C

Le Mariage de Figaro — en 20 minutes

Le Mariage de Figaro — en 20 minutes
1
Voici La Folle Journée traversée par ses scènes les plus fortes : de vrais extraits de la pièce, reproduits mot pour mot, cousus bout à bout par de courtes liaisons en italique qui disent ce qui se passe entre eux. De la chambre des mariés au dénouement sous les marronniers, l’essentiel de la comédie de Beaumarchais en une vingtaine de minutes.

Acte Premier
2
Au château d’Aguas-Frescas, à trois lieues de Séville. C’est le matin des noces de Figaro, valet de chambre et concierge du comte Almaviva, et de Suzanne, première camériste de la comtesse. Figaro mesure la chambre que monseigneur leur donne ; Suzanne n’en veut pas.
3
**Figaro.**
4
Je regarde, ma petite Suzanne, si ce beau lit que monseigneur nous donne aura bonne grâce ici.
5
**Figaro.**
6
Tu prends de l’humeur contre la chambre du château la plus commode, et qui tient le milieu des deux appartements. La nuit, si madame est incommodée, elle sonnera de son côté : zeste, en deux pas tu es chez elle. Monseigneur veut-il quelque chose ? il n’a qu’à tinter du sien : crac, en trois sauts me voilà rendu.
7
**Suzanne.**
8
Fort bien ! Mais quand il aura tinté, le matin, pour te donner quelque bonne et longue commission : zeste, en deux pas il est à ma porte, et crac, en trois sauts…
9
Figaro ne comprend pas encore. Suzanne s’explique.
10
**Suzanne.**
11
Il y a, mon ami, que, las de courtiser les beautés des environs, monsieur le comte Almaviva veut rentrer au château, mais non pas chez sa femme : c’est sur la tienne, entends-tu ? qu’il a jeté ses vues, auxquelles il espère que ce logement ne nuira pas. Et c’est ce que le loyal Basile, honnête agent de ses plaisirs, et mon noble maître à chanter, me répète chaque jour en me donnant leçon.
12
La dot promise n’était donc pas pour les beaux yeux de Figaro : le comte veut racheter en secret ce droit du seigneur qu’il avait aboli le jour où il épousait Rosine.
13
**Suzanne.**
14
Apprends qu’il la destine à obtenir de moi, secrètement, certain quart d’heure, seul à seule, qu’un ancien droit du seigneur… Tu sais s’il était triste !
15
**Figaro.**
16
Je le sais tellement, que si monsieur le comte, en se mariant, n’eût pas aboli ce droit honteux, jamais je ne t’eusse épousée dans ses domaines.
17
Suzanne court chez sa maîtresse. Resté seul, Figaro déclare la guerre.
18
**Figaro.**
19
Ah ! monseigneur ! mon cher monseigneur ! vous voulez m’en donner… à garder ! Je cherchais aussi pourquoi, m’ayant nommé concierge, il m’emmène à son ambassade, et m’établit courrier de dépêches. J’entends, monsieur le comte ; trois promotions à la fois : vous, compagnon ministre ; moi, casse-cou politique ; et Suzon, dame du lieu, l’ambassadrice de poche ; et puis fouette, courrier ! Pendant que je galoperais d’un côté, vous feriez faire de l’autre à ma belle un joli chemin ! Me crottant, m’échinant pour la gloire de votre famille ; vous, daignant concourir à l’accroissement de la mienne ! Quelle douce réciprocité !
20
**Figaro.**
21
Attention sur la journée, monsieur Figaro ! D’abord, avancer l’heure de votre petite fête, pour épouser plus sûrement ; écarter une Marceline qui de vous est friande en diable ; empocher l’or et les présents ; donner le change aux petites passions de monsieur le comte ; étriller rondement monsieur du Basile, et…
22
Cette Marceline, femme de charge du château, prétend justement épouser Figaro : elle lui a prêté de l’argent contre une promesse de mariage, et le docteur Bartholo, venu de Séville, se prête volontiers à la vengeance.
23
**Marceline.**
24
Que, la honte la prenant au collet, elle continuera de refuser le comte, lequel, pour se venger, appuiera l’opposition que j’ai faite à son mariage ; alors le mien devient certain.
