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La Tentation de saint Antoine

La Tentation de saint Antoine
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À LA MÉMOIRE
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DE
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MON AMI
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ALFRED LEPOITTEVIN
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DÉCÉDÉ
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À LA NEUVILLE-CHANT-D’OISEL
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LE 3 AVRIL 1848
I
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C’est dans la Thébaïde, au haut d’une montagne, sur une plate-forme arrondie en demi-lune, et qu’enferment de grosses pierres.
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La cabane de l’Ermite occupe le fond. Elle est faite de boue et de roseaux, à toit plat, sans porte. On distingue dans l’intérieur une cruche avec un pain noir ; au milieu, sur une stèle de bois, un gros livre ; par terre, çà et là, des filaments de sparterie, deux ou trois nattes, une corbeille, un couteau.
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À dix pas de la cabane, il y a une longue croix plantée dans le sol ; et, à l’autre bout de la plate-forme, un vieux palmier tordu se penche sur l’abîme, car la montagne est taillée à pic, et le Nil semble faire un lac au bas de la falaise.
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La vue est bornée à droite et à gauche par l’enceinte des roches. Mais du côté du désert, comme des plages qui se succéderaient, d’immenses ondulations parallèles d’un blond cendré s’étirent les unes derrière les autres, en montant toujours ; – puis au delà des sables, tout au loin, la chaîne libyque forme un mur couleur de craie, estompé légèrement par des vapeurs violettes. En face, le soleil s’abaisse. Le ciel, dans le nord, est d’une teinte gris-perle, tandis qu’au zénith des nuages de pourpre, disposés comme les flocons d’une crinière gigantesque, s’allongent sur la voûte bleue. Ces rais de flamme se rembrunissent, les parties d’azur prennent une pâleur nacrée ; les buissons, les cailloux, la terre, tout paraît dur comme du bronze ; et dans l’espace flotte une poudre d’or tellement menue qu’elle se confond avec la vibration de la lumière.
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SAINT ANTOINE qui a une longue barbe, de longs cheveux, et une tunique de peau de chèvre, est assis, jambes croisées, en train de faire des nattes. Dès que le soleil disparaît, il pousse un grand soupir, et regardant l’horizon :
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Encore un jour ! un jour de passé !
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Autrefois pourtant, je n’étais pas si misérable !
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Avant la fin de la nuit, je commençais mes oraisons ; puis je descendais vers le fleuve chercher de l’eau, et je remontais par le sentier rude avec l’outre sur mon épaule, en chantant des hymnes. Ensuite, je m’amusais à ranger tout dans ma cabane. Je prenais mes outils ; je tâchais que les nattes fussent bien égales et les corbeilles légères ; car mes moindres actions me semblaient alors des devoirs qui n’avaient rien de pénible.
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À des heures réglées je quittais mon ouvrage ; et priant les deux bras étendus je sentais comme une fontaine de miséricorde qui s’épanchait du haut du ciel dans mon cœur. Elle est tarie, maintenant. Pourquoi ?…
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Il marche dans l’enceinte des roches, lentement.
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Tous me blâmaient lorsque j’ai quitté la maison. Ma mère s’affaissa mourante, ma sœur de loin me faisait des signes pour revenir ; et l’autre pleurait, Ammonaria, cette enfant que je rencontrais chaque soir au bord de la citerne, quand elle amenait ses buffles. Elle a couru après moi. Les anneaux de ses pieds brillaient dans la poussière, et sa tunique ouverte sur les hanches flottait au vent. Le vieil ascète qui m’emmenait lui a crié des injures. Nos deux chameaux galopaient toujours ; et je n’ai plus revu personne.
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D’abord, j’ai choisi pour demeure le tombeau d’un Pharaon. Mais un enchantement circule dans ces palais souterrains, où les ténèbres ont l’air épaissies par l’ancienne fumée des aromates. Du fond des sarcophages j’ai entendu s’élever une voix dolente qui m’appelait ; ou bien, je voyais vivre, tout à coup, les choses abominables peintes sur les murs ; et j’ai fui jusqu’au bord de la mer Rouge dans une citadelle en ruines. Là, j’avais pour compagnie des scorpions se traînant parmi les pierres, et au-dessus de ma tête, continuellement des aigles qui tournoyaient sur le ciel bleu. La nuit, j’étais déchiré par des griffes, mordu par des becs, frôlé par des ailes molles ; et d’épouvantables démons, hurlant dans mes oreilles, me renversaient par terre. Une fois même, les gens d’une caravane qui s’en allait vers Alexandrie m’ont secouru, puis emmené avec eux.
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Alors j’ai voulu m’instruire près du bon vieillard Didyme. Bien qu’il fût aveugle, aucun ne l’égalait dans la connaissance des Écritures. Quand la leçon était finie, il réclamait mon bras pour se promener. Je le conduisais sur le Paneum, d’où l’on découvre le Phare et la haute mer. Nous revenions ensuite par le port, en coudoyant des hommes de toutes les nations, jusqu’à des Cimmériens vêtus de peaux d’ours, et des Gymnosophistes du Gange frottés de bouse de vache. Mais sans cesse, il y avait quelque bataille dans les rues, à cause des Juifs refusant de payer l’impôt ou des séditieux qui voulaient chasser les Romains. D’ailleurs la ville est pleine d’hérétiques, des sectateurs de Manès, de Valentin, de Basilide, d’Arius, – tous vous accaparant pour discuter et vous convaincre.
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Leurs discours me reviennent quelquefois dans la mémoire. On a beau n’y pas faire attention, cela trouble.
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Je me suis réfugié à Colzim ; et ma pénitence fut si haute que je n’avais plus peur de Dieu. Quelques-uns s’assemblèrent autour de moi pour devenir des anachorètes. Je leur ai imposé une règle pratique, en haine des extravagances de la Gnose et des assertions des philosophes. On m’envoyait de partout des messages. On venait me voir de très loin.
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Cependant le peuple torturait les confesseurs, et la soif du martyre m’entraîna dans Alexandrie. La persécution avait cessé depuis trois jours.
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Comme je m’en retournais, un flot de monde m’arrêta devant le temple de Sérapis. C’était, me dit-on, un dernier exemple que le gouverneur voulait faire. Au milieu du portique, en plein soleil, une femme nue était attachée contre une colonne, deux soldats la fouettant avec des lanières ; à chacun des coups son corps entier se tordait. Elle s’est retournée, la bouche ouverte ; – et par-dessus la foule, à travers ses longs cheveux qui lui couvraient la figure, j’ai cru reconnaître Ammonaria…
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Cependant… celle-là était plus grande…, et belle…, prodigieusement !
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Il se passe les mains sur le front.
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Non ! non ! je ne veux pas y penser !
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Une autre fois, Athanase m’appela pour le soutenir contre les Ariens. Tout s’est borné à des invectives et à des risées. Mais, depuis lors, il a été calomnié, dépossédé de son siège, mis en fuite. Où est-il maintenant ? je n’en sais rien ! On s’inquiète si peu de me donner des nouvelles. Tous mes disciples m’ont quitté, Hilarion comme les autres !
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Il avait peut-être quinze ans quand il est venu ; et son intelligence était si curieuse qu’il m’adressait à chaque instant des questions. Puis, il écoutait d’un air pensif ; – et les choses dont j’avais besoin, il me les apportait sans murmure, plus leste qu’un chevreau, gai d’ailleurs à faire rire les patriarches. C’était un fils pour moi !
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Le ciel est rouge, la terre complètement noire. Sous les rafales du vent des traînées de sable se lèvent comme de grands linceuls, puis retombent. Dans une éclaircie, tout à coup, passent des oiseaux, formant un bataillon triangulaire, pareil à un morceau de métal, et dont les bords seuls frémissent. Antoine les regarde.
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Ah ! que je voudrais les suivre !
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Combien de fois, aussi, n’ai-je pas contemplé avec envie les longs bateaux, dont les voiles ressemblent à des ailes, et surtout quand ils emmenaient au loin ceux que j’avais reçus chez moi ! Quelles bonnes heures nous avions ! quels épanchements ! Aucun ne m’a plus intéressé qu’Ammon ; il me racontait son voyage à Rome, les Catacombes, le Colisée, la piété des femmes illustres, mille choses encore !… et je n’ai pas voulu partir avec lui ! D’où vient mon obstination à continuer une vie pareille ? J’aurais bien fait de rester chez les moines de Nitrie, puisqu’ils m’en suppliaient. Ils habitent des cellules à part, et cependant communiquent entre eux. Le dimanche, la trompette les assemble à l’église, où l’on voit accrochés trois martinets qui servent à punir les délinquants, les voleurs et les intrus, car leur discipline est sévère.
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Ils ne manquent pas de certaines douceurs, néanmoins. Des fidèles leur apportent des œufs, des fruits, et même des instruments propres à ôter les épines des pieds. Il y a des vignobles autour de Pisperi, ceux de Pabène ont un radeau pour aller chercher les provisions.
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Mais j’aurais mieux servi mes frères en étant tout simplement un prêtre. On secourt les pauvres, on distribue les sacrements, on a de l’autorité dans les familles.
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D’ailleurs les laïques ne sont pas tous damnés, et il ne tenait qu’à moi d’être… par exemple… grammairien, philosophe. J’aurais dans ma chambre une sphère de roseaux, toujours des tablettes à la main, des jeunes gens autour de moi, et à ma porte, comme enseigne, une couronne de laurier suspendue.
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Mais il y a trop d’orgueil à ces triomphes ! Soldat valait mieux. J’étais robuste et hardi, – assez pour tendre le câble des machines, traverser les forêts sombres, entrer casque en tête dans les villes fumantes !… Rien ne m’empêchait, non plus, d’acheter avec mon argent une charge de publicain au péage de quelque pont ; et les voyageurs m’auraient appris des histoires, en me montrant dans leurs bagages des quantités d’objets curieux…
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Les marchands d’Alexandrie naviguent les jours de fête sur la rivière de Canope, et boivent du vin dans des calices de lotus, au bruit des tambourins qui font trembler les tavernes le long du bord ! Au delà, les arbres taillés en cône protègent contre le vent du sud les fermes tranquilles. Le toit de la haute maison s’appuie sur de minces colonnettes, rapprochées comme les bâtons d’une claire-voie ; et par ces intervalles le maître, étendu sur un long siège, aperçoit toutes ses plaines autour de lui, avec les chasseurs entre les blés, le pressoir où l’on vendange, les bœufs qui battent la paille. Ses enfants jouent par terre, sa femme se penche pour l’embrasser.
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Dans l’obscurité blanchâtre de la nuit, apparaissent çà et là des museaux pointus, avec des oreilles toutes droites et des yeux brillants. Antoine marche vers eux. Des graviers déroulent, les bêtes s’enfuient. C’était un troupeau de chacals.
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Un seul est resté, et qui se tient sur deux pattes, le corps en demi-cercle et la tête oblique, dans une pose pleine de confiance.
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Comme il est joli ! je voudrais passer ma main sur son dos, doucement.
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Antoine siffle pour le faire venir. Le chacal disparaît.
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Ah ! Il s’en va rejoindre les autres ! Quelle solitude ! Quel ennui !
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Riant amèrement :
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C’est une si belle existence que de tordre au feu des bâtons de palmier pour faire des houlettes, et de façonner des corbeilles, de coudre des nattes, puis d’échanger tout cela avec les Nomades contre du pain qui vous brise les dents ! Ah ! misère de moi ! est-ce que ça ne finira pas ! Mais la mort vaudrait mieux ! Je n’en peux plus ! Assez ! assez !
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Il frappe du pied, et tourne au milieu des roches d’un pas rapide, puis s’arrête hors d’haleine, éclate en sanglots et se couche par terre, sur le flanc.
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La nuit est calme ; des étoiles nombreuses palpitent ; on n’entend que le claquement des tarentules.
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Les deux bras de la croix font une ombre sur le sable ; Antoine, qui pleure, l’aperçoit.
48
Suis-je assez faible, mon Dieu ! Du courage, relevons-nous !
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Il entre dans sa cabane, découvre un charbon enfoui, allume une torche et la plante sur la stèle de bois, de façon à éclairer le gros livre.
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Si je prenais… la Vie des Apôtres ?… oui !… n’importe où !
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« Il vit le ciel ouvert avec une grande nappe qui descendait par les quatre coins, dans laquelle il y avait toutes sortes d’animaux terrestres et de bêtes sauvages, de reptiles et d’oiseaux ; et une voix lui dit : Pierre, lève-toi ! Tue, et mange ! »
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Donc le Seigneur voulait que son apôtre mangeât de tout ?… tandis que moi…
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Antoine reste le menton sur la poitrine. Le frémissement des pages, que le vent agite, lui fait relever la tête, et il lit :
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« Les Juifs tuèrent tous leurs ennemis avec des glaives et ils en firent un grand carnage, de sorte qu’ils disposèrent à volonté de ceux qu’ils haïssaient. »
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Suit le dénombrement des gens tués par eux : soixante-quinze mille. Ils avaient tant souffert ! D’ailleurs, leurs ennemis étaient les ennemis du vrai Dieu. Et comme ils devaient jouir à se venger, tout en massacrant des idolâtres ! La ville sans doute regorgeait de morts ! Il y en avait au seuil des jardins, sur les escaliers, à une telle hauteur dans les chambres que les portes ne pouvaient plus tourner !… – Mais voilà que je plonge dans des idées de meurtre et de sang !
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Il ouvre le livre à un autre endroit.
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« Nabuchodonosor se prosterna le visage contre terre et adora Daniel. »
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Ah ! c’est bien ! Le Très-Haut exalte ses prophètes au-dessus des rois ; celui-là pourtant vivait dans les festins, ivre continuellement de délices et d’orgueil. Mais Dieu, par punition, l’a changé en bête. Il marchait à quatre pattes !
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Antoine se met à rire ; et en écartant les bras, du bout de sa main, dérange les feuilles du livre. Ses yeux tombent sur cette phrase :
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« Ézéchias eut une grande joie de leur arrivée. Il leur montra ses parfums, son or et son argent, tous ses aromates, ses huiles de senteur, tous ses vases précieux, et ce qu’il y avait dans ses trésors. »
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Je me figure… qu’on voyait entassés jusqu’au plafond des pierres fines, des diamants, des dariques. Un homme qui en possède une accumulation si grande n’est plus pareil aux autres. Il songe tout en les maniant qu’il tient le résultat d’une quantité innombrable d’efforts et comme la vie des peuples qu’il aurait pompée et qu’il peut répandre. C’est une précaution utile aux rois. Le plus sage de tous n’y a pas manqué. Ses flottes lui apportaient de l’ivoire, des singes… Où est-ce donc ?
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Il feuillette vivement.
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Ah ! voici :
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« La Reine de Saba, connaissant la gloire de Salomon, vint le tenter, en lui proposant des énigmes. »
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Comment espérait-elle le tenter ? Le Diable a bien voulu tenter Jésus ! Mais Jésus a triomphé parce qu’il était Dieu, et Salomon grâce peut-être à sa science de magicien. Elle est sublime, cette science-là ! Car le monde, – ainsi qu’un philosophe me l’a expliqué, – forme un ensemble dont toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes d’un seul corps. Il s’agit de connaître les amours et les répulsions naturelles des choses, puis de les mettre en jeu… On pourrait donc modifier ce qui paraît être l’ordre immuable ?
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Alors les deux ombres dessinées derrière lui par les bras de la croix se projettent en avant. Elles font comme deux grandes cornes ; Antoine s’écrie :
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Au secours, mon Dieu !
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L’ombre est revenue à sa place.
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Ah !… c’était une illusion ! pas autre chose ! – Il est inutile que je me tourmente l’esprit. Je n’ai rien à faire !… absolument rien à faire !
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Il s’asseoit et se croise les bras.
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Cependant… j’avais cru sentir l’approche… Mais pourquoi viendrait-il ? D’ailleurs, est-ce que je ne connais pas ses artifices ? J’ai repoussé le monstrueux anachorète qui m’offrait, en riant, des petits pains chauds, le centaure qui tâchait de me prendre sur sa croupe, – et cet enfant noir apparu au milieu des sables, qui était très beau, et qui m’a dit s’appeler l’esprit de fornication.
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Antoine marche de droite et de gauche, vivement.
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C’est par mon ordre qu’on a bâti cette foule de retraites saintes, pleines de moines portant des cilices sous leurs peaux de chèvres, et nombreux à pouvoir faire une armée ! J’ai guéri de loin des malades ; j’ai chassé des démons ; j’ai passé le fleuve au milieu des crocodiles ; l’empereur Constantin m’a écrit trois lettres ; Balacius, qui avait craché sur les miennes, a été déchiré par ses chevaux ; le peuple d’Alexandrie, quand j’ai reparu, se battait pour me voir, et Athanase m’a reconduit sur la route. Mais aussi quelles œuvres ! Voilà plus de trente ans que je suis dans le désert à gémir toujours ! J’ai porté sur mes reins quatre-vingts livres de bronze comme Eusèbe, j’ai exposé mon corps à la piqûre des insectes comme Macaire, je suis resté cinquante-trois nuits sans fermer l’œil comme Pacôme ; et ceux qu’on décapite, qu’on tenaille ou qu’on brûle ont moins de vertu, peut-être, puisque ma vie est un continuel martyre !
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Antoine se ralentit.
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Certainement, il n’y a personne dans une détresse aussi profonde ! Les cœurs charitables diminuent. On ne me donne plus rien. Mon manteau est usé. Je n’ai pas de sandales, pas même une écuelle ! – car, j’ai distribué aux pauvres et à ma famille tout mon bien, sans retenir une obole. Ne serait-ce que pour avoir des outils indispensables à mon travail, il me faudrait un peu d’argent. Oh ! pas beaucoup ! une petite somme !… je la ménagerais.
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Les Pères de Nicée, en robes de pourpre, se tenaient comme des mages, sur des trônes, le long du mur ; et on les a régalés dans un banquet, en les comblant d’honneurs, surtout Paphnuce, parce qu’il est borgne et boiteux depuis la persécution de Dioclétien ! L’Empereur lui a baisé plusieurs fois son œil crevé ; quelle sottise ! Du reste, le Concile avait des membres si infâmes ! Un évêque de Scythie, Théophile ; un autre de Perse, Jean ; un gardeur de bestiaux, Spiridion ! Alexandre était trop vieux. Athanase aurait dû montrer plus de douceur aux Ariens, pour en obtenir des concessions !
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Est-ce qu’ils en auraient fait ! Ils n’ont pas voulu m’entendre ! Celui qui parlait contre moi, – un grand jeune homme à barbe frisée, – me lançait, d’un air tranquille, des objections captieuses ; et, pendant que je cherchais mes paroles, ils étaient à me regarder avec leurs figures méchantes, en aboyant comme des hyènes. Ah ! que ne puis-je les faire exiler tous par l’Empereur, ou plutôt les battre, les écraser, les voir souffrir ! Je souffre bien, moi !
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Il s’appuie en défaillant contre sa cabane.
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C’est d’avoir trop jeûné ! mes forces s’en vont. Si je mangeais… une fois seulement, un morceau de viande.
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Il entreferme les yeux, avec langueur.
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Ah ! de la chair rouge… une grappe de raisin qu’on mord !… du lait caillé qui tremble sur un plat !…
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Mais qu’ai-je donc ?… Qu’ai-je donc ?… Je sens mon cœur grossir comme la mer, quand elle se gonfle avant l’orage. Une mollesse infinie m’accable, et l’air chaud me semble rouler le parfum d’une chevelure. Aucune femme n’est venue, cependant ?…
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Il se tourne vers le petit chemin entre les roches.
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C’est par là qu’elles arrivent, balancées dans leurs litières aux bras noirs des eunuques. Elles descendent, et joignant leurs mains chargées d’anneaux, elles s’agenouillent. Elles me racontent leurs inquiétudes. Le besoin d’une volupté surhumaine les torture ; elles voudraient mourir, elles ont vu dans leurs songes des Dieux qui les appelaient ; – et le bas de leur robe tombe sur mes pieds. Je les repousse. « Oh ! non, disent-elles, pas encore ! Que dois-je faire ! » Toutes les pénitences leur seraient bonnes. Elles demandent les plus rudes, à partager la mienne, à vivre avec moi.
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Voilà longtemps que je n’en ai vu ! Peut-être qu’il en va venir ? pourquoi pas ? Si tout à coup… j’allais entendre tinter des clochettes de mulet dans la montagne. Il me semble…
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Antoine grimpe sur une roche, à l’entrée du sentier ; et il se penche, en dardant ses yeux dans les ténèbres.
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Oui ! là-bas, tout au fond, une masse remue, comme des gens qui cherchent leur chemin. Elle est là ! Ils se trompent.
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Appelant :
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De ce côté ! viens ! viens !
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L’écho répète : Viens ! viens !
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Il laisse tomber ses bras, stupéfait.
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Quelle honte ! Ah ! pauvre Antoine !
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Et tout de suite, il entend chuchoter : « Pauvre Antoine ! »
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Quelqu’un ? répondez !
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Le vent qui passe dans les intervalles des roches fait des modulations ; et dans leurs sonorités confuses, il distingue DES VOIX comme si l’air parlait. Elles sont basses et insinuantes, sifflantes.
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LA PREMIÈRE
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Veux-tu des femmes ?
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LA SECONDE
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De grands tas d’argent, plutôt !…
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LA TROISIÈME
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Une épée qui reluit ?
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ET LES AUTRES
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— Le Peuple entier t’admire.
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— Endors-toi !
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— Tu les égorgeras, va, tu les égorgeras !
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En même temps, les objets se transforment. Au bord de la falaise, le vieux palmier, avec sa touffe de feuilles jaunes, devient le torse d’une femme penchée sur l’abîme, et dont les grands cheveux se balancent.
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ANTOINE se tourne vers sa cabane ; et l’escabeau soutenant le gros livre, avec ses pages chargées de lettres noires, lui semble un arbuste tout couvert d’hirondelles.
108
C’est la torche, sans doute, qui faisant un jeu de lumière… Éteignons-la !
109
Il l’éteint, l’obscurité est profonde.
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Et, tout à coup, passent au milieu de l’air, d’abord une flaque d’eau, ensuite une prostituée, le coin d’un temple, une figure de soldat, un char avec deux chevaux blancs, qui se cabrent. Ces images arrivent brusquement, par secousses, se détachant sur la nuit comme des peintures d’écarlate sur de l’ébène. Leur mouvement s’accélère. Elles défilent d’une façon vertigineuse. D’autres fois, elles s’arrêtent et pâlissent par degrés, se fondent ; ou bien, elles s’envolent et immédiatement d’autres arrivent.
111
Antoine ferme ses paupières.
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Elles se multiplient, l’entourent, l’assiègent. Une épouvante indicible l’envahit ; et il ne sent plus rien qu’une contraction brûlante à l’épigastre. Malgré le vacarme de sa tête, il perçoit un silence énorme qui le sépare du monde. Il tâche de parler ; impossible ! C’est comme si le lien général de son être se dissolvait ; et, ne résistant plus, Antoine tombe sur la natte.
II
113
Alors une grande ombre, plus subtile qu’une ombre naturelle, et que d’autres ombres festonnent le long de ses bords, se marque sur la terre.
114
C’est le Diable, accoudé contre le toit de la cabane et portant sous ses deux ailes, – comme une chauve-souris gigantesque qui allaiterait ses petits, – les Sept Péchés Capitaux, dont les têtes grimaçantes se laissent entrevoir confusément.
115
Antoine, les yeux toujours fermés, jouit de son inaction ; et il étale ses membres sur la natte.
116
Elle lui semble douce, de plus en plus, – si bien qu’elle se rembourre, elle se hausse, elle devient un lit, le lit une chaloupe ; de l’eau clapote contre ses flancs.
117
À droite et à gauche, s’élèvent deux langues de terre noire, que dominent des champs cultivés, avec un sycomore, de place en place. Un bruit de grelots, de tambours et de chanteurs retentit au loin. Ce sont des gens qui s’en vont à Canope dormir sur le temple de Sérapis pour avoir des songes. Antoine sait cela ; – et il glisse, poussé par le vent, entre les deux berges du canal. Les feuilles des papyrus et les fleurs rouges des nymphæas, plus grandes qu’un homme, se penchent sur lui. Il est étendu au fond de la barque ; un aviron, à l’arrière, traîne dans l’eau. De temps en temps un souffle tiède arrive, et les roseaux minces s’entre-choquent. Le murmure des petites vagues diminue. Un assoupissement le prend. Il songe qu’il est un solitaire d’Égypte.
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Alors il se relève en sursaut.
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Ai-je rêvé ?… c’était si net que j’en doute. La langue me brûle ! J’ai soif !
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Il entre dans sa cabane, et tâte au hasard, partout.
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Le sol est humide !… Est-ce qu’il a plu ? Tiens ! des morceaux ! ma cruche brisée !… mais l’outre ?
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Il la trouve.
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Vide ! complètement vide !
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Pour descendre jusqu’au fleuve, il me faudrait trois heures au moins, et la nuit est si profonde que je n’y verrais pas à me conduire. Mes entrailles se tordent. Où est le pain ?
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Après avoir cherché longtemps, il ramasse une croûte moins grosse qu’un œuf.
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Comment ? Les chacals l’auront pris ? Ah, malédiction !
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Et, de fureur, il jette le pain par terre.
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À peine ce geste est-il fait qu’une table est là, couverte de toutes les choses bonnes à manger.
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La nappe de byssus, striée comme les bandelettes des sphinx, produit d’elle-même des ondulations lumineuses. Il y a dessus d’énormes quartiers de viandes rouges, de grands poissons, des oiseaux avec leurs plumes, des quadrupèdes avec leurs poils, des fruits d’une coloration presque humaine ; et des morceaux de glace blanche et des buires de cristal violet se renvoient des feux. Antoine distingue au milieu de la table un sanglier fumant par tous ses pores, les pattes sous le ventre, les yeux à demi clos ; – et l’idée de pouvoir manger cette bête formidable le réjouit extrêmement. Puis, ce sont des choses qu’il n’a jamais vues, des hachis noirs, des gelées couleur d’or, des ragoûts où flottent des champignons comme des nénuphars sur des étangs, des mousses si légères qu’elles ressemblent à des nuages.
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Et l’arome de tout cela lui apporte l’odeur salée de l’Océan, la fraîcheur des fontaines, le grand parfum des bois. Il dilate ses narines tant qu’il peut ; il en bave ; il se dit qu’il en a pour un an, pour dix ans, pour sa vie entière !
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À mesure qu’il promène sur les mets ses yeux écarquillés, d’autres s’accumulent, formant une pyramide, dont les angles s’écroulent. Les vins se mettent à couler, les poissons à palpiter, le sang dans les plats bouillonne, la pulpe des fruits s’avance comme des lèvres amoureuses ; et la table monte jusqu’à sa poitrine, jusqu’à son menton, – ne portant qu’une seule assiette et qu’un seul pain, qui se trouvent juste en face de lui.
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Il va saisir le pain. D’autres pains se présentent.
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Pour moi !… tous ! mais…
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Antoine recule.
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Au lieu d’un qu’il y avait, en voilà !… C’est un miracle, alors le même que fit le Seigneur !…
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Dans quel but ? Eh ! tout le reste n’est pas moins incompréhensible ! Ah ! démon, va-t’en ! va-t’en !
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Il donne un coup de pied dans la table. Elle disparaît.
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Plus rien ? non !
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Il respire largement.
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Ah ! la tentation était forte. Mais comme je m’en suis délivré !
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Il relève la tête, et trébuche contre un objet sonore.
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Qu’est-ce donc ?
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Antoine se baisse.
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Tiens ! une coupe ! quelqu’un, en voyageant, l’aura perdue. Rien d’extraordinaire…
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Il mouille son doigt, et frotte.
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Ça reluit ! du métal ! Cependant, je ne distingue pas…
147
Il allume sa torche, et examine la coupe.
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Elle est en argent, ornée d’ovules sur le bord, avec une médaille au fond.
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Il fait sauter la médaille d’un coup d’ongle.
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C’est une pièce de monnaie qui vaut… de sept à huit drachmes ; pas davantage ! N’importe ! je pourrais bien, avec cela, me procurer une peau de brebis.
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Un reflet de la torche éclaire la coupe.
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Pas possible ! en or ! oui !… tout en or !
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Une autre pièce, plus grande, se trouve au fond. Sous celle-ci, il en découvre plusieurs autres.
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Mais cela fait une somme… assez forte pour avoir trois bœufs… un petit champ !
155
La coupe est maintenant remplie de pièces d’or.
156
Allons donc ! cent esclaves, des soldats, une foule, de quoi acheter…
157
Les granulations de la bordure se détachent, forment un collier de perles.
158
Avec ce joyau-là, on gagnerait même la femme de l’Empereur !
159
D’une secousse, Antoine fait glisser le collier sur son poignet. Il tient la coupe de sa main gauche, et de son autre bras lève la torche pour mieux l’éclairer. Comme l’eau qui ruisselle d’une vasque, il s’en épanche à flots continus, – de manière à faire un monticule sur le sable, – des diamants, des escarboucles et des saphirs mêlés à de grandes pièces d’or, portant des effigies de rois...
160
Comment ? comment ? des staters, des cycles, des dariques, des aryandiques ! Alexandre, Démétrius, les Ptolémées, César ! mais chacun d’eux n’en avait pas autant ! Rien d’impossible ! plus de souffrance ! et ces rayons qui m’éblouissent ! Ah ! mon cœur déborde ! comme c’est bon ! oui !… oui !… encore ! jamais assez ! J’aurais beau en jeter à la mer continuellement, il m’en restera. Pourquoi en perdre ? Je garderai tout ; sans le dire à personne ; je me ferai creuser dans le roc une chambre qui sera couverte à l’intérieur de lames de bronze – et je viendrai là, pour sentir les piles d’or s’enfoncer sous mes talons ; j’y plongerai mes bras comme dans des sacs de grain. Je veux m’en frotter le visage, me coucher dessus !
161
Il lâche la torche pour embrasser le tas ; et tombe par terre sur la poitrine.
162
Il se relève. La place est entièrement vide.
163
Qu’ai-je fait ?
164
Si j’étais mort pendant ce temps-là, c’était l’enfer ! l’enfer irrévocable !
165
Il tremble de tous ses membres.
166
Je suis donc maudit ? Eh non ! c’est ma faute ! je me laisse prendre à tous les pièges ! On n’est pas plus imbécile et plus infâme. Je voudrais me battre, ou plutôt m’arracher de mon corps ! Il y a trop longtemps que je me contiens ! J’ai besoin de me venger, de frapper, de tuer ! c’est comme si j’avais dans l’âme un troupeau de bêtes féroces. Je voudrais, à coups de hache, au milieu d’une foule… Ah ! un poignard !…
167
Il se jette sur son couteau, qu’il aperçoit. Le couteau glisse de sa main, et Antoine reste accoté contre le mur de sa cabane, la bouche grande ouverte, immobile, – cataleptique.
168
Tout l’entourage a disparu.
169
Il se croit à Alexandrie sur le Paneum, montagne artificielle qu’entoure un escalier en limaçon et dressée au centre de la ville.
170
En face de lui s’étend le lac Mareotis, à droite la mer, à gauche la campagne, – et, immédiatement sous ses yeux, une confusion de toits plats, traversée du sud au nord et de l’est à l’ouest par deux rues qui s’entre-croisent et forment, dans toute leur longueur une file de portiques à chapiteaux corinthiens. Les maisons surplombant cette double colonnade ont des fenêtres à vitres coloriées. Quelques-unes portent extérieurement d’énormes cages en bois, où l’air du dehors s’engouffre.
171
Des monuments d’architecture différente se tassent les uns près des autres. Des pylônes égyptiens dominent des temples grecs. Des obélisques apparaissent comme des lances entre des créneaux de briques rouges. Au milieu des places, il y a des Hermès à oreilles pointues et des Anubis à tête de chien. Antoine distingue des mosaïques dans les cours, et aux poutrelles des plafonds des tapis accrochés.
172
Il embrasse, d’un seul coup d’œil, les deux ports (le Grand-Port et l’Eunoste), ronds tous les deux comme deux cirques, et que sépare un môle joignant Alexandrie à l’îlot escarpé sur lequel se lève la tour du Phare, quadrangulaire, haute de cinq cents coudées et à neuf étages, – avec un amas de charbons noirs fumant à son sommet.
173
De petits ports intérieurs découpent les ports principaux. Le môle, à chaque bout, est terminé par un pont établi sur des colonnes de marbre plantées dans la mer. Des voiles passent dessous ; et de lourdes gabares débordantes de marchandises, des barques thalamèges à incrustations d’ivoire, des gondoles couvertes d’un tendelet, des trirèmes et des birèmes, toutes sortes de bateaux, circulent ou stationnent contre les quais.
174
Autour du Grand-Port, c’est une suite ininterrompue de constructions royales : le palais des Ptolémées, le Muséum, le Posidium, le Cesareum, le Timonium où se réfugia Marc-Antoine, le Soma qui contient le tombeau d’Alexandre ; – tandis qu’à l’autre extrémité de la ville, après l’Eunoste on aperçoit dans un faubourg des fabriques de verre, de parfums et de papyrus.
175
Des vendeurs ambulants, des portefaix, des âniers, courent, se heurtent. Çà et là, un prêtre d’Osiris avec une peau de panthère sur l’épaule, un soldat romain à casque de bronze, beaucoup de nègres. Au seuil des boutiques, des femmes s’arrêtent, des artisans travaillent ; et le grincement des chars fait s’envoler des oiseaux qui mangent par terre les détritus des boucheries et des restes de poisson.
176
Sur l’uniformité des maisons blanches, le dessin des rues jette comme un réseau noir. Les marchés pleins d’herbes y font des bouquets verts, les sécheries des teinturiers des plaques de couleurs, les ornements d’or au fronton des temples des points lumineux, – tout cela compris dans l’enceinte ovale des murs grisâtres, sous la voûte du ciel bleu, près de la mer immobile.
177
Mais la foule s’arrête, et regarde du côté de l’occident, d’où s’avancent d’énormes tourbillons de poussière.
178
Ce sont les moines de la Thébaïde, vêtus de peaux de chèvre, armés de gourdins, et hurlant un cantique de guerre et de religion avec ce refrain : « Où sont-ils ? où sont-ils ? »
179
Antoine comprend qu’ils viennent pour tuer les Ariens.
180
Tout à coup les rues se vident, – et l’on ne voit plus que des pieds levés.
181
Les Solitaires maintenant sont dans la ville. Leurs formidables bâtons, garnis de clous, tournent comme des soleils d’acier. On entend le fracas des choses brisées dans les maisons. Il y a des intervalles de silence. Puis de grands cris s’élèvent.
