C

Le Barbier de Séville

Le Barbier de Séville
1La précaution inutile
Personnages
2(Les habits des Acteurs doivent être dans l’ancien costume Espagnol.)
3- LE COMTE ALMAVIVA, Grand d’Espagne, amant inconnu de Rosine, paraît au Premier Acte, en veste et culotte de satin ; il est enveloppé d’un grand manteau brun, ou cape espagnole ; chapeau noir rabattu, avec un ruban de couleur autour de la forme. Au deuxième Acte, habit uniforme de Cavalier, avec des moustaches et des bottines. Au troisième, habillé en Bachelier ; cheveux ronds, grande fraise au cou ; veste, culotte, bas et manteau d’Abbé. Au quatrième Acte, il est vêtu superbement à l’Espagnole avec un riche manteau ; par-dessus tout, le large manteau brun dont il se tient enveloppé.
4- BARTHOLO, Médecin, Tuteur de Rosine ; habit noir, court, boutonné ; grande perruque ; fraise et manchettes relevées ; une ceinture noire ; et quand il veut sortir de chez lui, un long manteau écarlate.
5- ROSINE, jeune personne d’extraction noble, et Pupille de Bartholo ; habillée à l’espagnole.
6- FIGARO, Barbier de Séville ; en habit de majo Espagnol. La tête couverte d’une résille ou filet ; chapeau blanc, ruban de couleur autour de la forme ; un fichu de soie attaché fort lâche à son cou ; gilet et haut-de-chausse de satin, avec des boutons et boutonnières frangés d’argent ; une grande ceinture de soie ; les jarretières nouées avec des glands qui pendent sur chaque jambe ; veste de couleur tranchante, à grands revers de la couleur du gilet ; bas blancs et souliers gris.
7- DON BAZILE, Organiste, Maître à chanter de Rosine ; chapeau noir rabattu, soutanelle et Long manteau, sans fraise ni manchettes.
8- LA JEUNESSE, vieux Domestique de Bartholo.
9- L’ÉVEILLÉ, autre valet de Bartholo, garçon niais et endormi. Tous deux habillés en Galiciens ; tous les cheveux dans la queue ; gilet couleur de chamois ; large ceinture de peau avec une boucle ; culotte bleue et veste de même, dont les manches, ouvertes aux épaules pour le passage des bras, sont pendantes par derrière.
10- UN NOTAIRE.
11- UN ALCADE, homme de Justice, avec une longue baguette blanche à la main.
12- PLUSIEURS ALGUAZILS ET VALETS avec des flambeaux. La scène est à Séville, dans la rue et sous les fenêtres de Rosine, au premier acte ; et le reste de la pièce dans la maison du docteur Bartholo.
Acte Premier
13Le théâtre représente une rue de Séville, où toutes les croisées sont grillées.
Scène Première
14LE COMTE, seul, en grand manteau brun et chapeau rabattu.
15Il tire sa montre en se promenant.
16Le jour est moins avancé que je ne croyais. L’heure à laquelle elle a coutume de se montrer derrière sa jalousie est encore éloignée. N’importe, il vaut mieux arriver trop tôt que de manquer l’instant de la voir. Si quelque aimable de la cour pouvait me deviner à cent lieues de Madrid, arrêté tous les matins sous les fenêtres d’une femme à qui je n’ai jamais parlé ; il me prendrait pour un Espagnol du temps d’Isabelle. – Pourquoi non ? Chacun court après le bonheur. Il est pour moi dans le cœur de Rosine. – Mais quoi ! suivre une femme à Séville, quand Madrid et la cour offrent de toutes parts des plaisirs si faciles ? Et c’est cela même que je fuis. Je suis las des conquêtes que l’intérêt, la convenance ou la vanité nous présentent sans cesse. Il est si doux d’être aimé pour soi-même ; et si je pouvais m’assurer sous ce déguisement… Au diable l’importun !
Scène II
17FIGARO, LE COMTE, caché.
18**FIGARO, une guitare sur le dos, attachée en bandoulière avec un large ruban ; il chantonne gaiement, un papier et un crayon à la main.**
19Bannissons le chagrin,
20Il nous consume :
21Sans le feu du bon vin
22Qui nous rallume,
23Réduit à languir,
24L’homme sans plaisir
25Vivrait comme un sot,
26Et mourrait bientôt.
27Jusque-là ceci ne va pas mal, ein, ein.
28Et mourrait bientôt.
29Le vin et la paresse
30Se disputent mon cœur…
31Eh non ! ils ne se le disputent pas, ils y règnent paisiblement ensemble…
32Se partagent… mon cœur.
33Dit-on se partagent ?… Eh ! mon Dieu ! nos faiseurs d’Opéras-comiques n’y regardent pas de si près. Aujourd’hui, ce qui ne vaut pas la peine d’être dit, on le chante.
34Le vin et la paresse
35Se partagent mon cœur.
36Je voudrais finir par quelque chose de beau, de brillant, de scintillant, qui eût l’air d’une pensée. (Il met un genou en terre et écrit en chantant).
37Se partagent mon cœur.
38Si l’une a ma tendresse…
39L’autre fait mon bonheur.
40Fi donc ! c’est plat. Ce n’est pas ça… Il me faut une opposition, une antithèse : Si l’une est ma maîtresse, L’autre…
41Eh parbleu ! j’y suis…
42L’autre est mon serviteur.
43Fort bien, Figaro !… (Il écrit en chantant.)
44Le vin et la paresse
45Se partagent mon cœur ;
46Si l’une est ma maîtresse,
47L’autre est mon serviteur.
48L’autre est mon serviteur,
49L’autre est mon serviteur.
50Hen, hen, quand il y aura des accompagnements là-dessous, nous verrons encore, Messieurs de la cabale, si je ne sais ce que je dis. (Il aperçoit le comte.) J’ai vu cet Abbé-là quelque part. (Il se relève.)
51**LE COMTE, à part.**
52Cet homme ne m’est pas inconnu.
53**FIGARO.**
54Eh non, ce n’est pas un Abbé ! cet air altier et noble…
55**LE COMTE.**
56Cette tournure grotesque…
57**FIGARO.**
58Je ne me trompe point ; c’est le Comte Almaviva.
59**LE COMTE.**
60Je crois que c’est ce coquin de Figaro.
61**FIGARO.**
62C’est lui-même, Monseigneur.
63**LE COMTE.**
64Maraud ! si tu dis un mot…
65**FIGARO.**
66Oui, je vous reconnais ; voilà les bontés familières dont vous m’avez toujours honoré.
67**LE COMTE.**
68Je ne te reconnaissais pas, moi. Te voilà si gros et si gras…
69**FIGARO.**
70Que voulez-vous, Monseigneur, c’est la misère.
71**LE COMTE.**
72Pauvre petit ! Mais que fais-tu à Séville ? Je t’avais autrefois recommandé dans les bureaux pour un emploi.
73**FIGARO.**
74Je l’ai obtenu, Monseigneur, et ma reconnaissance…
75**LE COMTE.**
76Appelle-moi Lindor. Ne vois-tu pas à mon déguisement que je veux être inconnu ?
77**FIGARO.**
78Je me retire.
79**LE COMTE.**
80Au contraire. J’attends ici quelque chose ; et deux hommes qui jasent sont moins suspects qu’un seul qui se promène. Ayons l’air de jaser. Eh bien ! cet emploi ?
81**FIGARO.**
82Le ministre, ayant eu égard à la recommandation de votre Excellence, me fit nommer sur-le-champ garçon apothicaire.
83**LE COMTE.**
84Dans les hôpitaux de l’armée ?
85**FIGARO.**
86Non ; dans les haras d’Andalousie.
87**LE COMTE, riant.**
88Beau début !
89**FIGARO.**
90Le poste n’était pas mauvais ; parce qu’ayant le district des pansements et des drogues, je vendais souvent aux hommes de bonnes médecines de cheval…
91**LE COMTE.**
92Qui tuaient les sujets du roi !
93**FIGARO.**
94Ah, ah, il n’y a point de remède universel : mais qui n’ont pas laissé de guérir quelquefois des Galiciens, des Catalans, des Auvergnats.
95**LE COMTE.**
96Pourquoi donc l’as-tu quitté ?
97**FIGARO.**
98Quitté ? C’est bien lui-même ; on m’a desservi auprès des puissances.
99**LE COMTE.**
100Oh grâce ! grâce, ami ! Est-ce que tu fais aussi des vers ? Je t’ai vu là griffonnant sur ton genou, et chantant dès le matin.
101**FIGARO.**
102Voilà précisément la cause de mon malheur, Excellence. Quand on a rapporté au ministre que je faisais, je puis dire assez joliment, des bouquets à Cloris, que j’envoyais des énigmes aux journaux, qu’il courait des madrigaux de ma façon ; en un mot, quand il a su que j’étais imprimé tout vif, il a pris la chose au tragique et m’a fait ôter mon emploi, sous prétexte que l’amour des lettres est incompatible avec l’esprit des affaires.
103**LE COMTE.**
104Puissamment raisonné ! Et tu ne lui fis pas représenter…
105**FIGARO.**
106Je me crus trop heureux d’en être oublié ; persuadé qu’un grand nous fait assez de bien, quand il ne nous fait pas de mal.
107**LE COMTE.**
108Tu ne dis pas tout. Je me souviens qu’à mon service tu étais un assez mauvais sujet.
109**FIGARO.**
110Eh mon Dieu, monseigneur, c’est qu’on veut que le pauvre soit sans défaut.
111**LE COMTE.**
112Paresseux, dérangé…
113**FIGARO.**
114Aux vertus qu’on exige dans un domestique, votre Excellence connaît-elle beaucoup de maîtres qui fussent dignes d’être valets ?
115**LE COMTE, riant.**
116Pas mal. Et tu t’es retiré en cette ville ?
117**FIGARO.**
118Non pas tout de suite.
119**LE COMTE, l’arrêtant.**
120Un moment… J’ai cru que c’était elle… Dis toujours, je t’entends de reste.
121**FIGARO.**
122De retour à Madrid, je voulus essayer de nouveau mes talents littéraires ; et le théâtre me parut un champ d’honneur…
123**LE COMTE.**
124Ah ! miséricorde !
125**FIGARO.**
126Pendant sa réplique, le comte regarde avec attention du côté de la jalousie.
127En vérité, je ne sais comment je n’eus pas le plus grand succès, car j’avais rempli le parterre des plus excellents travailleurs ; des mains… comme des battoirs ; j’avais interdit les gants, les cannes, tout ce qui ne produit que des applaudissements sourds ; et d’honneur, avant la pièce, le café m’avait paru dans les meilleures dispositions pour moi. Mais les efforts de la cabale…
128**LE COMTE.**
129Ah ! la cabale ! monsieur l’auteur tombé !
130**FIGARO.**
131Tout comme un autre : pourquoi pas ? ils m’ont sifflé ; mais si jamais je puis les rassembler…
132**LE COMTE.**
133L’ennui te vengera bien d’eux ?
134**FIGARO.**
135Ah ! comme je leur en garde, morbleu !
136**LE COMTE.**
137Tu jures ! Sais-tu qu’on n’a que vingt-quatre heures au palais pour maudire ses juges ?
138**FIGARO.**
139On a vingt-quatre ans au théâtre ; la vie est trop courte pour user un pareil ressentiment.
140**LE COMTE.**
141Ta joyeuse colère me réjouit. Mais tu ne me dis pas ce qui t’a fait quitter Madrid.
142**FIGARO.**
143C’est mon bon ange, Excellence, puisque je suis assez heureux pour retrouver mon ancien maître. Voyant à Madrid que la république des lettres était celle des loups, toujours armés les uns contre les autres, et que, livrés au mépris où ce risible acharnement les conduit, tous les insectes, les moustiques, les cousins, les critiques, les maringouins, les envieux, les feuillistes, les libraires, les censeurs, et tout ce qui s’attache à la peau des malheureux gens de lettres, achevait de déchiqueter et sucer le peu de substance qui leur restait ; fatigué d’écrire, ennuyé de moi, dégoûté des autres, abîmé de dettes et léger d’argent ; à la fin convaincu que l’utile revenu du rasoir est préférable aux vains honneurs de la plume, j’ai quitté Madrid ; et, mon bagage en sautoir, parcourant philosophiquement les deux Castilles, la Manche, l’Estramadoure, la Sierra-Morena, l’Andalousie ; accueilli dans une ville, emprisonné dans l’autre, et partout supérieur aux événements ; loué par ceux-ci, blâmé par ceux-là ; aidant au bon temps, supportant le mauvais ; me moquant des sots, bravant les méchants ; riant de ma misère et faisant la barbe à tout le monde ; vous me voyez enfin établi dans Séville, et prêt à servir de nouveau votre Excellence en tout ce qu’il lui plaira m’ordonner.
144**LE COMTE.**
145Qui t’a donné une philosophie aussi gaie ?
146**FIGARO.**
147L’habitude du malheur. Je me presse de rire de tout, de peur d’être obligé d’en pleurer. Que regardez-vous donc toujours de ce côté ?
148**LE COMTE.**
149Sauvons-nous.
150**FIGARO.**
151Pourquoi ?
152**LE COMTE.**
153Viens donc, malheureux ! tu me perds. (Ils se cachent.)
Scène III
154BARTHOLO, ROSINE. La jalousie du premier étage s’ouvre, et Bartholo et Rosine se mettent à la fenêtre.
155**ROSINE.**
156Comme le grand air fait plaisir à respirer !… Cette jalousie s’ouvre si rarement…
157**BARTHOLO.**
158Quel papier tenez-vous-là ?
159**ROSINE.**
160Ce sont des couplets de la Précaution inutile, que mon maître à chanter m’a donnés hier.
161**BARTHOLO.**
162Qu’est-ce que la Précaution inutile ?
163**ROSINE.**
164C’est une comédie nouvelle.
165**BARTHOLO.**
166Quelque drame encore ! quelque sottise d’un nouveau genre !1 **ROSINE.** Je n’en sais rien.
167**BARTHOLO.**
168Euh, euh, les journaux et l’autorité nous en feront raison. Siècle barbare !…
169**ROSINE.**
170Vous injuriez toujours notre pauvre siècle.
171**BARTHOLO.**
172Pardon de la liberté ; qu’a-t-il produit pour qu’on le loue ? Sottises de toute espèce : la liberté de penser, l’attraction, l’électricité, le tolérantisme, l’inoculation, le quinquina, l’Encyclopédie, et les drames…
173**ROSINE ; le papier lui échappe et tombe dans la rue.**
174Ah ! ma chanson ! ma chanson est tombée en vous écoutant ; courez, courez donc, monsieur… ma chanson ; elle sera perdue !
175**BARTHOLO.**
176Que diable aussi, l’on tient ce qu’on tient, (Il quitte le balcon) ROSINE regarde en dedans et fait signe dans la rue.
177S’t, s’t (Le Comte paraît) ; ramassez vite et Sauvez-vous. (Le Comte ne fait qu’un saut, ramasse le papier et rentre.)
178BARTHOLO sort de la maison et cherche.
179Où donc est-il ? Je ne vois rien.
180**ROSINE.**
181Sous le balcon, au pied du mur.
182**BARTHOLO.**
183Vous me donnez là une jolie commission ! Il est donc passé quelqu’un.
184**ROSINE.**
185Je n’ai vu personne.
186**BARTHOLO, à lui-même.**
187Et moi qui ai la bonté de chercher… Bartholo, vous n’êtes qu’un sot, mon ami : ceci doit vous apprendre à ne jamais ouvrir de jalousies sur la rue. (Il rentre.)
188**ROSINE, toujours au balcon.**
189Mon excuse est dans mon malheur : seule, enfermée, en butte à la persécution d’un homme odieux, est-ce un crime de tenter à sortir d’esclavage ?
190**BARTHOLO, paraissant au balcon.**
191Rentrez, signora ; c’est ma faute si vous avez perdu votre chanson ; mais ce malheur ne vous arrivera plus, je vous jure, (Il ferme la jalousie à clef.)
Scène IV
192LE COMTE, FIGARO ; ils entrent avec précaution.
193**LE COMTE.**
194À présent qu’ils sont retirés, examinons cette chanson, dans laquelle un mystère est sûrement renfermé. C’est un billet !
195**FIGARO.**
196Il demandait ce que c’est que la Précaution inutile !
197LE COMTE lit vivement.
198« Votre empressement excite ma curiosité : sitôt que mon tuteur sera sorti, chantez indifféremment, sur l’air connu de ces couplets, quelque chose qui m’apprenne enfin le nom, l’état et les intentions de celui qui paraît s’attacher si obstinément à l’infortunée Rosine. »
199**FIGARO, contrefaisant la voix de Rosine.**
200Ma chanson, ma chanson est tombée ; courez, courez donc. (Il rit.) Ah, ah, ah, ah ! Ô ces femmes ! voulez-vous donner de l’adresse à la plus ingénue ? enfermez-la.
201**LE COMTE.**
202Ma chère Rosine !