25
Survient Chérubin, le page de treize ans, que le comte vient de surprendre chez Fanchette et qu’il chasse. Il arrache à Suzanne le ruban de nuit de sa marraine, la comtesse.
26
**Chérubin, exalté.**
27
Cela est vrai, d’honneur ! je ne sais plus ce que je suis, mais depuis quelque temps je sens ma poitrine agitée ; mon cœur palpite au seul aspect d’une femme ; les mots amour et volupté le font tressaillir et le troublent. Enfin le besoin de dire à quelqu’un Je vous aime est devenu pour moi si pressant, que je le dis tout seul, en courant dans le parc, à ta maîtresse, à toi, aux arbres, aux nuages, au vent qui les emporte avec mes paroles perdues.
28
Le comte entre. Chérubin se jette derrière le grand fauteuil ; Suzanne l’y cache. Le comte, se croyant seul avec elle, presse son offre.
29
**Le Comte, gaiement.**
30
Qui faisait bien de la peine aux filles ! Ah ! Suzette, ce droit charmant ! si tu venais en jaser sur la brune, au jardin, je mettrais un tel prix à cette légère faveur…
31
Basile arrive : le comte se cache à son tour derrière le fauteuil, pendant que le page s’y blottit. Et Basile, qui ne se doute de rien, parle justement de Chérubin.
32
**Basile.**
33
À moins qu’il ne l’ait composée pour madame ! En effet, quand il sert à table, on dit qu’il la regarde avec des yeux !… Mais, peste, qu’il ne s’y joue pas ; monseigneur est brutal sur l’article.
34
Le comte se montre, furieux, et raconte comment il a débusqué le page la veille, en levant un rideau chez Fanchette. Joignant le geste à la parole, il lève la robe jetée sur le fauteuil — et retrouve Chérubin.
35
**Le Comte, en colère.**
36
Ruse d’enfer ! je m’y suis assis en entrant.
37
**Chérubin.**
38
Hélas, monseigneur, j’étais tremblant derrière.
39
**Le Comte.**
40
Autre fourberie ! je viens de m’y placer moi-même.
41
**Chérubin.**
42
Pardon, mais c’est alors que je me suis blotti dedans.
43
**Le Comte, plus outré.**
44
C’est donc une couleuvre que ce petit… serpent-là ! il nous écoutait !
45
**Chérubin.**
46
Au contraire, monseigneur, j’ai fait ce que j’ai pu pour ne rien entendre.
47
Entre alors Figaro, avec tous les vassaux du château, pour faire célébrer publiquement par le comte lui-même l’abolition du droit du seigneur.
48
**Figaro, tenant Suzanne par la main.**
49
Permettez donc que cette jeune créature, de qui votre sagesse a préservé l’honneur, reçoive de votre main publiquement la toque virginale, ornée de plumes et de rubans blancs, symbole de la pureté de vos intentions : adoptez-en la cérémonie pour tous les mariages, et qu’un quatrain chanté en chœur rappelle à jamais le souvenir…
50
**Le Comte, à part.**
51
Je suis pris. (Haut.) Pour que la cérémonie eût un peu plus d’éclat, je voudrais seulement qu’on la remît à tantôt. (À part.) Faisons vite chercher Marceline.
52
Pris au piège, il pardonne au page — mais l’envoie sur-le-champ rejoindre sa compagnie en Catalogne. Figaro souffle au petit officier un contre-ordre.
53
**Figaro.**
54
Il faut ruser. Point de murmure à ton départ. Le manteau de voyage à l’épaule ; arrange ouvertement ta trousse, et qu’on voie ton cheval à la grille ; un temps de galop jusqu’à la ferme ; reviens à pied par les derrières ; monseigneur te croira parti ; tiens-toi seulement hors de sa vue ; je me charge de l’apaiser après la fête.
Acte Deuxième
55
Dans la chambre de la comtesse. Suzanne a tout raconté à sa maîtresse, femme délaissée qui souffre encore d’aimer.
56
**La Comtesse.**
57
Comme tous les maris, ma chère ! uniquement par orgueil. Ah ! je l’ai trop aimé ; je l’ai lassé de mes tendresses et fatigué de mon amour : voilà mon seul tort avec lui ; mais je n’entends pas que cet honnête aveu te nuise, et tu épouseras Figaro.