182
D’un bout à l’autre des rues, c’est un remous continuel de peuple effaré.
183
Plusieurs tiennent des piques. Quelquefois, deux groupes se rencontrent, n’en font qu’un ; et cette masse glisse sur les dalles, se disjoint, s’abat. Mais toujours les hommes à longs cheveux reparaissent.
184
Des filets de fumée s’échappent du coin des édifices. Les battants des portes éclatent. Des pans de murs s’écroulent. Des architraves tombent.
185
Antoine retrouve tous ses ennemis l’un après l’autre. Il en reconnaît qu’il avait oubliés ; avant de les tuer, il les outrage. Il éventre, égorge, assomme, traîne les vieillards par la barbe, écrase les enfants, frappe les blessés. Et on se venge du luxe ; ceux qui ne savent pas lire, déchirent les livres ; d’autres cassent, abîment les statues, les peintures, les meubles, les coffrets, mille délicatesses dont ils ignorent l’usage et qui, à cause de cela, les exaspèrent. De temps à autre, ils s’arrêtent tout hors d’haleine puis recommencent.
186
Les habitants, réfugiés dans les cours, gémissent. Les femmes lèvent au ciel leurs yeux en pleurs et leurs bras nus. Pour fléchir les Solitaires, elles embrassent leurs genoux ; ils les renversent ; et le sang jaillit jusqu’aux plafonds, retombe en nappes le long des murs, ruisselle du tronc des cadavres décapités, emplit les aqueducs, fait par terre de larges flaques rouges.
187
Antoine en a jusqu’aux jarrets. Il marche dedans ; il en hume les gouttelettes sur ses lèvres, et tressaille de joie à le sentir contre ses membres, sous sa tunique de poils, qui en est trempée.
188
La nuit vient. L’immense clameur s’apaise.
189
Les Solitaires ont disparu.
190
Tout à coup, sur les galeries extérieures bordant les neuf étages du Phare, Antoine aperçoit de grosses lignes noires comme seraient des corbeaux arrêtés. Il y court, et il se trouve au sommet.
191
Un grand miroir de cuivre, tourné vers la haute mer, reflète les navires qui sont au large.
192
Antoine s’amuse à les regarder, et à mesure qu’il les regarde, leur nombre augmente.
193
Ils sont tassés dans un golfe ayant la forme d’un croissant. Par derrière, sur un promontoire, s’étale une ville neuve d’architecture romaine, avec des coupoles de pierre, des toits coniques, des marbres roses et bleus, et une profusion d’airain appliquée aux volutes des chapiteaux, à la crête des maisons, aux angles des corniches. Un bois de cyprès la domine. La couleur de la mer est plus verte, l’air plus froid. Sur les montagnes à l’horizon, il y a de la neige.
194
Antoine cherche sa route, quand un homme l’aborde et lui dit : « Venez ! on vous attend ! »
195
Il traverse un forum, entre dans une cour, se baisse sous une porte ; et il arrive devant la façade du palais, décoré par un groupe en cire qui représente l’empereur Constantin terrassant un dragon. Une vasque de porphyre porte à son milieu une conque en or pleine de pistaches. Son guide lui dit qu’il peut en prendre. Il en prend.
196
Puis il est comme perdu dans une succession d’appartements.
197
On voit, le long des murs en mosaïque, des généraux offrant à l’Empereur sur le plat de la main des villes conquises. Et partout, ce sont des colonnes de basalte, des grilles en filigrane d’argent, des sièges d’ivoire, des tapisseries brodées de perles. La lumière tombe des voûtes, Antoine continue à marcher. De tièdes exhalaisons circulent ; il entend, quelquefois, le claquement discret d’une sandale. Postés dans les antichambres, des gardiens, – qui ressemblent à des automates, – tiennent sur leurs épaules des bâtons de vermeil.
198
Enfin, il se trouve au bas d’une salle terminée au fond par des rideaux d’hyacinthe. Ils s’écartent, et découvrent l’Empereur, assis sur un trône, en tunique violette, et chaussé de brodequins rouges à bandes noires.
199
Un diadème de perles contourne sa chevelure disposée en rouleaux symétriques. Il a les paupières tombantes, le nez droit, la physionomie lourde et sournoise. Aux coins du dais étendu sur sa tête quatre colombes d’or sont posées, et au pied du trône deux lions d’émail accroupis. Les colombes se mettent à chanter, les lions à rugir, l’Empereur roule des yeux, Antoine s’avance ; et tout de suite, sans préambule, ils se racontent des événements. Dans les villes d’Antioche, d’Éphèse et d’Alexandrie, on a saccagé les temples et fait avec les statues des dieux des pots et des marmites ; l’Empereur en rit beaucoup. Antoine lui reproche sa tolérance envers les Novatiens. Mais l’Empereur s’emporte ; Novatiens, Ariens, Méléciens, tous l’ennuient. Cependant il admire l’épiscopat, car les chrétiens relevant des évêques, qui dépendent de cinq ou six personnages, il s’agit de gagner ceux-là pour avoir à soi tous les autres. Aussi n’a-t-il pas manqué de leur fournir des sommes considérables. Mais il déteste les Pères du Concile de Nicée. – « Allons les voir ! » Antoine le suit.
200
Et ils se trouvent, de plain-pied, sur une terrasse.
201
Elle domine un hippodrome, rempli de monde et que surmontent des portiques, où le reste de la foule se promène. Au centre du champ de course s’étend une plate-forme étroite, portant sur sa longueur un petit temple de Mercure, la statue de Constantin, trois serpents de bronze entrelacés, à un bout de gros œufs en bois, et à l’autre sept dauphins la queue en l’air.
202
Derrière le pavillon impérial, les Préfets des chambres, les Comtes des domestiques et les Patrices s’échelonnent jusqu’au premier étage d’une église, dont toutes les fenêtres sont garnies de femmes. À droite est la tribune de la faction bleue, à gauche celle de la verte, en dessous un piquet de soldats, et au niveau de l’arène un rang d’arcs corinthiens, formant l’entrée des loges.
203
Les courses vont commencer, les chevaux s’alignent. De hauts panaches, plantés entre leurs oreilles, se balancent au vent comme des arbres ; et ils secouent, dans leurs bonds, des chars en forme de coquille, conduits par des cochers revêtus d’une sorte de cuirasse multicolore, avec des manches étroites du poignet et larges du bras, les jambes nues, toute la barbe, les cheveux rasés sur le front à la mode des Huns.
204
Antoine est d’abord assourdi par le clapotement des voix. Du haut en bas, il n’aperçoit que des visages fardés, des vêtements bigarrés, des plaques d’orfèvrerie ; et le sable de l’arène, tout blanc, brille comme un miroir.
205
L’Empereur l’entretient. Il lui confie des choses importantes, secrètes, lui avoue l’assassinat de son fils Crispus, lui demande même des conseils pour sa santé.
206
Cependant Antoine remarque des esclaves au fond des loges. Ce sont les Pères du Concile de Nicée, en haillons, abjects. Le martyr Paphnuce brosse la crinière d’un cheval, Théophile lave les jambes d’un autre, Jean peint les sabots d’un troisième, Alexandre ramasse du crottin dans une corbeille.
207
Antoine passe au milieu d’eux. Ils font la haie, le prient d’intercéder, lui baisent les mains. La foule entière les hue ; et il jouit de leur dégradation, démesurément. Le voilà devenu un des grands de la Cour, confident de l’Empereur, premier ministre ! Constantin lui pose son diadème sur le front. Antoine le garde, trouvant cet honneur tout simple.
208
Et bientôt se découvre sous les ténèbres une salle immense, éclairée par des candélabres d’or.
209
Des colonnes, à demi perdues dans l’ombre tant elles sont hautes, vont s’alignant à la file en dehors des tables qui se prolongent jusqu’à l’horizon, – où apparaissent dans une vapeur lumineuse des superpositions d’escaliers, des suites d’arcades, des colosses, des tours, et par derrière une vague bordure de palais que dépassent des cèdres, faisant des masses plus noires sur l’obscurité.
210
Les convives, couronnés de violettes, s’appuient du coude contre des lits très bas. Le long de ces deux rangs des amphores qu’on incline versent du vin ; – et tout au fond, seul, coiffé de la tiare et couvert d’escarboucles, mange et boit le roi Nabuchodonosor.
211
À sa droite et à sa gauche, deux théories de prêtres en bonnets pointus balancent des encensoirs. Par terre, sous lui, rampent les rois captifs, sans pieds ni mains, auxquels il jette des os à ronger ; plus bas se tiennent ses frères, avec un bandeau sur les yeux, – étant tous aveugles.
212
Une plainte continue monte du fond des ergastules. Les sons doux et lents d’un orgue hydraulique alternent avec les chœurs de voix ; et on sent qu’il y a tout autour de la salle une ville démesurée, un océan d’hommes dont les flots battent les murs.
213
Les esclaves courent portant des plats. Des femmes circulent offrant à boire, les corbeilles crient sous le poids des pains ; et un dromadaire, chargé d’outres percées, passe et revient, laissant couler de la verveine pour rafraîchir les dalles.
214
Des belluaires amènent des lions. Des danseuses, les cheveux pris dans des filets, tournent sur les mains en crachant du feu par les narines ; des bateleurs nègres jonglent, des enfants nus se lancent des pelotes de neige, qui s’écrasent en tombant contre les claires argenteries. La clameur est si formidable qu’on dirait une tempête, et un nuage flotte sur le festin, tant il y a de viandes et d’haleines. Quelquefois une flammèche des grands flambeaux, arrachée par le vent, traverse la nuit comme une étoile qui file.
215
Le Roi essuie avec son bras les parfums de son visage. Il mange dans les vases sacrés, puis les brise ; et il énumère intérieurement ses flottes, ses armées, ses peuples. Tout à l’heure, par caprice, il brûlera son palais avec ses convives. Il compte rebâtir la tour de Babel et détrôner Dieu.
216
Antoine lit, de loin, sur son front, toutes ses pensées. Elles le pénètrent, – et il devient Nabuchodonosor.
217
Aussitôt il est repu de débordements et d’exterminations ; et l’envie le prend de se rouler dans la bassesse. D’ailleurs, la dégradation de ce qui épouvante les hommes est un outrage fait à leur esprit, une manière encore de les stupéfier ; et comme rien n’est plus vil qu’une bête brute Antoine se met à quatre pattes sur la table et beugle comme un taureau.
218
Il sent une douleur à la main, – un caillou, par hasard, l’a blessé, – et il se retrouve devant sa cabane.
219
L’enceinte des roches est vide. Les étoiles rayonnent. Tout se tait.
220
Une fois de plus je me suis trompé ! Pourquoi ces choses ? Elles viennent des soulèvements de la chair. Ah ! misérable !
221
Il s’élance dans sa cabane, y prend un paquet de cordes, terminé par des ongles métalliques, se dénude jusqu’à la ceinture, et levant la tête vers le ciel :
222
Accepte ma pénitence, ô mon Dieu ! ne la dédaigne pas pour sa faiblesse. Rends-la aiguë, prolongée, excessive ! Il est temps ! à l’œuvre !
223
Il s’applique un cinglon vigoureux.
224
Aïe ! non ! non ! pas de pitié !
225
Il recommence.
226
Oh ! oh ! oh ! chaque coup me déchire la peau, me tranche les membres. Cela me brûle horriblement !
227
Eh ! ce n’est pas terrible ! on s’y fait. Il me semble même…
228
Antoine s’arrête.
229
Va donc, lâche ! va donc ! Bien ! bien ! sur les bras, dans le dos, sur la poitrine, contre le ventre, partout ! Sifflez, lanières, mordez-moi, arrachez-moi ! Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent jusqu’aux étoiles, fissent craquer mes os, découvrir mes nerfs ! Des tenailles, des chevalets, du plomb fondu ! Les martyrs en ont subi bien d’autres ! n’est-ce pas, Ammonaria ?
230
L’ombre des cornes du Diable reparaît.
231
J’aurais pu être attaché à la colonne près de la tienne, face à face, sous tes yeux, répondant à tes cris par mes soupirs ; et nos douleurs se seraient confondues, nos âmes se seraient mêlées.
232
Il se flagelle avec furie.
233
Tiens, tiens ! pour toi ! encore !… Mais voilà qu’un chatouillement me parcourt. Quel supplice ! quels délices ! ce sont comme des baisers. Ma moelle se fond ! je meurs !
234
Et il voit en face de lui trois cavaliers montés sur des onagres, vêtus de robes vertes, tenant des lis à la main et se ressemblant tous de figure.
235
Antoine se retourne, et il voit trois autres cavaliers semblables, sur de pareils onagres, dans la même attitude.
236
Il recule. Alors les onagres, tous à la fois, font un pas et frottent leur museau contre lui, en essayant de mordre son vêtement. Des voix crient : « Par ici, par ici, c’est là ! » Et des étendards paraissent entre les fentes de la montagne avec des têtes de chameau en licol de soie rouge, des mulets chargés de bagages, et des femmes couvertes de voiles jaunes, montées à califourchon sur des chevaux-pies.
237
Les bêtes haletantes se couchent, les esclaves se précipitent sur les ballots, on déroule des tapis bariolés, on étale par terre des choses qui brillent.
238
Un éléphant blanc, caparaçonné d’un filet d’or, accourt, en secouant le bouquet de plumes d’autruche attaché à son frontal.
239
Sur son dos parmi des coussins de laine bleue, jambes croisées, paupières à demi-closes et se balançant la tête, il y a une femme si splendidement vêtue qu’elle envoie des rayons autour d’elle. La foule se prosterne, l’éléphant plie les genoux, et LA REINE DE SABA se laissant glisser le long de son épaule descend sur les tapis et s’avance vers saint Antoine.
240
Sa robe en brocart d’or, divisée régulièrement par des falbalas de perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage étroit, rehaussé d’applications de couleur, qui représentent les douze signes du Zodiaque. Elle a des patins très hauts, dont l’un est noir et semé d’étoiles d’argent, avec un croissant de lune, – et l’autre, qui est blanc, est couvert de gouttelettes d’or avec un soleil au milieu.
241
Ses larges manches, garnies d’émeraudes et de plumes d’oiseau, laissent voir à nu son petit bras rond, orné au poignet d’un bracelet d’ébène, et ses mains chargées de bagues se terminent par des ongles si pointus que le bout de ses doigts ressemble presque à des aiguilles.
242
Une chaîne d’or plate, lui passant sous le menton, monte le long de ses joues, s’enroule en spirale autour de sa coiffure, poudrée de poudre bleue ; puis, redescendant, lui effleure les épaules et vient s’attacher sur sa poitrine à un scorpion de diamant, qui allonge la langue entre ses seins. Deux grosses perles blondes tirent ses oreilles. Le bord de ses paupières est peint en noir. Elle a sur la pommette gauche une tache brune naturelle ; et elle respire en ouvrant la bouche, comme si son corset la gênait.
243
Elle secoue, tout en marchant, un parasol vert à manche d’ivoire, entouré de sonnettes vermeilles ; – et douze négrillons crépus portent la longue queue de sa robe, dont un singe tient l’extrémité qu’il soulève de temps à autre.
244
Elle dit :
245
Ah ! bel ermite ! bel ermite ! mon cœur défaille !
246
À force de piétiner d’impatience il m’est venu des calus au talon, et j’ai cassé un de mes ongles ! J’envoyais des bergers qui restaient sur les montagnes la main étendue devant les yeux, et des chasseurs qui criaient ton nom dans les bois, et des espions qui parcouraient toutes les routes en disant à chaque passant : « L’avez-vous vu ? »
247
La nuit, je pleurais, le visage tourné vers la muraille. Mes larmes, à la longue, ont fait deux petits trous dans la mosaïque, comme des flaques d’eau de mer dans les rochers, car, je t’aime ! Oh ! oui ! beaucoup !
248
Elle lui prend la barbe.
249
Ris donc, bel ermite ! ris donc ! Je suis très gaie, tu verras ! Je pince de la lyre, je danse comme une abeille, et je sais une foule d’histoires à raconter, toutes plus divertissantes les unes que les autres.
250
Tu n’imagines pas la longue route que nous avons faite. Voilà les onagres des courriers verts qui sont morts de fatigue !
251
Les onagres sont étendus par terre, sans mouvement.
252
Depuis trois grandes lunes, ils ont couru d’un train égal, avec un caillou dans les dents pour couper le vent, la queue toujours droite le jarret toujours plié, et galopant toujours. On n’en retrouvera pas de pareils ! Ils me venaient de mon grand-père maternel, l’empereur Saharil, fils d’Iakhschab, fils d’Iaarab, fils de Kastan. Ah ! s’ils vivaient encore, nous les attellerions à une litière pour nous en retourner vite à la maison ! Mais… comment ?… à quoi songes-tu ?
253
Elle l’examine.
254
Ah ! quand tu seras mon mari, je t’habillerai, je te parfumerai, je t’épilerai.
255
Antoine reste immobile, plus roide qu’un pieu, pâle comme un mort.
256
Tu as l’air triste ; est-ce de quitter ta cabane ? Moi, j’ai tout quitté pour toi, – jusqu’au roi Salomon, qui a cependant beaucoup de sagesse, vingt mille chariots de guerre, et une belle barbe ! Je t’ai apporté mes cadeaux de noces. Choisis.
257
Elle se promène entre les rangées d’esclaves et les marchandises.
258
Voici du baume de Génézareth, de l’encens du cap Gardefan, du dadanon, du cinnamome, et du silphium bon à mettre dans les sauces. Il y a là dedans des broderies d’Assur, des ivoires du Gange, de la pourpre d’Élisa ; et cette boîte de neige contient une outre de chalibon, vin réservé pour les rois d’Assyrie, – et qui se boit pur dans une corne de licorne. Voilà des colliers, des agrafes, des filets, des parasols, de la poudre d’or de Baasa, du cassiteros de Tartessus, du bois bleu de Pandio, des fourrures blanches d’Issedonie, des escarboucles de l’île Palæsimonde, et des cure-dents faits avec les poils du tachas, – animal perdu qui se trouve sous la terre. Ces coussins sont d’Émath, et ces franges à manteau de Palmyre. Sur ce tapis de Babylone, il y a… mais viens donc ! Viens donc !
259
Elle tire saint Antoine par la manche. Il résiste. Elle continue :
260
Ce tissu mince, qui craque sous les doigts avec un bruit d’étincelles, est la fameuse toile jaune apportée par les marchands de la Bactriane. Il leur faut quarante-trois interprètes dans leur voyage. Je t’en ferai faire des robes, que tu mettras à la maison.
261
Poussez les crochets de l’étui en sycomore, et donnez-moi la cassette d’ivoire qui est au garrot de mon éléphant !
262
On retire d’une boîte quelque chose de rond couvert d’un voile, et l’on apporte un petit coffret chargé de ciselures.
263
Veux-tu le bouclier de Dgian-ben-Dgian, celui qui a bâti les Pyramides ? le voilà ! Il est composé de sept peaux de dragon mises l’une sur l’autre, jointes par des vis de diamant, et qui ont été tannées dans de la bile de parricide. Il représente, d’un côté, toutes les guerres qui ont eu lieu depuis l’invention des armes, et, de l’autre, toutes les guerres qui auront lieu jusqu’à la fin du monde. La foudre rebondit dessus, comme une balle de liège. Je vais le passer à ton bras, et tu le porteras à la chasse.
264
Mais si tu savais ce que j’ai dans ma petite boîte ! Retourne-la, tâche de l’ouvrir ! Personne n’y parviendrait ; embrasse-moi ; je te le dirai.
265
Elle prend saint Antoine par les deux joues ; il la repousse à bras tendus.
266
C’était une nuit que le roi Salomon perdait la tête. Enfin nous conclûmes un marché. Il se leva et sortant à pas de loup…
267
Elle fait une pirouette.
268
Ah ! ah ! bel ermite ! tu ne le sauras pas ! tu ne le sauras pas !
269
Elle secoue son parasol, dont toutes les clochettes tintent.
270
Et j’ai bien d’autres choses encore, va ! J’ai des trésors enfermés dans des galeries où l’on se perd comme dans un bois. J’ai des palais d’été en treillage de roseaux, et des palais d’hiver en marbre noir. Au milieu de lacs grands comme des mers, j’ai des îles rondes comme des pièces d’argent, toutes couvertes de nacre, et dont les rivages font de la musique, au battement des flots tièdes qui se roulent sur le sable. Les esclaves de mes cuisines prennent des oiseaux dans mes volières et pêchent le poisson dans mes viviers. J’ai des graveurs continuellement assis pour creuser mon portrait sur des pierres dures, des fondeurs haletants qui coulent mes statues, des parfumeurs qui mêlent le suc des plantes à des vinaigres et battent des pâtes. J’ai des couturières qui me coupent des étoffes, des orfèvres qui me travaillent des bijoux, des coiffeuses qui sont à me chercher des coiffures, et des peintres attentifs, versant sur mes lambris des résines bouillantes, qu’ils refroidissent avec des éventails. J’ai des suivantes de quoi faire un harem, des eunuques de quoi faire une armée. J’ai des armées, j’ai des peuples ! J’ai dans mon vestibule une garde de nains portant sur le dos des trompes d’ivoire.
271
Antoine soupire.
272
J’ai des attelages de gazelles, des quadriges d’éléphants, des couples de chameaux par centaines, et des cavales à crinière si longue que leurs pieds y entrent quand elles galopent, et des troupeaux à cornes si larges que l’on abat les bois devant eux quand ils pâturent. J’ai des girafes qui se promènent dans mes jardins, et qui avancent leur tête sur le bord de mon toit, quand je prends l’air après dîner.
273
Assise dans une coquille, et traînée par les dauphins, je me promène dans les grottes, écoutant tomber l’eau des stalactites. Je vais au pays des diamants, où les magiciens mes amis me laissent choisir les plus beaux ; puis je remonte sur la terre, et je rentre chez moi.
274
Elle pousse un sifflement aigu ; – et un grand oiseau, qui descend du ciel, vient s’abattre sur le sommet de sa chevelure, dont il fait tomber la poudre bleue.
275
Son plumage, de couleur orange, semble composé d’écailles métalliques. Sa petite tête, garnie d’une huppe d’argent, représente un visage humain. Il a quatre ailes, des pattes de vautour, et une immense queue de paon, qu’il étale en rond derrière lui.
276
Il saisit de son bec le parasol de la Reine, chancelle un peu avant de prendre son aplomb, puis hérisse toutes ses plumes, et demeure immobile.
277
Merci, beau Simorg-anka ! toi qui m’as appris où se cachait l’amoureux ! Merci ! merci ! messager de mon cœur !
278
Il vole comme le désir. Il fait le tour du monde dans sa journée. Le soir, il revient ; il se pose au pied de ma couche ; il me raconte ce qu’il a vu, les mers qui ont passé sous lui avec les poissons et les navires, les grands déserts vides qu’il a contemplés du haut des cieux, et toutes les moissons qui se courbaient dans la campagne, et les plantes qui poussaient sur le mur des villes abandonnées.
279
Elle tord ses bras, langoureusement.
280
Oh ! si tu voulais, si tu voulais !… J’ai un pavillon sur un promontoire au milieu d’un isthme, entre deux océans. Il est lambrissé de plaques de verre, parqueté d’écailles de tortue, et s’ouvre aux quatre vents du ciel. D’en haut, je vois revenir mes flottes et les peuples qui montent la colline avec des fardeaux sur l’épaule. Nous dormirions sur des duvets plus mous que des nuées, nous boirions des boissons froides dans des écorces de fruits, et nous regarderions le soleil à travers des émeraudes ! Viens !…
281
Antoine se recule. Elle se rapproche ; et d’un ton irrité :
282
Comment ? ni riche, ni coquette, ni amoureuse ? ce n’est pas tout cela qu’il te faut, hein ? mais lascive, grasse, avec une voix rauque, la chevelure couleur de feu et des chairs rebondissantes. Préfères-tu un corps froid comme la peau des serpents, ou bien de grands yeux noirs, plus sombres que les cavernes mystiques ? regarde-les, mes yeux !
283
Antoine, malgré lui, les regarde.
284
Toutes celles que tu as rencontrées, depuis la fille des carrefours chantant sous sa lanterne jusqu’à la patricienne effeuillant des roses du haut de sa litière, toutes les formes entrevues, toutes les imaginations de ton désir, demande-les ! Je ne suis pas une femme, je suis un monde. Mes vêtements n’ont qu’à tomber, et tu découvriras sur ma personne une succession de mystères !
285
Antoine claque des dents.
286
Si tu posais ton doigt sur mon épaule, ce serait comme une traînée de feu dans tes veines. La possession de la moindre place de mon corps t’emplira d’une joie plus véhémente que la conquête d’un empire. Avance tes lèvres ! mes baisers ont le goût d’un fruit qui se fondrait dans ton cœur ! Ah ! comme tu vas te perdre sous mes cheveux, humer ma poitrine, t’ébahir de mes membres, et brûlé par mes prunelles, entre mes bras, dans un tourbillon…
287
Antoine fait un signe de croix.
288
Tu me dédaignes ! adieu !
289
Elle s’éloigne en pleurant, puis se retourne :
290
Bien sûr ? une femme si belle !
291
Elle rit, et le singe qui tient le bas de sa robe la soulève.
292
Tu te repentiras, bel ermite, tu gémiras ! tu t’ennuieras ! mais je m’en moque ! la ! la ! la ! oh ! oh ! oh !
293
Elle s’en va la figure dans les mains, en sautillant à cloche-pied.
294
Les esclaves défilent devant saint Antoine, les chevaux, les dromadaires, l’éléphant, les suivantes, les mulets qu’on a rechargés, les négrillons, le singe, les courriers verts, tenant à la main leur lis cassé ; – et la Reine de Saba s’éloigne, en poussant une sorte de hoquet convulsif, qui ressemble à des sanglots ou à un ricanement.
III
295
Quand elle a disparu, Antoine aperçoit un enfant sur le seuil de sa cabane.
296
C’est quelqu’un des serviteurs de la Reine, pense-t-il.
297
Cet enfant est petit comme un nain, et pourtant trapu comme un Cabire contourné, d’aspect misérable. Des cheveux blancs couvrent sa tête prodigieusement grosse ; et il grelotte sous une méchante tunique, tout en gardant à sa main un rouleau de papyrus.
298
La lumière de la lune, que traverse un nuage, tombe sur lui.
299
ANTOINE l’observe de loin et en a peur.
300
Qui es-tu ?
301
L’ENFANT répond :
302
Ton ancien disciple Hilarion !
303
ANTOINE
304
Tu mens ! Hilarion habite depuis de longues années la Palestine.
305
HILARION
306
J’en suis revenu ! c’est bien moi !
307
ANTOINE se rapproche, et il le considère.
308
Cependant sa figure était brillante comme l’aurore, candide, joyeuse. Celle-là est toute sombre et vieille.
309
HILARION
310
De longs travaux m’ont fatigué !
311
ANTOINE
312
La voix aussi est différente. Elle a un timbre qui vous glace.
313
HILARION
314
C’est que je me nourris de choses amères !
315
ANTOINE
316
Et ces cheveux blancs ?
317
HILARION
318
J’ai eu tant de chagrins !
319
ANTOINE à part.
320
Serait-ce possible ?…
321
HILARION
322
Je n’étais pas si loin que tu le supposes. L’ermite Paul t’a rendu visite cette année, pendant le mois de schebar. Il y a juste vingt jours que les Nomades t’ont apporté du pain. Tu as dit, avant-hier, à un matelot de te faire parvenir trois poinçons.
323
ANTOINE
324
Il sait tout !
325
HILARION
326
Apprends même que je ne t’ai jamais quitté. Mais tu passes de longues périodes sans m’apercevoir.
327
ANTOINE
328
Comment cela ? Il est vrai que j’ai la tête si troublée ! Cette nuit particulièrement…
329
HILARION
330
Tous les Péchés Capitaux sont venus. Mais leurs piètres embûches se brisent contre un Saint tel que toi !
331
ANTOINE
332
Oh ! non !… non ! À chaque minute, je défaille ! Que ne suis-je un de ceux dont l’âme est toujours intrépide et l’esprit ferme, – comme le grand Athanase, par exemple.
333
HILARION
334
Il a été ordonné illégalement par sept évêques !
335
ANTOINE
336
Qu’importe ! si sa vertu…
337
HILARION
338
Allons donc ! un homme orgueilleux, cruel, toujours dans les intrigues et finalement exilé comme accapareur.
339
ANTOINE
340
Calomnie !
341
HILARION
342
Tu ne nieras pas qu’il ait voulu corrompre Eustates, le trésorier des largesses ?
343
ANTOINE
344
On l’affirme ; j’en conviens.
345
HILARION
346
Il a brûlé, par vengeance, la maison d’Arsène !
347
ANTOINE
348
Hélas !
349
HILARION
350
Au concile de Nicée, il a dit en parlant de Jésus : « l’homme du Seigneur ».
351
ANTOINE
352
Ah ! cela c’est un blasphème !
353
HILARION
354
Tellement borné du reste, qu’il avoue ne rien comprendre à la nature du Verbe.
355
ANTOINE souriant de plaisir.
356
En effet, il n’a pas l’intelligence très… élevée.
357
HILARION
358
Si l’on t’avait mis à sa place, c’eût été un grand bonheur pour tes frères comme pour toi. Cette vie à l’écart des autres est mauvaise.
359
ANTOINE
360
Au contraire ! L’homme, étant esprit, doit se retirer des choses mortelles. Toute action le dégrade. Je voudrais ne pas tenir à la terre, – même par la plante de mes pieds !
361
HILARION
362
Hypocrite qui s’enfonce dans la solitude pour se livrer mieux au débordement de ses convoitises ! Tu te prives de viandes, de vin, d’étuves, d’esclaves et d’honneurs ; mais comme tu laisses ton imagination t’offrir des banquets, des parfums, des femmes nues et des foules applaudissantes ! Ta chasteté n’est qu’une corruption plus subtile, et ce mépris du monde l’impuissance de ta haine contre lui ! C’est là ce qui rend tes pareils si lugubres, ou peut-être parce qu’ils doutent. La possession de la vérité donne la joie. Est-ce que Jésus était triste ? Il allait entouré d’amis, se reposait à l’ombre de l’olivier, entrait chez le publicain, multipliait les coupes, pardonnant à la pécheresse, guérissant toutes les douleurs. Toi, tu n’as de pitié que pour ta misère. C’est comme un remords qui t’agite et une démence farouche, jusqu’à repousser la caresse d’un chien ou le sourire d’un enfant.
363
ANTOINE éclate en sanglots.
364
Assez ! assez ! tu remues trop mon cœur !
365
HILARION
366
Secoue la vermine de tes haillons ! Relève-toi de ton ordure ! Ton Dieu n’est pas un Moloch qui demande de la chair en sacrifice !
367
ANTOINE
368
Cependant la souffrance est bénie. Les chérubins s’inclinent pour recevoir le sang des confesseurs.
369
HILARION
370
Admire donc les Montanistes ! Ils dépassent tous les autres.
371
ANTOINE
372
Mais c’est la vérité de la doctrine qui fait le martyre !
373
HILARION
374
Comment peut-il en prouver l’excellence, puisqu’il témoigne également pour l’erreur ?
375
ANTOINE
376
Te tairas-tu, vipère !
377
HILARION
378
Cela n’est peut-être pas si difficile. Les exhortations des amis, le plaisir d’insulter le peuple, le serment qu’on a fait, un certain vertige, mille circonstances les aident.
379
Antoine s’éloigne d’Hilarion. Hilarion le suit.
380
D’ailleurs, cette manière de mourir amène de grands désordres. Denys, Cyprien et Grégoire s’y sont soustraits. Pierre d’Alexandrie l’a blâmée, et le concile d’Elvire…
381
ANTOINE se bouche les oreilles.
382
Je n’écoute plus !
383
HILARION élevant la voix.
384
Voilà que tu retombes dans ton péché d’habitude, la paresse. L’ignorance est l’écume de l’orgueil. On dit : « Ma conviction est faite, pourquoi discuter ? » et on méprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et jusqu’au texte de la Loi qu’on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans ta main ?
385
ANTOINE
386
Je l’entends toujours ! Ses paroles bruyantes emplissent ma tête.
387
HILARION
388
Les efforts pour comprendre Dieu sont supérieurs à tes mortifications pour le fléchir. Nous n’avons de mérite que par notre soif du Vrai. La Religion seule n’explique pas tout ; et la solution des problèmes que tu méconnais peut la rendre plus inattaquable et plus haute. Donc il faut, pour son salut, communiquer avec ses frères, – ou bien l’Église, l’assemblée des fidèles, ne serait qu’un mot, – et écouter toutes les raisons, ne dédaigner rien, ni personne. Le sorcier Balaam, le poète Eschyle et la sibylle de Cumes avaient annoncé le Sauveur. Denys l’Alexandrin reçut du Ciel l’ordre de lire tous les livres. Saint Clément nous ordonne la culture des lettres grecques. Hermas a été converti par l’illusion d’une femme qu’il avait aimée.
389
ANTOINE
390
Quel air d’autorité ! Il me semble que tu grandis…
391
En effet, la taille d’Hilarion s’est progressivement élevée ; et Antoine pour ne plus le voir, ferme les yeux.
392
HILARION
393
Rassure-toi, bon ermite !
394
Asseyons-nous là, sur cette grosse pierre, – comme autrefois, quand à la première lueur du jour je te saluais, en t’appelant « claire étoile du matin » ; et tu commençais tout de suite mes instructions. Elles ne sont pas finies. La lune nous éclaire suffisamment. Je t’écoute.
395
Il a tiré un calame de sa ceinture ; et, par terre, jambes croisées, avec son rouleau de papyrus à la main, il lève la tête vers saint Antoine, qui, assis près de lui, reste le front penché.
396
Après un moment de silence, Hilarion reprend :
397
La parole de Dieu, n’est-ce pas, nous est confirmée par les miracles ? Cependant les sorciers de Pharaon en faisaient ; d’autres imposteurs peuvent en faire ; on s’y trompe. Qu’est-ce donc qu’un miracle ? Un événement qui nous semble en dehors de la nature. Mais connaissons-nous toute sa puissance ? et de ce qu’une chose ordinairement ne nous étonne pas, s’ensuit-il que nous la comprenions ?
398
ANTOINE
399
Peu importe ! il faut croire l’Écriture !
400
HILARION
401
Saint Paul, Origène et bien d’autres ne l’entendaient pas littéralement ; mais si on l’explique par des allégories, elle devient le partage d’un petit nombre et l’évidence de la vérité disparaît. Que faire ?
402
ANTOINE
403
S’en remettre à l’Église !
404
HILARION
405
Donc l’Écriture est inutile ?
