyre
4705Que les grands bois et les grands vents,
4706Lui, dont l’âme semble étouffée,
4707Il s’envole, et, touchant le but,
4708Boit avec la coupe d’Orphée
4709À la source où Moïse but !
4710Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde,
4711Cet ignorant, cet indigent,
4712Sans docteur, sans maître, sans guide,
4713Fouillant, scrutant, interrogeant
4714De sa roche où la paix séjourne,
4715Les cieux noirs, les bleus horizons,
4716Double ornière où sans cesse tourne
4717La roue énorme des saisons ;
4718Seul, quand mai vide sa corbeille,
4719Quand octobre emplit son panier ;
4720Seul, quand l’hiver à notre oreille
4721Vient siffler, gronder, et nier ;
4722Quand sur notre terre, où se joue
4723Le blanc flocon flottant sans bruit,
4724La mort, spectre vierge, secoue,
4725Ses ailes pâles dans la nuit ;
4726Quand, nous glaçant jusqu’aux vertèbres,
4727Nous jetant la neige en rêvant,
4728Ce sombre cygne des ténèbres
4729Laisse tomber sa plume au vent ;
4730Quand la mer tourmente la barque ;
4731Quand la plaine est là, ressemblant
4732À la morte dont un drap marque
4733L’obscur profil sinistre et blanc ;
4734Seul sur cet âpre monticule,
4735À l’heure où, sous le ciel dormant,
4736Les méduses du crépuscule
4737Montrent leur face vaguement ;
4738Seul la nuit, quand dorment ses chèvres,
4739Quand la terre et l’immensité
4740Se referment comme deux lèvres
4741Après que le psaume est chanté ;
4742Seul, quand renaît le jour sonore,
4743À l’heure où sur le mont lointain
4744Flamboie et frissonne l’aurore,
4745Crête rouge du coq matin ;
4746Seul, toujours seul, l’été, l’automne ;
4747Front sans remords et sans effroi
4748À qui le nuage qui tonne
4749Dit tout bas : Ce n’est pas pour toi !
4750Oubliant dans ces grandes choses
4751Les trous de ses pauvres habits,
4752Comparant la douceur des roses
4753À la douceur de la brebis,
4754Sondant l’être, la loi fatale ;
4755L’amour, la mort, la fleur, le fruit ;
4756Voyant l’auréole idéale
4757Sortir de toute cette nuit,
4758Il sent, faisant passer le monde
4759Par sa pensée à chaque instant,
4760Dans cette obscurité profonde
4761Son œil devenir éclatant ;
4762Et, dépassant la créature,
4763Montant toujours, toujours accru,
4764Il regarde tant la nature,
4765Que la nature a disparu !
4766Car, des effets allant aux causes,
4767L’œil perce et franchit le miroir,
4768Enfant ; et contempler les choses,
4769C’est finir par ne plus les voir.
4770La matière tombe détruite
4771Devant l’esprit aux yeux de lynx ;
4772Voir, c’est rejeter ; la poursuite
4773De l’énigme est l’oubli du sphynx.
4774Il ne voit plus le ver qui rampe,
4775La feuille morte émue au vent,
4776Le pré, la source où l’oiseau trempe
4777Son petit pied rose en buvant ;
4778Ni l’araignée, hydre étoilée,
4779Au centre du mal se tenant,
4780Ni l’abeille, lumière ailée,
4781Ni la fleur, parfum rayonnant ;
4782Ni l’arbre où sur l’écorce dure
4783L’amant grave un chiffre d’un jour,
4784Que les ans font croître à mesure
4785Qu’ils font décroître son amour.
4786Il ne voit plus la vigne mûre,
4787La ville, large toit fumant,
4788Ni la campagne, ce murmure,
4789Ni la mer, ce rugissement ;
4790Ni l’aube dorant les prairies,
4791Ni le couchant aux longs rayons,
4792Ni tous ces tas de pierreries
4793Qu’on nomme constellations,
4794Que l’éther de son ombre couvre,
4795Et qu’entrevoit notre œil terni
4796Quand la nuit curieuse entr’ouvre
4797Le sombre écrin de l’infini ;
4798Il ne voit plus Saturne pâle,
4799Mars écarlate, Arcturus bleu,
4800Sirius, couronne d’opale,
4801Aldebaran, turban de feu ;
4802Ni les mondes, esquifs sans voiles,
4803Ni, dans le grand ciel sans milieu,
4804Toute cette cendre d’étoiles ;
4805Il voit l’astre unique ; il voit Dieu ! *
*
4806Il le regarde, il le contemple ;
4807Vision que rien n’interrompt !
4808Il devient tombe, il devient temple,
4809Le mystère flambe à son front.
4810Œil serein dans l’ombre ondoyante,
4811Il a conquis, il a compris,
4812Il aime ; il est l’âme voyante
4813Parmi nos ténébreux esprits.
4814Il marche, heureux et plein d’aurore,
4815De plain-pied avec l’élément ;
4816Il croit, il accepte. Il ignore
4817Le doute, notre escarpement ;
4818Le doute, qu’entourent les vides,
4819Bord que nul ne peut enjamber,
4820Où nous nous arrêtons stupides,
4821Disant : Avancer, c’est tomber !
4822Le doute, roche où nos pensées
4823Errent loin du pré qui fleurit,
4824Où vont et viennent, dispersées,
4825Toutes ces chèvres de l’esprit !
4826Quand Hobbes dit : « Quelle est la base ? »
4827Quand Locke dit : « Quelle est la loi ? »
4828Que font à sa splendide extase
4829Ces dialogues de l’effroi ?
4830Qu’importe à cet anachorète
4831De la caverne Vérité,
4832L’homme qui dans l’homme s’arrête,
4833La nuit qui croit à sa clarté ?
4834Que lui fait la philosophie,
4835Calcul, algèbre, orgueil puni,
4836Que sur les cimes pétrifie
4837L’effarement de l’infini !
4838Lueurs que couvre la fumée !
4839Sciences disant : Que sait-on ?
4840Qui, de l’aveugle Ptolémée,
4841Montent au myope Newton !
4842Que lui font les choses bornées,
4843Grands, petits, couronnes, carcans ?
4844L’ombre qui sort des cheminées
4845Vaut l’ombre qui sort des volcans.
4846Que lui font la larve et la cendre,
4847Et, dans les tourbillons mouvants,
4848Toutes les formes que peut prendre
4849L’obscur nuage des vivants ?
4850Que lui fait l’assurance triste
4851Des créatures dans leurs nuits ?
4852La terre s’écriant : J’existe !
4853Le soleil répliquant : Je suis !
4854Quand le spectre, dans le mystère,
4855S’affirme à l’apparition,
4856Qu’importe à cet œil solitaire
4857Qui s’éblouit du seul rayon ?
4858Que lui fait l’astre, autel et prêtre
4859De sa propre religion,
4860Qui dit : Rien hors de moi ! – quand l’être
4861Se nomme Gouffre et Légion !
4862Que lui font, sur son sacré faîte,
4863Les démentis audacieux
4864Que donne aux soleils la comète,
4865Cette hérésiarque des cieux ?
4866Que lui fait le temps, cette brume ?
4867L’espace, cette illusion ?
4868Que lui fait l’éternelle écume
4869De l’océan Création ?
4870Il boit, hors de l’inabordable,
4871Du surhumain, du sidéral,
4872Les délices du formidable,
4873L’âpre ivresse de l’idéal ;
4874Son être, dont rien ne surnage,
4875S’engloutit dans le gouffre bleu ;
4876Il fait ce sublime naufrage ;
4877Et, murmurant sans cesse : – Dieu, –
4878Parmi les feuillages farouches,
4879Il songe, l’âme et l’œil là-haut,
4880À l’imbécillité des bouches
4881Qui prononcent un autre mot ! *
*
4882Il le voit, ce soleil unique,
4883Fécondant, travaillant, créant,
4884Par le rayon qu’il communique
4885Égalant l’atome au géant,
4886Semant de feux, de souffles, d’ondes,
4887Les tourbillons d’obscurité,
4888Emplissant d’étincelles mondes
4889L’épouvantable immensité ;
4890Remuant, dans l’ombre et les brumes,
4891De sombres forces dans les cieux
4892Qui font comme des bruits d’enclumes
4893Sous des marteaux mystérieux,
4894Doux pour le nid du rouge-gorge,
4895Terrible aux satans qu’il détruit ;
4896Et, comme aux lueurs d’une forge,
4897Un mur s’éclaire dans la nuit,
4898On distingue en l’ombre où nous sommes,
4899On reconnaît dans ce bas lieu,
4900À sa clarté parmi les hommes,
4901L’âme qui réverbère Dieu !