58
Figaro arrive avec son plan de bataille : un billet anonyme, déjà remis au comte, doit l’inquiéter sur sa propre femme.
59
**Figaro.**
60
Tant mieux ! pour tirer parti des gens de ce caractère, il ne faut qu’un peu leur fouetter le sang : c’est ce que les femmes entendent si bien ! Puis, les tient-on fâchés tout rouge, avec un brin d’intrigue on les mène où l’on veut, par le nez, dans le Guadalquivir. Je vous ai fait rendre à Basile un billet inconnu, lequel avertit monseigneur qu’un galant doit chercher à vous voir aujourd’hui pendant le bal.
61
Reste à accorder au comte un rendez-vous au jardin — où Suzanne ne viendra pas.
62
**Figaro.**
63
Point du tout. Je fais endosser un habit de Suzanne à quelqu’un : surpris par nous au rendez-vous, le comte pourra-t-il s’en dédire ?
64
Ce quelqu’un sera Chérubin, resté au château. On l’habille en fille ; la comtesse découvre à son bras son propre ruban.
65
**La Comtesse.**
66
Qu’elle est folle ! Il faut relever la manche, afin que l’amadis prenne mieux… (Elle le retrousse.) Qu’est-ce qu’il a donc au bras ? Un ruban ?
67
**Suzanne.**
68
Et un ruban à vous. Je suis bien aise que madame l’ait vu. Je lui avais dit que je le dirais, déjà ! Oh ! si monseigneur n’était pas venu, j’aurais bien repris le ruban, car je suis presque aussi forte que lui.
69
Le ruban porte du sang : le page s’est blessé le bras. Suzanne sortie, la marraine et le filleul restent seuls un instant de trop.
70
**La Comtesse, coupant la phrase.**
71
… Étrangère, il devient bon pour les blessures ? J’ignorais cette propriété. Pour l’éprouver, je garde celui-ci qui vous a serré le bras. À la première égratignure… de mes femmes, j’en ferai l’essai.
72
**Chérubin, pénétré.**
73
Vous le gardez, et moi je pars !
74
On frappe : c’est le comte, revenu de la chasse avec le billet anonyme en tête. Chérubin se jette dans le cabinet de toilette et s’y enferme.
75
**Le Comte.**
76
Il y a quelqu’un dans ce cabinet, madame.
77
**La Comtesse.**
78
Hé… qui voulez-vous qu’il y ait, monsieur ?
79
La comtesse jure que c’est Suzanne. Le comte veut voir : il emmène sa femme chercher de quoi briser la porte, et ferme tout à clef. Mais Suzanne, cachée dans l’alcôve, délivre le page.
80
**Chérubin revient.**
81
Elle donne sur la melonnière : quitte à gâter une couche ou deux.
82
**Suzanne le retient et s’écrie :**
83
Il va se tuer !
84
**Chérubin, exalté.**
85
Dans un gouffre allumé, Suzon ! oui, je m’y jetterais plutôt que de lui nuire… Et ce baiser va me porter bonheur.
86
Il saute par la fenêtre ; Suzanne prend sa place dans le cabinet. Revenue avec son mari, la comtesse, à bout, avoue que c’est Chérubin qui s’y trouve.
87
**Le Comte, furieux.**
88
Je le tuerai.
89
**La Comtesse se lève, et lui présente la clef.**
90
Promettez-moi que vous laisserez aller cet enfant sans lui faire aucun mal ; et puisse, après, tout votre courroux tomber sur moi, si je ne vous convaincs pas…
91
**Le Comte ouvre la porte, et recule.**
92
C’est Suzanne !
93
Confondu, le comte doit demander pardon. La comtesse le lui fait payer cher, puis cède.
94
**La Comtesse.**
95
Vous demandez pour vous un pardon que vous refusez aux autres : voilà bien les hommes ! Ah ! si jamais je consentais à pardonner en faveur de l’erreur où vous a jeté ce billet, j’exigerais que l’amnistie fût générale.