406
ANTOINE
407
Non pas ! quoique l’Ancien Testament, je l’avoue, ait… des obscurités… Mais le Nouveau resplendit d’une lumière pure.
408
HILARION
409
Cependant l’ange annonciateur, dans Matthieu apparaît à Joseph, tandis que, dans Luc, c’est à Marie. L’onction de Jésus par une femme se passe, d’après le premier Évangile, au commencement de sa vie publique, et, selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu’on lui offre sur la croix, c’est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel, dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apôtres ne doivent prendre ni argent ni sac, pas même de sandales et de bâton ; dans Marc, au contraire, Jésus leur défend de rien emporter si ce n’est des sandales et un bâton. Je m’y perds !…
410
ANTOINE avec ébahissement :
411
En effet… en effet…
412
HILARION
413
Au contact de l’hémorroïdesse, Jésus se retourna en disant : « Qui m’a touché ? » Il ne savait donc pas qui le touchait ? Cela contredit l’omniscience de Jésus. Si le tombeau était surveillé par des gardes, les femmes n’avaient pas à s’inquiéter d’un aide pour soulever la pierre de ce tombeau. Donc, il n’y avait pas de gardes, ou bien les saintes femmes n’étaient pas là. À Emmaüs, il mange avec ses disciples et leur fait tâter ses plaies. C’est un corps humain, un objet matériel, pondérable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible ?
414
ANTOINE
415
Il faudrait beaucoup de temps pour te répondre !
416
HILARION
417
Pourquoi reçut-il le Saint-Esprit, bien qu’étant le Fils ? Qu’avait-il besoin du baptême s’il était le Verbe ? Comment le Diable pouvait-il le tenter, lui, Dieu ?
418
Est-ce que ces pensées-là ne te sont jamais venues ?
419
ANTOINE
420
Oui !… souvent ! Engourdies ou furieuses, elles demeurent dans ma conscience. Je les écrase, elles renaissent, m’étouffent ; et je crois parfois que je suis maudit.
421
HILARION
422
Alors, tu n’as que faire de servir Dieu ?
423
ANTOINE
424
J’ai toujours besoin de l’adorer !
425
Après un long silence,
426
HILARION reprend :
427
Mais en dehors du dogme, toute liberté de recherches nous est permise. Désires-tu connaître la hiérarchie des Anges, la vertu des Nombres, la raison des germes et des métamorphoses ?
428
ANTOINE
429
Oui ! oui ! ma pensée se débat pour sortir de sa prison. Il me semble qu’en ramassant mes forces j’y parviendrai. Quelquefois même, pendant la durée d’un éclair, je me trouve comme suspendu ; puis je retombe !
430
HILARION
431
Le secret que tu voudrais tenir est gardé par des sages. Ils vivent dans un pays lointain, assis sous des arbres gigantesques, vêtus de blanc et calmes comme des Dieux. Un air chaud les nourrit. Des léopards tout à l’entour marchent sur des gazons. Le murmure des sources avec le hennissement des licornes se mêlent à leurs voix. Tu les écouteras ; et la face de l’inconnu se dévoilera !
432
ANTOINE soupirant :
433
La route est longue, et je suis vieux !
434
HILARION
435
Oh ! oh ! les hommes savants ne sont pas rares. Il y en a même tout près de toi ; ici ! – Entrons !
IV
436
Et Antoine voit devant lui une basilique immense.
437
La lumière se projette du fond, merveilleuse comme serait un soleil multicolore. Elle éclaire les têtes innombrables de la foule qui emplit la nef et reflue entre les colonnes, vers les bas côtés, – où l’on distingue dans des compartiments de bois, des autels, des lits, des chaînettes de petites pierres bleues, et des constellations peintes sur les murs.
438
Au milieu de la foule, des groupes, çà et là, stationnent. Des hommes, debout sur des escabeaux, haranguent le doigt levé ; d’autres prient les bras en croix, sont couchés par terre, chantent les hymnes, ou boivent du vin ; autour d’une table, des fidèles font les agapes ; des martyrs démaillotent leurs membres pour montrer leurs blessures ; des vieillards, appuyés sur des bâtons, racontent leurs voyages.
439
Il y en a du pays des Germains, de la Thrace et des Gaules, de la Scythie et des Indes, – avec de la neige sur la barbe, des plumes dans la chevelure, des épines aux franges de leur vêtement, les sandales noires de poussière, la peau brûlée par le soleil. Tous les costumes se confondent, les manteaux de pourpre et les robes de lin, des dalmatiques brodées, des sayons de poil, des bonnets de matelots, des mitres d’évêques. Leurs yeux fulgurent extraordinairement. Ils ont l’air de bourreaux ou l’air d’eunuques.
440
Hilarion s’avance au milieu d’eux. Tous le saluent. Antoine, en se serrant contre son épaule, les observe. Il remarque beaucoup de femmes. Plusieurs sont habillées en hommes, avec les cheveux ras ; il en a peur.
441
HILARION
442
Ce sont des chrétiennes qui ont converti leurs maris. D’ailleurs les femmes sont toujours pour Jésus, même les idolâtres, témoin Procula l’épouse de Pilate, et Poppée la concubine de Néron. Ne tremble plus ! avance !
443
Et il en arrive d’autres, continuellement.
444
Ils se multiplient, se dédoublent, légers comme des ombres, tout en faisant une grande clameur où se mêlent des hurlements de rage, des cris d’amour, des cantiques et des objurgations.
445
ANTOINE à voix basse :
446
Que veulent-ils ?
447
HILARION
448
Le Seigneur a dit : « J’aurais encore à vous parler de bien des choses. » Ils possèdent ces choses.
449
Et il pousse vers un trône d’or à cinq marches où, entouré de quatre-vingt-quinze disciples, tous frottés d’huiles, maigres et très pâles, siège le prophète Manès – beau comme un archange, immobile comme une statue, portant une robe indienne, des escarboucles dans ses cheveux nattés, à sa main gauche un livre d’images peintes, et sous sa droite un globe. Les images représentent les créatures qui sommeillaient dans le chaos. Antoine se penche pour les voir. Puis,
450
MANÈS fait tourner son globe ; et réglant ses paroles sur une lyre d’où s’échappent des sons cristallins :
451
La terre céleste est à l’extrémité supérieure, la terre mortelle à l’extrémité inférieure. Elle est soutenue par deux anges, le Splenditenens et l’Omophore à six visages.
452
Au sommet du ciel le plus haut se tient la Divinité impassible ; en dessous, face à face, sont le Fils de Dieu et le Prince des ténèbres.
453
Les ténèbres s’étant avancées jusqu’à son royaume, Dieu tira de son essence une vertu qui produisit le premier homme ; et il l’environna des cinq éléments. Mais les démons des ténèbres lui en dérobèrent une partie, et cette partie est l’âme.
454
Il n’y a qu’une seule âme – universellement épandue, comme l’eau d’un fleuve divisé en plusieurs bras. C’est elle qui soupire dans le vent, grince dans le marbre qu’on scie, hurle par la voix de la mer ; et elle pleure des larmes de lait quand on arrache les feuilles du figuier.
455
Les âmes sorties de ce monde émigrent vers les astres, qui sont des êtres animés.
456
ANTOINE se met à rire.
457
Ah ! ah ! quelle absurde imagination !
458
UN HOMME sans barbe et d’apparence austère :
459
En quoi ?
460
Antoine va répondre. Mais Hilarion lui dit tout bas que cet homme est l’immense Origène ; et
461
MANÈS reprend :
462
D’abord elles s’arrêtent dans la lune, où elles se purifient. Ensuite elles montent dans le soleil.
463
ANTOINE lentement :
464
Je ne connais rien… qui nous empêche… de le croire.
465
MANÈS
466
Le but de toute créature est la délivrance du rayon céleste enfermé dans la matière. Il s’en échappe plus facilement par les parfums, les épices, l’arome du vin cuit, les choses légères qui ressemblent à des pensées. Mais les actes de la vie l’y retiennent. Le meurtrier renaîtra dans le corps d’un célèphe, celui qui tue un animal deviendra cet animal ; si tu plantes une vigne, tu seras lié dans ses rameaux. La nourriture en absorbe. Donc, privez-vous ! jeûnez !
467
HILARION
468
Ils sont tempérants, comme tu vois !
469
MANÈS
470
Il y en a beaucoup dans les viandes, moins dans les herbes. D’ailleurs les Purs, grâce à leurs mérites, dépouillent les végétaux de cette partie lumineuse et elle remonte à son foyer. Les animaux, par la génération, l’emprisonnent dans la chair. Donc, fuyez les femmes !
471
HILARION
472
Admire leur continence !
473
MANÈS
474
Ou plutôt, faites si bien qu’elles ne soient pas fécondes. – Mieux vaut pour l’âme tomber sur la terre que de languir dans des entraves charnelles !
475
ANTOINE
476
Ah ! l’abomination !
477
HILARION
478
Qu’importe la hiérarchie des turpitudes ? l’Église a bien fait du mariage un sacrement !
479
SATURNIN en costume de Syrie.
480
Il propage un ordre de choses funestes ! Le Père, pour punir les anges révoltés, leur ordonna de créer le monde. Le Christ est venu, afin que le Dieu des Juifs qui était un de ces anges…
481
ANTOINE
482
Un ange ? lui ! le Créateur !
483
CERDON
484
N’a-t-il pas voulu tuer Moïse, tromper ses prophètes, séduit les peuples, répandu le mensonge et l’idolâtrie ?
485
MARCION
486
Certainement, le Créateur n’est pas le vrai Dieu !
487
SAINT CLÉMENT D’ALEXANDRIE
488
La matière est éternelle !
489
BARDESANES en mage de Babylone :
490
Elle a été formée par les Sept Esprits planétaires.
491
LES HERNIENS
492
Les anges ont fait les âmes !
493
LES PRISCILLIANIENS
494
C’est le Diable qui a fait le monde !
495
ANTOINE se rejette en arrière :
496
Horreur !
497
HILARION le soutenant :
498
Tu te désespères trop vite ! tu comprends mal leur doctrine ! En voici un qui a reçu la sienne de Théodas, l’ami de saint Paul. Écoute-le !
499
Et, sur un signe d’Hilarion,
500
VALENTIN en tunique de toile d’argent, la voix sifflante et le crâne pointu :
501
Le monde est l’œuvre d’un Dieu en délire.
502
ANTOINE baisse la tête.
503
L’œuvre d’un Dieu en délire !…
504
Après un long silence :
505
Comment cela ?
506
VALENTIN
507
Le plus parfait des êtres, des Éons, l’Abîme, reposait au sein de la Profondeur avec la Pensée. De leur union sortit l’intelligence, qui eut pour compagne la Vérité.
508
L’Intelligence et la Vérité engendrèrent le Verbe et la Vie, qui à leur tour, engendrèrent l’Homme et l’Église ; – et cela fait huit Éons !
509
Il compte sur ses doigts.
510
Le Verbe et la Vérité produisirent dix autres Éons, c’est-à-dire cinq couples. L’Homme et l’Église en avaient produit douze autres, parmi lesquels le Paraclet et la Foi, l’Espérance et la Charité, le Parfait et la Sagesse, Sophia.
511
L’Ensemble de ces trente Éons constitue le Plérôme, ou Universalité de Dieu. Ainsi, comme les échos d’une voix qui s’éloigne, comme les effluves d’un parfum qui s’évapore, comme les feux du soleil qui se couche, les Puissances émanées du Principe vont toujours s’affaiblissant.
512
Mais Sophia, désireuse de connaître le Père s’élança hors du Plérôme ; – et le Verbe fit alors un autre couple, le Christ et le Saint-Esprit, qui avait relié entre eux tous les Éons ; et tous ensemble ils formèrent Jésus, la fleur du Plérôme.
513
Cependant, l’effort de Sophia pour s’enfuir avait laissé dans le vide une image d’elle, une substance mauvaise, Acharamoth. Le Sauveur en eut pitié, la délivra des passions ; – et du sourire d’Acharamoth délivrée la lumière naquit ; ses larmes firent les eaux, sa tristesse engendra la matière noire.
514
D’Acharamoth sortit le Démiurge, fabricateur des mondes, des cieux et du Diable. Il habite bien plus bas que le Plérôme, sans même l’apercevoir, tellement qu’il se croit le vrai Dieu, et répète par la bouche de ses prophètes : « Il n’y a d’autre Dieu que moi ! » Puis il fit l’homme, et lui jeta dans l’âme la semence immatérielle, qui était l’Église, reflet de l’autre Église placée dans le Plérôme.
515
Acharamoth, un jour, parvenant à la région la plus haute, se joindra au Sauveur ; le feu caché dans le monde anéantira toute matière, se dévorera lui-même, et les hommes, devenus de purs esprits, épouseront des anges !
516
ORIGÈNE
517
Alors le Démon sera vaincu, et le règne de Dieu commencera !
518
Antoine retient un cri ; et aussitôt,
519
BASILIDE le prenant par le coude :
520
L’Être suprême avec les émanations infinies s’appelle Abraxas, et le Sauveur avec toutes ses vertus Kaulakau, autrement ligne-sur-ligne, rectitude-sur-rectitude.
521
On obtient la force de Kaulakau par le secours de certains mots, inscrits sur cette calcédoine pour faciliter la mémoire.
522
Et il montre à son cou une petite pierre où sont gravées des lignes bizarres.
523
Alors tu seras transporté dans l’invisible ; et supérieur à la loi, tu mépriseras tout, même la vertu !
524
Nous autres, les Purs, nous devons fuir la douleur, d’après l’exemple de Kaulakau.
525
ANTOINE
526
Comment ! et la croix ?
527
LES ELKHESAÏTES en robe d’hyacinthe, lui répondent :
528
La tristesse, la bassesse, la condamnation et l’oppression de mes pères sont effacées, grâce à la mission qui est venue !
529
On peut renier le Christ inférieur, l’homme-Jésus ; mais il faut adorer l’autre Christ, éclos dans sa personne sous l’aile de la Colombe.
530
Honorez le mariage ! Le Saint-Esprit est féminin !
531
Hilarion a disparu ; et Antoine poussé par la foule arrive devant
532
LES CARPOCRATIENS étendus avec des femmes sur des coussins d’écarlate :
533
Avant de rentrer dans l’Unique, tu passeras par une série de conditions et d’actions. Pour t’affranchir des ténèbres, accomplis dès maintenant, leurs œuvres ! L’époux va dire à l’épouse : « Fais la charité à ton frère », et elle te baisera.
534
LES NICOLAÏTES assemblés autour d’un mets qui fume :
535
C’est de la viande offerte aux idoles ; prends-en ! L’apostasie est permise quand le cœur est pur. Gorge ta chair de ce qu’elle demande. Tâche de l’exterminer à force de débauches ! Prounikos, la mère du Ciel, s’est vautrée dans les ignominies.
536
LES MARCOSIENS avec des anneaux d’or et ruisselants de baume :
537
Entre chez nous pour t’unir à l’Esprit ! Entre chez nous pour boire l’immortalité !
538
Et l’un d’eux lui montre, derrière une tapisserie, le corps d’un homme terminé par une tête d’âne. Cela représente Sabaoth, père du Diable. En marque de haine, il crache dessus.
539
Un autre découvre un lit très bas, jonché de fleurs, en disant que
540
Les noces spirituelles vont s’accomplir.
541
Un troisième tient une coupe de verre, fait une invocation ; du sang y paraît :
542
Ah ! le voilà ! le voilà ! le sang du Christ !
543
Antoine s’écarte. Mais il est éclaboussé par l’eau qui saute d’une cuve.
544
LES HELVIDIENS s’y jettent la tête en bas, en marmottant :
545
L’homme régénéré par le baptême est impeccable !
546
Puis il passe près d’un grand feu, où se chauffent les Adamites, complètement nus pour imiter la pureté du paradis ; et il se heurte aux
547
MESSALIENS vautrés sur les dalles, à moitié endormis, stupides :
548
Oh ! écrase-nous si tu veux, nous ne bougerons pas ! Le travail est un péché, toute occupation mauvaise !
549
Derrière ceux-là, les abjects
550
PATERNIENS, hommes, femmes et enfants, pêle-mêle sur un tas d’ordures, relèvent leur faces hideuses barbouillées de vin :
551
Les parties inférieures du corps faites par le Diable lui appartiennent. Buvons, mangeons, forniquons !
552
ÆTIUS
553
Les crimes sont des besoins au-dessous du regard de Dieu !
554
Mais tout à coup
555
UN HOMME, vêtu d’un manteau carthaginois, bondit au milieu d’eux, avec un paquet de lanières à la main ; et frappant au hasard de droite et de gauche, violemment.
556
Ah ! imposteurs, brigands, simoniaques, hérétiques et démons ! la vermine des écoles, la lie de l’enfer ! Celui-là, Marcion, c’est un matelot de Sinope excommunié pour inceste ; on a banni Carpocras comme magicien ; Ætius a volé sa concubine, Nicolas prostitué sa femme ; et Manès, qui se fait appeler le Bouddha et qui se nomme Cubricus, fut écorché vif avec une pointe de roseau, si bien que sa peau tannée se balance aux portes de Ctésiphon !
557
ANTOINE a reconnu Tertullien, et s’élance pour le rejoindre :
558
Maître ! à moi ! à moi !
559
TERTULLIEN continuant :
560
Brisez les images ! voilez les vierges ! Priez, jeûnez, pleurez mortifiez-vous ! Pas de philosophie ! pas de livres ! après Jésus la science est inutile !
561
Tous ont fui ; et Antoine voit, à la place de Tertullien, une femme assise sur un banc de pierre.
562
Elle sanglote, la tête appuyée contre une colonne, les cheveux pendants, le corps affaissé dans une longue simarre brune.
563
Puis, ils se trouvent l’un près de l’autre, loin de la foule ; – et un silence, un apaisement extraordinaire s’est fait, comme dans les bois, quand le vent s’arrête et que les feuilles tout à coup ne remuent plus.
564
Cette femme est très belle, flétrie pourtant et d’une pâleur de sépulcre. Ils se regardent ; et leurs yeux s’envoient, comme un flot de pensées, mille choses anciennes, confuses et profondes. Enfin,
565
PRISCILLA se met à dire :
566
J’étais dans la dernière chambre des bains, et je m’endormais au bourdonnement des rues.
567
Tout à coup j’entendis des clameurs. On criait : « C’est un magicien ! c’est le Diable ! » Et la foule s’arrêta devant notre maison, en face du temple d’Esculape. Je me haussai avec les poignets jusqu’à la hauteur du soupirail.
568
Sur le péristyle du temple, il y avait un homme qui portait un carcan de fer à son cou. Il prenait des charbons dans un réchaud, et il s’en faisait sur la poitrine de larges traînées, en appelant « Jésus, Jésus ! » Le peuple disait : « Cela n’est pas permis ! lapidons-le ! » Lui, il continuait. C’étaient des choses inouïes, transportantes. Des fleurs larges comme le soleil tournaient devant mes yeux, et j’entendais dans les espaces une harpe d’or vibrer. Le jour tomba. Mes bras lâchèrent les barreaux, mon corps défaillit, et quand il m’eut emmenée à sa maison…
569
ANTOINE
570
De qui donc parles-tu ?
571
PRISCILLA
572
Mais, de Montanus !
573
ANTOINE
574
Il est mort, Montanus.
575
PRISCILLA
576
Ce n’est pas vrai !
577
UNE VOIX
578
Non, Montanus n’est pas mort !
579
Antoine se retourne ; et près de lui, de l’autre côté, sur le banc, une seconde femme est assise, – blonde celle-là, et encore plus pâle, avec des bouffissures sous les paupières comme si elle avait longtemps pleuré. Sans qu’il l’interroge, elle dit :
580
MAXIMILLA
581
Nous revenions de Tarse par les montagnes, lorsqu’à un détour du chemin, nous vîmes un homme sous un figuier.
582
Il cria de loin : « Arrêtez-vous ! » et il se précipita en nous injuriant. Les esclaves accoururent. Il éclata de rire. Les chevaux se cabrèrent. Les molosses hurlaient tous.
583
Il était debout. La sueur coulait sur son visage. Le vent faisait claquer son manteau.
584
En nous appelant par nos noms, il nous reprochait la vanité de nos œuvres, l’infamie de nos corps ; – et il levait le poing du côté des dromadaires, à cause des clochettes d’argent qu’ils portent sous la mâchoire.
585
Sa fureur me versait l’épouvante dans les entrailles ; c’était pourtant comme une volupté qui me berçait, m’enivrait.
586
D’abord, les esclaves s’approchèrent. « Maître, dirent-ils, nos bêtes sont fatiguées ; » puis ce furent les femmes : « Nous avons peur, » et les esclaves s’en allèrent. Puis, les enfants se mirent à pleurer : « Nous avons faim ! » Et comme on n’avait pas répondu aux femmes, elles disparurent.
587
Lui, il parlait. Je sentis quelqu’un près de moi. C’était l’époux ; j’écoutais l’autre. Il se traîna parmi les pierres en s’écriant : « Tu m’abandonnes ? » et je répondis : « Oui, va-t’en ! » – afin d’accompagner Montanus.
588
ANTOINE
589
Un eunuque !
590
PRISCILLA
591
Ah ! cela t’étonne, cœur grossier ! Cependant Madeleine, Jeanne, Marthe et Suzanne n’entraient pas dans la couche du Sauveur. Les âmes, mieux que les corps, peuvent s’étreindre avec délire. Pour conserver impunément Eustolie, Léonce l’évêque se mutila, – aimant mieux son amour que sa virilité. Et puis, ce n’est pas ma faute ; un esprit m’y contraint ; Sotas n’a pu me guérir. Il est cruel, pourtant ! Qu’importe ! Je suis la dernière des prophétesses ; et après moi, la fin du monde viendra.
592
MAXIMILLA
593
Il m’a comblée de ses dons. Aucune, d’ailleurs, ne l’aime autant, et n’en est plus aimée !
594
PRISCILLA
595
Tu mens ! c’est moi !
596
MAXIMILLA
597
Non, c’est moi !
598
Elles se battent.
599
Entre leurs épaules paraît la tête d’un nègre.
600
MONTANUS couvert d’un manteau noir, fermé par deux os de mort :
601
Apaisez-vous, mes colombes ! Incapables du bonheur terrestre, nous sommes par cette union dans la plénitude spirituelle. Après l’âge du Père, l’âge du Fils ; et j’inaugure le troisième, celui du Paraclet. Sa lumière m’est venue durant les quarante nuits que la Jérusalem céleste a brillé dans le firmament, au-dessus de ma maison, à Pepuza.
602
Ah ! comme vous criez d’angoisse quand les lanières vous flagellent ! comme vos membres endoloris se présentent à mes ardeurs ! comme vous languissez sur ma poitrine, d’un irréalisable amour ! Il est si fort qu’il vous a découvert des mondes, et vous pouvez maintenant apercevoir les âmes avec vos yeux.
603
Antoine fait un geste d’étonnement.
604
TERTULLIEN revenu près de Montanus :
605
Sans doute, puisque l’âme a un corps, – ce qui n’a point de corps n’existant pas.
606
MONTANUS
607
Pour la rendre plus subtile, j’ai institué des mortifications nombreuses, trois carêmes par an, et pour chaque nuit des prières où l’on ferme la bouche, – de peur que l’haleine en s’échappant ne ternisse la pensée. Il faut s’abstenir des secondes noces, ou plutôt de tout mariage ! Les anges ont péché avec les femmes.
608
LES ARCONTIQUES en cilices de crins :
609
Le Sauveur a dit : « Je suis venu pour détruire l’œuvre de la femme. »
610
LES TATIANIENS en cilices de joncs :
611
L’arbre du mal, c’est elle ! Les habits de peau sont notre corps.
612
Et, avançant toujours du même côté, Antoine rencontre
613
LES VALÉSIENS étendus par terre, avec des plaques rouges au bas du ventre, sous leur tunique.
614
Ils lui présentent un couteau :
615
Fais comme Origène et comme nous ! Est-ce la douleur que tu crains, lâche ? Est-ce l’amour de ta chair qui te retient, hypocrite ?
616
Et, pendant qu’il est à les regarder se débattre, étendus sur le dos dans les mares de leur sang,
617
LES CAÏNITES, les cheveux noués par une vipère, passent près de lui en vociférant à son oreille :
618
Gloire à Caïn ! gloire à Sodome ! gloire à Judas !
619
Caïn fit la race des forts. Sodome épouvanta la terre avec son châtiment ; et c’est par Judas que Dieu sauva le monde ! – Oui, Judas ! sans lui pas de mort et pas de rédemption !
620
Ils disparaissent sous la horde des
621
CIRCONCELLIONS vêtus de peaux de loup, couronnés d’épines, et portant des massues de fer :
622
Écrasez le fruit ! troublez la source ! noyez l’enfant ! Pillez le riche qui se trouve heureux, qui mange beaucoup ! Battez le pauvre qui envie la housse de l’âne, le repas du chien, le nid de l’oiseau, et qui se désole parce que les autres ne sont pas des misérables comme lui.
623
Nous, les Saints, pour hâter la fin du monde, nous empoisonnons, brûlons, massacrons !
624
Le salut n’est que dans le martyre. Nous nous donnons le martyre. Nous enlevons avec des tenailles la peau de nos têtes, nous étalons nos membres sous les charrues, nous nous jetons dans la gueule des fours !
625
Honni le baptême ! honnie l’eucharistie ! honni le mariage ! damnation universelle !
626
Alors, dans toute la basilique, c’est un redoublement de fureurs.
627
Les Audiens tirent des flèches contre le Diable ; les Collyridiens lancent au plafond des voiles bleues ; les Ascites se prosternent devant un outre ; les Marcionites baptisent un mort avec de l’huile. Auprès d’Appelles, une femme, pour expliquer mieux son idée, fait voir un pain rond dans une bouteille ; une autre, au milieu des Sampséens, distribue comme une hostie la poussière de ses sandales. Sur le lit des Marcosiens jonché de roses, deux amants s’embrassent. Les Circoncellions s’entr’égorgent, les Valésiens râlent, Bardesane chante, Carpocras danse, Maximilla et Priscilla poussent des gémissements sonores ; – et la fausse prophétesse de Cappadoce, toute nue, accoudée sur un lion et secouant trois flambeaux, hurle l’Invocation-Terrible.
628
Les colonnes se balancent comme des troncs d’arbres, les amulettes aux cous des Hérésiarques entre-croisent des lignes de feux, les constellations dans les chapelles s’agitent, et les murs reculent sous le va-et-vient de la foule, dont chaque tête est un flot qui saute et rugit.
629
Cependant, – du fond même de la clameur, une chanson s’élève avec des éclats de rire, où le nom de Jésus revient.
630
Ce sont des gens de la plèbe, tous frappant dans leurs mains pour marquer la cadence. Au milieu d’eux est
631
ARIUS en costume de diacre.
632
Les fous qui déclament contre moi prétendent expliquer l’absurde ; et pour les perdre tout à fait, j’ai composé des petits poèmes tellement drôles, qu’on les sait par cœur dans les moulins, les tavernes et les ports.
633
Mille fois non ! le Fils n’est pas coéternel au Père, ni de même substance ! Autrement il n’aurait pas dit : « Père, éloigne de moi ce calice ! – Pourquoi m’appelez-vous bon ? Dieu seul est bon ! – Je vais à mon Dieu, à votre Dieu ! » et d’autres paroles attestant sa qualité de créature. Elle nous est démontrée, de plus, par tous ses noms : agneau, pasteur, fontaine, sagesse, fils de l’homme, prophète, bonne voie, pierre angulaire !
634
SABELLIUS Moi, je soutiens que tous deux sont identiques.
635
ARIUS Le concile d’Antioche a décidé le contraire.
636
ANTOINE Qu’est-ce donc que le Verbe ?… Qu’était Jésus ?
637
LES VALENTINIENS C’était l’époux d’Acharamoth repentie !
638
LES SETHIANIENS C’était Sem, fils de Noé !
639
LES THÉODOTIENS C’était Melchisédech !
640
LES MÉRINTHIENS Ce n’était rien qu’un homme !
641
LES APOLLINARISTES Il en a pris l’apparence ! il a simulé la Passion.
642
MARCEL D’ANCYRE C’est un développement du Père !
643
LE PAPE CALIXTE Père et Fils sont les deux modes d’un seul Dieu !
644
MÉTHODIUS
645
Il fut d’abord dans Adam, puis dans l’homme !
646
CÉRINTHE
647
Et il ressuscitera !
648
VALENTIN
649
Impossible, – son corps étant céleste !
650
PAUL DE SAMOSATE
651
Il n’est Dieu que depuis son baptême !
652
HERMOGÈNE
653
Il habite le soleil !
654
Et tous les hérésiarques font un cercle autour d’Antoine, qui pleure, la tête dans ses mains.
655
UN JUIF à barbe rouge, et la peau maculée de lèpre, s’avance tout près de lui ; – et ricanant horriblement :
656
Son âme était l’âme d’Ésaü ! Il souffrait de la maladie bellérophontienne ; et sa mère, la parfumeuse, s’est livrée à Pantherus, un soldat romain, sur des gerbes de maïs, un soir de moisson.
657
ANTOINE vivement, relève sa tête, les regarde sans parler ; puis marchant droit sur eux :
658
Docteurs, magiciens, évêques et diacres, hommes et fantômes, arrière ! arrière ! Vous êtes tous des mensonges !
659
LES HÉRÉSIARQUES
660
Nous avons des martyrs plus martyrs que les tiens, des prières plus difficiles, des élans d’amour supérieurs, des extases aussi longues.
661
ANTOINE
662
Mais pas de révélation ! pas de preuves !
663
Alors tous brandissent dans l’air des rouleaux de papyrus, des tablettes de bois, des morceaux de cuir, des bandes d’étoffes ; – et se poussant les uns les autres :
664
LES CÉRINTHIENS
665
Voilà l’Évangile des Hébreux !
666
LES MARCIONITES
667
L’Évangile du Seigneur !
668
LES MARCOSIENS
669
L’Évangile d’Ève !
670
LES ENCRATITES
671
L’Évangile de Thomas !
672
LES CAÏNITES
673
L’Évangile de Judas !
674
BASILIDE
675
Le traité de l’âme advenue !
676
MANÈS
677
La prophétie de Barcouf !
678
Antoine se débat, leur échappe ; – et il aperçoit dans un coin, plein d’ombre,
679
LES VIEUX ÉBIONITES desséchés comme des momies, le regard éteint, les sourcils blancs.
680
Ils disent, d’une voix chevrotante :
681
Nous l’avons connu, nous autres, nous l’avons connu, le fils du charpentier ! Nous étions de son âge, nous habitions dans sa rue. Il s’amusait avec de la boue à modeler des petits oiseaux, sans avoir peur du coupant des tailloirs, aidait son père dans son travail, ou assemblait pour sa mère des pelotons de laine teinte. Puis, il fit un voyage en Égypte, d’où il rapporta de grands secrets. Nous étions à Jéricho, quand il vint trouver le mangeur de sauterelles. Ils causèrent à voix basse, sans que personne pût les entendre. Mais c’est à partir de ce moment qu’il fit du bruit en Galilée et qu’on a débité sur son compte beaucoup de fables.
682
Ils répètent, en tremblotant :
683
Nous l’avons connu, nous autres ! nous l’avons connu !
684
ANTOINE
685
Ah ! encore, parlez ! parlez ! Comment était son visage ?
686
TERTULLIEN
687
D’un aspect farouche et repoussant ; – car il s’était chargé de tous les crimes, toutes les douleurs, et toutes les difformités du monde.
688
ANTOINE
689
Oh ! non ! non ! Je me figure, au contraire, que toute sa personne avait une beauté plus qu’humaine.
690
EUSÈBE DE CÉSARÉE
691
Il y a bien à Paneades, contre une vieille masure, dans un fouillis d’herbes, une statue de pierre, élevée, à ce qu’on prétend, par l’hémorroïdesse. Mais le temps lui a rongé la face, et les pluies ont gâté l’inscription.
692
Une femme sort du groupe des Carpocratiens.
693
MARCELLINA
694
Autrefois, j’étais diaconesse à Rome dans une petite église, où je faisais voir aux fidèles les images en argent de saint Paul, d’Homère, de Pythagore et de Jésus-Christ.
695
Je n’ai gardé que la sienne.
696
Elle entr’ouvre son manteau.
697
La veux-tu ?
698
UNE VOIX
699
Il reparaît, lui-même, quand nous l’appelons ! c’est l’heure ! Viens !
700
Et Antoine sent tomber sur son bras une main brutale, qui l’entraîne.
701
Il monte un escalier complètement obscur ; – et après bien des marches il arrive devant une porte. Alors, celui qui le mène (est-ce Hilarion ? il n’en sait rien) dit à l’oreille d’un autre : « Le Seigneur va venir, » – et ils sont introduits dans une chambre, basse de plafond, sans meubles.
702
Ce qui le frappe d’abord, c’est en face de lui une longue chrysalide couleur de sang, avec une tête d’homme d’où s’échappent des rayons, et le mot Knouphis, écrit en grec autour. Elle domine un fût de colonne, posé au milieu d’un piédestal. Sur les autres parois de la chambre, des médaillons en fer poli représentent des têtes d’animaux, celle d’un bœuf, d’un lion, d’un aigle, d’un chien, et la tête d’âne – encore !
703
Les lampes d’argile, suspendues au bas de ces images, font une lumière vacillante, Antoine, par un trou de la muraille, aperçoit la lune qui brille au loin sur les flots, et même il distingue leur petit clapotement régulier, avec le bruit sourd d’une carène de navire tapant contre les pierres d’un môle.
704
Des hommes accroupis, la figure sous leurs manteaux, lancent, par intervalles, comme un aboiement étouffé. Des femmes sommeillent, le front sur leurs deux bras que soutiennent leurs genoux, tellement perdues dans leurs voiles qu’on dirait des tas de hardes le long du mur. Auprès d’elles, des enfants demi-nus, tout dévorés de vermine, regardent d’un air idiot les lampes brûler ; – et on ne fait rien ; on attend quelque chose.
705
Ils parlent à voix basse de leurs familles ou se communiquent des remèdes pour leurs maladies. Plusieurs vont s’embarquer au point du jour, la persécution devenant trop forte. Les païens pourtant ne sont pas difficiles à tromper. « Ils croient, les sots, que nous adorons Knouphis ! »
706
Mais un des frères, inspiré tout à coup, se pose devant la colonne, où l’on a mis un pain qui surmonte une corbeille, pleine de fenouil et d’aristoloches.
707
Les autres ont pris leurs places, formant debout trois lignes parallèles.
708
L’INSPIRÉ déroule une pancarte couverte de cylindres entremêlés, puis commence :
709
Sur les ténèbres, le rayon du Verbe descendit et un cri violent s’échappa, qui semblait la voix de la lumière.
