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Les Fleurs du mal — en 20 minutes

Les Fleurs du mal — en 20 minutes
1
Cette version courte est faite exclusivement de poèmes réels des « Fleurs du mal », copiés mot pour mot et donnés en entier, cousus par de brèves liaisons en italique. Un recueil n'a pas d'intrigue à résumer : il a une architecture. On suit ici celle du livre, de l'adresse au lecteur jusqu'au dernier vers. Pour le texte intégral, choisissez « Texte intégral » dans le sélecteur de versions.

2
Le livre s'ouvre sur une adresse au lecteur qui est aussi un acte d'accusation : le mal dont il va être question n'est pas celui des autres.
3
La sottise, l’erreur, le péché, la lésine,
4
Occupent nos esprits et travaillent nos corps,
5
Et nous alimentons nos aimables remords,
6
Comme les mendiants nourrissent leur vermine.
7
Nos péchés sont têtus, nos repentirs sont lâches ;
8
Nous nous faisons payer grassement nos aveux,
9
Et nous rentrons gaiement dans le chemin bourbeux,
10
Croyant par de vils pleurs laver toutes nos taches.
11
Sur l’oreiller du mal c’est Satan Trismégiste
12
Qui berce longuement notre esprit enchanté,
13
Et le riche métal de notre volonté
14
Est tout vaporisé par ce savant chimiste.
15
C’est le Diable qui tient les fils qui nous remuent !
16
Aux objets répugnants nous trouvons des appas ;
17
Chaque jour vers l’Enfer nous descendons d’un pas,
18
Sans horreur, à travers des ténèbres qui puent.
19
Ainsi qu’un débauché pauvre qui baise et mange
20
Le sein martyrisé d’une antique catin,
21
Nous volons au passage un plaisir clandestin
22
Que nous pressons bien fort comme une vieille orange.
23
Serré, fourmillant, comme un million d’helminthes,
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Dans nos cerveaux ribote un peuple de Démons,
25
Et, quand nous respirons, la Mort dans nos poumons
26
Descend, fleuve invisible, avec de sourdes plaintes.
27
Si le viol, le poison, le poignard, l’incendie,
28
N’ont pas encor brodé de leurs plaisants dessins
29
Le canevas banal de nos piteux destins,
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C’est que notre âme, hélas ! n’est pas assez hardie.
31
Mais parmi les chacals, les panthères, les lices,
32
Les singes, les scorpions, les vautours, les serpents,
33
Les monstres glapissants, hurlants, grognants, rampants,
34
Dans la ménagerie infâme de nos vices,
35
Il en est un plus laid, plus méchant, plus immonde !
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Quoiqu’il ne pousse ni grands gestes ni grands cris,
37
Il ferait volontiers de la terre un débris
38
Et dans un bâillement avalerait le monde ;
39
C’est l’Ennui ! – l’œil chargé d’un pleur involontaire,
40
Il rêve d’échafauds en fumant son houka.
41
Tu le connais, lecteur, ce monstre délicat,
42
– Hypocrite lecteur, – mon semblable, – mon frère !
Spleen et idéal
43
La première section, la plus longue, tient le livre en tension entre l'élan vers la beauté et la pesanteur qui retombe. Elle donne d'abord la figure du poète, exilé parmi les hommes comme l'oiseau de mer sur le pont.
44
Souvent, pour s’amuser, les hommes d’équipage
45
Prennent des albatros, vastes oiseaux des mers,
46
Qui suivent, indolents compagnons de voyage,
47
Le navire glissant sur les gouffres amers.
48
À peine les ont-ils déposés sur les planches,
49
Que ces rois de l’azur, maladroits et honteux,
50
Laissent piteusement leurs grandes ailes blanches
51
Comme des avirons traîner à côté d’eux.
52
Ce voyageur ailé, comme il est gauche et veule !
53
Lui, naguère si beau, qu’il est comique et laid !
54
L’un agace son bec avec un brûle-gueule,
55
L’autre mime, en boitant, l’infirme qui volait !