203**FIGARO.**
204Monseigneur, je ne suis plus en peine des motifs de votre mascarade ; vous faites ici l’amour en perspective.
205**LE COMTE.**
206Te voilà instruit, mais si tu jases…
207**FIGARO.**
208Moi jaser ! je n’emploierai point pour vous rassurer les grandes phrases d’honneur et de dévouement dont on abuse à la journée ; je n’ai qu’un mot : mon intérêt vous répond de moi ; pesez tout à cette balance, et…
209**LE COMTE.**
210Fort bien. Apprends donc que le hasard m’a fait rencontrer au Prado, il y a six mois, une jeune personne d’une beauté… Tu viens de la voir ! Je l’ai fait chercher en vain par tout Madrid. Ce n’est que depuis peu de jours que j’ai découvert qu’elle s’appelle Rosine, est d’un sang noble, orpheline et mariée à un vieux médecin de cette ville, nommé Bartholo.
211**FIGARO.**
212Joli oiseau, ma foi ! difficile à dénicher ! Mais qui vous a dit qu’elle était femme du docteur ?
213**LE COMTE.**
214Tout le monde.
215**FIGARO.**
216C’est une histoire qu’il a forgée en arrivant de Madrid, pour donner le change aux galants et les écarter ; elle n’est encore que sa pupille, mais bientôt…
217**LE COMTE, vivement.**
218Jamais. Ah, quelle nouvelle ! J’étais résolu de tout oser pour lui présenter mes regrets ; et je la trouve libre ! Il n’y a pas un moment à perdre, il faut m’en faire aimer, et l’arracher à l’indigne engagement qu’on lui destine. Tu connais donc ce tuteur ?
219**FIGARO.**
220Comme ma mère.
221**LE COMTE.**
222Quel homme est-ce ?
223**FIGARO, vivement.**
224C’est un beau, gros, court, jeune vieillard, gris pommelé, rusé, rasé, qui guette, et furette, et gronde, et geint tout à la fois.
225**LE COMTE, impatienté.**
226Eh ! je l’ai vu. Son caractère ?
227**FIGARO.**
228Brutal, avare, amoureux et jaloux à l’excès de sa pupille, qui le hait à la mort.
229**LE COMTE.**
230Ainsi, ses moyens de plaire sont…
231**FIGARO.**
232Nuls.
233**LE COMTE.**
234Tant mieux. Sa probité ?
235**FIGARO.**
236Tout juste autant qu’il en faut pour n’être point pendu.
237**LE COMTE.**
238Tant mieux. Punir un fripon en se rendant heureux…
239**FIGARO.**
240C’est faire à la fois le bien public et particulier : chef-d’œuvre de morale, en vérité, Monseigneur.
241**LE COMTE.**
242Tu dis que la crainte des galants lui fait fermer sa porte ?
243**FIGARO.**
244À tout le monde : s’il pouvait la calfeutrer…
245**LE COMTE.**
246Ah ! diable ! tant pis. Aurais-tu de l’accès chez lui ?
247**FIGARO.**
248Si j’en ai. Primo, la maison que j’occupe appartient au Docteur, qui m’y loge gratis.
249**LE COMTE.**
250Ah, ah ?
251**FIGARO.**
252Oui. Et moi, en reconnaissance, je lui promets dix pistoles d’or par an, gratis aussi.
253**LE COMTE, impatienté.**
254Tu es son locataire ?
255**FIGARO.**
256De plus, son Barbier, son Chirurgien, son Apothicaire ; il ne se donne pas dans sa maison un coup de rasoir, de lancette ou de piston, qui ne soit de la main de votre serviteur.
257LE COMTE l’embrasse.
258Ah ! Figaro, mon ami, tu seras mon ange, mon libérateur, mon Dieu tutélaire.
259**FIGARO.**
260Peste ! comme l’utilité vous a bientôt rapproché les distances ! Parlez-moi des gens passionnés !
261**LE COMTE.**
262Heureux Figaro ! tu vas voir ma Rosine ! tu vas la voir ! Conçois-tu ton bonheur ?
263**FIGARO.**
264C’est bien là un propos d’amant ! Est-ce que je l’adore, moi ? Pussiez-vous prendre ma place !
265**LE COMTE.**
266Ah ! si l’on pouvait écarter tous les surveillants !
267**FIGARO.**
268C’est à quoi je rêvais.
269**LE COMTE.**
270Pour douze heures seulement !
271**FIGARO.**
272En occupant les gens de leur propre intérêt, on les empêche de nuire à l’intérêt d’autrui.
273**LE COMTE.**
274Sans doute. Eh bien ?
275**FIGARO, rêvant.**
276Je cherche dans ma tête si la pharmacie ne fournirait pas quelques petits moyens innocents…
277**LE COMTE.**
278Scélérat !
279**FIGARO.**
280Est-ce que je veux leur nuire ? Ils ont tous besoin de mon ministère. Il ne s’agit que de les traiter ensemble.
281**LE COMTE.**
282Mais ce médecin peut prendre un soupçon.
283**FIGARO.**
284Il faut marcher si vite que le soupçon n’ait pas le temps de naître. Il me vient une idée. Le Régiment de Royal-Infant arrive en cette ville.
285**LE COMTE.**
286Le Colonel est de mes amis.
287**FIGARO.**
288Bon. Présentez-vous chez le Docteur en habit de Cavalier, avec un billet de logement ; il faudra bien qu’il vous héberge ; et moi, je me charge du reste.
289**LE COMTE.**
290Excellent !
291**FIGARO.**
292Il ne serait même pas mal que vous eussiez l’air entre deux vins…
293**LE COMTE.**
294À quoi bon ?
295**FIGARO.**
296Et le mener un peu lestement sous cette apparence déraisonnable.
297**LE COMTE.**
298À quoi bon ?
299**FIGARO.**
300Pour qu’il ne prenne aucun ombrage, et vous croie plus pressé de dormir que d’intriguer chez lui.
301**LE COMTE.**
302Supérieurement vu ! Mais que n’y vas-tu, toi ?
303**FIGARO.**
304Ah oui, moi ! Nous serons bien heureux s’il ne vous reconnaît pas, vous qu’il n’a jamais vu. Et comment vous introduire après ?
305**LE COMTE.**
306Tu as raison.
307**FIGARO.**
308C’est que vous ne pourrez peut-être pas soutenir ce personnage difficile. Cavalier… pris de vin…
309**LE COMTE.**
310Tu te moques de moi. (Prenant un ton ivre.) N’est-ce point ici la maison du Docteur Bartholo, mon ami ?
311**FIGARO.**
312Pas mal, en vérité ; vos jambes seulement un peu plus avinées. (D’un ton plus ivre.) N’est-ce pas ici la maison…
313**LE COMTE.**
314Fi donc ! tu as l’ivresse du peuple.
315**FIGARO.**
316C’est la bonne ; c’est celle du plaisir.
317**LE COMTE.**
318La porte s’ouvre.
319**FIGARO.**
320C’est notre homme ; éloignons-nous jusqu’à ce qu’il soit parti.
Scène V
321LE COMTE ET FIGARO, cachés ; BARTHOLO.
322BARTHOLO sort en parlant à la maison.
323Je reviens à l’instant ; qu’on ne laisse entrer personne. Quelle sottise à moi d’être descendu ! Dès qu’elle m’en priait, je devais bien me douter… Et Bazile qui ne vient pas ! Il devait tout arranger pour que mon mariage se fît secrètement demain : et point de nouvelles ! Allons voir ce qui peut l’arrêter.
Scène VI
324LE COMTE, FIGARO.
325**LE COMTE.**
326Qu’ai-je entendu ? Demain il épouse Rosine en secret !
327**FIGARO.**
328Monseigneur, la difficulté de réussir ne fait qu’ajouter à la nécessité d’entreprendre.
329**LE COMTE.**
330Quel est donc ce Bazile qui se mêle de son mariage ?
331**FIGARO.**
332Un pauvre hère qui montre la musique à sa pupille, infatué de son art, friponneau, besoigneux, à genoux devant un écu, et dont il sera facile de venir à bout, Monseigneur… (Regardant à la jalousie.) La v’là, la v’là !
333**LE COMTE.**
334Qui donc ?
335**FIGARO.**
336Derrière sa jalousie, la voilà, la voilà. Ne regardez pas, ne regardez donc pas !
337**LE COMTE.**
338Pourquoi ?
339**FIGARO.**
340Ne vous écrit-elle pas : Chantez indifféremment ? c’est-à-dire, chantez comme si vous chantiez… seulement pour chanter. Oh ! La v’là, la v’là.
341**LE COMTE.**
342Puisque j’ai commencé à l’intéresser sans être connu d’elle, ne quittons point le nom de Lindor que j’ai pris ; mon triomphe en aura plus de charmes. (Il déploie le papier que Rosine a jeté.) Mais comment chanter sur cette musique ? Je ne sais pas faire de vers, moi.
343**FIGARO.**
344Tout ce qui vous viendra, Monseigneur, est excellent : en amour, le cœur n’est pas difficile sur les productions de l’esprit… et prenez ma guitare.
345**LE COMTE.**
346Que veux-tu que j’en fasse ? j’en joue si mal !
347**FIGARO.**
348Est-ce qu’un homme comme vous ignore quelque chose ? Avec le dos de la main ; from, from, from… Chanter sans guitare à Séville ! vous seriez bientôt reconnu, ma foi, bientôt dépisté. (Figaro se colle au mur sous le balcon.)
349LE COMTE chante en se promenant, et s’accompagnant sur sa guitare.
350PREMIER COUPLET.
351Vous l’ordonnez, je me ferai connaître ;
352Plus inconnu, j’osais vous adorer :
353En me nommant, que pourrais-je espérer ?
354N’importe, il faut obéir à son maître.
355**FIGARO, bas.**
356Fort bien, parbleu ! Courage, Monseigneur !
357**LE COMTE.**
358DEUXIÈME COUPLET.
359Je suis Lindor, ma naissance est commune ;
360Mes vœux sont ceux d’un simple Bachelier :
361Que n’ai-je, hélas ! d’un brillant Chevalier
362À vous offrir le rang et la fortune !
363**FIGARO.**
364Eh ! comment diable ! je ne ferais pas mieux, moi qui m’en pique.
365**LE COMTE.**
366TROISIÈME COUPLET.
367Tous les matins, ici, d’une voix tendre
368Je chanterai mon amour sans espoir ;
369Je bornerai mes plaisirs à vous voir :
370Et puissiez-vous en trouver à m’entendre !
371**FIGARO.**
372Oh ma foi ! pour Celui-ci !… (Il s’approche, et baise le bas de l’habit de son maître.)
373**LE COMTE.**
374Figaro ?
375**FIGARO.**
376Excellence ?
377**LE COMTE.**
378Crois-tu que l’on m’ait entendu ?
379**ROSINE, en dedans, chante.**
380AIR du Maître en droit.
381Tout me dit que Lindor est charmant,
382Que je dois l’aimer constamment…
383(On entend une croisée qui se ferme avec bruit.)
384**FIGARO.**
385Croyez-vous qu’on vous ait entendu cette fois ?
386**LE COMTE.**
387Elle a fermé sa fenêtre ; quelqu’un apparemment est entré chez elle.
388**FIGARO.**
389Ah la pauvre petite ! comme elle tremble en chantant ! Elle est prise, Monseigneur.
390**LE COMTE.**
391Elle se sert du moyen qu’elle même a indiqué. Tout me dit que Lindor est charmant. Que de grâces ! que d’esprit !
392**FIGARO.**
393Que de ruse ! que d’amour !
394**LE COMTE.**
395Crois-tu qu’elle se donne à moi, Figaro ?
396**FIGARO.**
397Elle passera plutôt à travers cette jalousie que d’y manquer.
398**LE COMTE.**
399C’en est fait, je suis à ma Rosine… pour la vie.
400**FIGARO.**
401Vous oubliez, Monseigneur, qu’elle ne vous entend plus.
402**LE COMTE.**
403Monsieur Figaro, je n’ai qu’un mot à vous dire : elle sera ma femme ; et si vous servez bien mon projet en lui cachant mon nom… Tu m’entends, tu me connais…
404**FIGARO.**
405Je me rends. Allons, Figaro, vole à la fortune, mon fils.
406**LE COMTE.**
407Retirons-nous, crainte de nous rendre suspects.
408**FIGARO, vivement.**
409Moi, j’entre ici, où, par la force de mon art, je vais, d’un seul coup de baguette, endormir la vigilance, éveiller l’amour, égarer la jalousie, fourvoyer l’intrigue, et renverser tous les obstacles. Vous, Monseigneur, chez moi, l’habit de soldat, le billet de logement, et de l’or dans vos poches.
410**LE COMTE.**
411Pour qui de l’or ?
412**FIGARO, vivement.**
413De l’or, mon Dieu, de l’or ; c’est le nerf de l’intrigue.
414**LE COMTE.**
415Ne te fâche pas, Figaro, j’en prendrai beaucoup.
416**FIGARO, s’en allant.**
417Je vous rejoins dans peu.
418**LE COMTE.**
419Figaro ?
420**FIGARO.**
421Qu’est-ce que c’est ?
422**LE COMTE.**
423Et ta guitare ?
424**FIGARO, revient.**
425J’oublie ma guitare ! Moi ! Je suis donc fou ? (Il s’en va.)
426**LE COMTE.**
427Et ta demeure, étourdi ?
428**FIGARO, revient.**
429Ah ! réellement je suis frappé ! – Ma boutique à quatre pas d’ici, peinte en bleu, vitrage en plomb, trois palettes en l’air, l’œil dans la main, Consilio manuque, FIGARO. (Il s’enfuit.)
Acte II
430Le théâtre représente l’appartement de Rosine. La croisée dans le fond du théâtre est fermée par une jalousie grillée.
Scène Première
431ROSINE, seule, un bougeoir à la main. Elle prend du papier sur la table et se met à écrire.
432Marceline est malade ; tous les gens sont occupés, et personne ne me voit écrire. Je ne sais si ces murs ont des yeux et des oreilles, ou si mon Argus a un génie malfaisant qui l’instruit à point nommé ; mais je ne puis dire un mot, ni faire un pas, dont il ne devine sur-le-champ l’intention… Ah Lindor ! (Elle cachète la lettre.) Fermons toujours ma lettre, quoique que j’ignore quand et comment je pourrai la lui faire tenir. Je l’ai vu à travers ma jalousie parler longtemps au barbier Figaro. C’est un bon homme qui m’a montré quelquefois de la pitié. Si je pouvais l’entretenir un moment !
Scène II
433ROSINE, FIGARO.
434**ROSINE, surprise.**
435Ah ! monsieur Figaro, que je suis aise de vous voir !
436**FIGARO.**
437Votre santé, madame ?
438**ROSINE.**
439Pas trop bonne, monsieur Figaro. L’ennui me tue.
440**FIGARO.**
441Je le crois : il n’engraisse que les sots.
442**ROSINE.**
443Avec qui parliez-vous donc là-bas si vivement ? Je n’entendais pas ; mais…
444**FIGARO.**
445Avec un jeune Bachelier de mes parents, de la plus grande espérance ; plein d’esprit, de sentiments, de talents, et d’une figure fort revenante.
446**ROSINE.**
447Oh ! tout à fait bien, je vous assure ! Il se nomme ?…
448**FIGARO.**
449Lindor. Il n’a rien. Mais, s’il n’eût pas quitté brusquement Madrid, il pouvait y trouver quelque bonne place.
450**ROSINE, étourdiment.**
451Il en trouvera, monsieur Figaro, il en trouvera. Un jeune homme tel que vous le dépeignez, n’est pas fait pour rester inconnu.
452**FIGARO, à part.**
453Fort bien. (Haut.) Mais il a un grand défaut, qui nuira toujours à son avancement.
454**ROSINE.**
455Un défaut, monsieur Figaro ! un défaut ! En êtes-vous bien sûr ?
456**FIGARO.**
457Il est amoureux.
458**ROSINE.**
459Il est amoureux ! et vous appelez cela un défaut ?
460**FIGARO.**
461À la vérité, ce n’en est un que relativement à sa mauvaise fortune.
462**ROSINE.**
463Ah ! que le sort est injuste ! Et nomme-t-il la personne qu’il aime ? Je suis d’une curiosité…
464**FIGARO.**
465Vous êtes la dernière, madame, à qui je voudrais faire une confidence de cette nature.
466**ROSINE, vivement.**
467Pourquoi, monsieur Figaro ? Je suis discrète. Ce jeune homme vous appartient, il m’intéresse infiniment… Dites donc.
468**FIGARO, la regardant finement.**
469Figurez-vous la plus jolie petite mignonne, douce, tendre, accorte et fraîche, agaçant l’appétit, pied furtif, taille adroite, élancée, bras dodus, bouche rosée, et des mains ! des joues ! des dents ! des yeux !…
470**ROSINE.**
471Qui reste en cette ville ?
472**FIGARO.**
473En ce quartier.
474**ROSINE.**
475Dans cette rue peut-être ?
476**FIGARO.**
477À deux pas de moi.