710
TOUS répondent, en balançant leurs corps ;
711
Kyrie eleïson !
712
L’INSPIRÉ
713
L’homme, ensuite, fut créé par l’infâme Dieu d’Israël, avec l’auxiliaire de ceux-là :
714
En désignant les médaillons,
715
Astophaios, Oraïos, Sabaoth, Adonaï, Eloï, Iaô !
716
Et il gisait sur la boue, hideux, débile, informe, sans pensée.
717
TOUS d’un ton plaintif :
718
Kyrie eleïson !
719
L’INSPIRÉ
720
Mais Sophia, compatissante, le vivifia d’une parcelle de son âme.
721
Alors, voyant l’homme si beau, Dieu fut pris de colère. Il l’emprisonna dans son royaume en lui interdisant l’arbre de la science.
722
L’autre, encore une fois, le secourut ! Elle envoya le serpent, qui, par de longs détours, le fit désobéir à cette loi de haine.
723
Et l’homme, quand il eut goûté de la science, comprit les choses célestes.
724
TOUS avec force :
725
Kyrie eleïson !
726
L’INSPIRÉ
727
Mais Iabdalaoth, pour se venger, précipita l’homme dans la matière, et le serpent avec lui !
728
TOUS très bas :
729
Kyrie eleïson !
730
Ils ferment la bouche, puis se taisent.
731
Les senteurs du port se mêlent dans l’air chaud à la fumée des lampes. Leurs mèches, en crépitant, vont s’éteindre ; de longs moustiques tournoient. Et Antoine râle d’angoisse ; c’est comme le sentiment d’une monstruosité flottant autour de lui, l’effroi d’un crime près de s’accomplir.
732
Mais
733
L’INSPIRÉ frappant du talon, claquant des doigts, hochant la tête, psalmodie sur un rythme furieux, au son des cymbales et d’une flûte aiguë :
734
Viens ! viens ! viens ! sors de ta caverne !
735
Véloce qui cours sans pieds, capteur qui prends sans mains !
736
Sinueux comme les fleuves, orbiculaire comme le soleil, noir avec des taches d’or, comme le firmament semé d’étoiles ! Pareil aux enroulements de la vigne et aux circonvolutions des entrailles !
737
Inengendré ! mangeur de terre ! toujours jeune ! perspicace ! honoré à Épidaure ! Bon pour les hommes ! qui as guéri le roi Ptolémée, les soldats de Moïse, et Glaucus fils de Minos !
738
Viens ! viens ! viens ! sors de ta caverne !
739
TOUS répètent :
740
Viens ! viens ! viens ! sors de ta caverne !
741
Cependant, rien ne se montre.
742
Pourquoi ? qu’a-t-il ?
743
Et on se concerte, on propose des moyens.
744
Un vieillard offre une motte de gazon. Alors un soulèvement se fait dans la corbeille. La verdure s’agite, des fleurs tombent, – et la tête d’un python paraît.
745
Il passe lentement sur le bord du pain, comme un cercle qui tournerait autour d’un disque immobile, puis se développe, s’allonge ; il est énorme et d’un poids considérable. Pour empêcher qu’il ne frôle la terre, les hommes le tiennent contre leur poitrine, les femmes sur leur tête, les enfants au bout de leurs bras ; – et sa queue, sortant par le trou de la muraille, s’en va indéfiniment jusqu’au fond de la mer. Ses anneaux se dédoublent emplissent la chambre ; ils enferment Antoine.
746
LES FIDÈLES collant leur bouche contre sa peau, s’arrachent le pain qu’il a mordu.
747
C’est toi ! c’est toi !
748
Élevé d’abord par Moïse, brisé par Ézéchias, rétabli par le Messie. Il t’avait bu dans les ondes du baptême ; mais tu l’as quitté au jardin des Olives, et il sentit alors toute sa faiblesse.
749
Tordu à la barre de la croix, et plus haut que sa tête, en bavant sur la couronne d’épines, tu le regardais mourir. – Car tu n’es pas Jésus, toi, tu es le Verbe ! tu es le Christ !
750
Antoine s’évanouit d’horreur, et il tombe devant sa cabane sur les éclats de bois, où brûle doucement la torche qui a glissé de sa main.
751
Cette commotion lui fait entr’ouvrir les yeux ; et il aperçoit le Nil, onduleux et clair sous la blancheur de la lune, comme un grand serpent au milieu des sables ; – si bien que l’hallucination le reprenant, il n’a pas quitté les Ophites ; ils l’entourent, l’appellent, charrient des bagages, descendent vers le port. Il s’embarque avec eux.
752
Un temps inappréciable s’écoule.
753
Puis la voûte d’une prison l’environne. Des barreaux, devant lui, font des lignes noires sur un fond bleu ; – et à ses côtés, dans l’ombre, des gens pleurent et prient entourés d’autres qui les exhortent et les consolent.
754
Au dehors, on dirait le bourdonnement d’une foule, et la splendeur d’un jour d’été.
755
Des voix aiguës crient des pastèques, de l’eau, des boissons à la glace, des coussins d’herbes pour s’asseoir. De temps à autre, des applaudissements éclatent. Il entend marcher sur sa tête.
756
Tout à coup, part un long mugissement, fort et caverneux comme le bruit de l’eau dans un aqueduc.
757
Et il aperçoit en face, derrière les barreaux d’une autre loge, un lion qui se promène, – puis une ligne de sandales, de jambes nues et de franges de pourpre. Au delà, des couronnes de monde étagées symétriquement vont en s’élargissant depuis la plus basse qui enferme l’arène jusqu’à la plus haute, où se dressent des mâts pour soutenir un voile d’hyacinthe, tendu dans l’air, sur des cordages. Des escaliers qui rayonnent vers le centre, coupent, à intervalles égaux, ces grands cercles de pierre. Leurs gradins disparaissent sous un peuple assis, chevaliers, sénateurs, soldats, plébéiens, vestales et courtisanes, – en capuchons de laine, en manipules de soie, en tuniques fauves, avec des aigrettes de pierreries, des panaches de plumes, des faisceaux de licteurs ; et tout cela grouillant, criant, tumultueux et furieux l’étourdit, comme une immense cuve bouillonnante. Au milieu de l’arène, sur un autel, fume un vase d’encens.
758
Ainsi, les gens qui l’entourent sont des chrétiens condamnés aux bêtes. Les hommes portent le manteau rouge des pontifes de Saturne, les femmes les bandelettes de Cérès. Leurs amis se partagent des bribes de leurs vêtements, des anneaux. Pour s’introduire dans la prison, il a fallu, disent-ils, donner beaucoup d’argent. Qu’importe ! ils resteront jusqu’à la fin.
759
Parmi ces consolateurs, Antoine remarque un homme chauve, en tunique noire, dont la figure s’est déjà montrée quelque part ; il les entretient du néant du monde et de la félicité des élus. Antoine est transporté d’amour. Il souhaite l’occasion de répandre sa vie pour le Sauveur, ne sachant pas s’il n’est point lui-même un de ces martyrs.
760
Mais, sauf un Phrygien à longs cheveux, qui reste les bras levés, tous ont l’air triste. Un vieillard sanglote sur un banc, et un jeune homme rêve, debout, la tête basse.
761
LE VIEILLARD n’a pas voulu payer, à l’angle d’un carrefour, devant une statue de Minerve ; et il considère ses compagnons avec un regard qui signifie :
762
Vous auriez dû me secourir ! Des communautés s’arrangent quelquefois pour qu’on les laisse tranquilles. Plusieurs d’entre vous ont même obtenu de ces lettres déclarant faussement qu’on a sacrifié aux idoles.
763
Il demande :
764
N’est-ce pas Petrus d’Alexandrie qui a réglé ce qu’on doit faire quand on a fléchi dans les tourments ?
765
Puis, en lui-même :
766
Ah ! cela est bien dur à mon âge ! mes infirmités me rendent si faible ! Cependant, j’aurais pu vivre jusqu’à l’autre hiver, encore !
767
Le souvenir de son petit jardin l’attendrit ; – et il regarde du côté de l’autel.
768
LE JEUNE HOMME qui a troublé, par des coups, une fête d’Apollon, murmure :
769
Il ne tenait qu’à moi, pourtant, de m’enfuir dans les montagnes !
770
— Les soldats t’auraient pris, dit un des frères.
771
— Oh ! j’aurais fait comme Cyprien ; je serais revenu ; et, la seconde fois, j’aurais eu plus de force, bien sûr !
772
Ensuite, il pense aux jours innombrables qu’il devait vivre, à toutes les joies qu’il n’aura pas connues ; – et il regarde du côté de l’autel.
773
Mais
774
L’HOMME EN TUNIQUE NOIRE accourt sur lui :
775
Quel scandale ! Comment, toi, une victime d’élection ? Toutes ces femmes qui te regardent, songe donc ! Et puis Dieu, quelquefois, fait un miracle. Pionius engourdit la main de ses bourreaux, le sang de Polycarpe éteignait les flammes de son bûcher.
776
Il se tourne vers le vieillard :
777
Père, père ! tu dois nous édifier par ta mort. En la retardant, tu commettrais sans doute quelque action mauvaise qui perdrait le fruit des bonnes. D’ailleurs la puissance de Dieu est infinie. Peut-être que ton exemple va convertir le peuple entier.
778
Et dans la loge en face, les lions passent et reviennent sans s’arrêter, d’un mouvement continu, rapide. Le plus grand tout à coup regarde Antoine, se met à rugir – et une vapeur sort de sa gueule.
779
Les femmes sont tassées contre les hommes.
780
LE CONSOLATEUR va de l’un à l’autre.
781
Que diriez-vous, que dirais-tu, si on te brûlait avec des plaques de fer, si des chevaux t’écartelaient, si ton corps enduit de miel était dévoré par les mouches ! Tu n’auras que la mort d’un chasseur qui est surpris dans un bois.
782
Antoine aimerait mieux tout cela que les horribles bêtes féroces ; il croit sentir leurs dents, leurs griffes, entendre ses os craquer dans leurs mâchoires.
783
Un belluaire entre dans le cachot ; les martyrs tremblent.
784
Un seul est impassible, le Phrygien, qui priait à l’écart. Il a brûlé trois temples ; et il s’avance les bras levés, la bouche ouverte, la tête au ciel, sans rien voir, comme un somnambule.
785
LE CONSOLATEUR s’écrie :
786
Arrière ! arrière ! L’esprit de Montanus vous prendrait.
787
TOUS reculent, en vociférant :
788
Damnation au Montaniste !
789
Ils l’injurient, crachent dessus, voudraient le battre.
790
Les lions cabrés se mordent à la crinière. Le peuple hurle : « Aux bêtes ! aux bêtes ! »
791
Les martyrs, éclatant en sanglots, s’étreignent. Une coupe de vin narcotique leur est offerte. Ils se la passent de main en main, vivement.
792
Contre la porte de la loge, un autre belluaire attend le signal. Elle s’ouvre ; un lion sort.
793
Il traverse l’arène, à grands pas obliques. Derrière lui, à la file, paraissent les autres lions, puis un ours, trois panthères, des léopards. Ils se dispersent comme un troupeau dans une prairie.
794
Le claquement d’un fouet retentit. Les chrétiens chancellent, – et, pour en finir, leurs frères les poussent. Antoine ferme les yeux.
795
Il les ouvre. Mais des ténèbres l’enveloppent.
796
Bientôt elles s’éclaircissent ; et il distingue une plaine aride et mamelonneuse, comme on en voit autour des carrières abandonnées.
797
Çà et là, un bouquet d’arbustes se lève parmi des dalles à ras de sol ; et des formes blanches, plus indécises que des nuages, sont penchées sur elles.
798
Il en arrive d’autres, légèrement. Des yeux brillent dans la fente des longs voiles. À la nonchalance de leurs pas et aux parfums qui s’exhalent, Antoine reconnaît des patriciennes. Il y a aussi des hommes, mais de condition inférieure, car ils ont des visages à la fois naïfs et grossiers.
799
UNE D’ELLES en respirant largement :
800
Ah ! comme c’est bon l’air de la nuit froide, au milieu des sépulcres ! Je suis si fatiguée de la mollesse des lits, du fracas des jours, de la pesanteur du soleil !
801
Sa servante retire d’un sac en toile une torche qu’elle enflamme. Les fidèles y allument d’autres torches, et vont les planter sur les tombeaux.
802
UNE FEMME haletante :
803
Ah ! enfin, me voilà ! Mais quel ennui que d’avoir épousé un idolâtre !
804
UNE AUTRE
805
Les visites dans les prisons, les entretiens avec nos frères, tout est suspect à nos maris ! – et même il faut nous cacher quand nous faisons le signe de la croix ; ils prendraient cela pour une conjuration magique.
806
UNE AUTRE
807
Avec le mien, c’était tous les jours des querelles ; je ne voulais pas me soumettre aux abus qu’il exigeait de mon corps ; – et afin de se venger, il m’a fait poursuivre comme chrétienne.
808
UNE AUTRE
809
Vous rappelez-vous, Lucius, ce jeune homme si beau, qu’on a traîné par les talons derrière un char, comme Hector, depuis la porte Esquiléenne jusqu’aux montagnes de Tibur ; – et des deux côtés du chemin le sang tachetait les buissons ! J’en ai recueilli les gouttes. Le voilà !
810
Elle tire de sa poitrine une éponge toute noire, la couvre de baisers, puis se jette sur les dalles, en criant :
811
Ah ! mon ami ! mon ami !
812
UN HOMME
813
Il y a juste aujourd’hui trois ans qu’est morte Domitilla. Elle fut lapidée au fond du bois de Proserpine. J’ai recueilli ses os qui brillaient comme des lucioles dans les herbes. La terre maintenant les recouvre !
814
Il se jette sur un tombeau.
815
Ô ma fiancée ! ma fiancée !
816
ET TOUS LES AUTRES par la plaine :
817
Ô ma sœur ! ô mon frère ! ô ma fille ! ô ma mère !
818
Ils sont à genoux, le front dans les mains, ou le corps tout à plat, les deux bras étendus ; – et les sanglots qu’ils retiennent soulèvent leur poitrine à la briser. Ils regardent le ciel en disant :
819
Aie pitié de son âme, ô mon Dieu ! Elle languit au séjour des ombres ; daigne l’admettre dans la Résurrection, pour qu’elle jouisse de ta lumière !
820
Ou, l’œil fixé sur les dalles, ils murmurent :
821
Apaise-toi, ne souffre plus ! Je t’ai apporté du vin, des viandes !
822
UNE VEUVE
823
Voici du pultis fait par moi, selon son goût, avec beaucoup d’œufs et double mesure de farine ! Nous allons le manger ensemble, comme autrefois, n’est-ce pas ?
824
Elle en porte un peu à ses lèvres ; et, tout à coup, se met à rire d’une façon extravagante, frénétique.
825
Les autres, comme elle, grignotent quelque morceau, boivent une gorgée.
826
Ils se racontent les histoires de leurs martyres : la douleur s’exalte, les libations redoublent. Leurs yeux noyés de larmes se fixent les uns sur les autres. Ils balbutient d’ivresse et de désolation ; peu à peu, leurs mains se touchent, leurs lèvres s’unissent, les voiles s’entr’ouvrent, et ils se mêlent sur les tombes entre les coupes et les flambeaux.
827
Le ciel commence à blanchir. Le brouillard mouille leurs vêtements ; – et, sans avoir l’air de se connaître, ils s’éloignent les uns des autres par des chemins différents, dans la campagne.
828
Le soleil brille ; les herbes ont grandi, la plaine s’est transformée.
829
Et Antoine voit nettement à travers des bambous une forêt de colonnes, d’un gris bleuâtre. Ce sont des troncs d’arbres provenant d’un seul tronc. De chacune de ses branches descendent d’autres branches qui s’enfoncent dans le sol ; et l’ensemble de toutes ces lignes horizontales et perpendiculaires, indéfiniment multipliées, ressemblerait à une charpente monstrueuse, si elles n’avaient une petite figue de place en place, avec un feuillage noirâtre, comme celui du sycomore.
830
Il distingue dans leurs enfourchures des grappes de fleurs jaunes, des fleurs violettes et des fougères, pareilles à des plumes d’oiseaux.
831
Sous les rameaux les plus bas, se montrent çà et là les cornes d’un bubal, ou les yeux brillants d’une antilope ; des perroquets sont juchés, des papillons voltigent, des lézards se traînent, des mouches bourdonnent ; et on entend, au milieu du silence, comme la palpitation d’une vie profonde.
832
À l’entrée du bois, sur une manière de bûcher, est une chose étrange – un homme – enduit de bouse de vache, complètement nu, plus sec qu’une momie ; ses articulations forment des nœuds à l’extrémité de ses os qui semblent des bâtons. Il a des paquets de coquilles aux oreilles, la figure très longue, le nez en bec de vautour. Son bras gauche reste droit en l’air, ankylosé, raide comme un pieu ; – et il se tient là depuis si longtemps que des oiseaux ont fait un nid dans sa chevelure.
833
Aux quatre coins de son bûcher flambent quatre feux. Le soleil est juste en face. Il le contemple les yeux grands ouverts ; – et sans regarder Antoine :
834
Brahkmane des bords du Nil, qu’en dis-tu ?
835
Des flammes sortent de tous les côtés par les intervalles des poutres ; et
836
LE GYMNOSOPHISTE reprend :
837
Pareil au rhinocéros, je me suis enfoncé dans la solitude. J’habitais l’arbre derrière moi.
838
En effet, le gros figuier présente, dans ses cannelures, une excavation naturelle de la taille d’un homme.
839
Et je me nourrissais de fleurs et de fruits, avec une telle observance des préceptes, que pas même un chien ne m’a vu manger.
840
Comme l’existence provient de la corruption, la corruption du désir, le désir de la sensation, la sensation du contact, j’ai fui toute action, tout contact ; et – sans plus bouger que la stèle d’un tombeau, exhalant mon haleine par mes deux narines, fixant mon regard sur mon nez et considérant l’éther dans mon esprit, le monde dans mes membres, la lune dans mon cœur, – je songeais à l’essence de la grande Âme d’où s’échappent continuellement, comme des étincelles de feu, les principes de la vie.
841
J’ai saisi enfin l’Âme suprême dans tous les êtres, tous les êtres dans l’Âme suprême ; – et je suis parvenu à y faire entrer mon âme, dans laquelle j’avais fait rentrer mes sens.
842
Je reçois la science, directement du ciel, comme l’oiseau Tchataka qui ne se désaltère que dans les rayons de la pluie.
843
Par cela même que je connais les choses, les choses n’existent plus. Pour moi, maintenant, il n’y a pas d’espoir et pas d’angoisse, pas de bonheur, pas de vertu, ni jour ni nuit, ni toi ni moi, absolument rien.
844
Mes austérités effroyables m’ont fait supérieur aux Puissances. Une contraction de ma pensée peut tuer cent fils de rois, détrôner les dieux, bouleverser le monde.
845
Il a dit tout cela d’une voix monotone.
846
Les feuilles à l’entour se recroquevillent : Des rats, par terre, s’enfuient.
847
Il abaisse lentement ses yeux vers les flammes qui montent, puis ajoute :
848
J’ai pris en dégoût la forme, en dégoût la perception, en dégoût jusqu’à la connaissance elle-même, – car la pensée ne survit pas au fait transitoire qui la cause, et l’esprit n’est qu’une illusion comme le reste.
849
Tout ce qui est engendré périra, tout ce qui est mort doit revivre ; les êtres actuellement disparus séjourneront dans des matrices non encore formées, et reviendront sur la terre pour servir avec douleur d’autres créatures.
850
Mais, comme j’ai roulé dans une multitude infinie d’existences, sous des enveloppes de dieux, d’hommes et d’animaux, je renonce au voyage, je ne veux plus de cette fatigue ! J’abandonne la sale auberge de mon corps, maçonnée de chair, rougie de sang, couverte d’une peau hideuse, pleine d’immondices ; – et, pour ma récompense, je vais enfin dormir au plus profond de l’absolu, dans l’Anéantissement.
851
Les flammes s’élèvent jusqu’à sa poitrine, – puis l’enveloppent. Sa tête passe à travers comme par le trou d’un mur. Ses yeux béants regardent toujours.
852
ANTOINE se relève,
853
La torche, par terre, a incendié les éclats de bois ; et les flammes ont roussi sa barbe.
854
Tout en criant, Antoine trépigne sur le feu ; – et quand il ne reste plus qu’un amas de cendres :
855
Où est donc Hilarion ? Il était là tout à l’heure.
856
Je l’ai vu !
857
Eh ! non, c’est impossible ! je me trompe !
858
Pourquoi ?… Ma cabane, ces pierres, le sable, n’ont peut-être pas plus de réalité. Je deviens fou. Du calme ! où étais-je ? qu’y avait-il ?
859
Ah ! le gymnosophiste !… Cette mort est commune parmi les sages indiens. Kalanos se brûla devant Alexandre ; un autre a fait de même du temps d’Auguste. Quelle haine de la vie il faut avoir ! À moins que l’orgueil ne les pousse ?… N’importe, c’est une intrépidité de martyrs !… Quant à ceux-là, je crois maintenant tout ce qu’on m’avait dit sur les débauches qu’ils occasionnent.
860
Et auparavant ? Oui, je me souviens ! la foule des hérésiarques… Quels cris ! quels yeux ! Mais pourquoi tant de débordements de la chair et d’égarements de l’esprit ?
861
C’est vers Dieu qu’ils prétendent se diriger par toutes ces voies ! De quel droit les maudire, moi qui trébuche dans la mienne ? Quand ils ont disparu, j’allais peut-être en apprendre davantage. Cela tourbillonnait trop vite ; je n’avais pas le temps de répondre. À présent, c’est comme s’il y avait dans mon intelligence plus d’espace et plus de lumière. Je suis tranquille. Je me sens capable… Qu’est-ce donc ? je croyais avoir éteint le feu !
862
Une flamme voltige entre les roches ; et bientôt une voix saccadée se fait entendre, au loin, dans la montagne.
863
Est-ce l’aboiement d’une hyène, ou les sanglots de quelque voyageur perdu ?
864
Antoine écoute. La flamme se rapproche.
865
Et il voit venir une femme qui pleure, appuyée sur l’épaule d’un homme à barbe blanche.
866
Elle est couverte d’une robe de pourpre en lambeaux. Il est nu-tête comme elle, avec une tunique de même couleur, et porte un vase de bronze, d’où s’élève une petite flamme bleue.
867
Antoine a peur – et voudrait savoir qui est cette femme.
868
L’ÉTRANGER (SIMON)
869
C’est une jeune fille, une pauvre enfant, que je mène partout avec moi.
870
Il hausse le vase d’airain.
871
Antoine la considère, à la lueur de cette flamme qui vacille.
872
Elle a sur le visage des marques de morsures, le long des bras des traces de coups ; ses cheveux épars s’accrochent dans les déchirures de ses haillons ; ses yeux paraissent insensibles à la lumière.
873
SIMON
874
Quelquefois, elle reste ainsi, pendant fort longtemps, sans parler, sans manger ; puis elle se réveille, – et débite des choses merveilleuses.
875
ANTOINE
876
Vraiment ?
877
SIMON
878
Ennoia ! Ennoia ! Ennoia ! raconte ce que tu as à dire !
879
Elle tourne ses prunelles comme sortant d’un songe, passe lentement ses doigts sur ses deux sourcils, et d’une voix dolente :
880
HÉLÈNE (ENNOIA)
881
J’ai souvenir d’une région lointaine, couleur d’émeraude. Un seul arbre l’occupe.
882
Antoine tressaille.
883
À chaque degré de ses larges rameaux se tient dans l’air un couple d’Esprits. Les branches autour d’eux s’entre-croisent, comme les veines d’un corps ; et ils regardent la vie éternelle circuler depuis les racines plongeant dans l’ombre jusqu’au faîte qui dépasse le soleil. Moi, sur la deuxième branche, j’éclairais avec ma figure les nuits d’été.
884
ANTOINE se touchant le front.
885
Ah ! ah ! je comprends ! la tête.
886
SIMON le doigt sur la bouche :
887
Chut !…
888
HÉLÈNE
889
La voile restait bombée, la carène fendait l’écume. Il me disait : « Que m’importe si je trouble ma patrie, si je perds mon royaume ! Tu m’appartiendras, dans ma maison ! »
890
Qu’elle était douce la haute chambre de son palais ! Il se couchait sur le lit d’ivoire, et, caressant ma chevelure, chantait amoureusement.
891
À la fin du jour, j’apercevais les deux camps, les fanaux qu’on allumait, Ulysse au bord de sa tente, Achille tout armé conduisant un char le long du rivage de la mer.
892
ANTOINE
893
Mais elle est folle entièrement ! Pourquoi ?…
894
SIMON
895
Chut !… chut !
896
HÉLÈNE
897
Ils m’ont graissée avec des onguents, et ils m’ont vendue au peuple pour que je l’amuse.
898
Un soir, debout, et le cistre en main, je faisais danser des matelots grecs. La pluie, comme une cataracte, tombait sur la taverne, et les coupes de vin chaud fumaient. Un homme entra, sans que la porte fût ouverte.
899
SIMON
900
C’était moi ! je t’ai retrouvée !
901
La voici, Antoine, celle qu’on nomme Sigeh, Ennoia, Barbelo, Prounikos ! Les Esprits gouverneurs du monde furent jaloux d’elle, et ils l’attachèrent dans un corps de femme.
902
Elle a été l’Hélène des Troyens, dont le poète Stesichore a maudit la mémoire. Elle a été Lucrèce, la patricienne violée par les rois. Elle a été Dalila, qui coupait les cheveux de Samson. Elle a été cette fille d’Israël qui s’abandonnait aux boucs. Elle a aimé l’adultère, l’idolâtrie, le mensonge et la sottise. Elle s’est prostituée à tous les peuples. Elle a chanté dans tous les carrefours. Elle a baisé tous les visages.
903
À Tyr, la Syrienne, elle était la maîtresse des voleurs. Elle buvait avec eux pendant les nuits, et elle cachait les assassins dans la vermine de son lit tiède.
904
ANTOINE
905
Eh ! que me fait !…
906
SIMON d’un air furieux :
907
Je l’ai rachetée, te dis-je, – et rétablie en sa splendeur ; tellement que Caïus César Caligula en est devenu amoureux, puisqu’il voulait coucher avec la Lune !
908
ANTOINE
909
Eh bien ?…
910
SIMON
911
Mais c’est elle qui est la Lune ! Le pape Clément n’a-t-il pas écrit qu’elle fut emprisonnée dans une tour ? Trois cents personnes vinrent cerner la tour ; et à chacune des meurtrières en même temps, on vit paraître la lune, – bien qu’il n’y ait pas dans le monde plusieurs lunes, ni plusieurs Ennoia !
912
ANTOINE
913
Oui… je crois me rappeler… Et il tombe dans une rêverie.
914
SIMON
915
Innocente comme le Christ, qui est mort pour les hommes, elle s’est dévouée pour les femmes. Car l’impuissance de Jéhovah se démontre par la transgression d’Adam, et il faut secouer la vieille loi, antipathique à l’ordre des choses.
916
J’ai prêché le renouvellement dans Éphraïm et dans Issachar, le long du torrent de Bizor, derrière le lac d’Houleh, dans la vallée de Mageddo, plus loin que les montagnes, à Bostra et à Damas ! Viennent à moi ceux qui sont couverts de vin, ceux qui sont couverts de boue, ceux qui sont couverts de sang ; et j’effacerai leurs souillures avec le Saint-Esprit, appelé Minerve par les Grecs ! Elle est Minerve ! elle est le Saint-Esprit ! Je suis Jupiter, Apollon, le Christ, le Paraclet, la grande puissance de Dieu, incarnée en la personne de Simon !
917
ANTOINE
918
Ah ! c’est toi !… c’est donc toi ? Mais je sais tes crimes !
919
Tu es né à Gittoï, près de Samarie. Dosithéus, ton premier maître, t’a renvoyé ! Tu exècres saint Paul pour avoir converti une de tes femmes ; et, vaincu par saint Pierre, – de rage et de terreur tu as jeté dans les flots le sac qui contenait tes artifices !
920
SIMON
921
Les veux-tu ?
922
Antoine le regarde ; – et une voix intérieure murmure dans sa poitrine. « : Pourquoi pas ? »
923
Simon reprend :
924
Celui qui connaît les forces de la Nature et la substance des Esprits doit opérer des miracles. C’est le rêve de tous les sages – et le désir qui te ronge ; avoue-le !
925
Au milieu des Romains, j’ai volé dans le cirque tellement haut qu’on ne m’a plus revu. Néron ordonna de me décapiter ; mais ce fut la tête d’une brebis qui tomba par terre, au lieu de la mienne. Enfin, on m’a enseveli tout vivant, mais j’ai ressuscité le troisième jour. La preuve, c’est que me voilà !
926
Il lui donne ses mains à flairer. Elles sentent le cadavre. Antoine se recule.
927
Je peux faire se mouvoir des serpents de bronze, rire des statues de marbre, parler des chiens. Je te montrerai une immense quantité d’or ; j’établirai des rois ; tu verras des peuples m’adorant ! Je peux marcher sur les nuages et sur les flots, passer à travers les montagnes apparaître en jeune homme, en vieillard, en tigre et en fourmi, prendre ton visage, te donner le mien, conduire la foudre. L’entends-tu ?
928
Le tonnerre gronde, des éclairs se succèdent.
929
C’est la voix du Très-Haut ! « car l’Éternel ton Dieu est un feu » et toutes les créations s’opèrent par des jaillissements de ce foyer.
930
Tu vas en recevoir le baptême, – ce second baptême annoncé par Jésus, et qui tomba sur les apôtres, un jour d’orage que la fenêtre était ouverte !
931
Et tout en remuant la flamme avec sa main, lentement, comme pour en asperger Antoine :
932
Mère des miséricordes, toi qui découvres les secrets, afin que le repos nous arrive dans la huitième maison…
933
ANTOINE s’écrie :
934
Ah ! si j’avais de l’eau bénite !
935
La flamme s’éteint, en produisant beaucoup de fumée. Ennoia et Simon ont disparu.
936
Un brouillard extrêmement froid, opaque et fétide emplit l’atmosphère.
937
ANTOINE étendant ses bras comme un aveugle :
938
Où suis-je ?… J’ai peur de tomber dans l’abîme. Et la croix, bien sûr, est trop loin de moi… Ah ! quelle nuit ! quelle nuit !
939
Sous un coup de vent, le brouillard s’entr’ouvre ; – et il aperçoit deux hommes, couverts de longues tuniques blanches.
940
Le premier est de haute taille, de figure douce, de maintien grave. Ses cheveux blonds, séparés comme ceux du Christ, descendent régulièrement sur ses épaules. Il a jeté une baguette qu’il portait à la main, et que son compagnon a reçue en faisant une révérence à la manière des Orientaux.
941
Ce dernier est petit, gros, camard, d’encolure ramassée, les cheveux crépus, une mine naïve. Ils sont tous les deux nu-pieds, nu-tête et poudreux comme des gens qui arrivent de voyage.
942
ANTOINE en sursaut :
943
Que voulez-vous ? Parlez ! Allez-vous-en !
944
DAMIS
945
— C’est le petit homme.
946
Là, là !… bon ermite ! ce que je veux ? je n’en sais rien ! Voici le maître.
947
Il s’asseoit ; l’autre reste debout. Silence.
948
ANTOINE reprend :
949
Vous venez ainsi ?…
950
DAMIS
951
Oh ! De loin, – de très loin !
952
ANTOINE
953
Et vous allez ?…
954
DAMIS désignant l’autre :
955
Où il voudra !
956
ANTOINE
957
Qui est-il donc ?
958
DAMIS
959
Regarde-le !
960
ANTOINE à part :
961
Il a l’air d’un saint ! Si j’osais…
962
La fumée est partie. Le temps est très clair. La lune brille.
963
DAMIS
964
À quoi songez-vous donc, que vous ne parlez plus ?
965
ANTOINE
966
Je songe… Oh ! rien.
967
DAMIS s’avance vers Apollonius, et fait plusieurs tours autour de lui, la taille courbée, sans lever la tête.
968
Maître ! c’est un ermite galiléen qui demande à savoir les origines de la sagesse.
969
APOLLONIUS
970
Qu’il approche !
971
Antoine hésite.
972
DAMIS
973
Approchez !
974
APOLLONIUS d’une voix tonnante :
975
Approche ! Tu voudrais connaître qui je suis, ce que j’ai fait ce que je pense ? n’est-ce pas cela, enfant ?
976
ANTOINE
977
… Si ces choses, toutefois, peuvent contribuer à mon salut.
978
APOLLONIUS
979
Réjouis-toi, je vais te les dire !
980
DAMIS bas à Antoine :
981
Est-ce possible ! Il faut qu’il vous ait, du premier coup d’œil reconnu des inclinations extraordinaires pour la philosophie ! Je vais en profiter aussi, moi !
982
APOLLONIUS
983
Je te raconterai d’abord la longue route que j’ai parcourue pour obtenir la doctrine ; et si tu trouves dans toute ma vie une action mauvaise, tu m’arrêteras, – car celui-là doit scandaliser par ses paroles qui a méfait par ses œuvres.
984
DAMIS à Antoine :
985
Quel homme juste ! hein ?
986
ANTOINE
987
Décidément, je crois qu’il est sincère.
988
APOLLONIUS
989
La nuit de ma naissance, ma mère crut se voir cueillant des fleurs sur le bord d’un lac. Un éclair parut, et elle me mit au monde à la voix des cygnes qui chantaient dans son rêve.
990
Jusqu’à quinze ans, on m’a plongé, trois fois par jour, dans la fontaine Asbadée, dont l’eau rend les parjures hydrophiques ; et l’on me frottait le corps avec les feuilles du cnyza, pour me faire chaste.
991
Une princesse palmyrienne vint un soir me trouver, m’offrant des trésors qu’elle savait être dans des tombeaux. Une hiérodoule du temple de Diane s’égorgea, désespérée, avec le couteau des sacrifices ; et le gouverneur de Cilicie, à la fin de ses promesses, s’écria devant ma famille qu’il me ferait mourir ; mais c’est lui qui mourut trois jours après, assassiné par les Romains.
992
DAMIS à Antoine, en le frappant du coude :
993
Hein ? quand je vous disais ! quel homme !
994
APOLLONIUS
995
J’ai, pendant quatre ans de suite, gardé le silence complet des pythagoriciens. La douleur la plus imprévue ne m’arrachait pas un soupir ; et au théâtre, quand j’entrais, on s’écartait de moi comme d’un fantôme.
996
DAMIS
997
Auriez-vous fait cela, vous ?