56
Le Poète est semblable au prince des nuées
57
Qui hante la tempête et se rit de l’archer ;
58
Exilé sur le sol au milieu des huées,
59
Ses ailes de géant l’empêchent de marcher.
60
L'idéal, d'abord : le monde se lit comme un langage, à qui sait entendre ce que les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
61
La Nature est un temple où de vivants piliers
62
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
63
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
64
Qui l’observent avec des regards familiers.
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Comme de longs échos qui de loin se confondent
66
Dans une ténébreuse et profonde unité,
67
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
68
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
69
Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
70
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
71
– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
72
Ayant l’expansion des choses infinies,
73
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
74
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens
75
Par cette porte s'ouvre un ailleurs somptueux et calme, dont le poète se souvient comme d'une vie vécue.
76
J’ai longtemps habité sous de vastes portiques
77
Que les soleils marins teignaient de mille feux,
78
Et que leurs grands piliers, droits et majestueux,
79
Rendaient pareils, le soir, aux grottes basaltiques.
80
Les houles, en roulant les images des cieux,
81
Mêlaient d’une façon solennelle et mystique
82
Les tout-puissants accords de leur riche musique
83
Aux couleurs du couchant reflété par mes yeux.
84
C’est là que j’ai vécu dans les voluptés calmes,
85
Au milieu de l’azur, des vagues, des splendeurs
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Et des esclaves nus, tout imprégnés d’odeurs,
87
Qui me rafraîchissaient le front avec des palmes,
88
Et dont l’unique soin était d’approfondir
89
Le secret douloureux qui me faisait languir.
90
Mais la Beauté qu'il invoque est équivoque : elle vient du ciel ou de l'abîme, indifféremment, et il finit par ne plus le demander.
91
Viens-tu du ciel profond ou sors-tu de l’abîme,
92
Ô Beauté ! ton regard, infernal et divin,
93
Verse confusément le bienfait et le crime,
94
Et l’on peut pour cela te comparer au vin.
95
Tu contiens dans ton œil le couchant et l’aurore ;
96
Tu répands des parfums comme un soir orageux ;
97
Tes baisers sont un philtre et ta bouche une amphore
98
Qui font le héros lâche et l’enfant courageux.
99
Sors-tu du gouffre noir ou descends-tu des astres ?
100
Le Destin charmé suit tes jupons comme un chien ;
101
Tu sèmes au hasard la joie et les désastres,
102
Et tu gouvernes tout et ne réponds de rien.
103
Tu marches sur des morts, Beauté, dont tu te moques ;
104
De tes bijoux l’Horreur n’est pas le moins charmant,
105
Et le Meurtre, parmi tes plus chères breloques,
106
Sur ton ventre orgueilleux danse amoureusement.
107
L’éphémère ébloui vole vers toi, chandelle,
108
Crépite, flambe et dit : Bénissons ce flambeau !
109
L’amoureux pantelant incliné sur sa belle
110
À l’air d’un moribond caressant son tombeau.
111
Que tu viennes du ciel ou de l’enfer, qu’importe,
112
Ô Beauté ! monstre énorme, effrayant, ingénu !
113
Si ton œil, ton souris, ton pied, m’ouvrent la porte
114
D’un Infini que j’aime et n’ai jamais connu ?
115
De Satan ou de Dieu, qu’importe ? Ange ou Sirène,
116
Qu’importe, si tu rends, – fée aux yeux de velours,
117
Rythme, parfum, lueur, ô mon unique reine ! –
118
L’univers moins hideux et les instants moins lourds ?
119
De cette beauté à une charogne au détour d'un sentier il n'y a qu'un pas — le plus fameux du livre, où la pourriture prouve que seul le poème conserve.
120
Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
121
Ce beau matin d’été si doux :
122
Au détour d’un sentier une charogne infâme
123
Sur un lit semé de cailloux,
124
Les jambes en l’air, comme une femme lubrique,
125
Brûlante et suant les poisons,
126
Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique
127
Son ventre plein d’exhalaisons.
128
Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
129
Comme afin de la cuire à point,
130
Et de rendre au centuple à la grande Nature
131
Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;
132
Et le ciel regardait la carcasse superbe
133
Comme une fleur s’épanouir.