4902Et ce pâtre devient auguste ;
4903Jusqu’à l’auréole monté,
4904Étant le sage, il est le juste ;
4905Ô ma fille, cette clarté
4906Sœur du grand flambeau des génies,
4907Faite de tous les rayons purs
4908Et de toutes les harmonies
4909Qui flottent dans tous les azurs,
4910Plus belle dans une chaumière,
4911Éclairant hier par demain,
4912Cette éblouissante lumière,
4913Cette blancheur du cœur humain
4914S’appelle en ce monde, où l’honnête
4915Et le vrai des vents est battu,
4916Innocence avant la tempête,
4917Après la tempête vertu ! *
*
4918Voilà donc ce que fait la solitude à l’homme ;
4919Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme ;
4920Sacre l’obscurité,
4921Pénètre de splendeur le pâtre qui s’y plonge,
4922Et, dans les profondeurs de son immense songe.
4923T’allume, ô vérité !
4924Elle emplit l’ignorant de la science énorme ;
4925Ce que le cèdre voit, ce que devine l’orme,
4926Ce que le chêne sent,
4927Dieu, l’être, l’infini, l’éternité, l’abîme,
4928Dans l’ombre elle le mêle à la candeur sublime
4929D’un pâtre frémissant.
4930L’homme n’est qu’une lampe, elle en fait une étoile.
4931Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile,
4932Un mage ; et, par moments,
4933Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres,
4934Apparaît couronné d’une tiare d’astres,
4935Vêtu de flamboiements !
4936Il ne se doute pas de cette grandeur sombre :
4937Assis près de son feu que la broussaille encombre,
4938Devant l’être béant,
4939Humble, il pense ; et, chétif, sans orgueil, sans envie,
4940Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie,
4941Son gouffre de néant.
4942Quand il sort de son rêve, il revoit la nature.
4943Il parle à la nuée, errant à l’aventure,
4944Dans l’azur émigrant ;
4945Il dit : « Que ton encens est chaste, ô clématite ! »
4946Il dit au doux oiseau : « Que ton aile est petite,
4947« Mais que ton vol est grand ! »
4948Le soir, quand il voit l’homme aller vers les villages,
4949Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages,
4950Et les pauvres chevaux
4951Que le laboureur bat et fouette avec colère,
4952Sans songer que le vent va le rendre à son frère
4953Le marin sur les flots ;
4954Quand il voit les forçats passer, portant leur charge,
4955Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit, au large,
4956Et hâtant leur retour,
4957Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne,
4958La bénédiction qu’il a puisée à l’urne
4959De l’insondable amour !
4960Et, tandis qu’il est là, vivant sur sa colline,
4961Content, se prosternant dans tout ce qui s’incline,
4962Doux rêveur bienfaisant,
4963Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse,
4964Et l’herbe et le rocher de la majesté douce
4965De son cœur innocent,
4966S’il passe par hasard, près de sa paix féconde,
4967Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde
4968Révolté devant eux,
4969Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres,
4970La terre de granit et le ciel de ténèbres,
4971L’homme ingrat, Dieu douteux ;
4972Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible,
4973Et dont l’obscurité rend la lueur visible,
4974Homme heureux sans effort,
4975Entrevu par cette âme en proie au choc de l’onde,
4976Va lui jeter soudain quelque clarté profonde
4977Qui lui montre le port !
4978Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre,
4979Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombre
4980Entre le ciel et l’eau ;
4981Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre,
4982Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre,
4983Il sauve un grand vaisseau !
4984IV
4985Et je repris, montrant à l’enfant adorée
4986L’obscur feu du pasteur et l’étoile sacrée :
4987De ces deux feux, perçant le soir qui s’assombrit,
4988L’un révèle un soleil, l’autre annonce un esprit.
4989C’est l’infini que notre œil sonde ;
4990Mesurons tout à Dieu, qui seul crée et conçoit !
4991C’est l’astre qui le prouve et l’esprit qui le voit ;
4992Une âme est plus grande qu’un monde.
4993Enfant, ce feu de pâtre à cette âme mêlé,
4994Et cet astre, splendeur du plafond constellé
4995Que l’éclair et la foudre gardent,
4996Ces deux phares du gouffre où l’être flotte et fuit,
4997Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit,
4998Dans l’immensité se regardent.
4999Ils se connaissent ; l’astre envoie au feu des bois
5000Toute l’énormité de l’abîme à la fois,
5001Les baisers de l’azur superbe,
5002Et l’éblouissement des visions d’Endor ;
5003Et le doux feu de pâtre envoie à l’astre d’or
5004Le frémissement du brin d’herbe.
5005Le feu de pâtre dit : – La mère pleure, hélas !
5006L’enfant a froid, le père a faim, l’aïeul est las ;
5007Tout est noir ; la montée est rude ;
5008Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau ;
5009L’homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau.
5010L’étoile répond : – Certitude !
5011De chacun d’eux s’envole un rayon fraternel,
5012L’un plein d’humanité, l’autre rempli de ciel ;
5013Dieu les prend, et joint leur lumière,
5014Et sa main, sous qui l’âme, aigle de flamme, éclôt,
5015Fait du rayon d’en bas et du rayon d’en haut
5016Les deux ailes de la prière.
5017Ingouville, août 1839.
5018FIN DU TOME PREMIER.
TOME II — AUJOURD’HUI (1843-1856)
LIVRE QUATRIÈME — PAUCA MEÆ
I
5019Pure Innocence ! Vertu sainte !
5020Ô les deux sommets d’ici-bas !
5021Où croissent, sans ombre et sans crainte,
5022Les deux palmes des deux combats !
5023Palme du combat Ignorance !
5024Palme du combat Vérité !
5025L’âme, à travers sa transparence,
5026Voit trembler leur double clarté.
5027Innocence ! Vertu ! sublimes
5028Même pour l’œil mort du méchant !
5029On voit dans l’azur ces deux cimes,
5030L’une au levant, l’autre au couchant.
5031Elles guident la nef qui sombre ;
5032L’une est phare, et l’autre est flambeau ;
5033L’une a le berceau dans son ombre,
5034L’autre en son ombre a le tombeau.
5035C’est sous la terre infortunée
5036Que commence, obscure à nos yeux,
5037La ligne de la destinée ;
5038Elles l’achèvent dans les cieux.
5039Elles montrent, malgré les voiles
5040Et l’ombre du fatal milieu,
5041Nos âmes touchant les étoiles
5042Et la candeur mêlée au bleu.
5043Elles éclairent les problèmes ;
5044Elles disent le lendemain ;
5045Elles sont les blancheurs suprêmes
5046De tout le sombre gouffre humain.
5047L’archange effleure de son aile
5048Ce faîte où Jéhovah s’assied ;
5049Et sur cette neige éternelle
5050On voit l’empreinte d’un seul pied.
5051Cette trace qui nous enseigne,
5052Ce pied blanc, ce pied fait de jour,
5053Ce pied rose, hélas ! car il saigne,
5054Ce pied nu, c’est le tien, amour !
5055Janvier 1843.
II — 15 février 1843
5056Aime celui qui t’aime, et sois heureuse en lui.
5057– Adieu ! – sois son trésor, ô toi qui fus le nôtre !
5058Va, mon enfant béni, d’une famille à l’autre.
5059Emporte le bonheur et laisse-nous l’ennui !
5060Ici, l’on te retient ; là-bas, on te désire.
5061Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir.
5062Donne-nous un regret, donne-leur un espoir,
5063Sors avec une larme ! entre avec un sourire !
5064Dans l’église, 15 février 1843.
50654 septembre 1843
5066……………
III — Trois ans après
5067Il est temps que je me repose ;
5068Je suis terrassé par le sort.
5069Ne me parlez pas d’autre chose
5070Que des ténèbres où l’on dort !
5071Que veut-on que je recommence ?
5072Je ne demande désormais
5073À la création immense
5074Qu’un peu de silence et de paix !
5075Pourquoi m’appelez-vous encore ?
5076J’ai fait ma tâche et mon devoir.
5077Qui travaillait avant l’aurore,
5078Peut s’en aller avant le soir.
5079À vingt ans, deuil et solitude !
5080Mes yeux, baissés vers le gazon,
5081Perdirent la douce habitude
5082De voir ma mère à la maison.
5083Elle nous quitta pour la tombe ;
5084Et vous savez bien qu’aujourd’hui
5085Je cherche, en cette nuit qui tombe,
5086Un autre ange qui s’est enfui !
5087Vous savez que je désespère,
5088Que ma force en vain se défend,
5089Et que je souffre comme père,
5090Moi qui souffris tant comme enfant !
5091Mon œuvre n’est pas terminée,
5092Dites-vous. Comme Adam banni,
5093Je regarde ma destinée,
5094Et je vois bien que j’ai fini.
5095L’humble enfant que Dieu m’a ravie
5096Rien qu’en m’aimant savait m’aider ;
5097C’était le bonheur de ma vie
5098De voir ses yeux me regarder.
5099Si ce Dieu n’a pas voulu clore
5100L’œuvre qu’il me fit commencer,
5101S’il veut que je travaille encore,
5102Il n’avait qu’à me la laisser !
5103Il n’avait qu’à me laisser vivre
5104Avec ma fille à mes côtés,
5105Dans cette extase où je m’enivre
5106De mystérieuses clartés !
5107Ces clartés, jour d’une autre sphère,
5108Ô Dieu jaloux, tu nous les vends !