998
APOLLONIUS
999
Le temps de mon épreuve terminé, j’entrepris d’instruire les prêtres qui avaient perdu la tradition.
1000
ANTOINE
1001
Quelle tradition ?
1002
DAMIS
1003
Laissez-le poursuivre ! Taisez-vous !
1004
APOLLONIUS
1005
J’ai devisé avec les Samanéens du Gange, avec les astrologues de Chaldée, avec les mages de Babylone, avec les Druides gaulois, avec les sacerdotes des nègres ! J’ai gravi les quatorze Olympes, j’ai sondé les lacs de Scythie, j’ai mesuré la grandeur du Désert !
1006
DAMIS
1007
C’est pourtant vrai, tout cela ! j’y étais, moi !
1008
APOLLONIUS
1009
J’ai d’abord été jusqu’à la mer d’Hyrcanie. J’en ai fait le tour ; et par le pays des Baraomates, où est enterré Bucéphale, je suis descendu vers Ninive. Aux portes de la ville, un homme s’approcha.
1010
DAMIS
1011
Moi ! moi ! mon bon maître ! Je vous aimai, tout de suite ! Vous étiez plus doux qu’une fille et plus beau qu’un Dieu !
1012
APOLLONIUS sans l’entendre :
1013
Il voulait m’accompagner, pour me servir d’interprète.
1014
DAMIS
1015
Mais vous répondîtes que vous compreniez tous les langages et que vous deviniez toutes les pensées. Alors j’ai baisé le bas de votre manteau, et je me suis mis à marcher derrière vous.
1016
APOLLONIUS
1017
Après Ctésiphon, nous entrâmes sur les terres de Babylone.
1018
DAMIS
1019
Et le satrape poussa un cri, en voyant un homme si pâle.
1020
ANTOINE à part :
1021
Que signifie…
1022
APOLLONIUS
1023
Le Roi m’a reçu debout, près d’un trône d’argent, dans une salle ronde, constellée d’étoiles ; – et de la coupole pendaient, à des fils que l’on n’apercevait pas, quatre grands oiseaux d’or, les deux ailes étendues.
1024
ANTOINE rêvant :
1025
Est-ce qu’il y a sur la terre des choses pareilles ?
1026
DAMIS
1027
C’est là une ville, cette Babylone ! tout le monde y est riche ! Les maisons, peintes en bleu, ont des portes de bronze, avec un escalier qui descend vers le fleuve ;
1028
Dessinant par terre, avec son bâton.
1029
Comme cela, voyez-vous ? Et puis, ce sont des temples, des places, des bains, des aqueducs ! Les palais sont couverts de cuivre rouge ! et l’intérieur donc, si vous saviez !
1030
APOLLONIUS
1031
Sur la muraille du septentrion s’élève une tour qui en supporte une seconde, une troisième, une quatrième, une cinquième – et il y en a trois autres encore ? La huitième est une chapelle avec un lit. Personne n’y entre que la femme choisie par les prêtres pour le dieu Bélus. Le roi de Babylone m’y fit loger.
1032
DAMIS
1033
À peine si l’on me regardait, moi ! Aussi, je restais seul à me promener par les rues. Je m’informais des usages ; je visitais les ateliers ; j’examinais les grandes machines qui portent l’eau dans les jardins. Mais il m’ennuyait d’être séparé du Maître.
1034
APOLLONIUS
1035
Enfin, nous sortîmes de Babylone ; et au clair de la lune, nous vîmes tout à coup une empuse.
1036
DAMIS
1037
Oui-da ! Elle sautait sur son sabot de fer ; elle hennissait comme un âne ; elle galopait dans les rochers. Il lui cria des injures ; elle disparut.
1038
ANTOINE à part :
1039
Où veulent-ils en venir ?
1040
APOLLONIUS
1041
À Taxilla, capitale de cinq mille forteresses, Phraortes, roi du Gange, nous a montré sa garde d’hommes noirs hauts de cinq coudées, et dans les jardins de son palais, sous un pavillon de brocart vert, un éléphant énorme, que les reines s’amusaient à parfumer. C’était l’éléphant de Porus, qui s’était enfui après la mort d’Alexandre.
1042
DAMIS
1043
Et qu’on avait retrouvé dans une forêt.
1044
ANTOINE
1045
Ils parlent abondamment comme des gens ivres.
1046
APOLLONIUS
1047
Phraortes nous fit asseoir à sa table.
1048
DAMIS
1049
Quel drôle de pays ! Les seigneurs, tout en buvant, se divertissent à lancer des flèches sous les pieds d’un enfant qui danse. Mais je n’approuve pas…
1050
APOLLONIUS
1051
Quand je fus prêt à partir, le Roi me donna un parasol, et il me dit : « J’ai sur l’Indus un haras de chameaux blancs Quand tu n’en voudras plus, souffle dans leurs oreilles. Ils reviendront. »
1052
Nous descendîmes le long du fleuve, marchant la nuit à la lueur des lucioles qui brillaient dans les bambous. L’esclave sifflait un air pour écarter les serpents ; et nos chameaux se courbaient les reins en passant sous les arbres, comme sous des portes trop basses.
1053
Un jour, un enfant noir qui tenait un caducée d’or à la main, nous conduisit au collège des sages. Iarchas, leur chef, me parla de mes ancêtres, de toutes mes pensées, de toutes mes actions, de toutes mes existences. Il avait été le fleuve Indus, et il me rappela que j’avais conduit des barques sur le Nil, au temps du roi Sésostris.
1054
DAMIS
1055
Moi, on ne me dit rien, de sorte que je ne sais pas qui j’ai été.
1056
ANTOINE
1057
Ils ont l’air vague comme des ombres.
1058
APOLLONIUS
1059
Nous avons rencontré, sur le bord de la mer les Cynocéphales gorgés de lait, qui s’en revenaient de leur expédition dans l’île Taprobane. Les flots tièdes poussaient devant nous des perles blondes. L’ambre craquait sous nos pas. Des squelettes de baleine blanchissaient dans la crevasse des falaises. La terre, à la fin, se fit plus étroite qu’une sandale ; – et après avoir jeté vers le soleil des gouttes de l’Océan, nous tournâmes à droite, pour revenir.
1060
Nous sommes revenus par la Région des Aromates, par le pays des Gangarides, le promontoire de Comaria, la contrée des Sachalites, des Adramites et des Homérites ; – puis, à travers les monts Cassaniens, la mer Rouge et l’île Topazos, nous avons pénétré en Éthiopie par le royaume des Pygmées.
1061
ANTOINE à part :
1062
Comme la terre est grande !
1063
DAMIS
1064
Et quand nous sommes rentrés chez nous, tous ceux que nous avions connus jadis étaient morts.
1065
Antoine baisse la tête. Silence.
1066
APOLLONIUS reprend :
1067
Alors on commença dans le monde à parler de moi.
1068
La peste ravageait Éphèse ; j’ai fait lapider un vieux mendiant.
1069
DAMIS
1070
Et la peste s’en est allée !
1071
ANTOINE
1072
Comment ! il chasse les maladies ?
1073
APOLLONIUS
1074
À Cnide, j’ai guéri l’amoureux de la Vénus.
1075
DAMIS
1076
Oui, un fou, qui même avait promis de l’épouser. – Aimer une femme passe encore ; mais une statue, quelle sottise ! – Le Maître lui posa la main sur le cœur ; et l’amour aussitôt s’éteignit.
1077
ANTOINE
1078
Quoi ! il délivre des démons ?
1079
APOLLONIUS
1080
À Tarente, on portait au bûcher une jeune fille morte.
1081
DAMIS
1082
Le Maître lui toucha les lèvres, et elle s’est relevée en appelant sa mère.
1083
ANTOINE
1084
Comment ! il ressuscite les morts ?
1085
APOLLONIUS
1086
J’ai prédit le pouvoir à Vespasien.
1087
ANTOINE
1088
Quoi ! il devine l’avenir ?
1089
DAMIS
1090
Il y avait à Corinthe…
1091
APOLLONIUS Étant à table avec lui, aux eaux de Baïa…
1092
ANTOINE Excusez-moi, étrangers, il est tard !
1093
DAMIS Un jeune homme qu’on appelait Ménippe.
1094
ANTOINE Non ! non ! allez-vous-en !
1095
APOLLONIUS Un chien entra, portant à la gueule une main coupée.
1096
DAMIS Un soir, dans un faubourg, il rencontra une femme.
1097
ANTOINE Vous ne m’entendez pas ? retirez-vous !
1098
APOLLONIUS Il rôdait vaguement autour des lits.
1099
ANTOINE Assez !
1100
APOLLONIUS On voulait le chasser.
1101
DAMIS
1102
Ménippe donc se rendit chez elle ; ils s’aimèrent.
1103
APOLLONIUS
1104
En battant la mosaïque avec sa queue, il déposa cette main sur les genoux de Flavius.
1105
DAMIS
1106
Mais le matin, aux leçons de l’école, Ménippe était pâle.
1107
ANTOINE bondissant :
1108
Encore ! Ah ! qu’ils continuent, puisqu’il n’y a pas…
1109
DAMIS
1110
Le Maître lui dit : « Ô beau jeune homme, tu caresses un serpent ; un serpent te caresse ! à quand les noces ? » Nous allâmes tous à la noce.
1111
ANTOINE
1112
J’ai tort, bien sûr, d’écouter cela !
1113
DAMIS
1114
Dès le vestibule, des serviteurs se remuaient, les portes s’ouvraient ; on n’entendait cependant ni le bruit des pas, ni le bruit des portes. Le Maître se plaça près de Ménippe. Aussitôt la fiancée fut prise de colère contre les philosophes. Mais la vaisselle d’or, les échansons, les cuisiniers, les pannetiers disparurent ; le toit s’envola, les murs s’écroulèrent ; et Apollonius resta seul, debout, ayant à ses pieds cette femme tout en pleurs. C’était une vampire qui satisfaisait les beaux jeunes hommes, afin de manger leur chair, – parce que rien n’est meilleur pour ces sortes de fantômes que le sang des amoureux.
1115
APOLLONIUS
1116
Si tu veux savoir l’art…
1117
ANTOINE
1118
Je ne veux rien savoir !
1119
APOLLONIUS
1120
Le soir de notre arrivée aux portes de Rome.
1121
ANTOINE
1122
Oh ! oui, parlez-moi de la ville des papes !
1123
APOLLONIUS
1124
Un homme ivre nous accosta, qui chantait d’une voix douce. C’était un épithalame de Néron ; et il avait le pouvoir de faire mourir quiconque l’écoutait négligemment. Il portait à son dos, dans une boîte, une corde prise à la cythare de l’Empereur. J’ai haussé les épaules. Il nous a jeté de la boue au visage. Alors, j’ai défait ma ceinture, et je la lui ai placée dans la main.
1125
DAMIS
1126
Vous avez eu bien tort, par exemple !
1127
APOLLONIUS
1128
L’empereur, pendant la nuit, me fit appeler à sa maison. Il jouait aux osselets avec Sporus, accoudé du bras gauche, sur une table d’agate. Il se détourna, et fronçant ses sourcils blonds : « Pourquoi ne me crains-tu pas ? me demanda-t-il ? – Parce que le Dieu qui t’a fait terrible m’a fait intrépide, » répondis-je.
1129
ANTOINE à part :
1130
Quelque chose d’inexplicable m’épouvante.
1131
Silence.
1132
DAMIS reprend d’une voix aiguë :
1133
Toute l’Asie, d’ailleurs, pourra vous dire…
1134
ANTOINE en sursaut :
1135
Je suis malade ! Laissez-moi !
1136
DAMIS
1137
Écoutez donc. Il a vu, d’Éphèse, tuer Domitien, qui était à Rome.
1138
ANTOINE s’efforçant de rire :
1139
Est-ce possible !
1140
DAMIS
1141
Oui, au théâtre, en plein jour, le quatorzième des calendes d’octobre, tout à coup il s’écria : « On égorge César ! » et il ajoutait de temps à autre : « Il roule par terre ; oh ! comme il se débat ! Il se relève ; il essaye de fuir ; les portes sont fermées ; ah ! c’est fini ! le voilà mort ! » Et ce jour-là, en effet, Titus Flavius Domitianus fut assassiné, comme vous savez.
1142
ANTOINE
1143
Sans le secours du Diable… certainement…
1144
APOLLONIUS
1145
Il avait voulu me faire mourir, ce Domitien ! Damis s’était enfui par mon ordre, et je restais seul dans ma prison.
1146
DAMIS
1147
C’était une terrible hardiesse, il faut avouer !
1148
APOLLONIUS
1149
Vers la cinquième heure, les soldats m’amenèrent au tribunal. J’avais ma harangue toute prête que je tenais sous mon manteau.
1150
DAMIS
1151
Nous étions sur le rivage de Pouzzoles, nous autres ! Nous vous croyions mort ; nous pleurions. Quand, vers la sixième heure, tout à coup vous apparûtes, et vous nous dites : « C’est moi ! »
1152
ANTOINE à part :
1153
Comme Lui !
1154
DAMIS très haut :
1155
Absolument !
1156
ANTOINE
1157
Oh ! non ! vous mentez, n’est-ce pas ? vous mentez !
1158
APOLLONIUS
1159
Il est descendu du Ciel. Moi, j’y monte, – grâce à ma vertu qui m’a élevé jusqu’à la hauteur du Principe !
1160
DAMIS
1161
Thyane, sa ville natale, a institué en son honneur un temple avec des prêtres !
1162
APOLLONIUS se rapproche d’Antoine et lui crie aux oreilles :
1163
C’est que je connais tous les dieux, tous les rites, toutes les prières, tous les oracles ! J’ai pénétré dans l’antre de Trophonius, fils d’Apollon ! j’ai pétri pour les Syracusaines les gâteaux qu’elles portent sur les montagnes ! j’ai subi les quatre-vingts épreuves de Mithra ! j’ai serré contre mon cœur le serpent de Sabasius ! j’ai reçu l’écharpe des Cabires ! j’ai lavé Cybèle aux flots des golfes campaniens, et j’ai passé trois lunes dans les cavernes de Samothrace !
1164
DAMIS riant bêtement :
1165
Ah ! ah ! ah ! aux mystères de la Bonne Déesse !
1166
APOLLONIUS
1167
Et maintenant nous recommençons le pèlerinage !
1168
Nous allons au Nord, du côté des cygnes et des neiges. Sur la plaine blanche, les hippopodes aveugles cassent du bout de leurs pieds la plante d’outre-mer.
1169
DAMIS
1170
Viens ! c’est l’aurore. Le coq a chanté, le cheval a henni, la voile est prête.
1171
ANTOINE
1172
Le coq n’a pas chanté ! J’entends le grillon dans les sables, et je vois la lune qui reste en place.
1173
APOLLONIUS
1174
Nous allons au Sud, derrière les montagnes et les grands flots, chercher dans les parfums la raison de l’amour. Tu humeras l’odeur du myrrhodion qui fait mourir les faibles. Tu baigneras ton corps dans le lac d’huile rose de l’île Junonia. Tu verras, dormant sur les primevères, le lézard qui se réveille tous les siècles quand tombe à sa maturité l’escarboucle de son front. Les étoiles palpitent comme des yeux, les cascades chantent comme des lyres, des enivrements s’exhalent des fleurs écloses ; ton esprit s’élargira parmi les airs, et dans ton cœur comme sur ta face.
1175
DAMIS
1176
Maître ! il est temps ! Le vent va se lever, les hirondelles s’éveillent, la feuille du myrte est envolée !
1177
APOLLONIUS
1178
Oui ! partons !
1179
ANTOINE
1180
Non ! moi, je reste !
1181
APOLLONIUS
1182
Veux-tu que je t’enseigne où pousse la plante Balis, qui ressuscite les morts ?
1183
DAMIS
1184
Demande-lui plutôt l’androdamas qui attire l’argent, le fer et l’airain !
1185
ANTOINE
1186
Oh ! que je souffre ! que je souffre !
1187
DAMIS
1188
Tu comprendras la voix de tous les êtres, les rugissements, les roucoulements !
1189
APOLLONIUS
1190
Je te ferai monter sur les licornes, sur les dragons, sur les hippocentaures et les dauphins !
1191
ANTOINE pleure.
1192
Oh ! oh ! oh !
1193
APOLLONIUS
1194
Tu connaîtras les démons qui habitent les cavernes, ceux qui parlent dans les bois, ceux qui remuent les flots, ceux qui poussent les nuages.
1195
DAMIS
1196
Serre ta ceinture ! noue tes sandales !
1197
APOLLONIUS
1198
Je t’expliquerai la raison des formes divines, pourquoi Apollon est debout, Jupiter assis, Vénus noire à Corinthe, carrée dans Athènes, conique à Paphos.
1199
ANTOINE joignant les mains :
1200
Qu’ils s’en aillent ! qu’ils s’en aillent !
1201
APOLLONIUS
1202
J’arracherai devant toi les armures des Dieux, nous forcerons les sanctuaires, je te ferai violer la Pythie !
1203
ANTOINE
1204
Au secours, Seigneur !
1205
Il se précipite vers la croix.
1206
APOLLONIUS
1207
Quel est ton désir ? ton rêve ? Le temps seulement d’y songer…
1208
ANTOINE
1209
Jésus, Jésus, à mon aide !
1210
APOLLONIUS
1211
Veux-tu que je le fasse apparaître, Jésus ?
1212
ANTOINE
1213
Quoi ? Comment ?
1214
APOLLONIUS
1215
Ce sera lui ! pas un autre ! Il jettera sa couronne, et nous causerons face à face !
1216
DAMIS bas :
1217
Dis que tu veux bien ! Dis que tu veux bien !
1218
Antoine, au pied de la croix, murmure des oraisons. Damis tourne autour de lui, avec des gestes patelins.
1219
Voyons, bon ermite, cher saint Antoine ! homme pur, homme illustre ! homme qu’on ne saurait assez louer ! Ne vous effrayez pas ; c’est une façon de dire exagérée prise aux orientaux. Cela n’empêche nullement…
1220
APOLLONIUS
1221
Laisse-le, Damis !
1222
Il croit, comme une brute, à la réalité des choses. La terreur qu’il a des dieux l’empêche de les comprendre ; et il ravale le sien au niveau d’un roi jaloux !
1223
Toi, mon fils, ne me quitte pas !
1224
Il s’approche à reculons du bord de la falaise, la dépasse, et reste suspendu.
1225
Par-dessus toutes les formes, plus loin que la terre, au delà des cieux, réside le monde des Idées, tout plein du Verbe ! D’un bond, nous franchirons l’autre espace ; et tu saisiras dans son infinité l’Éternel, l’Absolu, l’Être ! – Allons ! donne-moi la main ! En marche !
1226
Tous les deux, côte à côte, s’élèvent dans l’air, doucement.
1227
Antoine embrassant la croix, les regarde monter
1228
Ils disparaissent.
V
1229
ANTOINE marchant lentement :
1230
Celui-là vaut tout l’enfer !
1231
Nabuchodonosor ne m’avait pas tant ébloui. La reine de Saba ne m’a pas si profondément charmé.
1232
Sa manière de parler des Dieux inspire l’envie de les connaître.
1233
Je me rappelle en avoir vu des centaines à la fois, dans l’île d’Éléphantine, du temps de Dioclétien. L’Empereur avait cédé aux Nomades un grand pays, à condition qu’ils garderaient les frontières ; et le traité fut conclu au nom des « Puissances invisibles ». Car les Dieux de chaque peuple étaient ignorés de l’autre peuple.
1234
Les Barbares avaient amené les leurs. Ils occupaient les collines de sable qui bordent le fleuve. On les apercevait tenant leurs idoles entre leurs bras comme de grands enfants paralytiques ; ou bien naviguant au milieu des cataractes sur un tronc de palmier, ils montraient de loin les amulettes de leurs cous, les tatouages de leurs poitrines ; – et, cela n’est pas plus criminel que la religion des Grecs, des Asiatiques et des Romains !
1235
Quand j’habitais le temple d’Héliopolis, j’ai souvent considéré tout ce qu’il y a sur les murailles : vautours portant des sceptres, crocodiles pinçant des lyres, figures d’hommes avec des corps de serpent, femmes à tête de vache prosternées devant des dieux ithyphalliques ; et leurs formes surnaturelles m’entraînaient vers d’autres mondes. J’aurais voulu savoir ce que regardent ces yeux tranquilles.
1236
Pour que de la matière ait tant de pouvoir, il faut qu’elle contienne un esprit. L’âme des Dieux est attachée à ses images.
1237
Ceux qui ont la beauté des apparences peuvent séduire. Mais les autres… qui sont abjects ou terribles, comment y croire ?…
1238
Et il voit passer à ras du sol des feuilles, des pierres, des coquilles, des branches d’arbres, de vagues représentations d’animaux, puis des espèces de nains hydropiques ; ce sont des Dieux. Il éclate de rire.
1239
Un autre rire part derrière lui ; et Hilarion se présente – habillé en ermite, beaucoup plus grand que tout à l’heure, colossal.
1240
ANTOINE n’est pas surpris de le revoir.
1241
Qu’il faut être bête pour adorer cela !
1242
HILARION
1243
Oh ! oui, extrêmement bête !
1244
Alors défilent devant eux, des idoles de toutes les nations et de tous les âges, en bois, en métal, en granit, en plumes, en peaux cousues.
1245
Les plus vieilles, antérieures au Déluge, disparaissent sous des goémons qui pendent comme des crinières. Quelques-unes, trop longues pour leur base, craquant dans leurs jointures et se cassent les reins en marchant. D’autres laissent couler du sable par les trous de leurs ventres.
1246
Antoine et Hilarion s’amusent énormément. Ils se tiennent les côtes à force de rire.
1247
Ensuite, passent des idoles à profil de mouton. Elles titubent sur leurs jambes cagneuses, entr’ouvrent leurs paupières et bégayent comme des muets : « Bâ ! bâ ! bâ ! »
1248
À mesure qu’elles se rapprochent du type humain, elles irritent Antoine davantage. Il les frappe à coups de poing, à coups de pied, s’acharne dessus. Elles deviennent effroyables – avec de hauts panaches, des yeux en boules, les bras terminés par des griffes, des mâchoires de requin.
1249
Et devant ces Dieux, on égorge des hommes sur des autels de pierre ; d’autres sont broyés dans des cuves, écrasés sous des chariots, cloués dans des arbres. Il y en a un, tout en fer rougi et à cornes de taureau, qui dévore des enfants.
1250
ANTOINE
1251
Horreur !
1252
HILARION
1253
Mais les Dieux réclament toujours des supplices. Le tien même a voulu…
1254
ANTOINE pleurant :
1255
Oh ! n’achève pas, tais-toi !
1256
L’enceinte des roches se change en une vallée. Un troupeau de bœufs y pâture l’herbe rase.
1257
Le pasteur qui les conduit observe un nuage ; – et jette dans l’air, d’une voix aiguë, des paroles impératives.
1258
HILARION
1259
Comme il a besoin de pluie, il tâche, par des chants, de contraindre le roi du ciel à ouvrir la nuée féconde.
1260
ANTOINE en riant :
1261
Voilà un orgueil trop niais !
1262
HILARION
1263
Pourquoi fais-tu des exorcismes ?
1264
La vallée devient une mer de lait, immobile et sans bornes.
1265
Au milieu flotte un long berceau, composé par les enroulements d’un serpent dont toutes les têtes, s’inclinant à la fois, ombragent un dieu endormi sur son corps.
1266
Il est jeune, imberbe, plus beau qu’une fille et couvert de voiles diaphanes. Les perles de sa tiare brillent doucement comme des lunes, un chapelet d’étoiles fait plusieurs tours sur sa poitrine ; – et une main sous la tête, l’autre bras étendu, il repose, d’un air songeur et enivré.
1267
Une femme accroupie devant ses pieds attend qu’il se réveille.
1268
HILARION
1269
C’est la dualité primordiale des Brakhmanes, – l’Absolu ne s’exprimant par aucune forme.
1270
Sur le nombril du Dieu une tige de lotus a poussé ; et, dans son calice, paraît un autre Dieu à trois visages.
1271
ANTOINE
1272
Tiens, quelle invention !
1273
HILARION
1274
Père, Fils et Saint-Esprit ne font de même qu’une seule personne !
1275
Les trois têtes s’écartent, et trois grands Dieux paraissent.
1276
Le premier, qui est rose, mord le bout de son orteil.
1277
Le second, qui est bleu, agite quatre bras.
1278
Le troisième, qui est vert, porte un collier de crânes humains.
1279
En face d’eux, immédiatement surgissent trois Déesses, l’une enveloppée d’un réseau, l’autre offrant une coupe, la dernière brandissant un arc.
1280
Et ces Dieux, ces Déesses se décuplent, se multiplient. Sur leurs épaules poussent des bras, au bout de leurs bras des mains tenant des étendards, des haches, des boucliers, des épées, des parasols et des tambours. Des fontaines jaillissent de leurs têtes, des herbes descendent de leurs narines.
1281
À cheval sur des oiseaux, bercés dans des palanquins, trônant sur des sièges d’or, debout dans des niches d’ivoire, ils songent, voyagent, commandent, boivent du vin, respirent des fleurs. Des danseuses tournoient, des géants poursuivent des monstres ; à l’entrée des grottes des solitaires méditent. On ne distingue pas les prunelles des étoiles, les nuages des banderoles ; des paons s’abreuvent à des ruisseaux de poudre d’or, la broderie des pavillons se mêle aux taches des léopards, des rayons colorés s’entre-croisent sur l’air bleu, avec des flèches qui volent et des encensoirs qu’on balance.
1282
Et tout cela se développe comme une haute frise – appuyant sa base sur les rochers, et montant jusque dans le ciel.
1283
ANTOINE ébloui :
1284
Quelle quantité ! que veulent-ils ?
1285
HILARION
1286
Celui qui gratte son abdomen avec sa trompe d’éléphant, c’est le Dieu solaire, l’inspirateur de la sagesse.
1287
Cet autre, dont les six têtes portent des tours et les quatorze bras des javelots, c’est le prince des armées, le Feudévorateur.
1288
Le vieillard chevauchant un crocodile va laver sur le rivage les âmes des morts. Elles seront tourmentées par cette femme noire aux dents pourries, dominatrice des enfers.
1289
Le chariot tiré par des cavales rouges, que conduit un cocher qui n’a pas de jambes, promène en plein azur le maître du soleil. Le Dieu-lune l’accompagne, dans une litière attelée de trois gazelles.
1290
À genoux sur le dos d’un perroquet, la déesse de la Beauté présente à l’Amour, son fils, sa mamelle ronde. La voici plus loin, qui saute de joie dans les prairies. Regarde ! regarde ! Coiffée d’une mitre éblouissante, elle court sur les blés, sur les flots, monte dans l’air, s’étale partout !
1291
Entre ces Dieux siègent les Génies des vents, des planètes, des mois, des jours, cent mille autres ! et leurs aspects sont multiples, leurs transformations rapides. En voilà un qui de poisson devient tortue ; il prend la hure d’un sanglier, la taille d’un nain.
1292
ANTOINE
1293
Pourquoi faire ?
1294
HILARION
1295
Pour rétablir l’équilibre, pour combattre le mal. Mais la vie s’épuise, les formes s’usent ; et il leur faut progresser dans les métamorphoses.
1296
Tout à coup paraît
1297
UN HOMME NU assis au milieu du sable, les jambes croisées.
1298
Un large halo vibre, suspendu derrière lui. Les petites boucles de ses cheveux noirs, et à reflets d’azur, contournent symétriquement une protubérance au haut de son crâne. Ses bras, très longs, descendent droits contre ses flancs. Ses deux mains, les paumes ouvertes, reposent à plat sur ses cuisses. Le dessous de ses pieds offre l’image de deux soleils ; et il reste complètement immobile, – en face d’Antoine et d’Hilarion, – avec tous les Dieux à l’entour, échelonnés sur les roches comme sur les gradins d’un cirque.
1299
Ses lèvres s’entr’ouvrent ; et d’une voix profonde :
1300
Je suis le maître de la grande aumône, le secours des créatures, et aux croyants comme aux profanes j’expose la loi.
1301
Pour délivrer le monde, j’ai voulu naître parmi les hommes. Les Dieux pleuraient quand je suis parti.
1302
J’ai d’abord cherché une femme comme il convient : de race militaire, épouse d’un roi, très bonne, extrêmement belle, le nombril profond, le corps ferme comme du diamant ; et au temps de la pleine lune, sans l’auxiliaire d’aucun mâle, je suis entré dans son ventre.
1303
J’en suis sorti par le flanc droit. Des étoiles s’arrêtèrent.
1304
HILARION murmure entre ses dents :
1305
« Et quand ils virent l’étoile s’arrêter, ils conçurent une grande joie ! »
1306
Antoine regarde plus attentivement
1307
LE BUDDHA qui reprend :
1308
Du fond de l’Himalaya, un religieux centenaire accourut pour me voir.
1309
HILARION
1310
« Un homme appelé Simon, qui ne devait pas mourir avant d’avoir vu le Christ ! »
1311
LE BUDDHA
1312
On m’a mené dans les écoles. J’en savais plus que les docteurs.
1313
HILARION
1314
« … Au milieu des docteurs ; et tous ceux qui l’entendaient étaient ravis de sa sagesse. »
1315
Antoine fait signe à Hilarion de se taire.
1316
LE BUDDHA
1317
Continuellement, j’étais à méditer dans les jardins. Les ombres des arbres tournaient ; mais l’ombre de celui qui m’abritait ne tournait pas.
1318
Aucun ne pouvait m’égaler dans la connaissance des Écritures, l’énumération des atomes, la conduite des éléphants, les ouvrages de cire, l’astronomie, la poésie, le pugilat, tous les exercices et tous les arts !
1319
Pour me conformer à l’usage, j’ai pris une épouse ; – et je passais les jours dans mon palais de roi, vêtu de perles, sous la pluie des parfums, éventé par les chasse-mouches de trente-trois mille femmes, regardant mes peuples du haut de mes terrasses, ornées de clochettes retentissantes.
1320
Mais la vue des misères du monde me détournait des plaisirs. J’ai fui.
1321
J’ai mendié sur les routes, couvert de haillons ramassés dans les sépulcres ; et comme il y avait un ermite très savant, j’ai voulu devenir son esclave ; je gardais sa porte, je lavais ses pieds.
1322
Toute sensation fut anéantie, toute joie, toute langueur.
1323
Puis, concentrant ma pensée dans une méditation plus large, je connus l’essence des choses, l’illusion des formes.
1324
J’ai vidé promptement la science des Brakhmanes. Ils sont rongés de convoitises sous leurs apparences austères, se frottent d’ordures, couchent sur des épines, croyant arriver au bonheur par la voie de la mort !
1325
HILARION
1326
« Pharisiens, hypocrites, sépulcres blanchis, race de vipères ! »
1327
LE BUDDHA
1328
Moi aussi, j’ai fait des choses étonnantes – ne mangeant par jour qu’un seul grain de riz, et les grains de riz dans ce temps-là n’étaient pas plus gros qu’à présent ; – mes poils tombèrent, mon corps devint noir ; mes yeux rentrés dans les orbites semblaient des étoiles aperçues au fond d’un puits.
1329
Pendant six ans, je me suis tenu immobile, exposé aux mouches, aux lions et aux serpents ; et les grands soleils, les grandes ondées, la neige, la foudre, la grêle et la tempête, je recevais tout cela, sans m’abriter même avec la main.
1330
Les voyageurs qui passaient, me croyant mort, me jetaient de loin des mottes de terre !
1331
La tentation du Diable me manquait.
1332
Je l’ai appelé.
1333
Ses fils sont venus, – hideux, couverts d’écailles, nauséabonds comme des charniers, hurlant, sifflant, beuglant, entre-choquant des armures et des os de mort. Quelques-uns crachent des flammes par les naseaux, quelques-uns font des ténèbres avec leurs ailes, quelques-uns portent des chapelets de doigts coupés, quelques-uns boivent du venin de serpent dans le creux de leurs mains ; ils ont des têtes de porc, de rhinocéros ou de crapaud, toutes sortes de figures inspirant le dégoût ou la terreur.
1334
ANTOINE à part :
1335
J’ai enduré cela, autrefois !
1336
LE BUDDHA
1337
Puis il m’envoya ses filles – belles, bien fardées, avec des ceintures d’or, les dents blanches comme le jasmin, les cuisses rondes comme la trompe de l’éléphant. Quelques-unes étendent les bras en bâillant, pour montrer les fossettes de leurs coudes ; quelques-unes clignent des yeux, quelques-unes se mettent à rire, quelques-unes entr’ouvrent leurs vêtements. Il y a des vierges rougissantes, des matrones pleines d’orgueil, des reines avec une grande suite de bagages et d’esclaves.
1338
ANTOINE à part :
1339
Ah ! lui aussi ?
1340
LE BUDDHA
1341
Ayant vaincu le démon, j’ai passé douze ans à me nourrir exclusivement de parfums ; – et comme j’avais acquis les cinq vertus, les cinq facultés, les dix forces, les dix-huit substances, et pénétré dans les quatre sphères du monde invisible, l’intelligence fut à moi ! Je devins le Buddha !
1342
Tous les Dieux s’inclinent ; ceux qui ont plusieurs têtes les baissent à la fois.
1343
Il lève dans l’air sa haute main et reprend :
1344
En vue de la délivrance des êtres, j’ai fait des centaines de mille de sacrifices ! J’ai donné aux pauvres des robes de soie, des lits, des chars, des maisons, des tas d’or et des diamants. J’ai donné mes mains aux manchots, mes jambes aux boiteux, mes prunelles aux aveugles ; j’ai coupé ma tête pour les décapités. Au temps que j’étais roi, j’ai distribué des provinces ; au temps que j’étais brakhmane, je n’ai méprisé personne. Quand j’étais un solitaire, j’ai dit des paroles tendres au voleur qui m’égorgea. Quand j’étais un tigre, je me suis laissé mourir de faim.
1345
Et dans cette dernière existence, ayant prêché la loi, je n’ai plus rien à faire. La grande période est accomplie ! Les hommes, les animaux, les Dieux, les bambous, les océans, les montagnes, les grains de sable des Ganges avec les myriades de myriades d’étoiles, tout va mourir ; – et, jusqu’à des naissances nouvelles, une flamme dansera sur les ruines des mondes détruits !
1346
Alors un vertige prend les Dieux. Ils chancellent, tombent en convulsions, et vomissent leurs existences. Leurs couronnes éclatent, leurs étendards s’envolent. Ils arrachent leurs attributs, leurs sexes, lancent par-dessus l’épaule les coupes où ils buvaient l’immortalité, s’étranglent avec leurs serpents, s’évanouissent en fumée ; – et quand tout a disparu…
1347
HILARION lentement :
1348
Tu viens de voir la croyance de plusieurs centaines de millions d’hommes !