134
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
135
Vous crûtes vous évanouir.
136
Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
137
D’où sortaient de noirs bataillons
138
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
139
Le long de ces vivants haillons.
140
Tout cela descendait, montait comme une vague,
141
Ou s’élançait en pétillant ;
142
On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
143
Vivait en se multipliant.
144
Et ce monde rendait une étrange musique,
145
Comme l’eau courante et le vent,
146
Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rhythmique
147
Agite et tourne dans son van.
148
Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
149
Une ébauche lente à venir,
150
Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
151
Seulement par le souvenir.
152
Derrière les rochers une chienne inquiète
153
Nous regardait d’un œil fâché,
154
Épiant le moment de reprendre au squelette
155
Le morceau qu’elle avait lâché.
156
– Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
157
À cette horrible infection,
158
Étoile de mes yeux, soleil de ma nature,
159
Vous, mon ange et ma passion !
160
Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
161
Après les derniers sacrements,
162
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
163
Moisir parmi les ossements.
164
Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
165
Qui vous mangera de baisers,
166
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
167
De mes amours décomposés !
168
Vient ensuite le cycle des femmes aimées, et la mémoire des soirs.
169
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses,
170
Ô toi, tous mes plaisirs ! ô toi, tous mes devoirs !
171
Tu te rappelleras la beauté des caresses,
172
La douceur du foyer et le charme des soirs,
173
Mère des souvenirs, maîtresse des maîtresses !
174
Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon,
175
Et les soirs au balcon, voilés de vapeurs roses.
176
Que ton sein m’était doux ! que ton cœur m’était bon !
177
Nous avons dit souvent d’impérissables choses
178
Les soirs illuminés par l’ardeur du charbon.
179
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
180
Que l’espace est profond ! que le cœur est puissant !
181
En me penchant vers toi, reine des adorées,
182
Je croyais respirer le parfum de ton sang.
183
Que les soleils sont beaux dans les chaudes soirées !
184
La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison,
185
Et mes yeux dans le noir devinaient tes prunelles,
186
Et je buvais ton souffle, ô douceur ! ô poison !
187
Et tes pieds s’endormaient dans mes mains fraternelles.
188
La nuit s’épaississait ainsi qu’une cloison.
189
Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses,
190
Et revis mon passé blotti dans tes genoux.
191
Car à quoi bon chercher tes beautés langoureuses
192
Ailleurs qu’en ton cher corps et qu’en ton cœur si doux ?
193
Je sais l’art d’évoquer les minutes heureuses !
194
Ces serments, ces parfums, ces baisers infinis,
195
Renaîtront-ils d’un gouffre interdit à nos sondes,
196
Comme montent au ciel les soleils rajeunis
197
Après s’être lavés au fond des mers profondes ?
198
– Ô serments ! ô parfums ! ô baisers infinis !
199
Le soir revient en valse, dans un poème bâti sur la reprise de ses propres vers.
200
Voici venir les temps où vibrant sur sa tige
201
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
202
Les sons et les parfums tournent dans l’air du soir ;
203
Valse mélancolique et langoureux vertige !
204
Chaque fleur s’évapore ainsi qu’un encensoir ;
205
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige ;
206
Valse mélancolique et langoureux vertige !
207
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir.
208
Le violon frémit comme un cœur qu’on afflige,
209
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir !
210
Le ciel est triste et beau comme un grand reposoir ;
211
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige.
212
Un cœur tendre, qui hait le néant vaste et noir,
213
Du passé lumineux recueille tout vestige !
214
Le soleil s’est noyé dans son sang qui se fige…
215
Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir !
216
Puis l'invitation à la femme aimée, pour un pays qui n'existe que dans le poème.
217
Mon enfant, ma sœur,
218
Songe à la douceur
219
D’aller là-bas vivre ensemble !
220
Aimer à loisir,
221
Aimer et mourir
222
Au pays qui te ressemble !
223
Les soleils mouillés
224
De ces ciels brouillés
225
Pour mon esprit ont les charmes
226
Si mystérieux
227
De tes traîtres yeux,
228
Brillant à travers leurs larmes.