5109Pourquoi m’as-tu pris la lumière
5110Que j’avais parmi les vivants ?
5111As-tu donc pensé, fatal maître,
5112Qu’à force de te contempler,
5113Je ne voyais plus ce doux être,
5114Et qu’il pouvait bien s’en aller !
5115T’es-tu dit que l’homme, vaine ombre,
5116Hélas ! perd son humanité
5117À trop voir cette splendeur sombre
5118Qu’on appelle la vérité ?
5119Qu’on peut le frapper sans qu’il souffre,
5120Que son cœur est mort dans l’ennui,
5121Et qu’à force de voir le gouffre,
5122Il n’a plus qu’un abîme en lui ?
5123Qu’il va, stoïque, où tu l’envoies,
5124Et que désormais, endurci,
5125N’ayant plus ici-bas de joies,
5126Il n’a plus de douleurs aussi ?
5127As-tu pensé qu’une âme tendre
5128S’ouvre à toi pour se mieux fermer,
5129Et que ceux qui veulent comprendre
5130Finissent par ne plus aimer ?
5131Ô Dieu ! vraiment, as-tu pu croire
5132Que je préférais, sous les cieux,
5133L’effrayant rayon de ta gloire
5134Aux douces lueurs de ses yeux !
5135Si j’avais su tes lois moroses,
5136Et qu’au même esprit enchanté
5137Tu ne donnes point ces deux choses,
5138Le bonheur et la vérité,
5139Plutôt que de lever tes voiles,
5140Et de chercher, cœur triste et pur,
5141À te voir au fond des étoiles,
5142Ô Dieu sombre d’un monde obscur,
5143J’eusse aimé mieux, loin de ta face,
5144Suivre, heureux, un étroit chemin,
5145Et n’être qu’un homme qui passe
5146Tenant son enfant par la main !
5147Maintenant, je veux qu’on me laisse !
5148J’ai fini ! le sort est vainqueur.
5149Que vient-on rallumer sans cesse
5150Dans l’ombre qui m’emplit le cœur ?
5151Vous qui me parlez, vous me dites
5152Qu’il faut, rappelant ma raison,
5153Guider les foules décrépites
5154Vers les lueurs de l’horizon ;
5155Qu’à l’heure où les peuples se lèvent,
5156Tout penseur suit un but profond ;
5157Qu’il se doit à tous ceux qui rêvent,
5158Qu’il se doit à tous ceux qui vont !
5159Qu’une âme, qu’un feu pur anime,
5160Doit hâter, avec sa clarté,
5161L’épanouissement sublime
5162De la future humanité ;
5163Qu’il faut prendre part, cœurs fidèles,
5164Sans redouter les océans,
5165Aux fêtes des choses nouvelles,
5166Aux combats des esprits géants !
5167Vous voyez des pleurs sur ma joue,
5168Et vous m’abordez mécontents,
5169Comme par le bras on secoue
5170Un homme qui dort trop longtemps.
5171Mais songez à ce que vous faites !
5172Hélas ! cet ange au front si beau,
5173Quand vous m’appelez à vos fêtes,
5174Peut-être a froid dans son tombeau.
5175Peut-être, livide et pâlie,
5176Dit-elle dans son lit étroit :
5177« Est-ce que mon père m’oublie
5178Et n’est plus là, que j’ai si froid ? »
5179Quoi ! lorsqu’à peine je résiste
5180Aux choses dont je me souviens,
5181Quand je suis brisé, las et triste,
5182Quand je l’entends qui me dit : « Viens ! »
5183Quoi ! vous voulez que je souhaite,
5184Moi, plié par un coup soudain,
5185La rumeur qui suit le poëte,
5186Le bruit que fait le paladin !
5187Vous voulez que j’aspire encore
5188Aux triomphes doux et dorés !
5189Que j’annonce aux dormeurs l’aurore !
5190Que je crie : « Allez ! espérez ! »
5191Vous voulez que, dans la mêlée,
5192Je rentre ardent parmi les forts,
5193Les yeux à la voûte étoilée… –
5194Oh ! l’herbe épaisse où sont les morts !
5195Novembre 1846.
IV
5196Oh ! je fus comme fou dans le premier moment,
5197Hélas ! et je pleurai trois jours amèrement.
5198Vous tous à qui Dieu prit votre chère espérance,
5199Pères, mères, dont l’âme a souffert ma souffrance,
5200Tout ce que j’éprouvais, l’avez-vous éprouvé ?
5201Je voulais me briser le front sur le pavé ;
5202Puis je me révoltais, et, par moments, terrible,
5203Je fixais mes regards sur cette chose horrible,
5204Et je n’y croyais pas, et je m’écriais : Non !
5205– Est-ce que Dieu permet de ces malheurs sans nom
5206Qui font que dans le cœur le désespoir se lève ? –
5207Il me semblait que tout n’était qu’un affreux rêve,
9448Et je crie, et je viens m’abattre sur ta rive,
9449Près de toi, songeur sans flambeau.
9450Connais-tu ces frissons, cette horreur, ce vertige,
9451Toi, l’autre aigle de l’autre azur ? – Je suis, lui dis-je,
9452L’autre ver de l’autre tombeau.
9453Au dolmen de la Corbière, juin 1855.
XIX — Voyage de nuit
9454On conteste, on dispute, on proclame, on ignore.
9455Chaque religion est une tour sonore ;
9456Ce qu’un prêtre édifie, un prêtre le détruit ;
9457Chaque temple, tirant sa corde dans la nuit,
9458Fait, dans l’obscurité sinistre et solennelle,
9459Rendre un son différent à la cloche éternelle.
9460Nul ne connaît le fond, nul ne voit le sommet.
9461Tout l’équipage humain semble en démence ; on met
9462Un aveugle en vigie, un manchot à la barre,
9463À peine a-t-on passé du sauvage au barbare,
9464À peine a-t-on franchi le plus noir de l’horreur,
9465À peine a-t-on, parmi le vertige et l’erreur,
9466Dans ce brouillard où l’homme attend, songe et soupire,
9467Sans sortir du mauvais, fait un pas hors du pire,
9468Que le vieux temps revient et nous mord les talons,
9469Et nous crie : Arrêtez ! Socrate dit : Allons !
9470Jésus-Christ dit : Plus loin ! et le sage et l’apôtre
9471S’en vont se demander dans le ciel l’un à l’autre
9472Quel goût a la ciguë et quel goût a le fiel.
9473Par moments, voyant l’homme ingrat, fourbe et cruel,
9474Satan lui prend la main sous le linceul de l’ombre.
9475Nous appelons science un tâtonnement sombre.
9476L’abîme, autour de nous, lugubre tremblement,
9477S’ouvre et se ferme ; et l’œil s’effraie également
9478De ce qui s’engloutit et de ce qui surnage.
9479Sans cesse le progrès, roue au double engrenage,
9480Fait marcher quelque chose en écrasant quelqu’un.
9481Le mal peut être joie, et le poison parfum.
9482Le crime avec la loi, morne et mélancolique,
9483Lutte ; le poignard parle, et l’échafaud réplique.
9484Nous entendons, sans voir la source ni la fin,
9485Derrière notre nuit, derrière notre faim,
9486Rire l’ombre Ignorance et la larve Misère.
9487Le lys a-t-il raison ? et l’astre est-il sincère ?
9488Je dis oui, tu dis non. Ténèbres et rayons
9489Affirment à la fois. Doute, Adam ! nous voyons
9490De la nuit dans l’enfant, de la nuit dans la femme ;
9491Et sur notre avenir nous querellons notre âme ;
9492Et, brûlé, puis glacé, chaos, semoun, frimas,
9493L’homme de l’infini traverse les climats.
9494Tout est brume ; le vent souffle avec des huées,
9495Et de nos passions arrache des nuées ;
9496Rousseau dit : L’homme monte ; et de Maistre : Il descend !
9497Mais, ô Dieu ! le navire énorme et frémissant,
9498Le monstrueux vaisseau sans agrès et sans voiles,
9499Qui flotte, globe noir, dans la mer des étoiles,
9500Et qui porte nos maux, fourmillement humain,
9501Va, marche, vogue et roule, et connaît son chemin ;
9502Le ciel sombre, où parfois la blancheur semble éclore,
9503À l’effrayant roulis mêle un frisson d’aurore,
9504De moment en moment le sort est moins obscur,
9505Et l’on sent bien qu’on est emporté vers l’azur.
9506Marine-Terrace, octobre 1855.
XX — Relligio
9507L’ombre venait ; le soir tombait, calme et terrible.
9508Hermann me dit : – Quelle est ta foi, quelle est ta bible ?
9509Parle. Es-tu ton propre géant ?
9510Si tes vers ne sont pas de vains flocons d’écume,
9511Si ta strophe n’est pas un tison noir qui fume
9512Sur le tas de cendre Néant,
9513Si tu n’es pas une âme en l’abîme engloutie,
9514Quel est donc ton ciboire et ton eucharistie ?