478**ROSINE.**
479Ah ! que c’est charmant… pour monsieur votre parent ! Et cette personne est ?…
480**FIGARO.**
481Je ne l’ai pas nommée ?
482**ROSINE, vivement.**
483C’est la seule chose que vous ayez oubliée, monsieur Figaro. Dites donc, dites donc vite : si l’on rentrait, je ne pourrais plus savoir…
484**FIGARO.**
485Vous le voulez absolument, madame ? Eh bien ! cette personne est… la pupille de votre tuteur.
486**ROSINE.**
487La pupille… ?
488**FIGARO.**
489Du Docteur Bartholo : oui, madame.
490**ROSINE, avec émotion.**
491Ah ! monsieur Figaro !… Je ne vous crois pas, je vous assure.
492**FIGARO.**
493Et c’est ce qu’il brûle de venir vous persuader lui-même.
494**ROSINE.**
495Vous me faites trembler, monsieur Figaro.
496**FIGARO.**
497Fi donc, trembler ! mauvais calcul, madame : quand on cède à la peur du mal, on ressent déjà le mal de la peur. D’ailleurs, je viens de vous débarrasser de tous vos surveillants jusqu’à demain.
498**ROSINE.**
499S’il m’aime, il doit me le prouver en restant absolument tranquille.
500**FIGARO.**
501Eh madame ! amour et repos peuvent-ils habiter en même cœur ? La pauvre jeunesse est si malheureuse aujourd’hui, qu’elle n’a que ce terrible choix ; amour sans repos, ou repos sans amour.
502**ROSINE, baissant les yeux.**
503Repos sans amour… paraît…
504**FIGARO.**
505Ah ! bien languissant. Il semble, en effet, qu’amour sans repos se présente de meilleure grâce ; et pour moi, si j’étais femme…
506**ROSINE, avec embarras.**
507Il est certain qu’une jeune personne ne peut empêcher un honnête homme de l’estimer.
508**FIGARO.**
509Aussi mon parent vous estime-t-il infiniment.
510**ROSINE.**
511Mais s’il allait faire quelque imprudence, monsieur Figaro ! il nous perdrait.
512**FIGARO, à part.**
513Il nous perdrait ! (Haut.) Si vous le lui défendiez expressément par une petite lettre… Une lettre a bien du pouvoir…
514ROSINE lui donne la lettre qu’elle vient d’écrire.
515Je n’ai pas le temps de recommencer celle-ci, mais en la lui donnant, dites-lui… dites-lui bien… (Elle écoute.)
516**FIGARO.**
517Personne, madame.
518**ROSINE.**
519Que c’est par pure amitié tout ce que je fais.
520**FIGARO.**
521Cela parle de soi. Tudieu ! l’amour a bien une autre allure !
522**ROSINE.**
523Que par pure amitié, entendez-vous ? Je crains seulement que rebuté par les difficultés…
524**FIGARO.**
525Oui, quelque feu follet. Souvenez-vous, madame, que le vent qui éteint une lumière, allume un brasier, et que nous sommes ce brasier-là. D’en parler seulement, il exhale un tel feu qu’il m’a presque enfiévré2 de sa passion, moi qui n’y ai que voir !
526**ROSINE.**
527Dieux ! J’entends mon tuteur. S’il vous trouvait ici… Passez par le cabinet du clavecin, et descendez le plus doucement que vous pourrez.
528**FIGARO.**
529Soyez tranquille. (À part.) Voici qui vaut mieux que mes observations. (Il entre dans le cabinet.)
Scène III
530ROSINE, seule.
531Je meurs d’inquiétude jusqu’à ce qu’il soit dehors… Que je l’aime, ce bon Figaro ! C’est un bien honnête homme, un bon parent ! Ah ! voilà mon tyran ; reprenons mon ouvrage. (Elle souffle la bougie, s’assied, et prend une broderie au tambour.)
Scène IV
532BARTHOLO, ROSINE.
533**BARTHOLO, en colère.**
534Ah ! malédiction ! l’enragé, le scélérat corsaire de Figaro ! Là, peut-on sortir un moment de chez soi sans être sûr en rentrant…
535**ROSINE.**
536Qui vous met donc si fort en colère, monsieur ?
537**BARTHOLO.**
538Ce damné barbier qui vient d’éclopper toute ma maison en un tour de main : il donne un narcotique à l’Éveillé, un sternutatoire à la Jeunesse ; il saigne au pied Marceline ; il n’y a pas jusqu’à ma mule… sur les yeux d’une pauvre bête aveugle, un cataplasme ! Parce qu’il me doit cent écus, il se presse de faire des mémoires. Ah ! qu’il les apporte !… Et personne à l’antichambre ; on arrive à cet appartement comme à la place d’armes.
539**ROSINE.**
540Et qui peut y pénétrer que vous, monsieur ?
541**BARTHOLO.**
542J’aime mieux craindre sans sujet, que de m’exposer sans précaution : tout est plein de gens entreprenants, d’audacieux… N’a-t-on pas, ce matin encore, ramassé lestement votre chanson pendant que j’allais la chercher ? Oh ! je…
543**ROSINE.**
544C’est bien mettre à plaisir de l’importance à tout ! Le vent peut avoir éloigné ce papier, le premier venu ; que sais-je ?
545**BARTHOLO.**
546Le vent, le premier venu !… Il n’y a point de vent, madame, point de premier venu dans le monde ; et c’est toujours quelqu’un posté là exprès, qui ramasse les papiers qu’une femme a l’air de laisser tomber par mégarde.
547**ROSINE.**
548A l’air, monsieur ?
549**BARTHOLO.**
550Oui, madame, a l’air.
551**ROSINE, à part.**
552Oh ! le méchant vieillard !
553**BARTHOLO.**
554Mais tout cela n’arrivera plus ; car je vais faire sceller cette grille.
555**ROSINE.**
556Faites mieux ; murez les fenêtres tout d’un coup : d’une prison à un cachot la différence est si peu de chose !
557**BARTHOLO.**
558Pour celles qui donnent sur la rue, ce ne serait peut-être pas si mal… Ce barbier n’est pas entré chez vous, au moins ?
559**ROSINE.**
560Vous donne-t-il aussi de l’inquiétude ?
561**BARTHOLO.**
562Tout comme un autre.
563**ROSINE.**
564Que vos répliques sont honnêtes !
565**BARTHOLO.**
566Ah ! fiez-vous à tout le monde, et vous aurez bientôt à la maison une bonne femme pour vous tromper, de bons amis pour vous la souffler, et de bons valets pour les y aider.
567**ROSINE.**
568Quoi ! vous n’accordez pas même qu’on ait des principes contre la séduction de monsieur Figaro ?
569**BARTHOLO.**
570Qui diable entend quelque chose à la bizarrerie des femmes ? et combien j’en ai vu de ces vertus à principes !…
571**ROSINE, en colère.**
572Mais, monsieur, s’il suffit d’être homme pour nous plaire, pourquoi donc me déplaisez-vous si fort ?
573**BARTHOLO, stupéfait.**
574Pourquoi ?… pourquoi ?… Vous ne répondez pas à ma question sur ce barbier.
575**ROSINE, outrée.**
576Eh bien, oui, cet homme est entré chez moi ; je l’ai vu, je lui ai parlé. Je ne vous cache pas même que je l’ai trouvé fort aimable ; et puissiez-vous en mourir de dépit ! (Elle sort.)
Scène V
577BARTHOLO, seul.
578Oh ! les Juifs, les chiens de valets ! La Jeunesse ! L’Éveillé ! L’Éveillé maudit.
Scène VI
579BARTHOLO, L’ÉVEILLÉ.
580L’ÉVEILLÉ arrive en baillant, tout endormi.
581Aah, aah, ah, ah…
582**BARTHOLO.**
583Où étais-tu, peste d’étourdi, quand ce barbier est entré ici ?
584**L’ÉVEILLÉ.**
585Monsieur, j’étais… ah, aah, ah…
586**BARTHOLO.**
587À machiner quelque espièglerie, sans doute ? Et tu ne l’as pas vu ?
588**L’ÉVEILLÉ.**
589Sûrement je l’ai vu, puisqu’il m’a trouvé tout malade, à ce qu’il dit ; et faut bien que ça soit vrai, car j’ai commencé à me douloir dans tous les membres, rien qu’en l’en entendant parl… Ah, ah, aah…
590BARTHOLO le contrefait.
591Rien qu’en l’en entendant !… Où donc est ce vaurien de la Jeunesse ? Droguer ce petit garçon sans mon ordonnance ! Il y a quelque friponnerie là-dessous !
Scène VII
592LES ACTEURS PRÉCÉDENTS ; (LA JEUNESSE arrive en vieillard avec une canne en béquille ; il éternue plusieurs fois).
593**L’ÉVEILLÉ, toujours bâillant.**
594La Jeunesse ?
595**BARTHOLO.**
596Tu éternueras dimanche.
597**LA JEUNESSE.**
598Voilà plus de cinquante… cinquante fois… dans un moment. (Il éternue.) Je suis brisé.
599**BARTHOLO.**
600Comment ! je vous demande à tous deux s’il est entré quelqu’un chez Rosine, et vous ne me dites pas que ce barbier…
601**L’ÉVEILLÉ, continuant de bâiller.**
602Est-ce que c’est quelqu’un donc, monsieur Figaro ? Aah, ah…
603**BARTHOLO.**
604Je parie que le rusé s’entend avec lui.
605**L’ÉVEILLÉ, pleurant comme un sot.**
606Moi… je m’entends !…
607**LA JEUNESSE, éternuant.**
608Eh mais, monsieur, y a-t-il… y a-t-il de la justice ?
609**BARTHOLO.**
610De la justice ! C’est bon entre vous autres, misérables, la justice ! Je suis votre maître, moi, pour avoir toujours raison.
611**LA JEUNESSE, éternuant.**
612Mais pardi, quand une chose est vraie !…
613**BARTHOLO.**
614Quand une chose est vraie ! Si je ne veux pas qu’elle soit vraie, je prétends bien qu’elle ne soit pas vraie. Il n’y aurait qu’à permettre à tous ces faquins-là d’avoir raison, vous verriez bientôt ce que deviendrait l’autorité.
615**LA JEUNESSE, éternuant.**
616J’aime autant recevoir mon congé. Un service terrible, et toujours un train d’enfer !
617**L’ÉVEILLÉ, pleurant.**
618Un pauvre homme de bien est traité comme un misérable.
619**BARTHOLO.**
620Sors donc, pauvre homme de bien, (Il les contrefait.) Et t’chi et t’cha ; l’un m’éternue au nez, l’autre m’y bâille.
621**LA JEUNESSE.**
622Ah ! monsieur, je vous jure que sans Mademoiselle, il n’y aurait… il n’y aurait pas moyen de rester dans la maison. (Il sort en éternuant.)
623**BARTHOLO.**
624Dans quel état ce Figaro les a mis tous ! Je vois ce que c’est : le maraud voudrait me payer mes cent écus sans bourse délier…
Scène VIII
625BARTHOLO, DON BAZILE ; FIGARO, caché dans le cabinet, paraît de temps en temps, et les écoute.
626BARTHOLO continue.
627Ah ! Don Bazile, vous veniez donner à Rosine sa leçon de musique ?
628**BAZILE.**
629C’est ce qui presse le moins.
630**BARTHOLO.**
631J’ai passé chez vous sans vous trouver.
632**BAZILE.**
633J’étais sorti pour vos affaires. Apprenez une nouvelle assez fâcheuse.
634**BARTHOLO.**
635Pour vous ?
636**BAZILE.**
637Non, pour vous. Le Comte Almaviva est en cette ville.
638**BARTHOLO.**
639Parlez bas. Celui qui faisait chercher Rosine dans tout Madrid ?
640**BAZILE.**
641Il loge à la grande place, et sort tous les jours déguisé.
642**BARTHOLO.**
643Il n’en faut point douter, cela me regarde. Et que faire ?
644**BAZILE.**
645Si c’était un particulier, on viendrait à bout de l’écarter.
646**BARTHOLO.**
647Oui, en s’embusquant le soir, armé, cuirassé…
648**BAZILE.**
649Bone Deus ! Se compromettre ! Susciter une méchante affaire, à la bonne heure ; et pendant la fermentation calomnier à dire d’Experts ; concedo.
650**BARTHOLO.**
651Singulier moyen de se défaire d’un homme !
652**BAZILE.**
653La calomnie, monsieur ? Vous ne savez guère ce que vous dédaignez : j’ai vu les plus honnêtes gens près d’en être accablés. Croyez qu’il n’y a pas de plate méchanceté, pas d’horreurs, pas de conte absurde, qu’on ne fasse adopter aux oisifs d’une grande ville en s’y prenant bien : et nous avons ici des gens d’une adresse !… D’abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l’orage, pianissimo, murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano, vous le glisse en l’oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando, de bouche en bouche il va le diable ; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez calomnie se dresser, siffler, s’enfler, grandir à vue d’œil. Elle s’élance, étend son vol, tourbillonne, enveloppe, arrache, entraîne, éclate et tonne, et devient, grâce au Ciel, un cri général, un crescendo public, un chorus universel de haine et de proscription. Qui diable y résisterait ?
654**BARTHOLO.**
655Mais quel radotage me faites-vous donc là, Bazile ! et quel rapport ce piano-crescendo peut-il avoir à ma situation ?
656**BAZILE.**
657Comment, quel rapport ? Ce qu’on fait partout pour écarter son ennemi, il faut le faire ici pour empêcher le vôtre d’approcher.
658**BARTHOLO.**
659D’approcher ? Je prétends bien épouser Rosine avant qu’elle apprenne seulement que ce Comte existe.
660**BAZILE.**
661En ce cas, vous n’avez pas un instant à perdre.
662**BARTHOLO.**
663Et à qui tient-il, Bazile ? Je vous ai chargé de tous les détails de cette affaire.
664**BAZILE.**
665Oui. Mais vous avez lésiné sur les frais ; et dans l’harmonie du bon ordre, un mariage inégal, un jugement inique, un passe-droit évident, sont des dissonances qu’on doit toujours préparer et sauver par l’accord parfait de l’or.
666**BARTHOLO, lui donnant de l’argent.**
667Il faut en passer par où vous voulez ; mais finissons.
668**BAZILE.**
669Cela s’appelle parler. Demain tout sera terminé ; c’est à vous d’empêcher que personne, aujourd’hui, ne puisse instruire la pupille.
670**BARTHOLO.**
671Fiez-vous-en à moi. Viendrez-vous ce soir, Bazile ?
672**BAZILE.**
673N’y comptez pas. Votre mariage seul m’occupera toute la journée ; n’y comptez pas.
674BARTHOLO l’accompagne.
675Serviteur.
676**BAZILE.**
677Restez, Docteur, restez donc.
678**BARTHOLO.**
679Non pas. Je veux fermer sur vous la porte de la rue.
Scène IX
680FIGARO, seul, sortant du cabinet.
681Oh ! la bonne précaution ! Ferme, ferme la porte de la rue ; et moi je vais la rouvrir au Comte en sortant. C’est un grand maraud que ce Bazile ! heureusement il est encore plus sot. Il faut un état, une famille, un nom, un rang, de la consistance enfin, pour faire sensation dans le monde en calomniant. Mais un Bazile !… Il médirait, qu’on ne le croirait pas.
Scène X
682ROSINE, accourant ; FIGARO.
683**ROSINE.**
684Quoi ! vous êtes encore là, monsieur Figaro ?
685**FIGARO.**
686Très-heureusement pour vous, mademoiselle. Votre tuteur et votre maître de musique, se croyant seuls ici, viennent de parler à cœur ouvert…
687**ROSINE.**
688Et vous les avez écoutés, monsieur Figaro ? Mais savez-vous que c’est fort mal ?
689**FIGARO.**
690D’écouter ? C’est pourtant ce qu’il y a de mieux pour bien entendre. Apprenez que votre tuteur se dispose à vous épouser demain.
691**ROSINE.**
692Ah ! grands Dieux !
693**FIGARO.**
694Ne craignez rien ; nous lui donnerons tant d’ouvrage, qu’il n’aura pas le temps de songer à celui-là.
695**ROSINE.**
696Le voici qui revient ; sortez donc par le petit escalier. Vous me faites mourir de frayeur. (Figaro s’enfuit.)
Scène XI
697BARTHOLO, ROSINE.
698**ROSINE.**
699Vous étiez ici avec quelqu’un, monsieur ?
700**BARTHOLO.**
701Don Bazile, que j’ai reconduit, et pour cause. Vous eussiez mieux aimé que c’eût été monsieur Figaro ?
702**ROSINE.**
703Cela m’est fort égal, je vous assure.
704**BARTHOLO.**
705Je voudrais bien savoir ce que ce barbier avait de si pressé à vous dire ?
706**ROSINE.**
707Faut-il parler sérieusement ? Il m’a rendu compte de l’état de Marceline, qui même n’est pas trop bien, à ce qu’il dit.
708**BARTHOLO.**
709Vous rendre compte ! Je vais parier qu’il était chargé de vous remettre quelque lettre.