229
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
230
Luxe, calme et volupté.
231
Des meubles luisants,
232
Polis par les ans,
233
Décoreraient notre chambre ;
234
Les plus rares fleurs
235
Mêlant leurs odeurs
236
Aux vagues senteurs de l’ambre,
237
Les riches plafonds,
238
Les miroirs profonds,
239
La splendeur orientale,
240
Tout y parlerait
241
À l’âme en secret
242
Sa douce langue natale.
243
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
244
Luxe, calme et volupté.
245
Vois sur ces canaux
246
Dormir ces vaisseaux
247
Dont l’humeur est vagabonde ;
248
C’est pour assouvir
249
Ton moindre désir
250
Qu’ils viennent du bout du monde.
251
– Les soleils couchants
252
Revêtent les champs,
253
Les canaux, la ville entière,
254
D’hyacinthe et d’or ;
255
Le monde s’endort
256
Dans une chaude lumière.
257
Là, tout n’est qu’ordre et beauté,
258
Luxe, calme et volupté.
259
Contre cet idéal, le spleen : quatre poèmes portent ce titre. Voici le dernier, où l'Angoisse plante son drapeau.
260
Quand le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle
261
Sur l’esprit gémissant en proie aux longs ennuis,
262
Et que de l’horizon embrassant tout le cercle
263
Il nous verse un jour noir plus triste que les nuits ;
264
Quand la terre est changée en un cachot humide,
265
Où l’Espérance, comme une chauve-souris,
266
S’en va battant les murs de son aile timide
267
Et se cognant la tête à des plafonds pourris ;
268
Quand la pluie étalant ses immenses traînées
269
D’une vaste prison imite les barreaux,
270
Et qu’un peuple muet d’infâmes araignées
271
Vient tendre ses filets au fond de nos cerveaux,
272
Des cloches tout à coup sautent avec furie
273
Et lancent vers le ciel un affreux hurlement,
274
Ainsi que des esprits errants et sans patrie
275
Qui se mettent à geindre opiniâtrement.
276
– Et de longs corbillards, sans tambours ni musique,
277
Défilent lentement dans mon âme ; l’Espoir,
278
Vaincu, pleure, et l’Angoisse atroce, despotique,
279
Sur mon crâne incliné plante son drapeau noir.
Tableaux parisiens
280
La deuxième section descend dans la ville. Paris change sous les chantiers, et le poète reconnaît sa mélancolie dans un cygne échappé de sa cage.
281
Andromaque, je pense à vous ! Ce petit fleuve,
282
Pauvre et triste miroir où jadis resplendit
283
L’immense majesté de vos douleurs de veuve,
284
Ce Simoïs menteur qui par vos pleurs grandit,
285
A fécondé soudain ma mémoire fertile,
286
Comme je traversais le nouveau Carrousel.
287
Le vieux Paris n’est plus (la forme d’une ville
288
Change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel) ;
289
Je ne vois qu’en esprit tout ce camp de baraques,
290
Ces tas de chapiteaux ébauchés et de fûts,
291
Les herbes, les gros blocs verdis par l’eau des flaques,
292
Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac confus.
293
Là s’étalait jadis une ménagerie ;
294
Là je vis, un matin, à l’heure où sous les cieux
295
Froids et clairs le Travail s’éveille, où la voirie
296
Pousse un sombre ouragan dans l’air silencieux,
297
Un cygne qui s’était évadé de sa cage,
298
Et, de ses pieds palmés frottant le pavé sec,
299
Sur le sol raboteux traînait son blanc plumage.
300
Près d’un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec
301
Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
302
Et disait, le cœur plein de son beau lac natal :
303
« Eau, quand donc pleuvras-tu ? quand tonneras-tu, foudre ? »
304
Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,
305
Vers le ciel quelquefois, comme l’homme d’Ovide,
306
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
307
Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,
308
Comme s’il adressait des reproches à Dieu !
309
Dans la même ville, une rencontre d'une seconde suffit à faire une vie manquée.
310
La rue assourdissante autour de moi hurlait.