9515Quelle est donc la source où tu bois ? –
9516Je me taisais ; il dit : – Songeur qui civilises,
9517Pourquoi ne vas-tu pas prier dans les églises ? –
9518Nous marchions tous deux dans les bois.
9519Et je lui dis : – Je prie. – Hermann dit : – Dans quel temple ?
9520Quel est le célébrant que ton âme contemple,
9521Et l’autel qu’elle réfléchit ?
9522Devant quel confesseur la fais-tu comparaître ?
9523– L’église, c’est l’azur, lui dis-je ; et quant au prêtre… –
9524En ce moment le ciel blanchit.
9525La lune à l’horizon montait, hostie énorme ;
9526Tout avait le frisson, le pin, le cèdre et l’orme,
9527Le loup, et l’aigle, et l’alcyon ;
9528Lui montrant l’astre d’or sur la terre obscurcie,
9529Je lui dis : – Courbe-toi. Dieu lui-même officie,
9530Et voici l’élévation.
9531Marine-Terrace, octobre 1855.
XXI — Spes
9532De partout, de l’abîme où n’est pas Jéhovah,
9533Jusqu’au zénith, plafond où l’espérance va
9534Se casser l’aile et d’où redescend la prière,
9535En bas, en haut, au fond, en avant, en arrière,
9536L’énorme obscurité qu’agitent tous les vents,
9537Enveloppe, linceul, les morts et les vivants,
9538Et sur le monstrueux, sur l’impur, sur l’horrible,
9539Laisse tomber les pans de son rideau terrible ;
9540Si l’on parle à la brume effrayante qui fuit,
9541L’immensité dit : Mort ! L’éternité dit : Nuit !
9542L’âme, sans lire un mot, feuillette un noir registre ;
9543L’univers tout entier est un géant sinistre ;
9544L’aveugle est d’autant plus affreux qu’il est plus grand ;
9545Tout semble le chevet d’un immense mourant ;
9546Tout est l’ombre ; pareille au reflet d’une lampe,
9547Au fond, une lueur imperceptible rampe ;
9548C’est à peine un coin blanc, pas même une rougeur.
9549Un seul homme debout, qu’ils nomment le songeur,
9550Regarde la clarté du haut de la colline ;
9551Et tout, hormis le coq à la voix sibylline,
9552Raille et nie ; et, passants confus, marcheurs nombreux,
9553Toute la foule éclate en rires ténébreux
9554Quand ce vivant, qui n’a d’autre signe lui-même
9555Parmi tous ces fronts noirs que d’être le front blême,
9556Dit en montrant ce point vague et lointain qui luit :
9557Cette blancheur est plus que toute cette nuit !
9558Janvier 1856.
XXII — Ce que c’est que la mort
9559Ne dites pas : mourir ; dites : naître. Croyez.
9560On voit ce que je vois et ce que vous voyez ;
9561On est l’homme mauvais que je suis, que vous êtes ;
9562On se rue aux plaisirs, aux tourbillons, aux fêtes ;
9563On tâche d’oublier le bas, la fin, l’écueil,
9564La sombre égalité du mal et du cercueil ;
9565Quoique le plus petit vaille le plus prospère ;
9566Car tous les hommes sont les fils du même père ;
9567Ils sont la même larme et sortent du même œil.
9568On vit, usant ses jours à se remplir d’orgueil ;
9569On marche, on court, on rêve, on souffre, on penche, on
9570tombe,
9571On monte. Quelle est donc cette aube ? C’est la tombe.
9572Où suis-je ? Dans la mort. Viens ! Un vent inconnu
9573Vous jette au seuil des cieux. On tremble ; on se voit nu,
9574Impur, hideux, noué des mille nœuds funèbres
9575De ses torts, de ses maux honteux, de ses ténèbres ;
9576Et soudain on entend quelqu’un dans l’infini
9577Qui chante, et par quelqu’un on sent qu’on est béni,
9578Sans voir la main d’où tombe à notre âme méchante
9579L’amour, et sans savoir quelle est la voix qui chante.
9580On arrive homme, deuil, glaçon, neige ; on se sent
9581Fondre et vivre ; et, d’extase et d’azur s’emplissant,
9582Tout notre être frémit de la défaite étrange
9583Du monstre qui devient dans la lumière un ange.
9584Au dolmen de la tour Blanche, jour des Morts, novembre 1854.
XXIII — Les mages
9585I
9586Pourquoi donc faites-vous des prêtres
9587Quand vous en avez parmi vous ?
9588Les esprits conducteurs des êtres
9589Portent un signe sombre et doux.
9590Nous naissons tous ce que nous sommes.
9591Dieu de ses mains sacre des hommes
9592Dans les ténèbres des berceaux ;
9593Son effrayant doigt invisible
9594Écrit sous leur crâne la bible
9595Des arbres, des monts et des eaux.
9596Ces hommes, ce sont les poëtes ;
9597Ceux dont l’aile monte et descend ;
9598Toutes les bouches inquiètes
9599Qu’ouvre le verbe frémissant ;
9600Les Virgiles, les Isaïes ;
9601Toutes les âmes envahies
9602Par les grandes brumes du sort ;
9603Tous ceux en qui Dieu se concentre ;
9604Tous les yeux où la lumière entre,
9605Tous les fronts d’où le rayon sort.
9606Ce sont ceux qu’attend Dieu propice
9607Sur les Horebs et les Thabors ;
9608Ceux que l’horrible précipice
9609Retient blêmissants à ses bords ;
9610Ceux qui sentent la pierre vivre ;
9611Ceux que Pan formidable enivre ;
9612Ceux qui sont tout pensifs devant
9613Les nuages, ces solitudes
9614Où passent en mille attitudes
9615Les groupes sonores du vent.
9616Ce sont les sévères artistes
9617Que l’aube attire à ses blancheurs,
9618Les savants, les inventeurs tristes,
9619Les puiseurs d’ombre, les chercheurs,
9620Qui ramassent dans les ténèbres
9621Les faits, les chiffres, les algèbres,
9622Le nombre où tout est contenu,
9623Le doute où nos calculs succombent,
9624Et tous les morceaux noirs qui tombent
9625Du grand fronton de l’inconnu !
9626Ce sont les têtes fécondées
9627Vers qui monte et croît pas à pas
9628L’océan confus des idées,
9629Flux que la foule ne voit pas,
9630Mer de tous les infinis pleine,
9631Que Dieu suit, que la nuit amène,
9632Qui remplit l’homme de clarté,
9633Jette aux rochers l’écume amère,
9634Et lave les pieds nus d’Homère
9635Avec un flot d’éternité !
9636Le poëte s’adosse à l’arche.
9637David chante et voit Dieu de près ;
9638Hésiode médite et marche,
9639Grand prêtre fauve des forêts ;
9640Moïse, immense créature,
9641Étend ses mains sur la nature ;
9642Manès parle au gouffre puni,
9643Écouté des astres sans nombre… –
9644Génie ! ô tiare de l’ombre !
9645Pontificat de l’infini !
9646L’un à Patmos, l’autre à Tyane ;
9647D’autres criant : Demain ! demain !
9648D’autres qui sonnent la diane
9649Dans les sommeils du genre humain ;
9650L’un fatal, l’autre qui pardonne ;
9651Eschyle en qui frémit Dodone,
9652Milton, songeur de Whitehall,
9653Toi, vieux Shakspeare, âme éternelle ;
9654Ô figures dont la prunelle
9655Est la vitre de l’idéal !
9656Avec sa spirale sublime,
9657Archimède sur son sommet
9658Rouvrirait le puits de l’abîme
9659Si jamais Dieu le refermait ;
9660Euclide a les lois sous sa garde ;
9661Kopernic éperdu regarde,
9662Dans les grands cieux aux mers pareils,
9663Gouffre où voguent des nefs sans proues,
9664Tourner toutes ces sombres roues
9665Dont les moyeux sont des soleils.
9666Les Thalès, puis les Pythagores ;
9667Et l’homme, parmi ses erreurs,
9668Comme dans l’herbe les fulgores,
9669Voit passer ces grands éclaireurs.
9670Aristophane rit des sages ;
9671Lucrèce, pour franchir les âges,
9672Crée un poëme dont l’œil luit,
9673Et donne à ce monstre sonore
9674Toutes les ailes de l’aurore,
9675Toutes les griffes de la nuit.
9676Rites profonds de la nature !
9677Quelques-uns de ces inspirés
9678Acceptent l’étrange aventure
9679Des monts noirs et des bois sacrés ;
9680Ils vont aux Thébaïdes sombres,
9681Et, là, blêmes dans les décombres,
9682Ils courbent le tigre fuyant,
9683L’hyène rampant sur le ventre,
9684L’océan, la montagne et l’antre,
9685Sous leur sacerdoce effrayant !
9686Tes cheveux sont gris sur l’abîme,
9687Jérôme, ô vieillard du désert !
9688Élie, un pâle esprit t’anime,
9689Un ange épouvanté te sert.