710**ROSINE.**
711Et de qui, s’il vous plaît ?
712**BARTHOLO.**
713Oh, de qui ! De quelqu’un que les femmes ne nomment jamais. Que sais-je, moi ? Peut-être la réponse au papier de la fenêtre.
714**ROSINE, à part.**
715Il n’en a pas manqué une seule. (Haut.) Vous mériteriez bien que cela fût.
716BARTHOLO regarde les mains de Rosine.
717Cela est. Vous avez écrit.
718**ROSINE, avec embarras.**
719Il serait assez plaisant que vous eussiez le projet de m’en faire convenir.
720**BARTHOLO, lui prenant la main droite.**
721Moi ? Point du tout ; mais votre doigt encore taché d’encre ! Hein ! rusée Signora !
722**ROSINE, à part.**
723Maudit homme !
724**BARTHOLO, lui tenant toujours la main.**
725Une femme se croit bien en sûreté, parce qu’elle est seule.
726**ROSINE.**
727Ah ! sans doute… La belle preuve !… Finissez donc, monsieur, vous me tordez le bras. Je me suis brûlée en chiffonnant autour de cette bougie ; et l’on m’a toujours dit qu’il fallait aussitôt tremper dans l’encre ; c’est ce que j’ai fait.
728**BARTHOLO.**
729C’est ce que vous avez fait ? Voyons donc si un second témoin confirmera la déposition du premier. C’est ce cahier de papier où je suis certain qu’il y avait six feuilles ; car je les compte tous les matins, aujourd’hui encore.
730**ROSINE, à part.**
731Oh ! imbécile !…
732**BARTHOLO, comptant.**
733Trois, quatre, cinq…
734**ROSINE.**
735La sixième…
736**BARTHOLO.**
737Je vois bien qu’elle n’y est pas la sixième.
738**ROSINE, baissant les yeux.**
739La sixième ? Je l’ai employée à faire un cornet pour des bonbons que j’ai envoyés à la petite Figaro.
740**BARTHOLO.**
741À la petite Figaro ? Et la plume qui était toute neuve, comment est-elle devenue noire ? Est-ce en écrivant l’adresse de la petite Figaro ?
742**ROSINE, à part.**
743Cet homme a un instinct de jalousie !… (Haut.) Elle m’a servi à retracer une fleur effacée sur la veste que je vous brode au tambour.
744**BARTHOLO.**
745Que cela est édifiant ! Pour qu’on vous crût, mon enfant, il faudrait ne pas rougir en déguisant coup sur coup la vérité ; mais c’est ce que vous ne savez pas encore.
746**ROSINE.**
747Et qui ne rougirait pas, monsieur, de voir tirer des conséquences aussi malignes des choses les plus innocemment faites ?
748**BARTHOLO.**
749Certes, j’ai tort ; se brûler le doigt, le tremper dans l’encre, faire des cornets aux bonbons de la petite Figaro, et dessiner ma veste au tambour ! quoi de plus innocent ! Mais que de mensonges entassés pour cacher un seul fait !… Je suis seule, on ne me voit point ; je pourrai mentir à mon aise ; mais le bout du doigt reste noir, la plume est tachée, le papier manque ! On ne saurait penser à tout. Bien certainement, Signora, quand j’irai par la ville, un bon double tour me répondra de vous.
Scène XII
750LE COMTE, BARTHOLO, ROSINE.
751(Le Comte, en uniforme de Cavalerie, ayant l’air d’être entre deux vins, et chantant : Réveillons-la, etc.)
752**BARTHOLO.**
753Mais que nous veut cet homme ? Un soldat ! Rentrez chez vous, Signora.
754LE COMTE chante : Réveillons-la, et s’avance vers Rosine.
755Qui de vous deux, mesdames, se nomme le Docteur Balordo ?
756(À Rosine, bas.) Je suis Lindor.
757**BARTHOLO.**
758Bartholo !
759**ROSINE, à part.**
760Il parle de Lindor.
761**LE COMTE.**
762Balordo, Barque-à-l’eau ; je m’en moque comme de ça. Il s’agit seulement de savoir laquelle des deux… (À Rosine, lui montrant un papier.) Prenez cette lettre.
763**BARTHOLO.**
764Laquelle ! Vous voyez bien que c’est moi. Laquelle ! Rentrez donc, Rosine ; cet homme paraît avoir du vin.
765**ROSINE.**
766C’est pour cela, Monsieur ; vous êtes seul. Une femme en impose quelquefois.
767**BARTHOLO.**
768Rentrez, rentrez ; je ne suis pas timide.
Scène XIII
769LE COMTE, BARTHOLO.
770**LE COMTE.**
771Oh ! je vous ai reconnu d’abord à votre signalement.
772**BARTHOLO, au Comte, qui serre la lettre.**
773Qu’est-ce que c’est donc que vous cachez là dans votre poche ?
774**LE COMTE.**
775Je le cache dans ma poche pour que vous ne sachiez pas ce que c’est.
776**BARTHOLO.**
777Mon signalement ! Ces gens-là croient toujours parler à des soldats.
778**LE COMTE.**
779Pensez-vous que ce soit une chose si difficile à faire que votre signalement ?
780Le chef branlant, la tête chauve,
781Les yeux vairons, le regard fauve,
782L’air farouche d’un Algonquin…
783**BARTHOLO.**
784Qu’est-ce que cela veut dire ? Êtes-vous ici pour m’insulter ? Délogez à l’instant !
785**LE COMTE.**
786Déloger ! Ah ! fi ! que c’est mal parler ! Savez-vous lire, Docteur… Barbe-à-l’eau ?
787**BARTHOLO.**
788Autre question saugrenue.
789**LE COMTE.**
790Oh ! que cela ne vous fasse point de peine, car, moi qui suis pour le moins aussi Docteur que vous.
791**BARTHOLO.**
792Comment cela ?
793**LE COMTE.**
794Est-ce que je ne suis pas le médecin des chevaux du régiment ? Voilà pourquoi l’on m’a exprès logé chez un confrère.
795**BARTHOLO.**
796Oser comparer un maréchal…
797**LE COMTE.**
798AIR : Vive le vin.
799Sans chanter.
800Non, Docteur, je ne prétends pas
801Que notre art obtienne le pas
802Sur Hypocrate et sa brigade.
803En chantant.
804Votre savoir, mon camarade,
805Est d’un succès plus général ;
806Car s’il n’emporte point le mal,
807Il emporte au moins le malade.
808C’est-il poli ce que je vous dis là ?
809**BARTHOLO.**
810Il vous sied bien, Manipuleur ignorant ! de ravaler ainsi le premier, le plus grand et le plus utile des arts !
811**LE COMTE.**
812Utile tout à fait pour ceux qui l’exercent.
813**BARTHOLO.**
814Un art dont le soleil s’honore d’éclairer les succès.
815**LE COMTE.**
816Et dont la terre s’empresse de couvrir les bévues.
817**BARTHOLO.**
818On voit bien, mal-appris ! que vous n’êtes habitué de parler qu’à des chevaux.
819**LE COMTE.**
820Parler à des chevaux ! Ah, Docteur ! Pour un Docteur d’esprit… N’est-il pas de notoriété que le maréchal guérit toujours ses malades sans leur parler ; au lieu que le médecin parle beaucoup aux siens…
821**BARTHOLO.**
822Sans les guérir, n’est-ce pas ?
823**LE COMTE.**
824C’est vous qui l’avez dit.
825**BARTHOLO.**
826Qui diable envoie ici ce maudit ivrogne ?
827**LE COMTE.**
828Je crois que vous me lâchez des épigrammes, l’Amour !
829**BARTHOLO.**
830Enfin, que voulez-vous ? Que demandez-vous ?
831**LE COMTE, feignant une grande colère.**
832Eh bien donc, il s’enflamme ! Ce que je veux ?… Est-ce que vous ne le voyez pas ?
Scène XIV
833ROSINE, LE COMTE, BARTHOLO.
834**ROSINE, accourant.**
835Monsieur le soldat, ne vous emportez point, de grâce, (À Bartholo.) Parlez-lui doucement, monsieur : un homme qui déraisonne…
836**LE COMTE.**
837Vous avez raison ; il déraisonne, lui, mais nous sommes raisonnables, nous ! Moi poli, et vous jolie… enfin suffit. La vérité, c’est que je ne veux avoir affaire qu’à vous dans la maison.
838**ROSINE.**
839Que puis-je pour votre service, monsieur le soldat ?
840**LE COMTE.**
841Une petite bagatelle, mon enfant. Mais s’il y a de l’obscurité dans mes phrases…
842**ROSINE.**
843J’en saisirai l’esprit.
844**LE COMTE, lui montrant la lettre.**
845Non, attachez-vous à la lettre, à la lettre. Il s’agit seulement… mais je dis, en tout bien, tout honneur, que vous me donniez à coucher ce soir.
846**BARTHOLO.**
847Rien que cela ?
848**LE COMTE.**
849Pas davantage. Lisez le billet doux que notre Maréchal des logis vous écrit.
850**BARTHOLO.**
851Voyons. (Le Comte cache la lettre et lui donne un autre papier.) (Bartholo lit.) « Le Docteur Bartholo recevra, nourrira, hébergera, couchera…
852**LE COMTE, appuyant.**
853Couchera.
854**BARTHOLO.**
855« Pour une nuit seulement, le nommé Lindor, dit l’Écolier, cavalier, au régiment… »
856**ROSINE.**
857C’est lui, c’est lui-même.
858**BARTHOLO, vivement, à Rosine.**
859Qu’est-ce qu’il y a ?
860**LE COMTE.**
861Eh bien, ai-je tort à présent, Docteur Barbaro ?
862**BARTHOLO.**
863On dirait que cet homme se fait un malin plaisir de m’estropier de toutes les manières possibles ; allez au diable, Barbaro ! Barbe-à-l’eau ! et dites à votre impertinent maréchal des logis que, depuis mon voyage à Madrid, je suis exempt de loger des gens de guerre.
864**LE COMTE, à part.**
865Ô ciel ! fâcheux contre-temps !
866**BARTHOLO.**
867Ah, ah, notre ami, cela vous contrarie et vous dégrise un peu ? Mais n’en décampez pas moins à l’instant.
868**LE COMTE, à part.**
869J’ai pensé me trahir. (Haut.) Décamper ! Si vous êtes exempt des gens de guerre, vous n’êtes pas exempt de politesse peut-être ? Décamper ! Montrez-moi votre brevet d’exemption ; quoique je ne sache pas lire, je verrai bientôt…
870**BARTHOLO.**
871Qu’à cela ne tienne. Il est dans ce bureau.
872**LE COMTE, pendant qu’il y va, dit, sans quitter sa place.**
873Ah, ma belle Rosine !
874**ROSINE.**
875Quoi, Lindor, c’est vous ?
876**LE COMTE.**
877Recevez au moins cette lettre.
878**ROSINE.**
879Prenez garde, il a les yeux sur nous.
880**LE COMTE.**
881Tirez votre mouchoir, je la laisserai tomber, (il s’approche.)
882**BARTHOLO.**
883Doucement, doucement, Seigneur soldat ; je n’aime point qu’on regarde ma femme de si près.
884**LE COMTE.**
885Elle est votre femme ?
886**BARTHOLO.**
887Eh quoi donc ?
888**LE COMTE.**
889Je vous ai pris, pour son bisaïeul paternel, maternel, sempiternel ; il y a au moins trois générations entre elle et vous.
890BARTHOLO lit un parchemin.
891« Sur les bons et fidèles témoignages qui nous ont été rendus… »
892LE COMTE donne un coup de main sous les parchemins, qui les envoie au plancher.
893Est-ce que j’ai besoin de tout ce verbiage ?
894**BARTHOLO.**
895Savez-vous bien, soldat, que si j’appelle mes gens, je vous fais traiter sur-le-champ comme vous le méritez ?
896**LE COMTE.**
897Bataille ? Ah, volontiers, bataille ! C’est mon métier à moi (montrant son pistolet de ceinture) ; et voici de quoi leur jeter de la poudre aux yeux. Vous n’avez peut-être jamais vu de bataille, Madame ?
898**ROSINE.**
899Ni ne veux en voir.
900**LE COMTE.**
901Rien n’est pourtant aussi gai que bataille. Figurez-vous (poussant le Docteur) d’abord que l’ennemi est d’un côté du ravin, et les amis de l’autre. (À Rosine, en lui montrant la lettre.) Sortez le mouchoir. (Il crache à terre.) Voilà le ravin, Cela s’entend. (Rosine tire son mouchoir, le Comte laisse, tomber sa lettre entre elle et lui.)
902**BARTHOLO, se baissant.**
903Ah, ah !…
904LE COMTE la reprend, et dit.
905Tenez… moi qui allais vous apprendre ici les secrets de mon métier… Une femme bien discrète, en vérité ! Ne voilà-t-il pas un billet doux qu’elle laisse tomber de sa poche ?
906**BARTHOLO.**
907Donnez, donnez.
908**LE COMTE.**
909Dulciter, papa ! chacun son affaire. Si une ordonnance de rhubarbe était tombée de la vôtre ?…
910ROSINE avance la main.
911Ah ! Je sais ce que c’est, monsieur le soldat, (Elle prend la lettre, qu’elle cache dans la petite poche de son tablier.)
912**BARTHOLO.**
913Sortez-vous enfin ?
914**LE COMTE.**
915Eh bien, je sors : adieu, Docteur ; sans rancune. Un petit compliment, mon cœur : priez la mort de m’oublier encore quelques campagnes ; la vie ne m’a jamais été si chère.
916**BARTHOLO.**
917Allez toujours ; si j’avais ce crédit-là sur la mort…
918**LE COMTE.**
919Sur la mort ! N’êtes-vous pas médecin ? Vous faites tant de choses pour elle, qu’elle n’a rien à vous refuser, (il sort.)
Scène XV
920BARTHOLO, ROSINE.
921BARTHOLO le regarde aller.
922Il est enfin parti, (À part.) Dissimulons.
923**ROSINE.**
924Convenez pourtant, monsieur, qu’il est bien gai, ce jeune soldat. À travers son ivresse, on voit qu’il ne manque ni d’esprit ni d’une certaine éducation.
925**BARTHOLO.**
926Heureux, m’amour, d’avoir pu nous en délivrer. Mais n’es-tu pas un peu curieuse de lire avec moi le papier qu’il t’a remis ?
927**ROSINE.**
928Quel papier ?
929**BARTHOLO.**
930Celui qu’il a feint de ramasser pour te le faire accepter.
931**ROSINE.**
932Bon ! c’est la lettre de mon cousin l’officier, qui était tombée de ma poche.
933**BARTHOLO.**
934J’ai idée, moi, qu’il l’a tirée de la sienne.
935**ROSINE.**
936Je l’ai très-bien reconnue.
937**BARTHOLO.**
938Qu’est-ce qu’il coûte d’y regarder ?
939**ROSINE.**
940Je ne sais pas seulement ce que j’en ai fait.
941**BARTHOLO, montrant la pochette.**
942Tu l’as mise là.
943**ROSINE.**
944Ah, ah ! par distraction.
945**BARTHOLO.**
946Ah ! sûrement. Tu vas voir que ce sera quelque folie.
947**ROSINE, à part.**
948Si je ne le mets pas en colère, il n’y aura pas moyen de refuser.
949**BARTHOLO.**
950Donne donc, mon cœur.
951**ROSINE.**
952Mais quelle idée avez-vous en insistant, monsieur ? Est-ce encore quelque méfiance ?
953**BARTHOLO.**
954Mais vous, quelle raison avez-vous de ne pas la montrer ?
955**ROSINE.**
956Je vous répète, monsieur, que ce papier n’est autre que la lettre de mon cousin, que vous m’avez rendue hier toute décachetée ; et puisqu’il en est question, je vous dirai tout net que cette liberté me déplaît excessivement.
957**BARTHOLO.**
958Je ne vous entends pas !
959**ROSINE.**
960Vais-je examiner les papiers qui vous arrivent ? Pourquoi vous donnez-vous les airs de toucher à ceux qui me sont adressés ? Si c’est jalousie, elle m’insulte ; s’il s’agit de l’abus d’une autorité usurpée, j’en suis plus révoltée encore.
961**BARTHOLO.**
962Comment révoltée ! Vous ne m’avez jamais parlé ainsi !
963**ROSINE.**
964Si je me suis modérée jusqu’à ce jour, ce n’était pas pour vous donner le droit de m’offenser impunément.
965**BARTHOLO.**
966De quelle offense parlez-vous ?
967**ROSINE.**
968C’est qu’il est inouï qu’on se permette d’ouvrir les lettres de quelqu’un.
969**BARTHOLO.**
970De sa femme ?
971**ROSINE.**
972Je ne la suis pas encore. Mais pourquoi lui donnerait-on la préférence d’une indignité qu’on ne fait à personne ?
973**BARTHOLO.**
974Vous voulez me faire prendre le change et détourner mon attention du billet, qui, sans doute, est une missive de quelque amant : mais je le verrai, je vous assure.