311
Longue, mince, en grand deuil, douleur majestueuse,
312
Une femme passa, d’une main fastueuse
313
Soulevant, balançant le feston et l’ourlet ;
314
Agile et noble, avec sa jambe de statue.
315
Moi, je buvais, crispé comme un extravagant,
316
Dans son œil, ciel livide où germe l’ouragan,
317
La douceur qui fascine et le plaisir qui tue.
318
Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
319
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
320
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?
321
Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
322
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
323
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais !
324
Puis la nuit tombe sur la capitale, avec tout ce qu'elle autorise.
325
Voici le soir charmant, ami du criminel ;
326
Il vient comme un complice, à pas de loup ; le ciel
327
Se ferme lentement comme une grande alcôve,
328
Et l’homme impatient se change en bête fauve.
329
Ô soir, aimable soir, désiré par celui
330
Dont les bras, sans mentir, peuvent dire : Aujourd’hui
331
Nous avons travaillé ! – C’est le soir qui soulage
332
Les esprits que dévore une douleur sauvage,
333
Le savant obstiné dont le front s’alourdit,
334
Et l’ouvrier courbé qui regagne son lit.
335
Cependant des démons malsains dans l’atmosphère
336
S’éveillent lourdement, comme des gens d’affaire,
337
Et cognent en volant les volets et l’auvent.
338
À travers les lueurs que tourmente le vent
339
La Prostitution s’allume dans les rues ;
340
Comme une fourmilière elle ouvre ses issues ;
341
Partout elle se fraye un occulte chemin,
342
Ainsi que l’ennemi qui tente un coup de main ;
343
Elle remue au sein de la cité de fange
344
Comme un ver qui dérobe à l’Homme ce qu’il mange.
345
On entend çà et là les cuisines siffler,
346
Les théâtres glapir, les orchestres ronfler ;
347
Les tables d’hôte, dont le jeu fait les délices,
348
S’emplissent de catins et d’escrocs, leurs complices,
349
Et les voleurs, qui n’ont ni trêve ni merci,
350
Vont bientôt commencer leur travail, eux aussi,
351
Et forcer doucement les portes et les caisses
352
Pour vivre quelques jours et vêtir leurs maîtresses.
353
Recueille-toi, mon âme, en ce grave moment,
354
Et ferme ton oreille à ce rugissement.
355
C’est l’heure où les douleurs des malades s’aigrissent !
356
La sombre Nuit les prend à la gorge ; ils finissent
357
Leur destinée et vont vers le gouffre commun ;
358
L’hôpital se remplit de leurs soupirs. – Plus d’un
359
Ne viendra plus chercher la soupe parfumée,
360
Au coin du feu, le soir, auprès d’une âme aimée.
361
Encore la plupart n’ont-ils jamais connu
362
La douceur du foyer et n’ont jamais vécu !
Le Vin
363
Cinq poèmes seulement pour la troisième section : le vin est le seul paradis à la portée des pauvres. Il y prend lui-même la parole.
364
Un soir, l’âme du vin chantait dans les bouteilles :
365
« Homme, vers toi je pousse, ô cher déshérité,
366
Sous ma prison de verre et mes cires vermeilles,
367
Un chant plein de lumière et de fraternité !
368
Je sais combien il faut, sur la colline en flamme,
369
De peine, de sueur et de soleil cuisant
370
Pour engendrer ma vie et pour me donner l’âme ;
371
Mais je ne serai point ingrat ni malfaisant,
372
Car j’éprouve une joie immense quand je tombe
373
Dans le gosier d’un homme usé par ses travaux,
374
Et sa chaude poitrine est une douce tombe
375
Où je me plais bien mieux que dans mes froids caveaux.
376
Entends-tu retentir les refrains des dimanches
377
Et l’espoir qui gazouille en mon sein palpitant ?
378
Les coudes sur la table et retroussant tes manches,
379
Tu me glorifieras et tu seras content ;
380
J’allumerai les yeux de ta femme ravie ;
381
À ton fils je rendrai sa force et ses couleurs
382
Et serai pour ce frêle athlète de la vie
383
L’huile qui raffermit les muscles des lutteurs.