96
La paix dure le temps qu’Antonio, le jardinier à demi ivre, vienne se plaindre : on a jeté un homme par la fenêtre sur ses giroflées. Figaro jure que c’est lui qui a sauté — et manque de se perdre quand Antonio produit un papier tombé de la veste du fuyard : le brevet d’officier de Chérubin.
97
**Figaro.**
98
A, a, a, ah ! povero ! ce sera le brevet de ce malheureux enfant, qu’il m’avait remis, et que j’ai oublié de lui rendre. O o, o, oh ! étourdi que je suis ! que fera-t-il sans son brevet ? Il faut courir…
99
Sauvé de justesse, et aussitôt rattrapé : Marceline entre, flanquée de Bartholo et de Basile, et demande justice.
100
**Marceline, au comte.**
101
Ne l’ordonnez pas, monseigneur ! Avant de lui faire grâce, vous nous devez justice. Il a des engagements avec moi.
102
**Le Comte, à part.**
103
Voilà ma vengeance arrivée.
104
Le procès aura lieu dans la grande salle d’audience. Restées seules, la comtesse et Suzanne changent de plan : c’est la comtesse elle-même qui ira, sous les habits de sa camériste, au rendez-vous du jardin.
105
**La Comtesse.**
106
Il n’y aurait personne d’exposé… Le comte alors ne pourrait nier… Avoir puni sa jalousie, et lui prouver son infidélité ! cela serait… Allons : le bonheur d’un premier hasard m’enhardit à tenter le second. Fais-lui savoir promptement que tu te rendras au jardin. Mais surtout que personne…
107
Seule, elle retrouve le ruban du page.
108
Il est assez effronté, mon petit projet ! (Elle se retourne.) Ah ! le ruban ! Mon joli ruban, je t’oubliais ! (Elle le prend sur sa bergère et le roule.) Tu ne me quitteras plus… tu me rappelleras la scène où ce malheureux enfant… Ah ! monsieur le comte, qu’avez-vous fait ?… Et moi, que fais-je en ce moment ?
Acte Troisième
109
La salle du trône, préparée pour l’audience. Le comte, qui ne sait plus où il en est, rumine.
110
Cette friponne de Suzanne a-t-elle trahi mon secret ?… Comme il n’est pas encore le sien !… Qui donc m’enchaîne à cette fantaisie ? j’ai voulu vingt fois y renoncer… Étrange effet de l’irrésolution ! si je la voulais sans débat, je la désirerais mille fois moins.
111
Il veut sonder Figaro, qui joue serré et lui offre, pour toute preuve de ses talents diplomatiques, son anglais.
112
**Figaro.**
113
Diable ! c’est une belle langue que l’anglais, il en faut peu pour aller loin. Avec God-dam, en Angleterre, on ne manque de rien nulle part. Voulez-vous tâter d’un bon poulet gras ? entrez dans une taverne, et faites seulement ce geste au garçon. (Il tourne la broche.) God-dam ! on vous apporte un pied de bœuf salé, sans pain. C’est admirable !
114
**Le Comte.**
115
Une réputation détestable !
116
**Figaro.**
117
Et si je vaux mieux qu’elle ? Y a-t-il beaucoup de seigneurs qui puissent en dire autant ?
118
Le comte lui conseille alors d’étudier un peu la politique sous lui. Figaro la sait déjà.
119
**Figaro.**
120
Oui, s’il y avait ici de quoi se vanter. Mais feindre d’ignorer ce qu’on sait, de savoir tout ce qu’on ignore ; d’entendre ce qu’on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu’on entend ; surtout de pouvoir au delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu’il n’y en a point ; s’enfermer pour tailler des plumes, et paraître profond quand on n’est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets, intercepter des lettres, et tâcher d’ennoblir la pauvreté des moyens par l’importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !
121
Envoyée par la comtesse, Suzanne vient accorder au comte le rendez-vous du soir.
122
**Suzanne, faisant la révérence.**
123
Mais aussi point de mariage, point de droit du seigneur, monseigneur.
124
Elle sort en courant et croise Figaro.
125
**Suzanne.**
126
Plaide à présent, si tu le veux ; tu viens de gagner ton procès.
127
Le comte a tout entendu : il est joué. L’audience s’ouvre, le juge bègue Brid’oison siège à ses côtés, et tout se joue sur une conjonction du billet de Marceline.