975**ROSINE.**
976Vous ne le verrez pas. Si vous m’approchez, je m’enfuis de cette maison, et je demande retraite au premier venu.
977**BARTHOLO.**
978Qui ne vous recevra point.
979**ROSINE.**
980C’est ce qu’il faudra voir.
981**BARTHOLO.**
982Nous ne sommes pas ici en France, où l’on donne toujours raison aux femmes : mais, pour vous en ôter la fantaisie, je vais fermer la porte.
983**ROSINE, pendant qu’il y va.**
984Ah Ciel ! que faire ?… Mettons vite à la place la lettre de mon cousin, et donnons-lui beau jeu à la prendre. (Elle fait l’échange, et met la lettre du cousin dans la pochette, de façon qu’elle sort un peu.)
985**BARTHOLO, revenant.**
986Ah ! j’espère maintenant la voir.
987**ROSINE.**
988De quel droit, s’il vous plaît ?
989**BARTHOLO.**
990Du droit le plus universellement reconnu, celui du plus fort.
991**ROSINE.**
992On me tuera plutôt que de l’obtenir de moi.
993**BARTHOLO, frappant du pied.**
994Madame ! Madame !…
995ROSINE tombe sur un fauteuil, et feint de se trouver mal.
996Ah ! quelle indignité !…
997**BARTHOLO.**
998Donnez cette lettre, ou craignez ma colère.
999**ROSINE, renversée.**
1000Malheureuse Rosine !
1001**BARTHOLO.**
1002Qu’avez-vous donc ?
1003**ROSINE.**
1004Quel avenir affreux !
1005**BARTHOLO.**
1006Rosine !
1007**ROSINE.**
1008J’étouffe de fureur.
1009**BARTHOLO.**
1010Elle se trouve mal.
1011**ROSINE.**
1012Je m’affaiblis, je meurs.
1013BARTHOLO lui tâte le pouls et dit à part.
1014Dieux ! la lettre ! Lisons-la sans qu’elle en soit instruite, (il continue à lui tâter le pouls, et prend la lettre, qu’il tâche de lire en se tournant un peu.)
1015**ROSINE, toujours renversée.**
1016Infortunée ! ah !…
1017BARTHOLO lui quitte le bras, et dit à part.
1018Quelle rage a-t-on d’apprendre ce qu’on craint toujours de savoir !
1019**ROSINE.**
1020Ah ! pauvre Rosine !
1021**BARTHOLO.**
1022L’usage des odeurs… produit ces affections spasmodiques. (Il lit par derrière le fauteuil en lui tâtant le pouls. Rosine se relève un peu, le regarde finement, fait un geste de tête, et se remet sans parler.)
1023**BARTHOLO, à part.**
1024Ô Ciel ! c’est la lettre de son cousin. Maudite inquiétude ! Comment l’apaiser maintenant ? Qu’elle ignore au moins que je l’ai lue ! (Il fait semblant de la soutenir, et remet la lettre dans la pochette.)
1025ROSINE soupire.
1026Ah !…
1027**BARTHOLO.**
1028Eh bien ! ce n’est rien, mon enfant ; un petit mouvement de vapeurs, voilà tout ; car ton pouls n’a seulement pas varié, (Il va prendre un flacon sur la console.)
1029**ROSINE, à part.**
1030Il a remis la lettre ; fort bien.
1031**BARTHOLO.**
1032Ma chère Rosine, un peu de cette eau spiritueuse.
1033**ROSINE.**
1034Je ne veux rien de vous, laissez-moi.
1035**BARTHOLO.**
1036Je conviens que j’ai montré trop de vivacité sur ce billet.
1037**ROSINE.**
1038Il s’agit bien du billet ! C’est votre façon de demander les choses qui est révoltante.
1039**BARTHOLO, à genoux.**
1040Pardon : j’ai bientôt senti tous mes torts ; et tu me vois à tes pieds, prêt à les réparer.
1041**ROSINE.**
1042Oui, pardon ! lorsque vous croyez que cette lettre ne vient pas de mon cousin.
1043**BARTHOLO.**
1044Qu’elle soit d’un autre ou de lui, je ne veux aucun éclaircissement.
1045**ROSINE, lui présentant la lettre.**
1046Vous voyez qu’avec de bonnes façons on obtient tout de moi. Lisez-la.
1047**BARTHOLO.**
1048Cet honnête procédé dissiperait mes soupçons, si j’étais assez malheureux pour en conserver.
1049**ROSINE.**
1050Lisez-la donc, monsieur.
1051BARTHOLO se retire.
1052À Dieu ne plaise que je te fasse une pareille injure !
1053**ROSINE.**
1054Vous me contrariez de la refuser.
1055**BARTHOLO.**
1056Reçois en réparation, cette marque de ma parfaite confiance. Je vais voir la pauvre Marceline, que ce Figaro a, je ne sais pourquoi, saignée du pied : n’y viens-tu pas aussi ?
1057**ROSINE.**
1058J’y monterai dans un moment.
1059**BARTHOLO.**
1060Puisque la paix est faite, mignonne, donne-moi ta main. Si tu pouvais m’aimer, ah ! comme tu serais heureuse !
1061**ROSINE, baissant les yeux.**
1062Si vous pouviez me plaire, ah ! comme je vous aimerais !
1063**BARTHOLO.**
1064Je te plairai, je te plairai ; quand je te dis que je te plairai. (Il sort.)
Scène XVI
1065ROSINE le regarde aller.
1066Ah Lindor ! il dit qu’il me plaira !… Lisons cette lettre, qui a manqué de me causer tant de chagrin. (Elle lit et s’écrie.) Ah !… j’ai lu trop tard ; il me recommande de tenir une querelle ouverte avec mon tuteur : j’en avais une si bonne ! et je l’ai laissée échapper. En recevant la lettre, j’ai senti que je rougissais jusqu’aux yeux. Ah ! mon tuteur a raison. Je suis bien loin d’avoir cet usage du monde qui, me dit-il souvent, assure le maintien des femmes en toute occasion. Mais un homme injuste parviendrait à faire une rusée de l’innocence même.
1067FIN DU SECOND ACTE.
Acte III
Scène Première
1068BARTHOLO, seul et désolé.
1069Quelle humeur ! quelle humeur ! Elle paraissait apaisée… Là, qu’on me dise qui diable lui a fourré dans la tête de ne plus vouloir prendre leçon de Don Bazile ! Elle sait qu’il se mêle de mon mariage… (on heurte à la porte.) Faites tout au monde pour plaire aux femmes ; si vous omettez un seul petit point… je dis un seul… (On heurte une seconde fois.) Voyons qui c’est.
Scène II
1070BARTHOLO, LE COMTE, en Bachelier.
1071**LE COMTE.**
1072Que la paix et la joie habitent toujours céans !
1073**BARTHOLO, brusquement.**
1074Jamais souhait ne vint plus à propos. Que voulez-vous ?
1075**LE COMTE.**
1076Monsieur, je suis Alonzo, bachelier, licencié…
1077**BARTHOLO.**
1078Je n’ai pas besoin de précepteur.
1079**LE COMTE.**
1080… Élève de Don Bazile, organiste du grand couvent, qui a l’honneur de montrer la musique à madame votre…
1081**BARTHOLO.**
1082Bazile ! organiste ! qui a l’honneur !… Je le sais : au fait.
1083**LE COMTE, à part.**
1084Quel homme ! (Haut.) Un mal subit qui le force à garder le lit…
1085**BARTHOLO.**
1086Garder le lit ! Bazile ! Il a bien fait d’envoyer ; je vais le voir à l’instant.
1087**LE COMTE, à part.**
1088Oh, diable ! (Haut.) Quand je dis le lit, monsieur, c’est… la chambre que j’entends.
1089**BARTHOLO.**
1090Ne fût-il qu’incommodé : marchez devant, je vous suis.
1091**LE COMTE, embarrassé.**
1092Monsieur, j’étais chargé… Personne ne peut-il nous entendre ?
1093**BARTHOLO, à part.**
1094C’est quelque fripon… (Haut.) Eh, non, monsieur le mystérieux ! parlez sans vous troubler, si vous pouvez.
1095**LE COMTE, à part.**
1096Maudit vieillard ! (Haut.) Don Bazile m’avait chargé de vous apprendre…
1097**BARTHOLO.**
1098Parlez haut ; je suis sourd d’une oreille.
1099**LE COMTE, élevant la voix.**
1100Ah ! volontiers. Que le Comte Almaviva, qui restait à la grande place…
1101**BARTHOLO, effrayé.**
1102Parlez bas ; parlez bas.
1103**LE COMTE, plus haut.**
1104… En est délogé ce matin. Comme c’est par moi qu’il a su que le Comte Almaviva…
1105**BARTHOLO.**
1106Bas ; parlez bas, je vous prie.
1107**LE COMTE, du même ton.**
1108… Était en cette ville, et que j’ai découvert que la Signora Rosine lui a écrit…
1109**BARTHOLO.**
1110Lui a écrit ? Mon cher ami, parlez plus bas, je vous en conjure ! Tenez, asseyons-nous, et jasons d’amitié. Vous avez découvert, dites-vous, que Rosine…
1111LE COMTE fièrement.
1112Assurément, Bazile ; inquiet pour vous de cette correspondance, m’avait prié de vous montrer sa lettre ; mais la manière dont vous prenez les choses…
1113**BARTHOLO.**
1114Eh mon Dieu ! je les prends bien. Mais ne vous est-il donc pas possible de parler plus bas ?
1115**LE COMTE.**
1116Vous êtes sourd d’une oreille, avez-vous dit.
1117**BARTHOLO.**
1118Pardon, pardon, Seigneur Alonzo, si vous m’avez trouvé méfiant et dur ; mais je suis tellement entouré d’intrigants, de pièges… et puis votre tournure, votre âge, votre air… Pardon, pardon. Eh bien ! vous avez la lettre ?
1119**LE COMTE.**
1120À la bonne heure sur ce ton, monsieur ! Mais je crains qu’on ne soit aux écoutes.
1121**BARTHOLO.**
1122Eh ! qui voulez-vous ? Tous mes valets sur les dents ! Rosine enfermée de fureur ! Le diable est entré chez moi. Je vais encore m’assurer… (Il va ouvrir doucement la porte de Rosine.)
1123**LE COMTE, à part.**
1124Je me suis enferré de dépit… Garder la lettre à présent ! Il faudra m’enfuir : autant vaudrait n’être pas venu… La lui montrer… Si je puis en prévenir Rosine, la montrer est un coup de maître.
1125BARTHOLO revient sur la pointe du pied.
1126Elle est assise auprès de sa fenêtre, le dos tourné à la porte, occupée à relire une lettre de son cousin l’officier, que j’avais décachetée… Voyons donc la sienne.
1127LE COMTE lui remet la lettre de Rosine.
1128La voici, (À part.) C’est ma lettre qu’elle relit.
1129BARTHOLO lit.
1130« Depuis que vous m’avez appris votre nom et votre état. » Ah ! la perfide ! c’est bien là sa main.
1131**LE COMTE, effrayé.**
1132Parlez donc bas à votre tour.
1133**BARTHOLO.**
1134Quelle obligation, mon cher !…
1135**LE COMTE.**
1136Quand tout sera fini, si vous croyez m’en devoir, vous serez le maître… D’après un travail que fait actuellement Don Bazile avec un homme de loi…
1137**BARTHOLO.**
1138Avec un homme de loi ; pour mon mariage ?
1139**LE COMTE.**
1140Vous aurais-je arrêté sans cela ? Il m’a chargé de vous dire que tout peut être prêt pour demain. Alors, si elle résiste…
1141**BARTHOLO.**
1142Elle résistera.
1143LE COMTE veut reprendre la lettre, Bartholo la serre.
1144Voilà l’instant où je puis vous servir : nous lui montrerons sa lettre, et s’il le faut (plus mystérieusement), j’irai jusqu’à lui dire que je la tiens d’une femme à qui le Comte l’a sacrifiée ; vous sentez que le trouble, la honte, le dépit, peuvent la porter sur-le-champ…
1145**BARTHOLO, riant.**
1146De la calomnie ! mon cher ami, je vois bien maintenant que vous venez de la part de Bazile !… Mais pour que ceci n’eût pas l’air concerté, ne serait-il pas bon qu’elle vous connût d’avance ?
1147LE COMTE réprime un grand mouvement de joie.
1148C’était assez l’avis de Don Bazile. Mais comment faire ? il est tard… au peu de temps qui reste…
1149**BARTHOLO.**
1150Je dirai que vous venez en sa place. Ne lui donnerez-vous pas bien une leçon ?
1151**LE COMTE.**
1152Il n’y a rien que je ne fasse pour vous plaire. Mais prenez garde que toutes ces histoires de maîtres supposés sont de vieilles finesses, des moyens de comédie. Si elle va se douter ?…
1153**BARTHOLO.**
1154Présenté par moi ? Quelle apparence ? Vous avez plus l’air d’un amant déguisé que d’un ami officieux.
1155**LE COMTE.**
1156Oui ? Vous croyez donc que mon air peut aider à la tromperie ?
1157**BARTHOLO.**
1158Je le donne au plus fin à deviner. Elle est ce soir d’une humeur horrible. Mais quand elle ne ferait que vous voir… Son clavecin est dans ce cabinet. Amusez-vous, en l’attendant : je vais faire l’impossible pour l’amener.
1159**LE COMTE.**
1160Gardez-vous bien de lui parler de la lettre.
1161**BARTHOLO.**
1162Avant l’instant décisif ? Elle perdrait tout son effet. Il ne faut pas me dire deux fois les choses : il ne faut pas me les dire deux fois. (Il s’en va.)
Scène III
1163LE COMTE, seul.
1164Me voilà sauvé. Ouf ! que ce diable d’homme est rude à manier ! Figaro le connaît bien. Je me voyais mentir ; cela me donnait un air plat et gauche ; et il a des yeux !… Ma foi, sans l’inspiration subite de la lettre, il faut l’avouer, j’étais éconduit comme un sot. Ô ciel ! on dispute là dedans. Si elle allait s’obstiner à ne pas venir ! Écoutons… Elle refuse de sortir de chez elle, et j’ai perdu le fruit de ma ruse, (Il retourne écouter.) La voici ; ne nous montrons pas d’abord. (Il entre dans le cabinet.).
Scène IV
1165LE COMTE, ROSINE, BARTHOLO.
1166**ROSINE, avec une colère simulée.**
1167Tout ce que vous direz est inutile, monsieur, j’ai pris mon parti ; je ne veux plus entendre parler de musique.
1168**BARTHOLO.**
1169Écoute donc, mon enfant ; c’est le Seigneur Alonzo, l’élève et l’ami de Don Bazile, choisi par lui pour être un de nos témoins. – La musique te calmera, je t’assure.
1170**ROSINE.**
1171Oh ! pour cela, vous pouvez vous en détacher : si je chante ce soir !… Où donc est-il ce maître que vous craignez de renvoyer ? Je vais, en deux mots, lui donner son compte, et celui de Bazile. (Elle aperçoit son amant : elle fait un cri.) Ah !…
1172**BARTHOLO.**
1173Qu’avez-vous ?
1174**ROSINE, les deux mains sur son cœur, avec un grand trouble.**
1175Ah ! mon Dieu, monsieur… Ah ! mon Dieu, monsieur…
1176**BARTHOLO.**
1177Elle se trouve encore mal ! Seigneur Alonzo !
1178**ROSINE.**
1179Non, je ne me trouve pas mal… mais c’est qu’en me tournant… Ah !…
1180**LE COMTE.**
1181Le pied vous a tourné, madame ?
1182**ROSINE.**
1183Ah ! oui, le pied m’a tourné. Je me suis fait un mal horrible.
1184**LE COMTE.**
1185Je m’en suis bien aperçu.
1186**ROSINE, regardant le Comte.**
1187Le coup m’a porté au cœur.
1188**BARTHOLO.**
1189Un siège, un siège ! Et pas un fauteuil ici ? (Il va le chercher.)
1190**LE COMTE.**
1191Ah, Rosine !
1192**ROSINE.**
1193Quelle imprudence !
1194**LE COMTE.**
1195J’ai mille choses essentielles à vous dire.
1196**ROSINE.**
1197Il ne nous quittera pas.
1198**LE COMTE.**
1199Figaro va venir nous aider.
1200BARTHOLO apporte un fauteuil.
1201Tiens, mignonne, assieds-toi. – Il n’y a pas d’apparence, Bachelier, qu’elle prenne de leçon ce soir ; ce sera pour un autre jour. Adieu.
1202**ROSINE, au Comte.**
1203Non, attendez : ma douleur est un peu apaisée, (À Bartholo.) Je sens que j’ai eu tort avec vous, monsieur : je veux vous imiter, en réparant sur-le-champ…
1204**BARTHOLO.**
1205Oh ! le bon petit naturel de femme ! Mais après une pareille émotion, mon enfant, je ne souffrirai pas que tu fasses le moindre effort. Adieu, adieu, Bachelier.