384
En toi je tomberai, végétale ambroisie,
385
Grain précieux jeté par l’éternel Semeur,
386
Pour que de notre amour naisse la poésie
387
Qui jaillira vers Dieu comme une rare fleur ! »
Fleurs du Mal
388
La quatrième section porte le titre du livre : celle des paradis interdits, où le Démon conduit le poète par la main.
389
Sans cesse à mes côtés s’agite le Démon ;
390
Il nage autour de moi comme un air impalpable ;
391
Je l’avale et le sens qui brûle mon poumon
392
Et l’emplit d’un désir éternel et coupable.
393
Parfois il prend, sachant mon grand amour de l’Art,
394
La forme de la plus séduisante des femmes,
395
Et, sous de spécieux prétextes de cafard,
396
Accoutume ma lèvre à des philtres infâmes.
397
Il me conduit ainsi, loin du regard de Dieu,
398
Haletant et brisé de fatigue, au milieu
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Des plaines de l’Ennui, profondes et désertes,
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Et jette dans mes yeux pleins de confusion
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Des vêtements souillés, des blessures ouvertes,
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Et l’appareil sanglant de la Destruction !
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Elle culmine dans un voyage vers l'île de Vénus, où le pèlerin de l'amour ne trouve qu'un gibet et s'y reconnaît.
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Mon cœur, comme un oiseau, voltigeait tout joyeux.
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Et planait librement à l’entour des cordages ;
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Le navire roulait sous un ciel sans nuages,
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Comme un ange enivré d’un soleil radieux.
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Quelle est cette île triste et noire ? – C’est Cythère,
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Nous dit-on, un pays fameux dans les chansons,
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Eldorado banal de tous les vieux garçons.
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Regardez, après tout, c’est une pauvre terre.
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– Île des doux secrets et des fêtes du cœur !
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De l’antique Vénus le superbe fantôme
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Au-dessus de tes mers plane comme un arome,
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Et charge les esprits d’amour et de langueur.
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Belle île aux myrtes verts, pleine de fleurs écloses,
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Vénérée à jamais par toute nation,
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Où les soupirs des cœurs en adoration
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Roulent comme l’encens sur un jardin de roses.
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Ou le roucoulement éternel d’un ramier !
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– Cythère n’était plus qu’un terrain des plus maigres,
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Un désert rocailleux troublé par des cris aigres.
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J’entrevoyais pourtant un objet singulier !
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Ce n’était pas un temple aux ombres bocagères,
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Où la jeune prêtresse, amoureuse des fleurs,
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Allait, le corps brûlé de secrètes chaleurs,
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Entre-bâillant sa robe aux brises passagères ;
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Mais voilà qu’en rasant la côté d’assez près
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Pour troubler les oiseaux avec nos voiles blanches,
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Nous vîmes que c’était un gibet à trois branches,
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Du ciel se détachant en noir, comme un cyprès.
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De féroces oiseaux perchés sur leur pâture
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Détruisaient avec rage un pendu déjà mûr,
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Chacun plantant, comme un outil, son bec impur
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Dans tous les coins saignants de cette pourriture ;
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Les yeux étaient deux trous, et du ventre effondré
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Les intestins pesants lui coulaient sur les cuisses,
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Et ses bourreaux, gorgés de hideuses délices,
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L’avaient à coups de bec absolument châtré.
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Sous les pieds, un troupeau de jaloux quadrupèdes,
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Le museau relevé, tournoyait et rôdait ;
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Une plus grande bête au milieu s’agitait
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Comme un exécuteur entouré de ses aides.
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Habitant de Cythère, enfant d’un ciel si beau,
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Silencieusement tu souffrais ces insultes
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En expiation de tes infâmes cultes
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Et des péchés qui t’ont interdit le tombeau.
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Ridicule pendu, tes douleurs sont les miennes !
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Je sentis, à l’aspect de tes membres flottants,
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Comme un vomissement, remonter vers mes dents
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Le long fleuve de fiel des douleurs anciennes,
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Devant toi, pauvre diable au souvenir si cher,
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J’ai senti tous les becs et toutes les mâchoires
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Des corbeaux lancinants et des panthères noires
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Qui jadis aimaient tant à triturer ma chair.