128
**Figaro.**
129
Qu’il y a, messieurs, malice, erreur ou distraction dans la manière dont on a lu la pièce, car il n’est pas dit dans l’écrit : laquelle somme je lui rendrai, ET je l’épouserai, mais : laquelle somme je lui rendrai, OU je l’épouserai ; ce qui est bien différent.
130
**Le Comte.**
131
Mais comme le texte dit : laquelle somme je payerai à sa première réquisition, ou bien j’épouserai, etc. ; la cour condamne le défendeur à payer deux mille piastres fortes à la demanderesse, ou bien à l’épouser dans le jour.
132
**Figaro, stupéfait.**
133
J’ai perdu.
134
Figaro se défend : enfant volé, il ne peut se marier sans l’aveu de ses nobles parents, et porte au bras une marque distinctive. Marceline se lève d’un bond.
135
**Marceline, se levant vivement.**
136
Une spatule à ton bras droit ?
137
**Figaro.**
138
D’où savez-vous que je dois l’avoir ?
139
**Marceline.**
140
Dieux ! c’est lui !
141
**Bartholo, montrant Marceline.**
142
Voilà ta mère.
143
**Figaro.**
144
… Nourrice ?
145
**Bartholo.**
146
Ta propre mère.
147
Et Bartholo est le père. Le vieux docteur refuse pourtant d’épouser celle qu’il a séduite trente ans plus tôt. Marceline s’échauffe.
148
**Marceline, s’échauffant par degrés.**
149
Oui, déplorable, et plus qu’on ne croit ! Je n’entends pas nier mes fautes, ce jour les a trop bien prouvées ! mais qu’il est dur de les expier après trente ans d’une vie modeste ! J’étais née, moi, pour être sage, et je le suis devenue sitôt qu’on m’a permis d’user de ma raison. Mais dans l’âge des illusions, de l’inexpérience et des besoins, où les séducteurs nous assiégent, pendant que la misère nous poignarde, que peut opposer une enfant à tant d’ennemis rassemblés ? Tel nous juge ici sévèrement, qui peut-être en sa vie a perdu dix infortunées !
150
**Marceline, exaltée.**
151
Dans les rangs même plus élevés, les femmes n’obtiennent de vous qu’une considération dérisoire : leurrées de respects apparents, dans une servitude réelle ; traitées en mineures pour nos biens, punies en majeures pour nos fautes ! Ah ! sous tous les aspects, votre conduite avec nous fait horreur ou pitié !
152
**Figaro.**
153
Elle a raison !
154
**Le Comte, à part.**
155
Que trop raison !
156
Puis elle se tourne vers son fils.
157
**Marceline.**
158
Mais que nous font, mon fils, les refus d’un homme injuste ? Ne regarde pas d’où tu viens, vois où tu vas ; cela seul importe à chacun. Dans quelques mois ta fiancée ne dépendra plus que d’elle-même ; elle t’acceptera, j’en réponds. Vis entre une épouse, une mère tendres qui te chériront à qui mieux mieux.
159
Suzanne accourt, la dot de la comtesse à la main, pour payer la dette — et trouve Figaro dans les bras de Marceline.
160
**Suzanne lui donne un soufflet.**
161
Vous êtes bien insolent d’oser me retenir !
162
**Marceline, les bras ouverts.**
163
Embrasse ta mère, ma jolie Suzannette. Le méchant qui te tourmente est mon fils.
164
**Figaro, attendri, avec vivacité.**
165
Arrête donc, chère mère ! arrête donc ! voudrais-tu voir se fondre en eau mes yeux noyés des premières larmes que je connaisse ? Elles sont de joie, au moins !
Acte Quatrième
166
La galerie du château, préparée pour la fête. Tout a tourné à l’avantage des fiancés : deux dots au lieu d’une, un père et une mère tombés du ciel. Figaro philosophe.
167
**Figaro.**
168
Oh ! que oui. Depuis qu’on a remarqué qu’avec le temps vieilles folies deviennent sagesse, et qu’anciens petits mensonges assez mal plantés ont produit de grosses, grosses vérités, on en a de mille espèces. Et celles qu’on sait, sans oser les divulguer : car toute vérité n’est pas bonne à dire ; et celles qu’on vante, sans y ajouter foi : car toute vérité n’est pas bonne à croire ; et les serments passionnés, les menaces des mères, les protestations des buveurs, les promesses des gens en place, le dernier mot de nos marchands : cela ne finit pas. Il n’y a que mon amour pour Suzon qui soit une vérité de bon aloi.
169
Suzanne a promis à Figaro de rompre le rendez-vous. Elle n’ose lui dire que la comtesse, elle, le maintient — et lui dicte un billet pour le comte.
170
**La Comtesse.**
171
Je mets tout sur mon compte. (Suzanne s’assied, la Comtesse dicte.)
172
« Chanson nouvelle, sur l’air… Qu’il fera beau ce soir sous les grands marronniers… Qu’il fera beau ce soir… »
173
**La Comtesse.**
174
Une épingle, dépêche ! elle servira de réponse. Écris sur le revers : Renvoyez-moi le cachet.
175
Les filles du bourg viennent offrir des fleurs à la comtesse ; parmi elles, Chérubin déguisé, qu’elle baise au front sans le reconnaître. Antonio lui arrache son bonnet.
176
**Antonio.**
177
Eh parguenne, v’là notre officier !
178
Le comte éclate. La petite Fanchette le désarme d’un mot.
179
**Fanchette, étourdiment.**
180
Ah, monseigneur, entendez-moi ! Toutes les fois que vous venez m’embrasser, vous savez bien que vous dites toujours : Si tu veux m’aimer, petite Fanchette, je te donnerai ce que tu voudras.
181
**Le Comte, déconcerté, à part.**
182
Il y a un mauvais génie qui tourne tout ici contre moi !
183
Vient la double noce. Pendant la cérémonie, Suzanne glisse au comte le billet cacheté d’une épingle.
184
**Le Comte.**
185
Diantre soit des femmes, qui fourrent des épingles partout !
186
**Figaro, qui a tout vu, dit à sa mère et à Suzanne :**
187
C’est un billet doux, qu’une fillette aura glissé dans sa main en passant. Il était cacheté d’une épingle, qui l’a outrageusement piqué.
188
Un peu plus tard, Figaro surprend Fanchette chargée de rapporter cette même épingle à Suzanne.
189
**Fanchette, naïvement.**
190
Pas autrement que vous le dites : Tiens, petite Fanchette, rends cette épingle à ta belle cousine, et dis-lui seulement que c’est le cachet des grands marronniers.
191
**Figaro, les mains sur sa poitrine.**
192
Ce que je viens d’entendre, ma mère, je l’ai là comme un plomb.
193
Marceline le retient : rien ne prouve encore que c’est lui qu’on joue.
194
**Marceline.**
195
Bien conclu ! Abîmons tout sur un soupçon. Qui t’a prouvé, dis-moi, que c’est toi qu’elle joue, et non le comte ? L’as-tu étudiée de nouveau, pour la condamner sans appel ?
Acte Cinquième
196
La nuit, sous les grands marronniers du parc. Figaro a convoqué témoins et flambeaux pour surprendre le rendez-vous. Resté seul dans l’obscurité, il laisse tomber le masque.
197
Ô femme ! femme ! femme ! créature faible et décevante !… nul animal créé ne peut manquer à son instinct : le tien est-il donc de tromper ?… Après m’avoir obstinément refusé quand je l’en pressais devant sa maîtresse ; à l’instant qu’elle me donne sa parole ; au milieu même de la cérémonie… Il riait en lisant, le perfide ! et moi, comme un benêt… Non, monsieur le comte, vous ne l’aurez pas… vous ne l’aurez pas. Parce que vous êtes un grand seigneur, vous vous croyez un grand génie !… noblesse, fortune, un rang, des places, tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? vous vous êtes donné la peine de naître, et rien de plus : du reste, homme assez ordinaire ! tandis que moi, morbleu, perdu dans la foule obscure, il m’a fallu déployer plus de science et de calculs pour subsister seulement, qu’on n’en a mis depuis cent ans à gouverner toutes les Espagnes ; et vous voulez jouter !…
198
Il s’assied, et sa vie entière lui remonte à la gorge.
199
Est-il rien de plus bizarre que ma destinée ! Fils de je ne sais pas qui ; volé par des bandits ; élevé dans leurs mœurs, je m’en dégoûte et veux courir une carrière honnête ; et partout je suis repoussé ! J’apprends la chimie, la pharmacie, la chirurgie ; et tout le crédit d’un grand seigneur peut à peine me mettre à la main une lancette vétérinaire !
200
Il se fait auteur : la censure l’attend. Il écrit sur la valeur de l’argent : la prison l’attend.
201
Il s’élève une question sur la nature des richesses ; et comme il n’est pas nécessaire de tenir les choses pour en raisonner, n’ayant pas un sou, j’écris sur la valeur de l’argent, et sur son produit net : aussitôt je vois, du fond d’un fiacre, baisser pour moi le pont d’un château-fort, à l’entrée duquel je laissai l’espérance et la liberté.
202
Sorti de prison, il retaille sa plume — sous l’œil de deux ou trois censeurs.
203
Las de nourrir un obscur pensionnaire, on me met un jour dans la rue ; et comme il faut dîner, quoiqu’on ne soit plus en prison, je taille encore ma plume, et demande à chacun de quoi il est question : on me dit que, pendant ma retraite économique, il s’est établi dans Madrid un système de liberté sur la vente des productions, qui s’étend même à celles de la presse ; et que, pourvu que je ne parle en mes écrits ni de l’autorité, ni du culte, ni de la politique, ni de la morale, ni des gens en place, ni des corps en crédit, ni de l’Opéra, ni des autres spectacles, ni de personne qui tienne à quelque chose, je puis tout imprimer librement, sous l’inspection de deux ou trois censeurs.
204
Et pour finir, la question qu’il pose à sa propre existence.
205
Ô bizarre suite d’événements ! Comment cela m’est-il arrivé ? Pourquoi ces choses et non pas d’autres ? Qui les a fixées sur ma tête ? Forcé de parcourir la route où je suis entré sans le savoir, comme j’en sortirai sans le vouloir, je l’ai jonchée d’autant de fleurs que ma gaieté me l’a permis ; encore je dis ma gaieté, sans savoir si elle est à moi plus que le reste, ni même quel est ce moi dont je m’occupe : un assemblage informe de parties inconnues ; puis un chétif être imbécile, un petit animal folâtre, un jeune homme ardent au plaisir, ayant tous les goûts pour jouir, faisant tous les métiers pour vivre, maître ici, valet là, selon qu’il plaît à la fortune ; ambitieux par vanité, laborieux par nécessité, mais paresseux… avec délices ! orateur selon le danger, poète par délassement ; musicien par occasion, amoureux par folles bouffées, j’ai tout vu, tout fait, tout usé. Puis l’illusion s’est détruite, et, trop désabusé… Désabusé !… Suzon, Suzon, Suzon ! que tu me donnes de tourments !…
206
Les femmes arrivent, échangées : la comtesse en Suzanne, Suzanne en comtesse. Chérubin, qui rôde encore, prend la comtesse pour Suzon et veut l’embrasser ; le comte s’interpose, reçoit le baiser, puis lance un soufflet qui atterrit sur la joue de Figaro.
207
**Figaro, à part, s’éloigne en se frottant la joue.**
208
Tout n’est pas gain non plus en écoutant.
209
Le comte croit alors tenir Suzanne. C’est sa propre femme qu’il courtise.
210
**Le Comte.**
211
L’amour… n’est que le roman du cœur ; c’est le plaisir qui en est l’histoire : il m’amène à tes genoux.
212
**La Comtesse.**
213
Vous ne l’aimez plus ?
214
**Le Comte.**
215
Je l’aime beaucoup ; mais trois ans d’union rendent l’hymen si respectable !
216
Elle veut savoir ce qu’il cherche ailleurs.
217
**Le Comte.**
218
Je ne sais : moins d’uniformité peut-être, plus de piquant dans les manières, un je ne sais quoi qui fait le charme ; quelquefois un refus, que sais-je ? Nos femmes croient tout accomplir en nous aimant : cela dit une fois, elles nous aiment, nous aiment (quand elles nous aiment !), et sont si complaisantes, et si constamment obligeantes, et toujours, et sans relâche, qu’on est tout surpris un beau soir de trouver la satiété où l’on recherchait le bonheur.
219
**La Comtesse, à part.**
220
Ah ! quelle leçon !
221
De son côté, Figaro tombe dans le piège apprêté pour un autre : il courtise « madame la comtesse », qui est Suzanne. Elle lui répond de la main.
222
**Suzanne, de sa voix naturelle et lui donnant un soufflet.**
223
La voilà.
224
**Figaro.**
225
Ah ! demonio, quel soufflet !
226
**Suzanne le bat à chaque phrase.**
227
Ah ! ques-à-quo, Suzanne ? et voilà pour tes soupçons ; voilà pour tes vengeances et pour tes trahisons, tes expédients, tes injures et tes projets. C’est-il ça de l’amour ? Dis donc comme ce matin ?
228
**Figaro rit en se relevant.**
229
Santa Barbara ! oui, c’est de l’amour. Ô bonheur ! ô délices ! ô cent fois heureux Figaro ! Frappe, ma bien-aimée, sans te lasser. Mais quand tu m’auras diapré tout le corps de meurtrissures, regarde avec bonté, Suzon, l’homme le plus fortuné qui fut jamais battu par une femme.
230
**Suzanne.**
231
Eh ! c’est toi qui es un innocent, de venir te prendre au piége apprêté pour un autre ! Est-ce notre faute, à nous, si voulant museler un renard, nous en attrapons deux ?
232
Reste à achever le comte. Figaro, à genoux devant celle qu’il appelle tout haut madame, se fait surprendre exprès.
233
**Le Comte, avec fureur.**
234
Or, quand le déshonneur est public, il faut que la vengeance le soit aussi.
235
Il entre dans le pavillon pour en tirer sa femme coupable, et en sort Chérubin, puis Fanchette, puis Marceline, puis Suzanne, à qui il refuse trois fois tout pardon.
236
**Le Comte, hors de lui.**
237
Y fussiez-vous un cent !
238
C’est alors que la véritable comtesse sort de l’autre pavillon.
239
**La Comtesse se jette à genoux.**
240
Au moins je ferai nombre.
241
**Le Comte, regardant la Comtesse et Suzanne.**
242
Ah ! qu’est-ce que je vois ?
243
**Le Comte veut relever la comtesse.**
244
Quoi ! c’était vous, comtesse ? (D’un ton suppliant.) Il n’y a qu’un pardon bien généreux…
245
**La Comtesse, en riant.**
246
Vous diriez Non, non, à ma place ; et moi, pour la troisième fois d’aujourd’hui, je l’accorde sans condition.
247
**Le Comte.**
248
De l’écho ! — J’ai voulu ruser avec eux ; ils m’ont traité comme un enfant !
249
**Figaro, s’essuyant les genoux avec son chapeau.**
250
Une petite journée comme celle-ci forme bien un ambassadeur !
251
La comtesse rend à chacun son bien, Chérubin s’empare de la jarretière, et Figaro fait ses comptes.
252
**Figaro.**
253
J’étais pauvre, on me méprisait. J’ai montré quelque esprit, la haine est accourue. Une jolie femme et de la fortune…
254
**Bartholo, en riant.**
255
Les cœurs vont te revenir en foule.
256
**Figaro, saluant les spectateurs.**
257
Ma femme et mon bien mis à part, tous me feront honneur et plaisir.
258
La folle journée s’achève, comme il se doit, par des chansons.
259
**Suzanne.**
260
Si ce gai, ce fol ouvrage,
261
Renfermait quelque leçon,
262
En faveur du badinage
263
Faites grâce à la raison.
264
Ainsi la nature sage
265
Nous conduit, dans nos désirs,
266
À son but par les plaisirs. (Bis.)
267
**Brid’oison.**
268
Or, messieurs, la co-omédie,
269
Que l’on juge en cè-et instant,
270
Sauf erreur, nous pein-eint la vie
271
Du bon peuple qui l’entend.
272
Qu’on l’opprime, il peste, il crie,
273
Il s’agite en cent fa-açons :
274
Tout fini-it par des chansons. (Bis.)