1349
Antoine est par terre, la figure dans ses mains. Debout près de lui et tournant le dos à la croix, Hilarion le regarde.
1350
Un assez long temps s’écoule.
1351
Ensuite, paraît un être singulier, ayant une tête d’homme sur un corps de poisson. Il s’avance droit dans l’air, en battant le sable de sa queue ; – et cette figure de patriarche avec de petits bras fait rire Antoine.
1352
OANNÈS d’une voix plaintive :
1353
Respecte-moi ! Je suis le contemporain des origines.
1354
J’ai habité le monde informe où sommeillaient des bêtes hermaphrodites, sous le poids d’une atmosphère opaque, dans la profondeur des ondes ténébreuses, – quand les doigts, les nageoires et les ailes étaient confondus, et que des yeux sans tête flottaient comme des mollusques, parmi des taureaux à face humaine et des serpents à pattes de chien.
1355
Sur l’ensemble de ces êtres, Omorôca, pliée comme un cerceau, étendait son corps de femme. Mais Bélus la coupa net en deux moitiés, fit la terre avec l’une, le ciel avec l’autre ; et les deux mondes pareils se contemplent mutuellement.
1356
Moi, la première conscience du Chaos, j’ai surgi de l’abîme pour durcir la matière, pour régler les formes ; et j’ai appris aux humains la pêche, les semailles, l’écriture et l’histoire des Dieux.
1357
Depuis lors, je vis dans les étangs qui restent du Déluge. Mais le désert s’agrandit autour d’eux, le vent y jette du sable, le soleil les dévore ; – et je meurs sur ma couche de limon, en regardant les étoiles à travers l’eau. J’y retourne.
1358
Il saute, et disparaît dans le Nil.
1359
HILARION
1360
C’est un ancien dieu des Chaldéens !
1361
ANTOINE ironiquement :
1362
Qu’étaient donc ceux de Babylone ?
1363
HILARION
1364
Tu peux les voir !
1365
Et ils se trouvent sur la plate-forme d’une tour quadrangulaire dominant six autres tours qui, plus étroites à mesure qu’elles s’élèvent, forment une monstrueuse pyramide. On distingue en bas une grande masse noire, – la ville sans doute, – étalée dans les plaines. L’air est froid, le ciel d’un bleu sombre ; des étoiles en quantité palpitent.
1366
Au milieu de la plate-forme, se dresse une colonne de pierre blanche. Des prêtres en robes de lin passent et reviennent tout autour, de manière à décrire par leurs évolutions un cercle en mouvement ; et, la tête levée, ils contemplent les astres.
1367
HILARION en désigne plusieurs à saint Antoine.
1368
Il y en a trente principaux. Quinze regardent le dessus de la terre, quinze le dessous. À des intervalles réguliers, un d’eux s’élance des régions supérieures vers celles d’en bas, tandis qu’un autre abandonne les inférieures pour monter vers les sublimes.
1369
Des sept planètes, deux sont bienfaisantes, deux mauvaises, trois ambiguës ; tout dépend, dans le monde, de ces feux éternels. D’après leur position et leur mouvement on peut tirer des présages ; – et tu foules l’endroit le plus respectable de la terre. Pythagore et Zoroastre s’y sont rencontrés. Voilà douze mille ans que ces hommes observent le ciel, pour mieux connaître les Dieux.
1370
ANTOINE
1371
Les astres ne sont pas Dieux.
1372
HILARION
1373
Oui ! disent-ils ; car les choses passent autour de nous ; le ciel, comme l’éternité, reste immuable !
1374
ANTOINE
1375
Il a un maître, pourtant.
1376
HILARION montrant la colonne :
1377
Celui-là, Bélus, le premier rayon, le Soleil, le Mâle ! – L’Autre, qu’il féconde, est sous lui !
1378
Antoine aperçoit un jardin éclairé par des lampes.
1379
Il est au milieu de la foule, dans une avenue de cyprès. À droite et à gauche, des petits chemins conduisent vers des cabanes établies dans un bois de grenadiers, que défendent des treillages de roseaux.
1380
Les hommes, pour la plupart, ont des bonnets pointus avec des robes chamarrées comme le plumage des paons. Il y a des gens du nord vêtus de peaux d’ours, des nomades en manteau de laine brune, de pâles Gangarides à longues boucles d’oreilles ; et les rangs comme les nations paraissent confondus, car des matelots et des tailleurs de pierres coudoient des princes portant des tiares d’escarboucles avec de hautes cannes à pomme ciselée. Tous marchent en dilatant les narines, recueillis dans le même désir.
1381
De temps à autre, ils se dérangent pour donner passage à un long chariot couvert, traîné par des bœufs : ou bien c’est un âne, secouant sur son dos une femme empaquetée de voiles, et qui disparaît aussi vers les cabanes.
1382
Antoine a peur ; il voudrait revenir en arrière. Cependant une curiosité inexprimable l’entraîne.
1383
Au pied des cyprès, des femmes sont accroupies en ligne sur des peaux de cerf, toutes ayant pour diadème une tresse de cordes. Quelques-unes, magnifiquement habillées, appellent à haute voix les passants. De plus timides cachent leur figure sous leur bras, tandis que par derrière, une matrone, leur mère sans doute, les exhorte. D’autres, la tête enveloppée d’un châle noir et le corps entièrement nu, semblent de loin des statues de chair. Dès qu’un homme leur a jeté de l’argent sur les genoux, elles se lèvent.
1384
Et on entend des baisers sous les feuillages, – quelquefois un grand cri aigu.
1385
HILARION
1386
Ce sont les vierges de Babylone qui se prostituent à la Déesse.
1387
ANTOINE
1388
Quelle déesse ?
1389
HILARION
1390
La voilà !
1391
Et il lui fait voir, tout au fond de l’avenue, sur le seuil d’une grotte illuminée, un bloc de pierre représentant l’organe sexuel d’une femme.
1392
ANTOINE
1393
Ignominie ! quelle abomination de donner un sexe à Dieu !
1394
HILARION
1395
Tu l’imagines bien comme une personne vivante !
1396
Antoine se retrouve dans les ténèbres.
1397
Il aperçoit, en l’air, un cercle lumineux, posé sur des ailes horizontales.
1398
Cette espèce d’anneau entoure, comme une ceinture trop lâche, la taille d’un petit homme coiffé d’une mitre, portant une couronne à sa main, et dont la partie inférieure du corps disparaît sous de grandes plumes étalées en jupon.
1399
C’est
1400
ORMUZ le dieu des Perses.
1401
Il voltige en criant :
1402
J’ai peur ! J’entrevois sa gueule.
1403
Je t’avais vaincu, Ahriman ! Mais tu recommences !
1404
D’abord, te révoltant contre moi, tu as fait périr l’aîné des créatures Kaiomortz, l’homme-Taureau. Puis tu as séduit le premier couple humain, Meschia et Meschiané ; et tu as répandu les ténèbres dans les cœurs, tu as poussé vers le ciel tes bataillons.
1405
J’avais les miens, le peuple des étoiles ; et je contemplais au-dessous de mon trône tous les astres échelonnés.
1406
Mithra, mon fils, habitait un lieu inaccessible. Il y recevait les âmes, les en faisait sortir, et se levait chaque matin pour épandre sa richesse.
1407
La splendeur du firmament était reflétée par la terre. Le feu brillait sur les montagnes, – image de l’autre feu dont j’avais créé tous les êtres. Pour le garantir des souillures, on ne brûlait pas les morts. Le bec des oiseaux les emportait vers le ciel.
1408
J’avais réglé les pâturages, les labours, le bois du sacrifice, la forme des coupes, les paroles qu’il faut dire dans l’insomnie ; – et mes prêtres étaient continuellement en prières, afin que l’hommage eût l’éternité du Dieu. On se purifiait avec de l’eau, on offrait des pains sur les autels, on confessait à haute voix ses crimes.
1409
Homa se donnait à boire aux hommes, pour leur communiquer sa force.
1410
Pendant que les génies du ciel combattaient les démons, les enfants d’Iran poursuivaient les serpents. Le Roi, qu’une cour innombrable servait à genoux, figurait ma personne, portait ma coiffure. Ses jardins avaient la magnificence d’une terre céleste ; et son tombeau le représentait égorgeant un monstre, – emblème du Bien qui extermine le Mal.
1411
Car je devais un jour, grâce au temps sans bornes, vaincre définitivement Ahriman.
1412
Mais l’intervalle entre nous deux disparaît ; la nuit monte ! À moi, les Amschaspands, les Izeds, les Ferouers ! Au secours Mithra ! prends ton épée ! Caosyac, qui dois revenir pour la délivrance universelle, défends-moi ! Comment ?… Personne !
1413
Ah ! je meurs ! Ahriman, tu es le maître !
1414
Hilarion, derrière Antoine, retient un cri de joie – et Ormuz plonge dans les ténèbres.
1415
Alors paraît
1416
LA GRANDE DIANE D’ÉPHÈSE noire avec des yeux d’émail, les coudes aux flancs, les avant-bras écartés, les mains ouvertes.
1417
Des lions rampent sur ses épaules ; des fruits, des fleurs et des étoiles s’entre-croisent sur sa poitrine ; plus bas se développent trois rangées de mamelles ; et depuis le ventre jusqu’aux pieds, elle est prise dans une gaine étroite d’où s’élancent à mi-corps des taureaux, des cerfs, des griffons et des abeilles. – On l’aperçoit à la blanche lueur que fait un disque d’argent, rond comme la pleine lune, posé derrière sa tête.
1418
Où est mon temple ?
1419
Où sont mes amazones ?
1420
Qu’ai-je donc… moi l’incorruptible, voilà qu’une défaillance me prend !
1421
Ses fleurs se fanent. Ses fruits trop mûrs se détachent. Les lions, les taureaux penchent leur cou ; les cerfs bavent épuisés ; les abeilles, en bourdonnant, meurent par terre.
1422
Elle presse, l’une après l’autre, ses mamelles. Toutes sont vides ! Mais sous un effort désespéré sa gaine éclate. Elle la saisit par le bas, comme le pan d’une robe, y jette ses animaux, ses floraisons, – puis rentre dans l’obscurité.
1423
Et au loin, des voix murmurent, grondent, rugissent, brament et beuglent. L’épaisseur de la nuit est augmentée par des haleines. Les gouttes d’une pluie chaude tombent.
1424
ANTOINE
1425
Comme c’est bon, le parfum des palmiers, le frémissement des feuilles vertes, la transparence des sources ! Je voudrais me coucher tout à plat sur la terre pour la sentir contre mon cœur ; et ma vie se retremperait dans sa jeunesse éternelle !
1426
Il entend un bruit de castagnettes et de cymbales ; – et, au milieu d’une foule rustique, des hommes, vêtus de tuniques blanches à bandes rouges, amènent un âne, enharnaché richement, la queue ornée de rubans, les sabots peints.
1427
Une boîte, couverte d’une housse en toile jaune, ballotte sur son dos entre deux corbeilles ; l’une reçoit les offrandes qu’on y place : œufs, raisins, poires et fromages, volailles, petites monnaies ; et la seconde est pleine de roses, que les conducteurs de l’âne effeuillent devant lui, tout en marchant.
1428
Ils ont des pendants d’oreilles, de grands manteaux, les cheveux nattés, les joues fardées ; une couronne d’olivier se ferme sur leur front par un médaillon à figurine ; des poignards sont passés dans leur ceinture ; et ils secouent des fouets à manche d’ébène, ayant trois lanières garnies d’osselets.
1429
Les derniers du cortège posent sur le sol, droit comme un candélabre, un grand pin qui brûle par le sommet, et dont les rameaux les plus bas ombragent un petit mouton.
1430
L’âne s’est arrêté. On retire la housse. Il y a, en dessous, une seconde enveloppe de feutre noir. Alors, un des hommes à tunique blanche se met à danser, en jouant des crotales ; un autre à genoux devant la boîte bat du tambourin, et
1431
LE PLUS VIEUX DE LA TROUPE commence :
1432
Voici la Bonne-Déesse, l’idéenne des montagnes, la grande-mère de Syrie ! Approchez, braves gens !
1433
Elle procure la joie, guérit les malades, envoie des héritages, et satisfait les amoureux.
1434
C’est nous qui la promenons dans les campagnes par beau et mauvais temps.
1435
Souvent nous couchons en plein air, et nous n’avons pas tous les jours de table bien servie. Les voleurs habitent les bois. Les bêtes s’élancent de leurs cavernes. Des chemins glissants bordent les précipices. La voilà ! la voilà !
1436
Ils enlèvent la couverture ; et on voit une boîte, incrustée de petits cailloux.
1437
Plus haute que les cèdres, elle plane dans l’éther bleu. Plus vaste que le vent elle entoure le monde. Sa respiration s’exhale par les naseaux des tigres ; sa voix gronde sous les volcans, sa colère est la tempête ; la pâleur de sa figure a blanchi la lune. Elle mûrit les moissons, elle gonfle les écorces, elle fait pousser la barbe. Donnez-lui quelque chose, car elle déteste les avares !
1438
La boîte s’entr’ouvre ; et on distingue, sous un pavillon de soie bleue, une petite image de Cybèle – étincelante de paillettes, couronnée de tours et assise dans un char de pierre rouge, traîné par deux lions la patte levée.
1439
La foule se pousse pour voir.
1440
L’ARCHI-GALLE continue :
1441
Elle aime le retentissement des tympanons, le trépignement des pieds, le hurlement des loups, les montagnes sonores et les gorges profondes, la fleur de l’amandier, la grenade et les figues vertes, la danse qui tourne, les flûtes qui ronflent, la sève sucrée, la larme salée, – du sang ! À toi ! à toi, Mère des montagnes !
1442
Ils se flagellent avec leurs fouets, et les coups résonnent sur leur poitrine ; la peau des tambourins vibre à éclater. Ils prennent leurs couteaux, se tailladent les bras.
1443
Elle est triste ; soyons tristes ! C’est pour lui plaire qu’il faut souffrir ! Par là, vos péchés vous seront remis. Le sang lave tout ; jetez-en les gouttes, comme des fleurs ! Elle demande celui d’un autre – d’un pur !
1444
L’archi-galle lève son couteau sur le mouton.
1445
ANTOINE pris d’horreur :
1446
N’égorgez pas l’agneau !
1447
Un flot de pourpre jaillit.
1448
Le prêtre en asperge la foule ; et tous, – y compris Antoine et Hilarion, – rangés autour de l’arbre qui brûle, observent en silence les dernières palpitations de la victime.
1449
Du milieu des prêtres sort Une Femme, – exactement pareille à l’image enfermée dans la petite boîte.
1450
Elle s’arrête en apercevant Un Jeune Homme coiffé d’un bonnet phrygien.
1451
Ses cuisses sont revêtues d’un pantalon étroit, ouvert çà et là par des losanges réguliers que ferment des nœuds de couleur. Il s’appuie du coude contre une des branches de l’arbre, en tenant une flûte à la main, dans une pose langoureuse.
1452
CYBÈLE lui entourant la taille de ses deux bras :
1453
Pour te rejoindre, j’ai parcouru toutes les régions – et la famine ravageait les campagnes. Tu m’as trompée ! N’importe, je t’aime ! Réchauffe mon corps ! unissons-nous !
1454
ATYS
1455
Le printemps ne reviendra plus, ô Mère éternelle ! Malgré mon amour, il ne m’est pas possible de pénétrer ton essence. Je voudrais me couvrir d’une robe peinte, comme la tienne. J’envie tes seins gonflés de lait, la longueur de tes cheveux, tes vastes flancs d’où sortent les êtres. Que ne suis-je toi ! que ne suis-je femme ! – Non, jamais ! va-t’en ! Ma virilité me fait horreur !
1456
Avec une pierre tranchante il s’émascule, puis se met à courir furieux, en levant dans l’air son membre coupé.
1457
Les prêtres font comme le dieu, les fidèles comme les prêtres. Hommes et femmes échangent leurs vêtements, s’embrassent ; – et ce tourbillon de chairs ensanglantées s’éloigne, tandis que les voix, durant toujours, deviennent plus criardes et stridentes comme celles qu’on entend aux funérailles.
1458
Un grand catafalque tendu de pourpre, porte à son sommet un lit d’ébène, qu’entourent des flambeaux et des corbeilles en filigranes d’argent, où verdoient des laitues, des mauves et du fenouil. Sur les gradins, du haut en bas, des femmes sont assises, toutes habillées de noir, la ceinture défaite, les pieds nus, en tenant d’un air mélancolique de gros bouquets de fleurs.
1459
Par terre, aux coins de l’estrade, des urnes en albâtre pleines de myrrhe fument, lentement.
1460
On distingue sur le lit le cadavre d’un homme. Du sang coule de sa cuisse. Il laisse pendre son bras ; – et un chien, qui hurle, lèche ses ongles.
1461
La ligne des flambeaux trop pressés empêche de voir sa figure ; et Antoine est saisi par une angoisse. Il a peur de reconnaître quelqu’un.
1462
Les sanglots des femmes s’arrêtent ; et après un intervalle de silence,
1463
TOUTES à la fois psalmodient :
1464
Beau ! beau ! il est beau ! Assez dormi, lève la tête ! Debout !
1465
Respire nos bouquets ! ce sont des narcisses et des anémones, cueillies dans tes jardins pour te plaire. Ranime-toi, tu nous fais peur !
1466
Parle ! Que te faut-il ? Veux-tu boire du vin ? veux-tu coucher dans nos lits ? veux-tu manger des pains de miel qui ont la forme de petits oiseaux ?
1467
Pressons ses hanches, baisons sa poitrine ! Tiens ! tiens ! les sens-tu, nos doigts chargés de bagues qui courent sur ton corps, et nos lèvres qui cherchent ta bouche, et nos cheveux qui balayent tes cuisses Dieu pâmé, sourd à nos prières !
1468
Elles lancent des cris, en se déchirant le visage avec les ongles, puis se taisent ; – et on entend toujours les hurlements du chien.
1469
Hélas ! hélas ! Le sang noir coule sur sa chair neigeuse ! Voilà ses genoux qui se tordent ; ses côtes s’enfoncent. Les fleurs de son visage ont mouillé la pourpre. Il est mort ! Pleurons ! Désolons-nous !
1470
Elles viennent, toutes à la file, déposer entre les flambeaux leurs longues chevelures, pareilles de loin à des serpents noirs ou blonds ; – et le catafalque s’abaisse doucement jusqu’au niveau d’une grotte, un sépulcre ténébreux qui bâille par derrière.
1471
Alors
1472
UNE FEMME s’incline sur le cadavre.
1473
Ses cheveux, qu’elle n’a pas coupés, l’enveloppent de la tête aux talons. Elle verse tant de larmes que sa douleur ne doit pas être comme celle des autres, mais plus qu’humaine, infinie.
1474
Antoine songe à la mère de Jésus.
1475
Elle dit :
1476
Tu t’échappais de l’Orient ; et tu me prenais dans tes bras toute frémissante de rosée, ô Soleil ! Des colombes voletaient sur l’azur de ton manteau, nos baisers faisaient des brises dans les feuillages ; et je m’abandonnais à ton amour, en jouissant du plaisir de ma faiblesse.
1477
Hélas ! hélas ! Pourquoi allais-tu courir sur les montagnes ?
1478
À l’équinoxe d’automne un sanglier t’a blessé !
1479
Tu es mort ; et les fontaines pleurent, les arbres se penchent. Le vent d’hiver siffle dans les broussailles nues.
1480
Mes yeux vont se clore, puisque les ténèbres te couvrent. Maintenant, tu habites l’autre côté du monde, près de ma rivale plus puissante.
1481
Ô Perséphone, tout ce qui est beau descend vers toi, et n’en revient plus !
1482
Pendant qu’elle parlait, ses compagnes ont pris le mort pour le descendre au sépulcre. Il leur reste dans les mains. Ce n’était qu’un cadavre de cire.
1483
Antoine en éprouve comme un soulagement.
1484
Tout s’évanouit ; – et la cabane, les rochers, la croix sont reparus.
1485
Cependant il distingue de l’autre côté du Nil, Une Femme – debout au milieu du désert.
1486
Elle garde dans sa main le bas d’un long voile noir qui lui cache la figure, tout en portant sur le bras gauche un petit enfant qu’elle allaite. À son côté, un grand singe est accroupi sur le sable.
1487
Elle lève la tête vers le ciel ; et malgré la distance on entend sa voix.
1488
ISIS
1489
Ô Neith, commencement des choses ! Amon, seigneur de l’éternité, Ptah, démiurge, Thot son intelligence, dieux de l’Amenthi, triades particulières des Nomes, éperviers dans l’azur, sphinx au bord des temples, ibis debout entre les cornes des bœufs, planètes, constellations, rivages, murmures du vent, reflets de la lumière, apprenez-moi où se trouve Osiris !
1490
Je l’ai cherché par tous les canaux et tous les lacs, – plus loin encore, jusqu’à Byblos la phénicienne. Anubis, les oreilles droites, bondissait autour de moi, jappant, et fouillant de son museau les touffes des tamarins. Merci, bon Cynocéphale, merci !
1491
Elle donne au singe, amicalement, deux ou trois petites claques sur la tête.
1492
Le hideux Typhon au poil roux l’avait tué, mis en pièces ! Nous avons retrouvé tous ses membres. Mais je n’ai pas celui qui me rendait féconde !
1493
Elle pousse des lamentations aiguës.
1494
ANTOINE est pris de fureur. Il lui jette des cailloux, en l’injuriant.
1495
Impudique ! va-t’en, va-t’en !
1496
HILARION
1497
Respecte-la ! C’était la religion de tes aïeux ! tu as porté ses amulettes dans ton berceau.
1498
ISIS
1499
Autrefois, quand revenait l’été, l’inondation chassait vers le désert les bêtes impures. Les digues s’ouvraient, les barques s’entre-choquaient, la terre haletante buvait le fleuve avec ivresse. Dieu à cornes de taureau tu t’étalais sur ma poitrine – et on entendait le mugissement de la vache éternelle !
1500
Les semailles, les récoltes, le battage des grains et les vendanges se succédaient régulièrement, d’après l’alternance des saisons. Dans les nuits toujours pures, de larges étoiles rayonnaient. Les jours étaient baignés d’une invariable splendeur. On voyait, comme un couple royal, le Soleil et la Lune à chaque côté de l’horizon.
1501
Nous trônions tous les deux dans un monde plus sublime, monarques-jumeaux, époux dès le sein de l’éternité, – lui, tenant un sceptre à tête de concoupha, moi un sceptre à fleur de lotus, debout l’un et l’autre, les mains jointes ; – et les écroulements d’empire ne changeaient pas notre attitude.
1502
L’Égypte s’étalait sous nous, monumentale et sérieuse, longue comme le corridor d’un temple, avec des obélisques à droite, des pyramides à gauche, son labyrinthe au milieu, – et partout des avenues de monstres, des forêts de colonnes, de lourds pylônes flanquant des portes qui ont à leur sommet le globe de la terre entre deux ailes.
1503
Les animaux de son zodiaque se retrouvaient dans ses pâturages, emplissaient de leurs formes et de leurs couleurs son écriture mystérieuse. Divisée en douze régions comme l’année l’est en douze mois, – chaque mois, chaque jour ayant son dieu, – elle reproduisait l’ordre immuable du ciel ; et l’homme en expirant ne perdait pas sa figure ; mais, saturé de parfums, devenu indestructible, il allait dormir pendant trois mille ans dans une Égypte silencieuse.
1504
Celle-là, plus grande que l’autre, s’étendait sous la terre.
1505
On y descendait par des escaliers conduisant à des salles où étaient reproduites les joies des bons, les tortures des méchants, tout ce qui a lieu dans le troisième monde invisible. Rangés le long des murs, les morts dans des cercueils peints attendaient leur tour ; et l’âme exempte des migrations continuait son assoupissement jusqu’au réveil d’une autre vie.
1506
Osiris, cependant, revenait me voir quelquefois. Son ombre m’a rendu mère d’Harpocrate. Elle contemple l’enfant.
1507
C’est lui ! Ce sont ses yeux ; ce sont ses cheveux, tressés en cornes de bélier ! Tu recommenceras ses œuvres. Nous refleurirons comme des lotus. Je suis toujours la grande Isis ! nul encore n’a soulevé mon voile ! Mon fruit est le soleil !
1508
Soleil du printemps, des nuages obscurcissent ta face ! L’haleine de Typhon dévore les pyramides. J’ai vu, tout à l’heure, le sphinx s’enfuir. Il galopait comme un chacal.
1509
Je cherche mes prêtres, – mes prêtres en manteau de lin, avec de grandes harpes, et qui portaient une nacelle mystique, ornée de patères d’argent. Plus de fêtes sur les lacs ! plus d’illuminations dans mon delta ! plus de coupes de lait à Philæ ! Apis, depuis longtemps, n’a pas reparu.
1510
Égypte ! Égypte ! tes grands Dieux immobiles ont les épaules blanchies par la fiente des oiseaux, et le vent qui passe sur le désert roule la cendre de tes morts ! – Anubis, gardien des ombres, ne me quitte pas !
1511
Le cynocéphale s’est évanoui.
1512
Elle secoue son enfant.
1513
Mais… qu’as-tu ?… tes mains sont froides, ta tête retombe !
1514
Harpocrate vient de mourir.
1515
Alors elle pousse dans l’air un cri tellement aigu, funèbre et déchirant, qu’Antoine y répond par un autre cri, en ouvrant ses bras pour la soutenir.
1516
Elle n’est plus là. Il baisse la figure, écrasé de honte.
1517
Tout ce qu’il vient de voir se confond dans son esprit. C’est comme l’étourdissement d’un voyage, le malaise d’une ivresse. Il voudrait haïr ; et cependant une pitié vague amollit son cœur. Il se met à pleurer abondamment.
1518
HILARION
1519
Qui donc te rend triste ?
1520
ANTOINE après avoir cherché en lui-même, longtemps :
1521
Je pense à toutes les âmes perdues par ces faux Dieux !
1522
HILARION
1523
Ne trouves-tu pas qu’ils ont… quelquefois… comme des ressemblances avec le vrai ?
1524
ANTOINE
1525
C’est une ruse du Diable pour séduire mieux les fidèles. Il attaque les forts par le moyen de l’esprit, les autres avec la chair.
1526
HILARION
1527
Mais la luxure, dans ses fureurs, a le désintéressement de la pénitence. L’amour frénétique du corps en accélère la destruction, – et proclame par sa faiblesse l’étendue de l’impossible.
1528
ANTOINE
1529
Qu’est-ce que cela me fait à moi ! Mon cœur se soulève de dégoût devant ces Dieux bestiaux, occupés toujours de carnages et d’incestes !
1530
HILARION
1531
Rappelle-toi dans l’Écriture toutes les choses qui te scandalisent, parce que tu ne sais pas les comprendre. De même, ces Dieux, sous leurs formes criminelles, peuvent contenir la vérité.
1532
Il en reste à voir. Détourne-toi !
1533
ANTOINE
1534
Non ! non ! c’est un péril !
1535
HILARION
1536
Tu voulais tout à l’heure les connaître. Est-ce que ta foi vacillerait sous des mensonges ? Que crains-tu ?
1537
Les rochers en face d’Antoine sont devenus une montagne.
1538
Une ligne de nuages la coupe à mi-hauteur ; et au-dessus apparaît une autre montagne, énorme, toute verte, que creusent inégalement des vallons et portant au sommet, dans un bois de lauriers, un palais de bronze à tuiles d’or avec des chapiteaux d’ivoire.
1539
Au milieu du péristyle, sur un trône, JUPITER, colossal et le torse nu, tient la victoire d’une main, la foudre dans l’autre ; et son aigle, entre ses jambes, dresse la tête.
1540
JUNON, auprès de lui, roule ses gros yeux, surmontés d’un diadème, d’où s’échappe comme une vapeur un voile flottant au vent.
1541
Par derrière, MINERVE, debout sur un piédestal, s’appuie contre sa lance. La peau de la gorgone lui couvre la poitrine ; et un péplos de lin descend à plis réguliers jusqu’aux ongles de ses orteils. Ses yeux glauques, qui brillent sous sa visière, regardent au loin, attentivement.
1542
À la droite du palais, le vieillard NEPTUNE chevauche un dauphin battant de ses nageoires un grand azur qui est le ciel ou la mer, car la perspective de l’Océan continue l’éther bleu ; les deux éléments se confondent.
1543
De l’autre côté, PLUTON, farouche, en manteau couleur de la nuit, avec une tiare de diamants et un sceptre d’ébène, est au milieu d’une île entourée par les circonvolutions du Styx ; – et ce fleuve d’ombre va se jeter dans les ténèbres, qui font sous la falaise un grand trou noir, un abîme sans formes.
1544
MARS, vêtu d’airain, brandit d’un air furieux son bouclier large et son épée.
1545
HERCULE, plus bas, le contemple, appuyé sur sa massue.
1546
APOLLON, la face rayonnante, conduit, le bras droit allongé, quatre chevaux blancs qui galopent ; et CÉRÈS, dans un chariot que traînent des bœufs, s’avance vers lui une faucille à la main.
1547
BACCHUS vient derrière elle, sur un char très bas, mollement tiré par des lynx. Gras, imberbe, et des pampres au front, il passe en tenant un cratère d’où déborde du vin. Silène, à ses côtés, chancelle sur un âne. Pan, aux oreilles pointues, souffle dans la syrinx ; les Mimallonéïdes frappent des tambours, les Ménades jettent des fleurs, les Bacchantes tournoient la tête en arrière, les cheveux répandus.
1548
DIANE, la tunique retroussée, sort du bois avec ses nymphes.
1549
Au fond d’une caverne, VULCAIN bat le fer entre les Cabires ; çà et là les vieux fleuves, accoudés sur des pierres vertes, épanchent leurs urnes ; les Muses debout chantent dans les vallons.
1550
Les Heures, de taille égale, se tiennent par la main ; et MERCURE est posé obliquement sur un arc-en-ciel, avec son caducée, ses talonnières et son pétase.
1551
Mais en haut de l’escalier des Dieux, parmi des nuages doux comme des plumes et dont les volutes en tournant laissent tomber des roses, VÉNUS-ANADYOMÈNE se regarde dans un miroir ; ses prunelles glissent langoureusement sous ses paupières un peu lourdes.
1552
Elle a de grands cheveux blonds qui se déroulent sur ses épaules, les seins petits, la taille mince, les hanches évasées comme le galbe des lyres, les deux cuisses toutes rondes, des fossettes autour des genoux et les pieds délicats ; non loin de sa bouche un papillon voltige. La splendeur de son corps fait autour d’elle un halo de nacre brillante ; et tout le reste de l’Olympe est baigné dans une aube vermeille qui gagne insensiblement les hauteurs du ciel bleu.
1553
ANTOINE
1554
Ah ! ma poitrine se dilate. Une joie que je ne connaissais pas me descend jusqu’au fond de l’âme ! Comme c’est beau ! comme c’est beau !
1555
HILARION
1556
Ils se penchaient du haut des nuages pour conduire les épées ; on les rencontrait au bord des chemins, on les possédait dans sa maison ; – et cette familiarité divinisait la vie.
1557
Elle n’avait pour but que d’être libre et belle. Les vêtements larges facilitaient la noblesse des attitudes. La voix de l’orateur, exercée par la mer, battait à flots sonores les portiques de marbre. L’éphèbe, frotté d’huile, luttait tout nu en plein soleil. L’action la plus religieuse était d’exposer des formes pures.
1558
Et ces hommes respectaient les épouses, les vieillards, les suppliants. Derrière le temple d’Hercule, il y avait un autel à la Pitié.
1559
On immolait des victimes avec des fleurs autour des doigts. Le souvenir même se trouvait exempt de la pourriture des morts. Il n’en restait qu’un peu de cendres. L’âme, mêlée à l’éther sans bornes, était partie vers les Dieux !
1560
Se penchant à l’oreille d’Antoine :
1561
Et ils vivent toujours ! L’empereur Constantin adore Apollon. Tu retrouveras la Trinité dans les mystères de Samothrace, le baptême chez Isis, la rédemption chez Mithra, le martyr d’un Dieu aux fêtes de Bacchus. Proserpine est la Vierge !… Aristée, Jésus !
1562
ANTOINE reste les yeux baissés ; puis tout à coup il répète le symbole de Jérusalem, – comme il s’en souvient, – en poussant à chaque phrase un long soupir :
1563
Je crois en un seul Dieu, le Père, – et en un seul Seigneur, Jésus-Christ, – fils premier-né de Dieu, – qui s’est incarné et fait homme, – qui a été crucifié – et enseveli, – qui est monté au ciel, – qui viendra pour juger les vivants et les morts – dont le royaume n’aura pas de fin ; – et à un seul Saint-Esprit, – et à un seul baptême de repentance, – et à une seule sainte Église catholique, – et à la résurrection de la chair, – et à la vie éternelle !
1564
Aussitôt la croix grandit, et perçant les nuages elle projette une ombre sur le ciel des Dieux.
1565
Tous pâlissent. L’Olympe a remué.
1566
Antoine distingue contre sa base, à demi perdus dans les cavernes, ou soutenant les pierres de leurs épaules, de vastes corps enchaînés. Ce sont les Titans, les Géants, les Hécatonchires, les Cyclopes.
1567
UNE VOIX s’élève indistincte et formidable, – comme la rumeur des flots, comme le bruit des bois sous la tempête, comme le mugissement du vent dans les précipices :
1568
Nous savions cela, nous autres ! Les Dieux doivent finir. Uranus fut mutilé par Saturne, Saturne par Jupiter. Il sera lui-même anéanti. Chacun son tour ; c’est le destin !
1569
et, peu à peu, ils s’enfoncent dans la montagne, disparaissent.
1570
Cependant les tuiles du palais d’or s’envolent.
1571
JUPITER est descendu de son trône. Le tonnerre, à ses pieds, fume comme un tison près de s’éteindre ; – et l’aigle, allongeant le cou, ramasse avec son bec ses plumes qui tombent.
1572
Je ne suis donc plus le maître des choses, très bon, très grand, dieu des phratries et des peuples grecs, aïeul de tous les rois, Agamemnon du ciel !
1573
Aigle des apothéoses, quel souffle de l’Érèbe t’a repoussé jusqu’à moi ? ou, t’envolant du champ de Mars, m’apportes-tu l’âme du dernier des empereurs ?
1574
Je ne veux plus de celles des hommes ! Que la Terre les garde, et qu’ils s’agitent au niveau de sa bassesse. Ils ont maintenant des cœurs d’esclaves, oublient les injures, les ancêtres, le serment ; et partout triomphent la sottise des foules, la médiocrité de l’individu, la hideur des races !
1575
Sa respiration lui soulève les côtes à les briser, et il tord ses poings. Hébé en pleurs lui présente une coupe. Il la saisit.
1576
Non ! non ! Tant qu’il y aura, n’importe où, une tête enfermant la pensée, qui haïsse le désordre et conçoive la Loi, l’esprit de Jupiter vivra !
1577
Mais la coupe est vide.
1578
Il la penche lentement sur l’ongle de son doigt.
1579
Plus une goutte ! Quand l’ambroisie défaille, les Immortels s’en vont !
1580
Elle glisse de ses mains ; et il s’appuie contre une colonne, se sentant mourir.
1581
JUNON
1582
Il ne fallait pas avoir tant d’amours ! Aigle, taureau, cygne, pluie d’or, nuage et flamme, tu as pris toutes les formes, égaré ta lumière dans tous les éléments, perdu tes cheveux sur tous les lits ! Le divorce est irrévocable cette fois, – et notre domination, notre existence dissoute ! Elle s’éloigne dans l’air.
1583
MINERVE n’a plus sa lance ; et des corbeaux, qui nichaient dans les sculptures de la frise, tournent autour d’elle, mordent son casque.
1584
Laissez-moi voir si mes vaisseaux, fendant la mer brillante, sont revenus dans mes trois ports, pourquoi les campagnes se trouvent désertes, et ce que font maintenant les filles d’Athènes.
1585
Au mois d’Hécatombéon, mon peuple entier se portait vers moi, conduit par ses magistrats et par ses prêtres. Puis s’avançaient en robes blanches avec des chitons d’or, les longues files des vierges tenant des coupes, des corbeilles, des parasols ; puis, les trois cents bœufs du sacrifice, des vieillards agitant des rameaux verts, des soldats entre-choquant leurs armures, des éphèbes chantant des hymnes, des joueurs de flûte, des joueurs de lyre, des rhapsodes, des danseuses ; – enfin, au mât d’une trirème marchant sur des roues, mon grand voile brodé par des vierges, qu’on avait nourries pendant un an d’une façon particulière ; et quand il s’était montré dans toutes les rues, toutes les places et devant tous les temples, au milieu du cortège psalmodiant toujours, il montait pas à pas la colline de l’Acropole, frôlait les Propylées, et entrait au Parthénon.
1586
Mais un trouble me saisit, moi, l’industrieuse ! Comment, comment, pas une idée ! Voilà que je tremble plus qu’une femme.
1587
Elle aperçoit une ruine derrière elle, pousse un cri, et frappée au front, tombe par terre à la renverse.
1588
HERCULE a rejeté sa peau de lion ; et s’appuyant des pieds, bombant son dos, mordant ses lèvres, il fait des efforts démesurés pour soutenir l’Olympe qui s’écroule.
1589
J’ai vaincu les Cercopes, les Amazones et les Centaures. J’ai tué beaucoup de rois. J’ai cassé la corne d’Achéloüs, un grand fleuve. J’ai coupé des montagnes, j’ai réuni des océans. Les pays esclaves, je les délivrais ! les pays vides, je les peuplais. J’ai parcouru les Gaules. J’ai traversé le désert où l’on a soif. J’ai défendu les Dieux, et je me suis dégagé d’Omphale. Mais l’Olympe est trop lourd. Mes bras faiblissent. Je meurs !
1590
Il est écrasé sous les décombres.
1591
PLUTON
1592
C’est ta faute, Amphytrionade ! Pourquoi es-tu descendu dans mon empire ?
1593
Le vautour qui mange les entrailles de Tityos releva la tête, Tantale eut la lèvre mouillée, la roue d’Ixion s’arrêta.
1594
Cependant, les Kères étendaient leurs ongles pour retenir les âmes ; les Furies en désespoir tordaient les serpents de leurs chevelures ; et Cerbère, attaché par toi avec une chaîne, râlait, en bavant de ses trois gueules.
1595
Tu avais laissé la porte entr’ouverte. D’autres sont venus. Le jour des hommes a pénétré le Tartare !
1596
Il sombre dans les ténèbres.
1597
NEPTUNE
1598
Mon trident ne soulève plus de tempêtes. Les monstres qui faisaient peur sont pourris au fond des eaux.
1599
Amphitrite, dont les pieds blancs couraient sur l’écume, les vertes Néréides qu’on distinguait à l’horizon, les Sirènes écailleuses arrêtant les navires pour conter des histoires, et les vieux Tritons qui soufflaient dans les coquillages, tout est mort ! La gaieté de la mer a disparu !
1600
Je n’y survivrai pas ! Que le vaste Océan me recouvre !
1601
Il s’évanouit dans l’azur.
1602
DIANE habillée de noir, et au milieu de ses chiens devenus des loups :
1603
L’indépendance des grands bois m’a grisée, avec la senteur des fauves et l’exhalaison des marécages. Les femmes, dont je protégeais les grossesses, mettent au monde des enfants morts. La lune tremble sous l’incantation des sorcières. J’ai des désirs de violence et d’immensité. Je veux boire des poisons, me perdre dans les vapeurs, dans les rêves !…
1604
Et un nuage qui passe l’emporte.
1605
MARS tête nue, ensanglanté :
1606
D’abord, j’ai combattu seul, provoquant par des injures toute une armée, indifférent aux patries et pour le plaisir du carnage.
1607
Puis, j’ai eu des compagnons. Ils marchaient au son des flûtes, en bon ordre, d’un pas égal, respirant par-dessus leurs boucliers, l’aigrette haute, la lance oblique. On se jetait dans la bataille avec de grands cris d’aigle. La guerre était joyeuse comme un festin. Trois cents hommes s’opposèrent à toute l’Asie.
1608
Mais ils reviennent, les Barbares ! et par myriades, par millions ! Puisque le nombre, les machines et la ruse sont plus forts, mieux vaut finir comme un brave !
1609
Il se tue.
1610
VULCAIN essuyant avec une éponge ses membres en sueur :
1611
Le monde se refroidit. Il faut chauffer les sources, les volcans et les fleuves qui roulent des métaux sous la terre ! – Battez plus dur ! à pleins bras ! de toutes vos forces !
1612
Les Cabires se blessent avec leurs marteaux, s’aveuglent avec les étincelles, et, marchant à tâtons, s’égarent dans l’ombre.
1613
CÉRÈS debout dans son char, qui est emporté par des roues ayant des ailes à leur moyeu :
1614
Arrête ! arrête !
1615
On avait bien raison d’exclure les étrangers, les athées, les épicuriens et les chrétiens ! Le mystère de la corbeille est dévoilé, le sanctuaire profané, tout est perdu !
1616
Elle descend sur une pente rapide, – désespérée, criant, s’arrachant les cheveux.
1617
Ah ! mensonge ! Daïra ne m’est pas rendue ! L’airain m’appelle vers les morts. C’est un autre Tartare ! On n’en revient pas. Horreur !
1618
L’abîme l’engouffre.
1619
BACCHUS riant, frénétiquement :
1620
Qu’importe ! la femme de l’Archonte est mon épouse ! La loi même tombe en ivresse. À moi le chant nouveau et les formes multiples !
1621
Le feu qui dévora ma mère coule dans mes veines. Qu’il brûle plus fort, dussé-je périr !
1622
Mâle et femelle, bon pour tous, je me livre à vous, Bacchantes ! je me livre à vous, Bacchants ! et la vigne s’enroulera au tronc des arbres ! Hurlez, dansez, tordez-vous ! Déliez le tigre et l’esclave ! à dents féroces, mordez la chair !
1623
Et Pan, Silène, les Satyres, les Bacchantes, les Mimallonéïdes, et les Ménades, avec leurs serpents, leurs flambeaux, leurs masques noirs, se jettent des fleurs, découvrent un phallus, le baisent, – secouent les tympanons, frappent leurs tyrses, se lapident avec des coquillages, croquent des raisins, étranglent un bouc, et déchirent Bacchus.
1624
APOLLON fouettant ses coursiers, et dont les cheveux blanchis s’envolent :
1625
J’ai laissé derrière moi Délos la pierreuse, tellement pure que tout maintenant y semble mort ; et je tâche de joindre Delphes avant que sa vapeur inspiratrice ne soit complètement perdue. Les mulets broutent son laurier. La Pythie égarée ne se retrouve pas.
1626
Par une concentration plus forte, j’aurai des poèmes sublimes, des monuments éternels ; et toute la matière sera pénétrée des vibrations de ma cithare !
1627
Il en pince les cordes. Elles éclatent, lui cinglent la figure. Il la rejette ; et battant son quadrige avec fureur :
1628
Non ! assez des formes ! Plus loin encore ! Tout au sommet ! Dans l’idée pure !
1629
Mais les chevaux, reculant, se cabrent, brisent le char ; et empêtré par les morceaux du timon, l’emmêlement des harnais, il tombe vers l’abîme, la tête en bas.
1630
Le ciel s’est obscurci.
1631
VÉNUS violacée par le froid, grelotte.
1632
Je faisais avec ma ceinture tout l’horizon de l’Hellénie.
1633
Ses champs brillaient des roses de mes joues, ses rivages étaient découpés d’après la forme de mes lèvres ; et ses montagnes, plus blanches que mes colombes, palpitaient sous la main des statuaires. On retrouvait mon âme dans l’ordonnance des fêtes, l’arrangement des coiffures, le dialogue des philosophes, la constitution des républiques. Mais j’ai trop chéri les hommes ! C’est l’Amour qui m’a déshonorée !
1634
Elle se renverse en pleurant.
1635
Le monde est abominable. L’air manque à ma poitrine !
1636
Ô Mercure, inventeur de la lyre et conducteur des âmes, emporte-moi !
1637
Elle met un doigt sur sa bouche, et décrivant une immense parabole, tombe dans l’abîme.
1638
On n’y voit plus. Les ténèbres sont complètes.
1639
Cependant il s’échappe des prunelles d’Hilarion comme deux flèches rouges.
1640
ANTOINE
1641
remarque enfin sa haute taille.
1642
Plusieurs fois déjà, pendant que tu parlais, tu m’as semblé grandir ; – et ce n’était pas une illusion. Comment ? explique-moi… Ta personne m’épouvante !
1643
Des pas se rapprochent.
1644
Qu’est-ce donc ?
1645
HILARION étend son bras.
1646
Regarde !
1647
Alors, sous un pâle rayon de lune, Antoine distingue une interminable caravane qui défile sur la crête des roches ; – et chaque voyageur, l’un après l’autre, tombe de la falaise dans le gouffre.
1648
Ce sont d’abord les trois grands Dieux de Samothrace, Axieros, Axiokeros, Axiokersa, réunis en faisceau, masqués de pourpre et levant leurs mains.
1649
Esculape s’avance d’un air mélancolique, sans même voir Samos et Télesphore, qui le questionnent avec angoisse. Sosipolis éléen, à forme de python, roule ses anneaux vers l’abîme. Dœspœné, par vertige, s’y lance elle-même. Britomartis, hurlant de peur, se cramponne aux mailles de son filet. Les Centaures arrivent au grand galop, et déboulent pêle-mêle dans le trou noir.
1650
Derrière eux, marche en boitant la troupe lamentable des Nymphes. Celles des prairies sont couvertes de poussière, celles des bois gémissent et saignent, blessées par la hache des bûcherons.
1651
Les Gelludes, les Stryges, les Empuses, toutes les déesses infernales, en confondant leurs crocs, leurs torches, leurs vipères, forment une pyramide ; – et au sommet, sur une peau de vautour, Eurynome, bleuâtre comme les mouches à viande, se dévore les bras.
1652
Puis, dans un tourbillon disparaissent à la fois : Orthia la sanguinaire, Hymnie d’Orchomène, la Laphria des Patréens, Aphia d’Égine, Bendis de Thrace, Stymphalia à cuisse d’oiseau. Triopas, au lieu de trois prunelles, n’a plus que trois orbites. Érichtonius, les jambes molles, rampe comme un cul-de-jatte sur ses poignets.
1653
HILARION
1654
Quel bonheur, n’est-ce pas, de les voir tous dans l’abjection et l’agonie ! Monte avec moi sur cette pierre ; et tu seras comme Xerxès, passant en revue son armée.
1655
Là-bas, très loin, au milieu des brouillards, aperçois-tu ce géant à barbe blonde qui laisse tomber un glaive rouge de sang ? c’est le Scythe Zalmoxis, entre deux planètes : Artimpasa – Vénus, et Orsiloché – la Lune.
1656
Plus loin, émergeant des nuages pâles, sont les Dieux qu’on adorait chez les Cimmériens, au-delà même de Thulé !
1657
Leurs grandes salles étaient chaudes ; et à la lueur des épées nues tapissant la voûte, ils buvaient de l’hydromel dans des cornes d’ivoire. Ils mangeaient le foie de la baleine dans des plats de cuivre battus par des démons ; ou bien, ils écoutaient les sorciers captifs faisant aller leurs mains sur les harpes de pierre.
1658
Ils sont las ! ils ont froid ! La neige alourdit leurs peaux d’ours, et leurs pieds se montrent par les déchirures de leurs sandales.
1659
Ils pleurent les prairies, où sur des tertres de gazon ils reprenaient haleine dans la bataille, les longs navires dont la proue coupait les monts de glace, et les patins qu’ils avaient pour suivre l’orbe des pôles, en portant au bout de leurs bras tout le firmament qui tournait avec eux.
1660
Une rafale de givre les enveloppe.
1661
Antoine abaisse son regard d’un autre côté.
1662
Et il aperçoit, – se détachant en noir sur un fond rouge, – d’étranges personnages, avec des mentonnières et des gantelets, qui se renvoient des balles, sautent les uns par-dessus les autres, font des grimaces, dansent frénétiquement.
1663
HILARION
1664
Ce sont les Dieux de l’Étrurie, les innombrables Æsars.
1665
Voici Tagès, l’inventeur des augures. Il essaye avec une main d’augmenter les divisons du ciel, et, de l’autre, il s’appuie sur la terre. Qu’il y rentre !
1666
Nortia considère la muraille où elle enfonçait des clous pour marquer le nombre des années. La surface en est couverte, et la dernière période accomplie.
1667
Comme deux voyageurs battus par un orage, Kastur et Pulutuk s’abritent en tremblant sous le même manteau.
1668
ANTOINE ferme les yeux.
1669
Assez ! assez !
1670
Mais passent dans l’air avec un grand bruit d’ailes, toutes les Victoires du Capitole, – cachant leur front de leurs mains, et perdant les trophées suspendus à leurs bras.
1671
Janus, – maître des crépuscules, s’enfuit sur un bélier noir ; et, de ses deux visages, l’un est déjà putréfié, l’autre s’endort de fatigue.
1672
Summanus, – dieu du ciel obscur et qui n’a plus de tête, presse contre son cœur un vieux gâteau en forme de roue.
1673
Vesta, – sous une coupole en ruine, tâche de ranimer sa lampe éteinte, Bellone – se taillade les joues, sans faire jaillir le sang qui purifiait ses dévots.
1674
ANTOINE
1675
Grâce ! ils me fatiguent !
1676
HILARION
1677
Autrefois, ils amusaient !
1678
Et il lui montre dans un bosquet d’aliziers, Une Femme toute nue, – à quatre pattes comme une bête, et saillie par un homme noir, tenant dans chaque main un flambeau.
1679
C’est la déesse d’Aricia, avec le démon Virbius. Son sacerdote, le roi du bois, devait être un assassin ; – et les esclaves en fuite, les dépouilleurs de cadavres, les brigands de la voie Salaria, les éclopés du pont Sublicius, toute la vermine des galetas de Suburre n’avait pas de dévotion plus chère !
1680
Les patriciennes du temps de Marc-Antoine préféraient Libitina.
1681
Et il lui montre, sous des cyprès et des rosiers, Une autre Femme – vêtue de gaze. Elle sourit, ayant autour d’elle des pioches, des brancards, des tentures noires, tous les ustensiles des funérailles. Ses diamants brillent de loin sous des toiles d’araignées. Les Larves comme des squelettes montrent leurs os entre les branches, et les Lémures, qui sont des fantômes, étendent leurs ailes de chauve-souris.
1682
Sur le bord d’un champ, le dieu Terme, déraciné, penche, tout couvert d’ordures.
1683
Au milieu d’un sillon, le grand cadavre de Vertumne est dévoré par des chiens rouges.
1684
Les Dieux rustiques s’en éloignent en pleurant, Sartor, Sarrator, Vervactor, Collina, Vallona, Hostilinus, – tous couverts de petits manteaux à capuchon, et chacun portant, soit un hoyau, une fourche, une claie, un épieu.
1685
HILARION
1686
C’était leur âme qui faisait prospérer la villa, avec ses colombiers, ses parcs de loirs et d’escargots, ses bassescours défendues par des filets, ses chaudes écuries embaumées de cèdre.
1687
Ils protégeaient tout le peuple misérable qui traînait les fers de ses jambes sur les cailloux de la Sabine, ceux qui appelaient les porcs au son de la trompe, ceux qui cueillaient les grappes au haut des ormes, ceux qui poussaient par les petits chemins les ânes chargés de fumier. Le laboureur, en haletant sur le manche de sa charrue, les priait de fortifier ses bras ; et les vachers à l’ombre des tilleuls, près des calebasses de lait, alternaient leurs éloges sur des flûtes de roseau.
1688
Antoine soupire.
1689
Et au milieu d’une chambre, sur une estrade, se découvre un lit d’ivoire, environné par des gens qui tiennent des torches de sapin.
1690
Ce sont les Dieux du mariage. Ils attendent l’épousée !
1691
Domiduca devait l’amener, Virgo défaire sa ceinture, Subigo l’étendre sur le lit, – et Praema écarter ses bras, en lui disant à l’oreille des paroles douces.
1692
Mais elle ne viendra pas ! et ils congédient les autres : Nona et Décima gardes-malades, les trois Nixii accoucheurs, les deux nourrices Educa et Potina, – et Carna berceuse, dont le bouquet d’aubépines éloigne de l’enfant les mauvais rêves.
1693
Plus tard, Ossipago lui aurait affermi les genoux, Barbatus donné la barbe, Stimula les premiers désirs, Volupia la première jouissance, Fabulinus appris à parler, Numera à compter, Camœna à chanter, Consus à réfléchir.
1694
La chambre est vide ; et il ne reste plus au bord du lit que Nænia – centenaire, – marmottant pour elle-même la complainte qu’elle hurlait à la mort des vieillards.
1695
Mais bientôt sa voix est dominée par des cris aigus.
1696
Ce sont :
1697
LES LARES DOMESTIQUES accroupis au fond de l’atrium, vêtus de peaux de chien, avec des fleurs autour du corps, tenant leurs mains fermées contre leurs joues, et pleurant tant qu’ils peuvent.
1698
Où est la portion de nourriture qu’on nous donnait à chaque repas, les bons soins de la servante, le sourire de la matrone, et la gaieté des petits garçons jouant aux osselets sur les mosaïques de la cour ? Puis, devenus grands, ils suspendaient à notre poitrine leur bulle d’or ou de cuir.
1699
Quel bonheur, quand, le soir d’un triomphe, le maître en rentrant tournait vers nous ses yeux humides ! Il racontait ses combats ; et l’étroite maison était plus fière qu’un palais et sacrée comme un temple.
1700
Qu’ils étaient doux les repas de famille, surtout le lendemain des Feralia ! Dans la tendresse pour les morts, toutes les discordes s’apaisaient ; et on s’embrassait, en buvant aux gloires du passé et aux espérances de l’avenir.
1701
Mais les aïeux de cire peinte, enfermés derrière nous, se couvrent lentement de moisissure. Les races nouvelles, pour nous punir de leurs déceptions, nous ont brisé la mâchoire ; sous la dent des rats nos corps de bois s’émiettent.
1702
Et les innombrables Dieux veillant aux portes, à la cuisine, au cellier, aux étuves, se dispersent de tous les côtés, – sous l’apparence d’énormes fourmis qui trottent ou de grands papillons qui s’envolent.
1703
CRÉPITUS se fait entendre.
1704
Moi aussi l’on m’honora jadis. On me faisait des libations. Je fus un Dieu !
1705
L’Athénien me saluait comme un présage de fortune, tandis que le Romain dévot me maudissait les poings levés et que le pontife d’Égypte, s’abstenant de fèves, tremblait à ma voix et pâlissait à mon odeur.
1706
Quand le vinaigre militaire coulait sur les barbes non rasées, qu’on se régalait de glands, de pois et d’oignons crus et que le bouc en morceaux cuisait dans le beurre rance des pasteurs, sans souci du voisin, personne alors ne se gênait. Les nourritures solides faisaient les digestions retentissantes. Au soleil de la campagne, les hommes se soulageaient avec lenteur.
1707
Ainsi je passais sans scandale, comme les autres besoins de la vie, comme Mena tourment des vierges, et la douce Rumina qui protège le sein de la nourrice, gonflé de veines bleuâtres. J’étais joyeux. Je faisais rire ! Et se dilatant d’aise à cause de moi, le convive exhalait toute sa gaieté par les ouvertures de son corps.
1708
J’eus mes jours d’orgueil. Le bon Aristophane me promena sur la scène, et l’empereur Claudius Drusus me fit asseoir à sa table. Dans les laticlaves des patriciens j’ai circulé majestueusement ! Les vases d’or, comme des tympanons, résonnaient sous moi ; – et quand plein de murènes, de truffes et de pâtés, l’intestin du maître se dégageait avec fracas, l’univers attentif apprenait que César avait dîné !
1709
Mais à présent, je suis confiné dans la populace, – et l’on se récrie, même à mon nom !
1710
Et Crépitus s’éloigne, en poussant un gémissement.
1711
Puis un coup de tonnerre ;
1712
UNE VOIX
1713
J’étais le Dieu des armées, le Seigneur, le Seigneur Dieu !
1714
J’ai déplié sur les collines les tentes de Jacob, et nourri dans les sables mon peuple qui s’enfuyait.
1715
C’est moi qui ai brûlé Sodome ! C’est moi qui ai englouti la terre sous le Déluge ! C’est moi qui ai noyé Pharaon, avec les princes fils de rois, les chariots de guerre et les cochers.
1716
Dieux jaloux, j’exécrais les autres dieux. J’ai broyé les impurs ; j’ai abattu les superbes ; – et ma désolation courait de droite et de gauche, comme un dromadaire qui est lâché dans un champ de maïs.
1717
Pour délivrer Israël, je choisissais les simples. Des anges aux ailes de flamme leur parlaient dans les buissons.
1718
Parfumées de nard, de cinnamome et de myrrhe, avec des robes transparentes et des chaussures à talon haut, des femmes d’un cœur intrépide allaient égorger les capitaines. Le vent qui passait emportait les prophètes.
1719
J’avais gravé ma loi sur des tables de pierre. Elle enfermait mon peuple comme dans une citadelle. C’était mon peuple. J’étais son Dieu ! La terre était à moi, les hommes à moi, avec leurs pensées, leurs œuvres, leurs outils de labourage et leur postérité. Mon arche reposait dans un triple sanctuaire, derrière des courtines de pourpre et des candélabres allumés. J’avais, pour me servir, toute une tribu qui balançait des encensoirs, et le grand prêtre en robe d’hyacinthe portant sur sa poitrine des pierres précieuses, disposées dans un ordre symétrique.
1720
Malheur ! malheur ! Le Saint-des-Saints s’est ouvert, le voile s’est déchiré, les parfums de l’holocauste se sont perdus à tous les vents. Le chacal piaule dans les sépulcres ; mon temple est détruit, mon peuple est dispersé !
1721
On a étranglé les prêtres avec les cordons de leurs habits. Les femmes sont captives, les vases sont tous fondus !
1722
La voix s’éloignant :
1723
J’étais le Dieu des armées le Seigneur, le Seigneur Dieu !
1724
Alors il se fait un silence énorme, une nuit profonde.
1725
ANTOINE
1726
Tous sont passés.
1727
QUELQU’UN
1728
Il reste moi !
1729
Et Hilarion est devant lui, – mais transfiguré, beau comme un archange, lumineux comme un soleil, – et tellement grand, que pour le voir
1730
ANTOINE se renverse la tête.
1731
Qui donc es-tu ?
1732
HILARION
1733
Mon royaume est de la dimension de l’univers ; et mon désir n’a pas de bornes. Je vais toujours, affranchissant l’esprit et pesant les mondes, sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour et sans Dieu. On m’appelle la Science.
1734
ANTOINE se rejette en arrière :
1735
Tu dois être plutôt… le Diable !
1736
HILARION en fixant sur lui ses prunelles :
1737
Veux-tu le voir ?
1738
ANTOINE ne se détache plus de ce regard : il est saisi par la curiosité du Diable. Sa terreur augmente, son envie devient démesurée.
1739
Si je le voyais pourtant… si je le voyais ?…
1740
Puis dans un spasme de colère :
1741
L’horreur que j’en ai m’en débarrassera pour toujours. – Oui !
1742
Un pied fourchu se montre.
1743
Antoine a regret.
1744
Mais le Diable l’a jeté sur ses cornes, et l’enlève.
VI
1745
Il vole sous lui, étendu comme un nageur ; – ses deux ailes grandes ouvertes, en le cachant tout entier, semblent un nuage.
1746
ANTOINE
1747
Où vais-je ?
1748
Tout à l’heure j’ai entrevu la forme du Maudit. Non ! une nuée m’emporte. Peut-être que je suis mort, et que je monte vers Dieu ?…
1749
Ah ! comme je respire bien ! L’air immaculé me gonfle l’âme. Plus de pesanteur ! plus de souffrance !
1750
En bas, sous moi, la foudre éclate, l’horizon s’élargit, des fleuves s’entre-croisent. Cette tache blonde c’est le désert, cette flaque d’eau l’Océan.
1751
Et d’autres océans paraissent, d’immenses régions que je ne connaissais pas. Voici les pays noirs qui fument comme des brasiers, la zone des neiges obscurcie toujours par des brouillards. Je tâche de découvrir les montagnes où le soleil, chaque soir, va se coucher.
1752
LE DIABLE
1753
Jamais le soleil ne se couche !
1754
Antoine n’est pas surpris de cette voix. Elle lui semble un écho de sa pensée, – une réponse de sa mémoire.
1755
Cependant la terre prend la forme d’une boule ; et il l’aperçoit au milieu de l’azur qui tourne sur ses pôles, en tournant autour du soleil.
1756
LE DIABLE
1757
Elle ne fait donc pas le centre du monde ? Orgueil de l’homme, humilie-toi !
1758
ANTOINE
1759
À peine maintenant si je la distingue. Elle se confond avec les autres feux.
1760
Le firmament n’est qu’un tissu d’étoiles.
1761
Ils montent toujours.
1762
Aucun bruit ! pas même le croassement des aigles ! Rien !… et je me penche pour écouter l’harmonie des planètes.
1763
LE DIABLE
1764
Tu ne les entendras pas ! Tu ne verras pas, non plus, l’antichtone de Platon, le foyer de Philolaüs, les sphères d’Aristote, ni les sept cieux des Juifs avec les grandes eaux par-dessus la voûte de cristal !
1765
ANTOINE
1766
D’en bas elle paraissait solide comme un mur. Je la pénètre, au contraire, je m’y enfonce !
1767
Et il arrive devant la lune, – qui ressemble à un morceau de glace tout rond, plein d’une lumière immobile.
1768
LE DIABLE
1769
C’était autrefois le séjour des âmes. Le bon Pythagore l’avait même garnie d’oiseaux et de fleurs magnifiques.
1770
ANTOINE
1771
Je n’y vois que des plaines désolées, avec des cratères éteints, sous un ciel tout noir.
1772
Allons vers ces astres d’un rayonnement plus doux, afin de contempler les anges qui les tiennent au bout de leurs bras, comme des flambeaux !
1773
LE DIABLE l’emporte au milieu des étoiles.
1774
Elles s’attirent en même temps qu’elles se repoussent. L’action de chacune résulte des autres et y contribue, – sans le moyen d’un auxiliaire, par la force d’une loi, la seule vertu de l’ordre.
1775
ANTOINE
1776
Oui… oui ! mon intelligence l’embrasse ! C’est une joie supérieure aux plaisirs de la tendresse ! Je halète stupéfait devant l’énormité de Dieu !
1777
LE DIABLE
1778
Comme le firmament qui s’élève à mesure que tu montes, il grandira sous l’ascension de ta pensée ; – et tu sentiras augmenter ta joie, d’après cette découverte du monde, dans cet élargissement de l’infini.
1779
ANTOINE
1780
Ah ! plus haut ! plus haut ! toujours
1781
Les astres se multiplient, scintillent. La Voie lactée au zénith se développe comme une immense ceinture, ayant des trous par intervalles ; dans ces fentes de sa clarté, s’allongent des espaces de ténèbres. Il y a des pluies d’étoiles, des traînées de poussière d’or, des vapeurs lumineuses qui flottent et se dissolvent.
1782
Quelquefois une comète passe tout à coup ; – puis la tranquillité des lumières innombrables recommence.
1783
Antoine, les bras ouverts, s’appuie sur les deux cornes du Diable, en occupant ainsi toute l’envergure.
1784
Il se rappelle avec dédain l’ignorance des anciens jours, la médiocrité de ses rêves. Les voilà donc près de lui ces globes lumineux qu’il contemplait d’en bas ! Il distingue l’entre-croisement de leurs lignes, la complexité de leurs directions. Il les voit venir de loin, – et suspendus comme des pierres dans une fronde, décrire leurs orbites, pousser leurs hyperboles.
1785
Il aperçoit d’un seul regard la Croix du sud et la Grande Ourse, le Lynx et le Centaure, la nébuleuse de la Dorade, les six soleils dans la constellation d’Orion, Jupiter avec ses quatre satellites, et le triple anneau du monstrueux Saturne ! toutes les planètes, tous les astres que les hommes plus tard découvriront ! Il emplit ses yeux de leurs lumières, il surcharge sa pensée du calcul de leurs distances ; puis sa tête retombe.
1786
Quel est le but de tout cela ?
1787
LE DIABLE
1788
Il n’y a pas de but !
1789
Comment Dieu aurait-il un but ? Quelle expérience a pu l’instruire, quelle réflexion le déterminer ?
1790
Avant le commencement il n’aurait pas agi, et maintenant il serait inutile.
1791
ANTOINE
1792
Il a créé le monde pourtant, d’une seule fois, par sa parole !
1793
LE DIABLE
1794
Mais les êtres qui peuplent la terre y viennent successivement. De même, au ciel, des astres nouveaux surgissent, – effets différents de causes variées.
1795
ANTOINE
1796
La variété des causes est la volonté de Dieu !
1797
LE DIABLE
1798
Mais admettre en Dieu plusieurs actes de volonté, c’est admettre plusieurs causes et détruire son unité !
1799
Sa volonté n’est pas séparable de son essence. Il n’a pu avoir une autre volonté, ne pouvant avoir une autre essence ; – et puisqu’il existe éternellement, il agit éternellement.
1800
Contemple le soleil ! De ses bords s’échappent de hautes flammes lançant des étincelles, qui se dispersent pour devenir des mondes ; – et plus loin que la dernière, au delà de ces profondeurs où tu n’aperçois que la nuit, d’autres soleils tourbillonnent, derrière ceux-là d’autres, et encore d’autres, indéfiniment…
1801
ANTOINE
1802
Assez ! assez ! J’ai peur ! je vais tomber dans l’abîme.
1803
LE DIABLE s’arrête ; et en le balançant mollement :
1804
Le néant n’est pas ! le vide n’est pas ! Partout il y a des corps qui se meuvent sur le fond immuable de l’Étendue ; – et comme si elle était bornée par quelque chose, ce ne serait plus l’étendue, mais un corps, elle n’a pas de limites !
1805
ANTOINE béant ;
1806
Pas de limites !
1807
LE DIABLE
1808
Monte dans le ciel toujours et toujours ; jamais tu n’atteindras le sommet ! Descends au-dessous de la terre pendant des milliards de milliards de siècles, jamais tu n’arriveras au fond, – puisqu’il n’y a pas de fond, pas de sommet, ni haut, ni bas, aucun terme ; et l’Étendue se trouve comprise dans Dieu qui n’est point une portion de l’espace, telle ou telle grandeur, mais l’immensité !
1809
ANTOINE lentement :
1810
La matière… alors… ferait partie de Dieu ?
1811
LE DIABLE
1812
Pourquoi non ? Peux-tu savoir où il finit ?
1813
ANTOINE
1814
Je me prosterne au contraire, je m’écrase, devant sa puissance !
1815
LE DIABLE
1816
Et tu prétends le fléchir ! Tu lui parles, tu le décores même de vertus, bonté, justice, clémence, au lieu de reconnaître qu’il possède toutes les perfections !
1817
Concevoir quelque chose au delà, c’est concevoir Dieu au delà de Dieu, l’être par-dessus l’être. Il est donc le seul Être, la seule substance.
1818
Si la Substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne serait pas elle, Dieu n’existerait plus. Il est donc indivisible comme infini ; – et s’il avait un corps, il serait composé de parties, il ne serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n’est donc pas une personne !
1819
ANTOINE
1820
Comment ? mes oraisons, mes sanglots, les souffrances de ma chair, les transports de mon ardeur, tout cela se serait en allé vers un mensonge… dans l’espace… inutilement, – comme un cri d’oiseau, comme un tourbillon de feuilles mortes !
1821
Il pleure :
1822
Oh ! non ! Il y a par-dessus tout quelqu’un, une grande âme un Seigneur, un père, que mon cœur adore et qui doit m’aimer !
1823
LE DIABLE
1824
Tu désires que Dieu ne soit pas Dieu ; – car s’il éprouvait de l’amour, de la colère ou de la pitié, il passerait de sa perfection à une perfection plus grande, ou plus petite. Il ne peut descendre à un sentiment, ni se contenir dans une forme.
1825
ANTOINE
1826
Un jour, pourtant, je le verrai !
1827
LE DIABLE
1828
Avec les bienheureux, n’est-ce pas ? – quand le fini jouira de l’infini, dans un endroit restreint enfermant l’absolu !
1829
ANTOINE
1830
N’importe, il faut qu’il y ait un paradis pour le bien, comme un enfer pour le mal !
1831
LE DIABLE
1832
L’exigence de ta raison fait-elle la loi des choses ? Sans doute le mal est indifférent à Dieu puisque la terre en est couverte !
1833
Est-ce par impuissance qu’il le supporte, ou par cruauté qu’il le conserve ?
1834
Penses-tu qu’il soit continuellement à rajuster le monde comme une œuvre imparfaite, et qu’il surveille tous les mouvements de tous les êtres depuis le vol du papillon jusqu’à la pensée de l’homme ?
1835
S’il a créé l’univers, sa providence est superflue. Si la Providence existe, la création est défectueuse.