9690Amos, aux lieux inaccessibles,
9691Des sombres clairons invisibles
9692Ton oreille entend les accords ;
9693Ton âme, sur qui Dieu surplombe,
9694Est déjà toute dans la tombe,
9695Et tu vis absent de ton corps.
9696Tu gourmandes l’âme échappée,
9697Saint Paul, ô lutteur redouté,
9698Immense apôtre de l’épée,
9699Grand vaincu de l’éternité !
9700Tu luis, tu frappes, tu réprouves ;
9701Et tu chasses du doigt ces louves,
9702Cythérée, Isis, Astarté ;
9703Tu veux punir et non absoudre,
9704Géant, et tu vois dans la foudre
9705Plus de glaive que de clarté.
9706Orphée est courbé sur le monde ;
9707L’éblouissant est ébloui ;
9708La création est profonde
9709Et monstrueuse autour de lui ;
9710Les rochers, ces rudes hercules,
9711Combattent dans les crépuscules
9712L’ouragan, sinistre inconnu ;
9713La mer en pleurs dans la mêlée
9714Tremble, et la vague échevelée
9715Se cramponne à leur torse nu.
9716Baruch au juste dans la peine
9717Dit : – Frère ! vos os sont meurtris ;
9718Votre vertu dans nos murs traîne
9719La chaîne affreuse du mépris ;
9720Mais comptez sur la délivrance,
9721Mettez en Dieu votre espérance,
9722Et de cette nuit du destin,
9723Demain, si vous avez su croire,
9724Vous vous lèverez plein de gloire,
9725Comme l’étoile du matin ! –
9726L’âme des Pindares se hausse
9727À la hauteur des Pélions ;
9728Daniel chante dans la fosse
9729Et fait sortir Dieu des lions.
9730Tacite sculpte l’infamie ;
9731Perse, Archiloque et Jérémie
9732Ont le même éclair dans les yeux ;
9733Car le crime à sa suite attire
9734Les âpres chiens de la satire
9735Et le grand tonnerre des cieux.
9736Et voilà les prêtres du rire,
9737Scarron, noué dans les douleurs,
9738Ésope, que le fouet déchire,
9739Cervante aux fers, Molière en pleurs !
9740Le désespoir et l’espérance !
9741Entre Démocrite et Térence,
9742Rabelais, que nul ne comprit ;
9743Il berce Adam pour qu’il s’endorme,
9744Et son éclat de rire énorme
9745Est un des gouffres de l’esprit !
9746Et Plaute, à qui parlent les chèvres,
9747Arioste chantant Médor,
9748Catulle, Horace, dont les lèvres
9749Font venir les abeilles d’or ;
9750Comme le double Dioscure,
9751Anacréon près d’Épicure,
9752Bion, tout pénétré de jour,
9753Moschus, sur qui l’Etna flamboie,
9754Voilà les prêtres de la joie !
9755Voilà les prêtres de l’amour !
9756Gluck et Beethoven sont à l’aise
9757Sous l’ange où Jacob se débat ;
9758Mozart sourit, et Pergolèse
9759Murmure ce grand mot : Stabat !
9760Le noir cerveau de Piranèse
9761Est une béante fournaise
9762Où se mêlent l’arche et le ciel,
9763L’escalier, la tour, la colonne ;
9764Où croît, monte, s’enfle et bouillonne
9765L’incommensurable Babel !
9766L’envie à leur ombre ricane.
9767Ces demi-dieux signent leur nom,
9768Bramante sur la Vaticane,
9769Phidias sur le Parthénon ;
9770Sur Jésus dans sa crèche blanche,
9771L’altier Buonarotti se penche
9772Comme un mage et comme un aïeul,
9773Et dans tes mains, ô Michel-Ange,
9774L’enfant devient spectre, et le lange
9775Est plus sombre que le linceul !
9776Chacun d’eux écrit un chapitre
9777Du rituel universel ;
9778Les uns sculptent le saint pupitre,
9779Les autres dorent le missel ;
9780Chacun fait son verset du psaume ;
9781Lysippe, debout sur l’Ithome,
9782Fait sa strophe en marbre serein,
9783Rembrandt à l’ardente paupière,
9784En toile, Primatice en pierre,
9785Job en fumier, Dante en airain.
9786Et toutes ces strophes ensemble
9787Chantent l’être et montent à Dieu ;
9788L’une adore et luit, l’autre tremble ;
9789Toutes sont les griffons de feu ;
9790Toutes sont le cri des abîmes,
9791L’appel d’en bas, la voix des cimes,
9792Le frisson de notre lambeau,
9793L’hymne instinctif ou volontaire,
9794L’explication du mystère
9795Et l’ouverture du tombeau !
9796À nous qui ne vivons qu’une heure,
9797Elles font voir les profondeurs,
9798Et la misère intérieure,
9799Ciel, à côté de vos grandeurs !
9800L’homme, esprit captif, les écoute,
9801Pendant qu’en son cerveau le doute,
9802Bête aveugle aux lueurs d’en haut,
9803Pour y prendre l’âme indignée,
9804Suspend sa toile d’araignée
9805Au crâne, plafond du cachot.
9806Elles consolent, aiment, pleurent,
9807Et, mariant l’idée aux sens,
9808Ceux qui restent à ceux qui meurent,
9809Les grains de cendre aux grains d’encens,
9810Mêlant le sable aux pyramides,
9811Rendent en même temps humides,
9812Rappelant à l’un que tout fuit,
9813À l’autre sa splendeur première,
9814L’œil de l’astre dans la lumière,
9815Et l’œil du monstre dans la nuit !
9816II
9817Oui, c’est un prêtre que Socrate !
9818Oui, c’est un prêtre que Caton !
9819Quand Juvénal fuit Rome ingrate,
9820Nul sceptre ne vaut son bâton ;
9821Ce sont des prêtres, les Tyrtées,
9822Les Solons aux lois respectées,
9823Les Platons et les Raphaëls !
9824Fronts d’inspirés, d’esprits, d’arbitres !
9825Plus resplendissants que les mitres
9826Dans l’auréole des Noëls !
9827Vous voyez, fils de la nature,
9828Apparaître à votre flambeau
9829Des faces de lumière pure,
9830Larves du vrai, spectres du beau ;
9831Le mystère, en Grèce, en Chaldée,
9832Penseurs, grave à vos fronts l’idée
9833Et l’hiéroglyphe à vos murs ;
9834Et les Indes et les Égyptes
9835Dans les ténèbres de vos cryptes
9836S’enfoncent en porches obscurs !
9837Quand les cigognes du Caÿstre
9838S’envolent aux souffles des soirs ;
9839Quand la lune apparaît sinistre
9840Derrière les grands dômes noirs ;
9841Quand la trombe aux vagues s’appuie ;
9842Quand l’orage, l’horreur, la pluie,
9843Que tordent les bises d’hiver,
9844Répandent avec des huées
9845Toutes les larmes des nuées
9846Sur tous les sanglots de la mer ;
9847Quand dans les tombeaux les vents jouent
9848Avec les os des rois défunts ;
9849Quand les hautes herbes secouent
9850Leur chevelure de parfums ;
9851Quand sur nos deuils et sur nos fêtes
9852Toutes les cloches des tempêtes
9853Sonnent au suprême beffroi ;
9854Quand l’aube étale ses opales,
9855C’est pour ces contemplateurs pâles
9856Penchés dans l’éternel effroi !
9857Ils savent ce que le soir calme
9858Pense des morts qui vont partir ;
9859Et ce que préfère la palme,
9860Du conquérant ou du martyr ;
9861Ils entendent ce que murmure
9862La voile, la gerbe, l’armure,
9863Ce que dit, dans le mois joyeux
9864Des longs jours et des fleurs écloses,
9865La petite bouche des roses
9866À l’oreille immense des cieux.
9867Les vents, les flots, les cris sauvages,
9868L’azur, l’horreur du bois jauni,
9869Sont les formidables breuvages
9870De ces altérés d’infini ;
9871Ils ajoutent, rêveurs austères,
9872À leur âme tous les mystères,
9873Toute la matière à leurs sens ;
9874Ils s’enivrent de l’étendue ;
9875L’ombre est une coupe tendue
9876Où boivent ces sombres passants.
9877Comme ils regardent, ces messies !
9878Oh ! comme ils songent effarés !
9879Dans les ténèbres épaissies
9880Quels spectateurs démesurés !
9881Oh ! que de têtes stupéfaites !
9882Poëtes, apôtres, prophètes,
9883Méditant, parlant, écrivant,
9884Sous des suaires, sous des voiles,
9885Les plis des robes pleins d’étoiles,
9886Les barbes au gouffre du vent !
9887III
9888Savent-ils ce qu’ils font eux-mêmes,
9889Ces acteurs du drame profond ?
9890Savent-ils leur propre problème ?
9891Ils sont. Savent-ils ce qu’ils sont ?
9892Ils sortent du grand vestiaire
9893Où, pour s’habiller de matière,
9894Parfois l’ange même est venu.
9895Graves, tristes, joyeux, fantasques,
9896Ne sont-ils pas les sombres masques
9897De quelque prodige inconnu ?