1206**ROSINE, au Comte.**
1207Un moment, de grâce ! (À Bartholo.) Je croirai, monsieur, que vous n’aimez pas à m’obliger, si vous m’empêchez de vous prouver mes regrets en prenant ma leçon.
1208**LE COMTE, à part à Bartholo.**
1209Ne la contrarions pas, si vous m’en croyez.
1210**BARTHOLO.**
1211Voilà qui est fini, mon amoureuse. Je suis si loin de chercher à te déplaire, que je veux rester là tout le temps que tu vas étudier.
1212**ROSINE.**
1213Non, monsieur ; je sais que la musique n’a nul attrait pour vous.
1214**BARTHOLO.**
1215Je t’assure que ce soir elle m’enchantera.
1216**ROSINE, au Comte, à part.**
1217Je suis au supplice.
1218**LE COMTE, prenant un papier de musique sur le pupitre.**
1219Est-ce là ce que vous voulez chanter, madame ?
1220**ROSINE.**
1221Oui, c’est un morceau très-agréable de LA PRÉCAUTION INUTILE.
1222**BARTHOLO.**
1223Toujours LA PRÉCAUTION INUTILE !
1224**LE COMTE.**
1225C’est ce qu’il y a de plus nouveau aujourd’hui. C’est une image du printemps, d’un genre assez vif. Si madame veut l’essayer…
1226**ROSINE, regardant le Comte.**
1227Avec grand plaisir ; un tableau du printemps me ravit : c’est la jeunesse de la nature. Au sortir de l’hiver, il semble que le cœur acquiert un plus haut degré de sensibilité : comme un esclave enfermé depuis longtemps goûte avec plus de plaisir le charme de la liberté qui vient de lui être offerte.
1228**BARTHOLO, bas au Comte.**
1229Toujours des idées romanesques en tête.
1230**LE COMTE, bas.**
1231Et sentez-vous l’application ?
1232**BARTHOLO.**
1233Parbleu ! (Il va s’asseoir dans le fauteuil qu’a occupé Rosine.)
1234ROSINE chante3.
1235Quand, dans la plaine,
1236L’amour ramène
1237Le printemps
1238Si chéri des amants,
1239Tout reprend l’être,
1240Son feu pénètre
1241Dans les fleurs
1242Et dans les jeunes cœurs.
1243On voit les troupeaux
1244Sortir des hameaux ;
1245Dans tous les coteaux
1246Les cris des agneaux
1247Retentissent ;
1248Ils bondissent ;
1249Tout fermente ;
1250Tout augmente ;
1251Les brebis paissent
1252Les fleurs qui naissent ;
1253Les chiens fidèles
1254Veillent sur elles ;
1255Mais Lindor enflammé
1256Ne songe guère
1257Qu’au bonheur d’être aimé
1258De sa bergère.
1259MÊME AIR :
1260Loin de sa mère,
1261Cette bergère
1262Va chantant
1263Où son amant l’attend.
1264Par cette ruse,
1265L’amour l’abuse :
1266Mais chanter
1267Sauve-t-il du danger ?
1268Les doux chalumeaux,
1269Les chants des oiseaux,
1270Ses charmes naissants,
1271Ses quinze ou seize ans,
1272Tout l’excite,
1273Tout l’agite :
1274La pauvrette
1275S’inquiète ;
1276De sa retraite,
1277Lindor la guette ;
1278Elle s’avance ;
1279Lindor s’élance ;
1280Il vient de l’embrasser :
1281Elle, bien aise,
1282Feint de se courroucer
1283Pour qu’on l’apaise.
1284PETITE REPRISE :
1285Les soupirs,
1286Les soins, les promesses,
1287Les vives tendresses,
1288Les plaisirs,
1289Le fin badinage,
1290Sont mis en usage ;
1291Et bientôt la bergère
1292Ne sent plus de colère.
1293Si quelque jaloux
1294Trouble un lien si doux,
1295Nos amants d’accord,
1296Ont un soin extrême…
1297De voiler leur transport ;
1298Mais quand on s’aime,
1299La gêne ajoute encore
1300Au plaisir même.
1301(En l’écoutant, Bartholo s’est assoupi. Le Comte, pendant la petite reprise, se hasarde à prendre une main qu’il couvre de baisers. L’émotion ralentit le chant de Rosine, l’affaiblit, et finit même par lui couper la voix au milieu de la cadence, au mot extrême. L’Orchestre suit le mouvement de la chanteuse, affaiblit son jeu, et se tait avec elle. L’absence du bruit, qui avait endormi Bartholo, le réveille. Le Comte se relève, Rosine et l’Orchestre reprennent subitement la suite de l’air. Si la petite reprise se répète, le même jeu recommence, etc.…)
1302**LE COMTE.**
1303En vérité, c’est un morceau charmant, et madame l’exécute avec une intelligence…
1304**ROSINE.**
1305Vous me flattez, Seigneur ; la gloire est toute entière au maître.
1306**BARTHOLO, bâillant.**
1307Moi, je crois que j’ai un peu dormi pendant le morceau charmant. J’ai mes malades. Je vas, je viens, je toupille, et sitôt que je m’assieds, mes pauvres jambes… (Il se lève et pousse le fauteuil.)
1308**ROSINE, bas au Comte.**
1309Figaro ne vient point !
1310**LE COMTE.**
1311Filons le temps.
1312**BARTHOLO.**
1313Mais, Bachelier, je l’ai déjà dit à ce vieux Bazile : est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de lui faire étudier des choses plus gaies que toutes ces grandes Aria, qui vont en haut, en bas, en roulant, hi, ho, a, a, a, a, et qui me semblent autant d’enterrements ? Là, de ces petits airs qu’on chantait dans ma jeunesse, et que chacun retenait facilement ? J’en savais autrefois… Par exemple… (Pendant la ritournelle il cherche en se grattant la tête, et chante en faisant claquer ses pouces et dansant des genoux comme les vieillards.)
1314Veux-tu, ma Rosinette,
1315Faire emplette
1316Du roi des maris ?…
1317(Au comte en riant.) Il y a Fanchonnette dans la chanson ; mais j’y ai substitué Rosinette pour la lui rendre plus agréable et la faire cadrer aux circonstances. Ah, ah, ah, ah ! Fort bien ! Pas vrai ?
1318**LE COMTE, riant.**
1319Ah, ah, ah ! Oui, tout au mieux.
Scène V
1320FIGARO, dans le fond, ROSINE, BARTHOLO, LE COMTE.
1321BARTHOLO chante.
1322Veux-tu, ma Rosinette,
1323Faire emplette
1324Du roi des maris ?
1325Je ne suis point Tircis ;
1326Mais la nuit, dans l’ombre,
1327Je vaux encore mon prix ;
1328Et quand il fait sombre,
1329Les plus beaux chats sont gris.
1330(Il répète la reprise en dansant. Figaro, derrière lui, imite ses mouvements.)
1331Je ne suis point Tircis, etc.
1332(Apercevant Figaro.) Ah ! Entrez, monsieur le barbier, avancez ; vous êtes charmant !
1333FIGARO salue.
1334Monsieur, il est vrai que ma mère me l’a dit autrefois ; mais je suis un peu déformé depuis ce temps-là. (À part, au comte.) Bravo, Monseigneur ! (Pendant toute cette scène, le Comte fait ce qu’il peut pour parler à Rosine ; mais l’œil inquiet et vigilant du Tuteur l’en empêche toujours, ce qui forme un jeu muet de tous les acteurs, étranger au débat du Docteur et de Figaro.)
1335**BARTHOLO.**
1336Venez-vous purger encore, saigner, droguer, mettre sur le grabat toute ma maison ?
1337**FIGARO.**
1338Monsieur, il n’est pas tous les jours fête ; mais, sans compter les soins quotidiens, monsieur a pu voir que, lorsqu’ils en ont besoin, mon zèle n’attend pas qu’on lui commande…
1339**BARTHOLO.**
1340Votre zèle n’attend pas ! Que direz-vous, monsieur le zélé, à ce malheureux qui bâille et dort tout éveillé ? et l’autre qui, depuis trois heures, éternue à se faire sauter le crâne et jaillir la cervelle ? Que leur direz-vous ?
1341**FIGARO.**
1342Ce que je leur dirai ?
1343**BARTHOLO.**
1344Oui !
1345**FIGARO.**
1346Je leur dirai… Eh, parbleu ! je dirai à celui qui éternue, Dieu vous bénisse ! et va te coucher, à celui qui bâille. Ce n’est pas cela, monsieur, qui grossira le mémoire.
1347**BARTHOLO.**
1348Vraiment non ; mais c’est la saignée et les médicaments qui le grossiraient, si je voulais y entendre. Est-ce par zèle aussi que vous avez empaqueté les yeux de ma mule ; et votre cataplasme lui rendra-t-il la vue ?
1349**FIGARO.**
1350S’il ne lui rend pas la vue, ce n’est pas cela non plus qui l’empêchera d’y voir.
1351**BARTHOLO.**
1352Que je le trouve sur le mémoire !… On n’est pas de cette extravagance-là !
1353**FIGARO.**
1354Ma foi, monsieur, les hommes n’ayant guère à choisir qu’entre la sottise et la folie, où je ne vois pas de profit, je veux au moins du plaisir ; et vive la joie ! Qui sait si le monde durera encore trois semaines ?
1355**BARTHOLO.**
1356Vous feriez bien mieux, monsieur le raisonneur, de me payer mes cent écus et les intérêts sans lanterner ; je vous en avertis.
1357**FIGARO.**
1358Doutez-vous de ma probité, monsieur ? Vos cent écus ! J’aimerais mieux vous les devoir toute ma vie que de les nier un seul instant.
1359**BARTHOLO.**
1360Et dites-moi un peu comment la petite Figaro a trouvé les bonbons que vous lui avez portés ?
1361**FIGARO.**
1362Quels bonbons ? Que voulez-vous dire ?
1363**BARTHOLO.**
1364Oui, ces bonbons, dans ce cornet fait avec cette feuille de papier à lettre, ce matin.
1365**FIGARO.**
1366Diable emporte si…
1367**ROSINE, l’interrompant.**
1368Avez-vous eu soin au moins de les lui donner de ma part, monsieur Figaro ? Je vous l’avais recommandé.
1369**FIGARO.**
1370Ah ! ah ! Les bonbons de ce matin ? Que je suis bête, moi ! J’avais perdu tout cela de vue… Oh ! excellents, madame, admirables !
1371**BARTHOLO.**
1372Excellents ! admirables ! Oui, sans doute, monsieur le barbier, revenez sur vos pas ! Vous faites là un joli métier, monsieur !
1373**FIGARO.**
1374Qu’est-ce qu’il a donc, monsieur ?
1375**BARTHOLO.**
1376Et qui vous fera une belle réputation, monsieur !
1377**FIGARO.**
1378Je la soutiendrai, monsieur.
1379**BARTHOLO.**
1380Dites que vous la supporterez, monsieur.
1381**FIGARO.**
1382Comme il vous plaira, monsieur.
1383**BARTHOLO.**
1384Vous le prenez bien haut, monsieur ! Sachez que quand je dispute avec un fat, je ne lui cède jamais.
1385FIGARO lui tourne le dos.
1386Nous différons en cela, monsieur ; moi, je lui cède toujours.
1387**BARTHOLO.**
1388Hein ? Qu’est-ce qu’il dit donc, Bachelier ?
1389**FIGARO.**
1390C’est que vous croyez avoir affaire à quelque barbier de village, et qui ne sait manier que le rasoir. Apprenez, monsieur, que j’ai travaillé de la plume à Madrid, et que sans les envieux…
1391**BARTHOLO.**
1392Eh ! que n’y restiez-vous, sans venir ici changer de profession ?
1393**FIGARO.**
1394On fait comme on peut : mettez-vous à ma place.
1395**BARTHOLO.**
1396Me mettre à votre place ! Ah, parbleu ! je dirais de belles sottises !
1397**FIGARO.**
1398Monsieur, vous ne commencez pas trop mal ; je m’en rapporte à votre confrère, qui est là rêvassant…
1399**LE COMTE, revenant à lui.**
1400Je… je ne suis pas le confrère de monsieur.
1401**FIGARO.**
1402Non ? Vous voyant ici à consulter, j’ai pensé que vous poursuiviez le même objet.
1403**BARTHOLO, en colère.**
1404Enfin, quel sujet vous amène ? Y a-t-il quelque lettre à remettre encore ce soir à madame ? Parlez, faut-il que je me retire ?
1405**FIGARO.**
1406Comme vous rudoyez le pauvre monde ! Eh, parbleu ! monsieur, je viens vous raser, voilà tout : n’est-ce pas aujourd’hui votre jour ?
1407**BARTHOLO.**
1408Vous reviendrez tantôt.
1409**FIGARO.**
1410Ah ! oui, revenir ! Toute la garnison prend médecine demain matin ; j’en ai obtenu l’entreprise par mes protections. Jugez donc comme j’ai du temps à perdre ! Monsieur passe-t-il chez lui ?
1411**BARTHOLO.**
1412Non, monsieur ne passe point chez lui. Eh mais… qui empêche qu’on ne me rase ici ?
1413**ROSINE, avec dédain.**
1414Vous êtes honnête ! Et pourquoi pas dans mon appartement ?
1415**BARTHOLO.**
1416Tu te fâches ? Pardon, mon enfant, tu vas achever de prendre ta leçon ; c’est pour ne pas perdre un instant le plaisir de t’entendre.
1417**FIGARO, bas au Comte.**
1418On ne le tirera pas d’ici ! (Haut.) Allons, l’Éveillé ! la Jeunesse ! le bassin, de l’eau, tout ce qu’il faut à Monsieur.
1419**BARTHOLO.**
1420Sans doute, appelez-les ! Fatigués, harassés, moulus de votre façon, n’a-t-il pas fallu les faire coucher ?
1421**FIGARO.**
1422Eh bien ! j’irai tout chercher. N’est-ce pas dans votre chambre ? (Bas au comte.) Je vais l’attirer dehors.
1423BARTHOLO détache son trousseau de clefs, et dit par réflexion : Non, non, j’y vais moi-même. (Bas au comte en s’en allant.) Ayez les yeux sur eux, je vous prie.
Scène VI
1424FIGARO, LE COMTE, ROSINE.
1425**FIGARO.**
1426Ah ! que nous l’avons manqué belle ! il allait me donner le trousseau. La clef de la jalousie n’y est-elle pas ?
1427**ROSINE.**
1428C’est la plus neuve de toutes.
Scène VII
1429BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE, ROSINE.
1430**BARTHOLO, revenant. (À part.)**
1431Bon ! je ne sais ce que je fais de laisser ici ce maudit Barbier. (À Figaro.) Tenez. (Il lui donne le trousseau.) Dans mon cabinet, sous mon bureau ; mais ne touchez à rien.
1432**FIGARO.**
1433La peste ! il y ferait bon, méfiant comme vous êtes ! (À part en s’en allant.) Voyez comme le Ciel protège l’innocence !
Scène VIII
1434BARTHOLO, LE COMTE, ROSINE.
1435**BARTHOLO, bas au Comte.**
1436C’est le drôle qui a porté la lettre au Comte.
1437**LE COMTE, bas.**
1438Il m’a l’air d’un fripon.
1439**BARTHOLO.**
1440Il ne m’attrapera plus.
1441**LE COMTE.**
1442Je crois qu’à cet égard le plus fort est fait.
1443**BARTHOLO.**
1444Tout considéré, j’ai pensé qu’il était plus prudent de l’envoyer dans ma chambre que de le laisser avec elle.
1445**LE COMTE.**
1446Ils n’auraient pas dit un mot que je n’eusse été en tiers.
1447**ROSINE.**
1448Il est bien poli, messieurs, de parler bas sans cesse ! Et ma leçon ? (Ici l’on entend un bruit, comme de la vaisselle renversée.)
1449**BARTHOLO, criant.**
1450Qu’est-ce que j’entends donc ! Le cruel barbier aura tout laissé tomber par l’escalier, et les plus belles pièces de mon nécessaire !… (Il court dehors.)
Scène IX
1451LE COMTE, ROSINE.
1452**LE COMTE.**
1453Profitons du moment que l’intelligence de Figaro nous ménage. Accordez-moi, ce soir, je vous en conjure, madame, un moment d’entretien indispensable pour vous soustraire à l’esclavage où vous allez tomber.
1454**ROSINE.**
1455Ah, Lindor !
1456**LE COMTE.**
1457Je puis monter à votre jalousie ; et quant à la lettre que j’ai reçu de vous ce matin, je me suis vu forcé…
Scène X
1458ROSINE, BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.
1459**BARTHOLO.**
1460Je ne m’étais pas trompé ; tout est brisé, fracassé.
1461**FIGARO.**
1462Voyez le grand malheur pour tant de train ! On ne voit goutte sur l’escalier, (Il montre la clef au comte.) Moi, en montant, j’ai accroché une clef…
1463**BARTHOLO.**
1464On prend garde à ce qu’on fait. Accrocher une clef ! L’habile homme !
1465**FIGARO.**
1466Ma foi, monsieur, cherchez-en un plus subtil.
Scène XI
1467LES ACTEURS PRÉCÉDENTS, DON BAZILE.
1468**ROSINE, effrayée. (À part.)**
1469Don Bazile !…
1470**LE COMTE, à part.**
1471Juste ciel !
1472**FIGARO, à part.**
1473C’est le diable !
1474BARTHOLO va au devant de lui.
1475Ah ! Bazile, mon ami, soyez le bien rétabli. Votre accident n’a donc point eu de suites ? En vérité, le Seigneur Alonzo m’avait fort effrayé sur votre état ; demandez-lui, je partais pour vous aller voir, et s’il ne m’avait point retenu…
1476**BAZILE, étonné.**
1477Le Seigneur Alonzo ?
1478FIGARO frappe du pied.
1479Eh quoi ! toujours des accrocs ? Deux heures pour une méchante barbe… Chienne de pratique !
1480**BAZILE, regardant tout le monde.**
1481Me ferez-vous bien le plaisir de me dire, messieurs ?…
1482**FIGARO.**
1483Vous lui parlerez quand je serai parti.
1484**BAZILE.**
1485Mais encore faudrait-il…
1486**LE COMTE.**
1487Il faudrait vous taire, Bazile. Croyez-vous apprendre à monsieur quelque chose qu’il ignore ? Je lui ai raconté que vous m’aviez chargé de venir donner une leçon de musique à votre place.
1488**BAZILE, plus étonné.**
1489La leçon de musique !… Alonzo !…
1490**ROSINE, à part, à Bazile.**
1491Eh ! taisez-vous.
1492**BAZILE.**
1493Elle aussi !
1494**LE COMTE, bas, à Bartholo.**
1495Dites-lui donc tout bas que nous en sommes convenus.
1496**BARTHOLO, à part, à Bazile.**
1497N’allez pas nous démentir, Bazile, en disant qu’il n’est pas votre élève, vous gâteriez tout.
1498**BAZILE.**
1499Ah ! ah !
1500**BARTHOLO, haut.**
1501En vérité, Bazile, on n’a pas plus de talent que votre élève.
1502**BAZILE, stupéfait.**
1503Que mon élève !… (bas.) Je venais pour vous dire que le Comte est déménagé.
1504**BARTHOLO, bas.**
1505Je le sais, taisez-vous.
1506**BAZILE, bas.**
1507Qui vous l’a dit ?
1508**BARTHOLO, bas.**
1509Lui, apparemment !
1510**LE COMTE, bas.**
1511Moi, sans doute : écoutez seulement.
1512**ROSINE, bas, à Bazile.**
1513Est-il si difficile de vous taire ?
1514**FIGARO, bas, à Bazile.**
1515Hum ! Grand escogriffe ! Il est sourd !
1516**BAZILE, à part.**
1517Qui diable est-ce donc qu’on trompe ici ? Tout le monde est dans le secret !
1518**BARTHOLO, haut.**
1519Eh bien, Bazile, votre homme de loi ?…
1520**FIGARO.**
1521Vous avez toute la soirée pour parler de l’homme de loi.
1522**BARTHOLO, à Bazile.**
1523Un mot ; dites-moi seulement si vous êtes content de l’homme de loi ?
1524**BAZILE, effaré.**
1525De l’homme de loi ?
1526**LE COMTE, souriant.**
1527Vous ne l’avez pas vu, l’homme de loi ?
1528**BAZILE, impatienté.**
1529Eh ! non, je ne l’ai pas vu, l’homme de loi.
1530**LE COMTE, à Bartholo, à part.**
1531Voulez-vous donc qu’il s’explique ici devant elle ? Renvoyez-le.
1532**BARTHOLO, bas, au Comte.**
1533Vous avez raison. (À Bazile.) Mais quel mal vous a donc pris si subitement ?
1534**BAZILE, en colère.**
1535Je ne vous entends pas.
1536LE COMTE lui met à part une bourse dans la main.
1537Oui : Monsieur vous demande ce que vous venez faire ici, dans l’état d’indisposition où vous êtes ?
1538**FIGARO.**
1539Il est pâle comme un mort !
1540**BAZILE.**
1541Ah ! je comprends…
1542**LE COMTE.**
1543Allez-vous coucher, mon cher Bazile ; vous n’êtes pas bien, et vous nous faites mourir de frayeur. Allez-vous coucher.
1544**FIGARO.**
1545Il a la physionomie toute renversée. Allez-vous coucher.
1546**BARTHOLO.**
1547D’honneur, il sent la fièvre d’une lieue. Allez-vous coucher.
1548**ROSINE.**
1549Pourquoi donc êtes-vous sorti ? On dit que cela se gagne. Allez-vous coucher.
1550**BAZILE, au dernier étonnement.**
1551Que j’aille me coucher ?
1552**TOUS LES ACTEURS ENSEMBLE.**
1553Eh ! sans doute.
1554**BAZILE, les regardant tous.**
1555En effet, messieurs, je crois que je ne ferai pas mal de me retirer ; je sens que je ne suis pas ici dans mon assiette ordinaire.
1556**BARTHOLO.**
1557À demain, toujours, si vous êtes mieux.
1558**LE COMTE.**
1559Bazile, je serai chez vous de très-bonne heure.
1560**FIGARO.**
1561Croyez-moi, tenez-vous bien chaudement dans votre lit.
1562**ROSINE.**
1563Bonsoir, monsieur Bazile.
1564**BAZILE, à part.**
1565Diable emporte si j’y comprends rien ; et sans cette bourse…
1566**TOUS.**
1567Bonsoir, Bazile, bonsoir.
1568**BAZILE, en s’en allant.**
1569Eh bien ! bonsoir donc, bonsoir. (Ils l’accompagnent tous en riant.)
Scène XII
1570LES ACTEURS PRÉCÉDENTS, excepté BAZILE.
1571**BARTHOLO, d’un ton important.**
1572Cet homme-là n’est pas bien du tout.
1573**ROSINE.**
1574Il a les yeux égarés.
1575**LE COMTE.**
1576Le grand air l’aura saisi.
1577**FIGARO.**
1578Avez-vous vu comme il parlait tout seul ? Ce que c’est que de nous ! (À Bartholo.) Ah çà, vous décidez-vous, cette fois ? (Il lui pousse un fauteuil très-loin du Comte et lui présente le linge.)
1579**LE COMTE.**
1580Avant de finir, madame, je dois vous dire un mot essentiel au progrès de l’art que j’ai l’honneur de vous enseigner. (Il s’approche et lui parle bas à l’oreille.)
1581**BARTHOLO, à Figaro.**
1582Eh mais ! il semble que vous le fassiez exprès de vous approcher, et de vous mettre devant moi pour m’empêcher de voir…
1583**LE COMTE, bas à Rosine.**
1584Nous avons la clef de la jalousie, et nous serons ici à minuit.
1585FIGARO passe le linge au cou de Bartholo.
1586Quoi voir ? Si c’était une leçon de danse, on vous passerait d’y regarder ; mais du chant !… Ahi, ahi.
1587**BARTHOLO.**
1588Qu’est-ce que c’est ?
1589**FIGARO.**
1590Je ne sais ce qui m’est entré dans l’œil, (Il rapproche sa tête.)
1591**BARTHOLO.**
1592Ne frottez donc pas.
1593**FIGARO.**
1594C’est le gauche. Voudriez-vous me faire le plaisir d’y souffler un peu fort ? (Bartholo prend la tête de Figaro, regarde par-dessus, le pousse violemment et va derrière les amants écouter leur conversation.)
1595**LE COMTE, bas à Rosine.**
1596Et quant à votre lettre, je me suis trouvé tantôt dans un tel embarras pour rester ici…
1597**FIGARO, de loin pour avertir.**
1598Hem !… Hem !…
1599**LE COMTE.**
1600Désolé de voir encore mon déguisement inutile…
1601**BARTHOLO, passant entre deux.**
1602Votre déguisement inutile !
1603**ROSINE, effrayée.**
1604Ah !…
1605**BARTHOLO.**
1606Fort bien, madame, ne vous gênez pas. Comment ! sous mes yeux mêmes, en ma présence, on m’ose outrager de la sorte !
1607**LE COMTE.**
1608Qu’avez-vous donc, Seigneur ?
1609**BARTHOLO.**
1610Perfide Alonzo !
1611**LE COMTE.**
1612Seigneur Bartholo, si vous avez souvent des lubies comme celle dont le hasard me rend témoin, je ne suis plus étonné de l’éloignement que mademoiselle a pour devenir votre femme.
1613**ROSINE.**
1614Sa femme ! Moi ! Passer mes jours auprès d’un vieux jaloux qui, pour tout bonheur, offre à ma jeunesse un esclavage abominable !
1615**BARTHOLO.**
1616Ah ! qu’est-ce que j’entends !
1617**ROSINE.**
1618Oui, je le dis tout haut ; je donnerai mon cœur et ma main à celui qui pourra m’arracher de cette horrible prison, où ma personne et mon bien sont retenus contre toute justice. (Rosine sort.)
Scène XIII
1619BARTHOLO, FIGARO, LE COMTE.
1620**BARTHOLO.**
1621La colère me suffoque.
1622**LE COMTE.**
1623En effet, Seigneur, il est difficile qu’une jeune femme…
1624**FIGARO.**
1625Oui, une jeune femme et un grand âge, voilà ce qui trouble la tête d’un vieillard.
1626**BARTHOLO.**
1627Comment ! lorsque je les prends sur le fait ! Maudit Barbier ! Il me prend des envies…
1628**FIGARO.**
1629Je me retire, il est fou.
1630**LE COMTE.**
1631Et moi aussi ; d’honneur il est fou.
1632**FIGARO.**
1633Il est fou, il est fou !… (Ils sortent.)
Scène XIV
1634BARTHOLO, seul, les poursuit.
1635Je suis fou ! Infâmes suborneurs ! Émissaires du diable, dont vous faites ici l’office, et qui puisse vous emporter tous… Je suis fou !… Je les ai vus comme je vois ce pupitre… et me soutenir effrontément !… Ah ! il n’y a que Bazile qui puisse m’expliquer ceci. Oui, envoyons-le chercher. Holà ! quelqu’un… Ah ! j’oublie que je n’ai personne… Un voisin, le premier venu, n’importe. Il y a de quoi perdre l’esprit ! il y a de quoi perdre l’esprit !
1636FIN DU TROISIÈME ACTE.
1637(Pendant l’entracte, le Théâtre s’obscurcit ; on entend un bruit d’orage, et l’Orchestre joue celui qui est gravé dans le Recueil de la musique du Barbier (n° 5).
Acte IV
Scène Première
1638Le Théâtre est obscur.
1639BARTHOLO, DON BAZILE, une lanterne de papier à la main.
1640**BARTHOLO.**
1641Comment, Bazile, vous ne le connaissez pas ? Ce que vous dites est-il possible ?
1642**BAZILE.**
1643Vous m’interrogeriez cent fois, que je vous ferais toujours la même réponse. S’il vous a remis la lettre de Rosine, c’est sans doute un des émissaires du Comte. Mais, à la magnificence du présent qu’il m’a fait, il se pourrait que ce fût le Comte lui-même.
1644**BARTHOLO.**
1645Quelle apparence ? Mais, à propos de ce présent, eh ! pourquoi l’avez-vous reçu ?
1646**BAZILE.**
1647Vous aviez l’air d’accord ; je n’y entendais rien ; et, dans les cas difficiles à juger, une bourse d’or me paraît toujours un argument sans réplique. Et puis, comme dit le proverbe, ce qui est bon à prendre…
1648**BARTHOLO.**
1649J’entends, est bon…
1650**BAZILE.**
1651À garder.
1652**BARTHOLO, surpris.**
1653Ah ! ah !
1654**BAZILE.**
1655Oui, j’ai arrangé comme cela plusieurs petits proverbes avec des variations. Mais allons au fait : à quoi vous arrêtez-vous ?
1656**BARTHOLO.**
1657En ma place, Bazile, ne feriez-vous pas les derniers efforts pour la posséder ?
1658**BAZILE.**
1659Ma foi non, Docteur. En toute espèce de biens, posséder est peu de chose ; c’est jouir qui rend heureux : mon avis est qu’épouser une femme dont on n’est point aimé, c’est s’exposer…
1660**BARTHOLO.**
1661Vous craindriez les accidents ?
1662**BAZILE.**
1663Hé, hé ! monsieur… on en voit beaucoup cette année. Je ne ferais point violence à son cœur.
1664**BARTHOLO.**
1665Votre valet, Bazile. Il vaut mieux qu’elle pleure de m’avoir, que moi je meure de ne l’avoir pas.
1666**BAZILE.**
1667Il y va de la vie ? Épousez, Docteur, épousez.
1668**BARTHOLO.**
1669Aussi ferai-je et cette nuit même.
1670**BAZILE.**
1671Adieu donc. – Souvenez-vous, en parlant à la Pupille, de les rendre tous plus noirs que l’enfer.
1672**BARTHOLO.**
1673Vous avez raison.
1674**BAZILE.**
1675La calomnie, Docteur, la calomnie ! Il faut toujours en venir là.
1676**BARTHOLO.**
1677Voici la lettre de Rosine que cet Alonzo m’a remise, et il m’a montré, sans le vouloir, l’usage que j’en dois faire auprès d’elle.
1678**BAZILE.**
1679Adieu : nous serons tous ici à quatre heures.
1680**BARTHOLO.**
1681Pourquoi pas plus tôt ?
1682**BAZILE.**
1683Impossible ; le Notaire est retenu.
1684**BARTHOLO.**
1685Pour un mariage ?
1686**BAZILE.**
1687Oui, chez le barbier Figaro ; c’est sa nièce qu’il marie.
1688**BARTHOLO.**
1689Sa nièce ? Il n’en a pas.
1690**BAZILE.**
1691Voilà ce qu’ils ont dit au Notaire.
1692**BARTHOLO.**
1693Ce drôle est du complot ; que diable !
1694**BAZILE.**
1695Est-ce que vous penseriez ?…
1696**BARTHOLO.**
1697Ma foi, ces gens-là sont si alertes ! Tenez, mon ami, je ne suis pas tranquille. Retournez chez le Notaire. Qu’il vienne ici sur-le-champ avec vous.
1698**BAZILE.**
1699Il pleut, il fait un temps du diable ; mais rien ne m’arrête pour vous servir. Que faites-vous donc ?
1700**BARTHOLO.**
1701Je vous reconduis ; n’ont-ils pas fait estropier tout mon monde par ce Figaro ! Je suis seul ici.
1702**BAZILE.**
1703J’ai ma lanterne.
1704**BARTHOLO.**
1705Tenez, Bazile, voilà mon passe-partout, je vous attends, je veille ; et vienne qui voudra, hors le Notaire et vous, personne n’entrera de la nuit.
1706**BAZILE.**
1707Avec ces précautions, vous êtes sûr de votre fait.
Scène II
1708ROSINE, seule, sortant de sa chambre.
1709Il me semblait avoir entendu parler. Il est minuit sonné ; Lindor ne vient point ! Ce mauvais temps même était propre à le favoriser. Sûr de ne rencontrer personne… Ah ! Lindor ! si vous m’aviez trompée !… Quel bruit entends-je ?… Dieux ! c’est mon tuteur. Rentrons.
Scène III
1710ROSINE, BARTHOLO.
1711BARTHOLO rentre avec de la lumière.
1712Ah ! Rosine, puisque vous n’êtes pas encore rentrée dans votre appartement…
1713**ROSINE.**
1714Je vais me retirer.
1715**BARTHOLO.**
1716Par le temps affreux qu’il fait, vous ne reposerez pas, et j’ai des choses très-pressées à vous dire.
1717**ROSINE.**
1718Que me voulez-vous, monsieur ? N’est-ce donc pas assez d’être tourmentée le jour ?
1719**BARTHOLO.**
1720Rosine, écoutez-moi.
1721**ROSINE.**
1722Demain je vous entendrai.
1723**BARTHOLO.**
1724Un moment, de grâce.
1725**ROSINE, à part.**
1726S’il allait venir !
1727BARTHOLO lui montre sa lettre.
1728Connaissez-vous cette lettre ?
1729**ROSINE, la reconnaît.**
1730Ah ! grands Dieux !…
1731**BARTHOLO.**
1732Mon intention, Rosine, n’est point de vous faire de reproches : à votre âge, on peut s’égarer ; mais je suis votre ami ; écoutez-moi.
1733**ROSINE.**
1734Je n’en puis plus.
1735**BARTHOLO.**
1736Cette lettre que vous avez écrite au Comte Almaviva…
1737**ROSINE, étonnée.**
1738Au Comte Almaviva !
1739**BARTHOLO.**
1740Voyez quel homme affreux est ce Comte : aussitôt qu’il l’a reçue, il en a fait trophée : je la tiens d’une femme à qui il l’a sacrifiée.
1741**ROSINE.**
1742Le Comte Almaviva !
1743**BARTHOLO.**
1744Vous avez peine à vous persuader cette horreur. L’inexpérience, Rosine, rend votre sexe confiant et crédule ; mais apprenez dans quel piège on vous attirait. Cette femme m’a fait donner avis de tout, apparemment pour écarter une rivale aussi dangereuse que vous. J’en frémis ! le plus abominable complot entre Almaviva, Figaro et cet Alonzo, cet élève supposé de Bazile qui porte un autre nom, et n’est que le vil agent du Comte, allait vous entraîner dans un abîme dont rien n’eût pu vous tirer.
1745**ROSINE, accablée.**
1746Quelle horreur !… quoi, Lindor !… quoi, ce jeune homme !…
1747**BARTHOLO, à part.**
1748Ah ! c’est Lindor.
1749**ROSINE.**
1750C’est pour le Comte Almaviva… C’est pour un autre…
1751**BARTHOLO.**
1752Voilà ce qu’on m’a dit en me remettant votre lettre.
1753**ROSINE, outrée.**
1754Ah ! quelle indignité !… Il en sera puni. – Monsieur, vous avez désiré de m’épouser ?
1755**BARTHOLO.**
1756Tu connais la vivacité de mes sentiments.
1757**ROSINE.**
1758S’il peut vous en rester encore, je suis à vous.
1759**BARTHOLO.**
1760Eh bien, le Notaire viendra cette nuit même.
1761**ROSINE.**
1762Ce n’est pas tout ; ô ciel ! suis-je assez humiliée !… Apprenez que dans peu le perfide ose entrer par cette jalousie, dont ils ont eu l’art de vous dérober la clef.
1763**BARTHOLO, regardant au trousseau.**
1764Ah, les scélérats ! Mon enfant, je ne te quitte plus.
1765**ROSINE, avec effroi.**
1766Ah, monsieur ! et s’ils sont armés ?
1767**BARTHOLO.**
1768Tu as raison ; je perdrais ma vengeance. Monte chez Marceline ; enferme-toi chez elle à double tour. Je vais chercher main-forte, et l’attendre auprès de la maison. Arrêté comme voleur, nous aurons le plaisir d’en être à la fois vengés et délivrés ; et compte que mon amour te dédommagera…
1769**ROSINE, au désespoir.**
1770Oubliez seulement mon erreur. (À part.) Ah ! je m’en punis assez !
1771**BARTHOLO, s’en allant.**
1772Allons nous embusquer. À la fin je la tiens, (Il sort.)
Scène IV
1773ROSINE, seule.
1774Son amour me dédommagera… Malheureuse !… (Elle tire son mouchoir et s’abandonne aux larmes.) Que faire ?… Il va venir. Je veux rester, et feindre avec lui, pour le contempler un moment dans toute sa noirceur. La bassesse de son procédé sera mon préservatif… Ah ! j’en ai grand besoin. Figure noble ! air doux ! une voix si tendre !… et ce n’est que le vil agent d’un corrupteur ! Ah malheureuse !… malheureuse !… Ciel ! on ouvre la jalousie ! (Elle se sauve.)
Scène V
1775LE COMTE, FIGARO, enveloppé d’un manteau, paraît à la fenêtre.
1776FIGARO parle en dehors.
1777Quelqu’un s’enfuit ; entrerai-je ?
1778**LE COMTE, en dehors.**
1779Un homme ?
1780**FIGARO.**
1781Non.
1782**LE COMTE.**
1783C’est Rosine que ta figure atroce aura mise en fuite.
1784FIGARO saute dans la chambre.
1785Ma foi, je le crois… Nous voici enfin arrivés, malgré la pluie, la foudre et les éclairs.
1786**LE COMTE, enveloppé d’un long manteau.**
1787Donne-moi la main, (Il saute à son tour.) À nous la victoire.
1788FIGARO jette son manteau.
1789Nous sommes tout percés. Charmant temps, pour aller en bonne fortune ! Monseigneur, comment trouvez-vous cette nuit ?
1790**LE COMTE.**
1791Superbe pour un amant.
1792**FIGARO.**
1793Oui, mais pour un confident ?… Et si quelqu’un allait nous surprendre ici ?
1794**LE COMTE.**
1795N’es-tu pas avec moi ? J’ai bien une autre inquiétude ; c’est de la déterminer à quitter sur-le-champ la maison du tuteur.
1796**FIGARO.**
1797Vous avez pour vous trois passions toutes puissantes sur le beau sexe : l’amour, la haine et la crainte.
1798LE COMTE regarde dans l’obscurité.
1799Comment lui annoncer brusquement que le Notaire l’attend chez toi, pour nous unir ? Elle trouvera mon projet bien hardi. Elle va me nommer audacieux.
1800**FIGARO.**
1801Si elle vous nomme audacieux, vous l’appellerez cruelle. Les femmes aiment beaucoup qu’on les appelle cruelles. Au surplus, si son amour est tel que vous le désirez, vous lui direz qui vous êtes ; elle ne doutera plus de vos sentiments.
Scène VI
1802LE COMTE, ROSINE, FIGARO.
1803(Figaro allume toutes les bougies qui sont sur la table.)
1804**LE COMTE.**
1805La voici. – Ma belle Rosine !…
1806**ROSINE, d’un ton très-composé.**
1807Je commençais, monsieur, à craindre que vous ne vinssiez pas.
1808**LE COMTE.**
1809Charmante inquiétude !… Mademoiselle, il ne me convient point d’abuser des circonstances pour vous proposer de partager le sort d’un infortuné ; mais quelque asile que vous choisissiez, je jure mon honneur…
1810**ROSINE.**
1811Monsieur, si le don de ma main n’avait pas dû suivre à l’instant celui de mon cœur, vous ne seriez pas ici. Que la nécessité justifie à vos yeux ce que cette entrevue a d’irrégulier !
1812**LE COMTE.**
1813Vous, Rosine ! la compagne d’un malheureux ! sans fortune, sans naissance !…
1814**ROSINE.**
1815La naissance, la fortune ! Laissons là les jeux du hasard, et si vous m’assurez que vos intentions sont pures…
1816**LE COMTE, à ses pieds.**
1817Ah ! Rosine ! je vous adore !
1818**ROSINE, indignée.**
1819Arrêtez, malheureux !… vous osez profaner !… Tu m’adores !… Va, tu n’es plus dangereux pour moi ; j’attendais ce mot pour te détester. Mais avant de t’abandonner au remords qui t’attend (en pleurant), apprends que je t’aimais ; apprends que je faisais mon bonheur de partager ton mauvais sort. Misérable Lindor ! j’allais tout quitter pour te suivre. Mais le lâche abus que tu as fait de mes bontés, et l’indignité de cet affreux Comte Almaviva, à qui tu me vendais, ont fait rentrer dans mes mains ce témoignage de ma faiblesse. Connais-tu cette lettre ?
1820**LE COMTE, vivement.**
1821Que votre tuteur vous a remise ?
1822**ROSINE, fièrement.**
1823Oui, je lui en ai l’obligation.
1824**LE COMTE.**
1825Dieux, que je suis heureux ! Il la tient de moi. Dans mon embarras, hier, je m’en suis servi pour arracher sa confiance, et je n’ai pu trouver l’instant de vous en informer. Ah, Rosine ! il est donc vrai que vous m’aimez véritablement !…
1826**FIGARO.**
1827Monseigneur, vous cherchiez une femme qui vous aimât pour vous-même…
1828**ROSINE.**
1829Monseigneur ! Que dit-il ?…
1830**LE COMTE, jetant son large manteau, paraît en habit magnifique.**
1831Ô la plus aimée des femmes ! il n’est plus temps de vous abuser : l’heureux homme que vous voyez à vos pieds n’est point Lindor ; je suis le Comte Almaviva, qui meurt d’amour, et vous cherche en vain depuis six mois.
1832ROSINE tombe dans les bras du Comte.
1833Ah !…
1834**LE COMTE, effrayé.**
1835Figaro ?
1836**FIGARO.**
1837Point d’inquiétude, Monseigneur ; la douce émotion de la joie n’a jamais de suites fâcheuses ; la voilà, la voilà qui reprend ses sens ; morbleu ! qu’elle est belle !
1838**ROSINE.**
1839Ah Lindor !… Ah monsieur ! que je suis coupable ! J’allais me donner cette nuit même à mon tuteur.
1840**LE COMTE.**
1841Vous, Rosine !
1842**ROSINE.**
1843Ne voyez que ma punition ! J’aurais passé ma vie à vous détester. Ah, Lindor ! le plus affreux supplice n’est-il pas de haïr, quand on sent qu’on est faite pour aimer ?
1844FIGARO regarde à la fenêtre.
1845Monseigneur, le retour est fermé ; l’échelle est enlevée.
1846**LE COMTE.**
1847Enlevée !
1848**ROSINE, troublée.**
1849Oui, c’est moi… c’est le Docteur. Voilà le fruit de ma crédulité. Il m’a trompée. J’ai tout avoué, tout trahi : il sait que vous êtes ici, et va venir avec main-forte.
1850FIGARO regarde encore.
1851Monseigneur ! on ouvre la porte de la rue.
1852**ROSINE, courant dans les bras du Comte avec frayeur.**
1853Ah, Lindor !…
1854**LE COMTE, avec fermeté.**
1855Rosine, vous m’aimez ! Je ne crains personne ; et vous serez ma femme. J’aurai donc le plaisir de punir à mon gré l’odieux vieillard !…
1856**ROSINE.**
1857Non, non, grâce pour lui, cher Lindor ! Mon cœur est si plein, que la vengeance ne peut y trouver place.
Scène VII
1858LE NOTAIRE, DON BAZILE, LES ACTEURS PRÉCÉDENTS.
1859**FIGARO.**
1860Monseigneur, c’est notre Notaire.
1861**LE COMTE.**
1862Et l’ami Bazile avec lui !
1863**BAZILE.**
1864Ah ! qu’est-ce que j’aperçois ?
1865**FIGARO.**
1866Eh ! par quel hasard notre ami…
1867**BAZILE.**
1868Par quel accident, messieurs…
1869**LE NOTAIRE.**
1870Sont-ce là les futurs conjoints ?
1871**LE COMTE.**
1872Oui, monsieur. Vous deviez unir la Signora Rosine et moi cette nuit, chez le Barbier Figaro ; mais nous avons préféré cette maison, pour des raisons que vous saurez. Avez-vous notre contrat ?
1873**LE NOTAIRE.**
1874J’ai donc l’honneur de parler à son Excellence monsieur le Comte Almaviva ?
1875**FIGARO.**
1876Précisément.
1877**BAZILE, à part.**
1878Si c’est pour cela qu’il m’a donné le passe-partout…
1879**LE NOTAIRE.**
1880C’est que j’ai deux contrats de mariage, Monseigneur ; ne confondons point : voici le vôtre ; et c’est ici celui du Seigneur Bartholo avec la Signora… Rosine aussi ? Les demoiselles apparemment sont deux sœurs qui portent le même nom ?…
1881**LE COMTE.**
1882Signons toujours. Don Bazile voudra bien nous servir de second témoin. (Ils signent.)
1883**BAZILE.**
1884Mais, Votre Excellence… je ne comprends pas…
1885**LE COMTE.**
1886Mon maître Bazile, un rien vous embarrasse, et tout vous étonne.
1887**BAZILE.**
1888Monseigneur… Mais si le Docteur…
1889LE COMTE lui jetant une bourse.
1890Vous faites l’enfant ! Signez donc vite.
1891**BAZILE, étonné.**
1892Ah ! ah !…
1893**FIGARO.**
1894Où donc est la difficulté de signer ?
1895**BAZILE, pesant la bourse.**
1896Il n’y en a plus ; mais c’est que moi, quand j’ai donné ma parole une fois, il faut des motifs d’un grand poids… (Il signe.)
Scène VIII et dernière
1897BARTHOLO, UN ALCADE, DES ALGUAZILS, DES VALETS avec des flambeaux, et LES ACTEURS PRÉCÉDENTS.
1898BARTHOLO voit le Comte baiser la main de Rosine, et Figaro qui embrasse grotesquement Don Bazile ; il crie en prenant le Notaire à la gorge.
1899Rosine, avec ces fripons ! Arrêtez tout le monde. J’en tiens un au collet.
1900**LE NOTAIRE.**
1901C’est votre Notaire.
1902**BAZILE.**
1903C’est votre Notaire. Vous moquez-vous ?
1904**BARTHOLO.**
1905Ah ! Don Bazile. Eh, comment êtes-vous ici ?
1906**BAZILE.**
1907Mais plutôt, vous, comment n’y êtes-vous pas ?
1908**L’ALCADE, montrant Figaro.**
1909Un moment ; je connais celui-ci. Que viens-tu faire en cette maison, à des heures indues ?
1910**FIGARO.**
1911Heure indue ? Monsieur voit bien qu’il est aussi près du matin que du soir. D’ailleurs je suis de la compagnie de son Excellence Monseigneur le Comte Almaviva.
1912**BARTHOLO.**
1913Almaviva !
1914**L’ALCADE.**
1915Ce ne sont donc pas des voleurs ?
1916**BARTHOLO.**
1917Laissons cela. – Partout ailleurs, monsieur le Comte, je suis le serviteur de votre Excellence ; mais vous sentez que la supériorité du rang est ici sans force. Ayez, s’il vous plaît la bonté de vous retirer.
1918**LE COMTE.**
1919Oui, le rang doit être ici sans force ; mais ce qui en a beaucoup est la préférence que mademoiselle vient de m’accorder sur vous en se donnant à moi volontairement.
1920**BARTHOLO.**
1921Que dit-il, Rosine ?
1922**ROSINE.**
1923Il dit vrai. D’où naît votre étonnement ? Ne devais-je pas cette nuit même être vengée d’un trompeur ? Je le suis.
1924**BAZILE.**
1925Quand, je vous disais que c’était le Comte lui-même, Docteur ?
1926**BARTHOLO.**
1927Que m’importe à moi ? Plaisant mariage ! Où sont les témoins ?
1928**LE NOTAIRE.**
1929Il n’y manque rien. Je suis assisté de ces deux messieurs.
1930**BARTHOLO.**
1931Comment, Bazile ! vous avez signé ?
1932**BAZILE.**
1933Que voulez-vous ? Ce diable d’homme a toujours ses poches pleines d’arguments irrésistibles.
1934**BARTHOLO.**
1935Je me moque de ses arguments. J’userai de mon autorité.
1936**LE COMTE.**
1937Vous l’avez perdue en en abusant.
1938**BARTHOLO.**
1939La demoiselle est mineure.
1940**FIGARO.**
1941Elle vient de s’émanciper.
1942**BARTHOLO.**
1943Qui te parle à toi, maître fripon ?
1944**LE COMTE.**
1945Mademoiselle est noble et belle ; je suis homme de qualité, jeune et riche, elle est ma femme : à ce titre, qui nous honore également, prétend-on me la disputer ?
1946**BARTHOLO.**
1947Jamais on ne l’ôtera de mes mains.
1948**LE COMTE.**
1949Elle n’est plus en votre pouvoir. Je la mets sous l’autorité des lois ; et monsieur, que vous avez amené vous-même, la protégera contre la violence que vous voulez lui faire. Les vrais magistrats sont les soutiens de tous ceux qu’on opprime.
1950**L’ALCADE.**
1951Certainement. Et cette inutile résistance au plus honorable mariage indique assez sa frayeur sur la mauvaise administration des biens de sa pupille, dont il faudra qu’il rende compte.
1952**LE COMTE.**
1953Ah ! qu’il consente à tout, et je ne lui demande rien.
1954**FIGARO.**
1955Que la quittance de mes cent écus : ne perdons pas la tête.
1956**BARTHOLO, irrité.**
1957Ils étaient tous contre moi ; je me suis fourré la tête dans un guêpier !
1958**BAZILE.**
1959Quel guêpier ! Ne pouvant avoir la femme, calculez, Docteur, que l’argent vous reste ; et…
1960**BARTHOLO.**
1961Eh ! laissez-moi donc en repos, Bazile ! Vous ne songez qu’à l’argent. Je me soucie bien de l’argent, moi ! À la bonne heure, je le garde ; mais croyez-vous que ce soit le motif qui me détermine ? (Il signe.)
1962**FIGARO, riant.**
1963Ah ! ah ! ah ! Monseigneur, ils sont de la même famille.
1964**LE NOTAIRE.**
1965Mais, messieurs, je n’y comprends plus rien. Est-ce qu’elles ne sont pas deux demoiselles qui portent le même nom ?
1966**FIGARO.**
1967Non, monsieur, elles ne sont qu’une.
1968**BARTHOLO, se désolant.**
1969Et moi qui leur ai enlevé l’échelle pour que le mariage fût plus sûr ! Ah ! je me suis perdu faute de soins.
1970**FIGARO.**
1971Faute de sens. Mais soyons vrais, Docteur : quand la jeunesse et l’amour sont d’accord pour tromper un vieillard, tout ce qu’il fait pour l’empêcher peut bien s’appeler à bon droit la Précaution inutile.