1836
Mais le mal et le bien ne concernent que toi, – comme le jour et la nuit, le plaisir et la peine, la mort et la naissance, qui sont relatifs à un coin de l’étendue, à un milieu spécial, à un intérêt particulier. Puisque l’infini seul est permanent, il y a l’infini ; – et c’est tout !
1837
Le Diable a progressivement étiré ses longues ailes, maintenant elles couvrent l’espace.
1838
ANTOINE n’y voit plus. Il défaille.
1839
Un froid horrible me glace jusqu’au fond de l’âme. Cela excède la portée de la douleur ! C’est comme une mort plus profonde que la mort. Je roule dans l’immensité des ténèbres. Elles entrent en moi. Ma conscience éclate sous cette dilatation du néant !
1840
LE DIABLE
1841
Mais les choses ne t’arrivent que par l’intermédiaire de ton esprit. Tel qu’un miroir concave il déforme les objets ; – et tout moyen te manque pour en vérifier l’exactitude.
1842
Jamais tu ne connaîtras l’univers dans sa pleine étendue ; par conséquent tu ne peux te faire une idée de sa cause, avoir une notion juste de Dieu, ni même dire que l’univers est infini, – car il faudrait, d’abord connaître l’infini !
1843
La Forme est peut-être une erreur de tes sens, la Substance une imagination de ta pensée.
1844
À moins que le monde étant un flux perpétuel des choses, l’apparence au contraire ne soit tout ce qu’il y a de plus vrai, l’illusion la seule réalité.
1845
Mais es-tu sûr de voir ? es-tu même sûr de vivre ? Peut-être qu’il n’y a rien !
1846
Le Diable a pris Antoine ; et le tenant au bout de ses bras, il le regarde la gueule ouverte, prêt à le dévorer.
1847
Adore-moi donc ! et maudis le fantôme que tu nommes Dieu !
1848
Antoine lève les yeux, par un dernier mouvement d’espoir
1849
Le Diable l’abandonne.
VII
1850
ANTOINE se retrouve étendu sur le dos, au bord de la falaise.
1851
Le ciel commence à blanchir.
1852
Est-ce la clarté de l’aube, ou bien un reflet de la lune ?
1853
Il tâche de se soulever, puis retombe ; et en claquant des dents :
1854
J’éprouve une fatigue… comme si tous mes os étaient brisés ! Pourquoi ?
1855
Ah ! c’est le Diable ! je me souviens ; – et même il me redisait tout ce que j’ai appris chez le vieux Didyme des opinions de Xénophane, d’Héraclite, de Mélisse, d’Anaxagore, sur l’infini, la création, l’impossibilité de rien connaître !
1856
Et j’avais cru pouvoir m’unir à Dieu !
1857
Riant amèrement :
1858
Ah ! démence ! démence ! Est-ce ma faute ? La prière m’est intolérable ! J’ai le cœur plus sec qu’un rocher ! Autrefois il débordait d’amour !…
1859
Le sable, le matin, fumait à l’horizon comme la poussière d’un encensoir ; au coucher du soleil, des fleurs de feu s’épanouissaient sur la croix ; – et au milieu de la nuit, souvent il m’a semblé que tous les êtres et toutes les choses, recueillis dans le même silence, adoraient avec moi le Seigneur. Ô charme des oraisons, félicités de l’extase, présents du ciel, qu’êtes-vous devenus !
1860
Je me rappelle un voyage que j’ai fait avec Ammon, à la recherche d’une solitude pour établir des monastères. C’était le dernier soir ; et nous pressions nos pas, en murmurant des hymnes, côte à côte, sans parler. À mesure que le soleil s’abaissait, les deux ombres de nos corps s’allongeaient comme deux obélisques grandissant toujours et qui auraient marché devant nous. Avec les morceaux de nos bâtons, çà et là nous plantions des croix pour marquer la place d’une cellule. La nuit fut lente à venir ; et des ondes noires se répandaient sur la terre qu’une immense couleur rose occupait encore le ciel.
1861
Quand j’étais un enfant, je m’amusais avec des cailloux à construire des ermitages. Ma mère, près de moi, me regardait.
1862
Elle m’aura maudit pour mon abandon, en arrachant à pleines mains ses cheveux blancs. Et son cadavre est resté étendu au milieu de la cabane, sous le toit de roseaux, entre les murs qui tombent. Par un trou, une hyène en reniflant avance la gueule !… Horreur ! horreur !
1863
Il sanglote.
1864
Non, Ammonaria ne l’aura pas quittée ! Où est-elle maintenant, Ammonaria ?
1865
Peut-être qu’au fond d’une étuve elle retire ses vêtements l’un après l’autre, d’abord le manteau, puis la ceinture, la première tunique, la seconde plus légère, tous ses colliers ; et la vapeur du cinnamome enveloppe ses membres nus. Elle se couche enfin sur la tiède mosaïque. Sa chevelure à l’entour de ses hanches fait comme une toison noire, – et suffoquant un peu dans l’atmosphère trop chaude, elle respire, la taille cambrée, les deux seins en avant. Tiens !… voilà ma chair qui se révolte ! Au milieu du chagrin la concupiscence me torture. Deux supplices à la fois, c’est trop ! Je ne peux plus endurer ma personne !
1866
Il se penche, et regarde le précipice.
1867
L’homme qui tomberait serait tué. Rien de plus facile, en se roulant sur le côté gauche ; c’est un mouvement à faire ! un seul.
1868
Alors apparaît
1869
UNE VIEILLE FEMME
1870
Antoine se relève dans un sursaut d’épouvante, – Il croit voir sa mère ressuscitée.
1871
Mais celle-ci est beaucoup plus vieille, et d’une prodigieuse maigreur. Un linceul noué autour de sa tête, pend avec ses cheveux blancs jusqu’au bas de ses deux jambes, minces comme des béquilles. L’éclat de ses dents, couleur d’ivoire, rend plus sombre sa peau terreuse. Les orbites de ses yeux sont pleins de ténèbres, et au fond deux flammes vacillent, comme des lampes de sépulcre.
1872
Avance, dit-elle. Qui te retient ?
1873
ANTOINE balbutiant :
1874
J’ai peur de commettre un péché !
1875
ELLE reprend :
1876
Mais le roi Saül s’est tué ! Razias, un juste, s’est tué ! Sainte Pélagie d’Antioche s’est tuée ! Dommine d’Alep et ses deux filles, trois autres saintes, se sont tuées ; – et rappelle-toi tous les confesseurs qui couraient au-devant des bourreaux, par impatience de la mort. Afin d’en jouir plus vite, les vierges de Milet s’étranglaient avec leurs cordons. Le philosophe Hégésias, à Syracuse, la prêchait si bien qu’on désertait les lupanars pour s’aller pendre dans les champs. Les patriciens de Rome se la procurent comme débauche.
1877
ANTOINE
1878
Oui, c’est un amour qui est fort ! Beaucoup d’anachorètes y succombent.
1879
LA VIEILLE
1880
Faire une chose qui vous égale à Dieu, pense donc ! Il t’a créé, tu vas détruire son œuvre, toi, par ton courage, librement ! La jouissance d’Érostrate n’était pas supérieure. Et puis, ton corps s’est assez moqué de ton âme pour que tu t’en venges à la fin. Tu ne souffriras pas. Ce sera vite terminé ? Que crains-tu ? un large trou noir ! Il est vide, peut-être ?
1881
Antoine écoute sans répondre ; et de l’autre côté paraît :
1882
UNE AUTRE FEMME jeune et belle, merveilleusement, – Il la prend d’abord pour Ammonaria, Mais elle est plus grande, blonde comme le miel, très grasse, avec du fard sur les joues et des roses sur la tête. Sa longue robe chargée de paillettes a des miroitements métalliques ; ses lèvres charnues paraissent sanguinolentes, et ses paupières un peu lourdes sont tellement noyées de langueur qu’on la dirait aveugle.
1883
Elle murmure :
1884
Vis donc, jouis donc ! Salomon recommande la joie ! Va comme ton cœur te mène et selon le désir de tes yeux !
1885
ANTOINE
1886
Quelle joie trouver ? mon cœur est las, mes yeux sont troubles !
1887
ELLE reprend :
1888
Gagne le faubourg de Racotis, pousse une porte peinte en bleu ; et quand tu seras dans l’atrium où murmure un jet d’eau, une femme se présentera – en péplos de soie blanche lamé d’or, les cheveux dénoués, le rire pareil au claquement des crotales. Elle est habile. Tu goûteras dans sa caresse l’orgueil d’une initiation et l’apaisement d’un besoin.
1889
Tu ne connais pas, non plus, le trouble des adultères, les escalades, les enlèvements, la joie de voir toute nue celle qu’on respectait habillée.
1890
As-tu serré contre ta poitrine une vierge qui t’aimait ? Te rappelles-tu les abandons de sa pudeur, et ses remords qui s’en allaient sous un flux de larmes douces ?
1891
Tu peux, n’est-ce pas, vous apercevoir marchant dans les bois sous la lumière de la lune ? À la pression de vos mains jointes un frémissement vous parcourt ; vos yeux rapprochés épanchent de l’un à l’autre comme des ondes immatérielles, et votre cœur s’emplit ; il éclate ; c’est un suave tourbillon, une ivresse débordante…
1892
LA VIEILLE
1893
On n’a pas besoin de posséder les joies pour en sentir l’amertume ! Rien qu’à les voir de loin, le dégoût vous en prend. Tu dois être fatigué par la monotonie des mêmes actions, la durée des jours, la laideur du monde, la bêtise du soleil !
1894
ANTOINE
1895
Oh ! oui, tout ce qu’il éclaire me déplaît !
1896
LA JEUNE
1897
Ermite ! ermite ! tu trouveras des diamants entre les cailloux, des fontaines sous le sable, une délectation dans les hasards que tu méprises ; et même il y a des endroits de la terre si beaux qu’on a envie de la serrer contre son cœur.
1898
LA VIEILLE
1899
Chaque soir, en t’endormant sur elle, tu espères que bientôt elle te recouvrira !
1900
LA JEUNE
1901
Cependant, tu crois à la résurrection de la chair, qui est le transport de la vie dans l’éternité !
1902
La Vieille, pendant qu’elle parlait, s’est encore décharnée ; et au-dessus de son crâne, qui n’a plus de cheveux, une chauve-souris fait des cercles dans l’air.
1903
La Jeune est devenue plus grasse. Sa robe chatoie, ses narines battent, ses yeux roulent moelleusement.
1904
LA PREMIÈRE dit, en ouvrant les bras :
1905
Viens, je suis la consolation, le repos, l’oubli, l’éternelle sérénité ! et
1906
LA SECONDE en offrant ses seins :
1907
Je suis l’endormeuse, la joie, la vie, le bonheur inépuisable !
1908
Antoine tourne les talons pour s’enfuir. Chacune lui met la main sur l’épaule.
1909
Le linceul s’écarte et découvre le squelette de La Mort.
1910
La robe se fend, et laisse voir le corps entier de La Luxure, qui a la taille mince avec la croupe énorme et de grands cheveux ondés s’envolant par le bout.
1911
Antoine reste immobile entre les deux, les considérant.
1912
LA MORT lui dit :
1913
Tout de suite ou tout à l’heure, qu’importe ! Tu m’appartiens comme les soleils, les peuples, les villes, les rois, la neige des monts, l’herbe des champs. Je vole plus haut que l’épervier, je cours plus vite que la gazelle, j’atteins même l’espérance, j’ai vaincu le fils de Dieu.
1914
LA LUXURE
1915
Ne résiste pas ; je suis l’omnipotente ! Les forêts retentissent de mes soupirs, les flots sont remués par mes agitations. La vertu, le courage, la piété se dissolvent au parfum de ma bouche. J’accompagne l’homme pendant tous les pas qu’il fait ; – et au seuil du tombeau il se retourne vers moi !
1916
LA MORT
1917
Je te découvrirai ce que tu tâchais de saisir, à la lueur des flambeaux, sur la face des morts, – ou quand tu vagabondais au delà des Pyramides, dans ces grands sables composés de débris humains. De temps à autre, un fragment de crâne roulait sous ta sandale. Tu prenais de la poussière, tu la faisais couler entre tes doigts ; et ta pensée, confondue avec elle, s’abîmait dans le néant.
1918
LA LUXURE
1919
Mon gouffre est plus profond ! Des marbres ont inspiré d’obscènes amours. On se précipite à des rencontres qui effrayent. On rive des chaînes que l’on maudit. D’où vient l’ensorcellement des courtisanes, l’extravagance des rêves, l’immensité de ma tristesse ?
1920
LA MORT
1921
Mon ironie dépasse toutes les autres ! Il y a des convulsions de plaisir aux funérailles des rois, à l’extermination d’un peuple ; – et on fait la guerre avec de la musique, des panaches, des drapeaux, des harnais d’or, un déploiement de cérémonie pour me rendre plus d’hommages.
1922
LA LUXURE
1923
Ma colère vaut la tienne. Je hurle, je mords. J’ai des sueurs d’agonisant et des aspects de cadavre.
1924
LA MORT
1925
C’est moi qui te rends sérieuse ; enlaçons-nous !
1926
La Mort ricane, la Luxure rugit. Elles se prennent par la taille, et chantent ensemble :
1927
— Je hâte la dissolution de la matière !
1928
— Je facilite l’éparpillement des germes !
1929
— Tu détruis, pour mes renouvellements !
1930
— Tu engendres, pour mes destructions !
1931
— Active ma puissance !
1932
— Féconde ma pourriture !
1933
Et leur voix, dont les échos se déroulant emplissent l’horizon devient tellement forte qu’Antoine en tombe à la renverse.
1934
Une secousse, de temps à autre, lui fait entr’ouvrir les yeux ; et il aperçoit au milieu des ténèbres une manière de monstre devant lui.
1935
C’est une tête de mort, avec une couronne de roses. Elle domine un torse de femme d’une blancheur nacrée. En dessous, un linceul étoilé de points d’or fait comme une queue ; – et tout le corps ondule, à la manière d’un ver gigantesque qui se tiendrait debout.
1936
La vision s’atténue, disparaît.
1937
ANTOINE se relève.
1938
Encore une fois c’était le Diable, et sous son double aspect : l’esprit de fornication et l’esprit de destruction.
1939
Aucun des deux ne m’épouvante. Je repousse le bonheur, et je me sens éternel.
1940
Ainsi la mort n’est qu’une illusion, un voile, masquant par endroits la continuité de la vie.
1941
Mais la Substance étant unique, pourquoi les Formes sont-elles variées ?
1942
Il doit y avoir, quelque part, des figures primordiales, dont les corps ne sont que les images. Si on pouvait les voir on connaîtrait le lien de la matière et de la pensée, en quoi l’Être consiste !
1943
Ce sont ces figures-là qui étaient peintes à Babylone sur la muraille du temple de Bélus, et elles couvraient une mosaïque dans le port de Carthage. Moi-même, j’ai quelquefois aperçu dans le ciel comme des formes d’esprits. Ceux qui traversent le désert rencontrent des animaux dépassant toute conception…
1944
Et en face de l’autre côté du Nil, voilà que le Sphinx apparaît.
1945
Il allonge ses pattes, secoue les bandelettes de son front, et se couche sur le ventre.
1946
Sautant, volant, crachant du feu par ses narines, et de sa queue de dragon se frappant les ailes, la Chimère aux yeux verts, tournoie, aboie.
1947
Les anneaux de sa chevelure, rejetés d’un côté, s’entremêlent aux poils de ses reins, et de l’autre ils pendent jusque sur le sable et remuent au balancement de tout son corps.
1948
LE SPHINX est immobile, et regarde la Chimère :
1949
Ici, Chimère ; arrête-toi !
1950
LA CHIMÈRE
1951
Non, jamais !
1952
LE SPHINX
1953
Ne cours pas si vite, ne vole pas si haut, n’aboie pas si fort !
1954
LA CHIMÈRE
1955
Ne m’appelle plus, puisque tu restes toujours muet !
1956
LE SPHINX
1957
Cesse de me jeter tes flammes au visage et de pousser tes hurlements dans mon oreille ; tu ne fondras pas mon granit !
1958
LA CHIMÈRE
1959
Tu ne me saisiras pas, sphinx terrible !
1960
LE SPHINX
1961
Pour demeurer avec moi, tu es trop folle !
1962
LA CHIMÈRE
1963
Pour me suivre, tu es trop lourd !
1964
LE SPHINX
1965
Où vas-tu donc, que tu cours si vite ?
1966
LA CHIMÈRE
1967
Je galope dans les corridors du labyrinthe, je plane sur les monts, je rase les flots, je jappe au fond des précipices, je m’accroche par la gueule au pan des nuées ; avec ma queue traînante, je raye les plages, et les collines ont pris leur courbe selon la forme de mes épaules. Mais toi, je te retrouve perpétuellement immobile, ou bien du bout de ta griffe dessinant des alphabets sur le sable.
1968
LE SPHINX
1969
C’est que je garde mon secret ! Je songe et je calcule.
1970
La mer se retourne dans son lit, les blés se balancent sous le vent, les caravanes passent, la poussière s’envole, les cités s’écroulent ; – et mon regard, que rien ne peut dévier, demeure tendu à travers les choses sur un horizon inaccessible.
1971
LA CHIMÈRE
1972
Moi, je suis légère et joyeuse ! Je découvre aux hommes des perspectives éblouissantes avec des paradis dans les nuages et des félicités lointaines. Je leur verse à l’âme les éternelles démences, projets de bonheur, plans d’avenir, rêves de gloire, et les serments d’amour et les résolutions vertueuses.
1973
Je pousse aux périlleux voyages et aux grandes entreprises. J’ai ciselé avec mes pattes les merveilles des architectures. C’est moi qui ai suspendu les clochettes au tombeau de Porsenna, et entouré d’un mur d’orichalque les quais de l’Atlantide.
1974
Je cherche des parfums nouveaux, des fleurs plus larges, des plaisirs inéprouvés. Si j’aperçois quelque part un homme dont l’esprit repose dans la sagesse, je tombe dessus, et je l’étrangle.
1975
LE SPHINX
1976
Tous ceux que le désir de Dieu tourmente, je les ai dévorés.
1977
Les plus forts, pour gravir jusqu’à mon front royal, montent aux stries de mes bandelettes comme sur les marches d’un escalier. La lassitude les prend ; et ils tombent d’eux-mêmes à la renverse.
1978
Antoine commence à trembler.
1979
Il n’est plus devant sa cabane, mais dans le désert, – ayant à ses côtés ces deux bêtes monstrueuses, dont la gueule lui effleure l’épaule.
1980
LE SPHINX
1981
Ô fantaisie, emporte-moi sur tes ailes pour désennuyer ma tristesse !
1982
LA CHIMÈRE
1983
Ô inconnu, je suis amoureuse de tes yeux. Comme une hyène en chaleur je tourne autour de toi, sollicitant les fécondations dont le besoin me dévore.
1984
Ouvre la gueule, lève tes pieds, monte sur mon dos !
1985
LE SPHINX
1986
Mes pieds, depuis qu’ils sont à plat, ne peuvent plus se relever. Le lichen, comme une dartre, a poussé sur ma gueule. À force de songer, je n’ai plus rien à dire.
1987
LA CHIMÈRE
1988
Tu mens, sphinx hypocrite ! D’où vient toujours que tu m’appelles et me renies ?
1989
LE SPHINX
1990
C’est toi, caprice indomptable, qui passe et tourbillonne !
1991
LA CHIMÈRE
1992
Est-ce ma faute ? Comment ? laisse-moi !
1993
Elle aboie.
1994
LE SPHINX
1995
Tu remues, tu m’échappes !
1996
Il grogne.
1997
LA CHIMÈRE
1998
Essayons ! – tu m’écrases !
1999
LE SPHINX
2000
Non ! impossible !
2001
Et en s’enfonçant peu à peu, il disparaît dans le sable, – tandis que la Chimère, qui rampe la langue tirée, s’éloigne en décrivant des cercles.
2002
L’haleine de sa bouche a produit un brouillard.
2003
Dans cette brume, Antoine aperçoit des enroulements de nuages, des courbes indécises.
2004
Enfin, il distingue comme des apparences de corps humains ;
2005
Et d’abord s’avance.
2006
LE GROUPE DES ASTOMI pareils à des bulles d’air que traverse le soleil.
2007
Ne souffle pas trop fort ! Les gouttes de pluie nous meurtrissent, les sons faux nous écorchent, les ténèbres nous aveuglent. Composés de brises et de parfums, nous roulons, nous flottons – un peu plus que des rêves, pas des êtres tout à fait…
2008
LES NISNAS n’ont qu’un œil, qu’une joue, qu’une main, qu’une jambe, qu’une moitié du corps ; qu’une moitié du cœur. Et ils disent, très haut :
2009
Nous vivons fort à notre aise dans nos moitiés de maisons, avec nos moitiés de femmes et nos moitiés d’enfants.
2010
LES BLEMMYES absolument privés de tête :
2011
Nos épaules en sont plus larges ; – et il n’y a pas de bœuf, de rhinocéros ni d’éléphant qui soit capable de porter ce que nous portons.
2012
Des espèces de traits, et comme une vague figure empreinte sur nos poitrines, voilà tout ! Nous pensons des digestions, nous subtilisons des sécrétions. Dieu, pour nous, flotte en paix dans des chyles intérieurs.
2013
Nous marchons droit notre chemin, traversant toutes les fanges, côtoyant tous les abîmes ; – et nous sommes les gens les plus laborieux, les plus heureux, les plus vertueux.
2014
LES PYGMÉES
2015
Petits bonshommes, nous grouillons sur le monde comme de la vermine sur la bosse d’un dromadaire.
2016
On nous brûle, on nous noie, on nous écrase ; et toujours, nous reparaissons, plus vivaces et plus nombreux, – terribles par la quantité !
2017
LES SCIAPODES
2018
Retenus à la terre par nos chevelures, longues comme des lianes, nous végétons à l’abri de nos pieds, larges comme des parasols ; et la lumière nous arrive à travers l’épaisseur de nos talons. Point de dérangement et point de travail ! – la tête le plus bas possible, c’est le secret du bonheur !
2019
Leurs cuisses levées ressemblant à des troncs d’arbres, se multiplient.
2020
Et une forêt paraît. De grands singes y courent à quatre pattes ; ce sont des hommes à tête de chien.
2021
LES CYNOCÉPHALES
2022
Nous sautons de branche en branche pour sucer les œufs, et nous plumons les oisillons ; puis nous mettons leurs nids sur nos têtes, en guise de bonnets.
2023
Nous ne manquons pas d’arracher les pis des vaches ; et nous crevons les yeux des lynx, nous fientons du haut des arbres, nous étalons notre turpitude en plein soleil.
2024
Lacérant les fleurs, broyant les fruits, troublant les sources, violant les femmes, nous sommes les maîtres, – par la force de nos bras et la férocité de notre cœur.
2025
Hardi, compagnons ! Faites claquer vos mâchoires !
2026
Du sang et du lait coulent de leurs babines. La pluie ruisselle sur leurs dos velus.
2027
Antoine hume la fraîcheur des feuilles vertes.
2028
Elles s’agitent, les branches s’entre-choquent ; et tout à coup paraît un grand cerf noir, à tête de taureau, qui porte entre les oreilles un buisson de cornes blanches.
2029
LE SADHUZAG
2030
Mes soixante-quatorze andouillers sont creux comme des flûtes.
2031
Quand je me tourne vers le vent du sud, il en part des sons qui attirent à moi les bêtes ravies. Les serpents s’enroulent à mes jambes, les guêpes se collent dans mes narines, et les perroquets, les colombes et les ibis s’abattent dans mes rameaux. – Écoute !
2032
Il renverse son bois, d’où s’échappe une musique ineffablement douce.
2033
Antoine presse son cœur à deux mains. Il lui semble que cette mélodie va emporter son âme.
2034
LE SADHUZAG
2035
Mais quand je me tourne vers le vent du nord, mon bois plus touffu qu’un bataillon de lances, exhale un hurlement ; les forêts tressaillent, les fleuves remontent, la gousse des fruits éclate, et les herbes se dressent comme la chevelure d’un lâche. – Écoute !
2036
Il penche ses rameaux, d’où sortent des cris discordants ; Antoine est comme déchiré.
2037
Et son horreur augmente en voyant :
2038
LE MARTICHORAS gigantesque lion rouge, à figure humaine, avec trois rangées de dents.
2039
Les moires de mon pelage écarlate se mêlent au miroitement des grands sables. Je souffle par mes narines l’épouvante des solitudes. Je crache la peste. Je mange les armées, quand elles s’aventurent dans le désert.
2040
Mes ongles sont tordus en vrilles, mes dents sont taillées en scie ; et ma queue, qui se contourne, est hérissée de dards que je lance à droite, à gauche, en avant, en arrière. – Tiens ! tiens !
2041
Le Martichoras jette les épines de sa queue, qui s’irradient comme des flèches dans toutes les directions. Des gouttes de sang pleuvent, en claquant sur le feuillage.
2042
LE CATOBLEPAS buffle noir, avec une tête de porc tombant jusqu’à terre, et rattachée à ses épaules par un cou mince, long et flasque comme un boyau vidé.
2043
Il est vautré tout à plat ; et ses pieds disparaissent sous l’énorme crinière à poils durs qui lui couvre le visage.
2044
Gras, mélancolique, farouche, je reste continuellement à sentir sous mon ventre la chaleur de la boue. Mon crâne est tellement lourd qu’il m’est impossible de le porter. Je le roule autour de moi, lentement ; – et la mâchoire entr’ouverte, j’arrache avec ma langue les herbes vénéneuses arrosées de mon haleine. Une fois, je me suis dévoré les pattes sans m’en apercevoir.
2045
Personne, Antoine, n’a jamais vu mes yeux, ou ceux qui les ont vus sont morts. Si je relevais mes paupières, – mes paupières roses et gonflées, – tout de suite, tu mourrais.
2046
ANTOINE
2047
Oh ! celui-là !… a… a… Si j’allais avoir envie ?… Sa stupidité m’attire. Non ! non ! je ne veux pas !
2048
Il regarde par terre fixement.
2049
Mais les herbes s’allument, et dans les torsions des flammes se dresse
2050
LE BASILIC grand serpent violet à crête trilobée, avec deux dents, une en haut, une en bas.
2051
Prends garde, tu vas tomber dans ma gueule ! Je bois du feu. Le feu, c’est moi ; – et de partout j’en aspire : des nuées, des cailloux, des arbres morts, du poil des animaux, de la surface des marécages. Ma température entretient les volcans : je fais l’éclat des pierreries et la couleur des métaux.
2052
LE GRIFFON lion à bec de vautour avec des ailes blanches, les pattes rouges et le cou bleu.
2053
Je suis le maître des splendeurs profondes. Je connais le secret des tombeaux où dorment les vieux rois.
2054
Une chaîne, qui sort du mur, leur tient la tête droite. Près d’eux, dans des bassins de porphyre, des femmes qu’ils ont aimées flottent sur des liquides noirs. Leurs trésors sont rangés dans des salles, par losanges, par monticules, par pyramides ; – et plus bas, bien au-dessous des tombeaux, après de longs voyages au milieu des ténèbres étouffantes, il y a des fleuves d’or avec des forêts de diamant, des prairies d’escarboucles, des lacs de mercure.
2055
Adossé contre la porte du souterrain et la griffe en l’air, j’épie de mes prunelles flamboyantes ceux qui voudraient venir. La plaine immense, jusqu’au fond de l’horizon est toute nue et blanchie par les ossements des voyageurs. Pour toi les battants de bronze s’ouvriront, et tu humeras la vapeur des mines, tu descendras dans les cavernes… Vite ! vite !
2056
Il creuse la terre avec ses pattes, en criant comme un coq.
2057
Mille voix lui répondent. La forêt tremble.
2058
Et toutes sortes de bêtes effroyables surgissent : le Tragelaphus, moitié cerf et moitié bœuf ; le Myrmecoleo, lion par devant, fourmi par derrière, et dont les génitoires sont à rebours ; le python Aksar, de soixante coudées, qui épouvanta Moïse ; la grande belette Pastinaca, qui tue les arbres par son odeur ; le Presteros, qui rend imbécile par son contact ; le Mirag, lièvre cornu, habitant des îles de la mer. Le léopard Phalmant crève son ventre à force de hurler ; le Senad, ours à trois têtes, déchire ses petits avec sa langue ; le chien Cépus répand sur les rochers le lait bleu de ses mamelles. Des moustiques se mettent à bourdonner, des crapauds à sauter, des serpents à siffler. Des éclairs brillent. La grêle tombe.
2059
Il arrive des rafales, pleines d’anatomies merveilleuses. Ce sont des têtes d’alligators sur des pieds de chevreuil, des hiboux à queue de serpent, des pourceaux à mufle de tigre, des chèvres à croupe d’âne, des grenouilles velues comme des ours, des caméléons grands comme des hippopotames, des veaux à deux têtes dont l’une pleure et l’autre beugle, des fœtus quadruples se tenant par le nombril et valsant comme des toupies, des ventres ailés qui voltigent comme des moucherons.
2060
Il en pleut du ciel, il en sort de terre, il en coule des roches. Partout des prunelles flamboient, des gueules rugissent ; les poitrines se bombent, les griffes s’allongent, les dents grincent, les chairs clapotent. Il y en a qui accouchent, d’autres copulent, ou d’une seule bouchée s’entre-dévorent.
2061
S’étouffant sous leur nombre, se multipliant par leur contact, ils grimpent les uns sur les autres ; – et tous remuent autour d’Antoine avec un balancement régulier, comme si le sol était le pont d’un navire. Il sent contre ses mollets la traînée des limaces, sur ses mains le froid des vipères ; et des araignées filant leur toile l’enferment dans leur réseau.
2062
Mais le cercle des monstres s’entr’ouvre, le ciel tout à coup devient bleu et
2063
LA LICORNE se présente.
2064
Au galop ! au galop !
2065
J’ai des sabots d’ivoire, des dents d’acier, la tête couleur de pourpre, le corps couleur de neige, et la corne de mon front porte les bariolures de l’arc-en-ciel.
2066
Je voyage de la Chaldée au désert tartare, sur les bords du Gange et dans la Mésopotamie. Je dépasse les autruches. Je cours si vite que je traîne le vent. Je frotte mon dos contre les palmiers. Je me roule dans les bambous. D’un bond je saute les fleuves. Des colombes volent au-dessus de moi. Une vierge seule peut me brider.
2067
Au galop ! au galop !
2068
Antoine la regarde s’enfuir.
2069
Et ses yeux restant levés, il aperçoit tous les oiseaux qui se nourrissent de vent : le Gouith, l’Ahuti, l’Alphalim, le Iukneth des montagnes de Caff, les Homaï des Arabes qui sont les âmes des hommes assassinés. Il entend les perroquets proférer des paroles humaines, puis les grands palmipèdes pélasgiens qui sanglotent comme des enfants ou ricanent comme des vieilles femmes.
2070
Un air salin le frappe aux narines. Une plage maintenant est devant lui.
2071
Au loin des jets d’eau s’élèvent, lancés par des baleines ; et du fond de l’horizon.
2072
LES BÊTES DE LA MER rondes comme des outres, plates comme des lames, dentelées comme des scies, s’avancent en se traînant sur le sable.
2073
Tu vas venir avec nous, dans nos immensités où personne encore n’est descendu !
2074
Des peuples divers habitent les pays de l’Océan. Les uns sont au séjour des tempêtes ; d’autres nagent en plein dans la transparence des ondes froides, broutent comme des bœufs les plaines de corail, aspirent par leur trompe le reflux des marées, ou portent sur leurs épaules le poids des sources de la mer.
2075
Des phosphorescences brillent à la moustache des phoques, aux écailles des poissons. Des oursins tournent comme des roues, des cornes d’Ammon se déroulent comme des câbles, des huîtres font crier leurs charnières, des polypes déploient leurs tentacules, des méduses frémissent pareilles à des boules de cristal, des éponges flottent, des anémones crachent de l’eau ; des mousses, des varechs ont poussé.
2076
Et toutes sortes de plantes s’étendent en rameaux, se tordent en vrilles, s’allongent en pointes, s’arrondissent en éventail. Des courges ont l’air de seins, des lianes s’enlacent comme des serpents.
2077
Les Dedaïms de Babylone, qui sont des arbres, ont pour fruits des têtes humaines ; des Mandragores chantent, la racine Baaras court dans l’herbe.
2078
Les végétaux maintenant ne se distinguent plus des animaux. Des polypiers, qui ont l’air de sycomores, portent des bras sur leurs branches. Antoine croit voir une chenille entre deux feuilles ; c’est un papillon qui s’envole. Il va pour marcher sur un galet ; une sauterelle grise bondit. Des insectes pareils à des pétales de roses, garnissent un arbuste ; des débris d’éphémères font sur le sol une couche neigeuse.
2079
Et puis les plantes se confondent avec les pierres.
2080
Des cailloux ressemblent à des cerveaux, des stalactites à des mamelles, des fleurs de fer à des tapisseries ornées de figures.
2081
Dans des fragments de glace, il distingue des efflorescences, des empreintes de buissons et de coquilles – à ne savoir si ce sont les empreintes de ces choses-là, ou ces choses elles-mêmes. Des diamants brillent comme des yeux, des minéraux palpitent.
2082
Et il n’a plus peur !
2083
Il se couche à plat ventre, s’appuie sur les deux coudes ; retenant son haleine, il regarde.
2084
Des insectes n’ayant plus d’estomac continuent à manger ; des fougères desséchées se remettent à fleurir ; des membres qui manquaient repoussent.
2085
Enfin, il aperçoit de petites masses globuleuses, grosses comme des têtes d’épingles et garnies de cils tout autour. Une vibration les agite.
2086
ANTOINE délirant :
2087
Ô bonheur ! bonheur ! j’ai vu naître la vie, j’ai vu le mouvement commencer. Le sang de mes veines bat si fort qu’il va les rompre. J’ai envie de voler, de nager, d’aboyer, de beugler, de hurler. Je voudrais avoir des ailes, une carapace, une écorce, souffler de la fumée, porter une trompe, tordre mon corps, me diviser partout, être en tout, m’émaner avec les odeurs, me développer comme les plantes, couler comme l’eau, vibrer comme le son, briller comme la lumière, me blottir sur toutes les formes, pénétrer chaque atome, descendre jusqu’au fond de la matière, – être la matière !
2088
Le jour enfin paraît ; et comme les rideaux d’un tabernacle qu’on relève, des nuages d’or en s’enroulant à larges volutes découvrent le ciel.
2089
Tout au milieu, et dans le disque même du soleil rayonne la face, Jésus-Christ.
2090
Antoine fait le signe de la croix et se remet en prières.