9898La joie ou la douleur les farde ;
9899Ils projettent confusément,
9900Plus loin que la terre blafarde,
9901Leurs ombres sur le firmament ;
9902Leurs gestes étonnent l’abîme ;
9903Pendant qu’aux hommes, tourbe infime,
9904Ils parlent le langage humain,
9905Dans des profondeurs qu’on ignore,
9906Ils font surgir l’ombre ou l’aurore,
9907Chaque fois qu’ils lèvent la main.
9908Ils ont leur rôle ; ils ont leur forme ;
9909Ils vont, vêtus d’humanité,
9910Jouant la comédie énorme
9911De l’homme et de l’éternité ;
9912Ils tiennent la torche ou la coupe ;
9913Nous tremblerions si dans leur groupe,
9914Nous, troupeau, nous pénétrions !
9915Les astres d’or et la nuit sombre
9916Se font des questions dans l’ombre
9917Sur ces splendides histrions.
9918IV
9919Ah ! ce qu’ils font est l’œuvre auguste.
9920Ces histrions sont les héros !
9921Ils sont le vrai, le saint, le juste,
9922Apparaissant à nos barreaux.
9923Nous sentons, dans la nuit mortelle,
9924La cage en même temps que l’aile ;
9925Ils nous font espérer un peu ;
9926Ils sont lumière et nourriture ;
9927Ils donnent aux cœurs la pâture,
9928Ils émiettent aux âmes Dieu !
9929Devant notre race asservie
9930Le ciel se tait, et rien n’en sort.
9931Est-ce le rideau de la vie ?
9932Est-ce le voile de la mort ?
9933Ténèbres ! l’âme en vain s’élance,
9934L’Inconnu garde le silence,
9935Et l’homme, qui se sent banni,
9936Ne sait s’il redoute ou s’il aime
9937Cette lividité suprême
9938De l’énigme et de l’infini.
9939Eux, ils parlent à ce mystère !
9940Ils interrogent l’éternel,
9941Ils appellent le solitaire,
9942Ils montent, ils frappent au ciel,
9943Disent : Es-tu là ? dans la tombe,
9944Volent, pareils à la colombe
9945Offrant le rameau qu’elle tient,
9946Et leur voix est grave, humble ou tendre,
9947Et par moments on croit entendre
9948Le pas sourd de quelqu’un qui vient.
9949V
9950Nous vivons, debout à l’entrée
9951De la mort, gouffre illimité,
9952Nus, tremblants, la chair pénétrée
9953Du frisson de l’énormité ;
9954Nos morts sont dans cette marée ;
9955Nous entendons, foule égarée
9956Dont le vent souffle le flambeau,
9957Sans voir de voiles ni de rames,
9958Le bruit que font ces vagues d’âmes
9959Sous la falaise du tombeau.
9960Nous regardons la noire écume,
9961L’aspect hideux, le fond bruni ;
9962Nous regardons la nuit, la brume,
9963L’onde du sépulcre infini ;
9964Comme un oiseau de mer effleure
9965La haute rive où gronde et pleure
9966L’océan plein de Jéhovah,
9967De temps en temps, blanc et sublime,
9968Par-dessus le mur de l’abîme
9969Un ange paraît et s’en va.
9970Quelquefois une plume tombe
9971De l’aile où l’ange se berçait ;
9972Retourne-t-elle dans la tombe ?
9973Que devient-elle ? On ne le sait.
9974Se mêle-t-elle à notre fange ?
9975Et qu’a donc crié cet archange ?
9976A-t-il dit non ? a-t-il dit oui ?
9977Et la foule cherche, accourue,
9978En bas la plume disparue,
9979En haut l’archange évanoui !
9980Puis, après qu’ont fui comme un rêve
9981Bien des cœurs morts, bien des yeux clos,
9982Après qu’on a vu sur la grève
9983Passer des flots, des flots, des flots,
9984Dans quelque grotte fatidique,
9985Sous un doigt de feu qui l’indique,
9986On trouve un homme surhumain
9987Traçant des lettres enflammées
9988Sur un livre plein de fumées,
9989La plume de l’ange à la main !
9990Il songe, il calcule, il soupire,
9991Son poing puissant sous son menton ;
9992Et l’homme dit : Je suis Shakspeare.
9993Et l’homme dit : Je suis Newton.
9994L’homme dit : Je suis Ptolémée ;
9995Et dans sa grande main fermée
9996Il tient le globe de la nuit.
9997L’homme dit : Je suis Zoroastre ;
9998Et son sourcil abrite un astre,
9999Et sous son crâne un ciel bleuit !
10000VI
10001Oui, grâce aux penseurs, à ces sages,
10002À ces fous qui disent : Je vois !
10003Les ténèbres sont des visages,
10004Le silence s’emplit de voix !
10005L’homme, comme âme, en Dieu palpite,
10006Et comme être, se précipite
10007Dans le progrès audacieux ;
10008Le muet renonce à se taire ;
10009Tout luit ; la noirceur de la terre
10010S’éclaire à la blancheur des cieux.
10011Ils tirent de la créature
10012Dieu par l’esprit et le scalpel ;
10013Le grand caché de la nature
10014Vient hors de l’antre à leur appel ;
10015À leur voix, l’ombre symbolique
10016Parle, le mystère s’explique
10017La nuit est pleine d’yeux de lynx ;
10018Sortant de force, le problème
10019Ouvre les ténèbres lui-même,
10020Et l’énigme éventre le sphinx.
10021Oui, grâce à ces hommes suprêmes,
10022Grâce à ces poëtes vainqueurs,
10023Construisant des autels poëmes
10024Et prenant pour pierres les cœurs,
10025Comme un fleuve d’âme commune,
10026Du blanc pilône à l’âpre rune,
10027Du brahme au flamine romain,
10028De l’hiérophante au druide,
10029Une sorte de Dieu fluide
10030Coule aux veines du genre humain.
10031VII
10032Le noir cromlech, épars dans l’herbe,
10033Est sur le mont silencieux ;
10034L’archipel est sur l’eau superbe ;
10035Les pléiades sont dans les cieux ;
10036Ô mont ! ô mer ! voûte sereine !
10037L’herbe, la mouette, l’âme humaine,
10038Que l’hiver désole ou poursuit,
10039Interrogent, sombres proscrites ;
10040Ces trois phrases dans l’ombre écrites
10041Sur les trois pages de la nuit.
10042– Ô vieux cromlech de la Bretagne,
10043Qu’on évite comme un récif,
10044Qu’écris-tu donc sur la montagne ?
10045– Nuit ! répond le cromlech pensif.
10046– Archipel où la vague fume,
10047Quel mot jettes-tu dans la brume ?
10048– Mort ! dit la roche à l’alcyon.
10049– Pléiades qui percez nos voiles,
10050Qu’est-ce que disent vos étoiles ?
10051– Dieu ! dit la constellation.
10052C’est, ô noirs témoins de l’espace,
10053Dans trois langues le même mot !
10054Tout ce qui s’obscurcit, vit, passe,
10055S’effeuille et meurt, tombe là-haut.
10056Nous faisons tous la même course.
10057Être abîme, c’est être source.
10058Le crêpe de la nuit en deuil,
10059La pierre de la tombe obscure,
10060Le rayon de l’étoile pure
10061Sont les paupières du même œil !
10062L’unité reste, l’aspect change ;
10063Pour becqueter le fruit vermeil,
10064Les oiseaux volent à l’orange
10065Et les comètes au soleil ;
10066Tout est l’atome et tout est l’astre ;
10067La paille porte, humble pilastre,
10068L’épi d’où naissent les cités ;
10069La fauvette à la tête blonde
10070Dans la goutte d’eau boit un monde…
10071Immensités ! immensités !
10072Seul, la nuit, sur sa plate-forme,
10073Herschell poursuit l’être central
10074À travers la lentille énorme,
10075Cristallin de l’œil sidéral ;
10076Il voit en haut Dieu dans les mondes,
10077Tandis que, des hydres profondes
10078Scrutant les monstrueux combats,
10079Le microscope formidable,
10080Plein de l’horreur de l’insondable,
10081Regarde l’infini d’en bas !
10082VIII
10083Dieu, triple feu, triple harmonie,
10084Amour, puissance, volonté,
10085Prunelle énorme d’insomnie,
10086De flamboiement et de bonté,
10087Vu dans toute l’épaisseur noire,
10088Montrant ses trois faces de gloire
10089À l’âme, à l’être, au firmament,
10090Effarant les yeux et les bouches,
10091Emplit les profondeurs farouches
10092D’un immense éblouissement.
10093Tous ces mages, l’un qui réclame,
10094L’autre qui voulut ou couva,
10095Ont un rayon qui de leur âme
10096Va jusqu’à l’œil de Jéhovah ;
10097Sur leur trône leur esprit songe ;
10098Une lueur qui d’en haut plonge,
10099Qui descend du ciel sur les monts
10100Et de Dieu sur l’homme qui souffre,
10101Rattache au triangle du gouffre
10102L’escarboucle des Salomons.
10103IX
10104Ils parlent à la solitude,
10105Et la solitude comprend ;
10106Ils parlent à la multitude,
10107Et font écumer ce torrent ;
10108Ils font vibrer les édifices ;
10109Ils inspirent les sacrifices
10110Et les inébranlables fois ;
10111Sombres, ils ont en eux, pour muse,
10112La palpitation confuse
10113De tous les êtres à la fois.
10114Comment naît un peuple ? Mystère !
10115À de certains moments, tout bruit
10116A disparu ; toute la terre
10117Semble une plaine de la nuit ;
10118Toute lueur s’est éclipsée ;
10119Pas de verbe, pas de pensée,
10120Rien dans l’ombre et rien dans le ciel,
10121Pas un œil n’ouvre ses paupières… –
10122Le désert blême est plein de pierres,
10123Ézéchiel ! Ézéchiel !
10124Mais un vent sort des cieux sans bornes,
10125Grondant comme les grandes eaux,
10126Et souffle sur ces pierres mornes,
10127Et de ces pierres fait des os ;
10128Ces os frémissent, tas sonore ;
10129Et le vent souffle, et souffle encore
10130Sur ce triste amas agité,
10131Et de ces os il fait des hommes,
10132Et nous nous levons et nous sommes,
10133Et ce vent, c’est la liberté !
10134Ainsi s’accomplit la genèse
10135Du grand rien d’où naît le grand tout.
10136Dieu pensif dit : Je suis bien aise
10137Que ce qui gisait soit debout.
10138Le néant dit : J’étais souffrance ;
10139La douleur dit : Je suis la France !
10140Ô formidable vision !
10141Ainsi tombe le noir suaire ;
10142Le désert devient ossuaire,
10143Et l’ossuaire nation.
10144X
10145Tout est la mort, l’horreur, la guerre ;
10146L’homme par l’ombre est éclipsé ;
10147L’Ouragan par toute la terre
10148Court comme un enfant insensé.
10149Il brise à l’hiver les feuillages,
10150L’éclair aux cimes, l’onde aux plages,
10151À la tempête le rayon ;
10152Car c’est l’ouragan qui gouverne
10153Toute cette étrange caverne
10154Que nous nommons Création.
10155L’ouragan, qui broie et torture,
10156S’alimente, monstre croissant,
10157De tout ce que l’âpre nature
10158A d’horrible et de menaçant ;
10159La lave en feu le désaltère ;
10160Il va de Quito, blanc cratère
10161Qu’entoure un éternel glaçon,
10162Jusqu’à l’Hékla, mont, gouffre et geôle,
10163Bout de la mamelle du pôle
10164Que tette ce noir nourrisson !
10165L’ouragan est la force aveugle,
10166L’agitateur du grand linceul ;
10167Il rugit, hurle, siffle, beugle,
10168Étant toute l’hydre à lui seul ;
10169Il flétrit ce qui veut éclore ;
10170Il dit au printemps, à l’aurore,
10171À la paix, à l’amour : Va-t’en !
10172Il est rage et foudre ; il se nomme
10173Barbarie et crime pour l’homme,
10174Nuit pour les cieux, pour Dieu Satan.
10175C’est le souffle de la matière,
10176De toute la nature craint ;
10177L’Esprit, ouragan de lumière,
10178Le poursuit, le saisit, l’étreint ;
10179L’Esprit terrasse, abat, dissipe
10180Le principe par le principe ;
10181Il combat, en criant : Allons !
10182Les chaos par les harmonies,
10183Les éléments par les génies,
10184Par les aigles les aquilons !
10185Ils sont là, hauts de cent coudées,
10186Christ en tête, Homère au milieu,
10187Tous les combattants des idées,
10188Tous les gladiateurs de Dieu ;
10189Chaque fois qu’agitant le glaive,
10190Une forme du mal se lève
10191Comme un forçat dans son préau,
10192Dieu, dans leur phalange complète,
10193Désigne quelque grand athlète
10194De la stature du fléau.
10195Surgis, Volta ! dompte en ton aire
10196Les Fluides, noir phlégéton !
10197Viens, Franklin ! voici le Tonnerre.
10198Le Flot gronde ; parais, Fulton !
10199Rousseau ! prends corps à corps la Haine.
10200L’Esclavage agite sa chaîne ;
10201Ô Voltaire ! aide au paria !
10202La Grève rit, Tyburn flamboie,
10203L’affreux chien Montfaucon aboie,
10204On meurt… – Debout, Beccaria !
10205Il n’est rien que l’homme ne tente.
10206La foudre craint cet oiseleur.
10207Dans la blessure palpitante
10208Il dit : Silence ! à la douleur.
10209Sa vergue peut-être est une aile ;
10210Partout où parvient sa prunelle,
10211L’âme emporte ses pieds de plomb ;
10212L’étoile, dans sa solitude,
10213Regarde avec inquiétude
10214Blanchir la voile de Colomb.
10215Près de la science l’art flotte,
10216Les yeux sur le double horizon ;
10217La poésie est un pilote ;
10218Orphée accompagne Jason.
10219Un jour, une barque perdue
10220Vit à la fois dans l’étendue
10221Un oiseau dans l’air spacieux,
10222Un rameau dans l’eau solitaire ;
10223Alors, Gama cria : La terre !
10224Et Camoëns cria : Les cieux !
10225Ainsi s’entassent les conquêtes.
10226Les songeurs sont les inventeurs.
10227Parlez, dites ce que vous êtes,
10228Forces, ondes, aimants, moteurs !
10229Tout est stupéfait dans l’abîme,
10230L’ombre, de nous voir sur la cime,
10231Les monstres, qu’on les ait bravés
10232Dans les cavernes étonnées,
10233Les perles, d’être devinées,
10234Et les mondes d’être trouvés !
10235Dans l’ombre immense du Caucase,
10236Depuis des siècles, en rêvant,
10237Conduit par les hommes d’extase,
10238Le genre humain marche en avant ;
10239Il marche sur la terre ; il passe,
10240Il va, dans la nuit, dans l’espace,
10241Dans l’infini, dans le borné,
10242Dans l’azur, dans l’onde irritée,
10243À la lueur de Prométhée,
10244Le libérateur enchaîné !
10245XI
10246Oh ! vous êtes les seuls pontifes,
10247Penseurs, lutteurs des grands espoirs,
10248Dompteurs des fauves hippogriffes,
10249Cavaliers des pégases noirs !
10250Âmes devant Dieu toutes nues,
10251Voyants des choses inconnues,
10252Vous savez la religion !
10253Quand votre esprit veut fuir dans l’ombre,
10254La nuée aux croupes sans nombre
10255Lui dit : Me voici, Légion !
10256Et, quand vous sortez du problème,
10257Célébrateurs, révélateurs !
10258Quand, rentrant dans la foule blême,
10259Vous redescendez des hauteurs,
10260Hommes que le jour divin gagne,
10261Ayant mêlé sur la montagne
10262Où montent vos chants et nos vœux,
10263Votre front au front de l’aurore,
10264Ô géants ! vous avez encore
10265De ses rayons dans les cheveux !
10266Allez tous à la découverte !
10267Entrez au nuage grondant !
10268Et rapportez à l’herbe verte,
10269Et rapportez au sable ardent,
10270Rapportez, quel que soit l’abîme,
10271À l’Enfer, que Satan opprime,
10272Au Tartare, où saigne Ixion,
10273Aux cœurs bons, à l’âme méchante,
10274À tout ce qui rit, mord ou chante,
10275La grande bénédiction !
10276Oh ! tous à la fois, aigles, âmes,
10277Esprits, oiseaux, essors, raisons,
10278Pour prendre en vos serres les flammes,
10279Pour connaître les horizons,
10280À travers l’ombre et les tempêtes,
10281Ayant au-dessus de vos têtes
10282Mondes et soleils, au-dessous
10283Inde, Égypte, Grèce et Judée,
10284De la montagne et de l’idée,
10285Envolez-vous ! envolez-vous !
10286N’est-ce pas que c’est ineffable
10287De se sentir immensité,
10288D’éclairer ce qu’on croyait fable
10289À ce qu’on trouve vérité,
10290De voir le fond du grand cratère,
10291De sentir en soi du mystère
10292Entrer tout le frisson obscur,
10293D’aller aux astres, étincelle,
10294Et de se dire : Je suis l’aile !
10295Et de se dire : J’ai l’azur !
10296Allez, prêtres ! allez, génies !
10297Cherchez la note humaine, allez,
10298Dans les suprêmes symphonies
10299Des grands abîmes étoilés !
10300En attendant l’heure dorée,
10301L’extase de la mort sacrée,
10302Loin de nous, troupeaux soucieux,
10303Loin des lois que nous établîmes,
10304Allez goûter, vivants sublimes,
10305L’évanouissement des cieux !
10306Janvier 1856.
XXIV — En frappant à une porte
10307J’ai perdu mon père et ma mère,
10308Mon premier né, bien jeune, hélas !
10309Et pour moi la nature entière
10310Sonne le glas.
10311Je dormais entre mes deux frères ;
10312Enfants, nous étions trois oiseaux ;
10313Hélas ! le sort change en deux bières
10314Leurs deux berceaux.
10315Je t’ai perdue, ô fille chère,
10316Toi qui remplis, ô mon orgueil,
10317Tout mon destin de la lumière
10318De ton cercueil !
10319J’ai su monter, j’ai su descendre.
10320J’ai vu l’aube et l’ombre en mes cieux.
10321J’ai connu la pourpre, et la cendre
10322Qui me va mieux.
10323J’ai connu les ardeurs profondes,
10324J’ai connu les sombres amours ;
10325J’ai vu fuir les ailes, les ondes,
10326Les vents, les jours.
10327J’ai sur ma tête des orfraies ;
10328J’ai sur tous mes travaux l’affront,
10329Aux pieds la poudre, au cœur des plaies,
10330L’épine au front.
10331J’ai des pleurs mon œil qui pense,
10332Des trous à ma robe en lambeau ;
10333Je n’ai rien à la conscience ;
10334Ouvre, tombeau.
10335Marine-Terrace, 4 septembre 1855.
XXV — Nomen, numen, lumen
10336Quand il eut terminé, quand les soleils épars,
10337Éblouis, du chaos montant de toutes parts,
10338Se furent tous rangés à leur place profonde,
10339Il sentit le besoin de se nommer au monde ;
10340Et l’être formidable et serein se leva ;
10341Il se dressa sur l’ombre et cria : JÉHOVAH !
10342Et dans l’immensité ces sept lettres tombèrent ;
10343Et ce sont, dans les cieux que nos yeux réverbèrent,
10344Au-dessus de nos fronts tremblants sous leur rayon,
10345Les sept astres géants du noir septentrion.
10346Minuit, au dolmen du Faldouet, mars 1855.
XXVI — Ce que dit la bouche d’ombre
10347L’homme en songeant descend au gouffre universel.
10348J’errais près du dolmen qui domine Rozel,
10349À l’endroit où le cap se prolonge en presqu’île.
10350Le spectre m’attendait ; l’être sombre et tranquille
10351Me prit par les cheveux dans sa main qui grandit,
10352M’emporta sur le haut du rocher, et me dit : Sache que tout connaît sa loi, son but, sa route ; Que, de l’astre au ciron, l’immensité s’écoute ; Que tout a conscience en la création ; Et l’oreille pourrait avoir sa vision, Car les choses et l’être ont un grand dialogue. *
*
10353Tout parle ; l’air qui passe et l’alcyon qui vogue,
10354Le brin d’herbe, la fleur, le germe, l’élément.
10355T’imaginais-tu donc l’univers autrement ?
10356Crois-tu que Dieu, par qui la forme sort du nombre,
10357Aurait fait à jamais sonner la forêt sombre,
10358L’orage, le torrent roulant de noirs limons,
10359Le rocher dans les flots, la bête dans les monts,
10360La mouche, le buisson, la ronce où croît la mûre,
10361Et qu’il n’aurait rien mis dans l’éternel murmure ?
10362Crois-tu que l’eau du fleuve et les arbres des bois,
10363S’ils n’avaient rien à dire, élèveraient la voix ?
10364Prends-tu le vent des mers pour un joueur de flûte ?
10365Crois-tu que l’océan, qui se gonfle et qui lutte,
10366Serait content d’ouvrir sa gueule jour et nuit
10367Pour souffler dans le vide une vapeur de bruit,
10368Et qu’il voudrait rugir, sous l’ouragan qui vole,
10369Si son rugissement n’était une parole ?
10370Crois-tu que le tombeau, d’herbe et de nuit vêtu,
10371Ne soit rien qu’un silence ? et te figures-tu
10372Que la création profonde, qui compose
10373Sa rumeur des frissons du lys et de la rose,
10374De la foudre, des flots, des souffles du ciel bleu,
10375Ne sait ce qu’elle dit quand elle parle à Dieu ?
10376Crois-tu qu’elle ne soit qu’une langue épaissie ?
10377Crois-tu que la nature énorme balbutie,
10378Et que Dieu se serait, dans son immensité,
10379Donné pour tout plaisir, pendant l’éternité,
10380D’entendre bégayer une sourde-muette ?
10381Non, l’abîme est un prêtre et l’ombre est un poëte ;
10382Non, tout est une voix et tout est un parfum ;
10383Tout dit dans l’infini quelque chose à quelqu’un ;
10384Une pensée emplit le tumulte superbe.
10385Dieu n’a pas fait un bruit sans y mêler le Verbe.
10386Tout, comme toi, gémit, ou chante comme moi ;
10387Tout parle. Et maintenant, homme, sais-tu pourquoi
10388Tout parle ? Écoute bien. C’est que vents, ondes, flammes,
10389Arbres, roseaux, rochers, tout vit !
10390Tout est plein d’âmes.
10391Mais comment ? Oh ! voilà le mystère inouï.
10392Puisque tu ne t’es pas en route évanoui,
10393Causons. *
*
10394Dieu n’a créé que l’être impondérable.
10395Il le fit radieux, beau, candide, adorable,
10396Mais imparfait ; sans quoi, sur la même hauteur,
10397La créature étant égale au créateur,
10398Cette perfection, dans l’infini perdue,
10399Se serait avec Dieu mêlée et confondue,
10400Et la création, à force de clarté,
10401En lui serait rentrée et n’aurait pas été.
10402La création sainte où rêve le prophète,
10403Pour être, ô profondeur ! devait être imparfaite.
10404Donc, Dieu fit l’univers, l’univers fit le mal.
10405L’être créé, paré du rayon baptismal,
10406En des temps dont nous seuls conservons la mémoire,
10407Planait dans la splendeur sur des ailes de gloire ;
10408Tout était chant, encens, flamme, éblouissement ;
10409L’être errait, aile d’or, dans un rayon charmant,
10410Et de tous les parfums tour à tour était l’hôte ;
10411Tout nageait, tout volait.
10412Or, la première faute
10413Fut le premier poids.
10414Dieu sentit une douleur.
10415Le poids prit une forme, et, comme l’oiseleur
10416Fuit emportant l’oiseau qui frisonne et qui lutte,
10417Il tomba, traînant l’ange éperdu dans sa chute.
10418Le mal était fait. Puis tout alla s’aggravant ;
10419Et l’éther devint l’air, et l’air devint le vent ;
10420L’ange devint l’esprit, et l’esprit devint l’homme.
10421L’âme tomba, des maux multipliant la somme,
10422Dans la brute, dans l’arbre, et même, au-dessous d’eux,
10423Dans le caillou pensif, cet aveugle hideux.
10424Êtres vils qu’à regret les anges énumèrent !
10425Et de tous ces amas des globes se formèrent,
10426Et derrière ces blocs naquit la sombre nuit.
10427Le mal, c’est la matière. Arbre noir, fatal fruit.*
*
10428Ne réfléchis-tu pas lorsque tu vois ton ombre ?
10429Cette forme de toi, rampante, horrible, sombre,
10430Qui, liée à tes pas comme un spectre vivant,
10431Va tantôt en arrière et tantôt en avant,
10432Qui se mêle à la nuit, sa grande sœur funeste,
10433Et qui contre le jour, noire et dure, proteste,
10434D’où vient-elle ? De toi, de ta chair, du limon
10435Dont l’esprit se revêt en devenant démon ;
10436De ce corps qui, créé par ta faute première,
10437Ayant rejeté Dieu, résiste à la lumière ;
10438De ta matière, hélas ! de ton iniquité.
10439Cette ombre dit : – Je suis l’être d’infirmité ;
10440Je suis tombé déjà ; je puis tomber encore. –
10441L’ange laisse passer à travers lui l’aurore ;
10442Nul simulacre obscur ne suit l’être aromal ;
10443Homme, tout ce qui fait de l’ombre a fait le mal. *
*
10444Maintenant, c’est ici le rocher fatidique,
10445Et je vais t’expliquer tout ce que je t’indique ;
10446Je vais t’emplir les yeux de nuit et de lueurs.
10447Prépare-toi, front triste, aux funèbres sueurs.
10448Le vent d’en haut sur moi passe, et, ce qu’il m’arrache,
10449Je te le jette ; prends, et vois.
10450Et, d’abord, sache
10451Que le monde où tu vis est un monde effrayant
10452Devant qui le songeur, sous l’infini ployant,
10453Lève les bras au ciel et recule terrible.
10454Ton soleil est lugubre et ta terre est horrible.
10455Vous habitez le seuil du monde châtiment.
10456Mais vous n’êtes pas hors de Dieu complètement ;
10457Dieu, soleil dans l’azur, dans la cendre étincelle,
10458N’est hors de rien, étant la fin universelle ;
10459L’éclair est son regard, autant que le rayon ;
10460Et tout, même le mal, est la création,
10461Car le dedans du masque est encor la figure.
10462– Ô sombre aile invisible à l’immense envergure !