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– Le ciel était charmant, la mer était unie ;
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Pour moi tout était noir et sanglant désormais,
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Hélas ! et j’avais, comme en un suaire épais,
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Le cœur enseveli dans cette allégorie.
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Dans ton île, ô Vénus ! je n’ai trouvé debout
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Qu’un gibet symbolique où pendait mon image…
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– Ah ! Seigneur ! donnez-moi la force et le courage
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De contempler mon cœur et mon corps sans dégoût !
Révolte
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Trois poèmes de blasphème forment la cinquième section. Le plus long est une prière, calquée sur les litanies de l'Église, mais adressée au vaincu.
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Ô toi, le plus savant et le plus beau des Anges,
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Dieu trahi par le sort et privé de louanges,
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Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
468
Ô Prince de l’exil, à qui l’on a fait tort,
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Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,
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Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
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Toi qui sait tout, grand roi des choses souterraines,
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Guérisseur familier des angoisses humaines,
473
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
474
Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits,
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Enseignes par l’amour le goût du Paradis,
476
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
477
Ô toi qui de la Mort, ta vieille et forte amante,
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Engendras l’Espérance, – une folle charmante !
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Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
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Toi qui fais au proscrit ce regard calme et haut
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Qui damne tout un peuple autour d’un échafaud.
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Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
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Toi qui sais en quels coins des terres envieuses
484
Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses
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Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
486
Toi dont l’œil clair connaît les profonds arsenaux
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Où dort enseveli le peuple des métaux,
488
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
489
Toi dont la large main cache les précipices
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Au somnambule errant au bord des édifices,
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Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
492
Toi qui, magiquement, assouplis les vieux os
493
De l’ivrogne attardé foulé par les chevaux,
494
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
495
Toi qui, pour consoler l’homme frêle qui souffre,
496
Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,
497
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
498
Toi qui poses ta marque, ô complice subtil,
499
Sur le front du Crésus impitoyable et vil,
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Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
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Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles
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Le culte de la plaie et l’amour des guenilles,
503
Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
504
Bâton des exilés, lampe des inventeurs,
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Confesseur des pendus et des conspirateurs,
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Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
507
Père adoptif de ceux qu’en sa noire colère
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Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père,
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Ô Satan, prends pitié de ma longue misère !
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Prière
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Gloire et louage à toi, Satan, dans les hauteurs
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Du Ciel, où tu régnas, et dans les profondeurs
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De l’Enfer, où, vaincu, tu rêves en silence !
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Fais que mon âme un jour, sous l’Arbre de Science,
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Près de toi se repose, à l’heure où sur ton front
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Comme un Temple nouveau ses rameaux s’épandront !
La Mort
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Reste la dernière section, la seule issue. Elle commence dans la douceur : mourir ensemble, comme on s'endort.
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Nous aurons des lits pleins d’odeurs légères,
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Des divans profonds comme des tombeaux,
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Et d’étranges fleurs sur des étagères,
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Écloses pour nous sous des cieux plus beaux.
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Usant à l’envi leurs chaleurs dernières,
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Nos deux cœurs seront deux vastes flambeaux,
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Qui réfléchiront leurs doubles lumières
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Dans nos deux esprits, ces miroirs jumeaux.
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Un soir fait de rose et de bleu mystique,
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Nous échangerons un éclair unique,
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Comme un long sanglot, tout chargé d’adieux ;
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Et plus tard un Ange entr’ouvrant les portes
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Viendra ranimer, fidèle et joyeux,
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Les miroirs ternis et les flammes mortes.
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Elle s'achève sur « Le voyage », poème final du livre, dont voici les huit derniers vers : l'appareillage vers le seul ailleurs qui reste.
533
Ô Mort, vieux capitaine, il est temps ! levons l’ancre !
534
Ce pays nous ennuie, ô Mort ! Appareillons !
535
Si le ciel et la mer sont noirs comme de l’encre,
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Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons !
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Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte !
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Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau,
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Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?
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Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !